PIETA
(Pinacothèque Vannucci, Pérousc.)
PINTUIUCCHIO. /o
héraldique des Borgiaqui profile, au surplus, de tous côtés sa niasse épaisse et son masque têtu.
L'impression d'ensemble de l'Appartement est grande et magnifi jue. Une harmonie émane de toutes ces calmes et somptueuses figurations, de toutes ces fresques d'un coloris tantôt assourdi et soyeux, tantôt vif et aigu, où les dominantes, Tordes reliefs condamnés par l'académiste Yasari, le vert doré des paysages baignés de crépuscule ou d'aurore, les rouges éclatants, les bleus purs, les jaunes stridents des costumes, jettent leurs notes de joie ou de fête. Et certes, elle est, tout entière, issue d'une imagination unique, cette décoration; d'une imagination plus ingénieuse que puissante, mais pleine d'entrain dans l'emploi de ses dons limités, heureuse d'œuvrer et qui savait faire luire dans sonœuvrel'allégressedont elle se sentait animée. Ici, le Pinturicchio fait songer, parfois, à l'aimable Gozzoli. Et, vraiment, à certains ég-ards, il apparaît ainsi qu'un Gozzoli d'une mentalité plus lente et plus rêveuse, trop tenu par sa tradition originelle, trop savant déjà, aussi, peut-être, pour pouvoir égaler le maître florentin dans sa vision mobile, limpide et naïve de la vie. A l'instar de ce dernier, il aime ennoblir ses perspectives de « fabriques », d'édifices aux lignes amples et belles, comme à y faire surgir la majesté rayonnante des architectures antiques. C'est devant un grand portique que l'ange de X Annonciation dessine son geste extatique : dans la Visitation, c'est au seuil d'une construction portée par de luxueux piliers que se rencontrent Elisabeth et Marie. Mais sa pré-
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dilection dans le choix du décor va au paysage, l'élément le plus lumineux de son art : il situe en plein air même les épisodes que la coutume ou la vraisemblance placent en un lieu clos, la Descente du Saint-Esprit^ par exemple, et la comparution de sainte Catherine devant Maxence.
La mise en scène des récits qui ont servi de thème à ces peintures est, en général, ravissante. Une grande simplicité s'y associe à une science délicate, soucieuse avant tout d'harmonie décorative. La pensée de l'artiste se joue, inconsciente et agile, parmi les anachronismes : Toutes les contrées et toutes les époques, la Judée du Christ, la Babylone de Nabuchodonosor, Rome où pâtit Sébastien et le désert où fut tenté Antoine se confondent dans l'uniformité d'une beauté ingénue, faite de fantaisie animée et de réalité regardée. Les suggestions qui émanent de ces œuvres sont complexes; il semble, quelquefois, que celles-ci interprètent, non les fastes de la religion régnante, dans le palais même du chef de cette religion, mais on ne sait quelles fictions théâtrales, représentées sous des traits à la fois réels et chimériques. Comment échapper à cette sensation devant l'histoire de la chaste Suzanne, transformée en une sorte de conte idyllique ? Car c'est en un jardin de féerie arcadienne que la femme de Joachim, à moitié déshabillée, vêtue seulement d'une souple robe bleue, a été surprise parles deux concupiscents vieillards. Derrière sa clôture faite d'une mur rouge et d'une haie de roses et de joncs d'or, dans l'herbe piquée de fleurs, de petits animaux sont épars, biches, lapins, cerf, témoins innocents de la
turpitude des hommes. Et la fontaine dans laquelle la pudique Juive était sur le point de se baigner épanouit ses vasques, surmontées du joli groupe doré de l'enfant au dauphin, comme les corolles superposées d'une grande fleur de métal, d'un bleu ardent relevé d'or... Sainte Catherine, également, qui discourt d'un air subtil et candide au milieu d'une assemblée de personnages de cour, brillants et immobiles, sur une vaste place, non loin d'un imposant arc de triomphe, orné de statues et de bas-reliefs, n'a-t-elle pas un peu la semblance de la Reine de Saba étonnant de sa sagesse le sage Salomon ou, mieux, de quelque princesse des Mille et une nuits, venue des confins fabuleux de l'Orient, à la recherche du prince perspicace qui devinera les énigmes à la solution desquelles l'octroi de sa main et de ses trésors est subordonné ? Cependant, c'est une sainte promise au martyre et qui, héroïquement, défend et exalte sa foi!
Tout le christianisme est dans ces salles, ses fastes sacrés, ses prophètes, ses apôtres, ses saints, ses croyances et ses doctrines théologiques et scolastiques, résumé en images. Et ces images, destinées à prêcher le renoncement, la prière, le sacrifice, semblent, au contraire, dans l'ignorance, si l'on peut dire, de leur but et de cet idéal sévère et triste, chanter la joie puérile de la vie, d'une vie éternellement souriante et matinale... C'est que, chez le Pinturicchio comme chez les autres maîtres du temps, peintres et sculpteurs, l'art est tout joie, enivrement de la terre et des choses... Joie de la beauté plastique ou pittoresque de la
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matière, non pas sensuelle, non pas alourdie dans son expression par l'application de préceptes pédants, comme celle des paganisants du prochain siècle, mais vibrante, légère, spontanée, presque enfantine. Le printemps qui rit dans sa pensée, l'artiste le fait luire partout. Bernardino environne du même paysage enchanté l'étable, hantée par les anges radieux,, où lesbergers et les rois viennent adorer le Dieu nouveau-né; le site où sainte Barbe, échappée miraculeusement de sa tour, fuit la colère de son père idolâtre, et celui où saint Sébastien nu, attaché à une colonne, saigne sous les flèches... Est-ce un supplice ou un jeu ? En vérité, on ne sait. Bien de tragique ; la souffrance du saint et la férocité des bourreaux paraissent également illusoires. Connaissent-ils, ceux-ci qu'ils tuent; celui là, qu'il meurt? Gessveltes jouvenceaux, cambrés sous la cuirasse romaine ou hardiment découplés dans leur costume italien, ce sont les archers mêmes que, jadis, Albert Giraud évoquait en ces beaux vers des Dernières Fêtes :
Les archers, comme lui jeunes et caressants, Ne songent même pas à punir une offense ; Ils sont simples et bons, ce sont les beaux enfants Qui se mêlaient naguère aux jeux de son enfance...
L'aspect du pays est trop délicieux; les arbres balancent leurs branches ou leurs palmes dans une atmosphère trop pure et trop dorée, le soleil met sur les magnifiques pierres du Golisée, dont on aperçoit, au loin, les arcades ruinées, des clartés trop vives et des ombres trop chaudes pour que, en un tel décor, la mort soit autre chose qu'une vaine
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apparence... La mort, d'ailleurs, est exclue de l'Appartement Borgia : le Christ naît et ressuscite sur ces murailles, mais on n'y voit nulle part qu'il fut tourmenté et crucifié. Et la prédilection pour les spectacles de sérénité serait pour surprendre chez des êtres de volonté implacable tels que les Borgia, si l'on ne considérait, qu'avec tout leur temps violent, ils attendaient, précisément, de l'art ce que la réalité ne leur donnait point. La douceur était un idéal, alors, comme la force le deviendra, par la suite, et d'autant plus qu'elle aura décru dans les âmes et dans la vie...
A l'heure du paiement, le trésor pontifical était, sans doute, en pénurie d'arg-ent, car le Pinturicchio se vit assigner, pour vingt-neuf ans, à titre d'honoraires, deux pièces de terre dans le territoire de Pérouse (décembre 1495), mais le cens de trente corbeilles de blé dont cette concession était grevée n'ayant pas tardé à paraître onéreux à l'artiste, la redevance fut ramenée, d'abord, en 1497, pour trois ans ; ensuite, en 1498, pour vingt-neuf ans, à un don annuel de trois livres de cire blanche à la Chambre apostolique de Pérouse, Un des documents qui ont trait à cette emphytéose fait l'éloge de l'art avec lequel le Pinturicchio a peint et décoré « Notre résidence du fort Saint- Ange » ; le Pape s'exprimait de la sorte avant l'explosion delà poudrière, occasionnée parlafoudre, le 29 octobre 1497, qui détruisit une partie du Môle d'Adrien. On peut conclure de ces renseignements que Bernardino travailla au château avant le sinistre etdepuis; il ne reste, d'ailleurs, que des traces des « grotesques » que, selon Vasarï, il y
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exécuta et rien du tout des fresques de la « tour d'en bas », disparue elle-même, où l'on voyait des « histoires du pape Alexandre », ornées de nombre de portraits de «parents et amis dudit pape et, en particulier, de César Borgia, de son frère et de ses sœurs et de beaucoup de virtuosi, de puissants du temps ». Nous n'en saurions pas davantage sur cette œuvre, si un écuyer tranchant allemand, nommé Lorenz Behaim, longtemps au service des Borgia et curieux de souvenirs, n'avait pris le soin de transcrire les légendes des fresques. C'était une sorte d'apothéose d'Alexandre VI : le pape avait eu si grand peur de Charles VIII dans la réalité, qu'il était assez naturel qu'après le. départ du monarque, il se donnât la satisfaction de triompher de lui, en peinture ! Et l'on voyait là le fier conquérant, qui avait subjugué toute la Péninsule, « sans coup férir », agenouillé aux pieds du pontife, servant la messe dite par lui ou, dans une procession, tenant la bride de sa monture î... Le Pinturicchio fut, sans doute, plus ou moins utilisé par les Borgia, jusqu'aux approches de la fin de leur règne; dans une lettre, en date de l'an 1500, César parle de lui comme d'un homme à son service. Mais les grands travaux qu'il avait eu à exécuter étant terminés, il avait pu se consacrer à des ouvrages moins considérables, peindre des tableaux d'autel, s'éloigner de Rome pour se rendre en Ombrie ou ailleurs. En 1497, par exemple, nous le trouvons à Spolète, peignant dans le Dôme, où brillaient déjà les admirables fresques de Filippo Lippi, des figures du Père Éternel, de la Vierge, etc., presque réduites à rien, aujourd'hui.
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