‹ Pilules apéritives à l'extrait de Montaigne, préparéesChapitre 25 sur 34 · A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR DE MONTAIGNE

Quant à ses dernières paroles, sans double

si homme en doibt rendre bon compte, c'est moy ; tant parce que, du long de sa maladie, il parloit aussi volontiers à moy qu'à nul aultre, que aussi pource que, pour la singulière et fraternelle amitié que nous nous estions entreportee, i'avois trescertaine cognoissance des intentions, iugements et volontez qu'il avoit eus durant sa vie, autant sans doubte qu'homme peult avoir d'un aultre; et parce que ie les sçavois estre haultes, vertueuses, pleines de trescertaine resolution, et, quand tout est dict, admirables. le preveoyois bien que si la maladie luv laissoit le moyen de se pouvoir exprimer, qu'il ne luy eschapperoit rien, en une telle nécessité, qui ne feust grand et plein de bon exemple : ainsi, ie m'en prenois le plus garde que ie pouvois. Il est vray, monseigneur, comme i'ay la mémoire fort courte, et desbauchee encores par le trouble que mon esprit avoit à souffrir d'une si Iourte perte et si importante, qu'il est impossible que ie n'aye oublié beaucoup de choses que ie

vouidrois estre sceues : mais celles desquelles il m'est souvenu, ie les vous manderay le plus au vray qu'il me sera possible ; car, pour le représenter ainsi fièrement arresté en sa brave desmarche; pour vous faire veoir ce courage invincible dans un corps atterré et assommé par les furieux efforts de la mort et de la douleur, ie confesse qu'il y fauldroit un beaucoup meilleur style que le mien; parce qu'encores que durant sa vie, quand il parloit de choses graves et miportantes, il en parloit de telle sorte, qu'il estoit malaysé de les si bien escrire, si est ce qu'à ce coup il sembloit que son esprit et sa langue s'efforceassent à l'envv, comme pour luy faire leur dernier service : car sans doubte ie ne le veis iamais plein ny de tant et de si belles imaginations, ny de tant d'éloquence, comme il a esté le long de celte maladie. Au reste, monseigneur, si vous trouvez que i'aye voulu mettre en compte ses propos plus legiers et ordinaires, ie l'ay faict à escient; car estant dicts en ce temps là, et au plus fort d'une si grande besongne, c'est un singulier tesmoignage d'une ame pleine de repos, de tranquillité et d'asseurance.

Comme ie revenois du palais, le lundy ncufviesme d'aoust i5(33, ie l'envoyay convier à disner chez moy. 11 me manda qu'il me mercioit; qu'il se trouvoit un peu mal, et que ie luy ferois plaisir, si ie voulois estre une heure avccques luy, avant qu'il partist pour aller en Medoc. le l'allay trouver bientost aprez disner : il estoit couché vestu, et montroit desia ie ne sçais quel changement en son visage. Il me dist que c'estoit un flux de ventre

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avecques des trenchees, qu'il avoit prins le iour avant, louant en pourpoinct soubs une robbe de soye, avecques monsieur d'Escars; et que le froid lui avoit souvent faict sentir semblables accidents. le trouvay bon qu'il continuast l'entreprinse qu'il avoit pieça faicte de s'en aller; mais qu'il n'allast pour ce soir que iusques à Germignac, qui n'est qu'à deux lieues de la ville. Cela faisois ie pour le lieu où il estoit logé, tout avovsinéde maisons infectes de peste, de laquelle il avoit quelque appréhension, comme revenant de Perigord et d'Agenois, où il avoit laissé tout empesté; et puis, pour semblable maladie que la sienne, ie m'estois aultresfois tresbien trouvé de monter à cheval. Ainsin il s'en partit, et madamoiselle de La Boëtie sa femme, et monsieur de Bouillhonnas son oncle, avecques luy.

Le lendemain, de bien bon matin, voycv venir un de ses gents, à moy, de la part de madamoiselle de La Boëtie, qui me mandoit qu'il s'estoit fort mal trouvé la nuict, d'une forte dysenterie. Elle envoyoit quérir un médecin et un apotiquaire, et me prioit d'y aller : comme ie feis l'aprcsdisnee.

A mon arrivée, il sembla qu'il feust tout esiouï de me veoir; et comme ie voulois prendre congé de luy pour m'en revenir, et luy promisse de le reveoir le lendemain, il me pria, avecques plus d'affection et d'instance qu'il n'avoit iamais faict d'aultre chose, que ie feusse le plus que ie pourrois avecques luy. Cela me toucha aulcunement. Ce neantmoins ie m'en allois, quand madamoiselle de La Boëtie, qui pressentoit desia ie ne sais quel

malheur, me pria, les larmes à l'œil, que ie ne bougeasse pour ce soir. Ainsin elle m'arresta; dequoy il se resiouït avecques moy. Le lendemain, ie m'en reveins; et le ieudy, le feus retrouver. Son mal alloit en empirant: son flux de sang, et ses trenchees qui TafToiblissoient encores plus, croissoient d'heure à aultre.

Le vendredy, ie le laissay encores: et le samedy, ie le feus reveoir desia fort abbattu. Il me dict lors que sa maladie estoit un peu contagieuse, et, oultre cela, qu'elle estoit mal plaisante et mélancholique; qu'il cognoissoit tresbien mon naturel, et me prioit de n'estre avec luy que par boutées, mais le plus souvent que ie pourrois. le ne l'abandonnay plus. lusques au dimanche, il ne m'avoit tenu nul propos de ce qu'il iugeoit de son estre, et ne parlions que de particulières occurrences de sa maladie, et de ce que les anciens médecins en avoientdict: d'aflaires publicques bien peu, car ie l'en trouvavtout desgousté dez lepremieriour. Mais le dimanche, il eust une grand' foiblesse : et comme il fcut revenu à soy, il dict qu'il luy avoit semblé c'stre en une confusion de toutes choses, et n'avoir rien vcu qu'une espesse nue. et brouillart obscur, dans lequel tout estoit peslemesle et sans ordre; toutesfois qu'il n'avoit eu nul desplaisir à tout cet accident. « La mort n'a rien de pire que cela, lu\dis ie lors, mon frère : » « Mais n'a rien de si mauvais, » me répondit il.

Depuis lors, parce que dez le commencement de son mai il n'avoit prins nul sommeil, et que, nonobstant touts les remèdes, il alloit tousiours en

empirant, de sorte qu'on v avoit desia employé certains bruvages desquels on ne se sert qu'aux dernières extremitez, il commencea à désespérer entièrement de sa guarison; ce qu'il me communiqua. Ce mesme iour, parce qu'il feut trouvé bon, ie luy dis, « Qu'il me sieroit mal, pour l'extrême amitié que ie luy portois, si ie ne me soulciois, que comme en sa santé on avoit veu toutes ses actions pleines de prudence et de bon conseil autant qu'à homme du monde, qu'il les continuast encoresen samaladie : et que, si Dieu vouloit qu'il empirast, ie serois tresmarry qu'à faulte d'advisement il eus laissé nul de ses affaires domestiques descousu, tant pour le dommage que ses parents y pourroient souffrir, que pour l'inîerest de sa réputation : » ce qu'il print de moy de tresbon visage; et, aprez s'estre résolu des difficultez qui le tenoient suspens en cela, il me pria d'appeler son oncle et sa femme, seuls, pour leur faire entendre ce qu'il avoit délibéré quant à son testament. le luy dis qu'il lesestonneroit. « Non, non, me dict il, ie les consoleray : et leur donneray beaucoup meilleure espérance de ma santé, que ie ne l'ay mov mesme. » Et puis, il me demanda si les foiblesses qu'il avoit eues ne nous avoient pas un peu estonnés. « Cela n'est rien, lui feis ie, mon frère ; ce sont accidents ordinaires à telles maladies. » « "Wayement non, ce n'est rien, mon frère, merespondit il, quand bien il en adviendroit ce que vous en craindriez le plus. » « A vous ne seroit ce que heur, luy repliquay ie; mais le dommage seroit à moy, qui perdrois la compaignie d'un si grand, si

sage et si certain amy, et tel que le serois asseuré de n'en trouver iamais de semblable. » « Il pourroit bien estre, mon frère, adiousta il : et vous asseuré que ce qui me faict avoir quelque soing que i'ay de ma guarison, et n'aller si courant au passage que i'ay desia tVanchy à demy, c'est la considération de vostre perte, et de ce pauvre homme et de cette pauvre femme (parlant de son oncle et de sa femme), que i'ayme touts deux uniquement, et qui porteront bien impatiemment, i'en suis asseuré, la perte qu'ils feront en moy, qui de vray est bien grande pour vous et pour eulx. I'ay aussi respect au desplaisir qu'auront beaucoup de gents de bien qui m'ont aymé et estimé pendant ma vie, desquels, certes ie le confesse, si c'estoit à moy à faire, ie serois content de ne perdre encores la conversation ; et si ie m'en vois, mon frère, ie vous prie, vous qui les cognoissez, de leur rendre tesmoignage de la bonne volonté que ie leur ay portée iusques à ce dernier terme de ma vie : et puis, mon frère, par adventure, n'estois ie point nay si inutile, que ie n'eusse moyen de faire service à la chose publicque; mais, quoy qu'il en soit, ie suis prest à partir quand il plaira à Dieu, estant tout asseuré que ic iouïrai de l'ayse que vous me prédites. Et. quant à vous, mon amy, ie vous cognois si sage, que, quelque interest que vous y ayez, si vous conformerez vous volontiers et patiemment à tout ce qu'il plaira à sa saincte Maiesté d'ordonner de moy; et vous supplie vous prendre garde que le dueil de ma perte ne poulse ce bon hrimme et cette bonne femme hors des gonds de la raison. »

Il me demanda lors comme ils s'y comportoient desia. le luy dis que assez bien pour l'importance de la chose. « Ouy, suyvit il, à cette heure qu'ils ont encores un peu d'espérance; mais si ie la leur ay une fois toute ostee, mon frère, vous serez bien empesché à les contenir. » Suyvant ce respect, tant qu'il vescut depuis, il leur cacha tousiours l'opinion certaine qu'il avoit de sa mort, et me prioit bien fort d'en user de mesme. Quand il les veoyoit auprez de lui, il contrefaisoit la chère plus gaye, et les paissoit de belles espérances.

Sur ce poinct, ie le laissay, pour les aller appeller. Ils composèrent leur visage le mieulx qu'ils peurent, pour un temps. Et aprez nous estre assis autour de son lict, nous quatre seuls, il dict ainsi, d'un visage posé, et comme tout esiouy :

« Mon oncle, ma femme, ie vous asseure. sur ma foy, que nulle nouvelle attaincte de ma maladie, ou opinion mauvaise que i'ayede maguarison, ne m'a mis en fantasie de vous faire appeller pour vous dire ce que l'entreprends; car ie me porte, Dieu mercy, tresbien, et plein de bonne espérance : mais, ayant de longue main apprins, tant par longue expérience que par longue estude, le peu d'asseurance qu'il y a à l'instabilité et inconstance des choses humaines, et mesme en nostre vie, que nous tenons si chère, qui n'est touîesfois que fumée et chose de néant; et considérant aussi que, puisque ie suis malade, ie me suis d'autant approché du dangier de la mort, i'ay délibéré de mettre quelque ordre à mes affaires domestiques, aprez en avoir eu vostre advis premièrement. »

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Et puis addressant son propos à son oncle : « Mon bon oncle, dict il, si i'avois à vous rendre à cette heure compte des grandes obligations que le vous ay, ie n'aurois eu pièce faict : il me suifit que, iusques à présent, où que i'aye esté, et à quiconque l'en ave parlé, i'ave tousioursdict que tout ce que un tressage, tresbcn et tresliberal père pouvoir faire pour son fils, tout cela avez vous faict pour moy, soit pour le soing qu'il a fallu à m'insiruireaux bonnes lettres, soit lorsqu'il vous a pieu me poulser aux estats : de sorte que tout le cours de ma vie a esté plein de grands et recommendables offices d'amitiez vostres envers moy; somme, quoy que i'aye, ie le tiens de vous, ie l'advoue de vous, ie vous en suis redevable, vous estes mon vray père; ainsi, comme fils de famille, ie n'ay nulle puissance de disposer de rien, s'il ne vous plaist de m'en donner congé. » Lors il se teut, et attendit que les soupirs et les sanglots eussent donné loysir à son oncle de luy respondre. Qu'il trouveroit tousiours tresbon tout ce qu'il luy plairoit. Lors ayant à le faire son héritier, il le supplia de prendre de luy le bien qui estoit sien.

Lt puis destournant sa parole à sa femme : « Ma semblance, dict il (ainsi l'appclloit-il souvent, pour quelque ancienne alliance qui estoit entre eulx), avant esté ioinct à vous du sainct nœud de mariage, qui est l'un des plus respectables et inviolables que Dieu nous ait ordonné çà bas pour l'entreiicn de la société humaine, ie vous ay aymee, chérie et estimée autant qu'il m'a esté possible, et suis tout asseuré que vous m'avez rendu

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réciproque affection, que ie ne sçaurois assez recognoistre. le vous prie de prendre de la part de mes biens ce que ie vous donne, et vous en contenter, encores que ie sçache bien que c'est bien peu au prix de vos mérites. »

Et puis tournant son propos à moy : «Mon frère, dict il, que i'ayme si chèrement, et que i'avois choisy parmy tant d"hommes pour renouveller avecques vous cette vertueuse et sincère amitié, de laquelle Tusage est, par les vices, dez si longtemps esloingné d'entre nous, qu'il n'en reste que quelques vieilles traces en la mémoire de l'antiquité, ie vous supplie, pour signal de mon affection envers vous, vouloir estre successeur de ma bibliothèque et de mes livres, que ie vous donne : présent bien petit, mais qui part de bon cœur, et qui vous est convenable pour l'affection que vous avez aux lettres. Ce vous sera ij.v-/;ao(juvov tui sodalis^. »

Et puis, parlant à touts trois généralement, loua Dieu de quoy, en une si extrême nécessité, il se trouvoitaccompaignéde toutes les plus chères personnes qu'il eust en ce monde; et qu'il luy sembloit tresbeau à veoir une assemblée de quatre si accordants et si unis d'amitié; faisant, disoit il, estât quenous nous entr'aymions unanimement les uns pour l'amour des aultres. Et nous ayant recommandé les uns aux aultres, il suyvit ainsin : « Ayant mis ordre à mes biens, encores me faut il penser à ma conscience, le suis chrestien, ie suis catholique: tel ayvescu.tel suisiedeliberéde clorre

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