JE LE JURE
M™® Chapelon serait-elle venue devant vous maintenir sous serment sa déclaration? Il est permis d'en douter, puisqu'elle s'est rendue au journal VAuj^orepour déclarer qu'elle était inquiète, qu'elle était menacée de représailles si elle venait parler et que, cédant à l'intimidation, elle s'abstiendrait.
Voici, en effet, à cet égard, le récit de M. Philippe Dubois que je lis dans le Temps du 12 février 1898 et qui est en partie résumé :
M. Dubois, dont nous venons de parler, dit le Temps, était cité au sujet des prétendus aveux de Dreyfus. On sait que le Président avant refusé de poser au commandant Forzinetti la question relative à ces aveux, M® Labori a renoncé à l'audition de tous les témoins qui devaient déposer à cet égard. M. Dubois dit qu'il voulait raconter au Tribunal qu'une dame Chapelon, dont le mari était très lié avec M. Le Brun- Renaud, avait déclaré à un des collaborateurs de V Aurore que, non pas une fois, mais cent fois, le capitaine Le Brun- Renaud avait dit aux personnes de son entourage qu'il n'avait reçu aucune confidence importante de l'ex-capitaine.
V Aurore ayant reproduit ces déclarations, M. Dubois reçut la visite de M™^ Chapelon, qui exprima la crainte de perdre sa situation et de ne pas voir son fils obtenir au collège Chaptal la bourse qu'il sollicitait.
M°i° Chapelon fut conduite dans le bureau de M. Clemenceau. Elle confirma devant lui et devant M. Gohier la véracité des propos rapportés parTAiirore et exprima de nouveau ses craintes, ajoutant que, pour sauver sa situation, elle se refuserait à parler devant la Cour d'assises.
Si M"^** Chapelon n'était pas venue, nous aurions entendu MM. Dubois et Gohier, devant lesquels elle a fait sa déclaration et qui seraient venus la certifier.
Depuis, il s'est produit, entre M. le commandant Forzinetti et M. le capitaine Le Brun-Renaud, un incident que vous connaissez sans doute par les journaux et qui me paraît avoir une gravité telle que je crois indispensable
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de VOUS le rappeler; il est mentionné, dans le Temps du 12 février 1898, dans les termes suivants :
M. Dubois, rédacteur à VAurore, et qui était cité comme témoin au procès de M. Zola, raconte qu'un incident s'est produit hier après-midi, dans le couloir des témoins, entre le commandant Forzinetti et le capitaine Le Brun-Renaud.
Pendant la dernière suspension d'audience, dit M. Dubois, le capitaine Le Brun-Reuaud se promenait dans le couloir lorsque, en ma présence, le commandant Forzinetti l'aborda et lui'^it :
« Un journal prétend que vous avez déclaré à un député, dontje ne me rappelle pas le nom, ne m'avoir jamais rien dit au sujet de Dreyfus. Or, vous savez fort bien que, sur une question précise de ma part, vous m'avez déclaré, il y a six mois, que Dreyfus ne vous avait pas fait d'aveux. »
Visiblement embarrassé, Je capitaine Le Brun-Renaud chercha à échapper, par une retraite savante, à la question qui lui était posée, mais le commandant Forzinetti le suivit :
« Voyons, je vais vous rafraîchir la mémoire. Vous avez même ajouté que vous aviez été fort ennuyé par toute cette affaire et que, à la suite des potins recueillis par les journaux, vous aviez été mandé au Ministère de la guerre et puis à la Présidence de la République. »
Gomme le capitaine Le Brun-Renaud ne répondait toujours pas et cherchait à entrer dans les cabinets, le commandant Forzinetti le saisit par la tunique et lui cria :
« — Si vous avez tenu le langage qu'on vous prête, vous êtes un infâme menteur. »
Les personnes présentes s'interposèrent. Le général Gonse, qui assistait à l'incident, dit à M. Forzinetti :
« — On a les nerfs surexcités, en ce moment. Voyons, commandant, calmez-vous ! »
Et ce fut tout. Le capitaine Le Brun-Renaud retourna tranquillement dans la salle des témoins à charge, tandis que le général Gonse échangeait une poignée de mains avec l'ancien directeur du Cherche-Midi.
Nous avons demandé ce matin au commandant Forzinetti...
Et c'est à raison de cette fin de l'article que j'ai voulu prendre la citation dans le Temps :
...nous avons demandé ce matin au commandant Forzinetti si le récit de VAurore était exact :
« — Absolument exact, nous répondit-il. J'ajoute que la trace des aveux de Dreyfus n'existe pas dans le rapport adressé,
selon l'usage, par le capitaine à son chef de corps, sur la mission de chef d'escorte qui lui fut confiée au jour de la parade d'exécution. S'il existe un rapport du capitaine Le Hruii-Renaud meiiîionnant des aveux faits par Dreyfus, il a été fait après coup. »
C'est là le point de fait que je voulais constater d'abord. S'il existe des aveux, ou plutôt un procès-verbal de prétendus aveux, ce procès-verbal a été fait après coup; mais, il suffit pour le juger, en dehors même des déclarations de témoins, quels qu'ils soient, il suffit de l'attitude officielle du gouvernement et de l'attitude de M. le Président du Conseil lui-même.
Vous vous rappelez, Messieurs, qu'il y a quelques semaines certains membres de la gauche invitaient le gouvernement, que Ton trouvait dans tout cela trop faible, parce qu'il n'était que trop prudent, à faire connaître officiellement ces aveux qui devaient être, avec d'autres faits de même force, un « coup de massue » pour les défenseurs de Dreyfus. Le gouvernement publiait alors cette note singulière, note de VAgence Bavas, reproduite par les journaux, véritable communiqué officiel ;
Plusieurs journaux demandent à M. le Ministre de la guerre de publier les déclarations faites au capitaine Le Brun- Henaud par Dreyfus le jour de l'exécution du jugement du Conseil de guerre.
En faisant cette publication, le gouvernement mettrait en discussion et paraîtrait mettre eu doute l'autorité de la chose jugée.
Nous croyons savoir, d'ailleurs, que le gouvernement ne se croit pas le droit de faire une pareille communication, pour des raisons analogues à celles qui ont décidé le Conseil de 1894 à ordonner le huis clos.
Les raisons qui ont décidé le huis clos en 1894, vous les connaissez; il n'y en avait pas, et vous pouvez aisément apprécier le sentiment qui a dicté la réserve prudente de la note Bavas.
Cette note fut suivie d'une interpellation. M. Godefroy Cavaignac insista auprès du gouvernement pour avoir, communication de la pièce relatant les aveux et il est bien
intéressant de voir ici Tattitude de M. le Président du Conseil :
M. LE Président du Conseil. — Messieurs, je commence par répondre à la question très précise de l'honorable M. Cavaignac.
Il demande les raisons pour lesquelles le gouvernement n'a pas cru et ne croit pas pouvoir livrer à la publicité ni apporter à cette tribune la déclaration du capitaine Le Brun- Renaud, recueillie le jour même de l'exécution da jugement Dreyfus...
Notez bien les mots, Messieurs, ils ont une importance capitale. M. le Président du Conseil dit : « recueillie », mais ne dit pas : « constatée » ; en effet, M. le capitaine Le Brun-Renaud, qui n'a pas vu Dreyfus depuis, n'a pu recueillir les aveux que le jour de la dégradation, mais il a pu les constater en novembre 1897 ; nous sommes toujours dans Tincertitude où nous place l'équivoque.
Je reconnais, Messieurs, et tout le monde le sait, que cette déclaration existe...
Il me semble, Messieurs, que la note même de l'agence Havas, sur laquelle M. Cavaignac m'interroge, l'avait dit d'une façon suffisamment claire. {Applaudissements au centre et à dr'oUe. — Dénégations et bruit à Vextrême gauche et à gauche.)
M, LE Président. — Veuillez garder le silence, Messieurs.
M. le Président du Conseil. — Nous avons écouté l'honorable M. Cavaignac en silence; je vous prie de vouloir bien me faire la même grâce.
Vous me demandez pour quelles raisons le gouvernement ne croit pas devoir apporter à la tribune la déclaration du capitaine Le Brun-Renaud, permettez-moi au moins de vous les faire connaître.
La première, qui a été déjà souvent donnée dans le débat précédent, c'est que la Chambre, le Parlement, le Gouvernement se sont toujours refusés jusqu'à présent, et avec raison, à mon avis, à entrer dans la discussion de cette affaire à la tribune..
Puis, après quelques interruptions sans importance, M. Méline continue :
Dès le premier jour, nous avons déclaré que cette affaire était d'ordre judiciaire...
Et quand elle vient devant la justice, vous savez comment on prétend qu'elle est d'ordre politique et comment la Défense nationale ne nous permet pas d'aller jusqu'au bout, lorsque nous voulons faire la lumière !
...et devait conserver ce caractère ; que les pouvoirs publics, en s'en emparant, en la livrant à la discussion parlementaire en changeraient complètement la nature, et opéreraient une véritable confusion de pouvoirs.
Eh bien ! il ne faut pas se le dissimuler, c'est à cette discussion que nous conduit aujourd'hui M, Cavai^inac lui-même, il l'a prouvé en voulant entrer dans le fond du débat et en commençant la lecture de certaines brochures relatives à ratîaire. 11 n'est pas douteux que, si la déclaration du capitaine Le Brun-Renaud était lue à la tribune, elle serait discutée, car tout est discuté dans cette affaire. [Nouveaux applaudissemenls.)
Moi. je dis : si tout y est discuté, monsieur le Président du Conseil, c'est que tout y est discutable!
Dès que la discussion serait ouverte, vous ne pourriez plus la fermer et vous engageriez ainsi vous-mêmes le débat sur la revision du procès.
J'ajoute que ce serait aller contre le but que poursuit l'honorable M. Cavaignac lui-même, de laisser croire que, sans cette pièce, le jugement serait sans valeur.
Or, nous l'avons toujours proclamé et nous le répétons une fois de plus : le jugement se suffit à lui-même. Il est la vérité légale...
Vous savez, Messieurs, ce qu'il faut penser de cette légalité!
... Personne n'a le droit de le discuter.
Et plus loin :
Ceci dit, je donne les dernières raisons qui ne font que s'ajouter aux autres par surcroît, car je n'en aurais pas besoin. Nous considérons qu'il y aurait des inconvénients sérieux à publier cette déclaration et que les mêmes motifs qui ont déterminé les juges à ordonner le huis clos nous commandent de ne pas la publier.
C'est la même raison que celle de Y Agence Havas... M. le Ministre, qui ne pourrait pas s'empêcher de rire s'il insistait trop fort, ajoute :
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Je ne veux pas exagérer la portée de cet argument {Ah! ah! à V extrême gauche.)
Non! non! je ne veux pas l'exagérer. {Applaudissements au centre.)
Et je ne vois pas pourquoi ces applaudissements au centre à moins que ce ne soit uniquement parce que c'est le centre, qu'on y applaudit M. le Président du Conseil. (fiires).
Voilà, Messieurs les jurés, ce qu'a dit M. le Président du Conseil. Eh bien! je vous demande si nous pouvons nous contenter de pareilles raisons! je vous demande ce qu'elles signifient, au point de vue politique, quand elles sont invoquées pour ne pas répondre, en présence d'une nation si universellement troublée ! Qu'est-ce donc que ce respect excessif de la forme? La chose jugée... la chose jugée! même illégalement jugée!... Nous savons quel est, pour certains hommes et pour certains ministres, le respect que mérite la forme ; mais comment pourraient-ils légitimement invoquer ce respect de la forme pour se taire si, d'un mot, il leur était loisible, par une pièce convaincante, décisive et au-dessus de toute discussion, de fermer la bouche à ceux qu'on accuse de troubler, par une funeste campagne, si profondément l'opinion publique!
Le gouvernement n'est pas seulement tenu de respecter la chose jugée, il a aussi pour devoir, quand il le peut, d'apaiser la conscience publique. Alors, si la déclaration de M. Le Brun-Renaud vaut quelque chose, si elle a une portée quelconque, que signifie la réserve du gouvernement?... La vérité, c'est que cette déclaration n'a pas de portée, et, sans parler de ce que je viens de vous plaider déjà, je vais vous dire ce qui le démontre.
Je ne me place pas seulement au point de vue des témoignages qu'il nous eût été facile d'opposer aux déclarations de M. Le Brun-Renaud et que l'on redoute; je ne me place pas seulement non plus au point de vue de ce qu'il y a d'abusif et d'excessif dans la constatation par écrit d'aveux qui auraient été recueillis peut-être le jour de la dégradation, mais qui auraient été consignés trois ans plus
tard, au mois de novembre 1897. Il y a quelque chose qui proteste plus haut que tout cela contre ces prétendus aveux, c'est toute Tattitude de Dreyfus depuis le commencement de son procès jusqu'à l'heure présente! Il y a aussi, en droit, quelque chose de plus que je vous dirai, mais je veux plaider en fait d'abord et je veux me demander avec vous si, en présence de ce que je vais vous rappeler, on peut les accepter, ces aveux, je ne dis pas seulement comme possibles, mais comme vraisemblables.
Ici, pardonnez-moi encore une lecture; les plus longues lectures se placeront dans cette première partie de ma discussion, et quand elles seront épuisées, nous irons vite; mais je crois qu'elles sont indispensables pour vous faire, à vous aussi, parcourir utilement, étape par étape, ce long chemin qu'il faut suivre pour arriver à la conviction qui est la nôtre.
Il est une scène, Messieurs les jurés, qu'il importe que vous connaissiez, si vous ne la connaissez déjà ; cette scène, c'est celle de la dégradation de Dreyfus. Je n'en sais pas, quant à moi, qui ait plus de grandeur et qui, par l'impression morale qui s'en dégage, puisse avoir plus d'influence, pour la formation de la conviction, dans un procès comme celui dont vous êtes saisis.
C'est encore au journal l'Autorité que j'emprunte le récit : ce journal est animé contre Dreyfus d'une hostilité qui va jusqu'à la haine. J'ai la Libre Parole à côté, je pourrais la lire aussi; le récit est le même. Eh bien! vous allez voir, écoutant cela avec des esprits non prévenus, en juges que vous êtes, et qui, quels que soient vos sentiments à l'heure actuelle, m'écouterez jusqu'à la dernière minute, pour recueillir loyalement tous les éléments de la conviction que je puis espérer de faire passer en vous parce qu'elle est la mienne, — et vous sentez bien qu'elle est la mienne, ce qui m'ouvre vos consciences, — eh bien! si vous écoutez cela en juges, vous verrez comment la prévention et la passion peuvent dénaturer les choses, vous verrez comment les protestations d'innocence de cet homme, qui, pour moi, crient
qu'il est innocent, sont accueillies comme des marques de cynisme et comment ce sont des clameurs de colère et de haine qui lui répondent. Je veux que vous assistiez à cela, Messieurs les jurés, — n'oubliez pas que c'est encore d'un adversaire que vous écoutez le récit :
Le premier coup de neuf heures sonne à l'horloge de^ FÉcole. Le général Darras lève son épée et jette le commandement, aussitôt répété sur le front de chaque compagnie : , — Portez armes !
Les troupes exécutent le mouvement.
Un silence absolu lui succède.
Les cœurs cessent de battre, et tous les yeux se portent dans l'angle droit de la place où Dreyfus a été enfermé dans un petit bâtiment à terrasse.
Un petit groupe apparaît bientôt : c'est Alfred Dreyfus, encadré par quatre artilleurs, accompagné par un lieutenant de la garde républicaine et le plus ancien sous-officier de l'escorte, qui approche. Entre les dolmans sombres des artilleurs, on voit se détacher très net l'or des trois galons en trèfle, l"or des bandeaux du képi; l'épée brille et l'on distingue de loin la dragonne noire tenant à la poignée de répée.
Dreyfus marche d'un pas assuré.
— Regardez donc, comme il se tient droit, la canaille, dit-on. Le groupe se dirige vers le général Darras, devant lequel
se tient le greffier du Conseil de guerre, M. Vallecalle, officier d'administration.
Dans la foule, des clameurs se font entendre.
Mais le groupe s'arrête.
Un signe du commandant des troupes, et les tambours et les clairons ouvrent un ban et le silence se fait de nouveau, cette fois tragique.
Les canonniers qui accompagnent Dreyfus reculent de quelques pas, le condamné apparaît bien "détaché.
Le greftier salue militairement le général et, se tournant vers Dreyfus, lit, d'une voix très distincte, le jugement qui condamne le nommé Dreyfus à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire.
Puis le greffier se retourne vers le général et fait le salut militaire.
Dreyfus a -écouté silencieusement. La voix du général Darras s'élève alors et, bien que légèrement empreinte d'émotion, on entend très bien cette phrase :
— Dreyfus, vous êtes indigne de porteries armes. Au nom du peuple français, nous vous dégradons !
On voit alors Dreyfus lever les deux bras et, la tête haute, s'écrier d'une voix forte, sans qu'on distingue le moindre tremblement :
— Je suis innocent, je jure que je suis innocent ! Vive la France !
— A mort ! répond au dehors une immense clameur.
Mais le bruit s'apaise aussitôt. On a remarqué que l'adjudant chargé de la triste mission d'enlever les galons et les armes du dégradé avait porté la main sur celui-ci, et déjà les premiers galons et parements, qui ont été décousus d'avance, ont été arrachés par lui et jetés à terre.
Dreyfus en profite pour protester de nouveau contre sa condamnation, et ses cris arrivent très distincts jusqu'à la foule :
— Sur la tête de ma femme et de mes enfants, je jure que je suis innocent. Je le jure ! Vive la France !
Cependant l'adjudant a arraché très rapidement les galons du képi, les trèfles des manches, les boutons du dolman,les numéros du col, la bande rouge que le condamné porte à son pantalon depuis son entrée à l'Ecole polytechnique.
Reste le sabre : l'adjudant le tire et le brise sur son genou : un bruit sec, les deux tronçons sont jetés à terre comme le reste.
Le ceinturon est ensuite détaché, le fourreau tombe à son tour.
C'est fini. Ces secondes nous ont semblé un siècle; jamais impression d'angoisse plus aiguë.
Et de nouveau, nette sans indice d'émotion, la voix du condamné s'élève :
— On dégrade un innocent !
Il faut maintenant au condamné passer devant ses camarades et ses subordonnés de la veille. Pour tout autre, c'eût été un supplice atroce...
Ce sont les adversaires qui parlent, Messieurs les jurés.
... Dreyfus ne paraît pas autrement gêné, car il enjambe ce qui fut les insignes de son grade, que deux gendarmes viendront relever tout à l'heure, et se place lui-même entre les quatre canonniers, le sabre nu, qui l'ont conduit devant le général Darras.
Le petit groupe, que conduisent deux officiers de la garde républicaine, se dirige vers la musique placée devant la voiture cellulaire et commence à défiler devant le front des troupes, à un mèlre à peine.
Dreyfus marche toujours la tête relevée. Le public crie : « A mort ! » Bientôt, il arrive devant la grille, la foule le voit mieux, les cris augmentent, des milliers de poitrines
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réclament la mort du misérable qui s'écrie encore : « Je suis innocent ! Vive la France ! »
La foule n'a pas entendu, mais elle a vu Dreyfus se tourner vers elle et crier.
Une formidable bordée de sifflets lui répond, puis une clameur qui passe comme un souffle de tempête au travers de la vaste cour :
u A mort ! A mort ! »
Et, au dehors, un remous terrible se produit dans la masse sombre, et les agents ont une peine inouïe à empêcher le peuple de se précipiter sur l'Ecole militaire et de prendre la place d'assaut, afln de faire plus prompte et plus rationnellejustice de l'infamie de Dreyfus.
Dreyfus continue sa marche. Il arrive devant le groupe de la presse.
— Vous direz à la France entière, dit-il, que je suis innocent.
— Tais-toi, misérable, lui répondent les uns, pendant que d'autres lui crient : Lâche ! traître ! Judas !
Sous l'outrage, l'abject personnage se redresse; il nous jette un coup d'œil de haine féroce :
— Vous n'avez pas le droit de m'insulter.
Une voix nette sort du groupe de la presse, contestant :
— Vous savez bien que vous n'êtes pas innocent.
— Vive la France ! sale juif ! lui crie-t-on encore ; et Dreyfus continue son chemin.
Ses vêtements ont un aspect pitoyable. A la place des galons pendent de longs bouts de fil, et le képi n'a plus de forme.
Dreyfus se redresse encore, mais il n'a parcouru que la moitié du front des troupes, et l'on s'aperçoit que les cris continus de la foule et les divers incidents de cette parade commencent à avoir raison de lui.
Si la tête du misérable est insolemment tournée du côté des troupes, qu'elle semble défier, ses jambes commencent à fléchir, sa démarche paraît plus lourde.
Le groupe n'avance que lentement. Il passe maintenant devant les « bleus )>.
Le tour du carré s'achève. Dreyfus est remis entre les mains des deux gendarmes qui sont venus ramasser ses galons et les débris de son sabre, ils le font aussitôt monter dans la voiture cellulaire.
Le cocher fouette ses chevaux et la voiture s'ébranle, entourée d'un détachement de gardes républicains, que précèdent deux d'entre eux, le revolver au poing.
La parade a duré juste dix minutes.
Ensuite Dreyfus, restant toujours dans un complet mutisme, a été réintégré au dépôt.
Mais là, il a de nouveau protesté de son innocence.
Voilà Tattitude de Dreyfus! — Vous Tapprécierez comme vous voudrez. Il est tragique en tous cas de relire un pareil récit après trois années, dans les circonstances dramatiques où nous sommes. — Voilà Tattitude de Dreyfus à la dégradation !
Et après la dégradation?... Après... et avant aussi. Vous allez entendre les lettres successives qu'il écrit et au ministre de la guerre, et à W Démange son défenseur.
Au ministre d'abord :
Monsieur le ministre.
J'ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty de Clam, auquel j'ai déclaré encore que j'étais innocent, et que je n'avais même jamais commis la moindre imprudence...
Ici vous pourrez voir, Messieurs, ce qu'il faut penser de ces aveux d'amorçage, dont on parle depuis la prétendue déclaration de M. Le Brun-Renaud!
... J'ai déclaré que j'étais innocent et que je n'avais même jamais commis la moindre imprudence .
Je suis condamné, je n'ai aucune grâce à demander, mais, au nom de mon honneur qui, je l'espère, me sera rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches.
Moi parti, qu'on cherche toujours, c'est la seule grâce que je sollicite.
Voici maintenant ce qu'il écrit à M*" Démange la veille et le soir de sa dégradation, — ces lettres ont été publiées, mais il importe que, dans un récit condensé comme celui que je vous présente, toutes les pièces qui sont des documents historiques passent sous vos yeux :
3 janvier 1895.
Cher maître.
Je viens d'être prévenu que je subirai demain l'affront Je plus sanglant qui puisse être fait à un soldat.
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Je m'y attendais, je m'y étais préparé, le coup a cependant été terrible. Malgré tout, jusqu'au dernier moment, j'espérais qu'un hasard providentiel amènerait la découverte du véritable coupable.
Je marcherai à ce- supplice épouvantable, pire que la mort, la tête haute, sans rougir.
Vous dire que mon cœur ne sera pas affreusement torturé quand on m'arrachera les insignes de l'honneur que j'ai acquis à la sueur de mon front, ce serait mentir.
J'aurais, certes, mille fois préféré la mort.
Mais vous m'avez indiqué mon devoir, cher maître, et je ne puis m'y soustraire, quelles que soient les tortures qui m'attendent. Vous m'avez inculqué l'espoir, vous m'avez pénétré de ce sentiment qu'un innocent ne peut rester éternellement condamné, vous m'avez donné la foi.
Merci encore, cher maître, de tout ce que vous avez fait pour un innocent.
Demain, je serai transféré à la Santé.
' Mon bonheur serait grand si vous pouviez m'y apporter la consolation de votre parole chaude et éloquente et ranimer mon cœur brisé.
Je compte toujours sur vous, sur toute ma famille, pour déchiffrer cet épouvantable mystère.
Partout où j'irai, votre souvenir me suivra, ce sera l'étoile d'où j'attendrai mon bonheur, c'est-à-dire ma réhabilitation pleine et entière.
Agréez, cher maître, l'expression de ma respectueuse sympathie .
A. Dreyfus.
Et en post-scriptmn :
J'apprends à l'instant que la dégradation n'aura lieu que samedi. Je vous envoie quand même cette lettre.
Et puis. Messieurs, quelques heures après la dégradation ;
Prison de la Santé, samedi.
Cher maître,
J'ai tenu la promesse que je vous avais faite. Innocent, j'ai affronté le martyre le plus épouvantable que l'on puisse infliger à un soldat; j'ai senti autour de moi le mépris de la foule ; j'ai souffert la torture la plus terrible qu'on puisse imaginer. Et que j'eusse été plus heureux dans la tombe ! Tout serait fini, je n'entendrais plus parler de rien, ce serait le calme, l'oubli de toutes mes souffrances.
Mais, hélas' le devoir ne me le permet pas, comme vous me l'avez si bien montré.
Je suis obligé de vivre, je suis obligé de me laisser encore martyriser pendant de longues semaines pour arriver à la découverte de la vérité, à la réhabilitation de mon nom.
Hélas! quand tout cela sera-t-il fini? quand serai-je de nouveau heureux ?
Enfin, je compte sur vous, cher maître. Je tremble encore au souvenir de tout ce que j'ai enduré aujourd'hui, à toutes les souffrances qui m'attendent encore.
Soutenez-moi, cher maître, de votre parole chaude et éloquente, faites que ce martyre ait une fin, qu'on m'envoie le plus vite possible là-bas, où j'attendrai patiemment en compagnie de ma femme...
Il espérait la compagnie de sa femme, — deux fois elle a demandé d'être autorisée à le rejoindre, deux fois on le lui a refusé.
... que l'on fasse la lumière sur cette lugubre affaire et qu'on me rende mon honneur.
Pour le moment, c'est la seule grâce que je sollicite. Si l'on a des doutes, si l'on croit à mon innocence, je ne demande qu'une seule chose pour le moment, c'est de l'air, c'est la société de ma femnne, et alors j'attendrai que tous ceux qui m'aiment aient déchiffré cette lugubre affaire.
Jamais, dans aucune lettre, il ne dit autre chose.
Mais qu'on fasse le plus vite possible, car je commence à être à bout de résistance. C'est vraiment trop tragique, trop cruel d'être innocent et d'être condamné pour un crime aussi épouvantable.
Pardon de ce style décousu, je n'ai pas encore les idées à moi, je suis profondément abattu physiquement et moralement. Mon cœur a trop saigné aujourd'hui.
Pour Dieu donc, cher maître, qu'on abrège mon supplice immérité.
Pendant ce temps, vous chercherez, et, j'en ai la foi, la conviction intime, vous trouverez.
Croyez-moi toujours votre dévoué et malheureux,
A. Dreyfus.
Eh bien ! Messieurs les jurés, pour tous les hommes qui ont des entrailles, ces letlres-là, c'est plus fort que toutes les déclarations de M. Le Brun-Renaud, et voilà ce qui a fermé la bouche à M. le Président du conseil! Cela, et autre chose, car je veux croire que, puisque M. Méline est un avocat, puisqu'il porte la robe de ce
barreau, qui, quoi qu'on en ait, honore encore ceux qui en font partie, sa conscience juridique a pour un instant pris dans son âme le dessus sur l'idée qu'il s'est faite de la raison d'Etat. Il a compris qu'en droit c'est une plaisanterie que ces prétendus aveux postérieurs à l'affaire, relevés peut-être par surprise dans une phrase mal entendue, à l'insu de l'accusé, sans qu'on les lui soumette, sans qu'on les les lui fasse contresigner.
Il y a dans la loi un article dont on n'a pas parlé encore et dont il convient que je vous dise un mot, c'est l'article 377 du Code d'instruction criminelle.
On a prévu, dans les affaires capitales, — ^ et celle-ci n'est-elle pas un peu de cette nature? quand on a imposé au condamné un exil si absolu que sa femme aujourd'hui ne voit même plus son écriture, n'a-t-on pas fait, de sa condamnation, une sorte de condamnation capitale? — eh bien! on a prévu dans le Code que les condamnés à la peine capitale pouvaient avoir au dernier moment à faire des aveux. Voulez-vous savoir, messieurs les jurés, quelles formes ont été fixées par la loi pour les recevoir?
Article 377 du Code d'instruction criminelle. — Si le condamné veut faire une déclaration, elle sera reçue par un des juges du lieu de rexécution assisté d'un greffier.
Eh bien ! pourquoi donc n'a-t-on pas employé des formes pareilles à l'égard de Dreyfus, si les aveux devaient avoir une valeur...?
M. LE Président. — Maître Labori, vous savez que cet article est pour les condamnés à mort.
M^ Labori. — C'est entendu, monsieur le Président, il est pour les condamnés à mort, je viens de le dire.
Mais je n'ai pas fini, et je suis heureux que votre interruption se soit produite ici, car voys verrez dans un instant que j'ai dans mon dossier de quoi répondre. Ce qui est certain c'est qu'en effet la loi n'a prévu que ce cas, parce que les condamnés à mort sont les seuls qui ne peuvent pas revenir (/^zVe^); quant aux autres, il est évident que les aveux ne leur sont pas opposables tant qu'ils ne les
ont pas contresignés. Pourquoi donc l'article 377 n'est-il pas applicable aux condamnés qui ne sont pas condamnés à mort? Parce qu'on peut toujours les trouver et qu'on peut leur dire : « Vous avez fait des aveux, le reconnaissezvous?... » Demandez donc à Dreyfus s'il reconnaît avoir fait des aveux? On îe lui demandera au cours de ce procès de revision que tout le monde sent bien venir maintenant, et alors nous verrons ce qu'il répondra.
Mais, voulez-vous que nous raisonnions encore en fait?
Il n'y a pas d'affaire où l'on ait fait plus que dans celleci pour obtenir les aveux d'un accusé : et c'est une nouvelle preuve, en passant, qu'on n'avait pas de charges, car on ne demande pas d'aveux aux gens qui sont accablés par l'accusation; mais on en sollicite, en descendant jusqu'à la déprécation et jusqu'à la fraude..., vous allez le voir..., des hommes contre lesquels il n'existe rien que des charges ridicules, comme cette scène de la dictée dont j'ai fait justice tout à l'heure.
Je dis que, si l'on avait eu la bonne fortune d'avoir des aveux sérieux dans une affaire pareille, on n'aurait pas manqué de les faire contresigner et de leur donner une valeur authentique. Je vous en ai annoncé la démonstration éclatante; la voici.
Maintes lois, au cours de l'information, M. le commandant du Paty de Clam, aujourd'hui colonel, s'est présente auprès du capitaine Dreyfus et lui a demandé des aveux. Je vous ai dit qu'il est allé jusqu'à employer un procédé que je considère, quant à moi, comme irrégulier; j'apporte la preuve. J'ai entre les mains des fragments de l'interrogatoire subi à la dernière heure, avant la poursuite devant le Conseil de guerre, par Dreyfus. La famille Dreyfus en a eu connaissance au cours de la poursuite. Si l'authenticité en était contestée, je m'arrangerais pour l'établir sans discussion; et comme parmi ceux qui m'écoutent se trouve, j'imagine, M. le colonel du Paty de Clam, qui a procédé à l'interrogatoire, nous verrons bien s'il en reconnaîtra la teneur ou s'il la déniera.
Eh bien ! Messieurs les jurés, écoutez, et écoutez aussi,
jurisconsultes qui êtes ici, criminalistes, juges d'instruction, magistrats, qui savez-ce que c'est qu'une information judiciaire moderne.
Le 29 octobre 1894, M. le commandant du Paty deClam se présente dans la cellule de Dreyfus et lui pose, entre autres questions, celle que voici :
Reconnaissez-vous que ce que vous venez d'écrire ressemblé étrangement à l'écriture du document?
C'était le bordereau.
R. — Oui, il y ades ressemblances dansles détails de récriture, mais l'ensemble n'y ressemble pas ; j'affirme ne l'avoir jamais écrit. Je comprends très bien cette fois que ce document ait donné prise aux soupçons dont je suis l'objet: mais je voudrais bien, à ce sujet, être entendu par le Ministre.
Lecture faite, etc.
C'est la fin de l'interrogatoire du 29 octobre J894. Le 30 octobre, M. le commandant du Paty de Clam se présente à nouveau :
D. — Vous avez demandé dans votre dernier interrogatoire à être entendu par M. le Ministre de la guerre pour lui ■ proposer qu'on vous envoyât n'importe où pendant un an sous la surveillance de la police, tandis qu'on procéderait à une enquête approfondie au ministère de la guerre.
R. — Oui.
D. — Je vous montre les rapports d'experts qui déclarent que la pièce incriminée est de votre main. Qu'avez-vous à répondre?
R. — Je vous déclare encore que jamais je n'ai écrit cette lettre.
Et c'est ici, Messieurs, qu'il me faut toute votre attention :
D. — Le ministre est prêt à vous recevoir si vous voulez entrer dans la voie des aveux.
R. — Je vous déclare encore que je suis innocent et que je n'ai rien à avouer. 11 m'est impossible, entre les quatre murs d'une prison, de m'expliquer cette énigme épouvantable. Qu'on me mette avec le chef de la sûreté, et toute ma fortune, toute ma vie seront consacrées à débrouiller cette affaire.
Voilà ce qu'on a fait pour obtenir des aveux; on a été, je
le déclare hautement, jusqu'à la fraude, car on a dit à cet homme, en ayant bien soin de lui rappeler ses dernières paroles de la veille : « Vous demandez à être envoyé en surveillance, vous voulez vous en expliquer avec le Ministre : il vous recevra, si vous avouez! » Cela voulait dire : « Peut-être dans ce cas fera-t-il droit à votre demande! » C'était un piège! Devant ce piège, Dreyfus a répondu comme il Ta fait à tous les instants : « Je n'avouerai pas; je n'ai rien à avouer, dussé-je ne pas voir le Ministre! »
Voilà l'homme contre lequel on voudrait aujourd'hui produire des aveux, qui n'auraient pu être que des aveux surpris, des aveux que je conteste d'ailleurs dans leur authenticité matérielle! Allons donc! Vous voyez bien que M. le Président du conseil est un homme prudent, quand il dit qu'on les aurait discutés, ces aveux, pay^e qu'on discute tout dans cette affaire! [Applaudissements.) Je répète^ moi : oui sans doute, mais, parce que tout y est discutable! (Nouveaux applaudissements.)
Voilà enfin, Messieurs, de quoi est fait l'édifice effrayant que nous avons à porter sur les épaules dans la tâche que nous avons entreprise : édifice de mensonge pour les uns, pour ceux qui sont les auxiliaires humbles et misérables de cette besogne de ténèbres; mais édifice d'hypocrisie pour les plus hauts, et ce sont les plus coupables, qu'ils ne l'ignorent pas : que ceux-là entendent mes paroles^ si elles atteignent jusqu'à eux, et qu'ils se souviennent que le nom de l'histoire qui est marqué au pilori le plus humiliant, c'est le nom de Ponce-Pilate... Qu'ils s'en souviennent! {Vifs applaudissements .)
Voilà, Messieurs les jurés, pour les aveux!
Maintenant, Monsieur le Président, je vais m'engager dans un développement assez long; par conséquent, si la Cour le veut, ce serait peut-être le moment de couper ma plaidoirie et d'en remettre la continuation à demain.
L'audience est levée à deux heures cinquante.
[Une longue ovation est faite à M° Labori.)