CHAPITRE II
ORIGINES DE PISE — MONUMENTS DU MOYEN AGE
Les auteurs anciens parlent des lointaines origines de Lise avec assez d’imprécision et de variantes, pour que nous soyons autorisés à conclure qu’on ig'nore tout de sa naissance. Strabon en attribue la fondation à des habitants de P/sa en Elide, conduits par Nestor : ce n’est là qu’un rapprochement étymologique. Le nom de la cité vient-il, comme on l’a dit, du vieux mot homérique, O. -Gîa, qui désigne des prairies imbibées d’eau ? ce n’est pas invraisemblable. N’en retenons qu’une chose : à savoir que cette bourgade maritime, commandant le confluent et l’estuaire de deux fleuves, est très probablement d’origine grecque.
Cette situation aurait dû favoriser de bonne heure le développement de la colonie : mais, sans doute, un paludisme, qui depuis a disparu, écarta les immigrants. Aujourd’hui, les alluvions de l’Arno ont transformé lentement ce rivage. Le Serchio, Y A user des Latins, rejoignait
PISE
l’Arno à Pise, et ils se perdaient ensemble dans la Méditerranée à vingt stades (3 kil. 700) des murs de la ville. Mais les sables de l’Arno comblèrent cet estuaire marécageux et peu à peu les deux fleuves se divisèrent : depuis quelques siècles, le Serchio se jette directement dans la mer, trois lieues plus au nord.
Au temps d’Auguste, Strabon parle de Pise comme d’une petite ville ayant sensiblement perdu de son importance, malgré l’activité de ses chantiers de navires et des carrières de marbre qu’elle exploitait. Infestée par les pirateries des Ligures, elle s’était donnée à Rome vers 190 avant J.-C. : Rome y envoya une colonie. Protégée par Auguste, elle reçut le nom de Colonia Julia Pisana. Mais, cette ville, qui, au temps de son indépendance, n’a jamais frappé monnaie, resta obscure jusqu’au déclin de l’Empire : les quelques ruines de Thermes romains — ces prétendus Bains de Néron — subsistant encore aujourd’hui à côté de la porte de Lucques, et dont la fondation ne remonte pas au delà du temps d’Adrien, manquent de grandeur et de richesse.
Cependant, quand l’affaiblissement et le morcellement de l’Empire, rendirent une plus grande autonomie aux cités qui surent se défendre, Pise commença à reprendre peu à peu l’importance que lui donnait sa situation géographique. L 'Itinéraire de Rutilius (vers 420) parle déjà de ce Portas pisanus, à l’embouchure de l’Arno, d’où les Pisans devaient dominer une partie de la Méditerranée. Mais de nombreux fragments de sculpture, datant de la fin du Haut Empire, nous attestent mieux encore la richesse relative de la cité. Si quelques-uns des sarcophages antiques peuplant les galeries du Camposanto ont été importés de Grèce ou d’Asie au moyen âge, la plupart ont été sculptés à Pise aux IVe et Ve siècles. Beaucoup sont de grandes urnes de marbre, élégamment décorées de cannelures en forme de strigiles et aux angles desquelles sont sculptés des lions rugissant ou dévorant leur proie. Parfois on y remarque le groupe d’Eros et de Psyché, dont l’amour s}rmbclise les ardeurs de l’âme vers la vie éternelle. Les imagiers du moyen âge ont copié ces thèmes décoratifs de la sculpture funéraire des derniers siècles de l’Empire : ce qu’ennoblit l’idée de la mort demeure, parmi les choses humaines, la plus profondément durable.
Si l’on se plaît à rêver le long des blanches arcades du Camposanto, on goûtera pour leur sens, autant que pour leur beauté, ces marbres témoins d’un obscur passé. Une stèle funéraire de style attique, commémorant une femme morte en couches, nous la montre assise, grave et songeuse, devant une autre femme qui porte le nouveau-né emmailloté :
ORIGINES. — MONUMENTS DU MOYEN AGE 17
cette belle sculpture de Paros blond, reproduisant un des thèmes fréquents de l'art funéraire du IVe siècle avant notre ère, a été certainement importée à Pise. Non loin de cette stèle, un morceau de plus basse époque figure le groupe célèbre des trois Grâces : c’est une petite réplique assez secondaire d’un chef-d’œuvre fameux, et elle a pu être exécutée à Pise même. Mais ce groupe mutilé, dont le charme demeure profane, prend un accent singulier parmi tant d’œuvres chrétiennes. On voit aussi dans cette
Nef majeure de San Piero a Grado.
Pliot. Alinari.
maison des morts des sarcophages païens qui ont été réutilisés comme tombeaux au moyen âge, et le plus célèbre est celui où est sculptée l'histoire de Phèdre : les restes de la comtesse de Toscane, Béatrice, y ont été enfermés (1076), et l’on verra que les bas-reliefs dont l’a orné un sculpteur du IIe siècle de notre ère ont inspiré, au XIIIe, Nicolas de Pise.
Rien ne nous montre mieux les profondes racines qui rattachent Pise à sa vie antique. Dans un autre quartier de la ville, sur la rive gauche de l’Arno, près de l’église San Martino, un fragment de haut relief romain enchâssé dans le mur d'une maison (via San Martino, n° 35), évoque aux yeux de celui qui le découvre tout à coup ces anciennes ori-
PISE
gines. Cette sculpture, qui n’est pas antérieure au déclin du IIIe siècle après Jésus-Christ, figure une femme debout, relevant son voile d’un geste grave. Mais au moyen âge, une légende s’était formée au sujet de ce marbre : le quartier de la rive gauche ne date que de l’époque carolingienne, et l'on croyait que ce relief était le portrait d’une noble Pisane, Chinsica de’ Sismondi, laquelle, selon la tradition, aurait sauvé la ville lors d’une incursion de pirates sarrasins. Tout ce quartier de la rive gauche en prit le nom même de Chinsica. Il n'est pas invraisemblable que cette sculpture provienne d’un sarcophage romain où aurait été ensevelie la vraie Chinsica. Mais il est nécessairement antérieur d; plusieurs siècles à la date où elle a pu vivre : cette légende pisane rajeunit, on le voit, le monument qui la perpétue.
La lutte contre les Sarrasins, tout en éprouvant Pise, contribua à sa grandeur. La nécessité de combattre la fortifia, la victoire lui inspira des ambitions nouvelles. Sa flotte s’était peu à peu accrue, et sa puissance maritime, attirant chez elle tout un peuple de marchands qui déborda hors de ses murs, jusque sur la rive gauche du fleuve, fit grandir sa puissance continentale. Au Xe siècle, Lucques, la cité voisine, résidence des ducs de Toscane, gardait son antique supériorité sur Pise. Mais dès le début du XIe siècle, Pise reprit l’avantage et battit sa rivale (1003). Toutefois, sa vraie force était sur mer. Elle louait ses flottes aux Grecs de Calabre, et les aida ainsi à prendre Messine, en 976, et, en 1006 à remporter devant Reggio sur les vaisseaux fatimites une victoire plus durable. Cependant Moudjehid (ou mieux Moëzz-Ibn-Bâdis), l’émir des Baléares, — le Mugetus des vieilles chroniques pisanes, — avait pris Cagliari (1002) et achevé l’asservissement de toute la Sardaigne. En 1012, une incursion des Sarrasins menace de détruire Pise : ils ne se rembarquent qu’ après avoir laissé dans la cité de nombreuses ruines. Alors, les Pisans s’allient aux Génois et vont chercher les Infidèles en Sardaigne : de 1015 à 1020, une série de victoires purge l’île des soldats de Moudjehid ; les vainqueurs, il est vrai, ne s’entendent point pour le partage de leur conquête, mais ce sont les Pisans qui en chassent les Génois, la gardent, et s’installent même sur plusieurs points de la Corse. Leurs progrès dans le Sud ne sont pas moins éclatants. Ils combattent les vaisseaux fatimites jusque sur les côtes d’Afrique. Surtout, en 1063, ils détruisent glorieusement à Palerme la plus belle flotte des Sarrasins, et reviennent chargés d’un immense butin. Malgré la prospérité du port d’Amalfi, ils tendaient à devenir la première puissance de la Méditerranée. Selon plusieurs chroniqueurs, qu’on a du reste contestés, leurs vais-
ORIGINES. — MONUMENTS DU MOYEN AGE
seaux prirent part à la première Croisade : il est certain qu’à compter de ce temps, leurs entreprises commerciales s’étendirent jusqu’en Syrie, et qu’ils nouèrent des relations suivies avec les îles Ioniennes, Rhodes, les côtes d’Asie mineure, et Constantinople où les Comnène leur accordèrent des privilèges.
Phot. Alinari.
San Sepolcro.
Libre et puissante, cette race, mêlée d’éléments g-recs, étrusques et latins, devait enfanter un art : et en effet l’architecture pisane est née en ce XIe siècle qui vit croître avec une si heureuse fécondité la fortune de la ville. Enrichis par la victoire de Palerme, les Pisans rebâtirent leur cathédrale : le monument s’éleva dans un stvle où se fondaient harmonieusement les influences byzantines et lombardes, et qui offrit un clair et séduisant modèle à tous les architectes de la région. Bientôt, la république réédifia dans le même stvle et revêtit de marbre la plupart de ses églises. Ainsi est éclose cette architecture qu'on appelle généralement
PISE
l’architecture pisane, et qui constitue l'un des plus florissants rameaux de l’art roman.
11 faut en chercher les premiers motifs dans la cathédrale, dans l’égdise S. Paolo in Ripa d’Arno, sur la rive gauche, et dans deux autres situées à quelque distance de la ville, S. Piero a Grado et S. Cassiano, enfin dans deux curieux petits édifices de plan octogonal, tous deux situés sur la rive gauche, S. Agata et S. Sepolcro.
Cette petite chapelle de S. Agata, enclose dans le jardin d'un couvent de Bénédictines, a été édifiée vers 1065 ; c’est une jolie construction de briques, à grandes arcartures en plein cintre, dominant des ouvertures étroites, assemblées trois par trois, et qui dérive très visiblement de l’architecture byzantine. On en trouverait les divers motifs dans l’Hagia Théotokos, bâtie au XIe siècle à Constantinople. Mais il est plus que probable qu’elle a été imitée des églises grecques de l’Italie méridionale. L’église octogonale de S. Sepolcro, attribuée à l'architecte Diotisalvi, dont nous reparlerons, a été fondée quatre-vingts ans plus tard environ : l’imitation de S. Agata y est certaine, quoique la tradition y voie une copie du Saint-Sépulcre de Jérusalem, tel qu’il était avant sa reconstruction, à l’époque gothique ; on y perçoit effectivement un souvenir de l’antique architecture chrétienne de Syrie. En tout cas, ces deux monuments sobres et restreints, bien qu’ils aient été certainement étudiés par les architectes du Baptistère, ont exercé peu d’influence sur la vraie architecture pisane. Il 11’en est pas de même de S. Piero a Grado et de S. Paolo in Ripa d’Arno.
S. Piero a Grado (ad gradus arnenses) dresse ses murailles mal crépies et son campanile quadrangulaire, à baies géminées, dans la triste plaine qui, au sud des bois de S. Rossore et de l’Arno, sépare Pise de la mer. Cette église, qui semble aujourd'hui délaissée, a cependant dominé le centre le plus actif de ta puissance pisane, ce Porto pisano dont un curieux relief de l’abside du Dôme nous montre une image simplifiée, et qui, depuis des siècles, a été comblé par les alluvions. La légende voulait que saint Pierre, arrivant en Italie, eût débarqué en cet endroit et y eût dédié un autel, enfermé aujourd’hui encore dans l’église. Le sanctuaire, certainement très ancien, a été agrandi et transformé dans la suite : deux piliers, interrompant la série de colonnes antiques qui bordent la nef, indiquent l’ancienne limite de la chapelle primitive et le point de départ, vers l’est, de cet agrandissement, — sur la date duquel les auteurs ne s’accordent pas, mais qui ne saurait être postérieur au début du XIIe siècle. Très voisine des basiliques romaines, par son plan, ses
ORIGINES. — MONUMENTS DU MOYEN AGE 21
absides, ses colonnes antiques de provenances diverses, sa charpente apparente, l'ég'lise est bien lombarde par sa sobre décoration extérieure, composée de maigres pilastres et d’étroites arcatures sur modillons. Son campanile, moins sévère de style, n’est sûrement pas antérieur au Xll° siècle. A l'intérieur, de vieilles fresques du Xlil0 siècle, sur lesquelles nous reviendrons, ajoutent singulièrement à l’intérêt de cette église vénérable et déchue.
S. Paolo in Ripa d’Arno s’élève à l’ouest de la ville, sur la rivegauche, dominant une place tranquille entourée de quelques platanes. C'est une très vieille église de plan basilical, fondée vers 805, mais plusieurs fois remaniée ; le bras gauche du transept a été agrandi au XIe siècle; la petite coupole, la belle façade de marbre et même l’extrémité antérieure de la nef ne datent que du XII0 : on a voulu y voir une imitation de la cathédrale. Malgré ses vicissitudes, le monument reste harmonieux. L'intérieur, avec ses larges arcatures d’un dessin maigre, posant sur de minces colonnes, sa charpente, son austère abside de pierre nue, sa grande obscurité, représente bien ce qu'étaient les églises carolingiennes : on y ressent une profonde impression religieuse, surtout aux tombées du
PISE
jour, quand seules de petites lumières percent la nuit et éclairent ces murailles aveugdes. Près du seuil, un énorme sarcophage romain, à strigiles et à têtes de lion, qui enferme les restes d’un jurisconsulte du XIIe siècle, Burgandio, évoque la plus lointaine aurore de l’art pisan. On a cru longtemps qu’il fallait voir dans la coupole et la façade à galeries de marbre de S. Paolo les plus anciens prototypes de ces nouveautés décoratives qui ont donné à l’architecture pisane sa marque propre : aujourd’hui il est admis, au contraire, que ce furent là des embellissements imités de ceux de la cathédrale. Malgré cela, il reste assez de sa forme ancienne, dans ce sanctuaire mélancolique, pour que nous y respirions plus que dans tout autre monument de la ville, le charme sévère et profond d’un obscur passé.
L’église de S. Cassiano, petit bourg voisin de Pise, sur la rive gauche du fleuve, n’est pas, dans sa forme actuelle, antérieure à la cathédrale : un relief exécuté en 1180 par ce Biduinus que nous retrouverons à Lucques, décore l’architrave du portail principal, prouvant que la façade n’a été achevée qu’au XIIe siècle. Mais ses arcs élégants et sobres, ainsi que les incrustations en losanges ou de forme circulaire décorant le tympan de ces arcs, nous permettent, mieux qu’aucun autre exemple pisan (si ce n’est, peut-être, la façade de S. Frediano, petite église du XIe siècle, située près du palais de l’Université), d’observer l’importance des influences byzantines sur cette architecture. Elles se superposent aux influences lombardes, qui dominent encore dans le plan et l’ornementation de S. Piero a Grado. Les Grecs de Constantinople avaient couvert l’Italie méridionale de monuments byzantins, et les Arabes les avaient copiés, non seulement en Sicile, mais jusqu’en Sardaigne, là du moins où, du VIIIe au XIe siècle, ils avaient réussi à se fixer : nous connaissons assez les incursions continues des Pisans dans ces régions diverses, pour comprendre qu’ils y aient cherché des modèles.
Le plus souvent, d’ailleurs, ils surent concilier les influences venant du nord et celles venant du midi. La séduction de leur architecture nationale est faite de cette fusion harmonieuse : la cathédrale nous en donne le plus admirable exemple.
Peu de monuments ont été aussi souvent étudiés ; mais on discute encore sur certains points importants de son passé : sans vouloir imposer au lecteur une théorie personnelle, j’exposerai brièvement les deux thèses principales entre lesquelles se divisent les critiques, apportant chacun des arguments séduisants, mais non irréfragables. La noble simplicité et l’imposante harmonie de cette vaste église frappe tous ceux qui la voient
ORIGINES. — MONUMENTS DU MOYEN AGE
pour la première fois sur sa grande place, gazonnée comme une prairie ; et, ce qui les frappe aussi, dès l’abord, c’est la richesse et la beauté de ses marbres aux teintes variées, marbre noir, marbre vert, marbre rose, et, surtout, ce marbre blanc que les siècles ont blondi, et qui domine
rhot, Alinari.
Net de San Paolo in ripa d'Arno.
dans la construction. De ce clair accord de lignes et de couleurs, faut-il déduire que le dôme de Pise est né d’un seul coup, comme la création logique d’un même architecte ?
Selon M. Supino *, qui a étudié l’art pisan avec tant de pénétration et
1. 1. B. Supino, A rte pisana (Florence, 1904). La Custni{ione del Duomo di Pisa (Mem. letta il 26 febb. 1913 alla Classe di Scienze morali délia R. Accademia delle Scienze dell’ Istituto di Bolognab
PISE
d’amour, l’ancienne tradition et la première apparence auraient raison, et la cathédrale se serait édifiée, telle à peu près que nous la voyons, entre 1063 et 1121. La façade daterait de la première moitié du XIIe siècle et serait l’œuvre de l’architecte Rainaldo, qui y a inscrit son nom.
Au contraire, selon l’autre thèse à laquelle Rohault de Flemy, M Fontana, M. Venturi et M. Papini ont apporté des arguments très forts, il faudrait distinguerp lusieurs périodes dans l’histoire de la cons-
Cathédrale et tour penchée.
Fhot. Almari.
truction. En effet, ne remarque-t-on pas, très vite, que les façades latérales sont bâties en deux appareils différents, et que seule la partie des murs correspondant aux dernières travées des nefs, près de la façade, est de marbre blanc à bandes parallèles et régulières de marbre foncé ? En outre cette partie de l’édifice s’est affaissée sur ce terrain spongieux et se rattache mal aux parties centrales, visiblement plus anciennes. Ces observations, auxquelles s’en ajoutent beaucoup d’autres, ont incité de nombreux auteurs à résumer l’histoire de la cathédrale de la façon suivante : entre 1063 et 1121, sur les plans du maître d’œuvre Buschetto di Giovanni Giudice — probablement pisan, — (le Busketlis d’une inscription funéraire de la façade), la vieille église Santa Reparata qui s’élevait sur cet emplacement, et encore en dehors des murs, fut réédifiée de fond