‹ Place au théâtreChapitre 11 sur 19 · VIEUX SOUVENIRS · texte numérisé non relu

VIEUX SOUVENIRS

J'ai trouvé le vieux duc de Louqsor tout en larmes. Dans ses mains tremblait un journal dans lequel il venait d'apprendre la mort d'Alice Ozy, et comme je restais très froid à l'évocation de ce nom qui m'était à peu près inconnu :

— Oui, me dit-il, ça ne vous dit rien, à vous autres, Alice Ozy. C'est tout au plus si on peut retrouver dans vos souvenirs Cora Pearl, Julia Banuci, Anna Deslions, Adèle Courtois et Caroline Letessier , les

femmes de l'Empire ; mais pour nous, voyezvous, ce nom c'est la résurrection de toute une époque qui a surgi devant nos yeux. C'est la monarchie de Juillet, l'Afrique, le duc d'Orléans, Abd-el-Kader, la garde nationale, Mabille, la terrasse des Tuileries, et les bals de l'Opéra dirigés par Musard ; c'est notre jeunesse ensoleillée, ce sont nos amours pendant cette période tranquille, heureuse, en somme, où tout ne se faisait pas à la vapeur comme aujourd'hui , où l'on avait le temps de flâner, de lire et d'aimer, et où, dans l'étiage du plaisir vénal, la belle et brave pièce de cent sous remplaçait le louis d'aujourd'hui. Lorsqu'on allait jouer au cercle, on était obligé d'emporter son argent dans un petit sac, et quand, le lendemain matin, on laissait quatre belles pièces de cent sous sur la cheminée d'une belle, on était considéré comme ayant fait un cadeau très convenable. C'était le bon temps.

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— Et vous Tavez beaucoup connue, cette Alice Ozy? demandai-je au duc.

— Beaucoup, mon jeune ami. Julie- Justine Pilloy — car Ozy était le nom de sa grand'mère — jouait aux Variétés, à côté de Scriwaneck, dans une pièce intitulée : les Enfers de Paris. Ah! si vous l'aviez vue avec sa taille svélte, ses grands bandeaux noirs ondulés sur les tempes et terminés derrière par deux n^pen^iVs, son teint d'ivoire, son petit nez retroussé, sa bouche moqueuse et surtout ses yeux perdus dans la contemplation de je ne sais quel idéal inconnu. Tenez, me dit-il, en me tirant une gravure de sa table, voilà le portrait d'elle qui parut alors; Ozy noçant les mains pleines. Le mot fit fureur, ainsi que le quatrain de Théodore de l^anville, que rappelait l'autre jour le baron de Vaux :

Les demoiselles, chez Oz>

Menées, Doivent renoncer aux hy-

Ménées.

— Évidemment, fis-je avec complaisance, cela a dû être une fort belle personne, nez en moins. Est-ce qu'elle jouait bien la comédie? -^

— On l'appelait la seconde Déjazet ; mais, entre nous , comme actrice , elle était fort ordinaire; son grand succès venait surtout du scandale de sa liaison princière ; un peu comme plus tard pour votre Schneider, grande-duchesse, non seulement sur la scène, mais dans la vie réelle. Et l'on citait, avec attendrissement, le mot de la pieuse reine Marie-Amélie :

» — Gela vaut encore mieux que de désorganiser un ménage.

» Très aisée, retirée à temps du théâtre, Alice avait réalisé le rêve de la courtisane vieillie évoqué par Zola, et elle s'était cloîtrée dans son ermitage de Passy, où elle vivait honorée, respectée, toute confite en dévotions et en bonnes œuvres. Cela me faisait plaisir de penser qu'elle était encore

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