CHAPITRE PREMIER
Si, profitant d’un jour de soleil, on va de Pise à Lucques par les routes sauvages des monts Pisans, et si l’on arrive le soir, sous un ciel de pourpre, au-dessus de la cité, elle apparaît dans sa vallée verdoyante comme une ville de légende, toute rose dans la lumière du crépuscule, couronnée de la riche parure de ses tours et de ses campaniles. Autant Pise contient de tristesse, autant Lucques exhale de joie paisible. Ses remparts du xvii° siècle aux boulevards plantés d'arbres touffus, l’entourent d’une ceinture verte, dont l’automne fait une souple ceinture d’or. Son fleuve, le Serchio, si bouillonnant au temps des crues, mais qui d’habitude serpente doucement dans un large lit de cailloux, baigne les faubourgs sans franchir les murs : il égaye la vallée, semée de villas blanches ou peintes, et de petits villages, si nombreux que la ville semble se prolonger au delà de ses murailles dans une campagne à la fois très peuplée et très rustique.
LUCQUES
Indépendante durant de longs siècles, Lucques a ainsi conservé l’aspect d’un calme royaume du bonheur, — d’un royaume restreint aux dimensions d'un beau parc, sans doute ; mais comment croire que le bonheur terrestre eût pu régner sur une vaste contrée ?
Derrière ce -tableau délicat, le fond du décor déploie une grave magnificence : des collines aux villas claires, entourées de noirs cyprès, s’étagent et ondulent sous un manteau de vignes et d’oliviers ; insensiblement les collines deviennent des montagnes : c’est l’Apennin qui s’élève. De
hauts contreforts bleuissent dans le lointain, et, à l'horizon, vers le nord, deux pointes blanches se détachent sur le ciel : ce sont les plus hautes cimes des monts de Carrare, deux pics de marbre dressés en plein azur ( Plana délia Croce et Plana Sccca ).
Les chemins descendent des monts Pisans par de capricieux lacets, longeant des jardins, des églises, des maisons aux arcades rondes. La vallée qui s’étend sous les regards du voyageur, entre de belles collines boisées, semble faite uniquement pour le repos et le plaisir des yeux. L’horizon des hautes montagnes recule. On traverse une petite plaine où des ruisselets coulent entre des vignes et des champs de maïs, puis un faubourg moderne, fleuri de lauriers roses ; et une porte fortifiée aux profondes voûtes de brique se dresse, entre les fossés plantés d'herbe. Malgré son air défiant, cette poterne et ces remparts construits par la
Remparts de Lucques et porte Saint-Pierre.
république de Lucques, de 1544 à 1650, n’ont pas de souvenirs héroïques à nous raconter. Depuis le xv" siècle, la cité a joui de la liberté et de la paix.
Mais, dès qu'on a franchi son enceinte, on se trouve dans une ville du moyen âge, hérissée de tours sévères qui dominent de massifs palais, dans
Pliol. Alinari.
Le Dôme.
une ville aux rues étroites et sinueuses, propre aux luttes civiles. Que de charmantes églises, pourtant ! que de jardins aperçus derrière de petites cours à arcades ! On traverse aussi des places aérées où circulent de nombreux passants bavards et gesticulants ; des palais de la Renaissance et des architectures baroques ont remplacé çà et là les palais du mo}ren âge, et, malgré leur aspect emphatique, ils n’ont plus rien de militaire. Ce mélange désordonné de styles est d’ailleurs du plus aimable romantisme ; et les montagnes bleues qu'on aperçoit au bout de chaque rue y ajoutent chaque fois une claire note de nature.
io8
LUCQUES
Tous les voyageurs, depuis plus de deux siècles, ont loué l’agrément des remparts de Lucques, « ces fortifications régulières et bien revestues, mais à rez-de-chaussée », — assez analogues à celles de Bruges, — qui. si elles n'ont pas eu à subir de siège, ont protégé la ville d’une modernisation fâcheuse. Ces remparts n’ont pas le pittoresque des murs de Pise ou de Rome, mais de leurs allées aux magnifiques ombrages on jouit d'une double vue sur la campagne et sur la ville, qui permet d’en comprendre le complexe et séduisant caractère. Une lente promenade dans ces allées de platanes devrait commencer et devrait terminer la visite de Lucques. C’est de là qu’on voit le mieux les tours de ses palais et de ses églises, parmi lesquelles se détache la tour de brique du palais Guinigi, qui porte un bouquet de chênes verts à son sommet.
Si d’ailleurs on descend des remparts près de la porte Santa Maria et qu’on passe ce groupe de maisons populaires construites dans les murs d’un amphithéâtre romain dont une place garde encore la forme, on entre dans une rue étroite et tortueuse, toujours animée par une foule affairée : c’est la via Fillungo, qui traverse la ville, abrite de curieuses boutiques, tout en profondeur, pareilles à celles du moyen âge, et concentre l'activité commerciale de cette ruche provinciale. Des palais défiants, de hautes tours aveugles, des églises interrompent çà et là le chapelet des boutiques multicolores. Mais ces vestiges du moyen âge ne troublent pas les bourgeois et les paysans qui vont à leurs affaires : si, depuis des siècles, la vie commerciale de Pise a été tuée, systématiquement, par Livourne, Lucques, au contraire, est toujours demeurée la même, la petite capitale d’une ré gion paisible et fertile, placée en dehors des grandes routes du trafic, mais se suffisant à elle-même, et pleine de vitalité.
Cette amusante via Fillungo communique avec les plus belles places de la ville : la place San Michèle que limitent une église très ancienne, parée d’une riche façade de marbres blancs, noirs et roses, et un palais Renaissance à haute loggia, - — la place Napoléon, plantée de platanes touffus, et dominée par un énorme palais dans le stjde du XVIe siècle, aux grandes cours à galeries ouvertes (aujourd’hui palais provincial), — la place du Dôme, où la vénérable et fameuse église dédiée à saint Martin, est si heureusement encadrée par un palais gothique et par un palais baroque dont la terrasse à balustre porte des orangers et quelques rameaux de vigne.
Ces monuments invitent le promeneur à y entrer : ils sont pleins de chefs-d'œuvre. Si la façade et le narthex du Dôme sont décorés d’émouvantes sculptures du xni° siècle, dans l’intérieur, riche en œuvres de Mat-
teo Civitali, on montre encore un Ghirlandajo aux couleurs fraîches, et le meilleur tableau de Fra Bartolomeo, peint dans une tonalité vaporeuse et chaude ; et surtout, au bout du transept, Ilaria del Caretto, dort paisiblement d’un éternel sommeil, gardée par son petit chien et par des angelots nus. sur la tombe de marbre que lui a sculptée Jacopo délia Quercia. Ajoutez à ces tombeaux et à ces retables, une relique insigne, ce Volt o Santo que les Lucquois ont enfermé — au milieu d’une des
Le Baptistère et le palais Micheletti.
Pliot. Alinari.
nefs — dans une chapelle de marbre rehaussé d’or, œuvre de Civitali : cette relique, c’est un crucifix noir qu'aurait sculpté saint Nicodème. Le 14 septembre, on découvre l’image sacrée, environnée de lampes, d’exvoto, de trésors ; et ce jour-là, c’est la fête populaire de Lucques et de toute sa province.
Le palais provincial contient un musée, qui 11’est pas vaste, mais précieux. San Michèle même, l’église austère aux murs nus et froids possède un délicieux Filippino Lippi. Et si, poursuivant votre promenade, vous entrez au hasard dans ces églises, qui surgissent presque à tous les carrefours de rues, que de beaux souvenirs enrichiront votre
no
LUGQUES
mémoire! Ici, le Saint Romain de Matteo Civitali, mort pensif couché dans son armure, et d’un marbre si blond qu’il semble garder la chaleur de la vie, — àl’autre boutde la ville, la Madone delatonx du mèmemaître, image précise, et touchante en sa réalité terre à terre, de la tendresse
Pliot. Alinari.
Palais Guinigi (fin du xiv° siècle).
maternelle, — sous les nefs antiques de San Frediano, où l’on se retrouve une âme de chrétien primitif, de barbares sculptures romanes, impressionnantes à force d’ètre frustes, et un retable de marbre de Jacopo délia Quercia, tout frémissant de mouvement contenu, — à Santa Maria Nera, une tribune d’orgue dorée et des décorations d’opéra dan:; un vaisseau du xil° siècle dont un bizarre couvent du xvil° enchâsse les vestiges, — et partout des marbres et des tableaux anciens dont on peuplerait un musée,
mais qui prennent plus d’accent encore aux places qu’ils honorent depuis des siècles. C’est le charme de ces très vieilles cités d’Italie, qui comptent plus de vingt-cinq siècles d’histoire : chaque pierre y raconte un épisode du passé, le désordre même des choses a un sens, et les œuvres
Pliot. Alinar
Palais Conîroni.
d’art, dans leur cadre originaire, demeurent imprégnées d’une âme toute vivante, que les salles d’un musée auraient vite glacée.
D’ailleurs, outre ce charme immédiat des principaux monuments de Lucques, de multiples curiosités, plus difficiles à découvrir, mériteraient de retenir longtemps les historiens ou les amis de l’art. Lucques a une histoire particulière, tour à tour brillante, tragique et paisible, depuis les siècles obscurs où elle était une importante cité d’Etrurie : les Romains }r
envoyèrent de bonne heure une colonie (177), mais la ville sut garder son caractère propre. Prospère, riante, bien placée, elle devient à la chute de l'empire capitale de province. A ce titre, elle subit un siège de trois mois, quand Totila défend contre Narsès son précaire royaume. Après Charlemagne, capitale de la Tuscie impériale, qui allait devenir la libre et remuante Toscane, elle abrite la cour des margraves allemands. Béatrix et Mathilde y régnent, pieuses et respectées. Mais déjà Pise veut disputer à Lucques ce titre de capitale, et une suite ininterrompue de luttes commence entre elles, qui remplit leur histoire pendant quatre siècles. Pise devenant la cité impériale par excellence, Lucques se rapproche de Florence et sympathise avec les guelfes. Vers 1196, on la trouve constituée en république municipale, possédant une constitution écrite, mieux équilibrée peut-être que celle de ses rivales. Mais, malgré l’équilibre des partis qui la divisent, ou peut-être à cause même de cet équilibre qui empêche les guelfes de l’emporter définitivement sur les gibelins, ou les partis populaires sur les partis aristocratiques, Lucques apparaît moins forte que Florence, Pise ou Sienne ; de même, — • et malgré ses riches fabriques de soie, — elle est moins commerçante, jouissant d’ailleurs d’une situation à cet égard moins favorable. Pourtant, la première moitié du XIVe siècle voit Lucques reprendre une soudaine importance, qu’elle doit à un étranger : Uguccione délia Faggiuola, issu des montagnes d’Arezzo, chef des gibelins de Toscane au temps de Henri VII, et maître de Pise à la mort de l’empereur ; colosse redoutable par sa force ph}Tsique, mais capitaine aussi prudent qu’adroit, et diplomate retors, il unit Lucques à Pise, en 1314, avec l’aide d’un jeune aventurier lucquois, Castruccio Castracani, de la famille Interminelli. En 1315, il écrase à Montecatini l’armée de la ligue guelfe, et devient menaçant pour Florence. Mais Castruccio se brouille avec lui, se fait élire capitaine général de Lucques (1316), et l’oblige à se retirer en Lombardie. Uguccione avait appauvri Lucques en exilant la population industrieuse, qui fabriquait la soie. Castruccio voulut du moins en faire une cité guerrière et puissante. Bientôt, il domine jusqu’à Pistoja, et menace un moment Prato. Les Florentins envahissent ses domaines, en 1325, mais pour se faire battre à Altopascio. Enfin, Castruccio s’empare de Pise, et Louis de Bavière le nomme duc héréditaire en Toscane (11 novembre 1326). Si une mort prématurée ne l’avait enlevé peu après (1328), il aurait rendu peut-être à sa cité son ancienne prééminence.
Mais, après lui. Lucques retombe à un rang secondaire. Gherardino Spinola, Jean de Bavière, Mastino délia Scala y dominent. Puis, dispu-
tée entre Pise et Florence dont les armées se battent sous ses murs, elle est enfin affranchie de Pise, le 8 avril 1369, par l’empereur Charles IV, qui, dans la charte d’affranchissement, appelle son territoire « le vert et délicieux jardin de l’empire ». La petite république, limitant dorénavant son ambition à garder son indépendance, sut rester libre dans la Toscane conquise par Florence. Elle vécut d’une vie restreinte mais individuelle. Au début du xvp siècle, la pacifique domination de Paolo Guinigi lui
Phot. Alinari.
Palais Mansi. La chambre des Epoux.
donne vingt années de repos fécond. Le séjour de Charles VIII dans ses murs, lors de l’expédition de Naples, est un des grands événements de son histoire. Sans doute, son art, sa vie intellectuelle sont tributaires de Florence, mais sans asservissement complet. La république de Lucques ne périt qu’avec le régime féodal italien, en 1799. Napoléon en fit un duché pour sa sœur Iilisa, souveraine de Piombino. En 1814, le duc de Parme, de la maison de Bourbon, devant céder en viager son ancien État à l’impératrice Marie-Louise, reçut Lucques en échange. Puis en 1847, le duc régnant, rentrant à Parme, la donnait au grand-duc de Toscane. Mais ce n’était là que le prélude d’une unification plus large : le 15 mars
LUCQUES
1860, à la suite de la révolution qui chassa le grand-duc, Lucques avec toute la Toscane s’incorporait au jeune royaume d’Italie.
Cette histoire reste inscrite sur les pierres de la cité, d’ailleurs en traits assez vagues. Des palais dominés par ces tours carrées, dont le type architectural a été créé par les Étrusques, gardent leurs créneaux guelfes et gibelins. San Frediano n’a pas changé d’aspect depuis le jour où Castruccio Castracani y vola un million de florins d'or appartenant au pape. Mais la campagne n’a pl s rien de farouche : une villa de Pauline Bonaparte occupe ce Monte San Quirico où les Pisans battirent, en 1342, le duc d’Athènes et les Florentins. Les palais du XVIe et du XVIIe siècles, avec leurs petits jardins de cyprès et de lauriers roses, sont faits pour une vie luxueuse et pacifique. La statue de Marie-Louise de Bourbon orne toujours la place Napoléon : et les Lucquois, réconciliant ainsi des époques hostiles, montrent un sens historique que des cités plus vastes leur pourraient envier. Leur ville n’est-elle pas faite du reste pour la paix et la contemplation? C’est du moins l’impression qu’elle laisse à beaucoup de ceux qui ont erré dans ses rues et sur ses remparts, et goûté dans ce pittoresque dédale et devant ce paysage si divers, que baigne une lumière cristalline, des plaisirs où participent les yeux et l’intelligence.
Phot. Alinari.
Biduino. — Architrave d'un portail de l’église Saint-Sauveur.