‹ Pilules apéritives à l'extrait de Montaigne, préparéesChapitre 28 sur 34 · I. Voiià ce que les hommes appellent des biens · texte numérisé non relu

I. Voiià ce que les hommes appellent des biens

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cogneue, avoir vea reluire en toy des traicts de tresbonne nature : mais ces derniers offices que tu fois, avecques si bonne aflection et telle diligence. à ma présente nécessité, me promettent beaucoup de toy ; et vrayement ie t'en suis obligé, et t'en mercie tresaffectueusement. Au reste, pour me descharger, ie t'advertis d'estre premièrement dévote envers Dieu : car c'est sans doubte la principale partie de nostre debvoir, et sans laquelle nulle aultre action ne peult estre ny bonne ny belle; et celle là y estant bien à bon escient, elle traisne aprez soy, par nécessité, toutes aultres actions de vertu. Aprez Dieu, il te faultaymer et honnorer ton père et ta mère, mesme ta mère ma sœur, que i'estime des meilleures et plus sages femmes du monde ; et te prie de prendre d'elle l'exemple de ta vie. Ne te laisse point emporter aux plaisirs : fuy comme peste ces folles privautez que tu veois les femmes avoir quelquesfois avecques les hommes ; car, encores que sur le commencement elles n'a}'ent rien de mauvais, toutesfois petit à petit elles corrompent l'esprit, et le conduisent à l'oysifveté, et de là, dans le vilain bourbier du vice. Crois moy : la plus seure garde de la chasteté à une fille, c'est la sévérité. le te prie, et veulx, qu'il te souvienne de moy, pour avoir souvent devant les yeulx l'amitié que ie t'ay portée ; non pas pour te plaindre, et pour te douloir de ma perte, et cela deffends ie à touts mes amis tant que ie puis, attendu qu'il sembleroit qu'ils feussent envieux du bien, duquel, mercy à ma mort, ie me verray bientost iouïssant; et t'asseure, ma fille, que si Dieu me donnoit à

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cette heure à choisir, ou de retourner à vivre encores, ou d'achever le voyage que i'ay commencé, ie serois bien empesché au chois. Adieu, ma niepce m'amie. »

Il feit, aprez, appeller madamoiselle d'Arsat sa belle fille, et luy dict : « Ma fille, vous n'avez pas grand besoing de mes advertissements, ayant une telle mère, que i'ay trouvée si sage, si bien conforme à mes conditions et volontez, ne m'ayant iamais faict nulle faulte : vous serez tresbien instruicte, d'une telle maistresse d'eschole. Et ne trouvez point estrange, si moy, qui ne vous touche d'aulcune parenté, me soulcie et me mesle de vous ; car, estant fille d'une personne qui m'est si proche, il est impossible que tout ce qui vous concerne ne me touche aussi. Et pourtant ay ie tousiours eu tout le soing des affaires de monsieur d'Arsat vostre frère, comme des miennes propres, et, par adventure, ne vous nuira il pas à vostre advancement d'avoir esté ma belle fille. Vous avez de la richesse et de la beauté assez; \ous estes damoiselle de bon lieu : il ne vous reste que d'y adiouster les biens de l'esprit; ce que ie vous prie vouloir faire. le ne vous dedends pas le vice, qui est tant détestable aux femmes; car ie ne veulx pas penser seulement qu'il vous puisse tumber en l'entendement, voire ie crois que le nom mesme vous en est horrible. Adieu, ma belle fille. »

Toute la chambre estoit pleine de cris et de larmes, qui n'interrompoient toutesfois nullement le train de ses discours, qui feurent longuets. Mais, aprez tout cela, il commenda qu'on feist sortir tout

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le monde, sauf sa garnison : ainsi nomma il les filles qui le servoient. El puis appelant mon frère de Beauregard : « Monsieur de Beaurègard, luy dict il, ie vous mercie bien fort de la peine que vous prenez pour moy. Vous voulez bien que ie vous descouvre quelque chose que i'ay sur le cœur à vous dire ? » De quoy quand mon frère luy eut donné asseurance, il suyvit ainsi : « le vcus iure que de touts ceulx qui se sont mis à la reformation de l'Eglise, ie n'ay iamais pensé qu'il y en ayt eu un seul qui s'y soit mis avecques meilleur zele, plus entière, sincère et simple affection, que vous : et crois certainement que les seuls vices de nos prélats, qui ont sans double besoing d'une grande correction, et quelques imperfections que le cours du temps a apporté en nostre Eglise, vous ont incité à cela, le ne vous en veulx, pour cette heure, desmouvoir; car aussi ne prie ie pas volontiers personne de faire quoy que ce soit contre sa cons:ience : mais ie vous veulx bien advenir qu'ayant respect à la bonne réputation qu'a acquis la maison delaquelle vous estes par une continuelle concorde, mason que i'ay autant chère que maison du moide (mon Dieu, quelle case, de laquelle il n'est iam&s sorty acte que d'homme de bien ! ), ayant respet à la volonté de vostre père, ce bon père à qui vtjs debvez tant, de vostre bon oncle, à vos frères, ous fuyiez ces extrémitez : ne soyez point si aspre t si violent ; accommodez vous à eulx : ne faites pont de bande et de corps à part; ioignez vous enscnble. Vous veoyez combien de ruynes ces disserions ont apporté en ce royaume ; et

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vous responds qu'elles en apporteront de bien plus grandes. Et. comme vous estes sage et bon, gardez de mettre ces inconvénients parmv vostre famille, de peur de luy faire perdre la gloire et le bonheur duquel elle a iouï iusques à cette heure. Prenez en bonne part, monsieur de Beauregard, ce que ie vous en dis, et pour un certain tesmoignage de Tamitié que ie vous porte : car pour cet efîect me suis ie réservé, iusques à cette heure, à vous le dire, et, à l'adventure, vous le disant en Testai auquel vous me veoyez, vous donnerez plus de poids et d'auctorité à mes paroles. » Mon frère le remercia bien fort.

Le lundy matin, il estoit si mal, qu'il avoitquité toute espérance de vie. De sorte que deslors qu'il me veit, il m'appella tout piteusement, et medict: « Mon frère n'avez-vous pas de compassion de tant de torments que ie souffre ? ne veoyez vous pas, meshuy, que tout le secours que vous m( faites ne sert que d'alongement à ma peine? '> Bientost aprez. il s'esvanouit; de sorte qu'on le cuida abandonner pour trespassé; enfin, on le "eveilla à force de vinaigre et de vin. Mais il ne-^eit de fort long temps aprez; et nous ovant crie' autour de luy, il nous dict : « Mon Dieu ! q>i me tormente tant? Pourquov m'oste Ion de cen'rand et plaisant repos auquel ie suis? Laissez /^oy, ie vous prie. » Et puis m'ovant, il me die': « Et vous aussi, mon frère, vous ne voulez (Oncques pas que ie guarisse ? Oh ! quel ayse vous/ie faictes perdre ! » Enfin, s'estant encores plus re'^is, il demanda un peu de vin. Et puis, s'en (5tant bien

trouvé, me dict que c'estoit la meilleure liqueur du monde. « Non est dea, feis ie pour le mettre en propos; c'est l'eau. » « C'est mon, répliqua il, uowp aptc-ov*. » 11 avoit desia toutes les extremitez. iusques au visage, glacées de froid, avecques une sueur mortelle qui luy couloit tout le long du corps : et n'v pouvoit on quasi plus trouver nulle recognoissance de pouls.

Ce matin, il se confessa à son presbtre : mais parce que le presbtre n'avoit apporté tout ce qu'il luv falloit, il ne luy peut dire la messe. Mais le mardi matin, monsieur de La Boëtie le demanda, pour l'ayder, dict il, à faire son dernier office chrestien. Ainsi, il ouït la messe, et feit ses pasques. Et comme le presbtre prenoit congé de luy, il luy dict : « Mon père spirituel, ie vous supplie humblement, et vous et ceulx qui sont soubs vostre charge, priez Dieu pour moy. Soit qu'il soit ordonné, par les tressacrez thresors des desseings de Dieu, que ie finisse à cette heure mes iours, qu'il ayt pitié de mon ame, et me pardonne mes péchez, qui sont infinis, comme il n'est pas possible que si vile et si basse créature que moy aye peu exécuter les commandements d'un si hault et si puissant maistre : Ou, s'il luy semble que ie face encores besoing par deçà, et qu'il veuille me reserver à quelque aultre heure, suppliez le qu'il finisse bientost en moy les angoisses que ie souffre, et qu'il me face la grâce de guider doresnavant mes pas à la suyte de sa volonté, et de me rendre meil-

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