‹ Place au théâtreChapitre 5 sur 19 · CENT IL- BERNARD · texte numérisé non relu

CENT IL- BERNARD

pression d'une contemporaine de Sophie Arnould ou de la Guimard. Rappelant les extases idylliques de Rousseau et les poses héroïques des divinités de Clodion, elle a réalisé l'idéal de ce dix-huitième siècle parfumé et charmant. Sous toutes ses formes, dans tous ses raffinements, dans toutes ses délicatesses, une seule idée, un seul sentiment : le plaisir. Plaisir d'aimer, ou même tout simplement plaisir de vivre. L'amour est plus inquiet, la volupté plus fiévreuse, la passion, plus désordonnée. Dans le milieu évoqué par Virginie Déjazet, tout était repos, délicatesse, distinction et parfait équilibre. Elle avait la race, le trait, le bel air, l'impertinence et l'allure, et, dans ce répertoire fait pour elle, elle nous donnait, après tous les cataclysmes et toutes les ruines de la Révolution, l'impression d'un joyeux bal masqué plein de lumières, d'épaules nues, de senteurs musquées et de chatoiement d'étnfTcs zinzolin. C'est que l'amour n'avait

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pas d'âge ou de limite dans ce siècle où plaire et être heureux était l'unique étude et où tout le monde y parvenait, jeunes ou vieux, par art ou par nature.

En regardant Déjazet nous représentant ces roués de la Régence, ces petits maîtres de l'Œlil-de-Bœuf : Richelieu, Létorière ou Lauzun, on comprenait tout à coup la cour et la ville, Watteau et Fragonard, ces intrigues de Versailles où l'on se noyait dans un verre d'eau, ces rendez-vous galants dans le parc, derrière les ifs bien taillés, sous les yeux de mignardes néréides en marbre s'ébattant dans les bras de vigoureux tritons barbus, ces intrigues de sérail et ces passions d'alcôve sous le haut dais de satin bleu empanaché. Tous ces petits abbés, ces freluquets de haute race, devaient être comme elle, avec ses pirouettes sur les talons rouges, son impertinence de haut ton, sa bravoure, ses vices et son débraillé de bonne compagnie.

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Je Técoutais, quant à moi, avec un respect presque religieux, et il n'y avait pas jusqu'à sa petite voix grêle, paraissant venir de si loin, comme un écho affaibli, qui ne me rappelât les sons doucement fêlés d'un vieux clavecin sur lequel je me souvenais, étant enfant, d'avoir vu jouer ma grand'mère, avec ses doigts chargés de bagues, sa robe couleur feuille morte et ses atours du vieux temps.

Je A'ois encore la petite loge du théâtre Déjazet, toute tendue de cretonne claire, avec une grande psyché; un rideau en étoffe semblable, glissant sur une tringle, séparait le visiteur de l'espace, fort restreint où l'actrice était obligée de se maquiller, travail qui exigeait éminemment de soins et encore plus de discrétion.

Elle arrivait assez élégante et coquette, vêtue d'une robe de soie et toujours coiffée de chapeaux ronds, car, malgré son âge avancé, jamais elle n'a consenti à adopter

la capote ou les bibis microscopiques du second Empire. Après avoir fait sa figure, comblé les ravins avec le blanc de perle et avivé l'œil avec le kohl et le fard indien, elle posait une perruque descendant très bas sur le front pour dissimuler les rides. Je me souviens que, dans Garât, avec les boucles retombantes et Fénorme cravate qui montait jusqu'au menton, on n'apercevait plus qu'une petite figure grosse comme le poing, mais qui souriait en laissant voir des dents restées superbes.

Gomme elle était très petite, elle mettait dans ses souliers un talon intérieur de trois centimètres, qui l'exhaussait en cambrant le cou-de-pied, et ses bas de soie étaient rembourrés pour dissimuler la maigreur des jambes.

Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite Kl le temps i)cr(Iu!

Au-dessus de la toilette duchesse, en pre-

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mière place, le portrait d'un vieil ami, personnalité des plus connues et avec lequel elle eut une longue liaison, puis, dans le cadre de la glace, les photographies de Laferrière, Frederick Lemaître et quantité d'autres artistes. Sa conversation était pétillante d'esprit, de cet esprit qui donne à tout l'intensité et la suprême caresse de la vie, et, dans ses réparties, ses réticences, comparables aux dégradations d'un clair-obscur, on sentait quelque chose de pimpant, qui fleurait l'ambre et la poudre à la maréchale.

Autour d'elle, Jaime fils et quelques vieux messieurs d'autrefois, bien rasés, avec de hauts toupets et des cravates à deux tours, qui prisaient encore avec des gestes nobles et me semblaient les derniers représentants d'une race disparue.

Après la représentation, elle rentrait dans son appartement du passage Saulnier, qu'elle quitta, plus tard, pour se rapprocher de son théâtre, boulevard du Temple. J'ai encore

vu ce nid curieux, tout encombré de souvenirs, de pastels effacés, de miniatures, avec de grands lauriers d'or, couverts de poussière et noués avec des rubans qui n'avaient plus de couleur, nid qui ne fut pas la dernière étape, car il y eut encore le modeste appartement, 36, chaussée Clignancourt : quatre petites pièces où la misère, l'atroce misère grandissait chaque jour. Plus de robes de soie : une vieille douillette puce, une guimpe de dentelle cachant les rares mèches grises, la voix nasillarde et comme devenue tout à coup fêiée, cassée par les soucis quotidiens de l'existence. Telle je la revis encore après la guerre, tandis qu'Euphémie, la fidèle gouvernante qui ne l'avait pas quittée pendant quarante ans, trottinait sur le parquet, de son pas menu de souris effarouchée.

Quant à moi, je ne pus m 'empêcher d'avoir les larmes aux yeux lorsque dans la représentation de Garât dont je te parlais.

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au Vaudeville, je la vis, avec ces pauvres jambes qui flottaient dans la culotte de satin danser encore la gavotte, tenant à la main le lorgnon d'or à doubles branches des incroyables du Directoire. A Fàge où Taïeule auguste aurait eu droit au repos, elle était obligée d'amuser les petits-fils, comme elle avait amusé les grands-pères et de fredonner d'une voix éteinte des refrains égrillards.

A quelques jours de là, une bonne action devait la tuer. Au sortir d'une représentation aux Variétés, où elle avait chanté la Lisette de Béranger au bénéfice de madame Grenier elle attrapa un refroidissement, et elle mourut, 23, rue Clavel, à Belleville, chez son fils. J'ai suivi son enterrement. Jamais homme d'Etat, jamais artiste, conquérant ou poète n'eut de pareilles funérailles, et plus de cent mille hommes, en dépit de l'heure matinale, avaient fait le voyage des Buttes-Chaumont. C'est que, vois-tu, celle-là était une vraie Française, Française jusqu'au bout des

ongles, à la manière de nos vieux con leurs gaulois, Rabelais, La Fontaine et Béranger. En s'en allant, elle a emporté les dernières grâces, le dernier sourire d'une société disparue, et c'est pour cela que vous autres, vous ne comprenez plus, vous ne pouvez plus comprendre le vaudeville de son temps €ar vous n'avez plus celle qui servait de transaction entre l'ancien régime et le nouveau...

Tout en causant, mon oncle avait terminé sa toilette et son « vieux monument ^) était complètement réparé. Il jeta un regard au miroir, qui lui montra la figure d'un sexagénaire bien rasé, bien pomponné, encore fort présentable sur le haut col droit empesé €t, ragaillardi par cette vision, il me cria presque gaiement :

— Bahl Que le diable t'emporte, en me forçant à remuer ces souvenirs lointains! Ce qui est fini est fini; mais Gentil-Bernard vit toujours, et, puisque Virginie Déjazet est morte, vive Marguerite IJgalde!

C'était à la seconde fie Brillant Achille à la Renaissance ; la salle était fort élégante, et moi je m'amusais à lorgner en dilettante la belle comtesse X... trônant dans son avant-scène. Sa robe en diagonale glacée noire et turquoise, moulant le buste, encadrant les seins bien servis, appelant la main et la caresse, faisant songer à quelque patricienne de Florence. Quand elle se tournait, le dos découvert très bas avec des creux et des saillies de tigre accroupi. Sur

sa tête d'impératrice était campé, comme un diadème, une sorte de toque vénitienne toute brodée de perles et d'or. Ainsi parée elle remplissait et occupait la salle entière; pour un peu elle eût salué le peuple.

Saint-Machin, qui sait tout, se souvenait de l'avoir vue ouvrir le bal avec le tsar à une fête donnée aux îles, il y a seulement cinq ans. Mais depuis, que de chemin parcouru ou descendu ! Quo non descendam ? eût-elle pu écrire en exergue sur le superbe portrait de Ghartran qui la représentait en bas d'un escalier. Que de folies, que d'amours bruyantes, que de caprices d'une heure ! jamais femme ne fut plus courue, jamais courtisane n'attacha moins d'importance à un baiser. Et cependant, à cause de sa grande fortune, de son hôtel, de son train de maison et de ses équipages, elle conservait encore une certaine situation sinon dans le monde où l'on s'ennuie, du moins dans celui où l'on s'amuse.

— Elle est rudement belle î me dit tout à coup le baron Samuel Goldstein, auquel le hasard du tirage du club avait donné un fauteuil voisin du mien.

— Oui, certainement, répondis-je. Telle qu'elle est, battant son plein, c'est assurément la plus belle nuit qu'on puisse rêver.

— Soyez gentil, présentez-moi.

Je réfléchis un instant ; mais, en somme, une femme comme la comtesse est toujours heureuse quand on lui présente un Goldstein, un homme qui porte ce nom magique, presque royal, qui sert de passeport sur toute l'étendue du globe.

— Montons, lui dis-je, et profitons de i'entr'acte.

Je dois dire que le baron Samuel fut reçu à bras ouverts. La conversation s'engagea immédiatement du tac au tac, la comtesse se renversant en arrière, avec des mouvements d'épaule pour faire glisser la robe

encore plus bas, des sourires imperceptibles, des balancements d'éventail qui semblaient envoyer à Goldstein comme une caresse molle, comme une effluve chaude s'exhalant de ce beau corps parfumé.

Je m'esquivai, le baron resta; et tandis qu'Huguenet persistait à demander à Théo rougissante et mi-nue un tas de choses qu'elle ne voulait pas lui accorder et poussait des : Ah ! sapristi ! qui faisaient courir parmi les vieux messieurs des frissons électriques, Samuel Goldstein, dissimulant son plastron blanc derrière le rideau de velours, continuait sa cour, chuchotait aux oreilles finement ourlées des bêtises qui le faisaient rire d'un gros rire épais, et parfois se penchait tout près des frisons de la nuque, comme pour s'y griser de parfums fauves.

A la sortie, je les vis bras dessus bras dessous descendre l'escalier en spirale: elle, superbe, dédaigneuse, drapée dans une longue mante en velours aubergine brodée d'or

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et garnie de skung, lui rayonnant et me lançant au passage un clignement d'œil significatif qui semblait me dire : « Ça va très bien et je suis un heureux gaillard. »

Et je pris à mon tour le boulevard, philosophant tout à mon aise sur la puissance de l'or, auri sacra famés comme disait le pèreFeugère, mon vieux professeur de latin, cet or qui vous ouvre toutes les portes, supprime tous les obstacles, et pour les hommes remplace l'esprit, la jeunesse et la beauté. En somme, peut-être en est-il micîux ainsi ? peut-être est-il préférable que l'amour dépende d'un sac d'écus, et puisse s'acheter comme le reste. En effet tout le monde ne peut pas naître spirituel ; mais tout le monde peut aspirer à la richesse et {)ar conséquent espérer sa part de joie.

Dans mon imagination, je me figurais le couple arrivant dans l'hôtel de l'avenue Kléber. Je revoyais le vestibule sévère conduisant à Tescalier drapé de peluche éme-

raude; dans la cage, une immense torchère reproduisant la Ceinture dorée de d'Epinay; puis le salon tendu de tapisseries Renaissance représentant des scènes de l'histoire ancienne, des personnages faisant leur soumission à un roi vainqueur; dans les vitrines de merveilleux petits saxes : miniatures, miroirs à main ornés de saphirs, lorgnette garnie de roses, éventails Louis XV. Dans un coin, le buste de la Jeunesse par Weeck et celui de Timpératrice d'Autriche, acheté à cause d'une vague ressemblance. La salle à manger ouvrant sur une serre encombrée de plantes. Aux murs, le cuir de Gordoueà grands ramages disparaissant sous des étagères encombrées de plats d'argent, d'aiguières, de surtouts, de vide-cornes.

Puis, les appartements intimes, le boudoir avec le portrait de la belle comtesse en amazone, les photographies encadrées du prince et de la princesse de Galles, le cabinet de toiletle tout en glaces avec la grande

baignoire d'argent. Aux murs, deux merveilles sur ivoire de Baudoin : V Indiscret et la Surprise. Et, enfin le sanctuaire, la chambre à coucher toute tendue en peluche saumon à reflets argentés. Le lit large, sévère, immense ; au fond, deux amours à califourchon sur des cygnes. Et sur le couvre-pied de satin piqué — ô souvenir ! — une merveilleuse chemise en surah pétale de rose garnie de point d'Alençon, avec les entre-deux juxtaposés en pointe et encadrés d'un haut volant.

Et partout un parfum acre, subtil, pénétrant, fait pour exacerber les nerfs et exalter la folie du désir. Ahl satané Goldstein, il n'allait pas s'ennuyer, et il pourrait reconnaître cette fastueuse hospitalité et payer royalement les frais du culte Auri sacra..., oui, je l'ai déjà dit.

Lundi dernier à cinq heures, il y avait foule au cercle, et, le mauvais temps aidant, tout le monde avait rabattu là. C'était presque aussi animé qu'un soir de représentation.

On parlait du Dahomey avec des remarques très fines sur les amazones du roi Béhanzin, de Carmaux, du lieutenant Quiquerez. Le baron Samuel, appuyé contre la cheminée, paraissait heureux mais fatigué — fatigué mais heureux. Deux pochons "sous les yeux un peu larmoyants, et le teint congestionné.

— Eh bien ! lui dis-je à l'oreille, ça a bien marché hier au soir?

— Ah! mon cher, cette femme a, non seulement l'instinct de toutes les voluptés, mais la science de tous les luxes. Je me sentais là dans mon élément. Voyez-vous, on a beau dire, le cadre, il n'y a encore que ça. Et vous allez me trouver très fat...

— Non, non, allez donc !

— ... Eh bien, ma parole, je crois que la comtesse m'aime, ou alors, la comédie jouée à ce point- là serait du grand art. Tant et tant que c'est à peine si j'ai osé

laisser un petit cadeau en souvenir. Dix modestes louis glissés dans une coupe d'onyx...

— Dix louis à" la comtesse I Et elle ne vous les a pas jetés à la figure !

— Mais puisque je vous le répète qu'elle m'aime. D'ailleurs, elle n'a dû les trouver qu'après mon départ.

A ce moment, un domestique en livrée fut introduit par un valet de pied, et je reconnus John, le groom anglais de la comtesse. Il portait dans ses bras une espèce de coffret en marquetterie incrusté de nacre et soigneusement ficelé. r

— Voilà, dit- il, ce que madame la comtesse m'a chargé de remettre en mains propres à monsieur le baron.

— Hein, me souffla Goldstein, quand je vous disais qu'on m'adore. C'est à moi qu'on fait des cadeaux. C'est la première fois que cela m'arrive ; avouez qu'il y a de quoi être llalté.

Lo bruit de cet envoi s'était répandu dans le cercle, et de tous les salons on était accouru avec curiosité pour connaître le contenu. On formait une quadruple haie autour de la cassette.

— Ouvrez, ouvrez Goldstein, criait-on, nous voulons savoir.

On coupa les ficelles, et immédiatement le cofTret, dont le devant retombait comme celui d'une boîte à gants, s'abattit, et nous vîmes rouler un amas de monnaie de billon, des quantités de sous qui s'étalèrent sur le tapis formant une montagne de bronze très sale.

Au milieu du tas émergeait un petit billet. Le baron Samuel ouvrit et, un peu pâle lut:

« Très cher, permet lez-moi de vous renvoyer les dix louis que vous avez oubliés. C'est la monnaie de votre pièce — une très mauvaise pièce qui n'aura jamais de seconde représentation. »

Et Saint-Machin s'écria au milieu des rires :

— Hein, nrion pauvre baron, pas de seconde représentation. Voilà encore un argument pour la crise théâtrale.

LILAS BOURRLAIEL

Mon bon Toto,

Le dernier procès intenté au fils du notaire par cette jolie personne qui mimait si délicieusement la chanson d'amour dans la Statue du commandeur m'a donné froid dans le dos ! Mon cas n'est pas tout à l'ait ie môme, car, moi, du moins, je n'avais pas eu d'enfant. Le ciel n'avait pas béni notre union, et pour cause; mais c'est égal!... Tiens, Toto, je n'ai plus déjà beaucoup de cheveux : eh bien ! ils se hérissent en ce

moment sur ma tête (ça me va même très bien), et je suis sûr que ce hérissement (est-ce qu'on dit hérissement?) va encore leur causer une faiblesse qui va les faire tomber avant Tâge.

Mais arrivons au fait. Il y a quelque temps, le marquis de Pafray m'avait invité à une de ces matinées artistiques extraordinaires où, lorsqu'on lui demande à se rafraîchir, il ouvre simplement la fenêtre. On vient cependant chez lui parce qu'il est gentilhomme et qu'on trouve dans ses vieux salons moisis de la rue de Lille, la fine fleur du Faubourg Saint-Germain. Moi, ce n'était pas seulement comme une fine fleur qu'il m'avait invité : c'était surtout à cause de mon habileté à imiter Baron. Yois-tu, Toto, un jeune homme qui sait bien imiter Baron peut aspirer aux plus hautes destinées.

M'as -tu jamais entendu, dans la Petite Marquise, dire, en me tapant sur la cuisse : « Le mot troubadour vient du verbe trobar.

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qui veut dire « trouver », et non pas du mot troubade, ainsi que se le figurent les ignorants. Ce mot n'avait pas au treizième siècle le sens badin que lui donnent aujourd'hui les personnes qui aiment à s'amuser. C'est pour cela que la chanson : « C'est le trou, c'est le trou, c'est le troubadour I » n'est pas du treizième siècle. »

.l'ai toujours un succès! Tiens, encore Tautre soir, chez Maxim's, on m'a fait recommencer la phrase trois fois, et Diane de Chatou se roulait en disant : « Comme c'est ra! mais comme c'est bien ça! » Le fait est que c'était tout à fait ça. En m'écoutant et en fermant les yeux, moi-même je voyais Baron. Sensation délicate et exquise que comprennent seuls les gens épris des questions d'art. Donc, le marquis de Pafray m'avait dit : — Mon cher ami, je compte sur vous, comme intermède comique avec vos imitations. D'abord, vous avez un immense talent... et puis, en votre qualité d'homme

du monde, vous avez un avantage, c'est que vous n'acceptez pas de cachet.

J'avais remercié, très touché de tant de bonne grâce. J'arrive rue de Lille. Ah! mon ami quelle chambrée! Des douairières, des duchesses, des marquises ; cela sentait les vieux jupons, mais c'était sélect en diable. On marchait sur le Gotha. Crème et gratin. Mets de la crème sur du gratin, et tu n'auras encore qu'une idée imparfaite du public rangé devant la cheminée. Il y avait sur le programme un numéro avant moi : mademoiselle Lilas Bourrimel.

En effet, le vieux marquis arrive devant le piano et dit :

' — Mademoiselle Lilas Bourrimel, premier accessit du Conservatoire, va vous chanter la Chanson du printemps.

Frémissement d'aise dans la noble assistance (oui, décidément, cela sentait les vieux jupons). Je vois arriver une jeune fdle fort blonde, toute rose, avec un petit nez re-

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troussé, mignon en diable, une bouche microscopique, et surtout deux yeux... Ah! Toto, deux yeux bleus d'une pureté angélique. On eût dit un beau lac dans lequel se serait reflété le ciel. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre, mais il y avait tout dans ces yeux-là : l'innocence, la gaieté radieuse, la joie de vivre. Comme ce nom de Lilas lui allait bien ! Au milieu de tous ces vieux et de toutes ces vieilles, on eût dit, en effet, une belle gerbe de lilas s'élevant, gracieuse et parfumée.

Une grosse dame — la mère, san» doute — sanglée dans une robe de satin noir un peu défraîchie, et ressemblant à la petite, en déformé, se met au piano; mademoiselle Lilas Bourrimel commence avec une voix d'une sonorité exquise, la Chanson du printemps :

Ouand, à ma tViu''tr(', Le soleil parait.

Au fond (le mon t'tre Le bonlit III- HMiait Ah! ah! ail!

Je {'ucille iino rose, Je fais du tricot, Et souvent j'arrose Les fleurs de mon pot.

Ah! ail! ah!

Sur ce « pot », elle faisait un effet énorme. On acclame, on bisse. Moi, j'étais enthousiasmé. Et, tandis que j'applaudissais atout rompre, le marquis de Paffray m'a crié :

— A vous, cher ami, c'est à vous! On attend vos imitations.

Je ne savais plus où j'en étais. J'ai commencé d'une voix tremblante : « Le mot troubadour vient du verbe trobar... » Mais l'émotion, l'attendrissement... bref, je ne tenais plus du tout Baron. Dans la salle, j'entendais dire : « C'est Lassouche. — C'est bien Dailly. — Moi, je reconnais tout à fait la grosse Mathilde. » On m'a applaudi quand même, avec cette courtoisie qu'on ne trouve plus que parmi les vieilles familles françaises, et, quand je suis rentré dans les coulisses, j'ai trouvé la maman Bourrimel

LILAS BOLIUUMEL 99

qui s'avançait vers moi, en me tendant la main, et en me disant :

— Entre artistes, on peut se féliciter, n'est-ce pas ? Vous m'avez procuré une bien douce joie en me rappelant toute ma jeunesse par votre merveilleuse imitation de Taillade (!!!)

Puis la petite me serre, à son tour, énergiquement les phalanges, en me plongeant ses yeux bleus — deux myosotis — dans les miens — deux pastilles de chocolat — et en me disant :

— Bravo ! mon cher camarade : vous êtes tout à fait dans la peau du bonhomme.

Je ne savais pas trop de quelle peau de bonhomme elle voulait parler — celle de Taillade peut-être? — mais j'ai pris quand même la phrase pour un compliment. Nous voilà donc causant tous les trois comme de vieux amis. L<i maman m'annonce qu'elle demeure rue des Dames (je parie, Toto, que tu ne sais pas où est la rue des Dames;

100 PLAGE AU théâtre!

c'est au fin fond des Batignolles) et m'autorise à venir présenter mes hommages à mademoiselle Hélène. Elle m'explique que sa fille s'appelle en effet Hélène, mais que, quand elle était enfant, on l'appelait Lili et que la petite, d'elle-même, s'était baptisée Lilas, surnom qui lui était resté. Tout cela me ravissait.

Toute la soirée, ce nom de Lilas chanta dans ma tête, comme un gazouillement d'oiseau dans les branches, et, dès le lendemain, je me présentai rue des Dames," làbas, là-bas. Je montai les cinq étages. Était-ce l'émotion ou simplement la raideur de l'escalier? mais mon cœur battait, battait. J'entre. Ah ! Toto, un intérieur d'une simplicité biblique. Cela fleurait l'honnêteté — un peu aussi l'oignon — mais surtout l'honnêteté. Des meubles en acajou d'une propreté méticuleuse, des académies au fusain faites par la jeune fille et représentant des Romulus tout nus, le certificat du Gonser-

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vatoire encadré, avec une belle signature de M. Ambroise Thomas, et, dans le fond, le portrait du père — mort deux ans auparavant — en grande tenue de contrôleur des omnibus.

Quand je vis tout cela, mon àme se fondit, et je ne voulus pas tromper plus longtemps une honnête famille :

— Madame, dis-je à madame Bourrimel, je ne suis pas un artiste : je suis un simple homme du monde amateur.

Et je tendis ma carte :

VICOMTE DE FOLLANGIN

— Monsieur, cette franchise vous honore', me dit dignement madame Bourrimel. Vous voyez que vous êtes chez des braves gens, auxquels vous ne voudriez pas faire de peine. Venez quand même chez nous si vos intentions sont pures.

Dès lors, ma vie fut un enchantement. Je

venais tous les jours, excepté le dimanche, jour, paraît-il, réservé à la famille; mais, bien que mes intentions ne fussent pas pures, je n'obtenais pas ça, pas ça. Je risquais bien parfois, une caresse un peu brutale, un baiser sur la nuque ou sur les joues; mais alors Lilas me regardait avec des yeux si tristes, si désespérés que j'avais honte de moi-même. Et je m'engluais de plus en plus. Une nuit, j'avais obtenu de rester assis sur une chaise, à côté du lit, oui, ïoto à côté du lit, et je m'endormis ainsi avec les deux bras de Lilas autour du cou et la tête reposant sur l'oreiller, mais le corps sur la chaise... même que j'avais un sacré torticolis!...

Le lendemain matin, madame Bourrimel nous surprit dans cette attitude chaste. Elle ne s'indigna pas; elle fut pleine de bonté, mais elle me dit :

— Pour le concierge maintenant, ma fdle est compromise. J'espère que vous serez un honnête homme et que, par un bon mariage,

LILAS DOURRIMEL 103

VOUS rendrez l'honneur à l'honnête fille d'un contrôleur d'omnibus.

Ma nuit m'avait mis dans un tel état que je promis tout ce qu'on voulut. Et, le lendemain, bien que ce fut dimanche, je me dis qu'en ma qualité de fiancé je pouvais maintenant venir. Je trouvais là le beaufrère, employé supérieur au balayage de la Ville; la sœur, loueuse de chaises à Saint- Roch; le frère, infirmier militaire au Val-de- Grâce, qui se mit à me tutoyer en m'appelant « ma vieille » et en m'offrant«un verre». Quelle famille, mon Dieu! quelle famille!

Je m'enfuis, comme un simple fils de notaire, et je cours encore.

Et, en lisant le dernier procès, j'ai ressenti ce petit frisson qu'on éprouve après un grand danger couru, en me disant :

— Mon pauvre Tulur, tu Tas échappée belle !

Adieu, Toto.

T L T L li .

Ce n'était pas sans une certaine mélancolie que Brevannes, le directeur des Folies-Plastiques, rangeait une foule de paperasses administratives dans le petit bureau situé sur les boulevards, où il avait trôné pendant cinq ans. Lui avait-on assez prodigué les épithètes de « jeune et intelligent administrateur ». Il avait essayé un peu de tout, du drame, de l'opérette, de la féerie, voire de la pantomime, la caisse était restée vide; et dire qu'il se trouve des gens pour nier la crise théiUrale I

106 PLACE AU THÉÂTRE î

Les commanditaires n'avaient plus de confiance, et d'ailleurs, Léa Fougère, sa maîtresse, voulait risquer l'entreprise, et le chasser de son fauteuil directorial. C'est elle qu'il sentait à la cantonade, décourageant toutes les bonnes volontés, faisant échouer tous les projets, et peu à peu, le poussant dehors par les épaules. Une femme qu'il avait fait débuter toute petite, jadis, qu'il avait lancée, protégée, et qui, depuis, devenue riche, célèbre, à la suite de fructueuses tournées, ne pensait plus qu'à régner à son touri

— Sans moi, pensait-il avec amertume, elle serait peut-être encore figurante au théâtre de Montmartre I

Tout à coup, en ouvrant un gros registre à coins dorés, il en fit tomber une lettre. Machinalement il lut :

« Ma bien-aimée Léa, » Je ne suis pas du 4, par conséquent

je fattendrai demain chez moi à cinq heures. 0 ma reine, je te couvre de baisers. A toi mon âme, à toi mon sang, à toi ma vie!

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