‹ Pingot et moi: journal d'un officier d'artillerieChapitre 3 sur 5 · Vaincas par la doux ■ommeil · texte numérisé non relu

Vaincas par la doux ■ommeil

15 septembre

Nous étîons aussi lourds, aussi déprimés qu'on peut Têtre dans une vraie guerre, à cette manœuvre d'aujourd'hui. Nous n'avions plus de munitions et plus de forces : à peine les avanttrains placés, on s'allongeait pour dormir. A deux heures, nous avons passé la Biaise en marche vers une dernière position, au pied de laquelle on nous a arrêtés fourbus, crevés j incapables, peut-être, du suprême effort.

Nous nous installons au soleil couchant dan»

une prairie basse qu'enclôt la rivière cristalline. Les canonniers courent à cette belle eau fraîche, y lavent leur linge, y mouillent leurs harnais. Un, qui soulève les pierres, dit :

— N'y a pas d'écrevisses... pourtant l'eau est prou froide.

Un autre :

— T'as pas vu ? une bergeronnette !

— Ça, une bergeronnette?... C'est un paille*

en-cu.

Et une discussion commence. Les gardes d'écurie, eux, se préparent un abri confortable: ils les connaissent, ces nuits de septembre qu'on passe au bord de Teau. Sous un fourgon, une jonchée de foin, un blindage de sacs à avoine, plusieurs couvertures à chevaux : c'est là qu'ils se glissent, celui qui veille couvre les autres de pailk. Tek, ces nids ouatés avec la bourre des chardons, que les mères souris cachent sous des mottes de terre, et que le soc de la charrue, quelquefois, bouleverse.

Bourdin me conduit chez ma logeuse, « chez madame Capet, une vieille... il y a un lit ». Nous longeons T église, masure romane sans clocher ni presbytère. On n^y dit jamais la messe ; seulement, quand quelqu'un meurt, le curé d'H^auteville vient pour enterrer. Je regarde par une fente de cette porte qui ne s'ouvre que pour les morts : des chauves -souris se balancent d'un chapiteau à l'autre. Autrefois, c'était une volière d'âmes... Et nous passons.

Madame Capet donne la dernière main à mon installation, remplit d'eau ma cuvette, qui est un saladier. « Est-ce que je trouve que c'est bien ? — Oui, oui, parfait ! » Elle me regarde, puis se

met à pleurer : « Hélas, mon Dieu ! comme ce capitaine me rappelle mon cher fils, mon pauvre petiot qui est mort à la Chandeleur ! Il avait tiré au sort, on Tavait marqué pour Tinfanterie. Estce que vous êtes de ce régiment-là ? C'est là qu'il aurait servi, sans ce toumement de sang. Et personne n'a couché dans son lit que voici, depuis qu'on Ta enterré. Ses couronnes mortuaires sont accrochées sous cette serviette ; le dimanche, quand il fait beau, on les dépose sur le tertre, jusqu'à Tangelus du soir... »

Quel besoin avait-elle de me conter ses misères, cette vieille ? Et pourquoi dînent- ils si nombreux, si gais, à côté, dans la cuisine, tandis que je suis seul ici avec ces tristesses ? Il est arrivé un oncle d'un de nos brigadiers ; cet homme a cherché son neveu toute la journée par les cantonnements, et le voilà, éreinté, qui se restaure à la table des sous-officiers., la seule possible dans ce hameau sans auberge. Ils s'arrangent ensuite pour dormir. Rentre un gamin, un petit-fils de la vieille qu'elle appelle Louis (Louis Capet !) : elle le gifle d'abord, pour avoir toute la soirée fait le galopin autour des soldats, puis elle le couche. Elle a dédoublé son lit, étendu par terre un matelas,

dont Toncle est confus, organisé je ne sais comment une literie pour mon ordonnance, qui a mal aux dents : et le silence se fait dans leur dortoir, . . . Qui n'a éprouvé de ces brusques décharges du moi sur le dehors, de ces fièvres sympathiques sans cause et sans objet, qui refoulent du cœur au cerveau, en un suffocant relent d*amour, tout ce que Ton a rêvé, prié, perdu, souffert ? Emu de la sorte, ce soir, je saute par la fenêtre et j'erre dans ce hameau suspendu sur la pente roide, près de glisser à Tabîme, et qui subsiste pourtant, et qui détient cent âmes dans la pauvreté, dans Tignorance, dans tous les maux des humbles vies. Les voilà bien alignées, contiguës, ces efflorescences passagères du sol éternel, ces tanières humaines qui crouleront un jour, rendant à la montagne une de ces apparences brumeuses qu'ont ces hauteurs à rhorizon. Et voilà cette église mendiante, aussi triste dans sa nudité que me semblait jadis Notre-Dame dans sa splendeur : Notre- Dame contemplée depuis le casernement d'Ecole, en cette méditation du soir qui supplée à la prière désapprise. Qu'elle était sombre alors, dans la lueur de gaz qui échevelait la ville I comme elle tenait tristement sa lampe éteinte, la Vierge-

Folle ! Et ces arcs-boutants plongeant dans la Cité, pareils à des tentacules, quelle apparence flottante et rompue ils prenaient dans le brouillard, comme si le cœur navré de cette église ne leur eût plus distribué Ténergie !... De la cathédrale déserte à la chapelle abandonnée, c'est bien la même irrémédiable ruine, plus saisissante làbas, plus dangereuse ici. Mais laquelle déplorer? De TEglise militante ou de TEglise triomphante, laquelle fut la plus loyale ? Laquelle a le moins menti à Thomme? Et pourquoi faut-il qu'entre le souvenir de Tune et la détresse de l'autre, j'erre, avide de tendi-esse et repu de vérité, souffrant un mal inexprimable ? Pourquoi suis-je cette ombre passagère que la lune allonge au sol , quand je sens si bien, devant cette nuit divine, la continuité des choses et la permanence du tout ?

Pourquoi m'est-il tombé au cœur ce triste hasard, et pourquoi m'en vais-je par ces chemins, moins capable du repos que du devoir, prêt à mourir de solitude , jusqu'à ce que je retombe enfin sur ce chevet mortuaire, où la mort peut bien se poser, mais non pas le sommeil?...

16 septembre

« Voir du pays », disent-ils, quand on leur demande ce qu'ils aiment dans nos manœuvres.

« Voir du pays » : partir à Taurore ; marcher vers les horizons confus qui bientôt se dessinent, se développent, s'approchent, s'eflPacent ; gravir des côtes ; passer des ponts ; s'arrêter aux voies ferrées devant des locomotives qui se ruent, furieuses , hachant les distances avec leur bielle ; traverser les villages où les gens, sur leurs portes, admirent ; arriver enfin, s'installer au hasard, vivre un soir avec des inconnus, repartir et rouler ailleurs...

Puis, cette existence d'entr'aidement mutuel où chaque petite besogne importe au bien commun, où, toute la journée, je les entends dire : nos chevaux, nos caissons, et justement, car ayant envers ces choses des obligations, ils y ont aussi des droits — cette existence leur plaît et les suscite. Ils comprennent bien ce que nous sommes : une troupe qui va, au gré d'un chef.

Et, pris dans ce mouvement, engrenés à cette volonté, ils se réjouissent de sentir la force et de la transmettre ; leur bonne humeur est la chaleur de frottement que dégage, en fonctionnant, cette petite machine sociale.

Enfin, les largesses de l'habitant sont une autre source de plaisir — non sans danger, car, aux rassemblements du matin, on voit souvent des mines piteuses, on entend des voix engluées.

Mais, dans Tensemble, ces bombances sont pour le troupier un réconfort. Pingot, ce matin, en tenant les rênes de mon cheval, à la halte, avait pris une attitude superbe d'aisance et de nonchaloir.

— Comment, Pingot, tu fumes des cigares à présent?

Il a souri avec orgueil, et j'ai songé quelle prodigieuse armée serait celle où, chaque soir, le soldat mangerait du rôti, boirait un coup de vin, et fumerait un cigare d'un sou.

2G0 PINGOT ET MOI

17 septembre i

La matinée sera consacrée à un exercice de ravitaillement et c'est moi qui présiderai à la chose. J'ouvre donc sur une page de mon carnet un compte rendu des opérations et note d'abord l'origine de mon commandement :

« Six heures. — Séparation des échelons de combat. >

Puis, deux heures s'écoulent. Les caissons sont rangés à droite de la route ; les hommes, dans le pré contigu, font un somme. L'ombre se retire d'un vallon que nous avons sur la gauche, la brume s'élève à son tour : nous découvrons à portée moyenne un petit château perdu dans les arbres, flanqué de deux poivrières à chaperons d'ardoise. Quelle est la belle en ce bois dormant? Et je m'abandonne à ces rêves indécis qui nous assiègent si souvent les matins, après les nuits trop brèves.

€ 8 heures. Ordre de ravitailler. Envoi de Tagent de liaison à la section de munitions. Compte rendu d'exécution. »

« 8 heures 20'. Arrivée des caissons chargés. Avis donné au commandant. >

Ces caissons chargés viennent s*accoler aux vides ] les adjudants rassemblent leur personnel et Ton commence l'échange des porte-charges et des porte-obus.

Je remonte ma colonne pour m'assurer qu'on a disposé les chaînes de sûreté : je me soucie peu de voir un homme écrasé entre une roue et une flèche. Un servant me rattrape pour me dire :

— Mon lieutenant, il y a un monsieur à cheval qui demande s'il aurait pu vous parler.

Cette forme conditionnelle plaît à nos hommes, ils la croient polie. Je réponds :

— Oui, le monsieur aurait pu. Où est-il?

En queue de colonne, un domestique, un gros cocher rougeaud sur un fort can'ossier : c'est le monsieur.

Il voudrait passer. M. le Baron lui avait dit :

— Antoine, tu rentreras avant neuf heures.

Et voilà la route barrée. M"® Jeanne attend là,

derrière les arbres : lui, est venu pour qu'on fasse

place à mademoiselle.

En effet, à travers le feuillage, je vois une

tache noire qui est la robe de l'amazone. La

jeune fille ne nous entend pas venîr, penchée vers son cheval qui tourne Tencolure ; elle l'agace avec quelques fleurs qu'elle tient à la main. Son buste fluet, sa toque de velours autour de qui ses cheveux blonds sont en révolte : c'est tout ce que je vois d'elle. Pourvu qu'elle soit jolie !... Elle lève la tête : oui vraiment, elle est jolie ; encore enfant et déjà femme, en pleine fleur de puberté,.. et surtout, surtout, vue, ainsi de loin, sur ce cheval, avec ses cheveux en auréole elle lui

ressemble.

— Mademoiselle, j'avais le règlement pour moi en occupant la route ; mais je vais la faire dégager. Permettez-moi seulement de vous escorter jusqu'au bout de ma colonne.

Je crie de toute ma force :

— Halte à la manœuvre ! Fermez les coffres I Faites doubler les caissons chargés et ranger à droite !

L'exécution de tout cela dure cinq minutes pendant lesquelles M^^*' Jeanne et moi nous causons. C'est incorrect, mais tant pis. Nous sommes en guerre, très loin de toute bonne compagnie; la réserve qui serait de mise ailleurs entre gens du monde messiérait ici à des gens d'armes. J'ap-

prends donc : qu'elle a un frère sous-lieutenant aux hussards, à Chambéry; qu'elle, si elle avait été lionime, elle aurait voulu être officier ; qu'elle n'a jamais pu comprendre comment on met le feu au canon avec une ficelle. Je fais apporter une gargousse et une étoupille : ceci enflamme cela.

— Quoi ! c'est de la poudre, ce petit fagot dur qui sent Féther ?

— Oui, de la poudre sans fumée.

— Ah ! cette poudre !...

Ses yeux vont aux caissons qui se rangent, aux coflfres restés ouverts, aux pièces en batterie, là-bas, sur la pente ; puis, me regardant fixement avec une absolu<î candeur, elle dit d'un ton de voix enjoué et charmant :

— On dit bien que les officiers d'artillerie sont les plus savants.

Nous longeons les caissons. Pourquoi ses joues deviennent-elles roses? Est-ce le plaisir d'être servie par tous ces gens qui lui font place comme à une petite reine, ou la honte d'être regardée par tant de soldats? Nous voici en tête de colonne. Je la prie de se souvenir de mon nom : Art Eoë. Elle me jette le sien en adieu : Jeanne

£:6i PINGOT ET MOI

de Méran. Et je la vois s'enlever légèrement au trot, suivie par Antoine qui trotte assis.

Art Roë, Jeanne de Méran Pourquoi ces

hommes ne reprennent-ils pas la manœuvre ?

L'adjudant répond qu'il attendait des ordres. Mes ordres ? Je les ai donnés une fois, c'est fini. Faites serrer maintenant les caissons d'anièrCi terminez...

Art Roë, Jeanne de Méran...

C'est à une lieue du cantonnement que je fus tenté pour la première fois. Nous suivions cet ennuyeux, tortueux chemin... J'ai résisté d'abord; mais, comme il arrive, plus je réfléchissais, plus j'étais tenté. Le malin me persuadait que cette guerre géométrique est fatigante, que l'Étatniajor abuse à la fin du droit de nous mal loger, que c'est une chose monotone de frapper chaque ^oir à la porte marquée le matin par la craie du fourrier. Pour vaincre mes derniers scrupuleSi l'esprit du mal revêtit cette angélique et souriante ligure... Et c'en est fait, je pars, je vais coucher ailleurs.

Il y a justement des chevaux frais aux écuries. J'en enfourche un queje sais bon trotteur, Pingot me suit sur sa Friture, et nous nous en allons, à travers champs, piquant droit sur un point de direction que je choisis d'après la carte : à gauche du moulin à vent, brèche dans les arbres.

Le couchant ruisselle des tons roux sur toutes choses, la terre paraît comme plus terreuse ; d'exquises broderies en fleurettes, pareilles à des robes de grand'mères, se développent sous nos pas, dans les jachères. En descendant vers un petit ruisseau, nous traversons une aire de grande fraîcheur, puis, sur l'autre pente, des rocailles où butent nos chevaux, des champs fraîchement cventrés par les charrues, et de toutes ces choses émanent les effluves inégaux que rayonnent au soir les différents objets. Je me sens léger, jeune, heureux.

Est-ce tout le mouvement de ces derniers jours, ces longues heures passées à cheval et ces noctambulismes maladifs qui tournent en lièvre ma fatigue ? N'est-ce pas plutôt le charme de l'heure et quelque espérance mêlée à l'évocation inconsciente de chers, de secrets souvenirs? N'est-ce pas enfin que cette jeune fille... ?

La première étoile se lève, à gauche du moulin à vent, juste dans ma direction...

Le premier amour, la première étoile... La marge du ciel, jaune, puis verte, se diluait dans Tombre générale, quand là-bas, dans le loin du ciel, cet atome d'or surgit ; cette étincelle, qui ne doit plus s'éteindre, s'attache au manteau de la nuit. A peine les yeux peuvent-ils se poser sur elle, insécable comme le point géométrique, pure idée de lumière vers qui Fhomme marche, larme discrète pleurée sur le monde... Pas un des astre» qui s'allument ensuite ne peuvent faire qu'on t'oublie, pâle étoile, première étoile I

Tout s'assombrit. Je n'ai plus que ce sublime point de direction dont je dévie sans doute, comme il arrive quand on pointe sur un objet trop éloigné. Avoir des vues trop hautes est mauvais, décidément; des repères terrestres sont nécessaires, ici-bas, à qui veut toucher son but.

Mon cheval, qui voit mal sous ses sabots, demande des rênes pour allonger l'encolure ; Fri^ tare souffle, épeurée : je crie à Pingot qu'il lui rende. Plus que ce ruisseau là-bas à franchir et nous arrivons...

Mais, derrière les saules, des formes noires se

meuvent : des chasseurs à cheval, tout massifs dans leurs larges manteaux, la carabine à la main. Et ce sont les sentinelles ennemies.

Il faut payer d'audace : malgré la résistance qu'oppose mon cheval, je marche au trot vers eux. A dix mètres de Pobstacle, je réponds à un quivive timide par cette réponse absurde : « Reconnaissance d'Etat-major » . Je descends dans la rivière, j'atterris légèrement sur la berge: j'ai devant moi un pauvre soldat interloqué et je le dépasserais au plus vite, craignant qu'il ne reprenne ses esprits, si Pingot, par derrière, n'éprouvait je ne sais quel retard.

D'abord Friture trébuche et fait le pouf du cheval qui s'assied dans l'eau, puis elle se hisse lourdement sur le bord. Je rebrousse. Pourquoi ce maladroit n'a-t-il pas séparé ses rênes ? C'est qu'il a le revolver au poing; les yeux fous, la voix sauvage, il me dépasse en criant:

— L'ennemi, mon lieutenant ! l'ennemi !

. Cet imbécile va tout perdre : le chasseur, affolé par la décharge de ce revolver, appellera à l'aide; pincé, incarcéré, je finis dans les -fers ma course à l'étoile. Voilà ce que je conçois en une fraction de clin d'œil : j'ai déjà bondi, saisi Pingot par le

bras, arraché cette arme dont une cartouche, pourtant, pète en Tair.

— Ennemi toi-même ! Mais tiens-toi donc tranquille !

Le chasseur, sa carabine contre l'épaule, a un moment d'hésitation : je le dépasse au trot en feignant le plus grand calme. Je suis sauvé, j'ai sauvé Pingot.

Et maintenant, voici un de ces chaperons d'ardoise encore roses d'une lueur suprême, voici cette avenue de tilleuls, cette cour embaumée de réséda. Justement, Antoine sonne la cloche pour le dîner.

— M. le Baron va être bien content. Il disait encore ce matin : on ne nous enverra donc jamais un officier? — Mon lieutenant n'a pas de bagages ?

De bagages, mon Dieu, non... Quelques brosseSi simplement, et des gants propres. Je traîne mes pieds dans Therbe de la pelouse, de manière à revernir mes bottes ; Pingot m'époussète : me voilà présentable.

L'entrée en matière était délicate: mais cela «'arrange très bien. Je dis au baron que je suis envoyé en avant en reconnaissance, que la nuit me

surprend devant sa porte, qu'alors j'entre, tout uniment. Et je le vois si content de me recevoir que je me dispense de lui remettre ce billet de logement fabriqué tout à l'heure avec la complicité d'un secrétaire de mairie.

- — Cher Monsieur, toute ma famille appartient à l'armée. J'ai servi moi-même dans les zouaves pontificaux...

Et des portraits d'ancêtres, pastels roses et bleus en toutes sortes d'uniformes, me font des sourires.

La baronne entre : elle est ravie de me recevoir à dîner. Tous les officiers lui rappellent son fils ; le cher enfant est en garnison à Chambéry. C'est ensuite M"® Jeanne, qui s'est peut-être attardée, en mon honneur, à revêtir cette fraîche toilette.

— Ah ! ce monsieur de ce matin !... papa, vous savez?

— C'est vous. Monsieur, qui avez été assez aimable. ••

Le baron me prend les deux mains, comme à un vieil ami ; ma rencontre avec sa fille, le dédoublement de ma colonne, ont été contés en détail : il a été beaucoup parlé, cette après-midi, du monsieur de ce matin.

A table, je rends mon hôte Thomme le' plus heureux du monde en lui développant le thème de nos manœuvres : « Les armées marchent de TEst à rOuest ; la première est à droite, chargée du mouvement enveloppant. » C'est une stratégie à la manière du général Boum, mais elle lui suffit. Et notre matériel ? demande-t-il. Il est peu versé dans Fartillerie : Farmée pontificale allait avoir ses premiers canons au moment où la révolution a triomphé ; le Saint-Père n'a pas eu le plaisir de les voir. Je lui parle réglage du tir, occupation des positions, action de l'artillerie par masses: toutes choses militaires dont un homme quelconque, en France, a la curiosité native, — Mais que pensé-je de ce vin qu'Antoine me verse?

Croirait-on que c'est un vin du terroir, coloré comme le voilà? Et vidant mon verre empli de ce vin surprenant, je regarde cette enfant entre ces deux vieillards et réfléchis à la belle chose que c'est de vivre, de manger en paix son pain avec la femme qu'on a choisie, de devenir vieux en face d'elle, tandis que les enfants qu'on a grandissent, aiment, procréent, et font durer ce qu'on a pu valoir.

Nous restons longtemps à causer dans le salon;

un vent très doux entre par les fenêtres ouvertes, et fait vaciller la flamme des lampes. J^ai dû avouer que je n'étais pas musicien : le baron, lui, chante un peu, oh! sans prétention. Comme j'insiste, il nous dit d'une voix cassée, éteinte, unemusique vieille, vieille, plus vieille même que les chansons de Nadaud, des airs bachiques tristes comme des de Profimdis. Il a les ports de tête et les ampleurs de bras qui, dans sa jeunesse, étaient du bon style : par moments sa voix le trahit, et c'est sa main qui finit la modulation. Puis, il offre le bras à sa fille pour la reconduire du tabouret à sa chaise, avec une politesse emphatique et des mines dont ils s'amusent, tandis que la mère les suit d'un regard charmé. Cette enfant est toute leur vie, cela se voit, et sa place dans la maison est •grande, car elle décide qu'il faut fermer une fenêtre, veille aux lampes dont la flamme baisse, sonne pour demander si Pingot a dîné et si on lui fait un lit. J'admire l'aisance noble de sa marche, et comme, à chaque pas qu'elle fait, ses genoux marquent un pli fugitif sur cette robe droite et large.

C'est pour moi, cette fois, qu'elle se remet au piano. Nous cherchons ensemble dans le ca-

sier : pas une sonate de Beethoven, pas une romance de Mendelssohn, pas un lied de Schumann, mais une littérature de pensionnat pour laquelle, impoliment, je montre peu d'enthousiasme.

— Oui, dit-elle, c'est de la musique de petite fille, je sais bien... Mais, attendez : j'ai là un morceau pour vous. Je l'avais joué une fois, à la fête de la Mère Supérieure...

Le morceau pour moi est la Pastorale de Mozart. Le thème vieillot naît sous ses doigts légers; il s'y mêle la rumeur du vent. De derrière les rideaux d'arbres, il semble qu'il vienne des sons de flûte... Oui, jouez cette Pastorale. Depuis un siècle et demi, il est né, à vrai dire, un autre art; mais celui-ci, plus sévère dans ses moyens et plus puissant dans ses effets, ne s'adresse point à vous, qui n'êtes que femme : il ne s'accorde pas à votre grâce ancienne. Prenez Mozart pour maître de clavecin ; et si Watteau vous rencontre au détour d'une allée, croyez qu'il prendra plaisir à vous y peindre, à mêler le rose de votre robe à quelque ffombre et secret crépuscule...

Elle sort pour préparer le plateau du thé. Je fais un compliment quelconque sur la facilité de

son jeu. Alors le baron prend un aîr mélancolique :

— Oui, oui... Nous ne jouirons plus d'elle bien longtemps.

Il hésite, puis, ce qu'il a dans le cœur en déborde :

— Justement, nous faisons part ces jours-ci... Nous faisons part du mariage de ma fille avec M. de Laurencin. La chose aura lieu au printemps prochain : je me suis réservé cet hiver. Connaissez-vous M. de Laurencin?... Son domaine touche le mien.

Elle rentre, aussi jolie, aussi blonde, aussi svelte : mais maintenant, elle est la fiancée de cet homme. Pourquoi n'ai-je pas su cela plus tôt? Tout le monde ici connaissait la nouvelle, et moi, on ne m'a rien dit. Quoi, est-ce qu'Antoine n'aurait pas pu m'avertir? Et pourquoi elle-même, en m'offrant du thé, me montre-t-elle à son doigt ce saphir, sur sa bague de fiançailles? Tenir cette tasse de l'autre main, était-ce si difficile?

Il est temps, vraiment, que je disparaisse. Le baron affirme que c'est justement l'heure où chacun se retire, dans le château. Il allume mon bougeoir et je prends congé.

274 PINGOÏ ET MOI

— Maïs, où Jeanne est-elle allée ? remarquet-il. Il faut aussi qu'elle dise adieu.

Il faut : elle doit me dire ce mot. Cela est fatal et prochain...

Elle revient portant un livre.

— C'est mon album, dît-elle. J'ai pensé que vous voudriez bien y mettre des vers et signer en inscrivant votre titre d'officier. Justement, je n'ai jamais donné mon album à un officier. Il 7 a un évêque, un membre de l'Institut, un lauréat des Jeux floraux, vous verrez.

Une minute encore, avant qu'elle ne s'en aille pour toujours : nous montons ensemble Fescalier. Qu'inscrirai -je au-dessous du poème couronné aux Jeux floraux? De tristes vers de Schiller, que j'appris enfant, avant de les comprendre, sautent à ma mémoire.

Je lui demande :

— Lisez- vous l'allemand ?

— Oui, avec un dictionnaire. Maïs pourquoi?

— C'est que j'inscrirais là quelques strophes de Schiller...

— De Schiller? Pourquoi?

— Parce qu'il n'y pas de mots en français pour exprimer ce que je sens...

PINGOT ET Mai 275

Elle lève sur moi ses yeux bleus, ses yeux purs, si proches de voir clair en mon âme, et me répond :

— J'essaierai de comprendre.

Et c'est là son adieu, le mot qu'il fallait qu'elle dît...

Ma fenêtre est ouverte : le ciel, comme une poitrine oppressée, palpite; les grillons, dans ITierbe, répondent au rythme des étoiles. La nuit est calme et persuasive. C'est mon sort, décidément, d'errer sans repos à travers les idées , à travers les choses, et je n'aimerai plus rien, rien que des formes, de l'intellectuel et de l'insaisissable, rien que ces types irréels qui font pourtant la réalité du reste.

Il faudrait s'affranchir du temps, sauter hors de l'espace, parcourir les mondes sur le manteau voyageur. Alors peut-être, au seuil de Ménélas, la verrait-on s'avancer, elle, l'Hélène...

Et que me fait maintenant cet album où des amies de pension ont laissé ces ridicules Souvienstoif Que m'importe ce document d'une chaste vie

pareille à tant d'autres? Et qu'est-ce que cela pèse dans cette balance idéale qui ne trébuche que pour le beau ?

J'écris de ma meilleure écriture la ballade :

qJii einem vhal, bel atme/i uCitterty Ctàcfilen, mit JecUm junge/i fDakr, SobaLd di& etàten jSetche/t dckwittteiiy ÔLn, Madcfun àcKhn und wuncUéarK

Cela se développe, pur de forme et douloureux de sens, sur cette page vierge. Les caractères sont corrects, sauf pourtant à ce vers :

Wa nafit& àlc/i ein blâheadeà ^Saar^,

qui est un peu tremblé...

1. Dans uu vallon ches de pauvres bergerS| Paraissait, chaqae renonrean,

Au premier tire-lire des alouetteSi Une fille admirablement belle.

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