O SUPERI, VI VOS FUNDITE IN ORA SONOS
Dans toute cette œuvre sont répandus une infinité de portraits, d’après des personnages réels ; on ne possède pas les noms de tous ; je ne nommerai donc que ceux d'une véritable importance que j'y ai reconnus, et ceux dont j’ai quelque souvenir. Ainsi, dans la scène où la reine de Saba va rendre visite à Salomon, sont portraicturés Marsile Ficin au milieu de plusieurs prélats, Argyropoulos, le grand savant grec, et Platina... et Benozzo lui-même, à cheval, sous l’apparence d’un petit vieillard rasé, portant un bonnet noir où est fixé par devant un papier blanc, peut-être pour signaler le peintre, ou parce qu’il avait eu l’intention d’y écrire son nom. »
i. Ces premières scènes ne sont pas de Benozzo, mais, comme nous l’avons dit, de Piero di Puccio.
•2. Cette assertion de Vasari est fausse : Bernardo et Giovanni Gozzoli, frère de Benozzo, l'aidèrent dans son travail; on a aussi, parmi ses aides, cité sans preuves Zanobi Macchiavelli, médiocre élève de fra Filippo Lippi, et dont le Musée civique possède une sacra convcrsa\ione d’un sentiment agréable.
L’ART DE LA RENAISSANCE
Vasari a oublié, dans sa description, qu’aux scènes de l’Ancien Testament, Benozzo Gozzoli avait ajouté — au-dessus de l’arcature précédant la chapelle Ammanati — deux scènes du Nouveau, et de celles qui pouvaient le mieux séduire son tendre génie : d’abord une Annonciation où la Vierge agenouillée, en robe rose pâle, et l’Archange si blond, au vêtement vert et aux ailes violettes, respirent la ferveur la plus ingénue, — avec, au fond, un divin paysage entrevu à travers des fenêtres ogivales, — puis une Adoration des Mages L, où reste visible, en dépit du mauvais état de la fresque, le souvenir de celle de Gentile da Fabriano.
Des figures d’anges florentins, élégants et fiers, achèvent cette partie du décor , qui , bien que moins importante que l'autre, ne lui est pas
1. Le trône archiépiscopal de la grande nef du Dôme est orné d’une imitation de cette fresque en marqueterie, œuvre curieuse du début du xvi° siècle.
Benozzo Gozzoli. — La Tour de Babel. (Camposanto. Galerie septentrionale.)
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inférieure en mérite. Plus loin, sur le mur de la chapelle Aulla, le maître a peint encore sous un Couronnement de la Vierge de Piero di Puccio, un noble groupe d’ Apôtres agenouillés.
'g L’œuvre de Benozzo commence avec les Vendanges de Noé, l’une des créations les plus justement célèbres de la Renaissance. Avec beaucoup de naïvetés savoureuses, qui sont encore d’un primitif, c’est là un tableau de la vie réelle : des vendanges en Toscane présidées par un patriarche à barbe blanche et touffue, solennel, tendre et bénissant. Ce patriarche possède une élégante villa à pilastres, décorée de marbres multicolores , et où des paons promènent leur superbe sur les corniches et les terrasses ; devant ce palais médicéen, voici la treille, le pergolato que possède toute maison de la campagne toscane, et à travers lequel nous regardons un paysage lumineux et doux, fermé par une colline^et semé de villages blancs, de châteaux et de beaux arbres. Les élégants vendangeurs qui dépouillent la treille ont été trop souvent décrits pour que nous en reparlions; et pourtant, comment ne pas s’attarder encore devant ces souples images, dont les vêtements aux couleurs passées gardent des reflets mauves et roses d’une harmonie où le temps a collaboré mais qui suscite en nous un indéfinissable et si rare plaisir? I J Ivresse de Noé, représentée dans le même tableau, à droite, n’est pas moins fameuse, et le temps, — s’il a plus qu'à demi effacé l’image
Pliot. Alinari.
Benozzo Gozzoli. — Les trois Anges apparaissant à Abraham. (Corridor septentrional du Camposanto.)
L’ART DE LA RENAISSANCE
cle cette hypocrite et charmante vcrgognosa , qui met sa main devant ses veux pour ne pas voir le scandale, et qui pourtant a la faiblesse très féminine d’écarter ses doigts pour satisfaire sa curiosité, — le temps n'a fait qu’accroître la popularité de cette ingénieuse trouvaille du peintre : c’est de la psvchologie très humaine, c’est une note de comédie qui égaye ici l’histoire sacrée.
Pliot. Al mari.
Benozzo Gozzoli. ■ — - L’Adoration des Mages. Fresque. (Camposanto. Corridor septentrional.
La Malédiction de Chain suit l’épisode de Y Ivresse. La tragédie se passe sous une loggia qu’on croirait décorée par Desiderio da Settignano : Cham n’a pas l’air d’un grand coupable, et nous ne ressentons pas de terreurs bibliques. Au-dessus de la loggia, près d’un paon qui fait la roue, deux jeunes filles, l’une en robe rose, l’autre en robe bleu foncé, regardent les jardins de Noé, où la vie patriarcale semble pacifique et heureuse. Délicieux tableau, qui trahit savoureusement le sujet ! Benozzo se soucie fort peu de la Genèse. C’est une âme d’enfant, qui ne s’en-
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combre pas de graves symboles, ni de philosophie de l’histoire : l’histoire sainte n’est pour lui qu’un prétexte à grandes enluminures et à images joyeuses. Devant un si aimable pittoresque et tant de radieuse poésie.
qui le lui reprocherait?
La Tour de Babel offre à peine moins de séductions. Le paysage, avec sa très curieuse Babylone , conserve la pureté du paysage toscan. Les maçons travaillent avec des gestes d’un joli maniérisme, et l’assistance — pleine de ces portraits que signalait Vasari — forme un grave défilé de Florentins soucieux de jouer un rôle.
Plus on avance, ensuite, vers l’est, plus les tableaux sont endommagés par le temps. L Histoire d’ Abraham, où de grands vides coupent de magnifiques épisodes, mais où, du moins, on distingue encore nettement ces trois admirables anges qui apparais- Domenico Ghirlandajo. — Saint Sébastien et saint Roch. sent au patriarche, après (Musée civique.) l’exil d’Agar, demeure
plus visible que l'Histoire de Jacob , dont un morceau a été restauré en 1901 assez adroitement. Des tableaux consacrés à Moïse, Josué, Saül, David et Salomon, il ne reste plus que quelques traces : des dessins du xvii0 siècle, qu’on verra au Musée civique, nous donnent une idée de cette Rencontre de Salomon et de la reine de Sa b a tant vantée par Vasari, et accroissent nos regrets de ne discerner que l’ombre insaisissable du chef-d’œuvre. Benozzo y poursuivait son œuvre dans le même esprit allègre et charmant, vite oublieux
L’ART DE LA RENAISSANCE
des sujets sacrés qu’on lui proposait, et traduisant, avec une limpide harmonie de dessin et de couleur, le spectacle du monde, tel qu’il lui apparaissait, parmi les horizons de Toscane. Il ne portait pas en lui un cœur tragique, et son lyrisme n’était qu’une effusion de son âme heureuse : au
Pliot. Alinari.
Andrea del Sarto — Sainte Agnès. (Cathédrale.)
milieu de Pise déchue, morne cimetière de sa liberté passée, entre les murs silencieux qui enfermaient ce champ des morts et où Francesco di Traino avait fait hurler la déesse à la faux, il n'a vu que la riante idylle de la jeunesse, qui, en dépit de l'âge, ne cessait de chanter en lui.
Durant son long séjour à Pise, Benozzo travailla à d’autres peintures que M. Supino a étudiées avec minutie, et aussi avec indulgence : sauf, en effet, le Triomphe de saint Thomas d' Aquin imité sur un ton moins
PISE
grave du tableau de Francesco di Traino à Santa Caterina, et qui du Dôme passa à Paris et au Louvre, sous Napoléon, celles de ces œuvres que le temps a respectées n’égalent point les rayonnantes fantaisies dont nous venons de jouir. Tout porte à croire que ce sont des tableaux d’atelier ou des entreprises secondaires rapidement exécutées en collaboration avec ses frères et peut-être Zanobi Macchiavelli. Troix tableaux, au Musée civique, portent le nom de Benozzo : une Vierge entre des saints, assez médiocre, la jolie Madone au vase de roses d’un poétique sentiment mais d’une exécution faible, enfin la curieuse Sainte Anne avec des donatrices minuscules, d’un dessin plus original que les figures de la Vierge, de sa mère et de l’enfant Jésus. Ce dernier tableau provient, croit-on, du couvent de S. Domenico, transformé en 1 86 1 en Hospice de mendicité, et où l’on voit encore une Crucifixion de Benozzo, œuvre assez pâle qui rappelle de loin la Crucifixion de l’Angelico, son maître, au couvent de San Marco. L’église voisine de l’hospice conserve un autre ouvragée d'atelier, où l’influence de Benozzo demeure sensible, mais indigne de sa main : un Christ en croix entouré des quarante Martyrs.
Selon Vasari, Benozzo Gozzoli mourut à Pise, où, en 1473, il s’était acheté une maison. D’autre part, les documents nous apprennent qu’il resta en relations avec la cité au moins jusqu'au 29 avril 1495 (c’est-àdire 1494), date où le camerlingue de la commune lui paya divers menus travaux. Mais en 1497 il se trouvait à Florence, et c’est là probablement qu'il mourut, en 1498.
Un événement considérable avait éloigné de Pise le vieux peintre1 :
1. Le même événement interrompit les travaux que. le sculpteur lucquois, Matteo Civitali, commençait dans la cathédrale. Deux anges de marbre, portant des candélabres, figures un peu lourdes, mais élégamment cambrées, que l’on voit dans le chœur, tout au fond, seraient, selon M. Bellini Pietri, des restes de ces travaux.
L’ART DK LA RENAISSANCE
le 8 novembre 1494, Charles VIII, descendu en Italie où Savonarole l’attendait comme le justicier de Dieu, franchissait en maître les portes de la ville. Depuis que Laurent le Magnifique avait rendu à Pise quelque vitalité, d’anciennes familles gibelines y avaient dû rentrer, réveillant le patriotisme local, jaloux et vindicatif. C'est un de ces citoyens attachés au passé, Simone Orlandi, qui obtint de Charles l’affranchissement de sa patrie. Tous les administrateurs et tous les soldats florentins furent chassés en hâte. Pise se proclama libre sous la protection du roi de France, et Benozzo fut contraint, évidemment, de regagner Florence, lui aussi.
Mais Pise ne jouit pas longtemps de sa liberté, et, si Florence ne reprit définitivement sa conquête qu’en juin 1509, ces quatorze années d'indépendance ne furent pour les Pisans que des années d’épreuves et de luttes. A peine Charles VIII avait-il atteint Naples, que les mercenaires florentins se jetaient sur le territoire pisan. Quand le roi repassa par la ville, un groupe de belles suppliantes fut envoyé au-devant de lui
pour implorer sa protection contre Florence. Pise aurait été tout de même rendue à ceux qui l’avaient achetée et asservie, si son gouverneur français, Robert de Balsac d’Entragues, amoureux de la fille de Luca Lante, n’avait décidé de la défendre ; en 1496, évacuant la cité, il la laissa indépendante.
Jusqu’en 1504. les attaques intermittentes des Florentins restèrent sans énergie. Mais, en 1504, dans le temps où la Seigneurie commandait à Michel- Ange la fresque de la Guerre de Pise dont il n’exécuta
G. Ant. Sogliani.
Pliot. Aiinari.
Madone. (Cathédrale.)
PISE
jamais que le carton), les hostilités furent reprises avec une singulière vig-ueur. Pressés de près, les Pisans se défendirent avec désespoir. Vainqueurs en 1505* il semblèrent un moment décourager leurs ennemis. Mais ceux-ci, plus habiles dans les négociations que dans la guerre.
réussirent à isoler Pise de tous les secours que leurs ennemis voulaient y envoyer.
Alors, un rigoureux blocus, par mer et par terre, réduisit les Pisans aux horreurs de la famine.
Ce fut la plèbe pa)Tsanne enfermée dans la ville qui contraignit ses chefs plus héroïques à capituler. Du moins, les conditions consenties par les vainqueurs furent honorables; cette modération, signe de mœurs plus humaines, étonna d’ailleurs, et Guichardin s’est fait l’écho de cet étonnement : « L’accord fut conclu à conditions très favorables pour les Pisans, dit-il.
— amnistie de tous crimes publics ou privés, et, en outre. beaucoup d’autres exemptions, notamment la dispense de restituer aux Florentins les biens mobiliers pris au mo-
Phot. Alinari.
Sodoma. — « Sacra conversazione ». (Musée civique.
ment de la révolte
si grand
était le désir qui possédait les Florentins de s’emparer à nouveau de la ville!... En sorte que, malgré la certitude où l’on était qu’à très brève échéance les Pisans eussent été contraints de céder à la famine, les Florentins préférèrent s’assurer d’eux à des conditions imméritées ( inique ), plutôt que remettre encore quelque part de leur certitude aux fluctuations de la Fortune pour obtenir une reddition sans condition... Et dans cet accord, est digne de mémoire la bonne foi des Florentins, lesquels, encore que tout imprégnés
d’une haine si violente, et exacerbés par tant d’offenses, ne furent pas moins fidèles à tenir toutes leurs promesses, qu'ils n’avaient été cléments et faciles à les faire. »
Cette capitulation, où sombra définitivement l’indépendance de Pise, montre l'avènement de nouvelles nécessités historiques : les états ont définitivement remplacé les communes, et les vaincus eux-mêmes vont s’incorporer à cette Toscane grandie, avec plus de docilité qu’en 1406. Avec la restauration des Médicis, du reste, Pise retrouve la faveur de ces maîtres volontiers magnifiques, et qui, à partir du xvn° siècle,
Pliot. A lin ii ri.
P. Fancelli et Stagio Stagi. — Chapiteau. (Chœur de la cathédrale.)
deviennent d’intelligents souverains modernes : c’est avec justice que leur image se dresse sur les places de la cité.
Toutefois, Pise ne devait pas redevenir un foyer d’art actif, ni vivant. De l’achèvement des fresques de Benozzo jusqu’à 1509, aucune œuvre ne naît dans ses murs. Sa précaire indépendance ne pouvait ranimer l’art, parmi tant d’épreuves et d’alarmes. Au contraire, la conquête florentine rendit à la cité sinon des artistes, du moins le souci et le loisir de parer les églises de quelques ornements; seulement, ce sont les Florentins qui se chargent de décorer leur conquête : c’est ainsi que l’on voit à Santa Caterina ou que, plutôt, l’on entrevoit sous la couche de fumée dont le temps l'a revêtue, une Madone d’Albertinelli qui porte la date de 1511. Mais le premier artiste qui vint lui-même dans la ville conquise, n’y vint pas pour
PISE
l’orner : en 1512, Giuliano da San Gallo est envoyé à Pise pour y rebâtir la citadelle florentine détruite par les rebelles ; de ce monument robuste et sans beauté, il ne reste que ces souterrains, ces murs, ces bastions, transformés, en 1781, en galeries et en terrasses, autour d’un jardin humide que domine un magnifique platane centenaire, et formant les bizarres dépendances de l’ancien palais Scotto-Corsini. Ces débris donnent du pittoresque à cet étrange quartier du sud-est, où, dans une rue déserte, une maison garde la gloire usurpée d'avoir vu naître Galilée. D’ailleurs, le patriotisme pisan s’évanouit vite, et, au XVIIIe siècle, la forteresse devenue inutile tombait d’elle-même en ruines, quand elle fut vendue à des particuliers.
Les Florentins ne se contentèrent pas d’élever une citadelle menaçante. La cathédrale fut bientôt embellie, avec leur gré : en 1516, on restaure une mosaïque du transept; en 1518, Girolamo Rossimino érige, non loin de la porte sud-est. ce bénitier de marbre que couronne une Vierge un peu mièvre. Puis, de 1524 à 1534, Pandolfo Fancelli et surtout Stagio Stagi décorent dans un goût riche et délicat plusieurs autels des transepts et des nefs mineures. Ce Stagio Stagi, originaire de Pietrasanta. la ville du marbre, voisine de Carrare, est un sculpteur digne d’attention : s’il répète sans originalité les motifs ornementaux des marbriers lombards ou florentins du quattrocento, il le fait avec une virtuosité, un esprit et une grâce qui dénotent en lui autant de goût que d’adresse.
Mais l’œuvre de ce temps qui, à Pise, séduit le plus les voyageurs, c’est un polyptyque peint vers 1524 par Andrea del Sarto, et qui orna un siècle l’église Sainte-Agnès, détruite vers 1618. Les panneaux en ont été démembrés, et ornent un pilier et une paroi du chœur, dans la cathédrale. Ces figures de saintes agenouillées, « sainte Catherine martyre, sainte Agnès et sainte Marguerite, dit Vasari, sont bien faites chacune pour émerveiller qui les regarde, et sont tenues pour les plus élégantes et les plus belles de toutes les figures de femmes qu’Andrea peignit jamais. » Il y a en effet de la suavité sans fadeur dans ces peintures, dépourvues de sentiment religieux, mais d’un savant dessin, d’une chaude couleur, d’un profond clair-obscur : sainte Marguerite, si blonde, drape sur sa robe rose un ample manteau vert à magnifiques reflets rougeâtres, sainte Catherine a revêtu pour son supplice une robe d’un vermillon éclatant ; sainte Agnès, il est vrai, quoiqu’elle donne à son charmant visage l’apparence de l’extase, ne réussit pas à nous émouvoir ; mais quel doux paysage de Toscane apparaît derrière elle, avec cette ville ceinte de remparts tourelés, sur une colline onduleuse, que baigne une vaporeuse lumière!
l’art de la renaissance
Il y a aussi dans la cathédrale une Madone d'Andrea del Sarto, entourée de saints, mais ce tableau d’atelier, terminé par Sogliani, est loin de valoir la sainte Agnès. Giovanantonio Sogliani, a laissé d’autres traces de son talent à Pise : Vasari raconte comment il fut appelé de Florence pour achever les peintures commencées en 1527 par Pierino del Vaga1 ; de ces travaux importants (1528-1532), il faut au moins citer la jolie Madone au vêtement vert, d’un maniérisme qui n'est pas sans charme, suspendue à l’un des piliers de la coupole : dans le clair-obscur de cette œuvre, d'ailleurs noircie par le temps, on trouve trace de l’enseignement que fra Bartolomeo, après son séjour à Venise, avait donné à Sogliani.
Parmi les autres peintres du XVIe siècle qui travaillèrent à Pise, il suffit de citer le Sodoma : mais ses peintures du chœur de la cathédrale, même son célèbre Sacrifice d’ Abraham (1542), ou sa Madone du Musée, d’une expression tendre, très léonardesque , sont en somme des œuvres secondaires, et gâtées par le maniérisme.
Pendant le déclin du XVIe siècle, le Dôme s’enrichit
d'autres œuvres, d’un art savant plus qu'original, sans doute, mais singulièrement brillantes et décoratives : notamment la colonne au chapiteau de marbre, richement et spirituellement sculpté par Pandolfo Fancelli et Stagio Stagi, et le délicieux Ange de bronze qui la surmonte, œuvre d’un Florentin, Stoldo Lorenzi de Settignano (1583). A la même famille, féconde en bons artistes, appartenait, semble-t-il, ce Battista di Domenico Lorenzi qui donna le modèle de la grande lampe de la nef, soutenue par quatre enfants nus, imités de l'antique : fondue en 1587 par un bronzier pisan,
Pliot. Alinari.
Lampe dite de Galilée. (Nef majeure de la cathédrale).
1. Aux murs du transept méridional subsistent quelques fragments de fresques de Pierino, notamment des groupes d'enfants nus d’une élégance très rapliaëlesque.
nommé Vincenzo Possanti, elle est devenue célèbre sous le nom de lampe de Galilée : c’est en étudiant ses oscillations, que Galilée aurait découvert, dit la légende, la loi du pendule. Amusante mais trompeuse légende, puisque la lampe ne fut fondue que six années après la découverte de Galilée. . .
Jean Bologne a travaillé à Pise, et la cathédrale possède trois œuvres de lui : les deux statuettes du Christ et de saint Jean-Baptiste, qui sur-
San Stefano dei Cavalieri. Nef majeure.
Phot. Alinari.
montent les deux bénitiers de la nef, bronzes maniérés, d'une fonte admirable, et le Crucifix de bronze du maître autel. Le monument de marbre érigé sur le bord de l’Arno en l’honneur du grand-duc Ferdinand Ier, œuvre de Pierre Francheville (1594), a été sculpté par l’artiste de Cambrai d’après un modèle de Jean Bologne ex archet ipo Joan. Bonon. Belg ., dit l’inscription.
Un terrible incendie menaça, en 1596, de détruire toute la cathédrale. 11 nécessita une restauration considérable, et notamment la réfection du plafond de la nef majeure qui n’est pas voûtée : le riche plafond à caissons exécuté par les Atticciati, rappelle ceux de Sainte-Marie-Majeure et
d’Ara Cœli, à Rome, et cette œuvre de la Renaissance finissante s’harmonise heureusement avec la noble architecture romane. Les autres restaurations et décorations, poursuivies pendant le xvi° siècle, n’ont pas nui non plus à cette belle unité lumineuse du Dôme.
Mais la plus caractéristique image de cette époque où les Médicis enrichirent Pise des créations de la Renaissance déclinante, ce n’est pas au Dôme qu’on la voit : c’est à San Stefano dei Cavalieri, l'église construite par Vasari pour les chevaliers de saint Étienne; cet ordre religieux et militaire avait été fondé en 1561 par Cosme de Médicis, sur le modèle de
Phot. Alinari.
Vasari. — Ancien palais des chevaliers de Saint-Etienne.
l’ordre de Malte, afin de purger la mer Tyrrhénienne des pirates barbaresques : en 1562, fut aménagé pour eux le grand palais peint de grisailles et décoré de bustes (PalafâO délia Carovana ) qui domine la place irrégulière, si tranquille aujourd’hui, où Pierre Francheville érigea en 1596 la statue de marbre de Cosme 1er. Au bout de cet ancien forum de la cité, se dressait, avant le XVIIe siècle, la Tour de la faim où Ugolin dévora ses enfants : sur l’emplacement de cette prison tragique, les chevaliers de saint Étienne bâtirent, au-dessus d’un haut passage voûté, un autre palais pittoresque, où l’on remarque un vaste cadran d'horloge, et où se devinent des débris de fresques rouges. Vasari avait donné des plans ou des dessins pour ces divers édifices des Stéphanites, mais il ne vit achevé que le palais de la Caravane . L’église, d’un style froid, non sans grandeur, n’est en somme qu'une énorme salle rectangulaire avec
PISE
une abside étroite, et mal éclairée par des fenêtres à frontons de marbre. Aujourd’hui, de grands couloirs latéraux, reliés à l’église par des portes à frontons, servent de nefs mineures. A la sévère froideur de ce vaisseau, d’opulentes décorations ajoutent des notes isolées auxquelles le contraste des murs nus prête un accent plus vif : ce sont l'immense plafond à
caissons rehaussés d’or, où s’incrustent des tableaux de Ligozzi, de Cigoli et de Cristoforo Allori, l’autel baroque de G. B. Foggini (1700), les trophées multicolores qu’y ont laissés les Stéphanites, débris sculptés de galères turques et drapeaux pris à Lépante ou dans leurs courses aventureuses sur les mers du Levant, soies bariolées et brodées dont les couleurs passées accrochent les rayons de soleil. Au mur de g'auche une Vierge du Pisan Aurelio Lomi (1556- 1622), et de médiocres tableaux du Bronzino et de Vasari qu’on voit dans les nefs latérales, émeuvent moins l’esprit que phot. Aünari. ces vieilles étoffes pou- Le Palais « alla giornata ». dreuses, ou que ces divi-
nités de la mer qui ont orné, il y a plusieurs siècles, les galères ottomanes ou barbaresques prises de haute lutte par les chevaliers.
Au temps des grands-ducs, la Toscane prit le goût d’une architecture où le faste espagnol se mêle au goût classique de la Renaissance. Pise, où les Médicis séjournaient souvent, s’entourant d’une aristocratie riche, vit, du XVIe au début du XIXe siècle, se dresser des palais classiques aux étages démesurés. Dans le palais des ducs, aujourd’hui palais royal,
loi
grande construction de style pauvre commencée en 1550 sur des plans de Baccio Bandinelli, ce goût espagnol ne se déploie pas encore, et la jolie cour à arcades du palais archiépiscopal, datant de la même époque, demeure, elle aussi, d'un charme très italien. Mais que de magnificence voulue dans le palais dit alla giornata à cause de l'énigmatique devise inscrite sur son portail, dans le palais Roncioni, dans le palais Toscanelli dont l'harmonie grandiose dut séduire B}7ron, qui en fut l’hôte ;
Pliot. Alinari.
Cloître de la Chartreuse de Pise. (Calci.)
dans la loggia dei Banchi (1605) dont les puissantes colonnes portent le palais des archives, isolé ainsi à plus de trente pieds du sol, et dans le Casino dei Nobili (début du xviii0 siècle) qui s’élève en face, de l’autre côté du pont ! Si l’on n’y sent point les recherches tourmentées du style baroque, il pénétra pourtant lui aussi dans Pise : quoi de plus baroque , en effet, que l’entrée du jardin botanique, avec ce décor de petites pierres grises et blanches incrustées dans une muraille nue, qu’on aperçoit parmi des arbres exotiques dont l’été fait s’exhaler tant de parfums, — ou encore que les fresques pompeuses de Francesco et Giuseppe Melani, ces derniers peintres pisans, qui, auxvill6 siècle, orné-
PISE
rent de mythologies les murailles des palais pisans, et, à la voûte de l’église San Matteo, figurèrent avec tant de verve une éblouissante colonnade communiquant avec le ciel même, paradis d’opéra où saint Mathieu pénètre au milieu d’un cortège de saints, d’anges et d’amours, dépouillés de toute simplicité évangélique?
Dans la ville aujourd’hui dormante et provinciale, ces palais et ces fresques qui s’efforcent à paraître grandioses étonnent le regard et la
Fhot. Alinari.
Chartreuse de Pise. Façade principale. (Calci.)
pensée : il y a plus de mesure dans l’art que créa Pise au temps où elle dominait jusqu’en Orient, que dans celui qu’y importèrent les derniers Florentins pour le plaisir des Médicis. Et toutefois cet art de décadence a créé une œuvre singulière, plus qu’une œuvre même, un véritable monde et dont l’attrait égale la grandeur ; c’est l’immense et opulente Chartreuse de Pise, aujourd’hui déserte, dont le labyrinthe de marbre s’étend au pied du mont rocheux de la Verruca, dans un paysage sévère et magnifique.
Il faut, pour l’atteindre, franchir la plaine où jadis de grands marais isolaient la cité dans un cercle de miasmes, et dont il ne reste que de
L’ART DK LA RENAISSANCE
lot
minces canaux, sillonnés d'épaisses gondoles noires. La Verruca, à l est du massif des monts Pisans, avance dans cette plaine son lourd promontoire de pierre grise, et un éperon que couronne la tour ruinée de Crespignano. Dans le repli où la montagne se relie au massif, s’égrènent les maisons du village de Calci, dont une église du XIIe siècle raconte la noblesse ; en dehors du village, deux couvents voisinent, un pauvre couvent de Franciscains, dont le jardin rustique est environné de cyprès,
et cette Chartreuse démesurée que les grandsducs de Toscane ont enrichie comme un palais profane.
C’est une surprise qu’elle offre tout d’abord au voyageur : il entre dans une cour rectangulaire, de près de deux cents mètres de long, entourée de bâtiments réguliers, et dominée par la haute façade blanche de l’église où mènent des escaliers à balustres ; seul, un des côtés communique, par des portes à rocailles, • avec la sauvage campagne; mais les monts dominent toute cette architecture colossale et baroque. Il n'y a rien là de l’ancien art religieux des Pisans ; l’église, transformée au xvill0 siècle (1718- 1772 j par Carlo Zola puis Niccolô Stassi, est un luxueux édifice de marbre, avec d’immenses groupes gesticulants sur le fronton de sa façade ; une suite de chapelles riches et sans goût, avec de mauvaises fresques, les vastes appartements, superbes et maintenant à l’abandon, des grands-ducs et de leur cour, des galeries sans fin que prolongent des perspectives peintes en trompe-l’œil, des escaliers de marbre, des cours, des loggië, des terrasses, tout ce qui fait le charme bizarre et léger des palais italiens de la décadence se retrouve là dans des proportions inusitées. Un assez bon Saint Bruno de Francesco Vanni et, dans le réfectoire, une Cène de Bernardino Poccetti, ou Y Ange demarbre, frisé, souriant, efféminé
Phot. de l'auteur.
Cloître et fontaine de la Chartreuse de Pise. (Calci.)
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d’Andrea Vaccà (1711) et les bronzes du tabernacle, par Giambattista Carrara, élève de Jean Bologne, dans le chœur de l’église, ne rehaussent que faiblement la valeur esthétique de cet extraordinaire dédale. Et pourtant, il y a deux chefs-d'œuvre d’architecture dans ce monastère trop fastueux : ce sont les deux cloîtres — dont l’un, étroit et dominé par les murs du couvent, possède de jolies galeries et un puits de la Renaissance ; et dont l’autre, très vaste, et tout entouré de l’horizon des montagnes, a été construit de 1636 à 1651 par le Père Bianchi, dans un style qui rappelle celui du xvi° siècle ; on pense, sous ces galeries blanches et près de cette cour verte, qui enferme un cimetière et une haute fontaine baroque, aux cloîtres des chartreuses de Florence (à Ema) et de Rome (Thermes de Dioclétien). Dans les cellules qui communiquent avec le cloître, on retrouve des morceaux de la fin du xv° siècle, notamment ces légères loggie qui regardent le jardin minuscule du chartreux ; et leurs sobres lignes prennent plus de sens encore, au cœur de cet énorme édifice d’un âge de décadence. Etrange assemblage de tous les disparates, et où frappe le contraste entre la vie austère de ces moines et le luxe mondain qu’ils déployaient autour de leur Dieu et de leurs saints. Comme l’esprit, dans ces chapelles aux marbres multicolores, se sent loin du sentiment religieux qui le pénètre à San Piero a Grado, par exemple, ou dans le Camposanto, devant les fresques tragiques ! Et pourtant, dans le cloître blanc, au murmure de la fontaine ruisselante, lorsqu’on regarde sur les flancs des montagnes les maisons rustiques briller au soleil du soir, que de spiritualité subsiste dans le sentiment délicieusement mélancolique qui se répand dans l’âme ! La nature, le passé, la splendeur disproportionnée de cet édifice, jadis peuplé, aujourd’hui désert, contribuent à nous émouvoir. L’esprit, dans cette disposition heureuse et grave, goûtera le charme du retour vers Pise : tout au long du chemin, dans la grande plaine nue, le Baptistère, le Dôme et la tour penchée restent visibles, et leurs cimes semblent presque bleues dans le fin brouillard. Entre ces monuments insignes et cette chartreuse trop riche, quel espace ont mis les siècles, et quel contraste aussi ! Et tout cela, cependant, a surgi et demeure pour célébrer le même Dieu, la même pensée religieuse, aux aspects divers mais au fond unique, et, en somme, pour parler aux vivants, avec toutes les ressources du génie humain, de l’idée qui domine toute leur vie à la fois fragile et féconde, et qui est le grand mystère de la mort.
LUCQUES