‹ PinturicchioChapitre 9 sur 13 · EN OMBRIE ET A SIENNE · texte numérisé non relu

EN OMBRIE ET A SIENNE

Une des portes de l'Appartement Borgia est surmontée d'une belle Madone, somptueuse et tendre. C'est une noble Dame, dans un riche costume brodé d'or, qui, d'un geste maternel, soutient le bambino^ vêtu d'une robe violette à reflets dorés, debout devant elle, sur un coussin; autour d'eux des chérubins font une grande et lumineuse auréole. Et, évidemment, ce n'est point cette Vierge-là qui fut faite à la ressemblance de Giulia Farnèse, car, au milieu de ces décorations aux suggestions profanes, elle est comme une apparition tout ombrienne. C'est del'Ombrie, en effet, qu'elle est venue, avec l'ovale délicat de son visage, ses yeux modestes et fervents, sous leurs sourcils arqués, ses longs cheveux blonds dissimulés sous le voile brodé ; c'est dans la tradition de son pays que le Pinturicchio l'a prise, pour accentuer et affiner, peu à peu, sa personnalité un peu fuyante; pour faire sortir du type maniéré et, quelquefois,

Cliché Alinari.

RENCONTRE DE FRÉDÉRIC III ET d'ÉLÉONORE DE PORTUGAL A LA PORTE CAMOLLIA, A SIENNE.

(Libreria du Dôme, Sienne.)

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mièvre des origines la belle physionomie spiritualisée que nous verrons dans l'A /inondation de Spello: tellement que toutes ces Vierges presque identiques de parure et d'attitude, la tête penchée, les yeux mi-clos, dans une expression de tranquille joie ou de contemplative adoration, semblent des sœurs, que l'âge, seulement, et la complexion, allègre ou réfléchie, feraient différer.

Jésus n'a pas toujours, en ces peintures, la libre grâce que le maître a su donner aux figures d'enfants qu'il aimait mêler aux personnages de ses fresques : avec sa tête frisée et son corps potelé et frais, il a quelque chose d'affecté, de conventionnel, qu'il soit, comme dans la Madone du palais des Conservateurs, à Rome, endormi sur les genoux de sa mère; comme dans celles du comte de Crawford, Wigan, ou de la cathédrale de S. Florido, àCittà di Castello, prêt à recevoir le sein ou bénissant, de sa main soulevée par la Vierge, le petit saint Jean incliné devant lui. Le groupe divin se profile, tantôt, sur un fond d'or (Madone de Xativa — Espagne — peinte pour un membre de la famille Borgia) ; tantôt, et le plus souvent, sur une perspective de paysage, dont les aspects de sérénité, rendus avec l'éclat de la miniature, n'ajoutent pas médiocrement à l'attrait de ces dévotes images.

A l'exception de celle de Gittà di Castello, œuvre de jeunesse, à ce qu'il semble, toutes les Madones que nous venons de citer appartiennent à la période romaine du maître. lien va de même de la. Madone dite de la Paix, peinte vraisemblablement, en 1489, pour LiberatoBartelli, nommé

celle année-là prieur de l'église de S. Sjeverino, détentrice de l'œuvre. A gauche et dans le bas du tableau, se dessine, comme l'effigie d'une médaille, le portrait du donateur, physionomie décidée, avecses yeux cernés, sonnezbusqué, ses pommettes saillantes. Il est à genoux, dans son sobre costume ecclésiastique bleu et rouge, devant la Vierge, une Vierge enfant et femme tout ensemble, qui penche sur Jésus bénissant un visage aussi candide que le sien. Derrière elle, deux anges, l'un qui adore, les yeux levés ; l'autre, la tête baissée, abîmé dans une méditation extasiée. Et le groupe divin — la jolie Marie en robe rose et manteau bleu, l'enfant en robe blanche et les anges tout dorés — apparaît dans les lueurs du crépuscule qui descend, effervescent et calme, sur la paisible contrée où chevauchent les rois mages... On pourrait classer vers la même époque le beau portrait de Jeune homme, châtain, au teint basané, coiffé d'une toque, que possède le Musée de Dresde, et dont le paysage léger, transparent, s'illumine de clartés rose et argent, féeriques.

En 1496, les moines de S. Maria dei Fossi, à Pérouse, signaient avec le Pinturicchio un contrat pour l'exécution d'une grande Ancona, où l'on devait voir, au milieu, « l'image de notre glorieuse Vierge avec l'enfant » ; à droite, « le glorieux saint Augustin, en vêtement épiscopal » ; à gauche, « saint Jérôme, en habit de cardinal ». Au-dessus, X Annonciation : d'un côté, l'ange; de l'autre, YAnnunziata; puis la Pietà et le Saint Esprit. Sur la prédelle, des saints encore, le pape, des

cardinaux, des moines, « tous ornés, comme il convient, soit d'or, soit de couleur, aux frais du dit maître Bernardino » qui promet, en outre, de peindre, dans les intervalles des tableaux, « des figures, des paysages, des ciels... ». La somme à payer était fixée à 110 florins, 70 au commencement du travail, le reste à la fin; 3 florins étaient alloués, de plus, pour la location d'une chambre. De toutes les parties de cette œuvre, conservées à la Pinacothèque de Pérouse, la plus remarquable est la Pietà : le Christ nu, les flancs enveloppés d'un linge rayé d'or, sort du tombeau, les yeux clos, le côté saignant; il est soutenu par deux anges blonds, pleins, le premier, de compassion; le second, d'étonnement douloureux. Chose rare dans l'art italien du temps, unique chez le Pinturicchio, Y Annunziata de cette ancona, qui tient en main un missel décoré d'une miniature représentant Y Annonciation, se trouve dans une petite chambre éclairée par une lucarne d'où sort le Saint-Esprit. Au mur est fixée une planchette qui supporte des livres, un chandelier et des flacons. On pourrait soupçonner là quelque réminiscence d'une œuvre flamande.

Le Pinturicchio acheva, sans doute, cet ouvrage à Pérouse même. On ignore s'il habitait cette ville, en ce moment — 1498 — mais il y possédait, en tout cas, une maison. En 1500, il peignit, peut-être, pour ses compatriotes de la Compagnie de Saint-Augustin, une effigie de leur patron, aujourd'hui à la Pinacothèque Vannucci ; en 1501, il fut^ certainement, élu décemvir,

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ce qui ne permet pas de douter que, durant cette période, il fît résidence dans sa ville natale. Les Baglioni, seigneurs magnifiques et sauvages, continuaient à tenir la république dans leur dépendance et à éclabousser les pages de ses annales de leur sang ou de celui des autres ! L'année précédente, le 15 juillet, ils avaient offert à leurs concitoyens une inoubliable journée de fête et de meurtres. La famille étant rassemblée toute à Pérouse, pour la célébration des noces du bel Astorre avec la noble Lavinia Colonna, le jeune époux, Guido, Sigismondo et Simonetto Baglioni tombèrent dans les rues, la nuit, sous les coups de leurs parents Griffonetto et Filippo da Braccio. Belle tuerie éclatante, en commémoration expiatoire de laquelle la mère de Grifïbnetto, Atalanta Baglioni, suspendit dans l'église de Saint-François la Déposition de croix, moins pitoyable qu'héroïque,, peinte plus tard par le jeune Raphaël, qui, à l'heure de l'événement, travaillait avec son maître, le Pérugin, à la décoration du Cambio.

Dans la chapelle Baglioni de S. Maria Maggiore de Spello, aucun souvenir tragique ne s'associe, pour dramatiser leur douceur, aux fresques que le Pinturicchio y peignit, en 1501, pour Troilo Baglioni, prieur de la collégiale, devenu à la même date évêque de Pérouse. Ce n'est point, cependant, que l'orgueil de parti n'ait trouvé moyen de s'y mélanger à la piété, car, si nous voyons les armes des Baglioni portées dans le cortège des rois mages, ailleurs, dans un coin, apparaît l'écusson brisé des Oddi, leurs ennemis vaincus et humiliés ! A Spello, le système

de décoration du maître n'a pas changé. Ce sont toujours, parmi la fantaisie des « grotesques » qui remplissent les vides laissés par les fresques, sous l'œil des sibylles Europea, Tiburtina, Erythrea et Samia, trônant à la voûte, de belles scènes d'adoration, ordonnées en de luxueux décors architecturaux qui, comme dans \ Annonciation^ encadrent d'une arcade superbe et ornée la vue d'un ravissant paysage ou, comme dans Jésus parmi les docteurs, remplissent la perspective de la figure de majesté du temple hexagone érigé si souvent dans les peintures de Bernardino et du Pérugin. Mais il semblerait qu'ici, en cette cité ombrienne, petite et quiète, le maître, soustrait aux influences composites qui s'exerçaient à Rome et, peut-être aussi, aidé de moins nombreux collaborateurs, ait mis plus d'amour dans son œuvre, on ne sait quelles inspirations plus intimes qui, sous les mêmes apparences riches, font ses compositions plus heureuses et ses personnages plus agissants. L'ange de Y Annonciation, doux et grave; la Vierge, la tête inclinée, les bras ouverts, en une attitude d'infinie obéissance, tous deux blonds, tous deux rayonnants, procèdent des figures similaires de S. Maria del Popolo et de l'Appartement Borgia, mais avec un accent nouveau de grâce" nerveuse et d'émouvante sensibilité. Ils ne sont pas d'un moindre attrait, la Madone environnée de roses, les anges graciles et les rudes bergers qui, agenouillés, adorent l'enfant de la Nativité, tandis que les rois orientaux, suivis de leur pompeuse escorte, s'apprêtent à approcher, leurs

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offrandes à la main. Une des plus séduisantes imaginations du peintre est, sans nul doute, celle de Jésus parmi les docteurs, drapé comme un petit philosophe, avec son visage sérieux et ingénu, comptant ses arguments sur ses doigts, du même geste que la sainte Catherine de l'Appartement Borgia. Autour de lui, dehout, les docteurs : vieillards vénérables, dont certains costumés en Turcs ; adolescents, la figure délicate et hardie sous la toque inclinée qui laisse échapper les ondes de leur lourde chevelure — écoutent, déconcertés, le Sauveur, leurs livres inutiles sous le bras. A gauche, la Vierge retient par son vêtement l'inquiet Joseph qui veut tirer Jésus de cette assemblée et le ramener sagement à la maison. Et, comme d'ordinaire, pour signifier, pourrait-on croire, à côté des événements miraculeux et illustres, la vie qui cependant continue, cent épisodes triviaux ou singuliers : gens qui cheminent, mendient, prennent le frais sous la tonnelle d'une auberge ; soldats lancés à l'assaut d'une fortification, etc., apparaissent dans les perspectives agrestes de X Annonciation et de la Nativité... Ces belles fresques, nous l'avons dit, le Pinturicchio les a signées magnifiquement, de son portrait.

Les édifices religieux de Spello montrent d'autres œuvres attribuées également à Bernardino, sans certitude suffisante ; par contre, l'église des mineurs conventuels, S. Andréa, contient un énorme tableau représentant la Madone trônant entre saint François, saint Laurent, saint Louis de Toulouse et saint André,

Cliché Alinari.

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