I. Un souvenir de votre ami
l32 PILULES APÉRIÏIVES
ma vie. Qu'on me face venir un presbtre; car ie ne veulx faillir à ce dernier debvoird'un chrestien, »
Sur ce poinct il finit son propos, lequel il avoit continué avecques telle asseurance de visage, telle force de parole et de voix, que, là où ie Tavois trouvé, lorsque i'entray en sa chambre, foible, traisnant lentement les mots les uns aprez les aultres, ayant le pouls abbattu comme de fiebvre lente, et tirant à la mort, le visage pasle et tout meurtry, il sembloit lors qu'il veinst, comme par miracle, de reprendre quelque nouvelle vigueur le teinct plus vermeil, et le pouls plus fort: de sorte que ie luy feis taster le mien, pour les comparer ensemble. Sur l'heure i'eus le cœur si serré, que ie ne sceus rien luy respondre. Mais deux ou trois heures aprez, tant pour luy continuer cette grandeur de courage, que aussi parce que ie souhaitois, pour la ialousie que i'ay eue toute ma vie de sa gloire et de son honneur, qu'il y eust plus de tesmoings de tant et si belles preuves de magnanimité, y ayant plus grande compaignie en sa chambre, ie luy dis que i'avois rougi de honte de quoy le courage m'avoit failly à ouïr ce que luy, qui estoit engagé dans ce mal, avoit eu courage de me dire : que iusques lors i'avois pensé que Dieu ne nous donnast guercs si grand advantage sur les accidents humains, et croyois malayseement ce que quelquesfois i'cn lisois parmy les histoires: mais qu'en ayant senti une telle preuve, ie louois Dieu de quoy ce avoit esté en une personne de qui ie feusse tant aymé, ei que i'aymassesi chèrement;
A l'extrait de MONTAIGNE 1 33
et que cela me serviroit d'exemple pour louer ce mesme roolle à mou tour.
Il m'interrompit pour me prier d'en user ainsin, et de montrer, par eflect, que les discours que nous avions tenus ensemble pendant nostre santé, nous ne les portions pas seulement en la bouche, mais engravez bien avant au cœur et en l'ame, pour les mettre en exécution aux premières occasions qui s'offriroient; adioustant que c'estoit la vraye practique de nos estudes et de la philosophie. Et me prenant par la main, « Mon frère, mon amy, me dict il, ie t'asseureque i'ay faict assez de choses, ce me semble, en ma vie, avecques autant de peine et difficulté que ie fois cette cy. Et quant tout est dict, il y a fort long temps que i'y estois préparé, et que l'en sçavois ma leçon toute par cœur. Mais n'est ce pas assez vescu iusques à l'aage auquel ie suis ? i'estois prestà entrera mon trente troisiesme an. Dieu m'a faict cette grâce, que tout ce que j'ay passé iusques à cette heure de ma vie, a esté plein de santé et de bonheur : pour l'inconstance des choses humaines, cela ne pouvoit gueres plus durer. 11 estoit meshuy temps de se mettre aux affaires, et de veoir mille choses malplaisantes, comme l'incommodité de la vieillesse, de laquelle ie suis quite par ce moyen : et puis, il est vraysemblable que i'ay vescu iusques à cette heure avecques plus de simplicité et moins de malice, que ie n'eusse, par adventure, faict, si Dieu m'eust laissé vivre iusqu'à ce que le soing de m'enrichir, et accommoder mes affaires, me feust entré dans la teste. Quant à moy, ie suis certain, ie m'en vois