CHAPITRE IX
Les voilà donc ensemble , et Lauzun a conier sa fortune et SCS malheurs à Fouquet! Le malheureux surintendant ouvroit les oreilles et de grands yeux... Mais il ne dousta plus de la folié arrivée a sonS^omble, jusqu'à avoir peur de se trouver avec luy , quand il luy raconta son mariage consenti par le Roy avec Mademoiselle, comment rompu et tous les biens qu'elle luy avoit asseurés. Cela refroidit fort leur commerce, du costé de Fouquet, qui luy croyant la cervelle totalement renversée , ne prenoit que i)our des contes en Pair touttes les nouvelles que Lauzun luy disoii.
Mémoires de Saint-Simon.
Depuis vingt-deux jours que le marquis de \LoAois était assez gravement malade pour ne voir personne, excepté ses deux valets, M. d'Augicourt, Reilh et Saint-Mars, ce dernier avait entouré de tant de vigilance Fouquet et Henriette , que les deux prisonniers ne s'étaient adressé que quelques paroles d'espoir et de consolation pendant les rares et courtes absences de leurs espions. Le gouver-
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neur craignait surtout que Fouquet réussît à faire parvenir une requête écrite au ministre, qui témoignait toujours beaucoup de pitié à regard de cette victime sacrifiée k des haines particulières et à une vengeance royale. L'essai malheureux que Fouquet avait tenté pour attirer l'attention des gens du dehors vers la fenêtre de sa prison , et les contes que Nicole imagina de faire pour se mettre k l'abri de tout soupçon en feignant un espionnage zélé , ravivaient sanscesse les inquiétudes de Saint-Mars, qui se persuada sans peine que l'infortuné captif avait eu avis du voyage de Louvois k Pignerol, et qu'il correspondait par signaux avec des affidé& cachés dans la citadelle ou bien aux environs de la ville.
En conséquence , la garde de Fouquet devint plus sévère et plus minutieuse a mesure qu'il se rétablissait et reprenait des forces. La nuit, une sentinelle était placée dans sa chambre et changée toutes les heures- mais Saint-Mars supprima bientôt cette précaution qui lui parut plus dangereuse qu'utile , parce que les soldats delà compagnie franche ne pouvaient s'empêcher de répondre aux
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questions de Fouquet, malgré la défense qu'on leur en avait faite sous peine de mort. Fouquet , entièrement guéri de ses blessures , cherchait toujours a tirer d'eux des éclaircissements sur l'arrivée ou le passage d'un hôte puissant à Pignerol ; il promettait de l'argent avec son ancienne facilité j et, s'il eût pu en donner un peu pour garantie de ses promesses , il aurait sans doute su tout ce qu'il souhaitait ; mais on ne lui laissait pas une pièce de monnaie entre les mains , et aucune des sentinelles ne voulut s'exposer à recevoir en don les chandeliers d'argent et les boucles d'or qu'il offrit a plusieurs; en outre, le temps que chacune d'elles passait en faction était entrecoupé par une ronde du gouverneur qui redoublait de défiance et n'appréhendait nulle fatigue. La suppression d'une sentinelle dans l'intérieur de la chambre ùe laissa pas plus de répit a Fouquet que les fréquentes visites de Saint-Mars livraient à des transes continuelles : il tremblait de mettre en danger la vie de son fils , et il se reprochait comme des crimes les caresses auxquelles s'abandonnait Nicole avec l'aveugle légèreté
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de son âge ; vingt fois par jour ii prenait, de concert avec son fils , la ferme résolution de mieux dissimuler leur tendresse réciproque , et surtout d'éviter des entretiens plus agréables qu'importants, qui démentaient trop haut l'infirmité du prétendu muet 3 mais, un mo-^ ment après avoir fait ces plans de prudence inexécutables , ils étaient dans les bras l'un de Fautre ou recommençaient leurs longues causeries rompues et renouées a chaque instant. Ils furent presque surpris en flagrant délit , et leur embarras les aurait trahis tous deux , si SafHt-Mars n'eût fait un faux pas à la porte et ne fût trop troublé lui-même pour, remarquer le trouble paternel de Fouquet.
Madame de Saint-Mars était , de son côté, surveillée avec la même rigueur par Reilh, qui savait sa liberté, sinon sa vie, intéressée a la conservation de sa prisonnière : aussi ne la perdait-il pas de vue dans la journée, excepté durant les rapides apparitions qu'il faisait chez le ministre malade , sous la conduite de Saint- Mars , qui lui dictait ses ordonnances médicales , et qui se servait des arrêts de la faculté pour condamner Louvois au silence et au re-
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pos. Reilh avait essayé imiliicment de divertir par ses facéties la triste et rêveuse Henriette j mais, comme il n'obtenait pas même un sourire en réponse , il se décida, quoique a regret, à épancher toute sa gaieté par monologues, en affilant ses rasoirs et en frottant son bassin d'étain poli comme de l'argent. Il aurait mieux supporté la servitude qu'on lui imposait, s'il avait eu en perspective une barbe a faire : celle de Louvois appartenait h son valet de chambre, et l'orgueilleuse prétention de Reilh sur cette barbe s'était évanouie un matin où il trouva le menton du ministre rasé; ce fut pour lui une amère déception.
Les vingt-deux jours qui s'étaient écoulés sans amener aucun changement dans la position de Fouquet, lui parurent moins longs et moins vides que tous ceux qu'il avait passés seul en tête-à-tête avec ses pensées ordinairement peu consolantes : la joie continue qui rayonnait dans son cœur ne ressemblait pas à ces lointains éclairs d'espérance qui n'avaient brillé dans sa sombre captivité que pour le faire retomber ensuite dans de plus profondes ténèbres; il éprouvait tant de
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bonheur de se voir réuni à son fils et rapproché d'une ancienne amie, qu'il eût consenti à rester en prison sous le prestige de cette double consolation ; il désirait seulement de contempler encore cette femme qu'il croyait alors avoir plus aimée que les circonstances ne le lui avaient" permis , a la veille de sa disgrâce 3 il désirjiit surtout de connaître l'origine d'un emprisonnement qu'elle prétendait avoir encouru h cause de lui.
Celte explication n'avait pu s'entamer entre eux , etFouquet ignorait%ême qu'Henriette de Moresant fût l'épouse de Saint-Mars, Cependant il reportait sur celle-ci toute la chaleur d'affection et de dévouement qu'il avait dans l'âme pour le souvenir de toutes ses maîtresses ensemble j et, sans se jeter dans un amour ridicule à ses propres yeux , il se sentait entraîner avec plus de force que jamais vers une amie dont le titre ineffaçable était un partage d'infortune et de captivité pendant dix-huit ans : ce titre surpassait tous les autres dans l'opinion de Fouquet , qui se regardait comme l'auteur du traitement subi par sa chère carmélite , et qui pourtant ne
savait trop comment prêter une apparence de réalité h celte supposition , qu'il n'avait point acceptée avec indifférence. Il consacrait donc h Henriette, ou plutôt à l'image de la belle personne qu'il avait courtisée sous ce nom au couvent de la rue du Bouloy , tous les instants du jour et de la nuit que Nicole n'accaparait pas pour l'entretenir de sa famille , de ses amis, de ses ennemis, de son procès et des chances plus ou moins probables de sa délivrance. Fouquet, dont la curiosité avait enfin un point d'appui dans la révélation du nom de la prisonnière , s'égarait en conjectures pour découvrir les événements auxquels était lié ce mystère inextricable.
Depuis quelques jours Saint-Mars venait moins souvent dans la chambre de Fouquet; il y restait aussi moins long-temps; et néanmoins il semblait plus préoccupé , plus inquiet , plus abattu : il avait à diverses reprises interrogé le prisonnier qu'il s'étonnait de trouver calme et presque content; il voulait pénétrer le motif de cette nouvelle disposition et ne retirait aucune lumière de ses adroites enquêtes auprès de Fouquet et
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du faux muet. Celui-ci accusait exprès son maître en feignant de le haïr, et appelait sans cesse de nouveaux soupçons, bizarres et même extravagants , sur les projets de gens déguisés qui travaillaient, disait-il, a communiquer avec le prisonnier d'état : par ce moyen , non seulement il gagnait l'amitié du gouverneur, mais il éloignait par degrés delà prison la vigilance obsédante de cet argus que riep ne pouvait endormir, et il l'égarait dans les montagnes de Sainte-Brigide , que les patrouilles et les espions parcouraient en tous sens , bien que ces recherches journalières ne produisissent pas la découverte d'un seul personnage suspect. Dès que Nicole eut écarté ainsi les témoins qui gênaient ses intelligences avec son père , ils tinrent conseil ensemble pour aviser a quelque expédient de délivrance; et, quoique Fouquet fût porté k n'attendre la sienne que du t^mps ou de la force des circonstances, tant il appréhendait de mettre son fils en péril , ce jeune homme entreprenant et hardi obtint de lui qu'il ne s'opposerait pas a ce qu'on pourrait tenter dans son intérêt.
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Nicole pensait que la l'aile n'était pas impossible , malgré les difficultés de mille espèces qu'il aurait h vaincre, le nombre des sentinelles, la sévérité des consignes , l'épaisseur des murs , la hauteur des fenêtres , la solidité des portes et des grilles , la profondeur des fossés ; il conçut même plusieurs plans audacieux et les soumit a Fouquet qui n'en voulut pas courir la chance et qui repoussa le plus aisé de tous comme indigne de son caractère ^ car Nicole , entraîné par la piété filiale, n'eût pas reculé devant le meurtre de Saint-Mars , pour rendre Fouquet libre. Nicole, après avoir offert différentes idées aussi peu acceptables, se rappela que le comte de Lauzun n'avait pas revu son voisin de prison depuis sa subite apparition dans ia chambre de Fouquet , et qu'il attendait sans doute le signal convenu entre eux pour renouveler celle étrange entrevue. Fouquet paraissait mal disposé pour Lauzun , dont il avait toujours accusé la légèreté , et qu'il regardait même comme un des auteurs de sa disgrâce , par suite des propos inconsidérés que ce (avori aurait lenus
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au roi à l'égard d'une intrigue secrète entre le surintendant et mademoiselle de La Vallière , Fouquet ne se souciait donc pas de se remettre en rapport de confidence avec un homme si faible de tête et si prompt de langue , contre lequel il conservait un reste de rancune; mais les raisonnements de son fils furent plus forts que ^s répugnances antipathiques; et, tout en persistant k croire que Lauzun n'avait pas le jugement sain , il consentit un matin à frapper les trois coups d'anpel a la plaque de fer.
Le moment était bien choisi pour que leur conférence ne fat pofct troublée : ce fat aussitôt après la visite de Saint-Mars, qui ve- ^l^nait chaque jour à son lever inspecter l'état des lieux et du prisonnier; plusieurs heures devaient se passer sans que le gouverneur revînt dans la chambre; Fouquet savait que cette inspection quotidienne de Saint-Mars avait lieu successivement chez tous les prisonniers ; il espéra ainsi que Lauzun ne serait pas non plus dérangé dans leur entretien. Fouquet et Nicole attendirent en silence le résultat des trois coups frappes
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contre le tuyau de la cheminée; l'un retire dans la garde-robe la plus proche de la ruelle, l'autre assis sur son lit avec la majesté solennelle d'un ministre en fonctions. La réponse tarda plus d'un quart d'heure k venir, et Fouquet s'imaginait déjà qu'un obstacle imprévu empêchait Lauzun d'accomplir sa promesse , lorsqu'un frottement continu , qui montait de l'étage inférieur dans la muraille, annonça l'ascension enfumée de ce prisonnier mandé au rendez-vous. Le bruit mat et sourd , que produisaient le passage d'un corps dans une ouverture étroite et le frottement d'une étoffe contre les â||res parois de briques, eut bientôt atteint le niveau de la chambre ; la plaque de fer cria en s'ouvrant, la tapis^ série trembla et se fendit : un éclat de rire et un juron joyeux servirent d'introducteurs à Lauzun , qui sortit de sa cheminée un peu moins noir de suie qu'un ramoneur, et qui fit une cabriole à son entrée , comme un héros d'opéra.
Il était vêtu de son grand costume de capitaine des gardes- du-corps du roi , quoique cette charge lui eût été ôlée de force , malgré IL it>*
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SCS refus de signer l'aclc de démission : il aimait tellement celte charge ou peut-être seulement ce costume, qu'il ne se consola jamais d'avoir perdu l'une et qu'il continua de porter l'autre jusqu'à quatre-vingts ans. Cet uniforme de drap bleu pour l'habit avec la veste et les parements rouges, était fort richement galonné et bordé d'argent , outre les boutons et les agréments de même. Lauzun n'avait pas oublié de mettre par-dessus son cordon bleu et tous ses ordres; son large chapeau, garni d'argent, à cocarde noire, était posé d'un air plus galant que belliqueux sur l'oreille gauche , et rien ne manquait à son habillement de parade , si ce n'est une épée, dont l'absence nuisait a la simétrie de sa toilette. Il avait pris avec lui tous les insignes de ses anciennes dignités , de manière a jusnfier au premier coup d'oeil ce qu'il en voulait apprendre a Fouquet.
— Par la sambleu ! monsieur Fouquet , je vous donne le bonjour, dit-il en saluant avec un sourire protecteur. Voila un siècle que je séchais d'impatience sans oser gratter du peigne h la porte, ajoula-t-il avec le geste de
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celle formalité de politesse que l'éliquelle de cour avait introduite jusque chez le roi.
— Monsieur, je Yous présente mes civilités, répondit Fouquet en se levant choqué du ton dégagé de ce gentilhomme de Gascogne qu'il se souvenait d'avoir vu faire des courbettes devant lui.
— Que vous semble de celte livrée, mon cher Fouquet? dit familièrement Lauzun en marchant par la chambre la tête haute et le poing sur la hanche 5 n'ai-je pas bon air en cet équipage ?
— Quelle est celte mascarade, monsieur Puyguilhem? demanda dédaigneusement Fouquet.
— Mascarade , monsieur î reprit Lauzun en s'armant de Fair et du ton hautains qui Tavaient fait détesler et craindre a la cour. Par la sambleu ! vous ne verrez guère de pareille momerie : je suis , ou plutôt j'étais capitaine des gardes-du-corps du roi. a
— J'y consens, reparût Fouquet qui n'en croyait rien ; mais pourquoi êtes - vous ici , monsieur le capitaine des gardes-du-corps du roi?
— Pourquoi? répliqua Lauzun dont la bonne humeur revenait au souvenir de sa fortune passée : toute l'Europe Ta su et en a été fort émerveillée.
— Prenez que le château de Pignerol n'est point en Europe , monsieur, car je n'en sais pas le premier mot.
— C'est singulier, dit Lauzun en se rengorgeant : le roi aurait dû permettre que vous fussiez instruit de ces grands événements , pour vous réjouir et vous surprendre un peu.
— Le roi, monsieur, ne m'a fait annoncer que ses victoires , dit Fouquet souriant de la vanité impertinente de ce Gascon.
— Ne vous en ai-je pas touché déjà quelque chose? répondit Lauzun en s'étalant dans le grand fauteuil , croisant les jambes et ajustant ses manchettes.
— Non , du plus loin qu'il m'en souvienne! dit sèchement Fouquet , qui , piqué de voir le ^iége d'honneur occupé , restait debout dans la posture la plus digne qu'il emprunta aux habitudes de son ministère.
— Bon ! je croyais vous avoir dit que j'avais excité contre moi la jalousie de Sa Majesté!
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dit négligemment Laiizun en sifflant une ariette de Lully.
— En vérité? reprit Fouquet haussant les épaules h l'idée que ce petit homme se présentait comme un rival favorisé du roi.
— En vérité , et le roi n^1vait pas tort.
— Passons , monsieur, et parlons sérieusement sur ce qui nous intéresse Tun et Tautre:
— L'histoire vous intéressera , ou je m'y connais mal j mais asseyez-vous d'abord ?
— Je préfère demeurer ainsi , répondit froidement Fouquet.
— Ce sont des égards que je ne saurais souffrir, dit Lauzun sans bouger de sa place , surtout dans notre égalité de condition.
— Je ne m'assiérai pas.
— Par tous les diables ! vous vous assiérez î s'écria Lauzun en attirant avec son pied une escabelle.
— Monsieur!
— Que de cérémonie î je ne parlerai qu'en vous voyant assis.
— Eh bien ! puisque vous le voulez absolument ! dit Fouquet qui ne put modérer un
mouvement de dépit en allant se rasseoir au pied de son lit.
. — A la bonne heure î dit Lauzun qui se renversa dans le fauteuil, et qui alongea ses jambes jusqu'à rencontrer celles de Fouquet.
— Parlez , monsieur, et soyez bref s'il vous plaît , car ce temps-ci est précieux et vaut bien la peine qu'on le ménage.
— Je vous ai cité totis mes titres dans noire première entrevue : est-il besoin de vous les rappeler de nouveau ?
— Point , monsieur 5 abrégeons ces folies.
— Folies ! quel homme vous faites , mon cher Fouquet ! Ne me croyez-vous pas?
— Je vous crois bon gentilhomme , plein de bravoure et même de témérité j mais
— Accouchez de votre mais , je vous prie> dit Lauzun avec un rire bruyant qui eût paru du meilleur goût dans la galerie de Versailles.
— Ne riez pas de la sorte ! interrompit Fouquet effrayé et courroucé a la fois ; avezvous juré de me nuire toujours?
— Ah ! monsieur Fouquet , vous avez peu de mémoire , repartit Lauzun avec une voix.
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grasseyante et mielleuse : si le roi m'eut \oulu cnleiulre, vous ne seriez pas logé a Pignerol depuis dix ans.
— Quinze ans, voulez-vous dire.
— Soit , quinze ans ; je ne prétends pas vous faire tort d'un jour. Quant h moi , voila huit années pleijies que je suis logé à la même enseigne.
— Vous ne m'en dites pas la raison?
— Le bon plaisir du roi , puis la haine de Lôuvois , puis une vengeance de madame de
''*]Monlespan.
— Qu'est-ce que cette dame de Montespan , s'il vous plaît?
— Quoi î vous êtes dans une telle ignorance des choses de la cour? Madame de Montespan est ou fut la maîtresse du roi.
— En effet, ce uom-là m'échappait. Ainsi, vos griels ressemblent quelque peu aux miens ?
— Je ne sais quels furent les vôtres : il y a si long-temps de cela ! quinze ans , ditesvous ?
— Dix = huit, monsieur! reprit Fouquet,
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blessé d'une pareille légèreté en présence de malheurs si graves et si réels.
— J'étais alors un enfant, répliqua Lauzun en se souriant a lui-même avec fatuité.
— Oui, monsieur, vous aviez trente ans environ.
— Trente ans ! s'écria Lauzun en rougissant: quelle moquerie ! A votre compte, j'aurais donc maintenant Bon ! laissons cela;
aussi bien je n'ai pas mon extrait de baptême en poche. ^
— Puisque vous ne m'apprenez pas comment vous êtes entré ici, avisons ensemble aux moyens d'en sortir?
— Volontiers , touchez là , dit Lauzun en tendant la main à son compagnon d'infor-. tune , qui la prit avec une visible répugnance ; mais, auparavant, écoutez la haute fortune où je suis monté. ...
— 11 n'est point nécessaire , dit Fouquet prévenu contre tous les mensonges et les Yanteries de ce gentilhomme gascon ; vous êtes prisonnier d'état , voila tout ce qu'il faut voir, *
— Le roi , mon cousin , m'a traité , il est vrai , d'une indigne manière.
— Je n'avais pas tort de le juger hors de sens , pensa Fouquet qui évita de le contredire sur le nom de cousin appliqué au roi.
— Oh! je voudrais être libre pour un jour, continua Lauzun avec arrogance , et me trouver k Versailles devant le roi : je lui reprocherais sa mauvaise foi a mon égard , et briserais mon épée à ses yeux en renonçant à servir un prince si déloyal.
— C'est-à-dire que vous avez la démangeaison d'être pendu comme rebelle ? dit Fouquet peu ému de ces fanfaronnades.
— Certes , j'ai bien le droit de refuser mes services au roi mon parent , mon cousin germain par alliance , depuis que j'ai épousé Mademoiselle.
— Mademoiselle.... demanda Fouquet attendant la qualification de la femme que Lauzun avait épousée.
— Eh ! par la sambleu ! Mademoiselle !
— Quelle demoiselle? dit Fouquet qui s'obstinait a ne pas comprendre un fait placé en dehors des probabilités ordinaires.
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— La grande Mademoiselle.
■ — Mademoiselle d'Orléans?
— Oui.
— La duchesse de Montpensier?
— Oui , monsieur.
— C'est elle , dites-vous , que vous avez épousée?
— Quelle autre?
— Mademoiselle de Montpensier ?
— Sans doute.
— Votre femme? ^
— Puisque je vous le dis.
— Raillez-vous ?
— Je ne raille point certainement.
— Vous seriez par là duc de Montpensier?
— Ni plus , ni moins.
— Dauphin d'Auvergne?
— Apparemment.
— Souverain de Bombes?
— Pour vous servir.
— Comte d'Eu et de Morlaing ?
— Comme vous dites.
— Ah ! monsieur Lauzun , il ne faut pas se moquer des gens !
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— Je vois d'oïl procède votre élonncment : je ne suis pas né prince du sang.
— Vous êtes cadet de Gascogne , d'une bonne et ancienne maison , je l'atteste»; mais les Nompar de Caumont ne sont pas d'un sang à se mêler au sang de France.
— Le mélange eut lieu pourtant , ne vous déplaise.
— Par galanterie î
— Notre mariage se fit secrètement, en dépit du roi , et ce fut Ta le motif de cette maudite prison.
— Vous rêviez alors , et rêvez encore aujourd'hui.
— Ce fut un rêve merveilleux , je l'avoue ; Mademoiselle me préféra au roi d'Angleterre et a Monsieur, frère de Sa Majesté, qui recherchaient sa main.
— Je le crois aisément, dit Fouquet avec ironie.
— Elle m'estimait à cause de mon esprit et de mon courage plutôt qu'à cause de ma figure... Je ne m'en fais point accroire la-dessus ; mais toujours est-il que l'on m'aima de furieuse façon.
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— Je ne m'y oppose point.
— Au demeurant, les faits parlent plus haut que moi , et je suis certain de mener toutes les femmes où bon me semblera.
— Voyons jusqu'où vous les prétendez mener?
— Vous souvient -il 5 monsieur Fouquet, des conquêtes amoureuses qui me mirent en si grande faveur auprès des dames ?
— Mon Dieu ! est-ce là tout ce que vous avez a me dire? interrompit Fouquet impatienté.
— Je vous dirai plus au long , une autre fois , les préambules de ce mariage glorieux : vous serez tout surpris d'entendre que le roi y donnait les mains , et que l'archevêque de Paris tenait a honneur d'en faire la cérémonie 3 que , trois jours durant , je fus traité de monseigneur, et que la cour entière vint chez
■^ moi pour me féliciter.
— Je n'y fusse pas allé , je vous jure.
— La chose , à votre avis , ne méritait guère tout ce bruit 5 car mademoiselle de Montpensier est vieille , maigre , jaune et ridée.
P!GNF,KOL. iGl
— Jo ne dis pas cela.
— Eh bien ! c'est moi qui le dis, et qui suis payé pour le dire,
— Quelle apparence , monsieur, que la petite-fille de Henri IV songeât à faire prince un petit cadet de Gascogne !
— Malepeste ! monsieur Fouquet, les cadets de ma noblesse valent des princes du sang royal î s'écria Lauzun dont la vanité fut blessée au vif par la dénomination de cadet.
— Déclarez -moi que vous êtes roi de la Chine ou empereur du Mogol , je vous croirai tout de même !
— Je me déclare mari de Mademoiselle, et cela suffit pour m'égaler aux têtes couronnées.
— Sans contredit.
— La cérémonie se devait faire a la messe du roi, avec une pompe triomphante.
— D'où vient qu'elle ne se fit pas?
— L'intrigue et Tenvie se remuèrent de telle sorte , que le roi retira sa parole et me défendit de penser a cette alliance. Telle fut l'œuvre de Louvois et de madame de Montespan.
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— Celte dame était peut-être en secret chagrine de vous voir prendre un autre parti que le sien? ^^
— Non , la galanterie n'avait plus cours entre nous, répondit Lauzun avec une imperturbable assurance , et je la laissais au roi sans partage; mais elle me gardait rancune pour m'être caché sous un lit où elle couchait avec le roi.
— Vous avez osé ce que vous dites , monsieur ! reprit Fouquet stupéfait de tant d'audace.
— J'eusse osé bien davantage pour me convaincre que la Montespan me desservait auprès du roi ! **
— Et vous cachâtes-vous aussi sous le lit de M. de Louvois ?
— Non dessous, mais dedans, repartit effrontément Lauzun.
— Vous étiez, m'est avis , le gentilhomme le mieux couché de France î dit Fouquet qui comparait involontairement ses propres aventures galantes avec celles de ce coureur de bonnes fo^'tunes.
— J'étais seulement tel qu'un voyageur en
voulc , et je nVaiTctais a toutes les hôtelleries, selon qu'elles s'oiîraicnt h moi.
— V ous ne trouviez jamais la porte close €l le foyer éteint, j'imagine?
— De fait , on semblait fort aise de ma venue , et l'on me retenait le plus qu'on pouvait. A raiment, je ne fus repoussé qu'une fois par une pécore , toute confite de pruderie.
— Ce devait cire assurément une maîtresse prude , très ignorante des belles manières , dit Fouquet qui éprouvait un sentiment de jalousie et d'aversion involontaires contre cet heureux favori des dames.
— Pardieu! ce dragon de vertu sortait d'un couvent de Carmélites où vous alliez quelquefois.
— Rue du Bouloy? reprit vivement Fouquet.
— Vous avez^ la mémoire jeune encore , monsieur Fouquet. Or, cette friponne de carmélite m'eût enlevé tout mon cœur, si je n'avais pris soin de le diviser entre plusieurs personnes.
— Elle s'appelait?
— Henriette de Moresant.
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— Henriette !
— La connaissiez -vous? C'était une très belle fille , sur mon âme , et je faillis en être amoureux plus que de raison ; mais vous entendîtes sans doute parler de cette adorable cruelle ? elle s'est mariée depuis à Saint- Mars, notre cerbère.
— Oui, monsieur, reprit Fouquet froid et réservé.
— Le vieux singe de Saint-Mars ferait acte de charité chrétienne que de nous envoyer sa femme , afin qu'elle nous tînt compagnie.
— Monsieur !
— Mais Saint-Mars est jaloux comme un Turc , et l'on m'a fait entendre que ce laid personnage renfermait la pauvre dame sous les verroux , ni plus ni moins qu'un prisonnier d'état.
— A quoi tend ce préambule , monsieur?
interrompit Fouquet qui trouvait le jugement de Lauzun plus sain , depuis qu'ils avaient entamé le chapitre de madame de Saint- Mars , mais qui ne se souciait pas de mettre ainsi l'objet de ses plus délicates affections a
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la merci de la langue impitoyable de cet amant écondiiit.
— Ce n'est pas un préambule , mon cher Fouquet, car je n'ai pu arriver à rien avec cette vertueuse
— Trêve , monsieur ! nous avons des sujets plus importants.
— Mais vous ne m'avez pas dît ce que vous auguriez de mon mariage avec Mademoiselle?
— Que voulez- vous que je dise?
— Votre opinion à ce sujet.
— Je n'ai pas d'opinion.
— N'est-ce pas un mariage de roman?
— Bon ! s'il avait eu lieu.
— Par la sambleu ! parlé-je grec , quand J€ vous apprends que le mariage se lit à huis clos , dans l'appartement de Mademoiselle , et que le roi, ayant su cette désobéissance a ses ordres , par une noirceur de M. de Louvois , me fit arrêter sans aucune forme et emprisonner dans ce donjon?
— Vous, mari de mademoiselle de Monf-
pensier? reprit Fouquet en riant de ce qu'il
regardait comme l'entr^lemcnt d'un fou, II. Il
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— Supposez-vous que nous fussions deux maris de Mademoiselle ?
— Nullement, c'est déjk trop d'un.
— Est-ce h dire que Mademoiselle devrait mieux s'employer à me procurer ma liberté?
— Elle y songera tôt ou tard , mais ne vous découragez pas d'attendre.
— Je vois et devine votre pensée : vous ne voulez pas que Puyguilhem soit devenu quelque chose ?
— Je sais , au contraire , ce que vous êtes devenu. *
— Répéterai -je , pour vous convaincre, les noms des seigneuries que m'a données Mademoiselle en m'épousant?
— Ce point n'est plus en question.
— Qu'y a-t-il d'étrange , s'il vous plaît , h ma fortune?
— Rien, que je sache.
— Vous n'avez pu être témoin de mes grandes actions h la guerre , lesquelles m'ont fait nommer général des dragons.
— Et vous fûtes bien et dûment nommé.
— Puis , capitaine des gardes-du-corps du
roi.
PIGNEROL. l6|y
— Celte charge vous a coûté de grosses sommes , je parie ?
— Ensuite général d'armée.
— Je m'en lave les mains.
— En dernier lieu , gouverneur du Berry.
— Il n'en veut pas démordre î
— Peu s'en fallut que je ne fusse grandmaître de Partillerie.
— Oh ! quel homme ! quel homme ! s'écria Fouquet qui , poussé à bout , par cette succession de nouvelles plus extraordinaires les unes que les autres, ne doutait plus de la folie de Lauzun et qui se promena dans la chambre avec des mouvements d'impatience non dissimulés.
— Corbleu ! c'est plutôt à moi de m'écrier : quel homme ! Vous doutez toujours?
— Je ne doute plus , monsieur , reprit brièvement Fouquet.
— M'accusez-vous de mensonge? répliqua Lauzun redoublant d'impertinence.
— Je vous estime trop bon gentilhomme pour mentir sciemment.
— Vous paraissez entendre que je suis une pauvre cervelle ?
lG8 PÏGNEROL,
— Mon Dieu , je n'entends pas cela.
-— Que ma raison est perdue ?
— Je ne l'ai point trouvée.
— Auriez-vous fantaisie de m'in suite r, monsieur Fouquet? dit avec colère Lauzun qui le mesura fièrement des yeux sans toutefois quitter sa posture paresseuse.
— Monsieur, obligez-moi de baisser le ton ou de retourner chez vous , dit Fouquet en haussant la voix et allant droit a Lauzun.
— Auriez-vous le projet de m'inlimidei ? dit superbement Lauzun encore étendu dans le fauteuil.
— Et vous, oubliez- vous qui je suis? repartit Fouquet avec colère.
— Qu'êtes-vous donc auprès de moi, monsieur Fouquet? dit-il en raillant.
— Auprès de l'époux de mademoiselle de Montpensier? ajouta Fouquet dédaigneusement.
— Je voudrais, pour vous confondre, que le roi fût ici et vous dît lui-même.. .
— Par malheur, le roi n'y est pas !
— Oui, mais M. de Louvois y est.
— M, de Louvois?
HGJSEllOL. 169
— Il csl arrive ilcpiiis viiii^l-deux jours.
— Nouvelle l'olie !
— Demandez -lui si je ne fus point marié socrèlement avee Mademoiselle après avoir été aecordé publiquement a\ec elle?
— Demandez-le-lui vous-même.
— Savez-vous, monsieur Fouquel, cpie vous êtes d'un caractère peu liant? dit Lauzun qui se lâchait plus forl.
— Savez-vous que vous m'imporlunez , monsieur ? répondit Fouquet furieux.
— Moi , je vous importune ! s'écria Lauzun en se levant avec pétulance.
— Oui, vous-même.
— Est-ce une menace que vous m'adressez ?
— Je ne menace pas un fou.
— Un fou ! Par la sambleu ! interrompit Lauzun dont l'emportement ne connut plus de bornes.
— Sont-ce des épées que vous chercher? - — Non , mais un bâton.
— Insolent !
Fouquet levait la main pour prévenir l'outrage que Lauzun n'avait pas craint de lui promettre^ et, sans cire arrêté par les sviites
lyO PIGNEROL.
fâcheuses que pourrait avoir une altercation suivie de voies de fait, il allait donner un soufflet au mari de Mademoiselle , comme il eût fait dans sa jeunesse et lorsqu'il avait une épée au côté. Lauzun, qui n'avait pas craint dans plusieurs circonstances de tenir tête au roi lui-même avec une hauteur que rien ne faisait fléchir , arrêta le bras de Fouquet en le regardant d'un air de pitié. Les cheveux blancs du vieillard empêchèrent seuls son adversaire de se porter k quelque brutale extrémité. Tout à coup, Nicole qui était aux aguets dans la garde-robe et qui avait souffert mille tortures filiales durant cet entretien prêt a dégénérer sans cesse en querelle , crut ne devoir rester plus long-temps neutre et invisible dans un débat où son père n'avait pas plus l'avantage de la force que celui de la parole; car Lauzun était exercé , non à la discussion raisonnée et régulière , mais aux boutades hardies et mordantes de l'esprit, quoique le caractère imposant du malheur et le souvenir de sa condition inférieure vis-à-^ vis de Fouquet eussent d'abord réprimé sa causticité et tempéré son impertinence ordi-
PIGNEROL. lyi
paire : il fut Icllcmenl surpris de l'apparition d'un témoin , qu'il ne soupçonnait pas si proche, que sa colère lit place au dépit, et qu^il ne songea plus qu'à sortir de cette position difficile. La vue de Nicole ne produisit pas moins d'impression sur Fouquet qui se repentit d'avoir voulu établir des rapports avec un fou, et surtout de s'être préoccupé de folies indignes d'un examen sérieux* le principal sujet de son repentir fut le danger auquel il avait exposé son fils en élevant la voix de manière à éveiller les soupçons des sentinelles. Tous trois firent a la fois la même réflexion, inspirée à chacun par Tintérêt personnel, et tous trois restèrent immobiles, gardant le silence, écoulant si quelque bruit du dehors n'annonçait pas que la dispute avait été entendue j car Lauzun remarqua du premier coup d'œil que le jeune valet de Fouquet apportait des intentions pacifiques plutôt qu'hostiles j et semblait d'intelligence avec le prisonnier qui ne parut pas troublé , mais chagrin de le voir.
— Cet homme est un pauvre muet que le gouverneur m'a donné pour me servir, s em-
pressa de dire Fouquct qui craignit que Nicole ne trahît son secret en ouvrant la bouche.
— Pourquoi m'avoir fait venir en présence de cet homme? répondit Lauzun qui se crut un moment victime d^ni guet-apens.
— Il ne nous trahira pas^ dit Fouquet empêchant Nicole de prononcer un seul mot ; mais la faute en est à vous qui l'avez éveillé par vos cris.
— Que demande~t-il? reprit Lauzun dont la défiance fut entretenue pa^ les signes que Nicole faisait pour Fengager a parler bas. Faut-il le payer pour se taire?
— Je me charge de ce qui convient de faire ; mais retournez maintenant dans votre chambre , monsieur, et ne revenez plus.
— Oui, mais s'il me dénonce à Saint-Mars?
— Il ne dénonce pas, monsieur, dit fièrement Fouquet.
— Je ne comprends rien à ses gestes , et je le crois un peu maniaque comme vous.
— Il vous invite à être plus circonspect, attendu que je suis épié à toute heure, répondit Fouquet qui ne daigna pas renvoyer
a Lauzun le reproche de folie que cet insensé lui adressait.
— Voila un honnête et prudent serviteur qui ne ressemble guère aux chiens de valets qu'on m'a donnés : j'en ai bâtonné plusieurs et je ne serai content qu'après en avoir assommé un tout-a-fait.
— Monsieur, je vous conjure de rentrer chez vous et me laisser?
— Vous êtes un peu fantasque, mon cher Fouquet, et k ce prix je vous excuse dans vos vivacités; touchez la, ajouta-t-il en lui offrant la main.
— C'est bien , monsieur, répliqua Fouquet qui n'accepta pas cette réconciliation.
— Pardieu ! j'ai eu souvent de plus grosses noises avec le roi ; mais, le sang refroidi , le rapalriage n'attendait guère.
— Soit , monsieur.
— Vous n'avez plus de rancune?
-- — J'ai tout oublié, monsieur.
— Nous sommes un peu vifs l'un et l'autre 3 mais nous avons la loyauté des gentilshommes qui se batlent et s'embrassent après.
1^4 PIGNEPvOL.
— Ne nous embrassons pas, puisque le lieu n'est pas propre pour nous battre.
— Si fait, embrassons - nous , mon pauvre monsieur Fouquet.
— A quoi bon ? dit Fouquet se laissant aller h un embrassement, cérémonieux de sa part, cordial de la part de Lauzun.
— Par la sambleu 1 nous étions de grands fous de nous vouloir couper la gorge ici !
— Demeurerez-vous , malgré moi ! interrompit Fouquet contrarié par cette insistance à dépenser des paroles inutiles.
— Répondez-moi d'abord, je vous prie?
— Sur quoi ?
— - Sur la question de savoir qui de nous deux était le plus fou?
— Monsieur !
— Le plus ridicule ?
— Ah!
— Le plus extravagant?
— Paix !
— On vient? demanda Lauzun en se faufilant vers la ruelle à la grande satisfaction de son hôte.
— Sans doute, répondit h dessein Fouquet 5
PIGNEUOL. 175
je suis ainsi obsédé de visites a toute heure du jour et de la nuit.
— Non, personne. Eh bien ! reprit-il ramené sur ses pas et trompe par les gestes d'impatience échappés a Nicole j ce garçon-la veut me parler, j'imagine.
— Ehl ne vous ai-je pas dit qu'il était muet?
— Mieux vaudrait qu'il fût sourd.
— Je vous conjure, je vous enjoins même de ne plus pénétrer en ma chambre sans que je vous y appelle, à cause des inconvénients qui en pourraient résulter pour vous comme pour moi.
— J'espère bien que Mademoiselle viendra bientôt k bout de me tirer de prison -, toutefois je me flattais d'en pouvoir sortir par évasion auparavant.
— Je ne sais si votre chambre est plus propice à des plans de fuite , mais la mienne est trop bien fermée pour qu'on pense même a ce projet.
— Il n'est rien qu'on ne puisse faire avec de l'audace.
— Pourquoi n'avez-vous pas mis a l'œuvre cette maxime ?
i;() PIGJSEKOL.
— Boîi! j'ai déjà échoue dans vingt lenlalives diliérentes, et Tan dernier, j'étais par^ venu jusqu'aux casemates de la citadelle, quand je fus repris par ce bourreau de Saint- Mars.
— Mes tentatives n'ont point été si prc» de réussir, et comme je fus cause que plusieurs soldats et valets sont morts pour m'avoir aidé dans ces malheureuses entreprises , je ne veux plus désormais m'imputer la mort de personne.
— Voilà un beau dévouement d'humanité!
Qu'importe la vie de quelques gredins au prix de ma liberté que Mademoiselle voudrait racheter de tout ce qu'elle possède î
— Quant à moi, je ne sacrifierais pas un cheveu de la tête de cet enfant, pour être libre ! s'écria Fouquet en montrant Nicole.
— Permis à vous d'avoir cette bonhomie que je n'envie point î Ainsi vous refusez de me seconder dans les nouveaux efforts que je m'en vais tenter pour dire adieu a ce donjon?
— Je n'ai pas refusé , répondit Fouquet que décidèrent a ce consentement les gestes suppliants de Nicole.
flGNEROL. 177
— Alors, vous acceptez? répliqua liaiizun fredonnant de la musique de Lully,
— Que prétendez-vous faire ?
— Je ne sais.
— Vous ne savez?
— J'inventerai quelque ruse , et votre valet, qui m'a l'air fort apprivoisé, n'aura pas les mains liées....
— Monsieur, quoi que vous fassiez, je vous avertis que Nicole y sera entièrement étranger ! Avisez donc à trouver une ruse qui ne tienne compte ni des portes, ni des grilles, ni des sentinelles, et je vous offre ^ y concourir pour le peu que je puis.
Lauzun, que Fouquet poussait toujours vers la ruelle tant il avait hâte d'être débarrassé d'un fou capable de le compromettre, rentra malgré lui dans sa cheminée ; mais au moment oii , la tête seule hors de la tapisserie , il promettait à Fouquet de le conduire hors de Pignerol avant trois jours, la barbacane s'ouvrit, et madame de Saint-Mars, qui ne prévoyait pas la présence d'un tiers dans la chambre, appelaFouquet d'une voix émue. Celui-ci pTdit et balbutia sans expliquer fori-
gine de cet appel mystérieux qui piqua vivement la curiosité de Lauzun et le fit reparaître jusqu'à la ceinture, en dépit des prières et des sommations de Fouquet. Henriette, toute pénétrée de ce qu'elle voulait apprendre à son ami , ne prit pas garde au débat engagé dans la ruelle , ni aux signaux par lesquels Nicole espérait lui fermer la bouche. Le dialogue, qui s'entrecroisait d'en haut et d'en bas, fut trop rapide pour que ni les uns, ni les autres eussent le temps de s'y préparer et d'en calculer la portée ; Lauzun s'y mêla surle-champ avec son indiscrétion accoutumée.
— Qui vous appelle de la sorte , monsieur Fouquet ? dit-il a demi-bas.
— Monsieur Fouquet , disait Henriette , nous touchons peut-être à notre délivrance.
-— Le diable m'étrangle si ce n'est pas une femme! s'écria Lauzun.
— Ah ! monsieur, retirez-vous ! répétait Fouquet qui avait peine h se contenir.
— Voici que je vais voir M. le marquis de Louvois , continua madame de Saint-Mars qui n'entendait pas les commentaires de Lauzun.
PlGxNEROL. 179
— C'est une femme assurément, dit celui-ci.
— Monsieur, vous me perdez ! murmurait Fouquet en le repoussant de vive force.
— Priez Dieu pour le succès de cette entrevue ! ajouta Henriette en fermant la barbacane.
— Quelle est cette femme ? demanda obstinément Lauzun.
— Monsieur , je l'ignore , répondit Fouquet hors de lui.
— C'est ce qu'il faut savoir ?
— Ne prenez pas ce soin.
— J'en fais mon affaire.
— Monsieur, vous êtes bien téméraire !
— Je suis ainsi fait qu'une femme m'attire comme avec un aimant après elle.
— Je vous somme de vider les lieux.
— Est-elle jolie?
— Que je meure ! . . .
— Vous la connaissez donc ?
— C'en est trop !
— Dites-lui que le comte deLaiî«un est là?
— Encore !
— N'est-ce pas moi qu'elle cberchc ?
— Assez . monsieur!
î8o PÎGNEHOL.
— Faites que je la voie et je quitte aùssitôl la partie?
— Sur mon âme , vous sortirez d'ici !
— Où est-elle?
— Monsieur, si vous dites un mot de ceci î
' — Que pourrais-je dire?
— Elle s'en est allée, je crois?
~ Quel homme I
— J'ai reconnu la voix de Mademoiselle.
— Que de folies !
— Ou plutôt celle de madame de Monaco.
— Nicole , h moi !
— Ou peut-être celle de ma sœur, madame de Nogent.
— Vous déguerpirez, monsieur le fou, et sous peine d'être maltraité, vous ne remonterez pas chez moi !
Fouquet rassemhla toutes ses forces pour empêcher Lauzun de rentrer dans la chambre et le poussa si violemment que le comte , dont les pieds reposaient sur l'extrémité de deux briques saillantes dans le tuyau de la cheminée, perdit l'équilibre, essaya inutilement de se retenir avec les mains, lâcha
PIGNEKOL. 181
prise et glissa du haut en bas le long des parois enfumées , riant et jurant à la fois.
Le bruit prolongé de cette chute retentit dans la muraille sonore et murmura sous les voûtes du donjon : la sentinelle s'apprêtait à donner l'alarme , lorsque Saint-Mars descendait l'escalier avec sa femme qu'il conduisait chez Louvois. Saint-Mars avait bien entendu quelque chose aussi , sans se rendre compte de l'origine de ce bruit; s'il eût été seul, il serait passé sur-le-champ chez Fouquet pour savoir ce que c'était , mais il accompagnait madame de Saint-Mars, et il ne voulut pas lui faire connaître la situation de la prison en y entrant devant elle ; d'ailleurs, elle aurait pu se porter à des tentatives extravagantes pour le suivre et revoir son ancien amant. Saint- Mars s'arrêta un instant à l'entrée du vestibule afin d'écouter, et il ne quitta pas la main d'Heilriette , qu'il enchaînait dans la sienne; la sentinelle allait parler et communiquer ses craintes au gouverneur qui d'un geste lui ferma la bouche. Madame de Saint-Mars , h l'oreille de qui était parvenu le sourd roulement de la chule de Lau- 11. 12
l82 PIGNEROL.
zun, cil avait ressenti un écho douloureux dans son cœur , car elle reportait a Fouquet toutes les sensations d'espoir et de terreur qu'elle éprouvait : elle demeura donc immobile sur le palier j mais le gouverneur, pour remarquer le tremblement de la main d'Henriette, tremblait trop lui-même. En ce moment , de vieilles pièces d'artillerie qu'on transportait dans l'arsenal heurtèrent une pile de boulets qui tombèrent avec fracas : Saint-Mars, en s'approchant de la fenêtre, put voir la cause de cet accident qui occupait dix ou vingt soldats courant après les boulets qui s'éparpillaient çk et la en rebondisSiint.
— Ce n'est rien , dit-il rassuré tout-h-coup : on aurait cru en effet. . .
— Monsieur, reprit Henriette qui tâchait de rester le plus long-temps possible à la porte de cette prison qu'elle avait devinée , ne tire-t-on pas le canon? ,
— Point , répondit le gouverneur sans méfiance ; des maladroits ont renversé un tas de boulets... Mais pourquoi pensiez-vous que
PIGNEllOL. l83
l'on lirait le canon ? ajoula-4-il d'un ton menaçant.
— J'ai dit cela sans penser, monsieur.
— Quelle apparence !
— Il n'est point étonnant qu'on tire le canon dans une forteresse ?
— Vous aviez certaine intention assurément, répliqua Saint-Mars devenu sombre et pensif.
— Quel intérêt puis-je avoir a ce que Von tire le canon?
— C'est peut-être un signal que vous attendez?
— Un signal !
— Morbleu î malheur à qui l'essaierait !
— Je ne vous comprends pas , dit Henriette qui s'efforçait d'entraîner Saint-Mars vers la chambre de Fouquet.
— Où prétendez-vous aller? s'écria-t-il avec colère.
— Moi , monsieur , je vais où vous me menez.
— Je ne vous mène point de ce côté, sur ma foi !
'î84 PïGNEROL.
— Hélas ! monsieur , je ne sais pas me diriger dans votre labyrinthe !
— Est-ce à dire que j'en suis le minotaure et que vous en seriez l'Ariane ? repartit Saint- Mars d'un airmoitiésérieux, moitié goguenard.
— Si j'entendais encore ce bruit?... demanda la sentinelle , qui ne l'attribuait pas comme le gouverneur à un éboulement de munitions de guerre.
- — Eh bien ? dit Saint-Mars ne comprenant pas la question du soldat.
— Appellerais-je?
— Imbécile , es-tu placé ici pour donner l'alerte à tous les bruits du dehors?
— Mais , monsieur le gouverneur. . .
— Assez sur ce point, drôle; tâche de te mieux souvenir de la consigne.
— C'est pourquoi, monsieur le gouverneur, je...
— Silence , sac k vin ! dit Saint-Mars en s'éloignant avec Henriette qui ne pouvait se défendre de regarder derrière elle a chaque marche; silence ! ajouta-t-il en se retournant avec fureur, sinon je te ferai donner les étrivièrcs.
riGJ?JEROL. r(S5
— Au diable mon corps et mon anie , grommelait le soldat irrité de celte injustice , si je me soucie de ce qui se passe la-dedans !
— Oui , certes tu auras les élrivières ! cria de loin Saint-Mars k qui arrivaient en sons confus les jurons de la sentinelle et qui était Lien aise de déverser sur quelqu'un le trop plein de son irritation accumulée depuis le séjour du ministre à Pignerol. — Il les aura , madame , continua-t-il en s'adressant à Henriette qui faisait mine d'intercéder pour cet homme ; et , s'il m'échauffe la hile , je l'enverrai pendre !
Le soldat , sensible à ces mauvais traitements qu'il n'avait mérités que par excès de zèle , se promettait bien de ne pas bouger , quand même tous les prisonniers s'échapperaient a la fois sous ses yeux ; et, persuadé qu'il était d'avoir entendu dans la prison un bruit extraordinaire, il espéra que rhabitant inconnu de cette chambre se chargerait de le venger des étrivières : il déposa son mousquet; et, tirant de sa veste une râpe a tabac , il se mit gravement a préparer un moyen de se distraire pendant sa faclion.
î86 PIGNEROL.
Fouquet avait eu honte et regret du mou- Yement de vivacité auquel il s'était laissé emporter par le désir d'entamer une explication avec Henriette : il craignait , au retentissement qui se fit dans le donjon et qui s'augmentait encore à ses oreilles par la peur de s'être trahi lui-même , que le gouverneur n'accourût aussitôt ; et , saisi de douleur en même temps que d'eflfroi , il attendit d'abord k sa place comme foudroyé : la perte de son fils était devant ses yeux, et absorbait toute autre considération personnelle; si Saint-Mars eût paru , il se serait élancé vers lui pour embrasser ses genoux et demander grâce. Nicole ne fut pas moins troublé de l'imprudence de son père qu'il voulait aider à renvoyer Lauzun : il se crut de nouveau condamné à une séparation peut-être éternelle et il étendit les bras vers Fouquet sans oser faire un pas en avant. Mais quand ils virent l'un et l'autre que tout était tranquille au dehors , que la sentinelle n'avait pas donné l'éveil, et que personne sans doute ne soupçonnait ce qui venait de se passer , ils reprirent courage en se regardant -, ils échan-
gèrent même un sourire , et s'empressèrent en silence de déguiser les traces du passage de Lauzun , qui cliaque fois avait agrandi en tous sens la déchirure de la tapisserie.
Avant de clore la plaque de ier qui était ouverleet à demi descellée, Fouquet plongea sa tête dans le tuyau de la cheminée, d'où montaient des murmures indistincts, qu'il prit pour des plaintes et qu'il reconnut ensuite pour des éclats de rire : il leva les yeux en haut et distingua le ciel a travers une forêt de barres de fer que Lauzun n'avait pu arracher ; il porta en bas ses regards , et aperçut son malencontreux visiteur, encore assis parmi les cendres du foyer éteint , où le retenait un-e prodigieuse envie de rire plutôt que la souffrance résultant de sa chute. Fouquet, qui avait appréhendé un plus lacheux résultat de cette brusque façon de congédier les gens , se réjouit de trouver si peu de rancune chez son compagnon de captivité , et lui pardonna sa déraison en faveur d'un caractère si accommodant; mais il se méprenait sur la cause de cette hilarité , qu'il imputait à un nouvel accès de folie.
l8S PIGNEROL.
-— Monsieur Puyguiihem , lui cria-t-il en se servant de ses mains comme d'un portevoix, modérez cette grande gaieté qui pourrait nous devenir funeste?
— La chose est si plaisante ! répondit Lauzun riant de plus belle.
— Qu'est-ce? demanda Fouquet avec intérêt.
— Je vous le donne en cent !
— Pour Dieu ! monsieur, nous ne sommes point ici pour deviner des rébus !
— En mille !
— • Je ne vois rien de risible au lieu oii nous sommes.
— Ne riez-vous pas de même?
— Non , et n'y songe guère.
— Eh bien! riez un peu.
— Bonsoir , monsieur.
— Je riais, dit Lauzun qui se mit en devoÎF de regrimper vers Fouquet , je riais. . .
— Gardez que M. de Saint-Mars vous entende rire?
— Je riais de l'étrange figure que j'ai pour me montrer aux dames !
~ Buvez un verre d'eau claire sous peiue
riGNEROL. l8(J
d'éloufi'er, dit Foiiquet qui ne venait pas a bout de fermer la trappe.
— - Je vous laisse juge de Téquipage , dit Lauzun qui se retrouva face k face avec Fouquet.
— De grâce , mon cher Puyguilhem , relirez-vous !
— Ce n'est rien que la suie dont mes mains, mon visage et mes habits sont tout souillés,..
— Avez-vous juré de me perdre?
— Ce n'est rien que cette livrée de ramoneur. . . poursuivait Lauzun qui avait suspendu ses rires pour reprendre son bavardage indomptable.
— Ah ! monsieur , vous êtes sans pitié î
— Qu'aurait pensé de moi cette femme qui n'est pas la vôtre , monsieur Fouquet?
— Je serais un homme mort , si le gouverneur nous découvrait ainsi !
— Figurez-vous , mon pauvre monsieur Fouquet, que mes chausses n'étaient pas de fer?...
— Faites donc, monsieur : assassinez-moi î
— J'aurai sans doute rencontré en che-
igO PIGNEROL.
min quelque clou qui a mis à l'air toute mon humanité.
— Omon Dieu ! délivre-moi de cette horrible servitude !
— Monsieur , dit enfin Nicole avec fermeté à Lauzun qui eût voulu montrer le désastre de sa culotte , obligez-nous de rentrer dans votre chambre : M. Fouquet n'est point en état de vous écouter davantage !
— Miracle ! le muet parle ! s'écria Lauzun en recommençant à rire.
— Oui , monsieur , répliqua Nicole : je parle quand il en est besoin, etj'en userai pour vous dire...
— C'est assez , Nicole , interrompit Fouquet qui tremblait qu'une altercation ne s'engageât entre son fils et Lauzun.
— Qui es-tu , muet? demanda Lauzun.
— Je suis homme à vous répondre en toute occasion! repartit fièrement Nicole.
— C'est une femme déguisée ^ se dit Lauzun à lui-même en secouant sa perruque et en essuyant sa figure avec la manche de son justaucorps.
— Ne va point prendre querelle avec un
fou? dit Fouquel à demi voix en écartant Nicole.
— Un mot, Fouquet mon ami? ditLauzun avec un ton protecteur.
— Que me voulez-vous? grommela Fouquet en s'approchant.
— Qui est cette femme ?
— Quelle femme ?
— Celle-ci? dit tout bas Lauzun désignant Nicole qui avait peine à modérer son dépit.
— Je ne sais ce que vous dites , si vous le savez.
— Doutez-vous de ma discrétion? rappelezvous que Mademoiselle et le roi n'avaient pas de secrets pour moi?
— Vous me semhlez hors de sens!
— Oh ! vous ne me ferez pas prendre le change la-dessus : ce garçon , ce muet...
— Eh bien? interrompit Fouquet avec une impatience mêlée d'angoisse.
— J'ai reconnu du premier coup d'œil...
— Vous avez reconnu?...
— Sans doute ; je n'ai garde de me tromper en ces sortes de choses.
— Quoi donc?
— Cela saute aux yeux tout de suite.
— Expliquez-vous mieux ? dit avec émotion Fouquet qui eût gémi de livrer le sort de son fils à la merci d'un pareil imprudent.
— Je vois bien que c'est une femme.
— Lui?
— Elle! reprit Lauzun qui montra du doigt Nicole , et qui le salua d'un regard agaçant.
— Monsieur , vous vous trompez grossièrement ou plutôt vous raillez.
— Diantre ! que faites-vous d'une femme ^ monsieur Fouquet ?
— Le bourreau !
— Ce serait mieux mon affaire !
— Quelle langue !
— Le roi consent que je monte h cheval et me promène sur les bastions; mais si l'on m'eût permis le choix...
— Rentrez , rentrez vite ! j'entends le gouverneur ! s'écria Fouquet qui feignit de redouter une surprise.
— - Ohî qu'il vient mal a propos!
— Dépêchez !
— Adieu , belle dame ; je veux être votre chevalier î
— N'oubliez pas d'assujettir cette plaque?
— Je mets a vos genoux le cœur du plus galant gentilhomme de France , disait Lauzun qu'on ne voyait plus.
— C'est un pauvre insensé ! dit Fouquet k Nicole qui se fût porté h quelques excès contre cet importun obstiné.
— C'est un sot! dit Nicole assez haut pour être entendu de la personne à qui s'adressait cette qualification.
— Un sot! répéta Lauzun qui était trop plein de son mérite pour s'appliquer une épithète qu'il ne savait sur qui rejeter.
— Monsieur, lui cria Fouquet à travers les interstices de la plaque de fer, je vous supplie de ne pas revenir !
— Non , pas avant que vous ne m'avertissiez par le signal convenu.
— Attendez-le.
— Nous avons omis le plus important, c'est-h-dire l'entreprise de notre évasion?
— J'y songerai, monsieur.
— Cette dame est venue sous ce déguisement pour nous aider à sortir de prison?
— Oui, monsieur, répondit Nicole riant de la méprise de Lauzun ; et je vous enjoins de demeurer en repos jusqu'à ce que je vous rappelle.
— Ah! madame, faites que ce soit tout a rheure , s'il vous plait !
— Vous êtes encore la, monsieur?
— J'attends le signal, madame , et je vais, dans l'ardeur qui me presse...
— Monsieur, n'allez pas vous montrer !
s'écria Nicole s'apercevant de l'intention de Lauzun qui s'efforçait de rouvrir la trappe.
— Je brûle de tomber à vos pieds !
— Oubliez-vous , monsieur, l'inconvénient de vos chausses ?
A ces mots que Nicole prononça d'un ton malicieux, Lauzun , qui se persuadait de plus en plus que ce prétendu valet n'était autre qu'une femme , eut honte de reparaître aux yeux de celle-ci dans le désordre de toilette où l'avait mis son ascension dans la cheminée , cl surtout de faire voir le mauvais étal de ses
chausses , il redescendit donc muet et piteux, en fliisanl des projets pour une nouvelle visite dans la chambre de Fouquet , et en se demandant quelle pouvait être la jeune inconnue : il trouva en son amour-propre assez de raisons pour croire fermement que cette femme n^avait pénétré que pour lui dans le donjon de Pignerol , et il employa le reste de la journée a friser sa perruque , farder son visage, renouveler ses nœuds de rubans et minauder devant un miroir.
Saint-Mars avait mené sa femme en silence jusqu'à la porte de l'appartement de Louvois qui se sentait trop faible encore pour sortir à l'air et qui souffrait à toute heure de ne pouvoir user de l'activité de son esprit : les copieuses saignées que lui avait faites Reilh , à l'instigation du gouverneur, les tisanes et la diète laissaient plus de traces que la maladie dans le tempérament du convalescent, qui pouvait a peine se traîner d'un siège à l'autre et qui n'éprouvait pourtant plus un seul accès de fièvre. Avant de paraître devant le ministre , Saint-Mars s'arrêta un moment dans une antichambre , retint Henriette qui avait hâte
ig6 PIGNEROL.
d'arriver à sa destination , osa la regarder fixement au point de la faire rougir d'inquiétude , la secoua par le bras qu'il serrait entre ses doigts frémissants , et , dans une pantomime menaçante , lui donna suffisamment à entendre ce qu'il exigeait d'elle : toutefois elle détourna la tête sans répondre et voulut passer outre avant de subir une espèce de question morale qu'elle redoutait autant que les tortures physiques.
— Vous souviendrez-vous en tout point de mes désirs et de mes ordres? lui dit à demi voix son redoutable mari.
— Voilk long-temps que nous nous faisons attendre , et M. de Louvois s'impatiente , répondit-elle en cherchant à l'entraîner.
— Vous avez mon sort dans vos mains , madame?
— Que voulez-vous que j'en fasse, monsieur ?
— Madame , je crois à votre promesse ?
— Comme il vous plaira.
— Vous me l'avez juré par lui?
— - Que vous ai-je donc juré?
— Madame, prenez garde! s'écria Saint-
Mars dont les tremblements empiraient en raison de sa colère et de son anxiété.
— Que pourriez-voiis de plus contre moi? dit-elle avec amertume , et de quoi me voudrais-je garder?
— Prenez garde pour lidy si ce n'est pour vous !
— J'y prendrai garde , monsieur!
— Encore une fois, ne me trahissez pas devant M. le marquis de Louvois !
— Si j'avais l'alternative de trahir lui ou vous, serais -je fort embarrassée du choix?
— Ecoutez , Henriette , dit le gouverneur en feignant de se radoucir et prenant un son de voix mielleux que démentait son regard sombre et irrité : je serai la.
— Eh bien! monsieur?
— Je vous écouterai.
— Vous m'écouterez , je ne m'y oppose point.
— Et vous, quel langage tiendrez -vous à M. de Louvois?
— Selon la circonstance.