‹ Plaidoirie de Me Fernand LaboriChapitre 3 sur 6 · AUDIENCE DU 22 FÉVRIER · texte numérisé non relu

AUDIENCE DU 22 FÉVRIER

M** Labort. — Messieurs les jurés,

Je vous disais hier que mon intention était d'entrer dans l'examen des faits et de les prendre successivement dans leur ordre chronologique, d'une manière aussi précise et aussi complète que possible. C'est ce que je vous demande la permission de faire. Je le ferai simplement; mais, pour que vous puissiez suivre la marche successive des affaires complexes qui s'enchaînent pour arriver jusqu'à celle-ci, je crois qu'il est nécessaire que j'entre dans des détails dont je vous serai reconnaissant d'excuser le développement.

Reportons-nous, si vous le voulez bien, à l'automne de 1894. Dreyfus, celui qui était encore le capitaine Dreyfus, fut arrêté le 15 octobre 1894; mais alors nul ne le sut, ni dans le public, ni dans sa famille elle-même, à l'exception de M™® Dreyfus. C'est le 29 octobre que la nouvelle transpire dans la Libre Parole d'une manière vague; mais elle est précisée le 31 octobre dans le journal l'Eclair. Je vous prie de retenir, Messieurs les jurés, la position prise au début même de l'affaire par ces deux journaux qui seuls sont informés et que nous retrouverons ensuite pendant plusieurs années parmi ceux qui font le plus violemment et le plus injustement campagne.

Le l^"" novembre, Y Eclair ayant parlé, la Libre Parole publie un article très court et dont je ne vous lirai qu'un extrait, mais il faut que je le lise :

Est-il vrai que récemment une arrestation fort importante ait été opérée par ordre de l'autorité militaire?

L'individu arrêté serait accusé d'espionnage. Si la nouvelle est vraie, pourquoi l'autorité militaire garde-t-elle un silence si absolu? Une réponse s'impose.

Telle était la question que nous posions le lundi 29 de ce mois, et à laquelle le ministère de la guerre s'est bien gardé do répondre...

Retenez que l'arrestation date alors de quinze jours.

Tout de suite, il est permis de se demander par qui la Libre Parole avait été avisée. J'ai questionné M. le général Mercier sur le point de savoir à qui il fallait attribuer cette divulgation et si des enquêtes avaient été faites à ce sujet. Il m'a répondu qu'à cet égard il ne savait rien. Il a paru indiquer qu'il attribuait à des indiscrétions commises par la famille Dreyfus ces révélations. Gela est inacceptable. La famille Dreyfus ignorait tout. Seule, j^jme Dreyfus avait connaissance de l'arrestation : M. le commandant du Paty de Clam lui avait interdit d'en parler, sous les menaces les plus terribles, et, à supposer qu'elle eût parlé, ce n'est pas à la Libre Parole^ comme vous le pensez bien, qu'elle eût porté ses confidences. Par conséquent, nous trouvons ici, et dès la première heure, la main de quelqu'un qui est en rapport à la fois avec les journaux dont je parle et avec les bureaux de la guerre. Quel est ce quelqu'un? Est-ce un officier supérieur ou subalterne? Est-ce un auxiliaire inférieur du Ministère? Je l'ignore; mais il est incontestable qu'il y a ici la main d'une personne qui ne peut venir que des bureaux de la guerre, et j'aurai à faire bien souvent, au cours de mes explications, des constatations de cette nature.

Dès le dimanche, nous étions avisés au journal le cette arrestation; mais, étant donnés la gravité des accusations, le nom et la qualité du coupable, nous voulions, et on comprendra notre réserve, attendre le résultat de Finstruction.

Aujourd'hui, nous n'avons plus les mêmes raisons. Voici, en effet, ce que disait, à ce sujet, notre confrère VEclair, à la suite de la question que nous avions posée :

« Plusieurs journaux ont publié une note de quelques lignes pour demander s'il n'avait pas été procédé à une importante arrestation pour crime de haute trahison — arrestation tenue secrète. »

Les faits sont malheureusement exacts et beaucoup plus graves que la question ne le laisserait croire.

Un officier — non toutefois un officier supérieur — est en ce moment en prison au Cherche-Midi.

Il a commis le crime le plus abominable...

Remarquez qu'à ce moment on apporte déjà les affir-mations les plus précises et les plus formelles.

Il a commis le crime le plus abominable qu'un officier puisse commettre : il a, par vénalité, trahi sa patrie.

Et puis, écoutez ces deux lignes :

L'enquête, menée secrètement, est terminée, le dossier établi, la -preuve faite matériellement.

C'est là une inexactitude, peut-être un mensonge. La preuve, en effet;, n'est pas faite; nous aurons à y revenir tout à l'heure. Ce qui est certain, c'est que voilà le point de départ de tous les racontars, tous plus faux les uns que les autres, qui, à partir de ce moment, vont courir dans les journaux sans être démentis et commencer à répandre l'erreur dans le pays tout entier. J'ai parlé de mensonges! Si je ne voulais pas ménager vosinstants. Messieurs les jurés, je pourrais vous lire des milliers de journaux appartenant à toutes les opinions, parce qu'ils se reproduisent les uns les autres, dans lesquels vous verriez qu'on affirme avec la plus ardente énergie que Dreyfus a eu avec des espions allemands et italiens des rapports constatés matériellement et prouvés; qu'il a fait en Belgique ou en Alsace des voyages suspects au cours desquels il a été saisi en flagrant délit d'espionnage ; qu'il a violé au ministère une armoire de fer et surpris là les secrets les plus intimes de la défense nationale ; qu'il a livré à l'ennemi des documents décisifs; et, enfin, qu'il a des complices nombreux, des complices civils.

Il faut bien le dire, le mystère même observé à propos de l'arrestation du capitaine Dreyfus donnait ouverture à tous ces mensonges, vous entendez bien ces] mensonges^ dont l'opinion publique, il faut dire l'erreur publique, est encore faite.

C'est le 13 octobre, — je vous prie de bien retenir les dates, car vous allez voir qu'elles ont de l'intérêt, — que Dreyfus était convoqué au Ministère de la guerre, qu'il était invité à s'y présenter en civil le 15 octobre. En civil! Vous comprenez pourquoi; c'est qu'il allait être arrêté, car l'arrestation était décidée, et il ne fallait pas qu'il fût conduit en uniforme entre des agents de

PLAIDOIRIE DE M^ LABORI Al-

police au Cherche-Midi, parce que cela aurait pu émouvoir Topinion et que l'observation du mystère était déjà résolue en principe à ce moment-là.

Le 15 octobre, à neuf heures du matin, Dreyfus se présenta donc au ministère de la guerre : il y fut arrêté par M. le commandant du Paty de Clam après un interrogatoire subi en présence de M. Cochefert. Puis une perquisition fut faite à son domicile. On en imposa à M""^ Dreyfus en lui parlant du Masque de fer et en lui disant qu'elle eût à garder un silence absolu, qu'il y allait de la vie de son mari. Ce silence fut gardé pendant quinze jours.

Et, pendant le même temps, que se passait-il à la prison du Cherche-Midi?

J'aurais voulu qu'un homme autorisé pour cela, je veux parler de M. le commandant Forzinetti, vînt ici vous le dire sous la foi du serment. Il n'a pu être entendu comme témoin; mais, Dieu merci, il a fait dans le Figaro ui> récit signé de sa main que vous ne connaissez pas sans doute et qu'il est indispensable que vous connaissiez, car ce n*est pas autre chose qu'une véritable déposition. Je vais vous le lire. Je sais que M. Forzinetti est dans cette salle; si ce n'est pas là de tous points ce qu'il pense et ce qu'il eût affirmé sous la foi du serment, qu'il se lève et me contredise ! Voici le récit :

Le 14 octobre 1894, dit M. Forzinetti, je recevais un pli secret du Ministre de la guerre. Son contenu me faisait connaître que, le lendemain 15, se présenterait à sept heures du matin, à la prison, un officier supérieur de l'armée, chargé de me faire une communication confidentielle.

Le 15, au matin...

Retenez ceci. Messieurs les jurés; nous sommes le 15 au matin, alors que le capitaine Dreyfus a été convoqué le 13 pour le 15, alors qu'il n'a pas été interrogé encore, qu'il n'y a contre lui que des soupçons, et Ton prépare déjà néanmoins à la prison la cellule qui lui est destinée.

Le 15 au malin, M. le lieutenant-colonel d'Aboville, en tenue de service, se présentait et me remettait un pli, daté du 14, qui m'informait que le capitaine Dreyfus, du 14« ré-

giment d'artillerie, stagiaire à Tétat-major de Tarmée, serait écroué dans la matinée, comme prévenu du crime de haute trahison et que j'étais rendu personnellement responsable de sa personne.

Le colonel d'Aboville me demanda ma parole d'honneur d'avoir à exécuter à la lettre les injonctions ministérielles qu'il allait me communiquer, tant par écrit que verbalement.

Une de ces communications m'ordonnait de mettre le prisonnier au secret le plus absolu, et de veiller à ce qu'il n'eût par devers lui ni couteau, ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon.

Il devait également vivre à l'ordinaire des condamnés, mais cette mesure fut annulée sur l'observation que je fis comme étant irrégulière.

Le colonel m'ordonna de prendre, sans me les indiquer, les précautions que je jugerais nécessaires pour que Tincarcération demeurât ignorée au dedans et au dehors de la prison.

11 me demanda à visiter les locaux affectés aux officiers et me désigna celui que devait occuper le capitaine Dreyfus*

Ecoutez bien ce qui suit, qui montre clairement quelles étaient les préventions de ceux qui avaient procédé à la première information contre le capitaine Dreyfus, à cette heure même où aucune espèce de fait de corruption — — cette corruption qu'on voit partout et qui n'est nulle part n'avait encore pu se produire :

Il me mit en garde contre les démarches probables que tenterait la « haute juiverie » dès qu'elle connaîtrait l'incarcération.

Je ne vis personne et aucune démarche ne fut faite auprès de moi. Pour ne pas y revenir, j'ajoute que, pendant toute la détention du prisonnier, je ne suis jamais entré et n'ai séjourné dans sa cellule sans y avoir été accompagné par l'agent principal, qui seul possédait la clef de cette chambre cellulaire.

Vers midi, le capitaine Dreyfus, en tenue de civil, arriva en fiacre, accompagné de M. le commandant Henry et d'un agent de la sûreté. Cet officier supérieur me remit l'ordre d'écrou quiétait signé, du ministre lui-même...

Retenez encore ceci, car ce sont des faits :

... et portait la date du 14, ce qui prouve que l'arrestation était prononcée avant d'avoir vu et questionné le capitaine;

c'est dire aussi que rincarcéral.ion fut faite à l'insu du gouverneur de Paris qui en fut avisé par un officier supérieur de l'état-major du ministre envoyé à cet effet, puisque j'avais reçu la défense de le faire moi-même.

L'agent principal de la prison auquel j'avais donné mes instructions, après avoir fait inscrire sur le registre d'écrou le nom de Dreyfus sans aucune indication pouvant indiquer -qui il était, conduisit le capitaine dans la chambre qui lui «tait désignée.

A partir de ce moment, Dreyfus fut muré vivant dans sa chambre. Nul ne pouvait voir le prisonnier, dont la porte, pendant tout le temps de sa présence au Cherche-Midi, ne devait s'ouvrir qu'en ma présence.

Peu d'instants après, je me rendis auprès du capitaine Dreyfus. Il était dans un état de surexcitation impossible; j'avais devant moi un véritable aliéné, aux yeux injectés de sang. Il avait tout bouleversé dans sa chambre. Je parvins, non sans peine, à le calmer. J'eus l'intuition que cet officier «tait innocent. [Murmures.)

M. LE Président [s adressant au fond de la salle). — Ah! un peu de silence, je vous prie; voilà déjà plusieurs audiences que vous me faites répéter la même chose.

M^ Labori : ""

Il me supplia de^lui donner les moyens d'écrire ou de le faire moi-même pour demander au Ministre de la guerre à être entendu par lui, ou par un des officiers généraux du ministère. Il me raconta les phases de son arrestation, qui ne furent ni dignes ni militaires.

Nous y reviendrons tout à l'heure.

Du 18 au 24 octobre, le commandant du Paty de Clam, qui avait procédé à l'arrestation de Dreyfus au ministère de la guerre, vint, muni d'une autorisation particulière du Ministre de la guerre, pour l'interroger. Avant de voir Dreyfus, il me demanda s'il ne pouvait pas pénétrer sans bruit dans sa cellule porteur d'une lampe assez puissante pour pouvoir projeter un flot de lumière au visage du capitaine, qu'il voulait surprendre de façon à le démonter. Je répondis que ce n'était pas possible.

Il lui fit subir deux interrogatoires et lui dicta chaque fois des fractions de phrases puisées dans le document incriminé, dans le but d'établir la comparaison entre les écritures...

Pendant cette période de temps, la surexcitation du capitaine Dreyfus était toujours très grande.

Du corridor, on l'entendait gémir, crier, parlant à haute

voix, protestant de son innocence. Il se butait contre les meubles, contre les murs, et il paraissait inconscient des meurtrissures qu'il se faisait.

Il n'eut pas un instant de repos, et lorsque terrassé par les souffrances, la fatigue, il se jetait tout habillé sur le lit, son sommeil était hanté par d'horribles cauchemars.

U avait des soubresauts tels qu'il lui est arrivé de tomber du lit.

Pendant ces neuf jours, d'une véritable agonie, il ne prit que du bouillon et du vin sucré, ne touchant à aucun aliment.

Je vous prie de noter ces détails, qui sont d'autant moins discutables qu'il existe au dossier une lettre officielle, écrite à ce moment-là par M. le commandant Forzinetti et dans laquelle celui-ci fait part à ses chefs du trouble tout à fait effrayant, et qui confine à l'aliénation mentale, dans lequel se trouvait le prisonnier.

Le 24 au matin, son état mental, voisin de la folie, me parut tellement grave que, soucieux de mettre ma responsabilité à couvert, j'en rendis compte directement au Ministre ainsi qu'au gouverneur de Paris.

Dans l'après-midi, je me rendis, sur convocation, près du général de Boisdeffre, que je savais chez le ministre de la guerre. Le général m'ayant demandé mon opinion, je répondis, sans hésitation : on fait fausse route, cet officier n'est pas coupable.

C'était ma conviction, et elle n'a fait que se confirmer.

Entré seul dans le cabinet du ministre, le général en ressortait quelques instants après, me paraissant fort ennuyé, pour me dire :

« Le ministre part pour aller assister au mariage de sa nièce, et me laisse « carte blanche » ; tâchez de me conduire Dreyfus jusqu'à son retour, il s'en arrangera ensuite. »

Je fus porté à penser que le général de Boisdeffre était resté étranger à l'arrestation ou qu'il ne l'approuvait pas. Néanmoins, le général m'ordonna de faire visiter secrètement le capitaine par le médecin de l'établissement, qui prescrivit des potions calmantes et une surveillance incessante.

A partir du 27, le commandant du Paty de Clam vint presque journellement lui faire subir de nouveaux interrogatoires....

Ne négligez pas ce qui suit, Messieurs les jurés, je Vous démontrerai tout à Theure à quel point c'est exact :.

... lui faire subir de nouveaux interrogatoires et épreuves d'écritures qui n'avaient jamais d'autre but, chaque fois, que d'obtenir un aveu contre lequel Dreyfus ne cessait de protester.

Jusqu'au jour où ce malheureux fut livré au magistrat rapporteur du Conseil de guerre, il se savait accusé du crime de « haute trahison » sans toutefois en connaître la nature.

L'instruction fut longue, minutieuse, et^ pendant qu'elle se poursuivait, Dreyfus croyait si peu à sa mise en jugement et moins encore à sa condamnation, qu'il ditplusieurs> fois :

« Quelle compensation vais-je demander? je solliciterai la croix et je donnerai ma démission. C'est ce que j'ai dit au commandant du Paty, qui l'a relaté dans son rapport au ministère. Il n'a pu relever aucune preuve contre moi, car il ne peut y en avoir, pas plus que le rapporteur qui, dans le sien, ne procède que par inductions, suppositions, sans rien préciser ni affirmer. »

Quelques instants avant de comparaître devant ses juges, il disait :

« J'espère bien que mon martyre va prendre fin et que je serai bientôt dans les bras des miens. »

Malheureusement, il devait en être autrement. Après le verdict, Dreyfus fut ramené dans sa chambre, où je l'attendais. A ma vue, il s'écria en sanglotant : « Mon seul crime est d'être né juif, voilà où m'a conduit une vie de travail, de labeur. Pourquoi suis-je entré à l'école de guerre, pourquoi n'ai-je pas donné ma démission, tant désirée par les miens'? » Son désespoir était tel que, craignant un dénouement fatal, je dus redoubler et faire redoubler de vigilance.

Le lendemain, son défenseur revint le voir; W Démange,, en entrant dans la chambre, lui ouvrit les bras, et tout en larmes, le pressant sur sa poitrine, lui dit...

Et ici, c'est M'' Démange qui pourrait démentir le propos s'il est inexact.

... M^ Démange lui dit : « Mon enfant, votre]condamnation est la plus grande infamie du siècle. »

J'en fus bouleversé.

A partir de ce jour, Dreyfus, qui était resté sans nouvelles des siens...

Car jusque-là il ne lui avait pas été permis de leur écrire.

... Dreyfus fut autorisé pour la première fois à corres-

pondre avec sa famille, sous le contrôle du commissaire du gouvernement auquel on remettait toutes les lettres expédiées ou reçues. J'ai assisté aux deux seules entrevues autorisées qu'il a eues avec sa famille et une avec sa belle-mère. Elles furent émouvantes.

Dès que le pourvoi fut connu, le commandant du Paty vint encore, avec une autorisation spéciale du Ministre, ordonnant de le laisser communiquer librement avec Dreyfus.

Après s'être enquis de l'état d'âme du condamné, il se rendit près de lui, tout en enjoignant à l'agent principal de demeurer à portée de son appel si besoin était.

Dans cette dernière entrevue, ce qui ressort d'une lettre écrite immédiatement par Dreyfus au Ministre de la guerre, le commandant du Paty s'efforça d'obtenir un aveu de culpabilité ou tout au moins celui d'un acte imprudent d'amorçage.

Dreyj^us répondit qu'i' n'avait jamais amorcé personne, qu'il élait innocent.

Le 4 janvier 1895, j'étais déchargé de la lourde responsabilité qui m'incombait.

Après avoir serré la main au capitaine Dreyfus, je le remettais aux gendarmes qui le conduisirent, menottes aux mains, à l'Ecole militaire, où il subit, en criant son innocence, la dégradation — supplice plus terrible que la mort — puis l'exil.

J'ai eu à remplir une mission extrêmement pénible et triste, ayant vécu pour ainsi dire près de trois mois de l'existence de ce malheureux, puisque j'avais reçu l'ordre formel d'assister à tous ses repas, que je devais étroitement surveiller, afin qu'aucun écrit du dehors ne pût lui parvenir dissim.ulé dans les aliments.

Depuis de si longues années que, par un choix qui m'a honoré, et quoique déjà retraité, je suis resté à la tête de divers établissements pénitentiaires, j'ai acquis une grande expérience des prisonniers, et je ne crains pas de dire et de déclarer hautement qu'une erreur terrible a été commise. Aussi, n'ai-je jamais considéré le capitaine Dreyfus comme Un traître à sa patrie, à son uniforme.

Dès les premiers jours, mes chefs directs et autres connurent mon opinion.

Je l'ai affirmée en présence de hauts fonctionnaires et personnages politiques, ainsi qu'à de nombreux officiers de tous grades, journalistes et hommes de lettres.

Je dirai mieux. Le gouvernement connaissait également mon opinion, car, la veille de la dégradation, un chef de bureau du ministère de l'intérieur vint de la part de son

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ministre, M. Dupuy, me demander quelques renseignements sur Dreyfus. Je lui répondis dans le mêuie sens.

Ce fonctionnaire n'a pas été sans le répéter à ses chefs. Or, je dé( lare que, jusqu'au 5 novembre dernier, je n'avais jamais reçu d'aucun de mes chefs, ni la moindre observation, ni l'ordre d'avoir à me taire, et que j'ai toujours continué à proclamer l'itmocence de Dreyfus, qui est la victime d'une (le ces fatalités du sort qui sont inexplicables et impénétrables, ou d'une machination insondable, ourdie à dessein.

Ce que je voulais, Messieurs, vous faire connaître, ce n'est pas seulement l'impression personnelle de M. le commandant Forzinetti, — qui a, depuis que la campagne a pris un caractère aigu, été révoqué, je le veux bien, mais qui est resté jusque-là en service, ses chefs connaissant ses sentiments, et dont le témoignage a, il faut bien le reconnaître, une singulière valeur; — j'ai surtout voulu vous faire voir les procédés singuliers, bizarres, mystérieux, auxquels on a eu recours, pendant cette instruction dont j'aurai encore tout à Theure à vous parler, instruction secrète, instruction romanesque, suivie du huis clos, prononcé dans des conditions que je vais vous faire toucher du doigt en vous montrant comment la parole de M*" Démange a été interrompue à Taudience publique, du huis clos malgré toute la presse.

Tout le monde demandait la publicité.

J'ai encore sur ce point, dans mon dossier, un nombre considérable d'articles que je pourrais vous lire, mais ce que je vous ai lu. hier de M. Paul de Cassagnac suffit.

La publicité, en réalité, ne pouvait avoir aucune espèce d'inconvénient, nous en sommes bien sûrs, aujourd'hui que nous connaissons les charges produites à l'audience contre Dreyfus.

Mais à ce moment-là, qu'est-ce donc qu'on pouvait croire ?

Rappelez-vous maintenant ces mensonges qui courent la presse, ces mystères qui planent sur raifaire,ces demirévélations qui montrent la prison de la rue du Cherche- Midi comme une de ces prisons fantastiques où l'on informe sur je ne sais quels faits épouvantables et téné-

"breux. On a dû croire nécessairement qu'il y avait trahison avérée, établie par des preuves matérielles et indiscutables, on a dû penser que le flagrant délit était certain, que Dreyfus avait été saisi en rapports directs soit avec une ambassade, soit avec un secrétaire d'ambassade, soit enfin, tout au moins, avec un attaché militaire étranger.

Vous vous représentez facilement à quels débordements a dû alors se livrer l'imagination publique ; et, comprenez-le bien, ce fut le point de départ de convictions indestructibles contre lesquelles, à l'heure présente, le raisonnement est impuissant, parce que, depuis le premier moment, grâce à toutes ces chimères, grâce à toutes ces inventions diaboliques, il s'est fait dans beaucoup d'esprits sincères et de bonne foi, je ne dis pas seulement parmi le peuple, mais dans les milieux les plus éclairés et parmi ceux-là même qui avaient pris l'initiative de la poursuite, une de ces cristallisations qui acquièrent peu à peu quelque chose de permanent et de définitif, et contre lesquelles ensuite on ne peut plus rien.

Mais, en dehors de la gravité des faits établis, — à laquelle ces circonstances extérieures, organisées comme à dessein, devaient faire croire, à laquelle d'ailleurs des interviews même ministérielles devaient encore donner créance, puisque M. le Ministre Mercier, dans une interview qu'il a démentie, il est vrai, mais qui a été confirmée par celui qui l'avait prise, M. Léser, parlait de documents accablants et parlait également de complices civils, — qu'est-ce donc, Messieurs, qui pouvait justifier tant de mystère?

J'estime, — et ici nous sommes dans le raisonnement calme, dans le raisonnement inflexible auquel il n'y a rien à répondre, — que, pour justifier tant de mystère, aux yeux mêmes des plus prévenus, il fallait deux choses : il fallait d'abord le respect absolu de la loi, il fallait ensuite que tous ceux qui avaient qualité pour savoir, que tous ceux qui jouaient un rôle dans lé drame, officiers instructeurs, conseil des ministres, défenseur, accusé, juges enfin, eussent la connaissance complète de l'affaire.

Tout le monde a longtemps cru 'qu'il en avait été ainsi. Je vous parlais hier du raisonnement des hommes de bonne foi qui disent : « Les juges, nous ne pouvons pas -croire qu'ils se soient trompés et encore moins trompés volontairement; ils ont dû connaître des preuves accablantes, ils ont dû tout savoir, ils ont dû juger en leur âme ■et conscience. » — Sur quoi donc repose ce raisonnement? Sur la croyance, — et c'est celle du peuple, — d'abord que la démonstration de la culpabilité de Dreyfus était éclatante, ensuite que les juges ont jugé en toute régularité et, comme le veut la loi, en toute connaissance de cause. Pour tous ceux qui, au lendemain de la condamnation, ont eu une confiance absolue dans la justice de la sentence, •qu'est-ce donc qui a fait leur conviction, sinon la certitude que tout s'était passé selon les règles, que tous ceux qui avaient le droit de savoir avaient eu sur l'affaire une pleine lumière, et n'est-ce pas encore là-dessus que se •fonde aujourd'hui le sentiment de ceux qui nous parlent de la chose jugée, qui l'invoquent continuellement comme une sorte de fin de non-recevoir absolue ?

Si ce n'est pas cela, comment s'expliquera l'inébranlable conviction des gens de bonne foi qui protestent si violemment contre ceux qui essaient de faire réformer ce qu'ils croient une injustice ?

Est-ce qu'elle s'expliquera par ceci, que le capitaine Dreyfus est juif? Est-ce que ce raisonnement tout seul : u II est juif, cela suffit », sera accepté par quelqu'un? Je ne le crois pas.

Je parlais hier sévèrement de l'antisémitisme parce que je trouve que c'est une doctrine qu'il faut avoir le courage de réprouver hautement et de combattre, celle qui se fonde uniquement, pour semer la discorde ou la haine, sur la différence de religion, et, si vous le voulez, même sur la différence de race. Cependant, je ne fais pas à un seul des antisémites l'injure de croire qu'il accepterait pour son compte et sous sa responsabilité ce raisonnement : « Le capitaine Dreyfus était juif; donc, qu'il soit innocent ou coupable, sa condamnation était justifiée. »

Et alors j'ai bien raison de dire que ce qui fait la force de la conviction chez nos adversaires de bonne foi, car je ne plaide que pour ceux-là, c'est l'idée, la double idée que tout s'est passé selon les règles,, selon le droit, selon la légalité, et aussi que tous ceux qui avaient qualité pour savoir ont tout su, ont eu la lumière complète.

Eh bien! Messieurs les jurés, de tout cela, rien n'est vrai. Rien de tout cela, qui fait la base des convictions de bonne foi, rien n'a existé dans la réalité.

Sans parler, quant à présent, de la violation de la loi' sur laquelle, malheureusement, j'aurai à m'expliquer longuement, les faits mêmes n'étaient pas établis, leur matérialité n'était pas prouvée. De démarches imprudentes ou illicites de Dreyfus en Belgique ou en Allemagne, aucune.! De complices civils, aucun! De rapports avec une ambassade ou avec un secrétaire d'ambassade, ou même avec un attaché militaire, établis directement, saisis sur le vif, aucun; de flagrants délits, de cette sorte ou d'autres, aucun,; bref, rien, Messieurs les jurés, du moins pour ce que connaît la défense, — et pour le présent, je suis obligé de m'en tenir à cela; nous verrons le reste plus tard!

Et je parle ici d'après un document officiel, d'après le rapport d'Ormescheville, véritable acte d'accusation dans l'affaire Dreyfus.

Relisons-en, si vous le voulez bien, lés premières lignes :

La base de raccusation portée contre le capitaire Dreyfus, est une lettre-missive, écrite sur papier pelure, non signée et non datée, qui se trouve au dossier, établissant que des documents militaires confidentiels ont été livrés à un agent d'une puissance étrangère.

M. le général Gonse, sous-chef d'état-major général de l'armée, entre les mains duquel cette lettre se trouvait, l'a remise par voie de saisie, le 15 octobre dernier, à M. le commandant du Paty de Clam, chef de bataillon d'infanterie hors cadre, délégué, le 14 octobre 1894, par M. le Ministre de la guerre, comme officier de police judiciaire, à l'effet de procéder à l'instruction à suivre contre le capitaine Dreyfus.

Lors de la saisie de cette lettre-missive... C'est le bordereau, vous l'avez compris, ... M. le général Gonse a affirmé...

Car ce sont toujours des affirmations qu'on jette dans la balance, c'est avec des affirmations qu'on juge, "avec des affirmations qui ne prouvent rien et qui sont d'autant plus dangereuses qu'elles sont des affirmations d'hommes de bonne foi.

... le général Gonse a affirmé à M. Tofficier de police judiciaire, délégué et précité, qu'elle avait été adressée à une puissance étrangère et qu'elle lui était parvenue; mais que, d'après les ordres formels de M. le Ministre de la guerre, il ne pouvait indiquer par quels moyens ce document était tombé en sa possession.

Voilà bien la preuve de ce que je viens de vous dire. Il y a une seule pièce, le bordereau; le bordereau dont on ne dit pas l'origine, le bordereau que M. le général Gonse affirme être d'une origine périlleuse pour l'accusé, mais sans mettre en aucune espèce de manière celui-ci en mesure de contredire ou de discuter cette origine !

Ce qu'il y a donc, ne l'oubliez pas, je vous en supplie,

— et je vous le prouve, — ce qu'il y a donc à ce moment contre le capitaine Dreyfus, — pour ne prendre que les charges officielles, je ne dis pas publiques, mais communiquées à la défense, — c'est une écriture, ce sont des expertises, des expertises que je discuterai, mais qui encore ne sont, je le retiens dès maintenant, que des expertises contradictoires.

En dehors de cela, il n'y a rien; en dehors de cela, — ce qui est grave, — le gouvernement ne sait rien; seul, un homme, qui peut être un brave soldat, — et je dois dire que c'est l'impression qu'il m'a donnée à cette barre,

— un homme, je veux parler de M. le général Mercier, qui peut être un brave soldat, mais auquel à coup sûr la tactique militaire et la conduite des armées sont plus familières que les grandes affaires, seul, M. le général

Mercier a tout pris sur lui. Aux pièces absentes, il substitue son impression, son impression arbitraire, son impression faite... de quoi? d'une confiance naïve, vous allez le voir, d'une crédulité fabuleuse dans les procédés puérils de l'information, procédés qui ne sont autre chose que le fruit de l'imagination loyale, je le veux bien, mais, qu'on me permette le mot, véritablement enfantine, sinon maladive, de ses subordonnés.

Enfantine, est-ce trop dire? que faut-il penser de cette' scène de la dictée imposée au capitaine Dreyfus au moment de son arrestation, dont je vais avoir à tirer la conclusion, si forte au point de vue de mon argumentation^, mais qu'il faut d'abord que j'établisse en fait?

Entendez, Messieurs, ce qui s'est passé, le 15 octobre, quand le capitaine Dreyfus s'est trouvé en présence de M. le commandant du Paty de Clam, officier de police judiciaire, et aussi de M. Cocliefert, chef de la sûreté et^ si je ne me trompe, d'autres personnes :

Avant d'opérer cette arrestation, dit le rapport d'Ormescheville, et alors que le capitaine Dreyfus, s'il était innocent^ ne pouvait pas se douter de raccusation formulée contre lui...

Entendez bien. Messieurs les jurés ; vous savez cela,, mais il importe que ce soit précisé, et que je vous montra que cela sort d'un document officiel :

... alors que le capitaine Dreyfus, s'il était innocent, nepouvait pas se douter de l'accusation formulée contre lui,, M. le commandant du Paty de Clam le soumit à l'épreuve suivante : il lui fit écrire une lettre dans laquelle étaient énumérés les documents figurant dans la lettre-missive incriminée.

Dès que le capitaine Dreyfus s'aperçut de l'objet de cette lettre, son écriture, jusque-là régulière, normale, devint irrégulière et il se troubla d'une façon manifeste pour les assistants. Interpellé sur les motifs de son trouble, il déclara qu'il avait froid aux doigts. Or, la température était bonnedans les bureaux du ministère, où le capitaine Dreyfus était arrivé depuis un quart d'heure, et les quatre premières lignes écrites ne présentent aucune trace de l'influence de ce froid.

De ces faits je tirerai bientôt la conséquence; mais

déjà j'ai le droit de dire que ce sont là d'inattendus et de puérils moyens d'information judiciaire.

Yoilà donc l'accusation I

Et qu'on ne parle pas de dossier secret! Nous verrons tout à l'heure apparaître le dossier secret; mais, à ce moment-là, il n'en est pas question.

Est-ce que M. le général Mercier, en effet, parle de 'pièces autres que le bordereau au conseil des ministres? Est-ce que M. Guérin, est-ce que M. Dupuy, ministros d'alors, ministre de la justice et président du conseil, — que nous avons fait venir ici, mais que nous n'avons paa pu entendre, — ont connu d'autres charges? Vous allez voir que non. Messieurs les jurés. Il n'y a eu pour les décider à suivre le Ministre de la guerre dans cette voie si désastreuse qui allait conduire au déshonneur, à la mort civile un officier, il n'y a eu que la parole du Ministre de la guerre.

Laissez-moi vous lire une interview de M. Guérin, dont l'authenticité ne pourra pas être et ne sera pas contestée, qui a paru dans le journal te Gaulois et qui a été rapportée par M. Marcel Hutin; — nous pouvons parfois nous passer des dépositions, je l'ai déjà fait remarquer; il arrive qu'on se retranche ici, en présence du jury, derrière le secret professionnel, mais on ne l'invoque pas devant la presse, Dieu merci !

M. Guérin, rapporte l'auteur de l'article, a expliqué qu'il fut, avec M. Charles Dupuy, le seul ministre que M. le général Mercier eût mis d'abord au courant de l'affaire :

Voici, du reste, dit l'ancien garde des sceaux, comment l'affaire Dreyfus, en 1894, fut engagée, à ma connaissance. Nous étions trois ministres qui avions été mis au courant de l'instruction ouverte contre cet officier à ses débuts. A la suite d'un conseil de cabinet tenu au ministère de la guerre, le général Mercier, Ministre de la guerre, me fit appeler chez le Président du Conseil. Nous étions à peine tous trois réunis dans le cabinet de M. Dupuy, que le général nous exprima la douloureuse conviction qu'il avait acquise que des documents très importants, touchant à la défense nationale, avaient été communiqués par un officier d'état-

major à une puissance étrangère. Et il nous nomma rofficier sur lequel pesaient tous les soupçons, le capitaine Dreyfus.

Ecoutez ce qui suit, c'est bien précis :

Et la conviction du Ministre de la guerre se fondait d'abord sur la nature des documents dont seul le capitaine Dreyfus pouvait avoir eu connaissance. Ils se trouvaient, nous dit notre collègue, enfermés au 4*^ bureau auquel Toificier était attacbé, et seul, après enquête approfondie, il avait pu les com* muniquer.

De plus, le général me dit avoir fait examiner par des experts en écritures la lettre qui accompagniit Fenvoi de ces documents, et le résultat de l'ej^pertise avait été que la lettre d'envoi était bien de Fécrilure du capitaine Dreyfus. Enfin notre collègue nous raconta la scène que vous connaissez de la dictée du fameux bordereau. Quand le général Mercier eut fait ce récit qui, vous pouvez vous en douter, nous impressionna très vivement, il se tourna vers moi et me dit:

« J'ai tenu, mon cher collègue, à raconter tous ces faits devant vous pour vous demander un conseil. Je désire ne pas m'en rapporter aux éléments de preuve déjà trop probants qu'on a réunis contre cet officier. J'ai besoin de vous pour que vous me désigniez un contre-expert, de façon que je puisse faire la lumière complète sur rauthenticité de cette pièce importante. »

Je m'empressai de faire venir à mon cabinet M. Baudoin, président du Tribunal civil de la, Seine, qui m'indiqua M. Bertillon.

Vous voyez si j'avais raison, quand je disais après la déposition de M. Bertillon, qui doit être encore présente à vos esprits : L'accusation, la voilà ! Aussi bien, en effet, c'est M. Bertillon qui va décider de la poursuite, parce que c'est à lui que. dans les conditions que vous pouvez apprécier, on va s'adresser pour avoir une sorte d'expertise définitive.

Le Ministre de la guerre, pour éclairer tout à fait notre religion nous raconta que c'était par l'intermédiaire d'un de ses agents qu'il avait reçu communication de cette pièce, trouvée, ajoutait-il, dans une corbeille à papier.

— D'ailleurs, le Conseil des ministres, nous dit M. G.uérin, ne fut mis au courant des phases de l'affaire qu'après l'arrestation du coupable.

— Avez-vous eu connaissance, monsieur le Ministre, d'une

autre pièce incriminant Dreyfus, en dehors du bordereau et des charges qui pesaient sur lui ?

— Non, jamais on ne nous a parlé de pièces secrètes; je puis vous dir e qu'aucun de mes collègues n'a été mis au courant de cette communication — s'il est vrai qu'elle ait eu lieu — de pièces secrètes, en chambre des délibérations, en dehors de l'accuse et de son défenseur.

J'ai là-dessus rassemblé tous mes souvenirs, je les ai précisés, il y a quelque temps, au Palais de Justice, devant mon ami et collègue Poincaré, à qui j'ai demandé s'ils concordaient avec les siens ; ils se trouvaient parfaitement corroborés.

Une seule chose me frappe. Pourquoi n'a-t-on pas démenti hautement le fait de la communication secrète de pièces,. qui aurait, en effet, constitué un huis clos dans le huis clos?

Et qu'est-ce que dit M. Dupuy, le président du Conseil des ministres de 1894?

Jamais, a-t-il déclaré, au même journal le Gaulois, je n'ai eu connaissance, en dehors du bordereau, d'une autre pièce incriminant le condamné, et je crois que mes collègues du Conseil des ministres sont dans le môme cas que moi.

— Cependant, on a parlé de pièces, de lettres lues au Conseil de guerre, dans la chambre des délibérations, en dehors de l'accusé et de son défenseur.

— Les journaux, en efTet, tiennent pour acquis ce fait, qui n'a du reste pas été démenti officiellement.

— Mais vous, que pensez-vous de tout cela?

— Je vous déclare franchement que, si la chose est exacte, je ne puis que la regretter, comme étant absolument contraire à la loi et aux droits de la défense...

Sur la réalité de la communication et sur sa portée, nous discuterons plus tard. Mais, ce qui est acquis, c'est qu'au moment où les poursuites s'engagent, au moment où l'arrestation du capitaine Dreyius va être décidée, — arrestation après laquelle tout le reste s'ensuivra inéluctablement, parce que, l'arrestation faite, on ne pouvait plus revenir en arrière, — eh bien! à ce moment-là, il n'y a pas de pièce secrète, il n'y a pas de charges en dehors du bordereau, si ce n'est toutefois la scène de la dictée que je viens de vous dire. Il n'y a donc, pour engager le Conseil des ministres, — qui n'est du reste pas prévenu tout entier, dans lequel, seuls, MM. Charles

Dupuy et Guérin sont avertis, en dehors de M. le Ministre de la guerre, — il n'y a qu'une chose, c'est la parole de- M. le général Mercier, qui, — c'est bien établi maintenant, u'est-il pas vrai? — prend tout sur lui et s'enfoncesous sa responsabilité dans les poursuites.

Je sais bien que, depuis, on a parlé de pièce secrète, je sais bien qu'on a produit une pièce dérisoire... dérisoireaujourd'hui, de l'aveu même de ceux qui, pendant un long temps, ont eu la prétention de s'en servir, puisque maintenant elle ne leur suffit plus et qu'ils viennent inutilement et, on peut le dire, injustement, jeter dans le débat des pièces postérieures qu'ils qualifient, celles-là, depreuves absolues..., et nous verrons ce qu'elles valent!

Cette pièce dérisoire, c'est celle dont on vous a si souvent parlé, dont on a la photographie et qui porte ces mots : « Cette canaille... », ou plutôt, d'après M. le colonel Picquart : « Ce canaille de D... ». C'est unelettre, — tout le monde le sait, on l'écrit partout, on peut bien le dire ici, sans porter atteinte à la défense nationale, — c'est une lettre adressée par un attaché militaire étranger à un autre attaché militaire étranger^ qui a été photographiée au passage, et qui porte le postscriptum que vous savez : « Ce canaille de D... devient trop exigeant. »

Qu'on n'essaie point de dire que cette pièce n'est poinf celle sur laquelle à un moment donné on s'est appuyé; qu'on n'essaie pas de dire que, si elle ne peut pas constituer une charge, — et je vais vous démontrer qu'elle esi dérisoire, — il y a d'autres pièces qui en constituent une ; il ne faut pas d'équivoque ; c'est, en effet, la pièce sur laquelle, au point de vue de la prétendue culpabilité, on s'est reposé pendant des années. La preuve, c'est que, cette pièce, on la voit partout, c'est qu'on la signale comme étant de la plus^ haute importance : c'est elle qui, dans le cabinet du colonel Picquart, aurait été montrée à M. Leblois; c'est elle qui est citée dans le rapport Ravary; c'est cette pièce enfin, que Ton voit reproduite par V Eclair! Ah! s'il n'y avait

que l'article de V Eclair, on pourrait dire : c'est un proposde journal ; mais M. le command-ant Ravary a parlé de la pièce dans son rapport officiel, lu publiquement! Il y a mieux, c'est cette môme pièce que détient l'idéale « dame voilée », c'est le document, — cela fait rire, — c'est le document qu'on a appelé le « document libérateur » ; et, enfin, comme si, dans cette affaire, on avait pris soin, à chaque pas, de nous mettre entre les mains des éléments de preuve qu'il fallait que nos adversaires eux-mêmes nous apportassent, il y a, comme pour authentiquer la pièce, ce reçu que M. le Ministre de la guerre en donne à M. le commandant Esterhazy!

C'est officiellement, c'est avec l'assentiment dç l'Etatmajor, que M. le commandant Esterhazy rapporte cette pièce au ministère ; elle a donc bien la valeur que je lui prête en ce moment, puisqu'on la reçoit dans ces conditions, et vous vous rappelez, Messieurs, à quel admirable développement de Jaurès ce fait capital dans le procès a donné lieu.

Par conséquent, n'est-ce pas? c'est bien là la pièce importante.

Oh! j'entends que depuis on en a inventé d'autres;, quand la pièce dont on s'est tant servi a été éventée, on a parlé d'autres pièces... sans faire de mensonges, j'y consens, car ces officiers ne mentent pas, — je le crois, et^ puisque je le crois, je le dis, — mais ils équivoquent, qu'ils le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas, parce que, lorsqu'on dit seulement une partie de la vérité, lorsqu'on ne la dit pas tout entière, on équivoque.

Eh bien ! oui, il y a d'autres pièces dans le dossier secret, mais elles n'ont pas d'importance, parce qu'elles ne s'appliquent spécialement à personne, parce qu'elles se rattachent aussi bien à celui-ci qu'à celui-là, et cela j'en trouve la preuve notamment dans la déclaration de M. le colonel Picquart, dans cette partie de sa déposition où iL a dit : a II ya dans le dossier secret une pièce qui s'applique bien mieux à Esterhazy qu'à Dreyfus. »

Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est que les pièces du

dossier secret sont des documents d'espionnage, sans attribution possible à personne, des documents qu'on a mis dans le dossier parce qu'ils le grossissent, mais des documents qui ne s'appliquent pas plus à Dreyfus qu'à tout autre, quel qu'il soit.

Il y a une pièce qu'on a voulu appliquer à Dreyfus, dont on a été jusqu'à dire qu'elle portait le nom de Dreyfus, celle qui porte seulement l'initiale D..., dont on a fait Dreyfus. Voilà qui est acquis. Mais hors de là, rien dans le dossier secret, du moins dans le dossier secret de 1894, ne peut constituer contre Dreyfus une charge efficace et particulière.

Au surplus, la preuve éclatante et générale qiie toutes les autres pièces sont inapplicables spécialement, et partant inapplicables à Dreyrus, c'est que, quand la première pièce, la pièce « Ce canaille de D... » n'a plus paru suffisante, quand on a compris qu'une fois livrée, comme elle l'était, à la discussion, elle allait s'évanouir comme un songe, eh bien ! on a apporté à la barre cette affirmation sensationnelle de M. le général de Pellieux, appuyée sur de prétendues pièces non de 1894, mais de 1896 et dont j'aurai à parler, cette affirmation qui a été le point culminant du débat, qui a semblé un moment donner un coup de barre formidable à l'affaire et lui faire changer sa direction, mais qui n'aura été qu'un incident éphémère, parce qu'à ces pièces aussi nous donnerons leur véritable portée.

Quoi qu'il en soit, ce que j'ai établi pour le moment, c'est que la pièce secrète, dont on a fait état pendant longtemps, la pièce secrète qui a pesé sur l'affaire, la pièce secrète qui, en 1894, paraissait accablante, c'est la pièce qui porte ces mots : « Ce canaille de D... »

Seulement, cette pièce, on ne lui a donné de valeur qu'après le commencement des" poursuites et il semble bien que, pour M. le général Mercier lui-même, elle n'ait été, lors du jugement de 1894, qu'un artifice. La preuve? la preuve, c'est que M. le général Mercier, qui n'a pas de

raison, n'est-il pas vrai? de se défier de ses collègues du cabinet, ne leur parle pas de ce document au moment où il s'engage dans cette affaire d'Etat qui, vous le comprenez, devait légitimement préoccuper le Conseil des ministres ; il n'en dit pas un mot.

Et puis, prenons-la donc en elle-même cette pièce. Au point de vue judiciaire d'abord, que peut-elle valoir? D..., qu'est-ce que cela veut dire?...

En vérité, quand on' songe qu'elle était au ministère huit mois avant les poursuites contre Dreyfus, que personne n'avait songé à l'appliquer à ce dernier, que nul jusque-là n'y avait fait attention, n'est-il pas exact de dire qu'il faut véritablement être hypnotisé sur ce nom de Dreyfus, ou bien qu'il faut peut-être quelque chose de plus, être inconscient ou faible d'esprit — et vous sentez pourquoi je reprends ces mots — pour ne voir dans cette initiale D... que le nom de Dreyfus?

Pourquoi donc, tout au début, n'y avait-on pas attaché d'importance ?

Y eût-il Dreyfus sur la pièce, elle pourrait être d'un faussaire... Vous savez qu'il a été beaucoup question de faux dans cette affaire, et que, quand M. le commandant Esterhazy parle de faux, on ne discute plus; on accepte ses déclarations sans examen, c'est une affaire entendue, parce que c'est M. le commandant Esterhazy qui parle; mais il peut cependant y avoir d'autres faux émanant d'autres mains et s'appliquant à d'autres personnes.

Il y a plus; fût-elle authentique, cette pièce, et quelque accablante qu'elle fût en apparence, est-ce que, pour des juges, pour des hommes de hon sens, une pièce qui n'a pas été discutée contradictoirement, qui n'a pas été montrée à l'accusé et à son défenseur, lesquels, peut-être, la renverseraient d'un mot parce qu'ils en démontreraient l'impossibilité ou l'invraisemblance, est-ce qu'une pareille pièce a une valeur quelconque?...

Il est enfin dans le même sens un argument accessoire, que je veux vous fournir ici, Messieurs les jurés, car j'ai

rintention de vous parler en toute franchise : est-il permis de dédaigner les déclarations officielles de certains gouvernements étrangers au sujet des prétendus rapports de leurs agents avec le capitaine Dreyfus... [Murmures]'! Je m'attendais à ces murmures; cependant ils sont discrets, et ce que j'ai le droit de leur répondre, c'est que, «i nous avions voulu, nous aurions peut-être pu appeler des étrangers à cette barre ; s'ils n'y sont pas, c'est que nous ne l'avons pas voulu...

M. LE Président. — Je m'empresse de vous dire que nous ne les aurions pas entendus.

M^ Labori. — C'est possible, monsieur le Président, ■c'aurait été une question de droit à discuter après les autres.

Mais ce qui est certain, c'est que nous avons estimé que, dans une pareille affaire, et c'est ce qui nous donne le droit de parler haut et librement, la lumière devait se faire entre Français, parce que d'abord il y a assez de faits dans le procès pour faire la lumière, et aussi parce qu'il importe, — quelque confusion qu'on essaie de produire, — qu'ici l'étranger ne soit avec personne, pour que demain, quoi qu'il advienne et si ces menaces de guerre qu'on jetait imprudemment dans le débat se réalisaient, nous puissions, malgré tout, et malgré le désaccord d'aujourd'hui, nous retrouver tous, la main dans la main, face à l'ennemi auquel nous ne demandons rien. {Applaudissements.)

Seulement, cette observation faite, nous est-il permis, en adversaires loyaux de l'étranger, de négliger des déclarations aussi hautes et aussi officielles que celles qui ont été faites dans une commission du Reichstag et à la tribune italienne, et dans quels termes...

M. LE Président. — Non, passez.

M"" Labori. — Je vais passer, monsieur le Président; au surplus, je ne crois pas qu'il y ait rien dans mes paroles qui puisse être attaqué par qui que ce soit.

M. LE Président. — Passez, passez.

W Labori. — Je continue. Messieurs les jurés, même

sur ce point, et je dis ceci : L'étranger n'a aucune espèce de raison pour défendre les traîtres dont il se sert; c'est contraire aux usages et aux habitudes diplomatiques. Qu'on ne livre pas ses espions, soit; mais qu'on les défende quand ils sont pris, il n'y a aucune raison pour cela !

Par conséquent, si Ton est de bonne foi, et si l'on a le vrai courage qui consiste à regarder loyalement les choses €n face, sans leur donner ni trop peu ni trop de valeur, il faut reconnaître que, tout de même, des déclarations comme celles-là, si elles ne paraissent pas décisives, doivent être considérées avec attention, et peser leur poids dans la balance.

Et c'est un motif de plus pour dire que de cette pièce, <( cette canaille de D..., » ou « ce canaille de D... », une fois qu'elle a été examinée de près, il ne reste rien du tout.

Mais je n'ai pas fini. Cette pièce, encore une fois, elle paraissait sans valeur à ceux-là mêmes qui s'en sont servi, et, ce qui le prouve, c'est que non seulement, comme je le signalais tout à l'heure, M. le général Mercier n'en a pas dit un mot à ses collègues du cabinet au début de l'information, mais c'est qu'on n'en a pas parlé dans le rapport d'Ormescheville, c'est qu'il n'en est pas fait mention parmi les charges relevées contre Dreyfus. Et qu'on n'allègue pas ici, pour expliquer ce silence, les secrets de la défense nationale, car cela est inacceptable! Comment! les secrets de la défense nationale! mais le procès va se juger à huis clos ! et pourquoi le huis clos... pourquoi, si ce n'est pour qu'on puisse tout dire ?Va-t-on faire le huis clos dans le huis clos, comme dit M. Guérin? Est-ce admissible? Voyons! pourquoi fermer les portes de l'audience, pour- <[uoi empêcher la publicité, qui fait assister aux débats tout le pays, si ce n'est pour pouvoir tout dire à l'accusé, si ce n'est pour lui assurer cette unique, cette indélébile garantie qu'il connaîtra toute l'accusation? Si l'on n'a pas mis la pièce aux charges, ce n'est pas parce qu'elle menaçait la défense nationale, — vous voyez si elle la menace quand on en parle, — c'est qu'on n'y attachait pas d'im-

portance ! En voulez-vous une preuve de plus, voulez-vous une preuve que ces prétendus secrets de la défense nationale, — laquelle n'est respectable que si Ton n'en abuse pas, et c'est' un sacrilège que d'en abuser, — n'ont été invoqués que pour les besoins de la cause? Mais, c'est qu'on a parlé publiquement de la pièce, c'est que, dans V Éclair du 15 septembre 1896, celle-ci a été mentionnée avec les indications les plus précises sur son origine.

Et vous savez, Messieurs, quelle était la source de l'article; je m'en suis déjà expliqué d'un mot; mais il faut ici que je reprenne ce point.

Ce n'est pas seulement un article qu'a publié V Eclair au mois de septembre 1896, c'est toute une campagne qu'il a faite, et l'article du 15 septembre a été précédé lui-même d'un article du 10 septembre, que vous trouverez au dossier, si vous le croyez utile, et qui est, .contre Tex-capitaine Dreyfus, de la dernière violence. Jugez-en par un court extrait :

On a cru, pendant quelques heures, Dreyfus, le traître, évadé. Une dépêche nous a rassurés. Il est toujours sous le joug du bagne. Combien de temps durera sa captivité? Elle n'est sans doute que temporaire. Des intelligences occultes s'emyjloient à le délivrer. Cette fois, il n'y a pas eu évasion. Mais il est manifeste qu'il y a eu complot.

La nouvelle, lancée par un journal étranger, n'est pas une simple mystification. Elle a été délibérée, et elle repose sur un fait certain. Nous n'en voulons pour preuve que l'émotion qu'elle a causée dans certains milieux officiels. Qu'on le veuille avouer ou non, on se préoccupe encore de cette nouvelle, en dépit du démenti très formel qui est arrivé de l'île du Diable. Une enquête est ouverte, conduite dans le plus grand secret.

La fausse nouvelle serait l'annonce prématurée d'un fait qui devait s'accomplir, ou elle rentrerait dans un système de défense du traître, organisé habilement par ses proches et ses amis.

Plus loin :

La famille est l'âme de cette agitation, la famille et les complices.

Car il a eu des complices civils. Il serait peut-être temps de le dire et de les démasquer.

Vous voyez dans quel sens et dans quel esprit l'article est conçu. Est-ce à des atnis, ou à la famille de Dreyfus qu'il faut l'attribuer? J'ai déjà répondu par avance, à propos de l'article du 15 septembre, j'ai dit que cela ne soutenait pas la discussion, et c'est -ici le lieu de parler en un mot de la prétendue communication, au mois de septembre ou au mois d'octobre 1896, du dossier secret à M. Leblois par M. le colonel Picquart.

Savez-vous ce que je pense de ce fait auquel on a donné tant d'importance? Eh bien! c'est que c'est un petit fait, inutilement et dérisoirement grossi; c'est que nous sommes en présence, — de la part de ceux qui viennent ici, de bonne foi, je veux le croire, comme M. l'archiviste Gribelin, comme M. le colonel Henry, affirmer qu'ils ont vu le fait, — d'une véritable illusion d'optique. {Murmures.) Au mois de novembre 1896, quand M. le lieutenant-colonel Picquart a été envoyé en mission, l'affaire Esterhazy ayant, comme il l'a dit lui-même si justement par un mot qui fait image, dévié dans l'affaire Dreyfus, tout le bureau des renseignements du ministère de la guerre a été préoccupé de l'affaire Dreyfus à un point tel que, suivant moi, il a été amené à voir, de la meilleure foi du monde, des choses qui ne s'étaient pas produites réellement ou qui ne s'étaient pas produites comme on le dit et comme on le croit.

Vous n'avez pas oublié. Messieurs les jurés, combien M. le comniandant Kavary a été, à cette barre, impuissant à répondre à mes questions sur ce point; on voit dans son rapport qu'on a mêlé le fait dont parle M. le colonel Henry et le fait dont parle M. Gribelin. M. Gribelin aurait vu le dossier secret entre M. Leblois et M. le colonel Picquart. M. le commandant Henry aussi. Eh bien! dans ce rapport, on ne parle que du fait Henry. On mêle donc deux faits et de plus on aboutit à une impossibilité : il y a là, en effet, des inexactitudes manifestes, des contradictions qui sont inconciliables.

Rappelez-vous la déclaration de M. le général de Pellieux. Il a dit, de la manière la plus nette, que les

deux faits Henry et Gribelin se placent dans la même journée. Voici, en effet, ce que je lis dans la sténographie des débats :

M. LE GÉNÉRAL DE Pellieux. — Je voudraïs élucider un point quia été discuté tout à Theure, ce point se rapporte aux dépositions de M. le colonel Henry et de M. Gribelin.

Comme j'ai fait Tinstruction, j'ai reçu les dépositions de ces deux officiers; je peux dire qu'il n'y a pas confusion; tous les deux, à deux moments différents, dans la même journée, sont entrés dans le bureau du colonel Picquart et ont fait deux déclarations distinctes... Je suis sûr que le colonel Henry vous dira la même chose... Le colonel Henry est entré dans le bureau du colonel Picquart dans la même journée que M. Gribelin. Mais il y a là deux déclarations absolument distinctes.

Or, vous savez que t.ela n'est pas possible, puisque M. le commandant Henry était, d'après la déclaration de M. Gribelin, en permission au moment où M. Gribelin aurait vu le fait dans le bureau du colonel Picquart.

Mais il y a mieux encore : c'est la contradiction entre le rapport du commandant Ravary et la déclaration même de M. le colonel Henry. Que dit M. le colonel Henry? Qu'il a vu la photographie sortant de l'enveloppe, ouverte sur la table. Et que dit le rapport Ravary? H dit que le lieutenant-colonel Henry a vu M. Leblois compulsant le dossier. On aura beau faire, tout cela est inconciliable! Voici ce que dit le rapport de M. le commandant Ravary :

Un soir que le lieutenant-colonel Henry, de retour àParis^ était entré brusquement chez M. le colonel Picquart, il aperçut M. Leblois, avocat, dont le colonel recevait de longues et fréquentes visites, assis au bureau, compulsant avec lui le dossier secret.

Que voulez-vous? Nous sommes en présence d'une instruction officielle, d'un rapport fait avec le plus grand soin, la plus grande loyauté, par M. le commandant Ravary; c'est M. le commandant Ravary qui vous Ta dit. Eh bien : que voyons-nous? Que tout est plein d'incertitudes, plein de contradictions, plein d'impossibilités, sans parler de ce point très important, à savoir que M. Leblois.

était absent de Paris au moment où on a placé la visite en question, et nous avons demandé à en faire la preuve qr priant qu'on apportât ici le dossier de l'afTaire Esterhazy, qui n'a pas été apporté. M. Leblois ne revint à Paris que le 7 novembre 1896 et vous allez voir, — ici, je vous rappelle un incident qui s'est produit à l'audience entre M^ Clemenceau et M. le colonel Henry. — vous allez voir comment il est impossible qu'entre le 7 novembre et le 44 novembre, date à laquelle M. le colonel Picquart a remis son service au général Gonse, le fait se soit produit En effet, voici la question que pose ]\P Clemenceau à M. le colonel Henry et la réponse de ce dernier :

M® Clemenceau. — Monsieur le Président, je reprends, si vous voulez bien, au moment où vous avez exposé, par un euphémisme très apprécié, que les témoins n'étaient pas d'accord, je parle du colonel Henry et du colonel Picquart, présents à la barre. Il y a ici deux officiers fie l'armée française qui sont en désaccord sur un point important; je demande au colonel Henry si j'ai bien compris tout à Theure et s'il nous a dit que, quelques jours après avoir vu le dossier sur le bureau du colonel Picquart avec M. Leblois^ il avait parlé de ce fait au général Gonse?

M. LE COLONEL Henry. — Peut-étre deux ou trois jours après, je ne me souviens pas exactement.

Ainsi, vous le voyez, deux ou trois jours après avoir vu le fait, M. le colonel Henry en aurait parlé à M. le général Gonse. Plus loin, après un long incident, au cours duquel M. le Président refuse à ]\P Clemenceau de le laisser s'expliquer à cet égard, M*^ Clemenceau, reprenant la parole, continue :

Me Clemenceau. — M. le colonel Henry a dit : J'ai parlé au général Gonse de ce que j'avais vu, dans le bureau du colonel Picquart, trois jours après avoir vu M. Leblois dans le cabinet du colonel Picquart. M. le colonel Henry a dit : M. le colonel Picquart a quitté le service environ huit jours après que j'en ai eu parlé au général Gonse.

Je fais remarquer au témoin, — et cela va être le but de ma question, — qu'en bonne arithmétique huit et trois font onze, et que la visite de M. Leblois, cela est établi d'une façon indéniable, ne peut se placer qu'entre le 7 novembre et le 14 novembre.

Le 7 : date du retour de M. Leblois à Pans; le 14 : date de la remise du service, — et entre ces deux dates il est impossible de trouver les onze jours qui, d'après la déclaration des témoins, sont nécessaires pour les mettre d'accord. Par conséquent, encore une raison qui est, je crois, d'une importance extrême.

Enfin, on accuse M. Leblois d'avoir été l'instigateur de tout dans cette affaire; et il est incontestable qu'il a fait . chez M. Scheurer-Kestner une démarche qui a été décisive et dont nous ne pouvons que le louer respectueusement. Mais à quelle époque l'a-t-il faite? Il l'a faite au cours de l'année 1897. S'il avait connu les faits en 1896, aurait-il attendu jusqu'au milieu de 1897 pour agir? Voilà, après les autres, l'argument capital, voilà l'argument qui restera sans réponse et ainsi, une fois de plus, la sincérité de M. le colonel Picquart éclate manifestement quand il dit : « En 1896, j'ai vu M. Leblois, il est venu aîi ministère, je lui ai parlé de différents dossiers, du dossier Boulleau ou d'autres; mais jamais, à cette époque, je ne lui ai parlé ni de l'affaire Esterhazy ni de l'affaire Dreyfus. »

Je vous ai montré que ce que les témoins ont apporté ici sur ce point, — de bonne foi, ce n'est pas douteux, et leur énergie même en est la preuve, et c'est pourquoi je dis que leur bonne foi m'épouvante, — n'est que le fait d'une illusion d'optique. On a parlé de M. Leblois depuis , que l'on a vu la campagne s'ouvrir, on a rattaché les actes de M. Leblois à ses visites au ministère et alors, de la meilleure foi du monde, ces braves gens sont venus dire ici ce qu'ils croient être la vérité, et ce que je viens de vous démontrer être une impossibilité. [Bruits.)

En tous cas, je le dis une fois de plus, — et il suffit de cette preuve surérogatoire que déjà je signalais hier, — comment admettre qu'une communication destinée à fournir matière à des articles comme ceux de YEclair aurait été faite, soit par le colonel Picquart, soit par quelques membres de la famille Dreyfus?

Il reste donc démontré par une argumentation invincible que l'article de VEclair du 15 septembre 1896, ne

pouvant émaner du colonel Picquart, ne peut avoir sa source qu'à l'Etat-major, et cela est grave. Qui est-ce qui a donné l'article ; quelle est, encore une fois, et je reprends mes expressions, la personne qui touche au bureau des renseignements, officier supérieur, officier subalterne, auxiliaire inférieur, qui a commis l'indiscrétion? Il est impossible de le savoir. Mais aussi faut-il retenir qu'il y a là quelque chose d'inquiétant, d'inquiétant d'autant plus qu'on verra que M. le commandant Esterhazy, à des moments divers de la campagne qui le concerne, sera exactement averti de ce qui se passe à l'Etat-major et qu'on peut croire que c'est la même personne qui lui a fait les communications. Je dis encore que cela est d'autant plus inquiétant que cela reste impuni, qu'on n*a fait aucune espèce de recherches ni aucune enquête pour découvrir quelle était la main qui avait fait la communication à V Eclair et que M. le colonel Picquart a pii nous dire : « J'ai demandé une enquête, mais je ne sache pas qu'elle ait été faite. »

Je reprends maintenant le cours de ma discussion. Il demeure de toute façon bien entendu qu'on ne saurait parler de secrets d'Etat; je vous ai montré ce que valait la fameuse pièce secrète dont on avait fait tant de bruit; il faut désormais le reconnaître, ce que recouvrent tant de secrets, ce que recouvrent toutes les obscurités de l'information et du procès de 1894, nous le savons, c'est le néant, le néant comme charges contre Dreyfus et le néant comme risques au point de vue de l'étranger.

Mais, alors, comment qualifier, Messieurs les jurés, toute celte mise en scène que vous savez, tous ces mystères insolites de la poursuite, tous ces mensonges répandus, cette romanesque instruction et cette arrestation mélodramatique de M. le capitaine Dreylus dans un cabinet où l'on avait préparé des glaces — cela est consigné dans le rapport de M. du Paty de Clam — pour y surveiller ses mouvements et pour y observer ses jeux de phy-

sionomie? Que dire de la scène de la dictée, des menaces à M'"*' Dreyfus à laquelle on a rappelé le Masque de Fer, de la lanterne sourde enfin, à Taide de laquelle on vou~ lait surprendre, comme dans les romans de Ponson du Terrail, ce grand coupable dans le secret et l'intimité même de sa conscience?... Tout cela, voyez-vous, je n'ose pas dire que cela n'a eu qu'un but, mais je dis qu'en tou& cas cela n'a eu qu'un résultat, à savoir d'égarer, et malheureusement d'égarer pour longtemps l'opinion publique ! Voulez-vous que ce soit de bonne foi? J'y consens. Estce que M. Zola lui-même ne le reconnaît pas? Vous savez ce qu'il a dit à ce propos dans sa lettre :

J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.

La bonne foi, j'y souscris donc, c'est entendu, et j'ajoute, c'estmalheureusemententendu. Mais, ceshommes de bonne foi, dans quelle voie les a donc entraînés leur inconscience ou leur crédulité? On frémit quand on songe à la part que tous ces détails puérils ont eue dans l'accusation, dans la poursuite et dans la condamnation, notamment cette scène de la dictée, qu'il faut que je reprenne; car elle est devenue une charge! Je ne vous le cache pas, je n'y avais pas cru tout d'abord, à cette scènede la dictée ; elle me paraissait dépasser l'imagination; il a fallu, pour y croire, que je la visse relatée dans l'interview de M. Guérin et dans le rapport de M. Besson d'Ormescheville. Que penser, Messieurs les jurés, de pareils moyens judiciaires? J'en appelle à tous les criminalistes qui sont ici. La main de Dreyfus aurait tremblé! On m'affirme qu'elle n'a pas tremblé! J'aurais souhaité, moi, qu'on vous apportât la pièce; mais voulez-vous que la main ait tremblé? Qu'est-ce que cela prouve? Représentez-

VOUS de quel ton M. le colonel du Paty de Clam, que vous avez pu voir à cette audience et que vous vous rappelez sans doute, a dû dire : « Vous tremblez, malheureux, vout êtes coupable! » Imaginez cela! Quel est celui qui n'eût pas tremblé? Et qu'est-ce que cela prouve? Rien^ n'est-ce pas? ou plutôt cela prouve quelque chose, et je vais vous dire quoi : cela prouve Tinanilé des charges.; cela prouve le néant et le ridicule des accusations. Car, ne l'oubliez pas, à ce moment-là tout est fait, à ce moment-là la cellule est prête au Cherche-Midi, à ce moment-là Tordre d'arrestation est signé, à ce moment-là M. Cochefert, car on a mêlé la police à l'affaire, est dans le cabinet de M. le colonel du Paty de Clam; on n'a pas hésité à mettre en mouvement tout cet appareil romanesque et tragiquement puéril ! le capitaine Dreyfus est perdu, il est ruiné, son arrestation est une chose accomplie, et cependant à quoi en est-on réduit? On a si peu de charges, on a si peu d'éléments d'accusation qu'on en est réduit à chercher dans un incident de mélodrame., dans une dictée misérable et ridicule une preuve qu'oE n'a pas : si on l'avait, on n'aurait pas eu besoin de cela!

Et cela vous étonne, alors, si l'on dit qu'après les débats le Conseil de guerre était sur le point d'acquitter! Mais, je n'ai pas besoin des échos qui nous sont revenus, de l'audience pour en avoir la conviction absolue. Ah! nous parlons de consigne, nous parlons de jugement par ordre, mais nous ne soupçonnons pas la loyauté des juges du Conseil de guerre; quand ils obéissent par ordre, c'est qu'ils croient qu'ils obéissent justement! s'ils savaient que leurs chefs leur donnent un ordre injuste et irrégulier — je le leur accorde — ils ne le suivraient pas et ils n'obéiraient pas. Par cela même que c'est un ordre, ils acceptent dès l'abord que l'ordre est juste, que l'ordre est légal, et ils exécutent la consigne comme une consigne légitime. Seulement quand, pour eux, la lumière se fait, quand ils voient qu'incontestablement il n'y a pas de culpabilité possible^

je n'en doute pas, ils acquittent, et c'est pour cela qu'après les débats du Conseil de guerre, après qu'on avait eu discuté sur le bordereau — sur lequel nous reviendrons, mais dont vous savez déjà, comme charge, le néant — on allait acquitter.

On allait acquitter, parce qu'il n'y avait que le bordereau, parce qu'il n'y a eu que le bordereau au seuil comme à l'issue du débat, et il faut, Messieurs, que je vous le démontre surabondamment en marchant pas à pas et par des faits.

Ici, pardonnez-moi d'être obligé de vous faire encore une lecture que je crois indispensable.

Je veux emprunter au journal l'Autorité, car je suis résolu à ne rien emprunter qu'à nos adversaires, le récit même de l'audience publique du Conseil de guerre de 1894. Il est nécessaire, en effet, que vous sachiez dans quelles conditions l'affaire s'est engagée.

C'est, Messieurs, la seule audience publique du procès Dreyfus, la seule dont il nous soit permis de parler ici. Ce récit ne peut être discuté, et, s'il l'était sur un seul point, j'ai, dans mon dossier, pour répondre, le récit de la Libre Parole qui le cenfirme pleinement :

Le président donne l'ordre de procéder à l'appel des témoins.

Puis le commissaire du gouvernement se lève.

(( En vertu, dit-il, de Farticle 113 du Gode de justice militaire qui dit que, si la ptiblicité paraît dangereuse pour l'ordre ou pour les mœurs, le Conseil ordonne que les débats aient lieu à huis clos, j'ai le devoir de requérir Je huis clos, la publicité des débats étant de nature à être dangereuse pour l'ordre.

« Vous connaissez les pièces qui sont dans le dossier. Je n'ai pas besoin d'insister et sais, qu'il me suffira de faire, appel à votre patriotisme. »

M« Démange demande la parole.

M. LE I^RÉsiDENT. — Eu donuaut la parole au défenseur, je le prie instamment de ne pas sortir de la question du huis clos qui seule doit nous occuper en ce moment. '

Et M« 'Démange commence la lecture de ses conclusions,

dans lesquelles le défenseur, après avoir examiné les textes

égaux, permettant d'ordonner le huis clos, déclare que,

PLAIDOIRIE DE M^ LABOIU 71

aucun cas particulier n'ayant été visé par le législateur, il est indispensable, toutes les fois que la question du huis clos se pose, de rechercher, dans Texamen des circonstances de la cause, s'il se trouve une de ces circonstances de nature, à donner au déhat public un caractère dangereux pour les bonnes rnœurs ou pour l'ordre.

Et il continue ainsi :

u En fait, au point de vue de la charge relevée, attendu que l'unique pièce... »

Mais le président l'arrête brusquement, et, sûr un ton impérieux :

(( Je rappelle mon invitation pressante de ne pas parler d'un seul document relatif à l'aifaire. »

M" Démange. — Je viens lire des conclusions pour formuler mon opinion sur le huis clos.

Dans ces conclusions, et dans mes observations à l'appui, il n'y aura de ma part aucune divulgation de documents, mais il me paraît nécessaire d'indiquer...

M. LE Président. — Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'indiquer une seule pièce; sans cela la demande du commissaire du gouvernement deviendrait illusoire.

Mais M° Démange insiste :

Je pose des conclusions. Je prie le Conseil d'examiner certaines pièces. Je ne révèle rien du contenu de ces pièces.

Et il reprend :

Attendu que l'unique pièce...

M. LE Président. — Je ne peux pas admettre que vous continuiez ainsi, vous ne pouvez pas parler de l'unique pièce.

M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMKNT BrISSET. — La défcuse

sur le huis clos est admise à présenter des observations et non des conclusions.

M'' Démange. — J'avais demandé qu'il me soit donné acte du refus qu'on. m'oppose de me laisser déposer des conclusions.

M. LE Président. [Vivement.) — Je vous donne acte. Vous pouvez présenter vos observations et déposer tout ce que vous voulez, mais il ne vous est pas permis de toucher au fond du débat.

M® Démange. — Gomment puis-je démontrer que la publicité du débat n'est pas dangereuse, si je ne parle pas des indications matérielles ?

M. le Président. — Vous n'en avez pas le droit.

M« Démange. — Mais l'intérêt de la défense est que je développe ces conclusions. •

M. le commissaire du' gouvernement...

Messieurs, quand j'ai lu cela pour la première fois, je

ne savais pas que j'y verrais un mot dont nous retrouverions Téclio à cette audience.

M. LE COMMISSAIRE DU GOUvERisEMENT. — Il y tt d'autves iïitérêls que ceux de la défense et de l accusation en jeu dans ce pro'-ès. (Mouvemejits.) D'ailleurs le président a le dossier, il en fera connaître les éléments à ces messieurs.

M** Démange. — M. le Président le connaît, en effet, et on me permettra de regretter que tous les membres du Conseil ne le connaissent pas.

J'entends démontrer qu'au point de vue du fait aucun élément ne peut motiver le huis clos.

M. LE Président. — Voici un arrêt de la Cour de cassation de J883, qui dit que le huis clos n'est subordonné à aucun intérêt de la défense, qu'il est uniquement subordonné à des intérêts supérieurs, et qu'il peut être même prononcé sans que l'accusé soit consulté à ce sujet. Je ne veux donc pas que vous effleuriez le fond de l'afïaire.

M*^ Démange. — Oui ou non, accepte-t-on mes conclusions? M. LE commissaire du gouvernement. — Déposez-les sans les lire.

M*" Dkmange. — Je demande qu'il me soit donné acte du dépôt de mes conclusions et du refus qu'on m'a fait de les lire.

M. le commissaire du gouvernement. — Mais vous ne faites que cela depuis une demi-heure.

M® Démange. — Je n'ai examiné que la question de droit.

M. LE Président. — Cela suffit.

M® Démange. — Je n'en ai lu qu'une partie.

M. LE commissaire du gouvernement. — C'est le principal.

M® Démange. — Comment le savez-vous, puisque je n'ai pas donné lecture complète de ces conclusions? (Sourires.)

Ces conclusions sont déposées.

Et M^ Démange continue :

J'ai le droit maintenant de les développer. Voici les deux observations que je vais présenter à l'appui de ces conclusions...

Et M" Démange soutient que, s'il est vrai que la Cour de cassation ait décidé qu'un arrêt n'était pas nul par ce seu fait que l'accusé n'avait pas été consulté sur la question du huis clos, il ne l'est pas moins qu'il doit être entendu lorsqu'il demande lui-même, ou par son défenseur, à présenter des observations ou conclusions. Il cite trois arrêts à l'appui de cette opinion.

Vous êtes, ajoute-t-il, les seuls juges de l'opportunité du huis clos. Vous décidez suivant vos lumières et suivant votre conscience, d'après l'examen des faits et des pièces de la ôause.

M. LE Président. — Vous ne devez pas parler des pièces de la cause.

M'= Démange. — Un arrêt a déclaré que le Tribunal devait s'inspirer des circonstances de la cause;

M. LE Président. — C'est ce que je nie, car, alors, c'est votre plaidoirie qui commence.

M^ Démange. — Non, monsieur le Président ; j'ai le droit de dire qu'il y a dans toute cause des éléments moraux et mntériels. Ici, je dois les mettre en évidence. Je dis que les éléments moraux, comme la conduite antérieure de l'accusé et le mobile, ne peuvent intéresser l'ordre.

M. le Président. — C'est la plaidoirie.

M" Démange. — En ce qui concerne les éléments matériels, il n'y a pas danger pour l'ordre si je demande au Conseil de se reporter à des pièces que je ne fais qu'indiquer.

Le rapport contient le procès-verbal de la pièce...

M. LE Président. {Impérieusement.) — Je vous arrête, car alors la demande du huis clos devient illusoire.

M. LE commissaire du gouvernement. — C'est une tactique de la défense.

M. le Président. — En présence de l'insistance du défenseur, le Conseil va se retirer pour délibérer.

M^ Démange. — Encore un mot : Si nous demandons la publicité, qu'il soit bien entendu que ce n'est pas que nous croyons votre décision subordonnée à la publicité. Nous savons, l'accusé et moi, que vous jugerez suivant votre conscience et que votre impartialité ne recevra aucune atteinte du huis clos ou de la publicité.

Mais personne ne me contredira si je déclare que, depuis sept semaines, l'honneur d'un officier de l'armée française est exposé à tous les racontars...

A ces mots,, le Président se lève brusquement et dit : « En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j'ordonne que le Conseil se retire. »

M'' Démange. — Je demande acte de l'interruption dont j'ai été l'objet au cours de mes observations.

— Oui, je vous en donne acte, dit le Président en se retirant.

Et le Conseil se retire au milieu de l'agitation.

Ainsi, voilà l'audience publique ! Vous voyez qu'on y coupe la parole à M'' Démange et vous voyez comment on la lui coupe. Pourquoi? Parce que le pays je devait pas entendre, sans que cela eût d'ailleurs rien à voir avec les intérêts de la défense nationale.

Tout était calculé pour que les ténèbres fussent com-

plètes, non pas que je veuille dire, — et je le répéterai chaque fois que je ferai dans ce débat, au point de vue des faits, une constatation grave, — non pas que je veuille dire que les juges du Conseil de guerre ou leur président ou même les organisateurs de la poursuite soient susceptibles d'être soupçonnés d'avoir agi alors de mauvaise foi; je ne dis pas du tout que, sachant Dreyfus innocent ou le croyant innocent, ils ont voulu le condamner ou le faire condamner à tout prix; mais, ce que je dis, c'est que, une fois engagés, trop facilement ils ont pu le croire coupable, c'est qu'après avoir agi dès le début un peu légèrement et un peu inconsciemment, ces hommes, de bonne foi, ont travaillé sur eux-mêmes par un phénomène d'auto-suggesti)n qu'il est bien facile de comprendre ! Rien, Messieurs, à cet égard, n'est plus caractéristique et plus émouvant que le spectacle de M. Bertillon que vous avez vu ici. Ah! celui-là, convaincu jusqu'à en devenir aveugle et sourd comme une pierre, il vous a dit : « Quand on me montrerait dans l'armée française cent officiers qui auraient écrit le bordereau manifestement, je dirais que ce n'est pas vrai, je dirais que c'est Dreyfus qui l'a écrit, parce que j'en ai la preuve. » Et vous savez quelle preuve! [Rires.) une preuve qui fait sourire ceux-là mêmes qui ont des sentiments de sympathie et d'affection pour M. Bertillon, lequel, en dehors de là, est un homme honorable, et même, dans son genre et dans sa matière spéciale, une sorte de savant respectable.

C'est aussi sans doute de la meilleure foi du monde que M. le colonel Maurel, qui présidait le débat, y a apporté la brutalité et la rudesse dont je viens de vous donner la preuve, sans savoir qu'il se précipitait ainsi dans l'erreur sans doute, et, en tous cas, dans 1 illégalité qui va venir et que je vous ferai toucher du doigt tout à l'heure.

Voilà, Messieurs les jurés, ce qu'est l'affaire Dreyfus à l'ouverture du débat... N'allez pas croire que le débat ait rien ajouté aux charges.

M. le Ministre de la guerre a parlé à la tribune de la Chambre de vingt-sept officiers appelés comme témoins.

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Il faut constater d'abord que ces vingt-sept officiers comprennent non seulement les témoins à charge, mais les témoins à décharge et qu'il faudrait au moins, pour être juste, faire le départ entre les uns et les autres.

Mais il faut dire quelque chose de plus : dans toutes leurs dépositions, en dehors de faits accessoires, de faits comme ceux-ci ; Dreyfus est curieux, — Dreyfus vient dans des bureaux où il n'a que faire, — Dreyfus a demandé à un^camarade des renseignements sur telle ou telle pièce; — en dehors de cela, messieurs les jurés, jy engage mon honneur, il n'y a rien ! Et qu'on ne dise pas que nous ne le savons pas ; d'abord la chose a été publiée déjà, grâce à la famille Dreyfus, qui a tenu tout cela au jour le jour, pendant le procès, de son honorable défenseur ; ensuite, j'ai quanta moi le dossier entre les mains, j'ai par conséquent les témoignages à l'information de tous les témoins qui ont été entendus à l'audience, je sais ce qu'ils constatent; et si Démange pouvait parler, il vous dirait qu'à l'audience on n'a rien établi de plus que ce qu'il y a dans l'instruction.

Au surplus, ces vingt-sept témoignages, — à décharge ou à charge, mêlons-les, — la preuve qu'ils n'ont rien donné, mais elle ressort éclatante de l'évidence des faits eux-mêmes ! Ah ! s'il avait existé des actes sérieux d'espionnage, s'il avait existé entre Dreyfus et telle ou telle personne de l'étranger nommément désignée, entre lui et des agences internationales déterminées, des relations suspectes et établies matériellement, s'il avait existé 'des voyages louches, s'il avait existé des rapports coupables, eh bien ! messieurs les jurés, après tout ce que nous avons vu, j'ai le droit d'affirmer qu'on le proclamerait.

On ne le dirait peut-être pas à M. Trarieux ou à M. Scheurer-Kestner, et, quand celui-ci est allé voir son vieil ami M. le général Billot, peut-être son vieil ami ne lui en aurait-il pas fait la révélation; mais on l'aurait imprimé tout vif dans le Jour, dans VEcho de Paris, dans V Eclair^ qui reçoivent les déclarations confidentielles de l'Etat-major. Et, si on ne l'avait pas publié là, on serait

certainement venu le publier ici et M. le général de Pellieux n'en aurait pas été réduit, s'il avait eu des preuves antérieures à la condamnation et qui fussent sérieuses, à jeter dans le débat ces prétendues preuves .postérieures, qui ne signifient pas plus que les autres, et dont je vous parlerai tout à l'heure, après que la Cour aura bien voulu m'accorder quelques minutes de suspension que je sollicite. [Applaudissements.) L'audience est suspendue à une heure quarante-cinq.

IJ audience est reprise à deux heures cinq.

W Labori. — Messieurs les jurés,

J'ai essayé d'établir pour vous, d'une manière complète et irréfutable, quel était l'état de l'accusation en ce qui concerne le capitaine Dreyfus après les débats du Conseil de guerre. Avant d'aborder et les soi-disant preuves nouvelles et le fait capital qui a entraîné la condamnation, — à savoir la communication en chambre du Conseil, directement ou indirectement, d'une ou de plusieurs pièces secrètes, — je voudrais dire un mot d'un certain moyen dont on s'est servi à plusieurs reprises depuis quelques mois pour essayer de fermer la bouche à ceux qui se faisaient les avocats de Dreyfus, je parle des prétendus aveux qui auraient été faits par lui, le jour de la dégradation, à M. le capitaine Le Brun-Renaud, et sur lesquels il importe que vous ne vous fassiez point illusion.

Par les dépositions sur ce point, si vous aviez pu les entendre, vous sauriez à quoi vous en tenir. Vous auriez vu à votre barre M. le capitaine Le Brun-Renaud ; s'il était venu le premier, peut-être lui aurait-on laissé dire qu'il avait recueilli des aveux ; on aurait, sous prétexte qu'il s'agissait de l'affaire Dreyfus, fermé la bouche à ceux qui seraient venus ensuite pour le contredire, et on nous aurait interdit de lui poser des questions ! Il n'est pas venu ;

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mais soyez sûrs que s'il était venu il aurait fait un récit de prétendus aveux. Seulement, si Taudience avait été libre, si j'avais pu le questionner, je lui aurais demandé : « A quelle époque avez-vous consigné ces aveux? » Et, ou je me trompe fort, ou il m'aurait répondu qu'il les a consignés à une date toute récente, au mois de novembre 1897. Je lui eusse alors répliqué par un ensemble de témoignages ; nous aurions vu à la barre M. Clisson, qui a fait dans le Figaro^ le lendemain de la dégradation, un récit dans lequel, ayant reçu les confidences de M. Le Brun-Renaud, il ne disait pas un mot des aveux; ce récit aurait été confirmé par M. Dumont et par M. Fontbrune ; nous aurions pu appeler, pour déposer dans le même sens, différentes personnes, notamment M. le baron de Vaux et M™*" Chapelon... Je parle de M'^^ Chapelon, parce que, pour celle-ci, aucune espèce de doute n'est possible; elle adonné, au journal V Aurore, le 25 janvier 1898, une interview que voici :

J'ai appris, dit M"^^ Chapelon, par les journaux, que le capitaine Le Brun-Renaud avait signé un rapport mentionnant les aveux en question, et je vous avoue que j'en ai été stupéfaite. Voici pourquoi : après le procès et la condamnation d'Alfred Dreyfus, j'ai entendu, non pasunefois, mais cent fois, le capitaine Le Brun-Renaud déclarer aux personnes de son entourage qu'il n'avait reçu aucune confidence importante de fex-capitaine. Très longtemps après l'envoi du condamné à file du Diable, la conversation est revenue sur ce sujet. Jamais le capitaine Le Brun-Renaud n'a varié.

— Cependant, ce rapport?

J'ai d'autant plus de peine à croire qu'il existe que la con-. viction de tous ceux qui vivaient dans l'entourage du capitaine Le Brun-Renaud était déjà, à cette époque, que l'excapitaine Dreyfus avait fort bien pu être condamné pour un autre. D'autre part, je connais la franchise et la loyauté de caractère de M. Le Brun-Renaud. Il est impossible qu'il ait rédigé un rapport démentant aussi formellement ses déclarations antérieures. Je suis très surprise qu'après avoir lu les affirmations des journaux M. Le Brun-Benaud n'ait pas formellement démenti leurs racontars.

— Ainsi, vous affirmez que le capitaine Le Brun-Renaud a toujours déclaré que l'ex-capitaine Dreyfus ne lui avait fait aucun .aveu?

— Je raffirme sur l'honneur.

Et, solennellement, M™'' Cliapelon ajoute au moment où nous allions nous retirer :

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