VIEUX SOUVENIRS
de ce monde, et bien souvent j'ai caressé l'idée de m'en aller avec mes jambes d'octogénaire , resaluer la déesse d'autrefois. J'ai toujours reculé devant une désillusion mutuelle trop brutale. Dame, elle avait tout près de soixante-seize ans. Combien en faisons-nous de ces projets en l'air, toujours remis au lendemain et jamais réalisés... jusqu'à la mort !
» Aujourd'hui, c'est à peine si son image est restée empreinte dans la mémoire de quelques rares survivants qui ne dureront guère. Pourtant, il y a encore la comtesse de Ghabrillan.
— Ah oui, la fameuse Mogador !
— Parfaitement. Ce fut le 26 septembre 184i que la brune Céleste Mogador reçut son nom et sa couronne. Élancée, serpentine, la taille moulée dans des robes prune de monsieur toujours agrémentées de brandebourgs et d'aiguillettes avec ferrets Louis XIII, — ce qui paraissait une curiosité à cette
époque simple, elle avait vu grandir sa renommée dans le parc de l'allée des Veuves, devant ce Pavillon Chinois où trônait M. Pilodo sous les ordres -des frères Mabille. Les mardis surtout, Taffluence était énorme. Le lundi, en effet, nous allions à la Chaumière ; le mardi à Mabille ; le mercredi à Enghien ; le jeudi au Ranelagh; le vendredi à l'Opéra; le samedi au Château- Rouge, et le dimanche nulle part.
» Il y avait aussi Frisette, un peu maigre, un peu pruneau de teint, mais exquise sous sa casquette de jockey. Ne riez pas. Oui, mon jeune ami, dans ce temps-là les femmes portaient des casquettes de jockey mi-fèutre velours cerise et velours blanc, et ça ne les empêchait pas d'être charmantes ; Léonie, dite la Constitutionnelle, je ne sais plus trop pourquoi , invariablement vêtue de moire antique avec un délicieux bibi...
— ... Pardon, qu'est-ce que c'était qu'un bibi ?
VIELX sOL VEMllS !. . . 237
— Un chapeau en paille d'Italie avec touffes de fleurs sur le côté ; il y avait aussi les tourtes, les vol-au-vent, que sais-je. Je vous citerai encore Camille Sergent, dite La Merluche, Pomaré morte en 1847, quelques jours seulement avant Marie Duplessis, la Dame aux Camélias. Elle était étonnante dans la nouvelle danse, la polka, inventée, vous l'ignorez peut-être, par le président Polk; Marionnette qui ne quittait jamais un lorgnon, soulignant son air impertinent. Un des jeunes de cette grande époque, Arsène Houssaye, qui resta fidèle au Jardin Mabille jusqu'à ce que la cognée eut abattu les grands arbres sous lesquels étaient nées tant d'amourettes, Arsène Houssaye pourra vous dire que c'était merveilleux de voir danser un quadrille par Mogador, Frisette, avec leurs deux cavaliers Paul Piston et Hrididi. Paul Piston était un gros garçon assez dodu, avec un faux air de Véret du théâtre Clun.y, et Brididi, grand, maigre, un peu
dégingandé, n'avait pas son pareil pour
faire tourner ses bras en ailes de moulin.
Parfois, il partait comme s'il allait s'envoler,
puis il s'arrêtait tout à coup, tournant sur
lui-même j et retournait à sa place d'un air
rêveur .
» J'ai vu cet effet-là essayé par votre
Valentin-le-Désossé, mais ce n'est plus ça.
Ce quadrille-là, voyez vous, c'était beau,
c'était complet comme un ballet bien réglé
et mis au point, et cependant il restait
encore aux personnages le feu sacré, la
flamme, l'improvisation, l'enthousiasme éche-
velé et lyrique qui manque absolument à
vos étoiles d'aujourd'hui : Grille d'Égout, la
Goulue et Rayon d'Or. Leurs oscillations
isochrones font ressembler leurs pas à des
équations algébriques. Tenez, dans ce tiroir
où je retrouve tant de choses, voici des
triolets qu'Auguste Vitu, tout jeune alors,
avait adressé à Frisette et à Mogador. Cela
date de 1847 :
VIEUX souvenirs!... 239^
Vous aviez fâché Brididi, 0 folle et perfide Frisette !
Au bal d'Enghien, un mercredi.
Vous aviez fâché Brididi.
Vous le calmâtes un mardi En lui faisant une risette.
Vous aviez fâché Brididi, 0 folle et perfide Frisette !
Que je sois à l'instant pendu Si Mogador n'est pas Céleste !
Vestris en jupon m'est rendu.
Que je sois à l'instant pendu. Dans un pas un peu défendu Comme sa jambe est fine et leste !
Que je sois à l'instant pendu Si Mogador n"est pas Céleste !
... Le vieux duc de Louqsor s'était tù, et le silence régnait à nouveau dans cette grande chambre où ces strophes si adorablement rococo venaient de résonner à mes oreilles. i) folle et perfide Frisette ! N'aurait-on pas dit quelque reproche lancé par le chevalier des Grieux à Manon?
Et ce tiroir d'où sortaient pêle-mêle les portraits d'Alice Ozy, les lions de la monarchie de Juillet, les sonnets adressés à Moga-
MO PLACE AU théâtre!
dor, les femmes en bibis et en tourtes, et les évocations falottes de Pomaré, de Frisette, de Paul Piston et de Brididi, me semblaient exhaler comme un parfum très doux de fleurs fanées, comme si un souffle avait passé faisant tourbillonner autour de moi toutes ces choses mortes sur le rythme lointain d'une polka dirigée par Pilodo...