JACQUES ET BERTRAND
Tandis qu'il battait son absinthe avec un soin méticuleux, ne laissant tomber qu'une à une les gouttes d'eau qui formaient un précipité blanc dans le vert breuvage, je regardais mon vieux camarade de collège Lagudal, rencontré sur les boulevards après une séparation de plus de quinze ans. Pas trop changé, en dépit de quelques fils d'argent sur les tempes : toujours son air spirituel et éveillé, avec son nez fureteur et sa moustache hérissée comme un chat en
colère; mais une redingote fripée et un chapeau très fatigué. Évidemment, la fortune n'avait pas dû sourire à ce compagnon de mes jeunes années, pourtant un des pins intelligents, un des mieux armés pour la lutte. Et, après avoir évoqué, non sans une pointe d'attendrissement, les bons souvenirs d'autrefois et fait surgir du passé un tas de physionomie qui nous réapparaissaient tout à coup, souriantes ou renfrognées, je lançai l'éternelle question :
— Et toi, mon vieux, qu'es- tu devenu pendant tout ce temps ?
— Moi, me dit Lagudal, j'ai été fidèle à ma vieille devise du collège : Tout^ mais mal. Tu sais qu'une de mes prétentions était d'être apte à n'importe quel exercice physique ou intellectuel. C'est ainsi que j'ai passé ma licence en droit, j'ai étudié ensuite deux ans la médecine; j'ai été magnétiseur, j'ai eu une pièce en cinq actes et en vers jouée au Château- d'Eau, et enfin j'ai donné
LE PETIT VEAL Zl l
deux pantomines au Cercle funambulesque, pantomimes que ces messieurs de la critique ont daigné trouver géniales, — tout simplement. Entre temps, comme il fallait manger, j'ai été clown à Fernando, certainement une des époques les plus heureuses de ma vie. Avoir étudié Grotius, de Jure helli et pacis, Pufendorf, de Jure naturœ et gentium, avoir pâli sur le code Xapoléon et l'anthologie grecque, avoir cherché les secrets d'Hippocrate, sucé le lait des grands classiques anciens et modernes, et tout cela pour arriver à faire le saut périlleux ou à imiter la grenouille en criant Miousique! je t'assure qu'il y a dans cette simple constatation une volupté pas banale...
Il sourit avec philosophie et alluma une cigarette, tandis que, très intéressé, je lui demandais :
— Et tu n'as jamais eu une minute de découragement?
— Si... après l'histoire du veau.
â78 PLxXCE AU théâtre!
— Qu'est-ce que c'est que l'histoire du veau?
— Cela date de l'an dernier. Desplès, le dessinateur bien connu, avait composé une pantomime pour le cirque Molier. Cela s'appelait, je crois, En pleine nature ! l[ s'agissait d'un peintre qui, bien installé sur la piste, se mettait en devoir de reproduire un site agreste. Il était dérangé dans cette opération par l'irruption d'un jeune veau qui, insconscient et folâtre, venait regarder l'œuvre de l'artiste par-dessus son épaule. Le peintre prenait le veau et le portait un peu plus loin, trouvant qu'en somme il ne faisait pas mal dans le paysage; mais le veau revenait toujours, attiré par une séduction irrésistible. Il profitait môme de l'absence du peintre pour lécher la prairie, hommage rendu à l'exactitude de l'herbe. Cette couleur verte le rendait effroyablement malade, et le peintre revenant, désolé de voir son œuvre gâchée, mais flatté dans son amour-propre
de maître naturaliste, soignait le petit veau avec des attentions de père.
Il y avait certainement là une idée. Molier avait reçu Vœuvre avec enthousiasme. Desplès s'était chargé de personnifier l'artiste — à tout seigneur tout honneur — mais il fallait trouver quelqu'un pour jouer le veau C'est alors que Desplès se souvenant que j'avais été clown, a pensé à moi, et, un beau matin, il est monté dans ma mansarde de l'avenue Trudaine pour me proposer le rôle.
J'ai cru d'abord qu'il s'agissait du Député Leveau, Mais, quand j'ai compris, je me suis d'abord récrié : l'Université, aima mater, nous a donné comme cela un tas de préjugés absurdes. Desplès n'eut pas de peine d'ailleurs, à me démontrer que ce veau n'était pas un veau ordinaire : c'était un veau ayant des aptitudes artistiques, aimant la belle nature et la bonne peinture, cette peinture dont on dit: « On en mangerait! » Il fallait certaines connaissances d'esthétique
qu'on ne trouverait jamais chez un simple figurant, pas même licencié en droit. Et puis, qui sait? ce rôle de veau me ferait peut-être trouver un bel engagement ailleurs La presse serait convoquée : Sarcey serait là. Cet argument fît disparaître mes derniers scrupules et j'acceptai le rôle.
Il ne restait plus qu'à construire la carcasse de ranimai. On s'adressa d'abord à Malez, le cartonnier; mais son veau avait l'air d'un phoque : ce n'était pas ça du tout. Et puis la peau me serrait le ventre et m'enlevait la grâce et l'élégance de ma démarche C'est alors que Desplès me dit : — Puisque tu sais tout faire, pourquoi ne confectionnerais-tu pas le veau? On n'est jamais si bien... vêlé que par soi-même.
Ma foi, je me mis à la besogne. J'étudiai l'histoire naturelle, le vitulns des anciens, depuis le veau d'élève jusqu'au veau marin. me contentant de témoigner en passant mon mépris au veau d'or: puis, dans la cour de
ma maison, à l'ébahissement des locataires j'établis une espèce de cerceau sur pilotis que je recouvris de finette brune à l'envers. J'avais remarqué que la finette à l'envers ressemble beaucoup au pelage du veau. Mes jambes remplissaient les jambes de derrière ce qui me gênait ferme étant donné que j'ai non des tendons de veau, mais des mollets d'hercule; quant aux jambes de devant, elles étaient figurées par deux petites béquilles en bois que je tenais dans les mains La tête ne fut pas facile. J'avais moulé en plâtre celle d'un vieux veau que j'avais trouvée nageant dans un baquet à la devanture d'un boucher. Cette tête pale m'avait paru ne pas manquer d'expression, une expression digne et calme à la fois; mais elle était trop petite, et ne m'arrivait qu'aux oreilles, comme un casque de walkyrie. Il fallut en confectionner une en bois et une longue palette flexible recouverte d'andrinople rouge figura la langue, la fa-
meuse langue qui devait lécher le tableau avec amour.
Mais ce qui me donna le plus de mal, ce fut une certaine idée de Desplès qui ne manquait pas d'originalité, mais qui était d'une réalisation difficile — comme toutes les idées très belles : presqu'une utopie. Il aurait voulu, une fois la couleur absorbée par le veau, que l'animal rendît des... produits exactement de la même nuance que la peinture qu'il avait léchée, des produits marrons pour les arbres, jaunes pour les blés, rouges pour les coquelicots, verts pour les feuilles, etc. Un problème, un véritable problème. J'essayai d'abord de poudres multicolores que je fusais à l'aide d'une seringue en soulevant légèrement la queue de la bête ; mais ces poudres s'éparpillaient sur la piste et ne donnaient pas de ton appréciable. Je finis par avoir l'idée mirifique de serpentins en papier qui se déroulaient sur le sable. Effet merveilleux! Il y avait
encore un jeu de ficelles pour faire mouvoir les yeux du veau à droite et à gauche, une poche intérieure pour mettre mes cigarettes (je ne puis jamais rester une heure sans fumer). Tout cela était assez compliqué mais je me disais : « Sarcey sera content. »
Le grand jour arriva. J'endossai à grand'peine mon costume, comprenant enfin la justesse de l'expression adoptée par certains comédiens : « entrer dans la peau du bonhomme », et je descendis dans l'écurie, au milieu des gentlemen en habit rouge, attendant le moment* de la pantomime. On n'avait, je dois le dire, aucune déférence pour moi — preuve indéniable que j'étais nature : on me repoussait dans l'écurie, on me bousculait avec les chevaux; je me plaignais, mais ma voix, naturellement assez faible, ne parvenait pas aux oreilles de mes camarades, tant et tant que Desplès finit par s'écrier :
— Mais, messieurs, faites donc attention I
que diable! Dans ce veau, il y a un poète! Quel dommage que, si souvent, dans le poète, il n'y ait pas de veau. J'en sais quelque chose ! Enfin, je me consolais en pensant que j'allais comparaître devant la critique et que celle-ci, sans doute, apprécierait la simplicité de mes moyens et la sincérité de mon jeu. J'ai joué, je puis le dire, le rôle de veau comme jamais Got ou Mounet- Sully ne le joueront malgré leur réel talent. La pantomime finissait le spectacle. On m'a poussé dans un box, et on a oublié de venir me déshabiller, ce que je ne pouvais faire moi-même, tandis que Desplès revenait saluer en triomphateur et envoyait des baisers aux femmes. Je suis resté là enfermé toute la nuit, avec les canards savants dressés par M. Bartel. Au petit jour seulement, j'ai pu m'échapper et je suis rentré chez moi à quatre pattes, avenue Trudaine, comme au beau temps où il y avait encore un abattoir, et excitant tout le long
de la route une curiosité plutôt gênaute. Et pour comble de malheur, ce soir-là, Francisque Sarcey, retenu par une pièce de Gandillot, n'était pas venu!...
Vois-tu, conclut mélancoliquement mon ami Lagudal, Desplès avait raison. Une peau de veau, c'est comme le journalisme, ça peut mener à tout... mais à condition d'en sortir.
... A ce moment, Pontades qui depuis quelques moments tortillait sa moustache grisonnante mais toujours fièrement retroussée, envoya un formidable coup de pincettes dans les bûches, ce qui fit dégringoler la symétrie savante de mon feu, puis il s'écria :
— Ah! mon ami, nos souvenirs d'amour, quelle jolie collection de bouteilles vides; on ne devrait jamais rouvrir les tiroirs ni redescendre à la caveî
— Après qui en as-tu? fis-je un peu étonné par cette sortie philosophique de mon vieux camarade.
— Tu ne devinerais jamais qui j'ai rencontré hier au soir à la reprise des Brigands'^. Lucie Régnier.
— Comment, elle n'est pas mortel Mais elle doit avoir cent ans!
— Non, mon cher, Lucie a tout au plus quarante-trois ans; mais c'est le malheur de ces femmes-là. Dès qu'elles ont dépassé la trentaine, pour les hommes de votre génération elles deviennent du jour au lendemain centenaires. J'avoue, d'ailleurs, que quarante-trois ans est déjà un âge très respectable.
— Je l'ai encore vue rudement jolie il y a une dizaine d'années à un bal qu'avait organisé le Petit-Club à Thôtel Continental. Elle était en Pompadour, et quand elle a fait son entrée avec ses diamants, sa haute coiffure poudrée, ses paniers et sa grande
canne, il y a eu un véritable murmure d'admiration. Les plus jeunes ne lui allaient pas à la cheville.
— C'est qu'elle faisait partie de ces jeunes du second empire qu'on n'a pas remplacées. Elles avaient toutes de l'esprit, de la grâce, et même de la branche : Julia Barucci, Caroline Letissier, Joya, Adèle Courtois, Rosalie Léon, la Perle étaient certainement plus grandes et plus spirituelles que nos demi-mondaines d'aujourd'hui.
Pourquoi ? Je n'en sais rien, mais je constate. Quand j'ai connu Lucie Régnier, c'était en 1869, et elle n'avait alors guère plus de dix-huit ans, mais déjà un aplomb, une élégance, une verve endiablée. Moi j'étais alors sous-lieutenant aux Guides de la garde en garnison à Saint-Germain. Ah la bonne existence! Le matin, la manœuvre, les chevauchées dans la foret, le déjeuner au mess avec une bande de camarades gais, jeunes, riches, et un peu fous ; et le soir à
Paris des plaisirs ininterrompus, bals, soupers, redoutes, en compagnie de ce que Paris contenait alors de plus fêtard. Tu n'as pas connu tout cela et je t'en félicite, car tu trouverais la vie trop triste!...
Donc, j'avais été présenté à Lucie précisément le soir de la première des Brigands, par mon capitaine-commandant, le marquis de Bléré. Et à la suite d'un grand souper au Grand-Six de la Maison-d'Or, le mariage avait été conclu entre deux éclats de rire, et avec la bénédiction des plus grands noms de l'époque. Cette liaison... morganatique avait duré jusqu'à notre départ pour Metz, en 1870, et bien souvent pendant la guerre et en captivité, je me suis rappelé le désespoir de Lucie lors de notre dernier dîner au Pavillon Henri IV. La douleur lui allait très bien.
Or, juge de mon émoi, jeudi soir, en réapercevant tout à coup, aux Variétés, dans la baignoire d'avant-scène, Lucie
Régnier. J'eus un battement de cœur, et il me sembla que c'était ma jeunesse qui surgissait devant moi. C'est que vraiment Lucie paraissait encore charmante dans la loge avec sa petite capote de velours violet à aigrette, et sa jupe de satin sur laquelle un empiècement de guipure jetait une teinte claire.
Je m'approchai très attendri :
— Gomment c'est vous... C'est toi!
— Oui... une idée qui m'est venue... Cela m'a fait plaisir d'évoquer un passé bien lointain et de louer précisément la loge où je vous ai connu. J'étais sûre que je vous rencontrerais et que vous auriez pris un des fauteuils du club. Je suis toute seule. Voulezvous venir me tenir compagnie? De cette manière Tillusion sera complète.
Elle souriait avec ce joli sourire en carré qui montrait les plus jolies dents du monde, et de ses dentelles s'exhalait ce parfum très doux mélangé de violettes et d'iris que je
connaissais si bien! Et elle répétait de sa voix harmonieuse : Voulez-vous? Voulezvous?...
— Avec joie î m'écriai-je dans un bel élan.
— Ah que vous êtes gentil ! Venez vite sur le fauteuil du fond, personne ne vous verra.
Je fis le tour par le corridor et je me fis ouvrir la baignoire, et, aussitôt installé, il me sembla que je recommençais ma vie et que, soudain, par un coup de baguette magique, je me trouvai rajeuni de vingttrois ans. Et pour compléter mon illusion, Dupuis-Falsacappa était là, toujours fringant, toujours énergique, portant crânement la veste de velours à pampilles du beau chef des bandits, Baron réapparaissait à la tête de son épique peloton de géants casqués, disant avec sa voix spéciale, — cette voix que nous avons tous imitée plus ou moins bien, — le récitatif légendaire de ces
carabiniers qui, au secours des particuliers arrivent tou-j ours-trop-tard . Mais c'était surtout les airs qui me reprenaient tout entier, cette musique d'Offenbach, si jeune, si endiablée que nous avions fait retentir sur les pianos de tant de cabinets particuliers :
J'entends un bruit de bottes, de bottes, de bottes, C'est le premier carabinier.
Evidemment nous avions fait un rêve.
Puisque ces acteurs étaient toujours là, puisqu'ils chantaient les mômes couplets, et puisque ma maîtresse se trouvait comme jadis à mes côtés, c'est qu'il n'y avait rien de changé, et que j'étais toujours jeune, toujours sous-lieutenant aux Guides..., et toujours amoureux. J'avais pris dans mçs mains une menotte gantée de Suède, une menotte d'enfant que je retrouvais toute petite avec des doigts fuselés, et des os qui fondaient pour ainsi dire dès qu'on voulait
serrer; et penché sur le dossier du fauteuil, je m'enivrais des senteurs spéciales qui s'exhalaient de la nuque. As-tu remarqué comme un parfum respiré jadis produit tout à coup une sensation spéciale, remuant une foule de détails, de menus faits, et d'idées qu'on croyait tout à fait oubliés et qui sommeillaient seulement blottis dans un coin de la mémoire?
— Te rappelles-tu, disions-nous, te rappelles-tu ?. . .
Et, très remué, nous nous amusions à égrener le chapelet des souvenirs. Kopp reparaissait devant nous sous les traits de Pietro le bandit, qui a encore conservé « un vieux restant ». xN'ous revoyions la gracieuse Aimée sous les traits de Fiorella la brune, et Zulma-Bouffar — ce nom qui ressemble à une aigrette sur un bonnet de coton — reparaissait devant nous avec l'élégant travesti de Fragoletto. Une foule de visages amis, de jolies fdles de l'époque, de cama-
AUX BRIGANDS 29o
rades aujourd'hui mariés, morts ou disparus, flottaient autour de nous et revenaient nous sourire aux sons de la musique d'Ofïenbach. Gomme Noirmont était drôle quand il disait en tapant sur le couvercle des réchauds comme sur un tambour de basque :
Y a (les gens qui se disiit Espagnols Et qui ne sont pas du tout Espagnols
Et comme Anna Deslions — qu'on appelait Anna Deschiens — était amusante quand elle disait : « Tu travailles fort bien, ma foi, les jours où tu travailles ». Serré tout près de Lucie, une douce chaleur m'envahissait, et je me sentais envahi par un bien-être indéfmissable. Quand la toile fut tombée au milieu des acclamations, quand Dupuis fut revenu saluer au milieu d'une ovation comme jamais peut-être on n'en fera à un artiste» j'étais à cent lieues du monde réel.
— Mon coupé est là, me dit Lucie, voulezvous me mettre chez moi?
— Mais évidemment, lui dis-je, ne pouvant admettre une seconde qu'il pût en être autrement.
Je l'emmitouflai avec toutes sortes d'attentions paternelles dans son grand manteau de velours broché garni de thibet, et nous reprîmes ensemble le chemin que j'avais si souvent parcouru, tandis qu'elle fourrait comme autrefois sa tête dans mon cou. Tout à coup, la voiture s'arrêta. Nous étions arrivés devant le petit hôtel de la rue Murillo. Je l'aidai à descendre, et après avoir sonné elle se retourna vers moi pour savoir ce que j'allais faire. Un bec de gaz l'éclairait en plein de sa lumière crue, et j'aperçus les yeux meurtris par en-dessous, le pli douloureux qui s'était creusé au coin des lèvres, et quelques fils d'argent qui voltigeaient près des tempes. Mon cœur se serra affreusement, et j'eus l'intuition
subite que l'on ne remonte pas le passé, que ce qui était fini, était fini, et que nous étions l'un et l'autre en présence de l'irrémédiable.
Sans doute, elle lut ce qui se passait en moi, car d'une voix altérée elle murmura :
— Allons, il se fait tard, il faut nous quitter. Bonsoir.
— Bonsoir ma jeunesse I lui dis-je en l'attirant dans mes bras.
— Bonsoir notre jeunesse! me réponditelle en souriant...
Mais je m'aperçus qu'elle avait les yeux
pleins de larmes.
Elle referma brusquement la porte de
l'hôtel qui retentit avec un bruit sourd, comme un glas, et moi je rentrai chez moi triste comme tout.
... Et Pontades se tut continuant mélancoliquement à tisonner mon feu.
— Madame Manchaballe, expliquez-moi un peu comment Caroline ne figurait pas, hier soir, sur le programme du Lyceum- Dramatique. Je m'étais pourtant rendu à la première avec la ferme intention d'applaudir.
— Vous êtes plus de cinquante qui êtes ainsi venus au théâtre vous casser le nez.
— Cinquante nez cassés, c'est beaucoup ! Mais que s'est-il donc passé ?
— Eh bien, monsieur Richard, vous
savez que Caroline avait accepté à son corps défendant le rôle de Juliette.
— Qu'est-ce que vous appelez « à son corps défendant », madame Manchaballe?
— Je veux dire qu'elle ne se voyait pas dans la peau de l'héroïne ; Pomarel, l'auteur lui avait dit :
» — Vous n'avez pas un rôle bien important, mais au deuxième acte, vous serez quasiment toute nue...
» Alors, ça nous avait décidées.
— Vous avez une conception de l'art dramatique très spéciale... Mais continuez, ma bonne madame Manchaballe. Donc, Caroline devait être toute nue ?
— Pas toute nue, entendons-nous. Il s'agissait d'un peignoir, mais d'un peignoir extraordinaire en crépon de soie rose-thé, accordéon, tout plissé et garni de roses éteintes, avec entre-deux de vieilles dentelles écrues et ceinture de perles fines sur les hanches. Quelque chose d'aérien, de
transparent, de diaphane. Comme le disait si bien Pomarel : « Si la beauté est un don naturel, le déshabillage est un art. » En effet, quand, dans la pièce, le baron revoit à Fontainebleau sa première femme avec ce peignoir, il faut qu'il oublie tout: les jalousies, les griefs, les trahisons, et qu'il tombe dans les bras de la créature aussi divinement dévêtue. Bref, ce peignoir c'était tout le rôle. J'ajoute qu'il devait coûter soixante louis.
— Peste ! Heureusement que le comte de Palangridaine était là.
— Lui I II avait déjà crié pour le costume de voyage en drap castor du « un », pour le boléro en velours blanc du « trois », et surtout, surtout pour le sacré camail cabochonné d'émeraude du « quatre ». Il affirmait avec courtoisie que, dans ces conditions-là, avec quatre cents francs par mois d'appointements, la carrière dramatique n'était vraiment pas assez lucrative et deve-
nait impossible pour les femmes honnêtes. Très grincheux, il avait accordé juste dix louis, dix malheureux louis pour le déshabillé du « deux », ce déshabillé qui était tout le rôle I
» Avec une superbe inconscience, d'ailleurs, le directeur Moussard avait dit :
» — Ma petite chatte, vous vous arrangerez comme vous voudrez, mais il faut le peignoir en soie rose-thé avec perles fines. Il nous le faut !
» Bien entendu, comme dans toutes les circonstances graves, Caroline était accourue dans mon magasin de la rue de Provence et m'avait tout raconté. Précisément, j'avais lu dans les journaux que le prince de Chypre était à Paris et qu'il était descendu pour quarante-huit heures à l'hôtel Bristol. Il faut vous dire que le prince est pour moi une vieille connaissance. Je n'ai pas besoin de lettre d'audience ; j'entre chez lui comme j'entrerais chez vous, monsieur Ri-
chard, et il me reçoit toujours à merveille... Ah ! c'est que je lui ai rendu tant de services î II m'appelle « sa Providence » . C'est toujours flatteur pour une simple marchande à la toilette d'être la Providence de l'héritier d'un des plus grands trônes de l'Europe.
— Et il connaissait déjà Caroline?
— S'il la connaissait! Ça datait du Conservatoire, et il la trouvait déjà très gentille en dépit de sa maigreur de fillette pas formée et de ses salières, et, comme il me le disait avec bonté .
» — Madame Manchaballe, à mon prochain voyage, je suis sûr que cette petile-là sera un morceau de roi, un vrai morceau de roi.
» Bref, je mets mon toquet « Prince Azur » un cadeau de Rebecca, et je me précipite à l'hôtel Bristol. Le prince était en train de faire sa lotion hebdomadaire au henné ; mais il a endossé un petit coin de feu fraise écrasée, qui lui allait divinement, et il m'a
fait entrer tout de suite. Ah ! je n'ai pas été par quatre chemins. Pendant que sa tête séchait, je lui ai raconté carrément l'histoire du déshabillé rose-thé ; seulement, je n'ai parlé que de cinquante louis, puisque Palangridaine donnait déjà dix louis.
» Monseigneur a consulté son carnet, un carnet très chargé, — ah ! dame, il ne passait que quarante-huit heures à Paris, — et il lisait à demi-voix : * M. Garnot, madame Valtesse, la princesse Tancaccio, Emilienne, lord Dufferin, Verdi, la Môme- Fromage, M. Casimir-Perier... » Après avoir bien réfléchi, il m'a dit :
» — Eh bien, madame Manchaballe, j'attendrai mademoiselle votre fdle demain à quatre heures: j'ai une demi-heure libre, entre la Môme-Fromage et M. Casimir- Perier. Seulement, qu'elle soit bien exacte, car je ne puis décemment faire attendre le président du conseil. De plus, je quitte Paris le soir, à six heures trente.
» — C'est entendu, monseigneur: Caroline sera là à quatre heures. »
» Quand je suis rentrée, ma cadette m'a sauté au cou, en me disant :
» — Bravo ! maman ! j'aurai mon peignoir ! Et, grâce à toi, tout le monde sera content : Moussard , Pomarel , Palangridaine...
— Elle oubliait le prince de Chypre, madame Manchaballe.
— Oui, c'est ma spécialité. Moi, je travaille à rendre tout le monde heureux. Le lendemain, ma fille reçut un bulletin de répétition. Il paraît que ça n'allait pas. L'auteur était furieux et voulait des raccords au « un », l'acte où le baron se fait pincer, dans la lingerie, aux genoux de la petite femme de chambre. Bref, on était convoqué à deux heures pour le quart.
» — Baste, dis-je à Caroline, tu auras encore bien le temps d'être à l'hôtel Bristol pour quatre heures.
» — Oui, maman, mais c'est ennuyeux. Après avoir répété pendant deux heures, je serais moins fraîche.
» — Avec cela, qu'il est frais, lui, le prince de Chypre ! Et puis ménage-toi : ne vends pas ton piano, parle dans des bottines.
» — Pour sûr î me crie ma cadette en s'en allant.
» Et je l'ai regardée pendant qu'elle montait en coupé. Elle était véritablement très bien avec sa robe de satin-laine mordoré, avec le bas garni de velours argenté, sa chasuble ornée du col de renard et son grand chapeau Lender avec nœud Directoire. Un vrai morceau de roi. Elle arrive au Lyceum- Dramatique. Tout le monde était comme un crin : Moussard jurait, et Pomarel, si bien élevé d'habitude, criait comme un putois en délire. Dix fois, on a fait recommencer la scène du « un » parce que Mirachol, le jeune premier, faisait six pas entre la porte
et la table de la lingerie, au lieu d'en faire cinq, si bien que la femme de chambre ne pouvait pas se trouver dans ses bras au moment où Caroline entrait en disant :
» — Monsieur, vous êtes un misérable I
» Le temps passait ; on s'énervait ferme; mais, Pomarel, l'auteur, glapissait:
» — Vous pouvez ronchonner tant que vous voudrez : ça m'est égal. On restera ici jusqu'à huit heures à répéter, s'il le faut.
» A ces mots, Caroline bondit :
» — Comment? jusqu'à huitheuresl Mais j'ai un rendez- vous d'une importance capitale à quatre heures précises. Avec un prince !
» — Je m'en fiche un peu de votre rendezvous princier I J'ai fait fermer les portes. Personne ne s'en ira! Personne!
))Hein? quelle situation! La vo3^ez-vous? monsieur Richard, la voyez- vous ?
— Je vois surtout celle de ce pauvre
:i08 PLACE AU théâtre!
prince, qui posait là-bas tout seul à l'hôtel Bristol.
— Bref, Caroline a eu beau supplier, s'insurger : la liberté n'a été rendue aux interprètes qu'à cinq heures. Elle s'est ruée place Vendôme, mais trop tard. Le prince de Chypre était chez le président du conseil. Il n'y avait rien à dire. Il faut être juste ; il ne pouvait pas faire attendre M. Casimir- Perier pour mademoiselle Manchaballe III. Il est évident que, si Monseigneur avait eu le choix... mais le pouvoir a ses exigences. Bref, il est parti par le rapide du soir sans avoir reçu ma fille, et nous n'avons pu avoir le peignoir en soie rose-lhé.
— Alors?
— Alors, comme c'était toute la pièce, Caroline, très digne, a préféré rendre le rôle plutôt que de paraître avec un méchant déshabillé de dix louis, comme l'accordait Palangridaine. Et c'est pour cela que la première a été retardée de trois jours sous
prétexte de « remaniements », et voilà pourquoi vous n'avez pas vu ma cadette sur le programme. Etonnants, ces directeurs î Ils ne veulent pas payer les déshabillés qu'ils exigent et ils empêchent, pour payer, les déshabillés qu'ils n'exigent pas. Voyons, monsieur Richard, est-ce juste?
— Non, madame Manchaballe, ce n'est pas juste. Mais pourquoi Caroline n'a-t-elle pas écrit à Monseigneur une lettre pour lui expliquer son cas, une jolie lettre, bien attendrissante?
— Une lettre î Mais, mon pauvre monseur Richard, vous ne savez donc pas qu'il faut au prince la présence réelle et qu'il ne s'excite pas à distance ? On voit bien que vous n'avez jamais pratiqué les grands de la terre.
— Ah ! monsieur Richard . Entrez donc ! J'aurais parié que j'allais avoir votre visite aujourd'hui dans mon magasin.
— Et vous auriez gagné, madame Manchaballe. Vous devez, en effet, savoir un tas de choses sur Thaïs, puisque Rebecca fait partie du divertissement de la Tentation.
— Parfaitement, même que ça nous coûte une paire de chevaux, ce divertissement, et tout cela à cause du cri du chacal.
— Ma digne amie, je vous pratique
depuis longtemps, et j'ai pris, j'ose le dire, l'habitude de vous comprendre assez vite, malgré les écarts très fantaisistes de votre éloquence... Mais, sapristi I qu'est-ce que c'est que ces chevaux et ce chacal ? ? Expliquez -vous.
— Eh bien, Rebecca avait lu aux petites annonces : Départ, grande occasion. A vendre, très jolie paire de chevaux alezan brûlé (4 m. 60) (papiers). S'adresser, 45, avenue de Messine, cocher Léon. Ma fille a un faible pour les blonds et pour les chevaux alezans ; de plus, voilà le printemps qui s'avance, et c'est le moment de se remonter. Précisément, notre petit hussard des Esbroufettes était venu de Rouen en permission de quatre jours. Rebecca le prend par le bras, et les voilà partis tous deux avenue de Messine. A la vue des deux alezans, des Esbroufettes, qui s'y connaît, s'exclame : « — Superbes! de la branche, du bouquet, du cerceau, de l'air sous le ventre!... > que sais-jc!...
« Combien? — Cinq mille francs. — C'est donné ! » s'écrie le lieutenant. (Pour ce que ça lui coûtait, vous comprenez)...
« Ma chère, il faut te faire offrir cela par Palangridaine, et tu seras la femme la mieux attelée du Bois. » Cela tombe bien, dis-je à Rebecca : précisément, le marquis vient dimanche soir, après la répétition de Thaïs; à la place, je lui demanderais cela, la tête sur l'oreiller, entre minuit et demie et une heure moins le quart. Ce sera le bon moment. — Bravo I maman, tu as raison, riposte ma cadette dans une effusion de joie filiale. J'aurai mes alezans brûlé. »
— Mais le chacal ? Je ne vois pas le chacal.
— Attendez donc, monsieur Richard. Vous voulez toujours voir tro[) vite. Donc, dimanche soir, la répétition commence à huit heures et demie. Il y avait là M. Massenet, M. Bertrand, et M. Gailhard dans le trou du souffleur. Il faut vous dire que
314 PLACE A.U théâtre!
Thaïs, c'est un peu le sujet à'heyl, avec plus de danse, plus de musique et une courtisane plus potelée. Au premier acte, après une première apparition de Thaïs dans un songe, une place publique de la ville de Thèbes, Alvarez, un joyeux viveur, annonce à ses amis qu'il va donner une grande fête où Thaïs, la célèbre courtisane, exécutera ses danses les, plus voluptueuses. Bon. Au deuxième acte, nous sommes devant la maison de Thaïs. Elle rencontre Delmas et lui demande ce qu'il vient faire en ces parages. « Convertir votre àme ! » répond Delmas. a Elle est bien bonne ! » répond en musique Thaïs (Sanderson). Jolie, oh ! jolie comme on ne l'est pas, avec ses épaules à fossettes et son rire d'enfant. Et, entr'ouvrant un moment son manteau, elle dévoile ses formes impeccables à Delmas, qui détourne la tête... Mais les abonnés regardent, eux, je vous en réponds. Au troisième acte, nous sommes dans la cham-
bre de Thaïs, et, sur une petite colonne, il y a une statuette représentant Vénus. Alors Sanderson fait une invocation à la déesse. Elle l'adjure de la laisser toujours belle, de ne jamais flétrir les roses de sa bouche, ni l'or de ses cheveux, ni rien, enfin. C'est ravissant.
— Allez, allez, madame Manchaballe, je me suspens à vos lèvres.
— Monsieur Richard, avouez que ça ne vous ferait aucun plaisir.
— Parce que vous n'avez sans doute pas adjuré à temps la blonde déesse. Mais c'est une figure : je veux dire que je bois vos paroles.
— Je me disais aussi... J'avais eu comme un moment de fol orgueil. Mais revenons à Thaïs. Delmas entre, et, avec des grands bras et des mains levées vers le ciel, sans se laisser séduire par la joliesse de la courtisane, il la terrorise — oui, monsieur — il la terrorise en lui chantant tout ce qui l'attend plus
tard si elle ne revient pas à Dieu. Un moment, Thaïs se laisse convaincre et tombe à genoux; mais les joyeux viveurs l'appellent du dehors. Elle entend leur voix et elle s'écrie :
)) — Je suis Thaïs, la courtisane, et je te chasse d'ici.
» Si elle avait une mère, c'est elle qui se chargerait de la besogne ; mais, comme elle n'en a pas, Delmas répond :
» — Je resterai la nuit entière au seuil de ton palais et je t'attendrai. »
» Ah ! monsieur Richard, si j'avais été là, ce que je lui aurais dit : « Houste ! »
— Ce ne serait pas mal du tout de voir madame Manchanballe mère à la scène : il y aurait là un joli rôle pour M. Pûck, en travesti.
— Vous trouvez que M. Pûck me ressemble! Allons donc! Il a bien plus de moustaches que moi.
» Au second tableau, on revient devant la
maison de Thaïs, où Delmas, couché sur le seuil, attend. Sanderson sort et lui déclare qu'elle est prête à se rendre dans un monastère où elle se purifiera. Au moment où ils vont partir, les fêtards font irruption et barrent le passage ; mais la courtisane supplie tant et tant Alvarez que celui-ci cède et jette de l'or au peuple pour lui livrer passage. C'est alors que nous arrivons à la Thébaïde, c'est-à-dire à l'histoire du chacal.
— Ah I ah ! voilà qui est intéressant.
— Eh bien, monsieur Richard, dans cette Thébaïde, il paraît qu'on doit entendre le cri du chacal, et ce n'est pas commode, allez ! Depuis une semaine, on envoie les choristes au Jardins des plantes, dans l'aprèsmidi, avec de grosses trompes. Ils se placent, avec leur instrument, devant la cage et, quand le chacal crie, ils essayent de faire « la même chose que lui ». Les premiers jours, ça n'allait pas du tout. D'abord, il y avait toute la bande des basses qui s'étaient
trompés de jardin et qui, sous la direction de M. Golleuille, avaient été au Jardin d'acclimatation, et, là, ils n'avaient trouvé à imiter que le phoque! M. Golleuille s'agitait en disant : « Papa ! Papa ! » Pas chacal pour deux sous, M. Golleuille I Quant aux barytons du Jardin des plantes, ils soufflaient paraît-il, trop fort et donnaient l'impression de chacals monstres. Alors on envoya des femmes pour obtenir des sons plus aigus, plus filés, et, pendant toute la journée de samedi, à la grande joie des badauds, mais à la grande terreur des fauves, le Jardin des plantes retentit des efforts de ces malheureux choristes, hommes et femmes, s'époumonnant à rendre le cri du chacal. Déjà, pour Izeyl, vous avez, je m'en souviens, raconté l'histoire de Sarah Bernhardt imitant le cri du perroquet auquel le singe arrachait les plumes. Mais ça, c'était relativement facile.
» Bref, dimanche soir, l'heure avançait, et l'on était en pleine [Thébaïde. Les trompes
retentissent dans la coulisse, et M. Massenet^ très nerveux, s'écrie :
» — Ce n'est pas encore ça !
» Même Gailhard sort du trou du souffleur et demande :
» — Bertrand, reconnaissez-vous le cri du chacal !
» Et M. Bertrand se récuse d'un geste vague, avec l'air résigné d'un homme qui voit qu'il est une heure du matin et qu'il a encore tout le ballet et la mort de Thaïs à avaler avant de regagner le boulevard Pereire.
» On recommence dix fois, vingt fois ce coup de trompe, et, enûn, devant la lassitude générale, M. Massenet finit par se déclarer à peu près content. Pendant ce temps, Rebecca s'énervait en pensant :
« Qu'est-ce que va dire le marquis de Palangridaine, qui m'attend à la maison ? Qu'estce qu'il va dire? » Moi, je me suis proposée pour aller le faire patienter ; mais ma fille m'a dit que ça l'exaspérerait encore davan-
lage. Alors je n'ai pas insisté, et ça m'a permis de voir le ballet de la Tentation. Delmas, endormira une vision : des jardins à perte de vue, avec des guirlandes de roses formant arceaux, rattachées entre elles par de grands voiles de gaze noire transparente voilant légèrement les roses. Six grands sph^^nx, occupant toute la hauteur du théâtre, forment un cercle colossal. Alors les esprits de la nuit arrivent et montrent à Delmas, endormi, des nymphes couchées dans des roses. Il se débat, il veut fuir ; mais de grandes lames de tulle simulant les flots lui barrent la route, et de ces flots surgissent les tritons et les sirènes, jusqu'au moment où Mauri arrive pour représenter la Tentation, avec Rebecca à la tête des sphynges. On croyait toujours que ce pauvre M. Hansen prononçait mal et qu'il disait sphynges au lieu de sphynx, et l'on riait. Alors, un beau soir, il a dit à Rebecca : » — Mademoiselle, je vous prie de croire
que je sais mon français aussi bien que vous. Vous êtes une sphijnge.
» — Et vous un singe, a riposté ma lîlle.
» M. Hansen, toujours courtois, n'a pas entendu...
— Mais, sapristi ! madame Mancliaballe, continuez donc le ballet !
— Eh bien, voilà. Ça rappelle Robert le Diable et la Tentation de saint Antoine, avec le cochon en moins... et le chacal en plus. Delmas faiblit, mais il appelle Dieu à son aide; son étoile apparaît, lumineuse. Cependant, la bacchanale continue, efTrénée, des flammes sortent de terre ; il va succomber quand, au fond, une apparition vient à son aide. Un cri formidable s'élève : « Thaïs ! » Et tous les esprits disparaissent, et la vision s'évanouit.
Au cinquième acte , Thaïs meurt au monastère. Mais je n'ai pas vu ça, car je me dépêchais de déshabiller bien vite Rebecca, exaspérée — il était deux heures du matin
— pour qu'elle pût rejoindre en hâte le marquis de Palangridaine.
» Hélas ! de guerre lasse, celui-ci s'était endormi ! En vain, ma fille a fait tout ce qu'il fallait pour le réveiller — et elle s'y connaît, la mâtine I — le marquis ne répondait que par des grognements sourds : gnron ! gnron I gnron î et il se retournait dans la ruelle. Elle n'a rien pu en tirer, et, évidemment, dans ces conditions-là, il a été impossible d'aborder la question des alezans brûlé.
— Eh bien, madame Manchaballe, le matin, le lendemain matin?...
— Le lendemain matin, ma fille dormait, éreintée par sa répétition. Et puis, quand même, cela n'aurait servi à rien, parce que, le matin, Palangridaine n'a pas le réveil gracieux. Et, hier, le cocher Léon nous a fait dire que l'attelage était vendu. Une occasion superbe, comme disait le petit des Esbrouffettes. Voilà, monsieur Richard,
comment nous avons perdu une paire de chevaux à cause du chacal. Avouez que
c'est du guignon.
— Bah ! Rebecca reprendra cette conversation hippique sur l'oreiller, un de ces soirs. Sans adieu, madame Manchaballe.
ATHANAÉL ET THAÏS
Dis donc, Toto, comment te sens-tu de ces premiers etïluves printaniers? Est-ce que le bois de Boulogne, bien ensoleillé, avec son allée des Poteaux remplie de cavaliers, son avenue sillonnée, dès le matin, par de petites femmes portant sur l'épaule, d'un geste charmant, leur ombrelle claire, et même son club des panés, fréquenté par de beaux raslaquouères à cravate sang-de-bœuf, ne te plonge pas dans un état de béatitude indéfinissable?
Moi, ça m'a rendu amoureux, amoureux comme une bête. As-tu remarqué, Toto? un homme commet mille sottises, on l'excuse en disant : « Il est amoureux », comme on dirait : « Il est idiot : ne lui en veuillez pas. » Et tu ne devinerais jamais pour qui j'éprouve ce sentiment épileptique et désordonné. Pour Mollero, mon cher ami, pour cette superbe fdle du soleil, capiteuse et serpentine, dont les danses mettent en émoi tous les habitués du grand théâtre national des Folies-Bergère» Ah ! qu'il est bien nommé ce théâtre, vous donnant envie de faire mille folies pour la bergère I Bref, voilà quinze soirs que je ne manque pas une représentation. A onze heures, je vois entré Mollero en scène, marchant ou plutôt glissant avec ce pas spécial que les Espagnols appellent le meneô, le torse drapé dans un châle mauve à longues franges et en étoffe très souple, audessus duquel apparaît une tête jeune, moqueuse, triomphante, éclairée par deux yeux
ATHANAEL ET THAÏS 327
immenses et coiffée d'un chaperon d'onduleuses ténèbres marquant les cinq pointes sur le front intelligent et bombé. La bouche, rouge comme une grenade, sourit en montrant des dents superbes. Le teint est chaud, coloré; de toute la personne de la danseuse se dégage comme un parfum de beau fruit bien savoureux, bien à point, un de ces fruits, Toto, qui fondent dans la bouche, en chatouillant toutes les papilles par la plus exquise sensation.
Et, quand elle se débarrasse de son châle, nous montrant la taille ronde enserrée dans la basquine de satin, les épaules potelées sur lesquelles étincellent des diamants suffisants pour la rançon d'un roi, les bras merveilleux et, sous le jupon court garni de jupilles, la jambe nerveuse se cambrant dans un bas de soie brodé d'or, alors j'entre à pleines voiles dans le pays de l'extase. Les pieds spirituels esquissent sur le plancher toutes sortes d'arabesques, en ponctuant la phrase musicale
de petits coups de talon précipités ; les deux mains, élevées au-dessus de la tête, retombent ensuite le long du corps en décrivant une spirale gracieuse; les doigts fuselés ébauchent un effleurement imaginaire, et les yeux mourants, pâmés, comme ceux d'une panthère qui ferait sa méridienne, s'en vont loin, bien loin, au-dessus des crânes des vieux messieurs et à la poursuite de je ne sais quel rêve volupteux...
Ahl Toto, ton pauvre Tutur est bien malade I
Alors, quoi? j'ai fait comme tout le monde. J'ai envoyé des brouettes de fleurs, j'ai écrit des épîtres enflammées et chaudes; j'ai même commis des vers — ohl combien mauvais I oh! combien! Au loin, rencontrant Mollero dans sa Victoria, j'ai roulé des yeux en boules de loto et j'ai lancé sur ses genoux le bouquet que j'avais à ma boutonnière, bouquet qui a été tomber sur le nez rubicond d'un cocher de l'Urbaine... j'ai adressé des
ATHANAEL ET THAÏS 329
bijoux, qu'on m'a renvoyés en disant qu'on n'avait plus de place pour les mettre (le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable), et, en fin de compte, lorsque je me suis présenté, je n'ai pas été reçu.
Voilà la situation.
Alors, tout à coup, je me suis mis à songer à Izeyl, à Thaïs, à cette courtisane et à cette danseuse qui, fatiguées des hommages, blasées sur les louanges, saturées de baisers et repues de caresses, se laissaient tout à coup fléchir par un simple prêtre se dressant devant elles pour les délivrer des liens de la chair. En somme Guitry est très ordinaire dans son costume de Cakya-Mouni; Delmas est plutôt bedonnant sous la robe noire du moine d'Antinoé, et quant au pasteur Dide, — je l'ai vu un jour faire une conférence chez la duchesse de Comare — il n'est pas joli, joli : eh bien, toutes les femmes étaient suspendues à ses lèvres tandis qu'il parlait de la vie éternelle.
Cette dernière réflexion fut pour moi un trait de lumière. Je ne pouvais pas décemment me déguiser en bouddhiste ni en cénobite du désert — le carnaval a été si court cette année! — mais rien ne m'empêchait de m'habiller en pasteur protestant. Alors j'ai été chez mon tailleur et je lui ai commandé un gilet noir croisé montant très haut et ne laissant voir qu'un centimètre de col droit, une redingote-lévite à long pans, qui me battait dans les jambes.
Mon tailleur était indigné et me répétait :
— Monsieur le vicomte, vous avez tort.
Votre mode de printemps ne prendra pas.
Mais je passai outre. Quant à mon chapelier, j'eus toutes les peines du monde à obtenir la coiffure basse et à larges bords que Montrouge portait dans Miss Helyett, Quant je me vis ainsi affublé dans la glace, je ne pus m'empêcher de sourire : évidemment, à première vue, je paraissais un peu ridicule;
ATHANAEL ET THAÏS 331
mais le tout était de me composer une tête en rapport avec l'austérité sacerdotale de mon costume. J'y parvins en ramenant mes cheveux sur les oreilles et en les aplatissant au Portugal, en défrisant mes moustaches, qui [)endaient en saule pleureur de chaque côté d'une bouche triste, et en donnant à ma physionomie, d'ordinaire assez hilare, un aspect profondément désolé. Gela fait, je me mis à piocher ferme le livret de M. Louis Gallet, en poésie mélique — oh! cette poésie mélique! — je me fis faire des cartes au nom de :