A ROME
Sur les murailles et à la voûte de la chapelle Sixtine, l'œuvre des maîtres florentins et ombriens, appelés à Rome, en 1481, par Sixte IV, et celle, exécutée au siècle suivant, par Michel-Ange, semblent confronter deux visions opposées du monde, l'une, toute en charme aisé et souriant ; l'autre, toute en volonté puissante et tendue. La pensée diverse, un peu décousue, qui flâne et qui s'attarde, grisée d'elle-même et de la vie, de Ghirlandaio, de Botticelli, du Pinturicchio, rencontre en ce lieu, comme une dénégation péremptoire, presque comme une réprobation, la pensée du génie sublime et sombre, exprimée par d'extraordinaires figures et qui semble jaillir, avec celles-ci, en raccourcis sculpturaux, en gestes brefs, lumineux et subits comme des éclairs.
L'histoire sacrée détaillée en anecdotes par ses prédécesseurs, lui il l'a frappée en sentences comminatoires. Tellement que l'on s'illusionnerait entendre retentir, à la fois, dans la salle illustre, le verbe haletant et impérieux du Dante ou de Savonarole et la parole vagabonde et joliment imagée de novellieri enjoués. Cependant, l'admiration stu-
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péfiée et silencieuse suscitée en nous par le Buonarroti n'offusque point la séduction exercée par les brillantes figurations des bons peintres du quattrocento. Entre les conceptions encoléréesde celui-là, ceux-ci intercalent leurs belles images pleines de vie heureuse et déployée, récits mis en parallèle symbolique d'épisodes de la vie de Moïse et de celle du Christ, qui retiennent et captivent.
Dans la fraîcheur des paysages illuminés, bornés par la ligne accidentée des montagnes et ennoblis par l'antiquité des édifices, arcs de triomphe, temples octogones, colonnades, portiques ; autour du prophète israélite, du Rédempteur ou des apôtres, mille personnages apparaissent, acteurs ou spectateurs — figures féminines, fines, vibrantes et fières de Sandro ; calmes physionomies viriles de Ghirlandaio; figures énergiques ou effervescentes de Signorelli ou du Pérugin ; mille personnages, dispersés en groupes devant la fontaine auprès de laquelle le jeune Moïse rencontre l'aimable fille de Jethro, rassemblés en troupe d'émigrants ou en foule d'auditeurs, au pied du Sinaï couronné d'orage, sur les rives du Jourdain ou du lac de Tibériade, pour fuir la servitude d'Egypte ou pour écouter Jésus...
La majesté des souvenirs bibliques se marie ici avec la fantaisie délicieuse, les aspects de grâce épanouie et de beauté allègre de la vie, reflétée en des esprits libres et juvéniles. Car ils étaient jeunes tous les membres de cette brigade ardente et laborieuse, les chefs, avec lesquels l'architecte pontifical, Dolci, avait traité : Gosimo Ro-
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selli, Botticelli, Domenico Ghirlandaio, Pietro Vannucci, comme leurs collaborateurs, leurs « familiers », moins âgés d'une dizaine d'années, Piero di Cosimo, Luca Signorelli et notre Bernardino. Ils s'étaient engagés à peindre les sujets choisis, « soigneusement et fidèlement, et du mieux qu'ils pourraient, comme ceux déjà faits par euxmêmes ». Au nombre des ouvrages terminés dont il est ainsi parlé, se trouvaient deux fresques, détruites ensuite pour livrer place au Jugement dernier de Michel-Ange, et exécutées par le Pérugin, avec la probable participation du Pinturicchio. Celui-ci, on est fondé à le croire, travaillait depuis plusieurs années avec le Pérugin, lorsqu'ils vinrent ensemble à Rome. Aucun succès, aucune épreuve ne pouvaient être plus favorables au développement de l'un et de l'autre que le compagnonnage journalier, à la Sixtine, avec leurs confrères florentins ; que la contribution à une grande œuvre commune, dont l'accomplissement simultané emportait, naturellement, une critique et un contrôle mutuels incessants. Ils étaient venus là de leur patrie, avec leur mentalité tout ombrienne, avec le préjugé un peu nonchalant d'un art vite satisfait, en général, de la monotonie exquise de ses expressions suaves, et la transplantation en une atmosphère, moins pure, certes, mais enfiévrante, chargée de ferments d'ambition et de volonté ; le séjour en cette capitale avide d'événements, de jouissances et d'intellectualité, ne pouvaient point ne pas élargir leurs idées et leur vision, aiguillonner en eux le désir de créations imposantes et mémorables.
Jamais, ensuite, le Pérugin ne surpassa lui-môme son ample et magnifique Remise des clefs à Saint Pierre, d'une inspiration si intense dans la noble symétrie de ses personnages et de son décor. Quant au Pinturicchio, ses qualités natives d'illustrateur ingénieux, qui devaient lui valoir une si prompte renommée, commencent à se manifester dans les deux fresques : le Voyage de Moïse en Egypte et le Baptême du Christ, dont la paternité, totale ou partielle, lui est dévolue. On comprendra que nous nous gardions de suivre les savants et méticuleux critiques allemands qui ont indiqué, avec une précision plus étonnante que convaincante, la part du Pérugin et celle du Pinturicchio dans la confection de ces peintures : le maquis des attributions n'est pas moins ardu et embroussaillé que celui de la procédure ! L'entreprise est purement spéculative, d'ailleurs, M. Corrado Ricci le constate en excellents termes dans son importante monographie de notre peintre, étant donné l'effort naturel des coopérateurs pour conserver à leur œuvre un caractère homogène. Et, vraiment, l'allure générale des deux fresques, on ne sait quel flottement difficile à définir dans la conception, semblent dénoncer dans leur élaboration une espèce de compromis inconscient entre les tendances à la concentration et à la solennité du maître et les propensions toutes contraires du disciple. La situation, subordonnée à l'origine, de ce dernier ne tarda point, sans doute, à croître en importance, le Pérugin ayant dû apercevoir bientôt, s'il l'ignorait encore, que son aide était fertile en ressources, en inspirations aimables et pittoresques
Cliché Alioari