‹ Place au théâtreChapitre 14 sur 19 · L'ADRESSE DE CLARA · texte numérisé non relu

L'ADRESSE DE CLARA

Monsieur le préfet de police, Il est parfaitement vrai que j'ai répondu à l'agent 135 sur un ton dont la politesse ne rappelait que vaguement la courtoisie de M. de Coislin ; j'ai pu le traiter d'idiot, de brute, ou lui lancer quelque épithète équivalente, mais écoutez le récit des faits, et voyez, dans votre haute et impartiale justice, si vraiment je ne suis pas excusable.

Connaissez -vous mademoiselle Ghandeville?... Clara Chandeville ? >'on. M. Lozé,

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ce Parisien par excellence, la connaissait certainement, mais peut-être n'avez-vous pas pu fréquenter comme lui les coulisses du Conservatoire. Moi, du reste, je n'avais jamais entendu parler d'elle avant le concours de vendredi dernier.

... Quand je la vis divine et d'or vivant coiffée, J'ai senti qu'un espoir sublime et surhumain Soudain m'enveloppait de sa chaude bouffée...

Figurez-vous une blonde, mais d'un blond tout particulier, chaud, couleur d'or bruni s'alliant merveilleusement avec un teint mat de brune ; des cheveux formant sur le front un petit toupet pointu de clownesse, des yeux immenses, un nez busqué, impérieux , volontaire , une bouche duvetée savoureuse, et enfin un buste exquis avec des rondeurs pleines de promesses moulées dans un corsage de crépon blanc. Elle s'est avancée près de la rampe et nous a chanté Tair de Fidès au quatrième acte du Prophète. Ah ! monsieur le préfet I Elle avait une

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voix de contralto avec de magnifiques notes graves, qui me remuait jusqu'aux moelles. Une blonde, contralto I II y a là un piment spécial... Je ne sais pas si vous pouvez comprendre... mais pour moi, il en résultait une sensation très particulière, et sa voix vibrante avait une action directe sur mes nerfs exacerbés. Sans doute cela déroutait toutes les idées de ce jury rhumatisant et redingoteux que l'Europe nous envie, car il ne fut accordé aucune récompense, mais qu'importe I Si vous saviez comme un accessit de plus ou de moins ajoute peu de chose aux charmes de celle qui nous plaît! Et d'ailleurs, est-ce que ces dignes vieillards pouvaient comprendre, pouvaient ressentir, pouvaient éprouver tout ce que j'éprouvais? Non, n'est-ce pas, cet âge est sans pitié.

Notre grand Renan a dit que la beauté vaut la vertu ; à plus forte raison la beauté passe-t-elle le talent. J'avais consulté le programme. Il y avait bien le nom : Clara

Chandeville, et l'âge : vingt ans et deux mois, mais il n'était pas question de l'adresse. C'est une lacune que M. Ambroise Thomas devrait combler et, quant à moi, c'est une des réformes principales que je voudrais introduire au Conservatoire.

Le nom, c'était bien; l'âge... c'a m'était égal ; mais l'adresse, l'adresse! Mon royaume (qui n'est pas de ce monde) pour l'adresse! Armé d'une pièce de cent sous, je m'adressai au concierge de la rue du Faubourg- Poissonnière, qui me reçut fort mal. Peutêtre le brave cerbère était-il fatigué par des questions de ce genre? Sans doute savait-il que l'argent a beaucoup baissé de valeur et que la pièce de cinq francs ne vaut guère plus que deux francs soixante-quinze. Quoi qu'il en soit, il prit un air digne — et ma pièce de cent sous — puis il me dit :

— Apprenez, môssieu, qu'il nous est interdit par le directeur de donner l'adresse des élèves.

— Mais c'est pour le bon motif.

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