CHAPITRE X
Le Roi connoît bien qu'il n'est jilus possible que vous tnipcchicz qu'ils (Fouquet et Lauzun) n'aient des nouvelles ni qu'ils en donnent : aussi Sa Majesté dcsire-t-elle seulement que vous l'empêchiez autant que vous le pourlez; et il va bien de l'apparence qu'après ce que vous avez marqué à ces messieurs de l'intention du Roi , ils ne voudront pas tomber dans l'Inconvénient de déplaire k S.» Majesté en essayant d'avoir des nouvelles par d'autres voies que par vous.
Lettre de Louvois à Saint •Mors, 16^9,
Ua beau soleil de mars iukail sur les mon tagnes de Pignerol, dorait les sommets couverts de neige et réchauffait de ses rayons la noire citadelle que glaçait encore par intervalles le vent du nord descendu des Alpes. L'air était au fond froid et piquant , car la purelé du ciel dégagé de brouillards et de vapeurs attestait la continuation de l'hiver , malgré cette aurore de printemps Le vieux
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donjon , presque entièrement éclairé a Iheure de midi, perdait un peu de son aspect lugubre, quoique ses fenêtres fussent, comme a l'ordinaire , les unes barricadées de fer, les autres d'épaisses jalousies de bois, sans que cette énorme masse , oii le triste mot prison semblait écrit sur chaque pierre , participât au mouvement et k Tespèce de vie que donnait au reste de la forteresse une si belle journée : partout des croisées qui s'ouvraient, partout des têtes d'hommes qui s'épanouissaient comme des fleurs nouvelles 3 sur les bastions, le long des parapets, dans les cours, on ne voyait que soldats courir et s'ébattre; mais le donjon restait silencieux et comme désert : pas un être vivant n'y apparaissait au dehors, excepté un guetteur debout dans sa guérite au-dessus de la plateforme et quelques corbeaux voletant, croassant à l'entour.
D'après les ordres du ministre, l'architecte du Channoy qui avait l'inspection des remparts de la ville et de la citadelle , fit procéder a l'arrachement des plantes parasites poussées entre les joints de la maçonnerie qu'elles dé°
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graciaient en plongeant leurs racines dans l'épaisseur du mur : plusieurs manœuvres, suspendus a des cordes k nœuds attachées aux créneaux du donjon, enlevaient a la main ces ronces desséchées qu'une négligence de quelques années avait laissé croître et s'é- Icndre de toutes parts 5 puis, ils remplissaient avec du mortier les interstices subsistant à la suite de cette extraction faite avec beaucoup de soin. L'architecte , placé en bas sur la margelle des fossés, dirigeait le travail de ses ouvriers et leur recommandait à chaque instant de ne point faire tomber l'ancien ciment. Les soldats, qui regardaient cette opération avec une curiosité béante et stupide , furent tout à coup invités a reculer en arrière pour livrer passage à la chaise de M. de Louvois qu'on apportait lentement dans la cour au soleil.
Saint-Mars tenait le bras de sa femme en côtoyant la portière et s'entretenant avec le ministre. Les regards des assistants qu'on avait éloignés changèrent alors d'objet et se portèrent de préférence sur le groupe formé autour du convalescent qui sortit de la chaise
et, soutenu par madame de Saint-Mars, essaya de marcher le long des fossés. Il était faible et chancelant , aux premiers pas qu'il fit 3 mais, par degrés, il se fortifia sous l'impression vivifiante de l'air et du soleil ; le peu de nourriture saine et généreuse qu'il avait prise redonnait de l'énergie a son caractère et de la vivacité a son corps : il se sentit mieux qu'il n'était dans sa chambre de malade , et il se promena d'un pied plus assuré sur le sol battu de la cour sans se plaindre du froid ni de la fatigue. Saint-Mars restait toujours à portée d'entendre ce que le ministre dirait k Henriette et ce que celle-ci répondrait; mais Louvois ne fut d'abord occupé que du nettoiement des murailles du donjon, et il paraissait s'intéresser beaucoup à cet ouvrage exécuté fort adroitement par les hommes que l'ingénieur du Channoy en avait chargés.
— Dorénavant , monsieur, dit Louvois à Saint-Mars, je veux qu'on pratique de cette manière chaque année l'enlèvement des ronces.
— Vos ordres seront remplis sans qu'il soit besoin de les répéter, répondit le gouverneur en se découvrant.
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— D*où peuvent venir tant d'herbes a celte hauteur et parmi ces pierres ? demanda le ministre a l'archilecte.
— Monseigneur, répondit du Channoy qui avait la voix d'un ogre avec la taille d'un enfant, le vent sème par l'air quantité de graines enlevées dans les montagnes et les jette ainsi aux fentes des murs où elles germent et poussent à l'aide de quelques gouttes d'eau.
— 11 faut donc, monsieur, faire en sorte que les fentes dont vous parlez soient exactement bouchées ; car les pierres sont dégradées , rongées , écartées par cette singulière végétation, et plus tard cela coiiterait de
grosses sommes au roi.
— Etes-vous bien sûr des gens que vous employez ainsi au donjon? dit h l'ingénieur Saint-Mars qui remarquait avec défiance que les ouvriers s'approchaient souvent de la fenêtre de Fouquet.
— J'en réponds corps pour corps, reprit du Channoy.
— Si quelqu'un de mes prisonniers s'évadait, répliqua le gouverneur, votre lefe ne serait pas bonne pour me dédommager.
— Je me trouve très bien , répondit Louvois à une question distraite de madame dé Saint-Mars qui cherchait un prétexte pour ramener Fentretien au point où il était avant le repas du ministre.
— Vous voyez par le fait , monseigneur, dit Laforêt qui suivait son maître, que votre faiblesse ne dérivait que du défaut de nourriture?
— Oh! je suis maintenant fort en état de partir, reprit Louvois avec satisfaction.
— Vous partirez dans trois ou quatre jours? demanda Henriette qui n'espérait que du temps une occasion de déclarer ce qu'elle avait sur le cœur.
— Demain, repartit vivement Louvois avec un ton décidé et impatient , ou peut-être ce soir...
— Ce soir! murmura madame de Saint- Mars qui ne voyait plus aucune chance de sauver ou du moins de soulager Fouquet après le départ du ministre.
— Je ne saurais attendre davantage ; les nouvelles de la cour me font faute, et je crain-
drais d'être oublié toul-à-fait en séjournant plus long-lemps loin de la personne du roi.
— Ce soir ! répéta Henriette avec terreur.
— Je le souhaite, ma chère fille, car M. Colbert est seul maintenant auprès de Sa Majesté, et j'appréhende qu'il ne m'ait nui en mon absence.
— 0 mon Dieu! ce soir! répéta encore madame de Saint-Mars qui lisait dans ce mot l'arrêt de sa captivité et de celle deFouquet.
« — Qu'est-ce qui vous étonne là-dedans? interrompit durement Saint -Mars que le prochain départ du ministre comblait de joie : nous regretterons d'être sitôt privés de Monseigneur, mais il ne le faut pas retenir un moment de plus.
— Et, M. Fouquet?... ajouta Henriette dont la pantomime suppliante exprimait tout l'intérêt qu'elle portait à ce prisonnier ?
— Que prétendez-vous par-là , madame ?
s'écria Saint-Mars en lui serrant le bras et en lui écrasant le pied.
— Rien , oh ! rien ! monsieur, dit-elle dans n. iô
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la crainte d'avoir soulevé la vengeance de son mari contre ce malheureux.
— ^ Vous m'en faites souvenir, reprit Louvois en cherchant des yeux quelle pouvait être la fenêtre de la prison du surintendant : je ne quitterai pas Pignerol, sans l'avoir vu.
— Merci , monsieur ! proféra Henriette a demi voix.
— Monseigneur, dit Saint-Mars dont les tremblements commencèrent avec tant de violence qu'on entendait ses genoux se choquer l'un contre Fautive et ses dents grincer comme prêtes à voler en éclats.
— Montez a sa chambre et l'amenez ici ? ordonna Louvois.
— Qui? reprit Saint-Mars n'en croyant pas ses oreilles.
— M. Fouquet.
— M. Fouquet ! s'écria le gouverneur hors de lui.
— M. Fouquet! dit Henriette avec l'accent d'une action de grâces au ciel.
— Eh bien ! monsieur, avez-vous entendu ? dit hautainement le ministre.
— C'est impossible , monseigneur.
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— Impossible? vraiment! répondit Loiivois en homme habitué h ne pas connaître d'obstacles.
— Je ne ferai pas cela, sur ma foi! reprit Saint-Mars s'affermissant dans sa résolution.
— Morbleu ! vous ne le ferez pas? s'écria Louvois croisant les bras et le toisant d'un regard irrité.
— Certes , monseigneur, je ne forcerai pas un homme qui se meurt à sortir de son lit pour venir vous saluer !
— M. Fouquet se meurt ! répliqua madame de Saint-Mars en proie a une horrible anxiété qui ressemblait a de la stupeur.
— Ne vous l'ai-je pas dit, madame? répondit hardiment Saint-Mars en prévenant un démenti par un coup d'œil de menace.
— Jamais, monsieur! repartit Henriette qui appelait en témoignage ses yeux et ses oreilles sans pouvoir se rassurer.
— Je vous l'ai dit pourtant, madame, comme à Monseigneur.
— Est-il donc vrai? murmura-t-elle à demi convaincue de la réalité de celle fausse nouvelle.
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— Vous m*avez dit, en eflfet, depuis mon arrivée, que M. Fouquet garde le lit et la chambre , reprit Louvois qui n'eut pas de soupçons et ne sut que penser du trouble d'Henriette.
— Cependant, je sais bien, moi... répliqua madame de Saint-Mars qui se représentait alors Fouquet tel qu'elle l'avait entrevu le matin même.
— Vous savez si j'ai grand soin de mon prisonnier? interrompit le gouverneur qui ne donna pas a sa femme le loisir d'émettre une opinion.
— Son état est-il encore aussi srave? demanda le ministre.
— Il s'aggrave de jour en jour.
— La vie est-elle donc en danger?
— Assurément.
— Mais pourquoi n'avoir point averti le
roi?
— Il est encore temps de l'avertir; et je l'avertirai.
— Monsieur, j'imagine qu'on vous abuse sur la santé de ce pauvre M. Fouquet? dit madame de Saint-Mars qui eut besoin de tout
son courage pour hasarder un cloute a ce
sujet.
— Madame, etes-vous le gouverneur de la prison et le gardien du sieur Fouquet? repartit Saint-Mars furieux de l'audace de sa lemme.
— Enfin , quel que soit son cas de maladie, j'en jugerai mieux en le voyant, dit le ministre.
— Le voir!
— S'il ne peut aller vers moi , je ne manquerai pas toutefois de me rendre près de lui.
— Vous monterez cent marches du grand escalier ?
— • Je les monterai dans cette chaise.
— Votre vue peut le tuer d'effroi et cTe surprise.
— - Je l'aurai bientôt tranquillisé par de bonnes paroles 3 d'ailleurs, ne lui avez-vous point annoncé les bienfaits du roi ?
— Quels bienfiiits? interrompit Henriette dans l'âme de qui passa un rayon d'espérance.
— M. FoiVquet est instruit de tout et vous
en remercie, répondit avec embarras le gou~ verneur qui déjà n'était plus maître de modérer l'impatience de sa femme; mais je ne présume pas qu'il puisse profiter d'un heureux changement de position.
— Pourquoi? dit Louvois mécontent de l'obstination qu'il remarquait chez Saint-Mars.
— Parce qu'il mourra bientôt.
— Alors, il importe, pour la gloire du roi, qu'il ne meure pas prisonnier.
— Oh! monsieur! s'écria Henriette qui n'osait s'abandonner à toute sa joie : que vous êtes noble et généreux !
— Cela dépend de la volonté du roi ! reprit Saint-Mars prêt à tomber en épilepsie , l'écume aux dents et les yeux obscurcis par le sango
— Ou de la mienne? dit l'orgueilleux Louvois.
— Monseigneur , nous ne sommes pas seuls , répondit Saint-Mars s'efforçant d'arrêter une conversation qui excitait Henriette à quelque tentative indiscrète.
— C'est vrai , monsieur, dit sèchement
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Louvois ; nous parlerons plus a l'aise et plus a propos en présence de M. Fouquct.
— Quoi, vous voulez!...
— Je veux lui apprendre moi-même les bontés du roi a son égard.
—11 ne vous entendra pas ! grommela Saint- Mars roulant dans sa tête mille projets pour empêcher la rencontre de Fouquet et de Louvois.
— Vous me conduirez tout a l'heure dans le lieu où il est.
— Vous le trouverez mort ! dit avec un affreux sourire Saint-Mars qui répugnait moins à sacrifier sa victime depuis qu'il avait l'appréhension de la perdre.
— Mort ! dit madame de Saint-Mars comprenant la pensée meurtrière de son mari.
— J'en serais fâché , dit Louvois qui ne soupçonna point l'intention du gouverneur.
— Se peut-il que le roi fasse grâce a M. Fouquet! dit Henriette suffoquée par l'espoir qu'elle tira des paroles du ministre.
— Ce n'est point encore le moment , ré-pondit en souriant Louvois qui eut l'air de sa
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souvenir et qui loucha du doigt la joue dt madame de Saint-Mars.
— Quand donc? reprit-elle impétueusement.
— r Dans quelques jours peut-être.
— Quelques jours? dit-elle avec trarjsport.
— Bien des événements surviennent en quelques jours , objecta le gouverneur pâle et presque calme.
— Ah ! que M. Fouquet soit hors de prison, et je suis contente de mon sort ! dit-elle toute pleine de confiance et de bonheur.
— Madame, je maintiens que les femmes, dit Louvois avec une intention marquée, sont plus sûres en amitié que les hommes.
— Monseigneur, répliqua Saint-Mars qui comprit cette allusion aux amours de Fouquet avec Henriette et qui faillit s'expliquer sur ce texte offensant qu'on osait lui offrir, j'estime moins l'amitié des femmes que vous ne faites, car j'en sais qui ne brideraient pas leur langue pour le salut d'un ami.
— Monsieur, je ne dis rien, je n'ai rien dit ! repartit madame de Saint-Mars qui appliqua cette menace ^vague à Fouquet et se promit
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de ne pas pousser h bout le rcssenlimenl de son cruel geôlier.
— Certainement vous ne direz rien qui puisse me nuire en quoi que ce soit , reprit Saint-Mars qui grimaçait un air agréable et ne respirait que vengeance ; vous êtes une femme qu'on ne saurait trop chérir, estimer et honorer.
— Monsieur, je vous jure ! dit-elle en se penchant vers lui avec un geste d'invocation.
— Aidez-moi à montrer publiquement comme je suis fier et joyeux de votre alliance que je dois a la protection de M. de Louvois?
— Monsieur, interrompit sévèrement le ministre pour couper court à une raillerie qui ne Tembarrassait pas moins que madame de Saint-Mars, menez-moi sur-le-champ vers M. Fouquet?
— Sur-le-champ? dit Saint-Mars retombant • dans sa rêverie.
— Oui , car je me décide k partir ce soir.
— Ce n'est pas moi qui vous retiendrai.
— Madame de Saint-Mars me suivra , s'il vous plaît.
— Et le sieur Fouquet aussi ?
— 11 no pouiTail supporler la roule.
— Bon ! un mort ne se plaint pas d'être secoué dans sa bière !
— i\h ! s'écria Henriette assaillie de funèbres idées.
— Madame de Saint-Mars nous accompagnera-t-elle en cette visite? demanda Lou- Yois qui était bien aise de blesser le gouverneur pour le punir d'avoir si durement traité sa femme.
— Je ne le souftVirai pas, reprit Saint-Mars avec une nouvelle agitation, et personne autre que vous n'approchera de mon prisonnier.
— A-t-il donc la peste qu'on le tienne ainsi à l'écart?
— C'est M. de Lauzun que vous demandez? dit Saint-Mars qui tentait inutilement de détourner la préoccupation du ministre arrêtée surFouquet.
— Je le verrai de même, mais lui porterai de moins consolantes nouvelles.
— N'est-ce pas lui que vous avez pouvoir de délivrer?
— Le pouvoir ne me fait pas faute , monsieur de Saint-Mars , dit Louvois avec hau-
leur; mais seulement la volonté, pour ce qui est de rendre service a un orgueilleux tel que ce petit Lauzun.
— Vous plaît-il que je l'amène devant vous ?
— Non, dis-je! s'écria Louvois frappant du pied , je n'ai point affaire à lui et ne prévois pas le temps oii il sera mis en liberté.
— Ne venez-vous pas, madame? dit Saint- Mars a sa femme qui se rapprochait craintivement du ministre.
— Où la voulez-vous conduire? reprit Louvois qui s'aperçut de l'insistance du gouverneur pour écarter madame de Saint-Mars et ne pas les laisser ensemble pendant qu'il serait absent.
— Madame sait pourquoi je la veux emmener? dit Saint-Mars en lui lançant un regard impératif qui fit seulement qu'elle s'empara de la manche de Louvois.
— Je demeurerai encore pour parler de ma sœur, dit-elle d'une voix supphante.
— Sans doute , répliqua le ministre : nous a\w)ns à parler tous deux .
— Parlez donc ! repartit Saint-Mars qui voyait bien que dans celte alternative diffi-
cile Henrielle devait rester maîtresse de l'areille de Louvois. — Je suis bien sûr, monseigneur , ajouta- t-il par insinuation , que madame de Saint-Mars ne vous entretiendra pas de choses qui soient à mon déshonneur.
— Vous me connaissez mal , monsieur, répondit-elle avec noblesse : eussiez-vous eu de plus grands lorts envers moi, je vous les pardonnerais maintenant, puisque M. Fouquet sortira de prison.
— Osez -vous, madame, prononcer ce nom la ! s'écria Saint-Mars indigné.
— C'est par humanité , dit en raillant Louvois qui se rappela les lettres trouvées dans la cassette du surintendant à Saint- Mandé^ mais un vieillard de soixante-cinq ans ne peut inspirer d'ombrage au mari le plus jaloux.
— Monsieur, interrompit Henriette en attirant a part le gouverneur qui ne se décidait pas à s'éloigner seul, je garderai le secret de vos cruautés envers moi.
— A votre aise, madame, dit-il avec une froide et tranquille ironie; M. Fouquet me répondra de vos paroles, et, quand je revicn«
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drai , prenez garde que le l'eu ne soil aux poudres !
Saint-Mars , se faisant d'avance un sombre tableau des accusations que sa femme allait soulever contre lui , avait résolu d'aviser au plus urgent, et de tout préparer pour la visite que le marquis de Louvois voulait rendre au prisonnier ; il pensait trouver ensuite le loisir nécessaire a sa propre défense , et d'ailleurs le prochain départ du ministre devait couper court à bien des récriminations entre les époux ; puis , Louvois hors de Pignerol , Henriette rentrerait dans son cachot pour y souffrir, pour y mourir. Saint-Mars, déployant une agilité qui n'était plus de son âge, monta l'escalier du donjon si rapidement, qu'un jeune homme aurait eu peine à le suivre, et arriva essoufflé, rouge et tout en sueur au quatrième étage, sans remarquer, en passant auprès de la prison de Fouquet, que le soldat râpait du tabac au lieu de faire sentinelle. Il ouvrit la porte de son appartement, la referma derrière lui avec fracas et appela Reilh qui vint à lui le front dégarni de perruque et, le menton blanc de savon mousseux: l'infati-
sable barbier, se trouvant sous les verroux en rabsencc de la prisonnière, n'avait imaginé rien de mieux que d'exercer son art sur sa personne en se rasant les cheveux et la barbe , bien que cette double opération ne fat pas exigée par leur longueur: car Reilh ne donnait jamais au poil le temps de montrer sa couleur. Au bruit que le gouverneur avait fait en entrant , le rasoir dévia dans la main du barbier et lui balafra la joue.
— Vous êtes cause que j'ai failli m'abattro le nez , dit Reilh en essuyant le sang qui sortait de sa coupure.
— C'est bien; ce sang jouera son rôle, reprit Saint-Mars préoccupé du projet qui l'amenait.
— Ce serait mieux encore si je me fusse du coup tranché la tête ? s'écria le chirurgien piqué de ce qu'il prit pour une raillerie.
— Non . cela suffit pourvu que Ton voie du sang , répliqua Saint-Mars tout plein de son
idée.
— Est-ce a dire que je suis un maladroit l^
— Laisse donc couler le sang de manière a ce que ton visage en soit taché comme les mains et ta chemise , s'il est possible ?
PIGNEROL. 2/p
— Oui, pour me perdre de ropulalion, tandis que c'est de votre faute
— Couche-toi dans ce lit.
— Me coucher ?
— Vite !
— Dans ce ht?
— Obéis.
— Je ne suis pas malade , Dieu merci !
— Tu le seras.
— Oh ! qui vous fâche de la sorte , mousieur le gouverneur? dit Reilh effrayé du trouble extraordinaire de Saint-Mars.
— Ce qui me fâche , c'est ta lenteur a remplir mes ordres ! reprit Saint-Mars dont les gestes désordonnés annonçaient plus d'égarement que de colère,
— Pourquoi me coucher ?
— Fais-le d'abord et ne te soucie pas du reste .
— Mais
— Pas de mais ! interrompit Saint-Mars en l'aidant a retirer sa veste et ses chausses.
— Si...
— - Dépêchons.
— Et madame de Saint-Mars? demanda
Reilhqui s'aperçut alors que cette dame n'accompagnait pas son mari.
— Je l'enfermerai tout a l'heure.
— Et moi? dit le barbier qui se mit au lit avec la fièvre que lui donnait la peur.
— Toi , mon cher Reilh , tu vas faire le mort.
— Le mort ! répliqua Reilh se redressant avec terreur sur son séant.
— C'est-à-dire que tu ne bougeras , quoi qu'on fasse , et ne montreras point signe de vie.
— Vraiment, si l'on me maltraite ! je ne saurais m'empêcher de crier comme ime merluche.
— On ne te maltraitera pas, on ne te touchera pas même.
— Qu'on n'aille pas croire que je suis mort pour tout de bon et m'enterrer comme tel !
— Sache que tu passeras pour M. Fouquet ?
— Pour M. Fouquct! répéta Reilh dont les inquiétudes s'augmentèrent de cette révélation.
'■ — Tu ne cours aucun danger, à moins que tu ne te trahisses.
— Et si l'on me découvre ?
— Vois-tu ce pistolet î dit Saint-Mars en le tirant de sa ceinture.
— Je ne le vois que trop , reprit Reilli cachant sa tête sous les draps.
— Je resterai là pendant ton entrevue avec M. de Louvois.
— M. de Louvois!...
— Et si lu as le malheur de faire soupçonner une substitution de personne
— Mais M. de Louvois me reconnaîtra ?
— J*empêcherai bien qu'il te reconnaisse, s'il en avait envie , car voici de quoi te rendre méconnaissable.
• — Grâce ! monsieur le gouverneur ! dit Rcilh en s'agenouillant sur le lit comme si sa dernière heure allait sonner.
— Il ne t'arrivera rien de fâcheux , mon ami Reilh, reprit doucement Saint-Mars qui l'invitait a se recoucher.
— Je veux bien faire le mort, mais jurezmoi que je ne le deviendrai pas?
— Reilh, vous avez tous mes secrels, lui II. . 16
dit gravement le gouverneur ; je vous accorde en cet instant une preuve de confiance à nulle autre pareille , et j'espère que vous n'en êtes point indigne : j'ai besoin de cacher M. Fouquet aux yeux du marquis de Louvois pour éviter des plaintes et des embarras ; cet expédient, auquel je m'arrête de préférence, préviendra tout accident , et le ministre s'en retournera vers le roi avec l'opinion que je lui veux donner de la santé et de l'état de M. Fouquet.
— Cette serviette , je vous prie ? demanda le barbier un peu rassuré par cette explication : que je m'enveloppe la tête et la moitié du visage ainsi qu'un colin-maillard?
' — Je parlerai pour toi tant que durera la visite qui ne peut être longue, puisque tu n'ouvriras point la bouche.
— Otez mes hardes , ma perruque , mes rasoirs et tout ce qui décèlerait la ruse?
— Es-tu maintenant assez rassis pour recevoir M. de Louvois ?
— Je ferai de mon mieux.
— Ne trembleras- tu pas?
— Non, si vous ne m'effarouchez pas de votre pistolet.
— Tiens-loi là sans mouvement , et le reste me regarde.
— Tirez les rideaux , et s'il se peut , diminuez le jour des fenêtres?
— Attire la couverture sur ta bouche ?
— Oh! mon Dieu, vousme quittez? dit Reilh inquiet de voir partir le gouverneur.
— Je reviens tout a l'heure avec M, de Louvois.
— Je voudrais que ma barbe fût plus vieille d'un jour, dit Reilh en soupirant et en s'arrangeant au fond du lit.
— Nous ne mourrons pas encore aujourd'hui, mon cher Reilh.
A peine Saint-Mars avait-il disparu sous la voûte du donjon en laissant Henriette seule avec Louvois, celle-ci fut sur le point de déclarer au ministre ce qu'elle s'efforçait de renfermer dans son âme, les odieux traitements de son mari et le péril qui menaçait le malheureux Fouquet ; mais elle craignit d'aggraver ce péril au lieu de le détourner, et elle eut pitié de son bourreau impitoyable ;
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elle retint les aveux prêts h s'échapper de ses lèvres , et elle se répétait tout bas qu'elle n'avait plus rien à demander au ciel , ni aux hommes, puisque M. Fouquet devait être libre. Ce fut donc le sujet de l'entretien qu'elle s'empressa de commencer, et Louvois, qui n'ignorait pas quel genre d'intérêt le prisonnier devait inspirer à Henriette, lui raconta comment le roi avait signé des lettres de grâces, lettres perdues par d'Augicourt dans les montagnes et non encore remplacées par une nouvelle expédition. La joie de madame de Saint-Mars fut presque étouffée au récit de celte circonstance qui lui sembla de mauvais augure et lui arracha des larmes de pressentiment j le ministre ne put la rassurer en disant qu'il ne partirait pas avant que les dépêches fussent venues et qu'il les eût notifiées a M. de Saint-Mars.
Tout a coup un cri de surprise attira leurs yeux vers le donjon oii le manœuvre qui travaillait à déraciner les ronces du mur au-dessous de la fenêtre de Fouquet avait trouvé, dans une touffe de genêt desséché, un morceau de linge roulé avec soin , entièrement
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couvert tlo petites marques de rouille ou de sang. L'ingénieur du Cbannoy, qui s'aperçut de la découverte de son ouvrier et qui en soupçonna l'importance , le somma de ne pas chercher a savoir ce que contenait ce linge que Louvois réclama aussitôt : on le lui apporta ouvert a demi, et jugeant, du premier coup d'œil , que ces points brunâtres , tracés avec symétrie dans la toile, formaient des caractères, il essaya de les déchiffrer. Madame de Saint-Mars avait pâli et rougi tour a tour j elle tremblait, changeait sans cesse de posture, baissait k terre ses regards, portait ça et la sa vue obscurcie de larmes , se rapprochait du ministre et paraissait flotter dans l'indécision la plus angoisseuse ; enfin , elle posa la main sur le bras de Louvois , et attendit, tout émue, qu'il remarquât cette émotion pour en avouer le motif.
— Morbleu! dit-il avec humeur, voici qui Iroidit bien m de M. Fouauet î
X'clroidit bien ma bonne intention a l'égard
— Pourquoi, monseigneur? reprit- elle xnacliinalement , partagée entre la craintu
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d'accuser son mari ou de laisser planer un soupçon sur son amant.
— Cet homme est incorrigible !
— Comment?
— Il entretient des intelligences avec madame Duplessis.
— Quelle est cette dame ? demanda Henriette avec un étonnement mêlé d'une sorte de jalousie.
— La plus dangereuse femme qui soit au monde, une intrigante fourrée de malice, que le roi tient en exil à Montbrison, depuis l'arrestation de M. Fouquet.
— C'est de madame Duplessis-Bellière que vous parlez ? répliqua Henriette qui retrouvait cette dame dans les souvenirs du couvent des Carmélites de la rue du Bouloy.
— Ceci est un billet qu'elle écrivait à M. Fouquet j mais je n'explique pas de quelle façon il était logé parmi ces ronces à une telle hauteur.
— Ce n'est point madame Duplessis... dit Henriette en rougissant.
— A moins que ce soit vous-même ? repartit Louvois qui n'en eut pas le soupçon ,
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et cfui donna une autre cause à la rougeur (le madame de Saint-Mars ; vous lui écriviez , s'il m'en souvient, d'un plus galant style?
— Mais le nom de M. Fouquet ne s'y trouve point ? objecta-t-elle timidement.
•— Ce nom -là se devine à chaque mot, et si le roi savait que son prisonnier correspond avec les gens du dehors, les lettres de grâce pourraient se faire attendre.
— Ah ! monseigneur, faites que le roi n'en sache rien !... s'écria Henriette avec l'accent d'une prière venue de l'àme.
— Le roi n'a qu'a le savoir d'autre part, de la bouche de M. Colberl , il m'accusera de dissimulation, et voilà mon crédit fort aventuré.
— Enfin vous n'êtes pas certain que cette lettre fut adressée à M. Fouquet?
— J'en vais faire juge M. de Saint-Mars? dit Louvois qui, tenant à la main le linge déplié comme une serviette, alla au-devant du gouverneur, qu'il voyait descendre du donjon.
Madame de Saint-Mars, confuse et bouleversée par cette brusque résolution du mi-
252 PIGNEKOL.
iiistre, n'eut pas l'esprit assez présent pour s'y opposer, et elle suivit, les yeux baissés, son accusateur muni de la pièce de convielion. Elle était en proie à une profonde et insurmontable terreur. Dès que Saint-Mars eut aperçu de loin l'étrange drapeau que Louvois agitait en marcliant, il s'arrêta un moment, parut hésiter, tressaillit de tout le corps et témoigna une visible répugnance à s'avancer vers l'objet qu'on lui présentait ; quand il fut proche , il ne put douter de la destination de cette toile bariolée de signes formés avec du sang; et, avant de s'informer des circonstances de cette trouvaille , il entra dans une colère sourde qui ne se manifestait que par des tremblements extraordinaires, et lança deux regards perçants a sa femme ; le premier l'interrogeait pour savoir si eMe n'avait pas imploré la protection de Louvois : le second lui demandait l'origine de cette correspondance pareille au billet saisi sur Fouquet et envoyé au roi. Henriette comprit la double intention de son mari , mais elle était tellement inquiète du tort qu'elle faisait malgré elle au prisonnier dans l'opinion du
ministre, qu'elle répondit aux muets interrogatoires de Saint-Mars en joignant les mains et en prenant un air suppliant. Quant au marquis de Louvois, il était à la fois irrité d'apprendre que Fouquet trompât ses gardiens, et presque émerveillé de la patience qu'avait exigée ce travail fait avec la pointe d'une épingle trempée dans du sang.
— Eh bien ! monsieur de Saint-Mars, que vous semble de cet ouvrage ? dit-il en abordant le gouverneur.
— -Il est miraculeux, répondit celui-ci avec une ironie glaciale.
— Voila comme on se rit de votre surveillance!
— Où a-t-on découvert ce beau chefd'œuvre, monseigneur? demanda Saint-Mars regardant l'étroite ouverture du cachot d'Henriette, qu'on distinguait a peine d'en bas.
— Dans ces ronces, monsieur.
— La haut , vers cette fente du mur ?
— Oui , monsieur 3 certes vous ne lesaviezvous point Fa ?
— Cependant il n'y est point monté seul î
— 11 n'y a point poussé, voulez-vous dire.
— Quelque oiseau Faura porté dans son bec.
— En effet , celle explication est très vraisemblable , et Ton dresse , dit-on , des pigeons au métier de messager.
— Je fais tuer les pigeons qui s'approchent du donjon.
— - Et les corbeaux ?
— Je me reproche de les avoir ménagés, quoiqu'on apprivoise mal aisément cette sorte d'oiseaux : j'ordonnerai demain qu'on leur fasse la chasse .
— Mais devinez-vous qui écrivit cela? ,
— Peut-être ! Lisons cependant.
« Quand je serai redevenue libre , lut le <c ministre qui avait déjà déchiffré ces carac- « ter es à demi-effacés , et hors d'une capte tivité 011 mon plus grand ennui est de ne t< vous voir pas , je me décide à fuir le tyran <f qui fit notre malheur et à sortir de France , « malgré les vœux que j'ai faits et le fâcheux « état que j'ai embrassé depuis long-temps j « je prétends alors me retirer en Piémont, i< afin d'être plus à portée de vous servir, et « de ce moment, je ne travaillerai qu'a vous
« délivrer. L'urgent ne me manquera d'aucun « coté, et avec l'aide de vos amis, j'aurai de i( quoi lever une armée s'il le faut, pour (f assiéger Pignerol. Lorsque vous aurez enfin (f recouvré votre liberté, je ne sais où vous (( irez chercher un refuge à l'abri des pour- « suites de vos ennemis ; mais si votre amitié « est encore la même pour moi, si du moins « l'amour que vous me juriez ne s'est point « changé en haine par cette longue absence «f que vous avez pu taxer d'oubli de ma part , c< j'estimerais a grande consolation de ne « vous plus quitter, et de partager avec vous i< les derniers jours d'une vie qui sera douce « d'autant plus qu'elle fut amère. L'homme « odieux qui nous a séparés et qui s'enivre « de nos souffrances avec tant de cruauté, « alléguerait en vain des droits sur ma per- « sonne : je n'appartiens et ne veux ap- •( partenir qu'a vous. Il y a dix-huit ans, je' '< vous tenais semblable langage j aujour- « d'hui seulement, a l'âge où nous sommes, « l'amour ne nous est plus permis, mais le u sentiment qui nous lie est plus durable, « plus pur et plus saint , puisqu'il se dégage
256 PIGNEKOL.
i( des vanités mondaines et se retranche dans ic le secret de l'âme... »
— C'en est assez , monseigneur, interrompit Saint -Mars dont le sang bouillonnait à cette lecture et se précipitait au cœur , c'en est trop !
— - Je m'indigne des termes dans lesquels on parle du roi , reprit le ministre achevant de lire a voix basse cette missive.
— Du roi ?
— Sans doute, n'est-ce pas lui qui est appelé tyran et Vhomme odieux?
— En effet, j'admire votre pénétration, répliqua Saint -Mars en souriant avec une atroce pensée,
— Le roi ne serait pas flatté d'être ainsi récompensé de sa clémence.
— Eh ! monseigneur, s'écria Henriette , ce n'est point du roi qu'il s'agit î
— Nommez donc la personne , madame ?
repartit le gouverneur qui la défiait de l'accuser.
— Qui nommerai-je, monsieur? dit-elle en garnissant .
— Cornment, naonseigneur) reprit d'un.*
voix goguenarde Saint-Mars satisfait de la soumission d'Henriette , vous ne reconnaissez pas la personne ?
— Madame Duplessis-Bellière, certainement.
— Non , cherchez une dame qui s'intéresse de plus près au sieur Fouquet? ajouta Saint- Mars en se réjouissant de son invention.
— Les dames ont toujours eu du penchant pour ce galant surintendant, dit Louvois qui jeta distraitement les yeux sur madame de Saint-Mars silencieuse et confondue.
— Vous ne devinez pas , je le vois bien ! s'écria le gouverneur qui voulait déguiser la honte et la faute de sa femme ; vous ne devinerez jamais.
— Vraiment ! vous semblez bien assuré de votre trouvaille ?
— Certes ! puisque j'ai transmis au roi un billet de cette nature.
— Au roi? demanda Louvois offensé de ce que, sans son intermédiaire, le commandant avait communiqué avec Louis XIV.
— Au roi ! répéta douloureusement Henriette.
258 PIGNEHOL.
— Où aviez^vous pris le billel dont vous parlez? repartit Louvois avec défiance.
— Sur M. Fouquet lui-même, répondit Saint-Mars.
— Vous auriez mieux fait votre devoir en m'envoyant cette lettre ? dit sévèrement le ministre.
— Je ne croyais pas que la chose vous touchât.
— Qui vous le donnait à croire ?
— La qualité de la personne qui écrivait.
— Qui est donc celte personne , si vous le savez? interrompit Louvois impatient de la connaître.
— Mademoiselle de La Vallière.
— Mademoiselle de La Vallière ! murmura madame de Saint-Mars , prête à démentir cette assertion fausse.
— En vérité, le fait a quelque vraisemblance, dit Louvois qui rapprochait des termes de la lettre les bruits qu'on avait ré- ^ pandus autrefois sur les relations amoureuses de Fouquet avec cette demoiselle.
— Ne formez pas de jugements téméraires, monseigneur, dit Henriette qui savait
pourtant gin'; a Saint - Mars d'une discrétion qu'elle n'avait pas sollicitée.
— Si cela élait et que le roi en fût instruit ! objecta Louvois en branlant la tête.
— Le roi le sait maintenant, reprit Saint- Mars.
— J'en suis fâché pour M. Fouquet, dit le ministre d'un ton pensif.
— Quoi ! monsieur, interrompit madame de Saint-Mars, vous croyez que le roi
— Mettra obstacle a ces correspondances, acheva Saint-Mars.
— Allons chez M. Fouquet pour mieux ^claircir cette affaire, dit Louvois dont la contrariété avait rendu le visage soucieux.
— Serait-il possible que le roi?... demanda Henriette qui balançait à se déclarer auteur de la lettre.
— Venez , madame , lui dit Saint - Mars avec une voix basse et impérieuse qui força sa femme à une obéissance craintive -, je m'en vais vous mener où Ton vous attend.
— Où me menez-vous , monsieur 1 répondit-elle se laissant entraîner et invoquant du regard le secours du ministre qui n'avait
plus d'autre idée que la prétendue intelligence de Fouquet et de mademoiselle de La Vallière.
— Vous marchez d'un tel pas qu'on ne peut vous suivre ! cria Louvois a Saint-Mars qui avait déjà disparu avec Henriette dans l'escalier du donjon. Morbleu! sont-ce la les manières honnêtes qu'on pratique envers moi ! cria-t-il blessé de cet abandon qu'il n'ipiputait qu'a un manque d'égards. Monsieur de Saint-Mars? cria-t-il de nouveau en montant les premières marches avec l'aide de son valet de pied Laforêt , qui était accouru derrière lui pour le soutenir.
— Monseigneur 1 répondit le gouverneur qui , parvenu déjà aux étages supérieurs avec Henriette docile et tremblante, ouvrait la porte de son appartement à la hâte.
— Pourquoi m'abandonner ainsi? cria le ministre qui, affaibli par sa longue maladie et fatigué de sa promenade, pouvait h peine lever la jambe a la hauteur des degrés. Celte conduite est un peu bien impertinente !
— Je suis à vous tout k l'heure, répondit
Saint-Mars en refermant la porte qu'il avait ouverte.
— Où me menez-vous? demanda encore une fois madame de Saint -Mars qui se vit, avec une frayeur involontaire , dans le cabinet qu'on lui avait donné pour prison pendant vingt-deux jours.
— Ne vous inquiétez de rien , répondit son mari qui lui avait lâché le bras un moment pour ouvrir les trois portes du cachot que l'infortunée avait habité si long-temps.
— 0 mon Dieu I dit-elle épouvantée et se rejetant en arrière 5 m'allez-vous rendre encore prisonnière ?
— Entrez Ik-dedans, madame! s'écria-t-il en la poussant avec rudesse.
— Oh! monsieur de Saint-Mars, grâce!
— Entrez, vous dis-je, et retournez en ce tombeau que vous n'auriez pas dû quitter î
— Monsieur, monsieur! disait- elle en se cramponnant aux meubles et aux murailles pour échapper à cette horrible prison.
— Vous résistez en vain! disait Saint-Mars en usant de toutes ses forces pour la contraindre à rentrer dans ce gouffre, et en la
I^Gs PIGNEROL.
mallraitaiit durant cette lultc qu'il n'avait pas le temps de prolonger.
— Pitié, monsieur! je ferai tout ce qui vous plaira ! je vous obéirai en quoi que ce soit !
— Que de façons, madame! vous connaissez cependant ce chemin ?
— Ah ! au secours ! a moi ! monsieur de Louvois !
— Ne criez pas, madame ! dit Saint -Mars en lui mettant la main sur la bouche 5 ne crie pas, coquine, ou tu es morte!
~ Ciel ! il y a quelqu'un dans ce lit ! dit Henriette qui avait essayé de s'attacher aux draps, et qui, touchant un corps humain à travers la couverture , éprouva un tel effroi que son courage tomba tout à coup et qu'elle ne résista plus aux efforts de Saint-Mars.
— C'est votre Fouquet qui se meurt! répondit le gouverneur en la poussant avec une telle violence que la malheureuse alla donner du front contre la muraille intérieure du petit degré.
— M. Fouquet! s'écria-t-elle en cherchant
à rentrer dans la chambre malgré la douleur qu'elle ressentit du coup.
— Quand il sera mort , je vous le rendrai , madame î reprit en riant de cet atroce mensonge Saint-Mars qui profita de la faiblesse et du découragement de sa femme pour la faire rouler au bas des marches.
— 0 mon Dieu! je n'espère plus en ta justice ! murmura Henriette perdant connaissance , la tête meurtrie et ensanglantée.
— Je te défie maintenant de me nuire!
cria Saint-Mars en fermant les trois portes qui séparaient le cabinet du cachot et interceptaient tous les bruits qui en auraient pu venir.
— On frappe, et Ton vous appelle? dit Reilh en se soulevant hors du lit pour avertir Saint-Mars qui , dans cette lutte acharnée , avait oublié de quelle brusque façon il s'était séparé du ministre.
— Reilh ! mon sort est dans tes mains ! répondit-il k voix basse en courant introduire Louvois.
— Comme le mien est dans les vôtres, répliqua Reilh en reculant le plus possible vers
la ruelle ; il faut mutuellement s'aider, c'est la devise des barbiers !
— Corbleu! morbleu! sambleu! dit avec fureur le ministre, qui frappait du pied et du poing sur la porte, quand il se trouva en face de Saint- Mars : pour qui me prenez- tous donc , monsieur ?
— Monseigneur, repartit Saint -Mars en rajustant sa perruque dérangée dans le conflit qui avait eu lieu , je vous attendais.
— Je ne sais qui me tient que je vous retire ma protection, monâeur! reprit Louvois renfonçant son chapeau sur son front plissé par la colère. ''
— J'ai cru bien faire en agissant de la sorte, monseignei^r j la clef de la prison était demeurée dans mon cofîre, et j'ai dû prendre ainsi les devants pour me préparer à vous recevoir.
— Oii logez-vous donc, monsieur? dit Louvois qui n'était monté jusqu'au quatrième étage du donjon que sur l'avis de la sentinelle.
— Au-dessous, monseigneur, entre M. de Lauzun et M. Fouquet.
— Vraiment , je croyais , dit Louvois rappelant ses souvenirs , que la prison de M. Fouquet occupait l'étage supérieur a celle de Lauzun?
— En effet, monseigneur, cela fut d'abord ainsi; mais j'ai changé cette disposition pour empêcher que les deux prisonniers se parlassent par la cheminée.
— Ëhbien ! monsieur, dit le ministre qui entra en se découvrant pendant que Saint- Mars rejetait la porte au nez de Laforêt , avez-vous annoncé ma visite à M. Fouquet?
— Hélas ! monseigneur, le pauvre homme n'est pas en état de nous entendre.
— Oii est-il? demanda Louvois qui ne voyait aucune forme vivante se dessiner sous les draps , tant Reilh était réduit a sa plus mince expression.
— Eh ! dans ce lit , monseigneur.
— Mais je ne le vois pas , dit Louvois en se penchant sans pouvoir découvrir autre chose que le sommet de l'étrange coiffure que le barbier avait imaginée.
— 11 n'a garde de sortir des couvertures , car le contact de l'air, le moindre froid sul-
lirait pour lui causer la mort immédiatement.
— Cette maladie , comment est-ce qu'on la nomme? dit à Toreille de Saint-Mars le ministre que l'aspect d'une grande infortune avait ému d'une compassion imprévue.
— C'est l'âge seul qui éteint et anéantit les facultés de ce misérable.
— L'âge? Vous ne m'écriviez pourtant pas de ce style , lorsque vous me vantiez le tempérament robuste et l'esprit sain de M. Fouquet qui devait, disiez-vous, vivre centenaire.
— Le fâcheux état de M. Fouquet a encore un motif plus direct ! répliqua vivement Saint-Mars qui , troublé des projets du ministre sur le prisonnier, avait dévié de la réponse qu'il tenait prête.
— Lequel? L'ennui de sa captivité?
— Non 5 monseigneur, reprit le gouverneur en affectant un air mystérieux : je voulais vous cacher ce qui est arrivé...
— Qu'est-il arrivé ?
— Pardonnez-moi d'avoir tardé trop k vous en avertir.
— Ah ! vous me cachez quelque chos€
d'imporliiiil, monsiciir ! je ino souviendrai de celle dissimulalion.
— L'événement n'ayant pas eu de suiles IVicheuses jusqu'à ce jour. . .
— De quel événemenl parlez-vous?
— Sachez que M. Fouquet a Icnlé de se luer...
-- M. Fouquel!
— Oui , monseigneur.
— M. Fouquel dont la religion était si édifiante , écrivicz-vous ? C'est impossible!
— Lisez ce procès-verbal, monseigneur, dit Saint-Mars en lui ofîrant un acle dressé en présence de Reilli et d'Eustache qui l'avaient signé le jour même de l'accident.
— Voila vingt-trois jours que la chose s'est passée ! s'écria Louvois en froissant le papier avec dépit : vingt-trois jours, et j'apprends seulement a cette heure un fait aussi grave qu'eût été la mort de M. Fouquet !
— Ce malheur eut lieu la veille de votre arrivée , et vous étiez tellement malade que je n'osai vous en instruire a ce moment-là.
— Oui , monsieur, interrompit Louvois avec hauteur et rudesse j mais depuis vingt-
trois jours, ce me semble, mon état s'est assez amélioré pour que je pusse entendre une affaire de eette nécessité?
— Je me suis abstenu par ordonnance du médecin qui vous traitait...
— Votre médecin-barbier est un imbécile et un insolent d'oser s'interposer dans ce qui concerne ma charge et mes attributions.
— • Vous étiez si faible, monseigneur, que la moindre contrariété vous eût troublé le cerveau...
— Cette faiblesse ne venait que de votre bourreau de chirurgien qui m'avait tiré le meilleur de mon sang ! ^
— Enfin , monseigneur, a quoi eût-il servi que vous sussiez plus tôt ?. . .
— A quoi? interrompit le ministre offensé de cette obstination à lui tenir tête : je vous trouve un peu bien hardi de vous faire juge de mes intentions !
— Mettez alors que j'ai eu tort et que je m'en repens , dit Saint-Mars cédant à la va* lonté inébranlable de Louvois.
— 11 suffit que vous en conveniez, reprit alors Louvois en se radoucissant et en chan-
géant d'idée. — Monsieur Fouquet? dit-il quand il fut près du lit où Reilh n'avait garde de bouger ni de montrer sa figure.
— 11 ne vous répondra pas , monseigneur, objecta le gouverneur qui souriait de voir son invention si bien secondée par le barbier.
— Il me répondra , repartit Louvois avec assurance.
— A peine vous entend -il! murmura Saint-Mars en se réjouissant tout bas du succès de sa ruse.
— Bon! je saurai me faire entendre.
— N'élevez pas tant la voix , monseigneur, de peur d'aggraver le mal de ce pauvre homme.
— Monsieur Fouquet , dit Louvois penché sur le lit , vous allez être joyeux de ce que je vous viens annoncer?
— Il ignore certainement qui vous êtes? fit observer Saint-Mars au ministre.
— Je suis le marquis de Louvois, reprit celui-ci en se redressant avec dignité, secrétaire d'état de la guerre.
— Il ne sait ce que vous lui voulez dire ! s'écria Saint -Mars qui avait désir de faire
Wjo pignehol;
bien lot cesser une enlreviie dans laquelle Louvois était pris pour dupe.
— Le roi , monsieur Fouquet, a été enfin louché de votre longue pénitence, par ce que je lui ai dit de votre résignation et de vos belles vertus chrétiennes.
— Voyez s'il s'émeut seulement î
— En conséquence , continua Louvois, Sa Majesté m'a chargé de vous retirer de prison et de vous rendre à votre famille qui sera dans peu réunie à Pignerol pour votre sortie de la citadelle.
— Ces paroles magnifiques ne coûtent rien , car le bonhomme ne sortira d'ici que pour aller au cimetière.
— Vous êtes bien cruel , monsieur ! dit Louvois indigné de ce ipanquê d'égards.
— Il nciilend pas, vous dis-je , monseigneur.
— Est-il donc si mal?
— Si mal qu il n'y a plus d'espoir.
— Ses blessures sont-elles fermées?
— Il les rouvre lui-même avec ses ongles^ dit Saint-Mars en écartant le drap qui ta-
chait la joue lâchée de sang du prétendu moribond.
— Eh quoi ! monsieur, vous le laissez ainsi mourir î s'écria Louvois regardant autour de lui avec surprise et humeur.
— Qu'y puis-je faire, monseigneur? répondit Saint-Mars suivant les yeux du ministre dans leur inspection scrupuleuse.
— Est-ce de la sorte que mes ordres ont été remplis? demanda ce dernier qui ne cherchait qu'un prétexte pour accuser Saint- Mars de la maladie de Fouquet.
— Quels ordres , monseigneur?
— Ne vous ai-je pas commandé de donner à votre prisonnier, en attendant sa délivrance , toutes les commodités de la vie, et de le traiter comme il convient à un homme de son rang que le roi remet en grâce ?
— Eh bien ! monseigneur ?
— Eh bien ! vous le claquemurez , malade comme il est , dans cette espèce de cachot , privé d'air et de lumière , sans une femme ou au moins un valet pour le garder?
— Vous nommez cachot la plus honnête chambre du donjon !
272 PlGNEROt.
— En ce cas , vous auriez dû le faire transporter dans un lieu plus sain et plus décent , en l'hôtel du gouverneur, par exemple.
— Je vous jure que M. Fouquet ne se plaint pas d'être désagréablement logé.
— Fi donc î cette habitation est malsaine, surtout pour un malade , et je ne suis pas surpris que la personne qui y est enfermée sq pQrte mal, conçoive de l'ennui et veuille attenter sur elle.
— Vraiment ! monseigneur, moi, je ne souhaite pas d'autre logis que cette chambre pour le reste de mes jours.
-T- Enfin , monsieur, je vous prie de donner à M. Fouquet l'appartement que j'occupe; et puisque je pars ce soir, faites appeler du monde pour descendre M. Fouquet.
~ J'y aviserai demain , répondit Saint- Mars avec anxiété.
— Non pas demain , mais tout a l'heure , en ma présence.
— Monseigneur, si l'on remue M. Fouquet , c!est un homme mort , reprit le gouverneur qui ne s'était pas préparé a celle perplexité.
— Bah ! rêveries que cela ! Mais pourquoi Keilh n'est-il point ici ?
— Reilh! monseigneur, il panse un prisonnier qui s'est blessé en passant la tête entre deux barreaux.
— 11 faut le mander pour qu'il donne son avis.
— Son avis sera conforme au mien, je vous atteste. ^
— En attendant qu'il vienne , Laforêt est la qui emportera sur ses épaules le lit et le malade.
— Monseigneur, je vous conjure de n'en rien faire , dit Saint-Mars qui se mit a trembler d'une terrible manière.
— Pourquoi?
— Je suis responsable de la vie de mon prisonnier ; et s'il meurt. . .
— Puisqu'aussi bien il doit mourir d'un moment a l'autre?
— Oui , mais sa mort ne sera point avancée et viendra d'elle-même sans qu'on me la puisse imputer.
— Hum ! hum ! grommela Reilh qui ne
tremblait pas moins que Saint -Mars de la tournure que prenaient les choses.
— Entendez-vous , monseigneur? reprit le gouverneur profitant de cette onomatopée de terreur et d'incertitude : le pauvre homme vous supplie de le laisser mourir en paix.
— Il a parlé? dit avec intérêt le minisire qui n'avait pas saisi un mot dans ce murmure inarticulé.
— Oui , monseigneur, il a dit : Je meurs I
— Alors, que tarde -t- on à quérir un prêtre?
— Rien ne presse encore, répondit Saint- Mars craignant le retour d'un embarras plus difficile à éluder que le premier.
— M. Fouquet , qui est si pieux , n'a-t-il pas déjà réclamé son confesseur et les sacrements?
— Il a vu hier son confesseur, balbutia Saint-Mars.
— Est-ce toujours le père Descurres, supérieur du couvent des Jésuites ?
— Oui, monseigneur.
— Que je n'oublie pas de l'entretenir avant mon départ, pour le cas où M. Fouquet...
— Silence , monseigneur , dit Saint-Mars montrant Reilh qui s'agitait et soupirait dans les draps : ce pauvre homme a grand besoin de repos.
- — Je veux l'interroger sur ces lettres que vous supposez écrites par mademoiselle de La A'allière ?
— C'est vous qui le tuez ainsi , monseigneur !
— Fouquet , n*avez-vous pas reçu des messages pareils a celui-ci? dit Louvois en dépliant au-dessus du lit le linge mystérieux trouvé entre les ronces du donjon.
— Il ne voit pas ce que vous lui montrez.
— Je prétends pourtant qu'il le voie , reprit Louvois impatienté des obstacles qu'il rencontrait à chaque instant dans ses volontés. — Monsieur Fouquet, insista-t-il d'un ton austère ,je vous prie de me donner une réponse Ih-dessus?
— Vous la demanderez vainement jusqu'à demain.
— Morbleu ! je ne suis guère exigeant , répliqua Louvois plus piqué qu'étonné du silence que gardait Fouquet ; mais la qucs-
2']G PfGNEROL.
tion est assez sérieuse pour qu'on y prenne garde.
— Interrogez plutôt cette table ou ce fauteuil , monseigneur?
— J'appréhende, dit Louvois avec un dépit concentré, que M. Fouquet tient h honneur de ne pas répondre et de trancher ainsi du superbe devant moi?
— Il se pourrait !
— Certes, je n'emploierai pas la torture pour le faire parler, dit le ministre en remettant son chapeau qu'il avait à la main par déférence pour la vieillesse et^le malheur; mais il a grand tort d'agir d^ cette sorte.
— Je conviens qu'il a tort, ajouta Saint- Mars satisfait d'avoir affaibli l'intérêt que ForgueiUeux Louvois portait à la victime de Colbert. #
— ^^Si le roi savait que mademoiselle de La Vallière mène des correspondances secrètes avec M. Fouquet...
— Le roi le sait à cette heure.
~ M. Fouquet regretterait de ne m'avoir pas mis dans sa confidence!
— Voilà les façons de faire du M. Fouquel!
— Monsieur! dit d'un ton éclatant Louvois qui se rapprocha vivement du lit et qui secoua au hasard un petit corps ramassé en boule sous les draps; monsieur, soyez meilleur gardien de votre fortune, et conseillez-vous à la prudence. Je m'en vais ce soir même repartir et retourner auprès du roi 5 que désirez-vous que je lui dise de votre part, et comment vous défendre contre vos ennemis?
— 11 est sourd î
— Je suis en peine de ces leltres qui peuvent empêcher la bonne volonté que le roi montre pour vous. . .
Louvois fut interrompu dans son exhortation , prononcée avec un air aigre-doux , par la voix de M. d'Augicourt et par les coups redoublés qu'on frappait a la porte. Saint- Mars, inquiet de ce bruit auquel il n'était point accoutumé lorsqu'il se retirait dans son cabinet, ne se pressa pas d'ouvrir et s'efforça d'abord d'en dissuader le ministre qui voulait savoir ce que c'était et qui alla lui- II. . 18
2'jS PIGNEROL.
même introduire son secrétaire pendant que le gouverneur fermait par précaution la salle du fond oii Reilh n'était pas moins tourmenté de Tobjet d'une si turbulente visite. D'Augicourt entra sans précipitation dans la crainte de désorganiser la frisure de sa perruque : il était vêtu d'un splendide habit de velours à boutons d'or, avec un prodigieux attirail de dentelles, de rubans et de bagues; il apportait un gros paquet de dépêches qu'il remit a son maître, en cherchant dans la chambre une glace pour s'y mirer. Louvois décachetait et parcourait les leljres avec une agitation croissante qui se peignit sur ses traits durs et sombres.
— Que signifie cela? dit -il avec emportement.
— C'est une petite toilette que je viens de faire, répondit d'Augicourt s'imaginant que son changement de costume avait été remarqué par Louvois, une malle de garde-robe m'est arrivée de Grenoble...
— Qui vous a remis ce paquet? reprit le ministre d'un accent terrible qui témoignait
assez k d'Augicourt que sa nouvelle toilelle n'était pour rien clans cette colère.
— Un courrier à demi crevé par le chemin qu'il a fait.
— Ces lettres sont datées du 20 février?
— Sans doute, monseigneur.
— Elles devraient être arrivées depuis six jours !
— Depuis sept, monseigneur.
— Je ferai batonner ce courrier et le chasserai ensuite î
— Il avait fait la route en fort peu de temps, lorsqu'à l'entrée des montagnes un homme aposté lui dit que vous aviez quitté Pignerol...
— Qui a osé ! . . .
— Un homme inconnu, qui était la pour attendre le passage du courrier, et qui l'invita, de votre part, a se rendre aux îles Sainte-Marguerite, où vous étiez allé.
— Aux îles Sainte-Marguerite ?
— Oui , monseigneur, et ce pauvre diable de courrier s'y rendit du même pas ; ne vous trouvant point, il est revenu jusqu'ici et m'a rencontré aux portes de la ville.
28o PTGNEROL.
— C'est un piège abominable dont je soupçonne l'auteuvî répliqua pensivement Lou- Yois qui examina de nouveau les missives.
— N'est-ce pas vous, monseigneur, qui aviez envoyé cet homme ?
— Moi ! s'écria le ministre dans un accès de rage. Je trouverai cet homme et le ferai pendre ! é
— ^ C'a été probablement par erreur, dit Saint-Mars qui déguisait sa satisfaction secrète.
— Non , monsieur , interrompit brusquement Louvois; de telles erreurs ressemblent trop a des complots, et la punition exemplaire que j'en ferai les épargnera pour l'avenir.
— Ces nouvelles étaient donc de haute importance ? demanda le gouverneur que la curiosité poussait a l'indiscrétion.
— D'une si haute importance que je pars sur-le-champ !
— Concernent-elles M. Fouquct? dit Saint- Mars en lançant un regard oblique sur les papiers.
PIGNEROL. S-Sl
— Je me soucie bien de M. Foiiquelî reprit Louvois préoccupé du principal objet de ces loi Ires, et mécontent de l'accueil que lui avait fait le prisonnier. Voilà en effet l'ordonnance du roi pour sa liberté j mais le Toi ne sait pas de quelle sorte on méritait sa clémence : je lui \ais offrir le billet de mademoiselle de La Vallière.
— Ce sera pour le réjouir î dit Saint -Mars enchanté de la résolution du ministre.
— Monseigneur, n'êtes-vous pas trop faible pour partir? se hasarda de dire Laforêt qui remarquait la pâleur du convalescent.
— Quand je devrais partir à pied , je partirais I s'écria Louvois ave» cette fermeté invincible qui le caractérisait.
— Le roi est-il malade ? demanda encore Saint-Mars qui était tout intrigué du motif d'un si prompt départ.
— Non, répondit Louvois distraitement.
— En ce cas , c'est la reine ?
— Pas davantage. '
— L'affaire des poisons est-elle iijiie?
— Tu es encore la ! dit Louvois à son valet
28 2 PlGNEROt.
de chambre debout et attentif derrière d'Augicourt.
— Où faut-il aller, monseigneur? dit Laforêt avec empressement.
— A-t-on préparé tout pour mon départ ?
— Comment partez -vous, monseigneur?
— A cheval !
— A cheval, bon Dieu ! dans Fétat où vous êtes!
— A cheval ! s'écria d'Augicourt en jetant un coup d'œil de pitié sur sa toilette ; ah ! monseigneur, vous ne savez pas ce que c'est !
— Vous ne pourrez jamais... ajouta Laforêt levant les mains au ciel.
— Je peux tout ce que je veux, reprit sèchement le ministre.
— Monseigneur^ vous n'aurez plus figure humaine en arrivant au fort d'Exilés! dit le secrétaire qui se souvenait de son voyage dans les montagnes.
— Vous tomberez et vous vous blesserez î reprit Laforêt en haussant les épaules.
— Suis -je donc mauvais cavalier? répliqua Louvois qui poursuivait la lecture el
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rexamen des pièces conlenues dans le paquet.
— Faible comme vous voilà? disait Laforet en s'opiniâlrant.
— Je me sens aussi fort qu'à l'ordinaire , et je compte bien ne me pas coucher ni débotter jusqu'à Saint-Germain.
— C'est pour en périr! reprenait le valet de chambre.
— Trêve, morbleu î interrompit Louvois imposant silence à des réflexions qui rim~ portunaient. Qu'on selle les chevaux, et partons!
— J'admire cette extraordinaire activité de corps et d'esprit, monseigneur ! dit Saint- Mars qui eût voulu accélérer ce départ.
— Depuis un mois entier je suis absent de la cour ! dit Louvois qui répondait tout haut à ses propres pensées;
— Un mois, monseigneur, répéta Saint-- Mars abondant exprès dans les idées du ministre : pendant ce temps -là, on pouvait passer le Rhin sans vous !
— Pendant ce temps-là, répliqua ironi-
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quement Louvois entraîné malgré lui à répandre ce qu'il avait dans l'âme , M. Colbert travaillait à me supplanter auprès du roi!
— Vous n'avez qu'à reparaître pour regagner votre crédit, monseigneur, dit Saint- Mars qui jugea le moment favorable pour un peu de flatterie.
— Mon crédit est toujours le même , reprit fièrement le ministre j car le roi ne saurait me remplacer.
— Voilà pourquoi , monseigneur, dit d'Augicourt en soupirant , nous n'avons que faire de nous tant hâter et de perdre nos bardes?
— Trop heureux si vous n'y prenez qu'une pleurésie ! murmura Laforêt en obéissant a regret.
— Qu'on se presse ! cria de loiii au valet le ministre qui avait puisé une nouvelle impatience de partir dans une lettre de son premier commis M. Dufresnoy ; je veux être au lever du roi à Saint-Germain dans sept jours.
— Quel métier ! murmura d'Augicourt avec
désespoir; il faudrait être vêtu de lafletas ciré et coifFé d'un chapeau de cuir !
Ah ! monsieur Colbert ! répétait Lou-
vois en descendant les escaliers sans réclamer l'appui d'un bras, et avec tant d'agiUté que Saint - Mars et d'Augicourt avaient peine a le suivre ; monsieur Colbert , puisque la paix vous gêne, nous aurons la guerre !
Lorsque Louvois parvint dans la cour, toujours suivi de Saint -Mars qui l'encourageait a ne pas demeurer un moment de plus, il trouva un cheval sellé , couvert de sueur et encore essoufflé d'une longue traite ; il mit le pied dans l'étrier et se plaça en selle, sans vouloir quitter cette monture fatiguée pour prendre le cheval frais que lui amenait Laforêt 5 il n'écoutait aucune représentation , et attachait sa volonté a une seule idée de départ immédiat , laquelle coïncidait avec l'urgence d'un prompt retour auprès de Louis XIV. 11 avait oublié Fouquet et madame de Saint-Mars; il ne dit pas même adieu au gouverneur; mais, excitant a coups de poing l'ardeur épuisée de ce cheval qui espérait l'écurie , il sortit du donjon et de la cita-
délie , k rétonnement général des officiers et des soldats de la garnison. Ses deux valels de pied et d'Aiigicourt, qui n'avait pas eu le temps de mettre un costume de voyage , le rejoignirent au galop dans les montagnes. Le cheval de poste , qui emmenait Louvois , avait ramené Eustache à Pignerol I