II. \ô
tqS pignerol.
— Révcicrez-vous ce qui s'est passé enlre nous depuis notre mariage?
— Je ne vois pas de nécessité a cela.
— Avez- vous l'intention de pousser M. de Louvois à me desservir auprès du roi?
— ^ Nullement, je vous jure.
— Ainsi, vous ne songez point à tirer vengeance de moi?
— Je n'y songeais pas, monsieur.
— Vous méditiez cependant quelque projet pour cette entrevue?
— L'événement vous l'apprendra.
— L'événement ! murmura Saint-Mars qui attira vers lui Henriette, toujours empressée d'échapper k cette explication.
— Entrons, monsieur : on s'étonne de ne pas nous voir.
— Madame, vous prétendez parler en faveur de M. Fouquet?
— Monsieur! répondit madame de Saint- Mars qui ne trouva pas de mots capables de dissimuler sa pensée que décelait son visage.
— Vous avez conspiré de m'enlever mon prisonnier! reprit le gouverneur avec une
horrible grimace qui exprimait son trouble et ^a fureur.
— Je n'ai rien conspiré, monsieur, dit madame de Saint-Mars qui regretta de n'avoir pas iliit un effort pour déguiser un dessein auquel on pouvait mettre obstacle.
— Et c'est vous qui vous flattez de tirer de mes mains M. Fouquet? répéta-t-il en meurtrissant de ses ongles les bras de sa femme.
— IN'aurez-vous donc jamais pitié de ce pauvre infortuné! dit-elle k demi bas.
— Pitié , madame ! s'écria-t-il en s'accompagnant d'un rire sinistre qui étouffait sa voix par intervalles : pitié de l'homme qui a mis en poudre mon honneur! pitié de l'homme qui a empoisonné toute la félicité que je pouvais avoir ici bas, pour l'homme que je hais , que je ne saurais voir assez malheureux , que je suis content de tenir à ma merci !
— Vous me faites hofreur! interrompit Henriette qui essaya de fuir.
— Vous n'irez point où vous croyez , madame , dit Saint-Mars en la forçant de rester, jusqu'à ce que vous m'ayez juré ?...
— Eh ! monsieur, que ferait un serment de plus ?
— Il fera que vous vous observerez mi^ux , dit le gouverneur avec une froide dureté , et que vous ne prononcerez pas une parole de trop en présence de M. de Louvois.
— Puisque telle est votre assurance...
— Jurez de ne pas même nommer M. Fouquet, comme s'il n'eût jamais existé?
— Je ne jurerai point.
— Par la mordieul madame , jurez ou ne jurez pas, peu m'importe, dit Saint-Mars en montrant sous sa veste le pommeau d'un pistûletj mais veillez k votre langue!
— Quand vous me tueriez sur la place , répondit-elle avec fermeté , je n'en aurais pas moins parlé!
— Vous ne mourrez pas seule, et vous pourrez retrouver à quelques cents pieds en l'air la personne que vous présumez servir par des prières.
— Comment? s'écria Henriette interdite.
— ïl y a trois milliers de poudre sous le donjon, dit tranquillement Saint-Mars qui sentait augmenter sa rage au fond du cœur en
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voyant quel était Tempire du nom de Fouquet sur Henriette.
— Pourquoi cette poudre ? demanda-t-ellc tout effrayée.
— Pour faire sauter la citadelle , madame, si mon honneur le commandé.
— Ah ! monsieur dé Saint-Mars , je vous jure de garder le silence, dit-elle tout en larmes et joignant les mains : je veux bien mourir, mais je ne veux pas être cause de la mort de tant de gens innocents!
Saint-Mars jugea bien que sa menace, tout exagérée qu'elle fût, avait produit le résultat qu'il n'eût pas obtenu autrement , et il ne fit plus de difficulté d'introduire sa femme auprès de M. de Louvois. Celui-ci s'était habillé non sans perdre connaissance à plusieurs reprises , jusqu'à ce qu'il fut installé devant le léu dans un fauteuil où il évitait de faire aucun mouvement, comme Reilh le lui avait recommandé en le saignant pour la cinquième fois. Or, le malade, dont l'énergie s'était écoulée avec le sang , ne trouvait plus en soi la force de s'opposer au traitement inutile que le mé~
deciii lui imposait, et il se prêtait au contraire avec docilité aux caprices de ce barbier qui avait même enlevé au valet de chambre le privilège de raser le ministre. Le vieux Laforêt avait vu son crédit ordinaire s'évanouir dans les luttes qu'il eut a soutenir contre Reilh, et il n'osait plus hasarder que des plaintes vagues sur la longueur de cette maladie que la Faculté de Paris aurait guérie en quelques jours. D'Augicourt ne s'impatientait pas moins de cette résidence forcée qu'il n'avait point prévue et qu'il aurait souhaité pouvoir remplir par des distractions de toilette ; mais ses bagages étant trop considérables , le ministre les avait fait rester a Grenoble , et le galant secrétaire se trouvait réduit à une fort mince garde-robe : il passait donc le temps a soigner ses mains, ses ongles et sa moustache , en attendant qu'un courrier qu'il avait dépêché à Grenoble lui rapportât ses plus beaux habits pour briller a Pignerol j or ce courrier ne revenant pas a cause des gelées qui rendaient les chemins inabordables , il se consolait de son dénûment par les récits merveilleux qu'il faisait des modes de la cour
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aux officiers et souvent aux soldais de la garnison.
Lorsque M. et madame de Saint-Mars entrèrent, Louvois était occupé h lire un rapport lie Tarchitecte du Cliannoy sur les réparations nécessaires dans la citadelle , et notamment sur Tarrachement des ronces et des herbes enracinées entre les pierres : cette dernière opération s'exécutait depuis deux jours par l'ordre du ministre qui cherchait à se créer des travaux dans le cercle restreint où son ministère était limité par son séjour à Pignerol. Louvois avait la figure pâle et jaune , les yeux éteints et l'air abattu. Dans un coin de la chambre, d'Augicourt expliquait à Laforet qui l'ccoutait peu , un nouveau système d'aiguillettes pour attacher le haut-de-chausses à la ceinture. Dès que madame de Saint-Mars parut, Louvois essaya de se lever et d'aller à sa rencontre , mais , faute d'un soutien , il chancela et retomba pesamment sur son siège; et , afin de témoigner sa bonne volonté que trahissaient ses forces , il sourit en tendant les bras h Henriette qui vint s'y jeter tout émue et qui ne put retenir ses larmes. Le gouver-
neur, inquiet de ce début et d'un attendrissement capable d'ébranler une plus ferme résolution que celle de sa victime , fit entendre un grognement maussade et tira par derrière la robe de madame de Saint-Mars pour l'avertir d'être plus maîtresse d'ellemême. D'Augicourt , a l'aspect d'une femme , s'était levé pour se confondre en salutations dont personne ne lui tenait compte.
— Eh bien ! ma fille , dit Louvois touché de l'émotion d'Henriette qu'il attribuait a son propre état, je ne suis pas encore mort. Dieu
merci !
— Ah! monsieur, quelle joie j'ai de vous revoir ! reprit madame de Saint-Mars qui mit le plus de distance possible entre elle et son mari.
— Et moi, je me dépitais de votre absence pendant cette malencontreuse maladie.
— Si j avais su , si j'avais pu !.. . dit Henriette qui pleurait a sanglots sans que ses larmes s'arrêtassent sous le regard terrible de Saint- Mars qu'on voyait fixer les yeux sur quelqu'un pour la première fois.
•—Allons, remettez-vous, madame, dit
Saint-Mars avec rudesse : c'est assez larmoyer.
— Oui, remettez-vous , ma chère enfant, ajouta Louvois avec douceur en rapportant toujours à lui ces larmes qui ne s'apaisaient pas; je me porte bien maintenant , et je n'ai plus qu'à me refaire de cette furieuse secousse.
— Excusez l'ignorance où fut madame de Saint-Mars à l'égard de votre maladie ? répondit le gouverneur pour sa femme qui n'était pas encore en état d'articuler une parole intelligible : je n'ai pas songé à l'en prévenir.
— Eh quoi ! n'aviez-vous pas envoyé un courrier a Marseille où elle était? dit sèchement Louvois.
— Assurément, monseigneur 5 mais je mandais à madame de Saint-Mars votre arrivée sans l'attrister d'avance du péril où se trouvait votre vie.
— Je vous avais pourtant ordonné de le faire, reprit le ministre offensé d'un pareil oubU : si madame avait connu mon indisposition, elle serait plus vite accourue à ma prière.
— La neige obstrue tous les passages , objecta le gouverneur j et la gelée fut si hor^ l'ible...
— Il suffit, monsieur; la gelée et la neige sont des prétextes et non des obstacles.
— Eustache cependant n^arrive pas! pensa Saint-Mars en écoutant macbinalement avec ridée qu'il entendait le galop d'un cheval dans les montagnes.
— Je ne savais rien, monsieur, dit Henriette qui pressait les mains de Louvois et les couvrait de baisers ; depuis bien des années. . .
— Oui , monseigneur, interrompit Saint- Mars en cherchant du pied le pied de sa femme pour l'inviter par ce signe h mettre plus de réticence dans ses réponses, depuis bien des années nous espérons votre venue.
— Asseyez-vous près de moi, Henriette, dit Louvois qui se sentit tout ému à son tour en remarquant la maigreur et l'apparence maladive de madame de Saint-Mars. Nous avons beaucoup à nous entretenir : je vous parlerai de votre sœur, et vous me parlerez de vous.
— Oh ! nous ne manquons pas de nouvelles de madame Dufresnoyî reprit Saint- Mars
PICNEROL. 207
avant que sa femme eût pu répondre à Fintérêt amical que lui monlrait Louvois, plus tendre et plus expansif qu'il n'avait jamais été.
— Monsieur de Saint-Mars , dit le minisire qui n'éprouvait que de l'aversion pour le protégé de madame Dufresnoy , j'ai eu et j'aurai tout le temps qu'il faut pour conférer avec vous; mais, aujourd'hui, je ne veux point avoir affaire a vous, s'il vous plaît: abstenez -vous donc de nous interrompre à chaque instant , ou bien retirez-vous et me laissez seul avec madame.
— Monseigneur! répondit le gouverneur qui , rouge et tremblant , n'hésita pas sur le parti qu'il prendrait , et s'assit , sans qu'on l'en priat^ a côté d'Henriette.
— r J'aimerais autant que vous fussiez hors de celte chambre , dit Louvois offensé de cette audace de s'asseoir devant lui san$ qu'il l'eût permis.
— Monseigneur, madame de Saint-Mars désire que je reste , répondit-il effrontément 6àm quitter sa place.
2o8 PIGNEROL.'
— Moi , monsieur ! s'écria Henriette avec plus de dédain que de surprise.
— Oui, madame, dit Saint-Mars en appelant à son aide toute sa présence d'esprit : vous savez que souvent la mémoire vous fait défaut , et que je viens alors a votre secours ?
— Madame Dufresnoy ne m'a jamais parlé de cette infirmité ? demanda Louvois.
— Ah! monseigneur, je suis d'avis qu'on cache le mieux possible les vices de nature qu'on ne peut corriger, dit Saint-Mars.
— On vous abuse , monseigneur î murmura Henriette cédant à un sentiment spontané qu'elle renferma aussitôt en voyant son mari porter la main au pistolet dont elle savait la destination.
— Faites plutôt , monseigneur, reprit Saint-Mars , que les personnes étrangères s'éloignent.
— Laforêt, dit Louvois, va -t'en quérir une chaise pour me transporter au soleil? je prétends visiter les travaux des gens qui ôtent les ronces des murs.
— Quoi! monseigneur, sans avoir pris k
moindre nourriture ! répliqua le fidèle La-
foret.
— Je suis faible, il est vrai , oh! très faible! mais puisque le bonhomme Reilh ne veut pas que je mange...
— Veut-il donc que vous mouriez ? repartit le vieux domestique k qui l'air farouche du gouverneur n'imposa pas silence. C'est un complot , monseigneur, pour vous faire périr de faim !
' — Fais ce que je t'ordonne , mon pauvre Laforêt? dit en souriant le ministre qui ne put s'empêcher d'être de l'avis de son valet de chambre, surtout en consultant ses entrailles aux abois.
— En vérité , se disait k lui-même d'Augicourt qui n'avait pas cessé d'examiner curieusement le costume de madame de Saint-Mars, cette dame est vêtue k la façon de nos grand'mères , et je m'étonne que les modes de la cour ne viennent pas jusqu'ici.
— D'Augicourt? lui dit Louvois k qui ce soliloque rappelait la présence de son secrétaire.
— Madame, dit en même temps d Augi-
:îio pignerol.
court à Henriette dont il s'était approche avec un surcroît d'étonnement , vous n\cz tort de vous en remettre aux impertinentes lailleuses de ce pays topinamboux?
— J'attends des lettres du roi aujourd'hui , à moins que les courriers soient gelés en route; je vous prie d'aller savoir de M. d'Herleville si la poste n'a rien apporté?
— Monseigneur, dit d'Augicourt k demi voix en montrant madame de Saint-Mars , Montgobert et la Martin devraienthien porter les dépêches pour coiflfer madame , dont les cheveux n'ont été ni coupés ni frisés depuis sa sortie du couvent.
— Vous avez entendu mes ordres ? répliqua sévèrement Louvois.
Pendant ce rapide échange de paroles entre le ministre et son secrétaire , Saint-Mars avait touché le bras de sa femme et lui avait adressé un coup d'œil impérieux, dans lequel Henriette crut voir un arrêt de mort poiu' Fouquet : elle s'encouragea donc à dissimuler ses véritables sentiments dans l'intérêt de cet infortuné , et elle repoussa de toutes ses forces l'aveu prêt à sortir de ses lèvres; elle
ospora qu'une si généreuse conduite désarmerait enfin son mari , et que le pauvre prisonnier aurait part a ce relâchement de rigueur. Des larmes roulèrent au bord de ses paupières , et elle les essuya en cachette. Dès que d'Augicourt eut obéi, non sans retourner plusieurs fois la tête pour se rendre mieux compte de l'étrange habillement de madame de Saint-Mars , Louvois prit la main de celleci, qu'il regarda en silence avec compassion, et qu'il comparait , telle que l'avait faite une longue et dure captivité , a la belle et brillante Henriette que lui retraçait un souvenir de dix-huit ans : il ne put s'empêcher de trouver, sur ce visage décharné et pâli , un témoignage des mauvais traitements imputés a Saint-Mars vis-à-vis de sa femme , et , quittant la physionomie paternelle qu'il avait prise a l'idée des peines conjugales de cette victime , il força le gouverneur de baisser la vue, en lui lançant un regard foudroyant et glacé.
— Madame , dit-il a Henriette dans Pâme de qui s'élevait une lutte encore indécise, je suis réjoui de vous voir de retour avant que
SI 2 PIGNErvOL.
je parle ; car demain , si je me sens aussi dispos qu'à cette heure , je serai certainement en route.
— Demain, monseigneur! reprit Henriette toute tremblante et les yeux en pleurs.
— Sans doute, ma chère fille : voilà vingt jours et davantage que la maladie me retient au lit et à la chambre.
— 0 mon Dieu î si Ton m'eût permis de vous soigner, monseigneur, de veiller à votre chevet, de seconder votre guérison , de...
— Vous étiez pendant ce temps à Marseille , interrompit Saint-Mars en appuyant sur le nom de la ville oii il avait fait voyager sa femme sans qu'elle s'en doutât.
— A Marseille? reprit-elle, n'osant le nier ouvertement.
— Bon ! je ne vous eusse pas mandé de revenir encore , si monseigneur n'avait poussé l'obligeance au point de vous faire chercher par un de ses valets de chambre.
— A Marseille? répéta- t-elle indignée de cette tromperie.
— Où donc, s'il vous plaît ? pAit-il fallu envoyer ce messager à Paris ?
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— Enfin , puisque vous êtes venue , interrompit Louvois avec impatience, ne perdons pas le temps en propos inutiles. IN'avez-vous rien a m'apprendre, Henriette? ajouta-t-il en l'examinant d'un air ému qu'on ne lui voyait jamais lorsque son caractère inflexible s'appuyait d'une santé robuste.
— Moi, monseigneur! s'écria madame dé Saint-Mars partagée entre plusieurs résolutions contraires.
— Que voulez-vous que madame de Saint- Mars vous apprenne? dit le gouverneur impatient de la tournure que prenait cette conférence.
— Monsieur, encore une fois , ce n'est pas vous que j'interroge ! cria Louvois avec sat voix tonnante en frappant des poings sur les bras du fauteuil.
— Monseigneur, reprit Saint-Mars tremlîlant d'inquiétude et de courroux , je vous répondrai mieux et plus a propos que madame de Saint-Mars.
— Et moi , je ne veux pas que vous répondiez, répliqua le ministre avec une imposante
2l4 PIGNEROL.
dignité ; sinon , je vous invite h ne point demeurer céans.
— Je demeure et me lais , murmura Saint- Mars tremblant plus fort.
— Eh bien ! Henriette , n'avez - vous pas quelque mortel chagrin qui vous ronge ?
— Ce n'est pas pour moi! repartit-elle
sans pouvoir achever sous la terrible menace d'un regard de son mari.
— Parlez sans crainte, je vous prie , et ne vous tourmentez point de ce qui en arrivera.
— Je ne me plains pas, dit-elle si bas que le ministre ne put l'entendre.
— Je crois que vous n'osez parler, et si vous souhaitez que M. de Saint- Mars se retire...
— Non, monseigneur ! interrompit le gouverneur qui porta la main a son pistolet , de manière que sa femme remarquât ce mouvement.
— Je ne demande pas qu'il s'en aille î se hâta de reprendre Henriette en joignant les mains pour conjurer le fatal dessein qu'elle redoutait.
— Ne faites donc pas difficulté de m*in-
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slruirc de ce qui vous peut causer de l'ennui et du déplaisir; car vous semblez malade et fort affligée ; vous avez beaucoup pleuré et pleurez encore en ce moment.
— Toutes les femmes, monseigneur, ont plus de larmes que de raisons , objecta Saint- Mars.
— Puisque vous m'y contraignez, monsieur, par vos indiscrétions , reprit Louvois poussé a bout, je m'exprimerai tout franc sur le chapitre délicat où je prétends voir clair : depuis plusieurs années, le bruit a couru que vous exerciez ime horrible tyrannie contre madame votre épouse...
— Ce faux bruit ne vient pas de madame de Saint-Mars assurément , dit le commandant dont le ton et le geste réduisaient Henriette au silence.
— On dit , continua Louvois , que madame subit mille cruautés de votre part , est privée de la société du monde , manque des choses nécessaires à la vie , consume sa jeunesse en prières et en larmes, est sans cesse injuriée , frappée même...
— Monsieur, vous me nommerez le calom-
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niatcur, que je le dénonce au roi ! s'écria Saint- Mars affectant une généreuse indignation.
— - Ce sont.^es rumeurs seulement , je Tavoue , reprit Louvois presque ébranlé par l'assurance de Saint-Mars , mais ces rumeurs durent toujours et grossissent h la cour.
— Peut -on empêcher les langues de se mettre en jeu? répliqua le gouverneur sans que sa femme fit un mouvement : — défendezmoi donc , madame , dit-il impétueusement, et ne me laissez point accuser à cause de vous?
— Vous vous défendez si bien , monsieur, répondit dédaigneusement madame de Saint- Mars , que je ne saurais vous égaler sur ce chapitre.
— Je voudrais que la renommée eût menti, dit Louvois incertain de ce qu'il devait penser et croire ; mais les faits étaient pourtant certifiés par des gens de bonne foi.
— Des ennemis ! reprit Saint-Mars dont la physionomie féroce inspirait une terreur secrète à l'amie de Fouquet.
— Madame Dufresnoy devait m'accompagner ici , continua le ministre , pour découvrir la vérité.
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— Ali ! combien de lois j'ai désiré d'embrasser ma sœur ! dit madame de Saint-Mars fondant en larmes.
— Elle ne le désirait pas moins, mon enfant, lorsque, la veille de partir, elle se blessa dans luie chute qui ne fut pas dangereuse, mais qui la condamne h un repos absolu durant deux mois 5 je fus donc obligé de partir sans elle : je lui promis de savoir de vous ce que vous pouvez reprocher k M. de Saint-Mars , et de ne pas quitter Pignerol sans prendre exactement de vos nouvelles.
— Remerciez madame Dufresnoy de notre part , dit Saint-Mars qui était trop fort de sa résolution pour paraître troublé : je ne suis pas moins touché que madame de Saint-Mars de Fempressement qu'elle met à connaître la situation des personnes qu'elle a mariées.
— Henriette , vous me cachez quelque chose? lui dit le ministre avec une douceur amicale : vous n'êtes pas heureuse ici? peutêtre regrettez-vous la cour, votre sœur, les plaisirs de votre âge et les honneurs de votre naissance? Voulez-vous que je vous emiuène avec moi?
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— Seule! dit-elle sans réflexion. Oli! non, jamais je ne Fabandonnerai î
— Vous voyez combien madame de Saint- Mars m'est attacbée ! reprit Saint- Mars en l'atterrant par un sourire sinistre et railleur.
— Monsieur de Louvois î dit-elle à travers ses sanglots qui éclatèrent.
— Ayez pitié de cette pauvre dame , monseigneur, répliqua Saint -Mars en se penchant k l'oreille du ministre : elle est si faible d'esprit que sa tête tourne a tous vents , et que vous pourriez, en prolongeant ce discours, me la rendre folle comme je l'ai vue déjà !
— Folle? dit Louvois qui expliqua par
cette confidence l'égarement et le désespoir peint dans les yeux de Henriette.
— Monseigneur, dit Laforêt qui entra portant un couvert mis sur un plateau , la chaise que vous demandez est dans l'antichambre avec les porteurs.
— Qu'est-ce cela? dit Louvois en désignant îa collation que le valet de chambre plaçait devant lui.
— ' C'est une ordonnance du médecin , ré-
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pondit Laforet d'un air satisfait qui n'accusait pas un mensonge inspiré par son attachement au ministre.
— De Reilh ?
— Oui, monseigneur; je Tai tant pressé de vous permettre un peu de nourriture , qu'il a consenti que vous mangiez ceci avant votre promenade.
— Je mangerai volontiers, dit le convalescent dont Fappétit s'éveillait à la vue d'un poulet et d'une bouteille cachetée.
— Monseigneur, nous ne troublerons point votre repas? dit Saint-Mars en se levant et en se préparant a entraîner sa femme dont l'agitation augmentait à chaque instant.
— Restez, interrompit Louvois la bouche pleine, ou du moins n'emmenez pas madame de Saint-Mars : s'il vous semble bon d'aller ailleurs , cette chère Henriette me tiendra compagnie.
— Oui , monseigneur ! dit-elle avec reconnaissance.
— Eh bien ! nous vous tiendrons compagnie , dit Saint-Mars en se rasseyant.