SONNETS DE ESTIENNE DE LA BOETIE
Pardon, Amour, pardon; ô seigneur! ie te voue Le reste de mes ans, ma voix et mes escripts, Mes sanglots, mes soupirs, mes larmes et mes cris ; Rien, rien tenir d'aulcun, que de toy, ie n'advouë.
Hélas ! comment de moy ma fortune se iouë! De toy n'a pas long-temps. Amour, je me suis ris. l'ay failly, ie le veoi, ie me rends, ie suis pris. l'ay trop gardé mon cœur, or ie le desadvouë.
Si i'ay pour le garder retardé ta victoire,
Ne l'en traite plus mal ; plus grande en est ta gloire.
Et si du premier coup tu ne m'as abhattu.
Pense qu'un bon vainqueur, et nay pour estre grand, Son nouveau prisonnier, quand un coup il se rend. Il prise et l'ayme mieulx, s'il a bien combattu.
C'est Amour, c'est Amour, c'est luy seul, ie le sens Mais le plus vif Amour, la poison la plus forte, A qui oncq pauvre cœur ait ouverte la porte. Ce cruel n'a pas mis un de ses traicts perçants.
Mais arc, traicts et carquois, et luy tout dans mes sens. Encor un mois n'a pas, que ma franchise est morte, Que ce venin mortel dans mes veines ie porte. Et desia i"ay perdu et le cœur et le sens.
FJt quoy ! si cet amour à mesure croissoit.
Qui en si grand tourment dedans moy se conçoit?
O croistz, si tu peulx croistre, et amende en croissant.
Tu te nourris de pleurs, des pleurs ie te promets,
Et pour te refreschir, des souspirs pour iamais :
Mais que le plus grand mal soit au moingsen naissant.
l'ai veu sesyeulx perçants, i'ai vcu sa face claire; Nul iamais, sans son dam, ne regarde les dieux. Froid, sans cœur me laissa son cœur victorieux, Tout estourdy du coup de sa forte lumière.
Comme un surpris de nuict aux champs, quand ilcsclaire, Estonné, se pallist, si la flèche dcscieulx Siftlant luy passe contre, et luy serre les veulx ; Il tremble, et \-eoit, transi, Jupiter en cholere.
Dy moy, madame, au vray, dy moy, si tes yeulx verts Ne sont pas cculx qu'on dict que l'Amour tienlcoiiveris? Tu les avois, ic crov, la fois que iet'av veue;
Au moins il me souvient qu'il me feusl lors advis Qu'Amour, tout à un coup, quand premier ie te vis. Desbanda dessus moy et son arc et sa veue.