‹ Pise et LucquesChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L’ART DE LA RENAISSANCE A PISE L’ARCEIITECTURE AUX XVT ET XVIIe SIÈCLES LA CHARTREUSE DE PISE

Conquise par Florence, Pise ne se releva point : Florence n’a pas dans son histoire de siècle plus gdorieux que le quattrocento , Pise n'en a pas de plus misérable. Tout ce qui comptait en elle de cito}Tens et de grandes familles fut abattu par les supplices, l’exil ou les confiscations : il ne demeura plus dans ses murs qu’un menu peuple désarmé, étroitement surveillé par une garnison souvent insolente, et la Seigneurie florentine ne laissa la population se grossir que d’étrangers de basse extraction, — des Allemands surtout, qu’elle y implantait à dessein. Le concile réuni à Pise en 1409 ne rendit à la ville aucune vitalité durable. Son commerce fut accaparé méthodiquement par la république conquérante : dans son port, devenu florentin, la plèbe pisane dut se contenter des plus humbles métiers maritimes. Mais les Florentins, ignorants des choses de la mer, ne surent pas lutter avec succès contre Gênes et Venise. En outre, ayant, en 1421, acheté Livourne aux Génois, ils laissèrent se développer aux dépens du port de Pise, à demi ensablé, ce port de haute mer, dont les

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vaisseaux génois, maintenus par traité dans leurs privilèges, favorisaient la prospérité. A partir de ce moment, la ville gibeline se meurt peu à peu dans sa plaine marécageuse où lentement se comble l’estuaire de l’Arno : pour l’histoire, elle est, dorénavant, une ville du passé.

Un tel crépuscule semblait préparer une disparition presque complète. Mais après plus de soixante années de déclin, la ville fut sauvée de la ruine totale par Laurent le Magnifique, et, au XVIe siècle, les Médicis

lui rendirent à dessein un éclat relatif, dont Florence, capitale de leur duché ne pouvait plus prendre ombrage. Laurent agit d’ailleurs par intérêt et par politique, non par pitié :

son esprit concevait déjà la formation d’un véritable état moderne, dont chaque ville constitue un organe nécessaire, et l’opposait d’instinct à la cité du moyen âge ou à la cité antique, personnalité intégrale, qui conquiert pour s’enrichir et posséder, non pour élargir sa propre individualité. Un calcul plus terre à terre le confirma dans cette idée : la propriété étant tombée, à Pise, à des prix infimes, il y fit des acquisitions considérables, dont il entreprit aussitôt d’accroître la valeur en rendant à la ville une vitalité plus réelle. Il en avait déjà, en 1473, fondé à nouveau le Studio , c’est-à-dire l’Université, et même il avait résolu d’en faire l’Université la plus importante de Toscane, la vie florentine étant, à son avis, trop bruyante et trop complexe pour ne pas nuire aux études : il est ainsi le véritable créateur de cette Université, qui, depuis, et jusqu’à nos jours, est demeurée si florissante. En outre, il alla séjourner assez fréquemment à Pise, avec une certaine pompe. Il nous est permis de croire que cet ami des arts s’intéressa chaleureusement à la grande œuvre qu’un de ses peintres, celui qui avait

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décoré la chapelle de son palais, entreprenait au Camposanto, — la seule grande image artistique que le XVe siècle ait imprimée dans Pise.

Nous voulons parler des fresques célèbres de Benozzo Cfozzoli. Soixante années de servitude avaient si bien tué l'art, à Pise, que le peu d’œuvres du quattrocento qu’on y trouve est dû à des Florentins. Ainsi, le curieux buste reliquaire de saint Lussorio, œuvre puissante mais dure, presque sèche, de Donatello, conservée aujourd’hui dans l'église San Stefano dei Cavalieri, avait été modelée et fondue par lui, vers 1427, pour la Confrérie d’Ognissanti de Florence, qui s’était fait attribuer après la conquête la relique de la tête du saint, — car les vainqueurs arrachaient aux vaincus jusqu’aux reliques les plus vénérées. Le couvent de Saint-Dominique possédait aussi quelques bons tableaux du xv° siècle qu’on voit aujourd'hui au Musée civique, et ce sont des œuvres florentines : notamment le Rédempteur de fra Angelico et un Saint - Sébastien d’auteur inconnu *. Après Benozzo, Ghirlandajo fut appelé à Pise où il travailla dans la cathédrale vers 1493 : l’arc triomphal de l'abside est encore orné des anges qu'il y peignit, mais qui sont trop restaurés pour qu’on y retrouve sa marque propre. Elle demeure plus visible dans un tableau du musée figurant saint Sébastien et saint Roch, — peinture d'un coloris éblouissant, mais qui n’est venue que tardivement à Pise, par un don des Médicis, — dans les deux charmantes Madones entourées de

1. Ce curieux Sa int Sébastien rappelle, par certains traits, le style de Melozzo da Forli. plus que le style strictement florentin.

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saints entrées depuis peu au Musée (auparavant au Conservatorio di S. Anna). Du reste, l'activité de Ghirlandajo à Pise (même si l’on tient compte des volets de l'orgue du Dôme, qu’il décora en 1490), n’est pas

comparable à celle de Benozzo Gozzoli , qui travailla | à ses fresques fameuses de 1468 à 1485 et fut si aimé des Pisans qu’ils voulurent lui faire élire pour sa dernière demeure le Camposanto même, où d’avance il lui donnèrent un tombeau.

Il n’est pas de peintre qui, mieux que Benozzo, représente la séduction de la Renaissance florentine.

Elève de l’Ang-elico , il garda toute sa vie une fraîcheur d’impressions qui rappelle la pieuse naïveté de son maître. Mais il ne prétendait point au même mysticisme à la fois brûlant et tendre. Religieux et poétique, il fut aussi, il fut surtout brillant et imaginatif, et, en outre, chaque fois qu'il voulut peindre des visages réels, » ii sut, sans effort apparent, se montrer naturaliste pénétrant et solide.

Lorsqu’en 1468 il arriva à Pise, où Laurent de Médicis favorisa peut-être sa venue, il avait quarantehuit ans. Trois années plus tôt, il avait peint à San Gemignano des fresques charmantes, où abondent les beaux portraits ; et c’est en 1459 qu’il travaillait à l’admirable décor de la chapelle des Médicis, dans le palais que leur avait édifié Michelozzo, et où le cortège des rois

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mages n’a rien perdu de sa grâce juvénile, ni de sa pompeuse animation.

Les fresques du Camposanto, plus exposées à l’air, ont souffert davantage. On n’y retrouve point partout, non plus, la même perfection, car dans son immense travail le maître, çà et là, s’est quelque peu relâché . Mais l’entreprise assumée par lui de décorer toute l’étendue de la muraille septentrionale du monument sembla à ses contemporains euxmêmes une magnifique hardiesse. A moins d’un siècle do distance, Vasari s'est fait l’écho de l’admiration provoquée par cette œuvre immense ; l’agréable récit qu’il a laissé, à ce sujet, mérite qu'on le transcrive ici :

« Benozzo revint de Rome à Florence, puis de là passa à Pise, où, dans le cimetière voisin du Dôme et appelé Camposanto, il peignit toute une paroi de la muraille dont la longueur égale celle de l'édifice entier, y traçant des histoires de l’Ancien Testament, avec une grande abondance d’invention. Et l’on peut dire que c’est vraiment là une œuvre terrible (liri opéra terribilissima ), car on y voit toutes les histoires de la création du monde, journée par journée. Après

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l'arche de Noë, l’inondation du Déluge, représentée par de très beaux ensembles et une grande quantité défigurés1 ; ensuite, l'orgueilleuse construction de la tour de Nemrod ; l’incendie de Sodome et des autres cités voisines ; les histoires d’Abraham où il faut remarquer de très beaux effets, parce que, si Benozzo ne déployait pas dans ses figures une science de dessin très particulière, néanmoins il montra beaucoup d’art dans le Sacrifice d'Isaac, car il y plaça un âne vu en raccourci de telle façon que, de quelque côté qu’on le regarde, il semble se tourner de l’autre, — ce qui est considéré comme une très belle chose. Suivent la Naissance de Moïse , et tous ces signes miraculeux et ces prodiges qui se déroulèrent jusqu’à ce qu’il tirât son peuple d’Egypte, et le nourrît durant tant d’années dans le désert. Puis, toutes les histoires des Hébreux jusqu’à David, et Salomon, son fils : et dans ce travail, Benozzo fit preuve d’un cœur plus que grand ; car, alors qu’une aussi vaste entreprise aurait à juste titre effrayé une légion de peintres, il l'exécuta seul 2 et la conduisit à son plein achèvement ; de manière que, en ayant acquis une très grande renommée, il mérita qu’au milieu de son ouvrage on plaçât cette épigraphe :

QUID SPECTAS VOLUCRES, PISCES ET MONSTRA FERARUM ET VIRIDES SILVAS AETHEREASQUE DOMOS '?

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