CANONISATION DE SAINTE CATHERINE DE SIENNE PAR PIE II
(Libreria du Dôme, Sienne.)
P1NTUUICCHI0. 99
qui devait paraître d'autant mieux authentiqué que. à l'avant-plan , se trouve reproduite une lettre émanant de Gentile Baglioni, coadjuteur de l'évêque d'Orvieto, dont la suscription est libellée de la sorte : Eximio viro pictori digniss0 maestro Bernardino Perusino alias el Pentorlchio. L'auteur de cette missive, datée du 14 avril 1508. fait part au peintre, en l'exhortant à y accéder, du désir de « Sa Magnifique Seigneurie Panniolfo Petruccio, de Sienne », de le voir retourner dans cette ville, pour achever, probablement, les travaux entrepris par lui dans le palais de ce personnage. Le bon Pinturicchio était, peut-être, bien aise de montrer, sinon à la postérité, à laquelle il ne pensait guère, tout au moins à ses compatriotes, qu'il était traité honorablement par les magnats ; peut-être, aussi, ce fac-similé était-il seulement une façon d'excuse de l'artiste, auprès du clergé de S. Andréa, pour l'obligation où, étant rappelé à Sienne, il s'était trouvé de résigner le soin d'achever cette œuvre
— complètement dessinée et en partie peinte de sa main
— à son élève Eusebio di San Giorgio, auquel il abandonna, pour sa part, cent des 160 ducats, prix convenu du tableau. Le maître peignit-il, durant son séjour à Spello, la lunette — actuellement au palais municipal — de la porte San Jacopo d'Assise, une Vierge, l'enfant couché sur les genoux, dans une mandorla9. C'est possible, mais on ne saurait inscrire à son compte le Père
Eternel de la voûte de la Chapelle des Roses, à S. Maria degli Angeli, simple travail d'école.
100 PINTUHIGGHIO.
Tandis que Bernardino peignait les fresques de Spello, s'achevait à Sienne la construction de la Libreria, érigée, à côté du Dôme, aux dépens du cardinal François Piccclomini et à la gloire de l'oncle de ce prélat, le célèbre ^Eneas Sylvius. monté sur le trône pontifical, sous le nom de Pie II, en 1458, et mort en 1464. La mémoire de ce pape était en grande recommandation aux Siennois, ses concitoyens, et encore davantage à sa famille, sur laquelle sa carrière prodigieuse avait jeté un grand lustre, sans parler de biens plus tangibles. La Libreria était destinée, notamment, à réunir, pour l'usage des doctes et l'ornement de la noble cité, les ouvrag-es du savant pontife, et il parut convenable de mettre, en même temps, sous les yeux des lecteurs de ceux-ci la représentation des étapes mémorables de la vie d'^Ëneas. Après quelques pourparlers, vraisemblablement, le cardinal et le Pinturicchio se mirent d'accord et, pour constater en due forme leurs obligations réciproques, firent dresser un contrat d'un détail et dune précision admirables : « Qu'il soit connu de quiconque lira ou verra le présent écrit, est-il dit au préambule de l'acte, comment le Révérendissime Seigneur cardinal de Sienne, cejourd'bui XXYIIII de juin MCCCCCII, donne à maître Bernardino, dit le Pentorichio, peintre de Pérouse, à peindre une bibliothèque, située dans le Dôme de Sienne, sous les conditions et conventions indiquées ci-après, à savoir : ... » L'artiste seng-age, tout d'abord, à poursuivre l'œuvre sans interruption ni délai. Il revêtira la voûte « de ces
PINTUR1CCHI0. 101
fantaisies qu'aujourd'hui on appelle grotesques » ; outre cette voûte, il peindra à fresque « dix histoires » dans lesquelles, selon les instructions qu'il recevra, il représentera « la vie du pape Pie de sainte mémoire, avec les personnages, actions et costumes qui. à la bien exprimer sont nécessaires et opportuns, à l'aide d'or, de bleu d'outre-mer, d'émaux, de vert d'azur et autres bonnes couleurs ». « Lesdites figures, peintes à fresque, il sera tenu de les retoucher à sec et de les terminer de bonnes couleurs, chairs, vêtements, arbres, paysages, cités, airs, extrémités et ornements. » Au surplus, tous les dessins, tant en cartons que sur la muraille, devront être de sa main ; de sa main, aussi, seront peintes toutes les têtes, qu'il retouchera à sec et conduira à leur complète perfection. Il lui incombera de faire les pilastres, chapiteaux, corniches; les cadres pour les inscriptions, etc. Et, « pour salaire et récompense », le Révérendissime cardinal promet de lui donner 1 000 ducats de caméra, en cette façon : 200 ducats, à Venise, « pour acheter l'or et les couleurs nécessaires ; cent autres ducats à Pérouse, à sa volonté, pour ses besoins et conduire ses bagages et aides à Sienne » : pour lesquels 300 ducats, il donnera bonne caution. Après l'achèvement de chaque « histoire », il lui sera versé 50 ducats et les 200 restants à la fin du travail. Il jouira d'un logement près du Dôme; la chaux et le sable lui seront fournis. « Et, parce que lui, maître Bernardino, tandis qu'il travaille à Sienne, a besoin de grain, de vin et d'huile, il sera tenu de les
102 PINÏURICGHIO.
prendre, pour le même prix qu'il les achèterait à d'autres, au facteur du cardinal, en décompte et paiement de l'œuvre. » Tout étant ainsi prévu, les deux parties s'engagent mutuellement « sur leurs biens et héritages, mobiliers et immobiliers, présents et futurs », et leur signature est validée par le notaire « apostolique et impérial », qui instrumente en présence de quatre témoins qualifiés.
Le bon Mécène, qui apparaît là aussi soucieux de l'excellence de l'œuvre que de la vente de son grain et de son vin, fut élu pape le 22 septembre et mourut le 18 octobre 1503. La voûte ornée, selon qu'il était convenu, des armes du cardinal, « riches et belles », était à peu près seule achevée avant ces événements et arrondissait, dès lors, au-dessus de la salle, les belles lignes de ses voussures et de ses pendentifs décorés, sur fond rouge, bleu turquin ou or, de figures en clair-obscur ou en couleur : allégories ou mythologies, Vérité, Sagesse, Paix, centaures qui luttent et satyres qui rient, dieux de la terre et de la mer... Le testament de Pie Ï1I pourvoyait au sort de son entreprise; cependant, le parachèvement de celle-ci, assujetti à quelques interruptions, mises à profit, ailleurs, par l'artiste, n'intervint, apparemment, que vers la fin de 1506. Le dernier paiement effectué par les héritiers Piccolomini à Bernardino et comprenant, du reste, le prix d'autres travaux, eut lieu le 18 janvier 1509.
A Sienne, le Pinturicchio revenait, en quelque sorte, aux sources de l'art ombrien. Sienne avait appris àPérouse le secret de cette suavité qui, ici autant que là, fut comme
PINTUUICCH10. 103
lafleur inattendue d'une terre violente et enfiévrée. Sienne, c'était la louve ardente, aux mamelles aiguës, dont la maigre silhouette de bronze se dresse aux carrefours des rues étranglées de la cité et, àla fois, le sigle IBS, emblème du nom de Jésus, sculpté ou peint, à l'exhortation de saint Bernardin, au linteau des portes des habitations. Elle avait été — de même que Pérouse — véhémente dans l'action comme dans la contemplation, mais action et contemplation allaient périclitant, parce que les temps héroïques de la liberté et de l'art venaient à leur accomplissement. En attendant la servitude médicéenne, la vie politique continuait à y être toute en soubresauts et en carnages, tandis que l'art traçait de pieuses images sur les façades des palais défiants, dans les salles orageuses du municipe, sur les portes fortifiées de la ville; partout, et jusque sur les civières des hôpitaux et les couvertures des registres d'impôt... Sa peinture, qui avait été très énergique et très tendre, puissante dans l'invention, au xive siècle, avait laissé l'énergie pour ne garder que la tendresse. N'ayant pas, depuis, demandé de principes de renouvellement à la nature et à la vie, elle se confinait et dépérissait lentement dans l'atmosphère tiède et morbide de sa tradition diminuée. Assurément, il n'existait point, à ce moment, de maître siennois capable d'exécuter une œuvre d'envergure aussi considérable que la décoration de la Libreria\ nul doute, sinon, que François Piccolomini n'eût pas eu recours à un étranger. Le Sodoma, autre étranger, résidait dans la cité de la Vierge, vers 1501, mais il était jeune encore, fort
104 P1NTUMCCHIO.
éloigné de jouir de la renommée du Pinturicchio et, à vrai dire, moins propre que celui-ci à assumer la tache d'illus trer avec verve et magnificence des « histoires » contemporaines. Bernardino, qui avait amené avec lui quelques peintres de Pérouse, se choisit de plus un certain nombre d'aides parmi les artistes siennois, notamment, pour ne citer que les plus notoires, Baldassare Peruzzi, Bernardino Fungai et Girolamo del Pacchia.
La délicieuse Sienne, toute resplendissante de siècles, avec ses palais rouges et ses maisons noires, avec ses rues en cascades, en torrents, en ravins, dessine sur le ciel profond une ligne accidentée et chantante, que couronne, là-haut, au sommet de la plus élevée de ses collines, son Dôme blanc et noir, accolé d'un campanile dressé comme un gonfalon... Le premier aspect de la grande nef de l'édifice est celui d'une gigantesque châsse, dont les parois scintillantes et polies seraient faites de pierres colorées, d'orfrois et de mosaïques: c'est un éblouissement, et qui, pourtant, se renouvelle, aussi fort quoique différent, lorsque, ayant franchi le beau portail sculpté de la Libreria., placé dans le bas côté de gauche, on se trouve soudain au milieu de cette salle dont toutes les surfaces, depuis le carrelage vernissé jusqu'aux fenêtres à vitraux; depuis les murailles jusqu'à la voûte, sont d'un coloris admirable qui semble avoir conservé tout le lustre de la nouveauté. Et, vraiment, on rencontre ici, intacte, une des œuvres les plus caractéristiques de cet art de la première Renaissance, si impatient de vie, si avide d'abondance et d'éclat, qu'il ne
Cliché Alinari.
LA NATIVITK DE SAJNT J E A N - B A PT I S TE.
(Dôme, Sienne.)
savait rien laisser de la réalité pittoresque dont ses yeux s'étaient enchantés et qu'il voulait faire passer tout entière, êtres, choses et paysages, dans ses vastes et minutieux ouvrages.
Le héros de ces « histoires » était, d'ailleurs, singulièrement représentatif du temps, lui aussi. Humaniste de grand talent, orateur discret et hahile, expert à toutes les rhétoriques et à toutes les philosophies, paganisant transformé, finalement, en apôtre, il avait fait carrière dans les milieux les plus divers. Il avait brillé, autant par son esprit que par la licence de ses mœurs et de ses écrits, parmi les scribes du concile de Bâle. L'antipape Félix V l'eut à son service, puis l'empereur Frédéric III, dont il négocia, notamment, le mariage avec Éléonore de Portugal. Nommé évêque de Trieste par l'humaniste Nicolas V ; cardinal par Calixte III, le premier pape Borgia, il succéda à ce dernier. La grande partie de son règne de six ans se consuma à la réalisation d'un utopique projet de croisade contre l'Islam, dont les hordes victorieuses venaient de jeter les Byzantins hors deConstantinople. Mais qui se souciait du Turc, alors, que ceux qu'il menaçait immédiatement ? Pie II prenait de retors et positifs diplomates, comme Philippe le Bon, pour des paladins ou des preux, ivres d'aventure et de foi! Le réalisme n'était pas que dans l'art : Pie fut payé de feintes, de promesses, de cérémonies. Au congrès qu'il avait convoqué à Mantoue, il écouta et prononça nombre de harangues latines, érudites et ornées ; à Ferrare, au lieu de son débarquement, il fut accueilli, comme
de puissance à puissance, par les statues des Dieux rangées en hémicycle ! Mais il n'en fut rien davantage et, lorsqu'il arriva à Ancône, où l'armée catholique devait se réunir, il n'y trouva que des bandes faméliques de routiers. Il y mourut au moment presque où la flotte vénitienne, longuement attendue, arrivait: « Elle me manquait, dit-il mélancoliquement, et, à présent, c'est moi qui vais lui manquer ! »
C'était une belle chronique à peindre, riche en épisodes de fête ou de solennité, susceptible de permettre l'évocation, en de nobles décors monumentaux, d'assemblées nombreuses, de cortèges de personnages chamarrés, vêtus de brocart, de velours ou de soie. Et le seul défaut de l'œuvre provient, précisément, sans doute, de l'abondance des scènes très analogues que le peintre avait à figurer. Il était difficile de diversifier essentiellement la représentation d'événements tels que la réception d'^Eneas Sylvius, envoyé soit du concile de Bàle, soit de l'empereur, par le roi d'Ecosse ou par le pape Eugène IV; tels, encore, que sa consécration en qualité de cardinal et son élection à la papauté. C'est toujours un souverain trônant qui écoute ou bénit, entouré de sa cour de dignitaires ou de cardinaux. Si adroitement que Bernardino ait varié l'attitude des acteurs, la disposition et les éléments du décor — ici, la nef d'une église ; là, l'intimité d'une chapelle; ailleurs, une place publique ; ailleurs encore, des salles palatines éclairées par des fenêtres ou de belles arcades qui s'ouvrent sur une échappée radieuse de pays — il ne se pouvait point que la
Cliché Alinai