LES RATS GÉANTS
Le surlendemain de la disparition de M. Skinner, le médecin de Podbourne avait passé sa soirée à aider un quelconque jeune citoyen à faire son entrée en notre bizarre monde. Sa tâche accomplie, il était remonté dans son buggy pour retourner chez lui. Il se trouvait alors non loin de Hankey, et, bercé par l’allure du cheval, il se laissait aller à sommeiller. C’était vers les deux heures du matin, et la lune tardive se levait. Les nuits d’été, vers cette heure, sont fraîches, et une brume basse et blanchâtre rendait indistincts les contours des objets. Le docteur était seul, son cocher ayant dû s’aliter, et de chaque côté de la route il ne pouvait voir qu’un flottant mystère de haies courant à l’encontre du reflet jaune de ses lanternes, et il n’entendait, avec le bruit des sabots de son cheval, que le grincement des roues de la voiture. Le cheval connaissait la route aussi bien que son maître... et rien de surprenant à ce que le docteur se soit assoupi.. .Vous connaissez d’ailleurs ce genre d’assoupissement intermittent sur un siège; la tête se balance de droite à gauche, de gauche à droite, de haut en bas, suivant le rythme des roues, le menton se pose sur la poitrine et tout à coup se redresse.
Pit — pat — pit — pat — pit — pat — pit — pat...
— Mais qu’y a-t-il donc? — Le docteur crut avoir entendu tout près de lui un petit cri suraigu. Eu un instant, il fut tout à fait réveillé... Il adressa à son cheval deux ou trois rebuffades imméritées et regarda tout autour. Il essaya de se persuader qu’il avait entendu le glapissement lointain d’un renard... ou peut-être le cri d’un jeune lapin étreint par un furet...
Pit — pat — pit — pat — souish — pit — pat —pit — pat — souish...
— Que diable y a-t-il donc?
Il lui sembla que son imagination lui jouait des tours. Haussant les épaules, il ranima l’allure du cheval et resta aux écoutes .. Il n'entendit rien.
C’est qu’il n’y avait rien, alors.
Soudain, il eut l’impression bizarre que quelque chose, par-dessus la haie, venait de le regarder... quelque chose qui avait une grosse tête bizarre... et des oreilles rondes. Il essaya de distinguer ce que c’était, mais il ne put rien voir.
— Bah ! c’est idiot, — fit-il.
Avec l’idée qu’il avait eu le cauchemar, il se redressa sur le siège, toucha légèrement du fouet son cheval en l’encourageant de quelques paroles, et de nouveau tourna ses regards vers la haie. Toutefois, le reflet de sa lanterne et la brume rendaient les objets confus et il n’aperçut rier. Puis, racontat-il plus tard, la conviction lui vint qu’il n’y avait rien de dangereux dans la haie, sans quoi, au passage, son cheval aurait fait un écart. Malgré cela, ses sens demeurèrent nerveusement en éveil.
Bientôt, il perçut distinctement une sorte de galop assourdi qui le poursuivait.
Il ne voulut pas en croire ses oreilles, et,de plus, un coude brusque de la route l’empêchait de voir assez loin derrière lui. Il fouetta son cheval et lança à gauche et à droite des coups d’œil perçants. Alors, par un soudain abaissement de la haie qu’éclairait la lueur de sa lampe,il aperçut le dos courbe d’un gros animal qu’il ne sut reconnaître et qui courait par bonds rapides et convulsifs.
Le docteur pensa aux vieilles histoires de sorcières—l’animal était si entièrement différent de tous ceux qu’il connaissait — et, craignant que son cheval ne prit peur, il serra plus fort les rênes. Tout instruit et éclairé qu'il fût, il avoue s’être demandé s’il était seul à avoir ces hallucinations et si son cheval n’en voyait rien.
Devant lui, contre le ciel baigné de lune, se découpait la silhouette du petit village d'Hankey, vue réconfortante, encore qu’il ne brillât aux fenêtres aucune lumière. Le docteur fit claquer son fouet, proféra quelques paroles encourageantes pour sa bête, et tout d’un coup les rats se jetèrent sur lui.
Il venait de passer devant une barrière basse, et en même temps le rat qui se trouvait en tête sautait par-dessus la barrière jusque sur la route. De la vague obscurité qui l’avait dissimulée, la bête bondissait en pleine clarté, avec sa face pointue et féroce, ses oreilles rondes, son long corps exagéré par la course, et, ce qui frappa surtout le docteur, les pattes de devant roses et palmées. Le malheureux médecin dut passer un instant terrible, car il n’avait aucune idée que cette créature pût être un animal qu’il connût; de telles dimensions l’empêchaient de songer à un rat. Le cheval, au moment où la bête sauta sur la route à côté de lui, fit un bond, et la route, entre les talus, retentit des claquements du fouet et des cris du docteur. Immédiatement, l’attelage et son escorte se lançaient à toute bride.
Autant qu’il est possible de reconstituer la scène, le docteur se dressa debout dans sa voiture, hurla pour activer son cheval, et, de toutes ses forces, cingla son assaillant. Sous la violence du coup, le rat supris fit un écart rassurant, et, à la lueur de la lanterne, le docteur vit dans le poil de la bête le long sillon de sa lanière... De nouveau, à tour de bras, il frappa, frappa comme un forcené, sans voir le second poursuivant qui gagnait sur lui de l’autre côté.
Il lâcha les rênes à son cheval et, se retournant, aperçut le troisième rat derrière lui...
Le cheval fit un bond formidable en avant, et le buggy passant dans une ornière fut violemment secoué. Pendant une minute folle, la voiture et la route semblèrent, chacune dans un sens, sauter et culbuter vertigineusement...
Ce fut un singulier bonheur que le cheval vint s’abattre dans le village d’Hankey et non avant ou après les maisons.
Nul ne sait comment le cheval s’abattit, s’il butta simplement ou si le rat de gauche, ayant bondi sur lui, lui infligea une blessure mortelle avec un de ces terribles coups de dents qui, donnés avec tout le poids du corps, emportent le morceau. Le docteur ne s’aperçut qu’il était lui-même mordu que lorsqu’il fut dans la maison du briquetier, et bien moins encore s'était-il rendu compte du moment où il avait été touché, et cependant il l'était et gravement — deux longues déchirures qui avaient enlevé deux bandes parallèles de chair sur son épaule gauche.
Il était debout, dit-il, dans le buggy, lorsque,tout d’un coup, il se trouva à terre, avec une entorse qu’il ne sentit qu’après, frappant à coups de manche de fouet un troisième rat qui venait droit sur lui. Il ne se rappelle rien du saut qu’il dut faire par-dessus la roue, au moment où le buggy culbuta, tant ses impressions se précipitèrent avec une rapidité confuse. Pour moi, je crois que le cheval, quand le rat le mordit pour la seconde fois au poitrail, se cabra, retomba de côté, renversant avec lui la voiture et son assaillant, et que le docteur dut, pour ainsi dire, sauter instinctivement. Sous le choc, le réservoir de la lanterne se brisa, et soudain une longue flambée d’huile incandescente, un embrasement subit éclaira la scène.
C’est ce que vit d’abord le briquetier.
Il avait entendu le galop affolé du cheval et les hurlements du docteur— encore que celui-ci ne se souvienne aucunement d’avoir crié. Lebrave homme avait vivement sauté hors du lit et au même instant, devant sa fenêtre dont il soulevait le store, la voiture s’écrasait et le jet de flamme jaillissait.
— Il faisait plus clair qu’en plein jour, — affirma-t-il.
Figé sur place, il restait là, le cordon du store à la main, contemplant, hébété, la vision decauchemar qui transformait si étrangement la route familière. La silhouette noire du docteur faisant tournoyer son manche de fouet dansait contre la flamme. Le cheval, à demi caché derrière le flamboiement de la lanterne, lançait en tous sens des ruades désespérées, avec un rat suspendu à son poitrail. Un autre rat, masse noire indistincte, avec des yeux rouges phosphorescents et des pattes rose chair, se cramponnait au chaperon du mur sur lequel il avait bondi quand la lampe avait fait explosion.
Vous vous imaginez le museau pointu du rat, ses dents aiguës, ses yeux impitoyables. Grossis de plus de six fois leurs dimensions linéaires ordinaires, et amplifiés encore par les ténèbres et les danses fantastiques des flammes, ils durent paraître singulièrement terrifiants pour le briquetier, encore à moitié endormi.
Le docteur profita immédiatement du répit momentanéqu’offrait l’explosion et disparut aux yeux du briquetier, qui l’entendit presque aussitôt frapper à coups redoublés à la porte, avec le gros bout de son fouet.
Mais, le brave homme ne voulut pas le laisser entrer avant d’avoir allumé une lumière — il est des gens qui l’en ont blâmé, mais, tant que je n’aurai pas mis mon courage à une pareille épreuve, j’hésite à endosser leur jugement.
Le docteur s'époumonnait à appeler et continuait
6, à marteler les panneaux ; il pleurait de terreur quand la porte s’ouvrit, assura le briquetier.
— Fermez !... fermez !...— balbutiait-il, hagard, et il voulut, en vain, aider le briquetier. Celui-ci ferma la porte à double tour et poussa les verrous tandis que le docteur se laissait tomber sur une chaise, auprès de la pendule; et il dut rester là quelques instants avant de pouvoir monter s’installer plus confortablement dans une chambre.
— Je ne sais pas ce que c’est que ces bêtes-là !... — répéta-t-il plusieurs fois. — Non, je ne sais pas ce que c’est que ces bêtes-là!
Le briquetier insista pour aller lui chercher du whisky, mais le docteur ne voulut pas rester seul avec une lumière falote,et son hôte eutbeaucoup de mal à le décider à monter dans une chambre...
Quand l’huile de la lanterne eut fini de brûler, les rats géants revinrent, s’attaquèrent au cheval mort, le traînèrent à travers le cimetière jusque dans la cour de la briqueterie... Ils le dévoraient encore à l’aube, et personne même alors n’osa les déranger...
Le lendemain, vers onze heures, Redwood passa chez Bensington, tenant à la main la seconde édition de trois journaux du soir.
Bensington, arraché à la méditation découragée qu’il poursuivait au-dessus des pages instantanément oubliées du plus captivant des romans que son libraire eût été capable de lui dénicher, Bensington leva les yeux.
— Rien de nouveau ? — demanda-t-il.
— Deux hommes piqués près de Ghartham.
— Ils devraient nous laisser enfumer ce guêpier... C’est leur faute...
— C’est bien leur faute, certainement.
— Avez-vous eu des nouvelles... pour l’achat de la ferme ?
— L’agent des ventes et locations, — répondit Redwood, — est un être bête comme une souche. Il prétend qu’il y a un autre amateurpour la ferme... c’est toujours comme cela, naturellement... et il ne veut pas comprendre qu’il faut se presser. « C’est une affaire de vie ou de mort, lui ai-je dit, comprenez-vous? » 11 ferma à demi les paupières et répliqua : « Alors, pourquoi ne donnez-vous pas deux cents livres ? » J’aimerais mieux vivre dans un monde de guêpes géantes que de céder à la monumentale stupidité de cet être... je...
Il s’arrêta, comprenant qu’une phrase comme celle-là pourrait trop facilement être gâtée par son contexte.
— Ce serait trop de bonheur si l’une de ces guêpes... — commença Bensington.
— Les guêpes n’ont aucune idée de la salubrité publique... pas plus qu’un agent de ventes et de locations, — répondit Redwood.
Pendant un certain temps encore il discourut sur les gérants de propriétés, les notaires, les avoués et autres individus de la même espèce, et il parla à la façon injuste et déraisonnable que tant de gens adoptent quand ils traitent de ces « calculs » qui s’immiscent douloureusement dans nos affaires.
— De toutes les choses idiotes de ce monde idiot, la plus idiote de toutes, selon moi, c’est qu’alors que nous espérons trouver, comme une chose toute naturelle, chez un médecin ou un soldat, l’honneur, le courage, l’intelligence, — non seulement on excuse chez un avoué, un gérant de propriétés, chez tous les gens de basoche, une imbécillité vorace, répugnante, rétrograde, ruineuse, mais on ne s’attend pas à autre chose de leur part...
Alors, grandement soulagé, il alla jusqu’à la fenêtre et contempla les allées et venues de la rue.
Bensington avait posé sur la table qui supportait son régulateur électrique le plus captivant de tous les romans. Il entrelaça avec soin les doigts de ses deux mains et les regarda attentivement.
— Redwood, — fit-il, — parle-t-on beaucoup de nous?
— Pas autant qu’on pourrait s'y attendre.
— On ne nous accuse pas?
— Pas du tout. Mais d’un autre côté on ne soutient pas ce que je propose de faire. J’ai écrit au Times., vous comprenez, pour expliquer toute l’affaire...
— Nous lisons le Daily Chronicle — dit Bensington.
— Et le Times publie un long article de fond sur le sujet... un article de haut sérieux et bien écrit, avec trois citations latines, de celles qui servent à l’usage spécial du Times ... statu quo, par exemple... et on croit entendre la voix de Quelqu’un d’Impersonnel de la plus Grande Importance, souffrant de Migraine et d'Influenza, et parlant à travers des épaisseurs et des épaisseurs de feutre sans en éprouver le moindre soulagement. A lire entre les lignes, vous savez, il est clair que le Times considère qu’il est inutile d’atténuer les choses et qu’il faut immédiatement prendre une décision... Sans indiquer laquelle, naturellement. Autrement, des conséquences encore plus dangereuses... ce sont les termes sous lesquels le Times désigne les guêpes et leurs dards... Un véritable article d’homme d’Etat.
— Et pendant ce temps-là ces énormités se répandent de toutes sortes de manières fâcheuses.
— Précisément.
:— Je me demande si ce que Skinner a dit à propos de gros rats,., i — Oh ! non, alors. Cela dépasserait les bornes, | — interrompit Redwood.
| Il quitta la fenêtre et se planta devant le fauteuil : de Bensington.
! — Dites-donc? — fit-il, en baissant légèrement P la voix. — Comment prend-elle.. . ?
. Il indiqua d’un geste la porte close.
— Cousine Jane? Elle ignore tout cela, simks r plement. Elle n’établit aucun rapport entre ces
choses et nous... Elle ne veut même pas lire les
journaux. « Des guêpes géantes! » fait-elle, « ils | m’exaspèrent, vos stupides journaux ! »
— C’est fort heureux, —déclara Redwood.
— Et je suppose que... Mme Redwood... —
s'enquit à son tour Bensington.
—Non plus,— réponditlaconiquement Redwood.
— Il se trouve en ce moment qu’elle est terrible-
ment tourmentée par l’enfant... Il continue, vous " -
savez...
— A grossir ?
— Oui. Il a augmenté d'un kilo deux cent trente
en dix jours... il pèse au total plus de vingt-cinq
kilos... Et il n’a que six mois! C’est plutôt alar-
mant.
— Bien portant?
— Vigoureux. Sa nourrice nous quitte parce
qu’il donne des coups de pied un peu forts. Et na-
turellement, tout lui devient trop petit. Il faut lui refaire un trousseau tout neuf, vous comprenez. La voiture de promenade, qui est extrêmement légère, a une roue de rompue... et il a fallu ramener le bébé dans la voiturette à bras du laitier... Oui... Tout un rassemblement... Nous avons remis Georgina Phyllis dans le berceau, et lui dans le lit de la petite.La mère, évidemment, s’alarme... Elle était fière d’abord... Des compliments à Winkles. Plus maintenant... Elle est persuadée qu’il y a là quelque chose de malsain... Vous comprenez bien?...
— Je croyais que vous deviez diminuer progressivement les doses.
— J’ai essayé.
— Pas réussi ?
— Des hurlements... Ordinairement, l’enfant pousse des cris aiguset... affligeants... C’est pour le bien de l’espèce qu’il en est ainsi... Mais depuis qu’il suit le traitement à l'Hérakléophorbia...
— Hum ! — fit Bensington, en regardant ses doigts avec une résignation encore plus profonde.
— La chose finira par se savoir. Les gens entendront parler de cet enfant, établiront un rapport entre lui et nos poules, guêpes et autres monstres, et Mme Redwood sera mise au courant...
Comment elle acceptera cela?... Je n’en ai pas la moindre idée.
— Il est bien difficile de faire des plans... à coup sûr... — dit Bensington.
Il retira ses lunettes et les essuya longuement.
— C est encore un exemple, — généralisa-t-il — de ce qui se produit continuellement... Nous autres, hommes de science, si j’ose nous attribuer ce titre, nous travaillons toujours en vue d’un résultat théorique... purement théorique. Mais accidentellement,nous mettons des forces en mouvement... des forces nouvelles... Nous ne devons pas les entraver... et personne ne le peut. En réalité, Redwood, le problème échappe à notre contrôle... Nous fournissons les matériaux...
— Et eux, — fit Redwood, en se tournant vers la fenêtre, — subissent les expériences.
— En ce qui concerne les incidents survenus làbas, dans le Kent, je ne veux plus m’en tourmenter.
— A moins qu’on ne nous en tourmente.
— Parfaitement. S’il leur plaît de tout compliquer avec des huissiers, des suppôts de chicane, des obstructions légales, de transcendantes niaiseries, jusqu'à ce qu’ils aient dûment établi l’existence d'un certain nombre d’espèces nouvelles de vermine gigantesque... En somme, Redwood, tout cela n’a jamais cessé d’être fort compliqué...
Redwood traça du doigt dans l’air une ligne inextricable.
— ... et notre seul intérêt doit se concentrer maintenant sur votre fils.
Redwood se rapprocha, et, fixant son collaborateur :
— Que pensez-vous à ce sujet, Bensington ?
Vous pouvez considérer l’affaire avec un plus grand détachement que moi. Que dois-je faire avec l’enfant ?
— Continuer à l’alimenter.
— Avec l'Hérakléophorbia?
— Avec l’Hérakléophorbia.
— Alors, il grandira ?
— Il grandira, autant que je puis le calculer d’après les poules et les guêpes, jusqu’à la taille de dix mètres au moins... avec tout le reste en proportion...
— Et alors que fera-t-il ?
—• C'est justement cette question qui rend la chose si intéressante.
— Mais sapristi — s’écria Redwood — pensez à ses vêtements !... et quand il aura cette taille, il ne sera qu’un Gulliver solitaire dans un monde de pygmées.
Le regard de M. Bensington, par-dessus ses lunettes d’or, se fit profond et mystérieux.
— Pourquoi solitaire ? — demanda-t-il. et il répéta sur un ton plus ténébreux encore:— Pourquoi solitaire ?
— Mais vous ne vous proposez pas de...
— J’ai dit : Pourquoi solitaire ? — spécifia 9° M. Bensington avec la satisfaction d’un homme qui a proféré une remarque impressionnante.
— Cela veut dire que l’on pourrait élever d’autres enfants...
— Cela ne veut rien dire de plus que ma question.
Redwood se mit à arpenter la pièce.
— Certes!...— fit-il.— On pourrait... Mais encore ? Où irions-nous ?
EvidemmentBensington jouissait de son attitude de haut détachement intellectuel.
— Ce qui m’intéresse le plus dans tout ceci, Redwood, c’est de penser que son cerveau, tout en haut de sa taille, sera aussi, si mon raisonnement est juste, dix mètres au-dessus de notre niveau... Hé, quoi ?... Qu'est-ce qu’il y a ?
Redwood, debout devant la fenêtre, contemplait, pétrifié, les placards collés sur une voiture de distribution de journaux, qui montait la rue en courant.
— Qu’est-ce qu'il y a ? — répéta Bensington en se levant.
Redwood poussa une exclamation furibonde.
— Qu’y a-t-il ? — dit Bensington.
— Acheter le journal, —bredouilla Redwood, qui se dirigea vers la porte.
— Pourquoi ?
— Acheter un journal... quelque chose... Je n’ai pas bien vu... Rats géants...
— Des rats ?
— Oui, des rats! Skinner avait raison après tout !
— Que voulez-vous dire ?
— Comment diable puis-je le savoir tant que je n’aurai pas vu le journal ?... Des rats géants ! Seigneur ! Pourvu qu’ils ne l’aient pas mangé !
Il chercha son chapeau, mais partit sans l’avoir trouvé.
Tandis qu’il descendait l’escalier quatre à quatre, il entendait dans la rue les voix rauques et canailles des crieurs de journaux « faisant mousser » la nouvelle.
— Horrible tragédie dans le Kent !... Horrible tragédie dans le Kent !!... Médecin dévoré par les rats !!!... Horribles détails !!... Mangé tout vivant par des rats géants!!! Horribles détails!!!
Cossar,le fameux ingénieur civil,les trouva sur le seuil de la maison. Redwood tenait à deux mains le papier rose encore humide, et Bensington, dressé sur la pointe des pieds, lisait par-dessus son épaule. Cossar était formé d’un buste énorme avec des membres dégingandés et inélégants placés par hasard en des coins convenables de son corps; sa tête ressemblait à un fragment de sculpture sur bois abandonné après quelques coups d'ébauchoir, comme ne promettant pas de donner un résultat satisfaisant. Son nez était resté carré, et sa mâchoire inférieure se projetait en avant par-dessus la supérieure. Il respirait bruyamment. Peu de gens le regardaient comme un bel homme... Sa chevelure était absolument plate, et sa voix, qu’il semblait économiser,était aiguë et grêle avec des intonations récalcitrantes. Il portait en toute occasion un complet veston de drap gris et un chapeau haut de forme. Il enfonça dans une insondable poche de pantalon une vaste main rouge, paya son cocher, et, essoufflé, monta résolument les marches, tenant à la main un exemplaire du journal rose, froissé par le milieu, telles les foudres de Jupiter.
— Et Skinner? — s’informait Bensington, sans s’inquiéter du nouvel arrivant.
— On n’en dit rien, — répondit Redwood, — il est sûrement dévoré... ils le sont tous les deux... c’est vraiment terrible... Tiens!... Çossar!
— C’est votre drogue?— questionna Cossar, en agitant le journal. — Eh bien ! pourquoi n’empêchez-vous pas ça?... Peux pas? Au diable le « Peux pas » ! Achetez la ferme !... Parbleu !... Brûlez-la... Je savais bien que vous finiriez par vous fourrer des ennuis sur les bras... Ce que vous allez faire?,.. Tout simplement ce que je vais vous dire... Vous?... Faire quelque chose?... Eh! bien, courir chez l’armûrier, évidemment... Pourquoi?... Pour acheter des fusils... Si... Il y en a un au coin de la rue... Achetez-en huit, pour la chasse à l’éléphant, naturellement... le fusil de chasse le plus fort qu’ils auront, comprenez?... Eh?... Parce qu’il nous en faut huit. Prenez une bonne provision de munitions... N’achetez pas des fusils sans munitions... Non! Portez-les dans un cab à... Quel endroit?... Urshot? ... à la gare de Charing Cross, alors. Il y a un train à... Ça ne fait rien, le premier qui part après deux heures... Vous pensez que vous serez prêt? Parfait... Des permis... Prenez en huit au bureau en passant... Comment? Ce ne sont que des rats?.. Mais évidemment, il nous faut des fusils... pour tirer sur les rats... des fusils de chasse... parce que les rats sont gros... Que faut-il encore? Vous... Bensington... Vous avez le téléphone? Bien... Je vais dire à cinq de mes gaillards d’Ealing devenir... Pourquoi cinq?... Parce que c’est le nombre qu’il faut!... Où allez-vous, Redwood?... chercher un chapeau?... A quoi bon?... Prenez le mien... Ce qu’il nous faut, mon cher, ce sont des fusils, non des chapeaux... Vous avez de l’argent?... Assez?... Très bien... Où est le téléphone, Bensington?
Bensington, obéissant, fit demi-tour et montra le chemin. Gossar se servit de ‘instrument et replaça les récepteurs.
— Maintenant il y a les guêpes, — reprit-il. — Soufre et salpêtre, ça fera l’affaire. Evidemment. Du plâtre aussi. Vous êtes chimiste. Où puis-je avoir du soufre en gros, dans des sacs portatifs?... Pourquoi faire?... Mais, sapristi de sapristi!... Pour enfumer le guêpier, sans doute. Je suppose que c’est avec du soufre, hein? Vous êtes chimiste? C’est le soufre qui vaut le mieux, hein ?
— Oui, je crois que du soufre...
— Il n’y a rien de meilleur, n’est-ce pas? Parfait. C’est votre affaire, cela. C’est très bien. Procurezvous autant de soufre que vous le pourrez... et du salpêtre, pour l’aider à brûler mieux... L’envoyer? A Gharing Cross, tout droit... Ayez soin qu’ils ne manquent pas. Allez-y avec eux. C’est tout ?
Il réfléchit un instant.
— Du plâtre... du plâtre quelconque... boucher les trous... les ouvertures... vous comprenez ?... Le plâtre, c’est moi qui m’en charge.
— Combien en faut-il ?
— Combien de quoi ?
— De soufre.
— Une tonne. Comprenez ?
Bensington, d’une main qui tremblait de détermination, assura ses lunettes.
— Bon ! — fit-il, laconique.
— De l’argent... sur vous ? — s’enquit Cossar. — Au diable les chèques!... S’ils ne vous connaissent pas?... Payez comptant... c’est évident... Où votre banque? Très bien. Arrêtez-vous en route et prenez deux cents livres sterling.
Quelques secondes de méditation suivirent.
— Si nous laissons le soin de l’affaire aux gens officiels, tout le comté de Kent sera bientôt en pièces, — dit Cossar. — Maintenant, y a-t-il encore ... quelque chose? Non !... Psstt.
Il étendit une vaste main vers un cab qui aussitôt manifesta son ardeur convulsive à le servir.
— Cab, sir ? — fit le cocher en s’approchant.
— Ça se voit, il me semble, — répondit Cossar.
Bensington, toujours sans chapeau, descendit les marches et se prépara à grimper dans le cab.
— J’y pense, — fit-il, la main déjà sur le tablier du cab et en jetant un coup d’œil vers les fenêtres de son appartement, — il faut que je prévienne ma cousine Jane...
— Vous aurez le temps quand vous reviendrez, — répondit Cossar, le poussant de sa vaste main appuyée à plat sur le dos du chimiste.
— Ils sont intelligents, — remarqua Cossar, pour lui-même, — mais ils n’ont pas l’ombre d’initiative. Sa cousine Jane, vraiment !... Je la connais. Peuh ! ces cousines Jane ! Le pays en est infesté... Il va falloir que je passe l’après-midi à m’assurer qu’ils exécutent ce qu’ils savent parfaitement qu’ils auraient du faire... Je me demande si ce sont leurs recherches qui les rendent comme cela, ou les cousines Jane, ou quoi?
Il éloigna de sa pensée cet obscur problème, médita un instant sur le cadran de sa montre et décida qu’il avait juste le temps d’entrer dans un restaurant, d’avaler un rapide déjeuner, avant de chercher son plâtre et de le transporter à Charing Cross.
Le train partait à trois heures cinq, et il arriva à la gare à trois heures moins le quart, pour trouver Bensing ton au milieu d’une discussion animée avec deux agents de police et le livreur qui lui apportait son soufre. De son côté, Redwood,au bureau d’enregistrement des bagages, était plongé dans les obscurités
o o 2 r o du règlement concernant ses munitions et ses armes. Chacun des employés prétendait ne rien savoir et ne posséder aucune autorité, à la façon chère à la Compagnie du Sud-Ouest quand on vous voit pressé.
— Quel malheur qu’on ne puisse fusiller tous ces gens-là pour en mettre d’autres à leur place ! — se dit Cossar en poussant un soupir.
Mais le temps était trop limité pour entreprendre rien de fondamental, et il passa par-dessus ces mêmes controverses, dénicha dans quelque ténébreuse cachette ce qui pouvait être ou ne pas être le chef de gare, arriva sur les lieux en le tenant par le bras et donnant des ordres en son nom, si bien qu’ils furent en route avec tous les bagages avant que le fonctionnaire eut exactement compris quelles infractions avaient été commises à la sacrosainte routine.
— Qui était-ce? — demanda le chef de gare, en se caressant le bras qu’avait tenu Cossar et en souriant, les sourcils froncés.
— Ça devait être quelqu’un, Monsieur, — répondit un employé.—Lui et les deux autres voyagent en première.
— Hé bien ! nous l’avons expédié à temps, lui et ses bagages, — conclut le fonctionnaire en continuant à se frotter le bras et en éprouvant un certain sentiment de satisfaction.
Et, clignotant à la lumière du jour qui lui était peu familière, il regagna lentement la digne et inaccessible retraite dans laquelle les hauts fonctionnaires de Charing Cross s’abritent contre les importunités du vulgaire ; il souriait encore au souvenir de son énergie inaccoutumée. C’était là, en dépit de son bras meurtri, une flatteuse révélation de ce qu’il était capable de faire, et il aurait bien voulu qu’un de ces maudits détracteurs de l’administration des chemins de fer eut pu en être témoin.
Vers cinq heures, le même soir, l’étonnant Cossar, sans aucune apparence de hâte ou de précipitation, avait mis en route sur le chemin d’Hickleybrow tout son matériel de combat contre les colosses insurgés. Il avait acheté à Urshot deux barils de pétrole et un chargement de fagots secs. A Londres, il avait fait mettre dans le train une quantité de sacs de soufre, huit fusils pour la chasse à l’éléphant avec de suffisantes munitions en balles explosibles, trois autres fusils à cartouche pour les guêpes, une hachette, une serpe, un croissant, une pioche et trois bêches, deux paquets de cordages, de la bière, du soda et du whisky, une grosse de paquets de mort-auxrats et des provisions froides pour trois jours. Tout cela fut ensuite chargé sur un camion de charbonnier et une charrette à foin, dans un ordre parfait. Les fusils et les munitions furent calés sous la banquette de la tapissière de l’auberge du Lion Rouge, qui devait transporter spécialement Redwood et les cinq gaillards de choix venus d'Ealing, sur l’ordre de Cossar.
Cossar dirigea toutes ses opérations avec un air d’indémontable tranquillité, en dépit du fait qu'Urshot était dans un état de panique indescriptible à propos des rats; il fallut donner aux charretiers une rémunération spéciale. Toutes les boutiques de la petite ville étaient fermées et il n’y avait pas une âme dans les rues. Quand, à la descente du train, il cogna du poing dans une porte, ce fut une fenêtre qui s'entr'ouvrit. Il parut considérer comme une méthode absolument légitime et naturelle la conduite des affaires par les fenêtres. Finalement il obtint, pour Bensington et lui, le dogcart du Lion Rouge, et ils partirent en même temps que la tapissière pour rattraper le gros du convoi. Ils le rejoignirent un peu après le carrefour et arrivèrent ainsi à Hickleybrow les premiers.
Bensington, un fusil entre les gencux, était assis à côté de Cossar, dans le dogcart, et sa stupéfaction prenait peu à peu des proportions considérables. Tout ce qu’ils allaient faire, comme l’affirmait Cossar, était sans aucun doute la seule chose à faire, la chose évidente, qui s’imposait, mais... ! En Angleterre il est si rare qu’on fasse ce qui s’impose. Il porta ses regards des pieds jusqu’aux mains puissantes de son compagnon qui tenait les rênes. Apparemment Cossar n’avait encore jamais conduit, et, par une intuition qui s’imposait sans aucun doute aussi, il suivait, sur le milieu de la route, la ligne de moindre résistance.
— Pourquoi, — songeait Bensington, — pourquoi ne faisons-nous pas tous la chose évidente, celle qui s’impose ?... Comme le monde irait mieux... Je me demande, par exemple, pourquoi je ne fais pas un tas de choses qu’il serait, je Je sais, tout simple de faire... des choses que je voudrais faire... Tout le monde est-il ainsi?... Ou cet état m’est-il particulier?
Il se plongea dans d’obscures spéculations sur la volonté, pensa aux futilités complexes et organisées de la vie quotidienne, et, par contraste, aux choses simples et évidentes, agréables et splendides qu’il faudrait faire et auxquelles s’opposent d'incroyables influences. La cousine Jane? Il se rendit compte que, dans la question, la cousine Jane avait une importance subtile et difficile à définir. Pourquoi, après tout, faut-il manger, boire et dormir, rester célibataire, aller ici et ne pas aller là, uniquement par déférence pour cousine Jane. Celte cousine Jane devenait symbolique sans cesser d’être incompréhensible...
Une barrière à tourniquet, aperçue soudain, et un sentier à travers champs lui rappelèrent cette autre belle journée, si récente dans le temps et si lointaine dans ses émotions, où il se rendit à pied d'Urshot à la Ferme Expérimentale pour voir les poulets géants...
Le destin se joue de nous.