L'ADORATION DE L ENFANT
(S. Maria del Popolo, Rome.)
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peintre d'images naïves, auteur aussi d'archaïques mais énergiques fresques au Palais public de Pérouse, ne serait-il point l'initiateur cherché ? Il fut l'ami et le compagnon de son cadet, nous assure Vasari, duquel nous avions appris déjà, il est vrai, que le Pinluricchio, « dans sa première jeunesse, avait travaillé à beaucoup de choses avec Pierre de Pérouse, son maître..; ». « Il tirait, ajoute-t-il, le tiers de tout le gain qui se faisait... »,ce qui, semble t- il, serait non d'un apprenti, mais d'un collaborateur. Tout sujet à caution que soit, fréquemment, le peintre-biographe, ses assertions, ici, ont de la vraisemblance et, au surplus, sont autorisées par ce qui est resté d'affinités péruginesques dans l'art du Pinturicchio.. Les précisions, pourtant, sont impossibles sur ce point : les ouvrages initiaux de ce dernier sont inconnus et ceux que Ton- assigne à cette période, notamment un Saint M rame au désert, de la Pinacothèque de Pérouse, la brillante et maigre Crucifixion, du palais Borghèse, à Rome, etc.-, sont, pour la plupart, revendiqués en même temps pour d'autres artistes et, tout d'abord, pour l'inévitable Fiorenzo. La National Gallery et la collection Bufalini, à Città di Gastello, possèdent des Madones à l'enfant d'un type indécis, non sans raideur, appartenant, peut-être, à la jeunesse de notre peintre. Plus tardifs sont, certainement, le tableau de la vieille sacristie de S. Maria Maggiore, à Spello : une Vierge à l'enfant, dont la physionomie s'apparie, avec une moindre finesse, à celle des Madones de la maturité; le tondo de l'Académie des Beaux- Arts, à Sienne : la Vierge et saint Joseph dans un paysage,
avec ses deux fraîches figures d'enfant, à l'expression à la fois espiègle et suave: Jésus, vêtu d'une robe parsemée de fleurs d'or, et saint Jean- Baptiste couvert d'une peau de mouton, qui s'éloignent, bras dessus, bras dessous, et, enfin, le tableau à ladétrempe de l'église deTorre d'Andréa, près cVAssise : la Présentation de Jésus au temple, sous un portique à la manière du Pérugin, œuvre timide et gracieuse, parmi les figurants de laquelle on a voulu identifier le portrait de l'auteur.
En somme, Bernardino essaie ses pas clans les pas de ses aînés ; tout en se consacrant aux usuelles interprétations religieuses ombriennes — et dans ce domaine, comment faire autrement et mieux que le Pérugin? — il cherche encore sa voie personnelle. L'orientation décisive, l'occasion de se produire que son talent attendait, c'est à Rome qu'il les rencontre. Son passage de la solitaire Pérouse, avec sa vie étroite, acharnée aux luttes civiles, dans la capitale apostolique, pleine d'antiquité et d'actualité, de gens et de paroles, agitée, surprenante, nouvelle, exerça sur lui son influence et, surtout, l'exemple, l'entretien, à la Sixtine, des maîtres florentins, féconds en inventions, experts dans la beauté, qui travaillaient là, en même temps que le Pérugin et que lui-même, à la splendide et vivante décoration de la chapelle. Quelle école comparable à celle-là, quelle excitation plus stimulante pour le jeune artiste arrivant avec le métier, la technique de son art, acquis dans sa patrie, et avide de se produire, de couvrir, lui aussi, de vastes surfaces, d'y
Cliché Alinari.
Alexandre VI (Détail de la Résurrection). (Appartement Borgia, Rome.)
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faire surgir dans la magnificence des perspectives et des édifices le galbe élégant des figures ?
Mais sa vocation, il l'aura pressent^;; !ed Ombrie ■•même, par l'étude de ses prédécesseurs et dé ses contemporains : Giotto et les autres, à la Basilique d'Assise, lui auront parlé leur bref et expressif langage; Gozzoli, à Montefalco, Piero délia Francesca, à Arezzo, combien d'autres, ailleurs, réalistes ingénus ou savants, maîtres de la grâce ou delà force, auront laissé dans son esprit juvénile la hantise de créations analogues. Puis, prestiges non moindres, ç'auront été, parla suite, les spectacles de la réalité, le charme partout présent du pays, la vétusté majestueuse des monuments antiques, le rythme clair des modernes, et, en ces décors de noblesse et d'harmonie, la vie pittoresque et diverse, avec ses pompes et ses parades, ses fêtes, ses cortèges de dévotion ou d'apparat, ses représentations pieuses ou bouffonnes, dans les cités ou à la cour, petite ou grande, des princes, des cardinaux et des papes.
La vie ajoute tous les jours à l'art d'un maître comme le Pinturicchio ; elle retire tous les jours à celui d'un maître comme le Pérugin. Celui-ci a créé un poncif, manifesté dès ses premières œuvres certaines : quelques fig-ures d'un sentiment ineffable. Il a surpris le secret de l'extase : elle est partout en ses ouvrages, dans les personnages, l'expression de leurs visages, leurs regards illuminés, leurs gestes, dans les objets, même, qui les entourent. Le site parsemé d'arbres qui profilent leur feuillage fin et lustré dans la pourpre incandescente de l'azur
crépusculaire; les anges, les mains jointes; les saints aux yeux brûlants et doux, dans leurs costumes aux teintes éclatantes: tout, le décor et les acteurs, semble se consumer silencieusement, au milieu du ravissement embrasé d'un rêve surnaturel. Certes, ni pour la conception, ni pour la forme, admirablement fermes et émouvantes, en ses œuvres primordiales, on ne saurait mettre le Pérugin en balance avec le Pinturicchio. Cependant, si, a la comparaison de la vision originale et concentrée du premier, celle iiu second paraît diffuse et superficielle, ce défaut même l'a sauvegardé, pourrait-on affirmer, de la décadence lamentable dont la fin de la carrière de Vannucci a été attristée. On ne doit pas accueillir sans réserves les racontars de Vasari — peu sympathique pour les peintres ombriens — sur le Pérugin, qu'il inculpe d'avarice, de rapacité et, en outre, d'avoir été de « très peu de religion », sa « cervelle de porphyre » n'ayant jamais pu se rendre accessible aux preuves de l'immortalité de l'âme; mais, même sans se laisser influencer par ces propos, l'impression que l'on reçoit, en général, des ouvrages du Pérugin reste hésitante, quant, à la réalité du sentiment religieux qui les a, presque uniformément, inspirées. L'habileté, évidemment, n'est pas exclusive de la sincérité, mais on souhaiterait à celle-ci une expression plus incisive, moins clichée, et, forcément, l'on reste incrédule lorsque l'on entend Rio imputer l'espèce de dissolution finale du génie de Pietro, plutôt au désarroi d'àme qu'aurait occasionné chez lui le supplice
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injuste de Savonarole, qu'au naturel affaiblissement de facultés d'invention, qui, depuis longtemps, avaient renoncé à s'exercer.
Semblable fléchissement ne s'observe point chez le Pinturicchio. Bien au contraire, il s'augmente et se renouvelle, vient avec des imaginations fraîches — le réservoir n'en était-il pas inépuisable ? — à des tâches plus difficiles. C'est un conteur, et qui s'amuse de sa propre verve, d'autant plus abondante que sa « matière » est riche. Les récits illustrés par lui sur les parois de l'appartement Borgia et de la Libreria de Sienne, ne les a-t-il pas transformés en contes où la réalité fait escorte à la légende et la fantaisie à l'histoire?
Certains, qui ravalent notre héros au rang d'un « entrepreneur de peintures », dénoncent, non sans quelque raison, l'étrange inertie de sentiment dont témoignent, sauf rare exception, les nombreuses créatures de l'artiste. Mais ce phénomène n'est pas exceptionnel, ici. L'art du xve siècle est, en général, plus attentif à saisir la réalité qu'à la rendre vivement expressive. Combien, parmi ces artistes, travaillant au milieu des catastrophes, des pestes, des famines, au sein d'une société secouée de soubresauts tragiques, qui aient, comme Y « inquiet et extravagant » Botticelli (les épithètes sont de Yasari), laissé saigner leur sensibilité dans leur œuvre? Ce temps où ils vivaient, le trouble et les remous spirituels et, même, les turpitudes et les cynismes illustres, nous en paraissent, certainement, plus saisissants qu'aux contemporains,
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qu'à ceux, du moins, qui n'avaient pa^s l'àme d'un Dante ou d'un Michel-Ange., ,
Le Pinturiccliio, c'est l'homme des apparences, et qui se réjouit et .se eoniplaît en elles. Son domaine est là. 11 a reçu de la nature les dons propres, non à attendrir, mais à éblouir ; non à faire de son art le véhicule de ses indignations ou de ses souffrances, mais, seulement, le reflet diapré du monde extérieur. Ce reflet, il n'est partout, ni toujours d'un égal attrait. L'entrain trop expéditif de Invocateur a failli, quelquefois? à la sévérité nécessaire de l'art. La collaboration, dans, l'exécution des grands cycles de fresques, d'un nombre considérable de compagnons et d'aides a dû nuire aussi, il faut le constater, à la réalisation parfaite des projets élaborés par le maître. La généralité de ses œuvres de petit format le montrent fidèle à la tradition ombrienne, tandis que ses fresques, nous l'avons dit, témoignent de l'étude fructueuse des décorations florentines. Car, en dépit du silence, des textes, on peut croire, ou, plutôt, on doit croire qu'il connut Florence, les fresques de S. Maria Novella, de S. Marco, du palais Médicis. Le conseil de l'Angelico, de Gozzoli et de tant d'autres^ admirables et subtils, était bon à entendre pour lui. Il est regrettable qu'il lui ait manqué de travailler dans cette cité et d'en subir les salutaires disciplines. Userait entré en défiance de sa facilité en subissant la critique de ces Florentins d'esprit prompt et delangue acérée, qui, peu enclins à se contenter d'ouvrages passables, ne ménageaient le blâme à personne, fût-ce aux artistes les plus réputés : car, constate Vasari,
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« Florence fait de ses artistes comme le temps des choses qu'il a créées, lesquelles faites, il défait et consume peu à peu... ».