‹ Plaidoyer de M.O. Desmarais dans l'affaire de Napoléon Demers [microforme]Chapitre 11 sur 19 · LA REINE · texte numérisé non relu

LA REINE

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| idee de FM. Odilon Desmarais, avocat du defen- ‘ deur, prononce le quatrieme jour d’octobre 1895

À | | | QU'IL PLAISE À LA COUR | nssinuns LES JURÉS.

j Depuis bientôt quatre semaines vous êtes enfermés dans cette Cour pour

remplir un devoir bien terrible, bien grave.

4 Je comprends la fatigue qui vous accable, les inconvénients nombreux qui ont pu résulter de la longueur de ces débats et la hâte avec laquelle vous en { voyez arriver la fin.

1 Mais je crois devoir dégager de suite ma responsabilité relativement à la © longueur de ce procès.

Je comprends que, quelquefois, vous avez pu croire que les questions posées, ‘les détails dans lesquels nous entrions, étaient oiseux, peut-être inutiles ; {| mais d’un autre côté, vous comprenez aussi combien est grave la situation ; “et, avec combien de précautions, il fallait marcher dans une cause comme 1 celle-ci, ou il s’agit de la vie d’un citoyen. Vous comprenez aussi que la perte . de temps que cela pouvait occasionner n’est rien au point de vue du résultat ‘et des conséquences qu’aurait pu produire la moindre chose oubliée ou né- « gligée.

J'aurais préféré que, suivant l’habitude, le jury ne fût composé que | d'hommes parlant la même langue ; non pas que je crois que la langue ou la ‘ race puisse faire une différence quant au verdict, non. Quand il s’agit de ‘ rendre justice, il n’y a pas acception de race, d’origine ou de croyance. ! Quelque soit la croyance d’un homme ou sa race, il n’y a pas de différence { quand il s’agit de rendre justice en bon citoyen.

2 Mais, vu la longueur des débats, j'aurais préféré qu’on suivit l’habitude, # établie en ce district, d'accorder un jury de la même langue que celle que parle * l'accusé; et comme la victime est française, j'aurais voulu que le jury fût com-

posé de personne parlant le français. On n’a pas jugé à propos d'accorder ce qui est d'usage, bien que l’on n'ait pas le droit de l’exiger. Cela à été cause que les débats ont été plus longs ; et j’espère que le fait de la traduction n’a pas eu de mauvais résultats, bien qu’une traduction soit bien diflicilement parfaite, Jamais, dans une traduction, la méthode, l'accent, le ton ne peuvent être bien rendus. Ceci est un inconvénient qui a dû être mis de côté, grâce à l'intelligence du jury.

Je tiens à faire cette remarque afin de dégager ma responsabilité, étant donné le devoir qui w’incombe.

C’est le sentiment public que le procès qui nous occupe en ce moment est un procès de haute importance ; un des procès les plus importants que les annales de la justice de notre pays aient enrégistrés ; et cela, à plusieurs points de vue,

D'abord, l’accusation faite devant vous est capitale. Le bien précieux que possède l’homme sur la terre, ce bien que lui donne le créateur : la vie, est l'objectif dans ce procès.

En entrant dans le banc du jury, vous avez prêté un serment extraordinaire comme représentants de votre pays : celui de juger l’homme qui est devant vous, suivant la preuve ; et, cet homme (l'avocat, au milieu d’un silence solennel se retourne et de la main indique l'accusé) est arrêté sous une accusation de meurtre et le résultat des débats doit être sa mort ou sa liberté,

Si vous déclarez qu’il est innocent, il retournera vers les siens ; si vous le déclarez coupable, il ira grossir le nombre de ceux qui sont partis de cette terre et que le Créateur a rappelé vers lui ; il ira rejoindre son épouse qui, du séjour de la gloire, lui sourit encore dans ses malheurs immérités.

La situation est grave ; mais vous avez juré de rendre un verdict suivant la preuve.

Ainsi donc, comprenant la gravité de cette accusation, comprenant l’immense responsabilité qui m’incombe et qui incombe à ceux qui ont charge de juger une cause aussi grave, aussi terrible, où il s igit de la vie d'un homme ; de sauver, d’arracher à l’échafaud un innocent je sens toute mon insuffisance.

Vous savez comme moi combien est grande la responsabilité dont est chargé l’avocat de la défense dans une semblable circonstance ?

C’est aujourd’hui, pour la première fois de ma vie, que semblable fardeau pèse sur mes épaules, et je vous avoue que j'en comprends la gravité ; et, éprouvant au fond de mon être le sentiment d’une semblable responsabilité, si je n'avais espéré sur le secours d’en haut, et sur votre esprit et sur votre intelligence, j'aurais hésité. Mais ce qui s’est passé, depuis quatre semaines que nous nous connaissons, m'a rassuré. Depuis quatre semaines vous êtes là, impassibles ; écoutant les débats avec une intelligence remarquable, qui me fait croire que vous appréciez les faits de cette cause à la lumière de la raison et sous le guide de la conscience. Ceci me rassure et me donne un peu plus de courage pour entreprendre l'examen des faits qui vous sont soumis.

Je le comprends : elle sera fastidieuse pour vous cette tâche qui me reste ; car vous avez entendu, comme nous tous, les détails de cette longue preuve ; et, je suis convaincu qu’il ne serait plus nécessaire d’en parcourir le dédale, toutes les arcanes.

Cependant, c’est un devoir qui nous incombe et qu’il nous faut remplir. Mais quelques heures seulément nous séparent du dénouement de ce drame terrible.

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Ainsi donc, messieurs, je fais appel, pour quelques instants encore, à votre bienveillante attention et je vous demande, malgré vos fatigues, de vouloir Jbien appliquer l'attention nécessaire à une cause de ce genre-ci. | Je viens de parka de la responsabilité qui m incombe : ma respon- Jsabilité est grande, je ‘le comprends ; mais elle est moins grande, moins lourde que la vôtre encore ; et si quelque faute ou quelque erreur dans le procès avait été commise par moi, il est possible que le résultat pourrait ce n être regrettable ; mais enfin votre responsabilité est plus grande encore que la mienne : c'est vous qui êtes juges et vous qui êtes, seuls, responsables È votre décision. Ce n’est pas le savant juge qui en portera la responsabi dité ; ce ne sont pas les avocats de la couronne, ce n’est pas moi, c'est vous ! C'est vous, qui, guidés par vos consciences, serez appelés à à vous prononcer, c'est vous qui devez dire si l'accusé qui est maintenant à la barre est coufable ou non coupable. Vous êtes les juges, vous êtes les seuls juges, qui por terez la responsabilité du verdict qui sera rendu. | Je vous ai parlé il y à un instant de la conviction profonde que je possé hais. Messieurs, je le répète, je ne crois pas que jamais dans une affaire triminelle, j'aie eu occasion de prendre une cause avec une confiance plus profonde et plus sincere.

| 11 peut arriver quelquefois qu'on nous demande de prendre la défer nse El un malheureux accusé de crime ou soupçonné de crime et, que nous n’ayions vas confiance, que nous n’ayions pas foi dans son innocence. | Notre devoir, notre rôle d'avocat nous forcent quelquefois à défendre des Lauses qui ne sont pas, peut- être, évidemment et clairement justes. C'est pour cela que je dis que jamais dans aucune occasion auparavant je n'avais eu une confiance plus profonde; car j'avais exprimé mon opinion dès le “lébut. Avant que j'aie été chargé de cette défense, ma conviction était aite et elle n’a fait qu'augmenter depuis.

L’accusé à la barre m'était inconnu. J'habite depuis de longues années Ja ville de Saint- Hy: acinthe. J'ai représenté le comté de Saint Hyacinthe comme député ; j'ai eu occasion d'aller maintes fois, durant ces quelques finnées, dans la paroisse qu’habitait la famille de l'accusé et l'accusé lui. nême, dans le cours des luttes électorales ; et, jamais je l'avais connu, jamais Ge l'avais rencontré : bien que ce fut dans le village de Saint-Charles, que ÿn'amenât souvent les luttes politiques. Ceci pourrait s'expliquer, parce que je n'appartenais pas au même parti que celui auquel il appartenait. Nous he nous sommes jamais parlé, nous ne nous sommes jamais rencontrés ; et c'est par accident et par hasard que j'ai été appelé à le défendre. « C’est parce que j'avais cette conviction aussi profonde, qu'un avocat de beaucoup plus de talent n'aurait pas pu le défendre avec plus de dévoue- | à

nent, plus de sincérité, avec plus de confiance que je ne l’ai fait,

| Messieurs, je disais il y à un instant que cette cause est importante à tous En effet elle est importante, pas seulement à cause de d'accusé et de l’objet en vue. Il y a autre chose d’important, il y a pour moi, une question sociale, une question humanitaire dans cette cause-ci. Il Fagit de savoir si nous sommes disposés à croire à l’abjection de la race humaine, à croire qu’elle est tellement dépravée ; il s’agit de savoir si la Société que vous représentez pense et croit que le crime peut, tout-à-coup, être £ommis pour l'amour du crime ; si le mal lui-même peut être fait pour l’amour du mal. Il s’agit de savoir si un homme parfaitement honnête, si un homme respectable peut, sans motif, ni cause, ni raison, commettre le crime le plus

des points de vue.

abominable ; si le crime peut se commettre, naturellement, comme le champignon pousse sur l'arbre pourri.

Messieurs, j'aurai occasion dans un instant à examiner des faits qui sont établis dans cette cause ; j’attirerai alors de nouveau votre attention sur ce point, relativement à cette cause, tres important. Depuis nombre d'années des choses utiles se développent, et progressent dans la société ; et, parmi ces choses utiles, excessivement avantageuses même, se trouvent la presse, les journaux ; mais d’un autre côté ces choses utiles peuvent quelquefois, et assez souvent même, être nuisibles ; et, queiquefois les hommes se permettent d’abuser d’une exploitation qui devrait être plutôt morale qu'industrielle. Quelquefois on cherche à exploiter le sentiment morbide qui peut exister dans une partie de notre population, et contre lequel le savant président du tribunal à déjà élevé la voix, même dans le cours de ce procès.

Ce sentiment qui conduisait les femmes à venir jusqu'ici ,en laissant à d’autres le soin de leur famille, de leur ménage, à venir se presser ici en foule pour assister aux débats de cette cause.

Ces journaux ont été répandus dans la population, partout. Ces journaux ont publié des faits erronés, des appréciations fausses et, en publiant ces faits et ces appréciations erronés ou exagérés, ils ont créé une impression dangereuse dans l'esprit public. Et, messieurs, où sont pris les membres du jury? Dans le public, dans un public chez lequel on à pu créer cette conviction dangereuse, dans un public parmi lequel on va prendre des juges qui vont être appelés à se prononcer ; et c’est la presse qui crée cette impression dans tous les rangs de la société. Depuis le magistrat le plus distingué du pays, jusqu’au dernier citoyen, tous ont été exposés à subir cette impression sans s’en apercevoir, insensiblement peut-être, mais enfin ces convictions se sont répandues partout, dans tous les rangs de la société.

Et jamais peut être dans aucune cause précédente la chose n’avait été faite d’une manière aussi complète. Voilà un des points de cette cause qui est important, très important. Il s'agit de savoir si cette conviction persistera quand l’on connaîtra les faits de la cause comme vous la connaissez : par la preuve ; et, si elle aura pour effet d'empêcher douze honnêtes gens de rendre justice ; douze honnêtes hommes d’écouter la preuve, et de juger suivant cette preuve.

Pour ma part je suis convaincu que s’il y avait des présomptions dans votre esprit, vous sauriez vous en débarrasser. Messieurs les jurés, bien souvent dans des procès pour meurtre, lorsqu'il s’agit de la formation du jury, on fait un procès à chaque juré qui est appelé afin de savoir sil n’est pas préjugé, s’il est absolument en état de rendre justice. Je ne l’ai pas fait dans cette cause-ci et, je ne l’ai pas fait parce que j'avais assez de confiance dans l’honnêteté de mes concitoyens, à l’honnêteté de mes compatriotes pour croire que ceux qui entreraient dans le jury mettraient de côté tout ce qu’ils avaient pu connaître, ou entendre précédemment ; et qu’iis jugeraient sur la preuve faite devant ce tribunal, sous l'autorité du président du tribunal et d’après nulle autre chose.

Je suis convaincu que cette confiance que j'ai eue en mes compatriotes ne sera pas déçue, et que le jugement, le verdict qui mettra fin à ces débats sera le verdict de douze honnêtes gens : un jugement suivant la preuve !

Messieurs, comme je l’ai dit dans mes remarques préliminaires, je vais être obligé de repasser avec vous quelques-uns des détails de cette cause, détails que vous connaissez, que vous avez entendus bien souvent, mais qu’il nous faut récapituler ensemble afin de les apprécier encore davantage et de

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les juger d’une manière plus sérieuse, si c’est possible. Je m'appliquerai à entrer dans le moins de détails possible et à arriver rapidement à vous donner mon appréciation des faits. Je ne veux pas trop fatiguer votre atten tion ; je ne désire pas vous entretenir trop longtemps. Cependant, si, malgré ma bonne volonté, j'étais obligé de vous retenir quelques heures encore, il faudra mettre cela sur le compte des nombreux faits, des nombreux détails qe l’on a mis devant vous.

Car, de fait, cette cause-ci se compose de détails, de mille petits faits, de mille riens qui, dans les actes ordinaires de la vie, seraient insignifiants, et que, dans une cause comme celle-ci, l’on prétendra réunir en faisceaux, et grouper afin de leur donner une apparence extraordinaire et d'en tirer des conclusions et des conséquences terribles, épouvantables ! Alors, il faut s’oc cuper de ces petites choses, puisqu'il n’y en a pas de grandes.

Messieurs, au début de cette cause,"lorsque le savant représentant de lu couronne a ouvert la sause, en l’entendant vous faire l’exposé des faits je me demandais s'il allait trouver des témoins jusqu'à présent incon nus ; je me demandais si la longue enquête du coroner, qui a duré un mois; si cette longue enquête préliminaire, faite devant le magistrat de police, qui a duré tout le mois de juillet, et où l’on avait pu apporter tous les faits qui entourent l'événement dont on s'occupe, avaient oublié quelqu: fait impor tant, conclusif. Je croyais que nous allions entendre une preuve exception nelle, nouvelle ; si éclatante, si terrible qu’elle nous convaincrait d’une manière absolue, messieurs les jurés, que l’accusé a la barre est coupable du crime qu'on lui reproche.

En entendant les remarques faites par le savant avocat de la couronne, je croyais qu’on allait démontrer d’une manière indiscutable, par une preuvedecir constances terribles, par un enchaînement de faits tel que nous ne pourrions même plus discuter, la culpabilité de l'accusé. On représentait l'accusé à la barre comme un misérable, un homme presque sans aveu, mauvais père, mauvais fils peut-être, mauvais époux certainement ; à tout événement, mauvais père, mauvais citoyen, tenant une conduite qu'aucun bon citoyen ne pouvait approuver, ayant des motifs inavouables, ayant les motifs d’un homme perverti, d’un scélérat.

Mais, messieurs, je me suis demandé, tout le temps que la preuve se déroulait devant vous si, dans le requisitoire final, dans la réplique qui apvoartient au représentant de la couronne, l’on pourrait repéter les mêmes expressions que l’on avait employées dans le réquisitoire d'exposition, avant la preuve faite devant vous. Je crois, messieurs, qu’il sera difficile au repré sentant de la couronne de repéter devant le jury les expressions qu'il employait dans l'exposé de cette cause.

De ce vortrait si sombre que de choses à retrancher ?

Voyons, messieurs, quel est l'événement, quels sont les détails et les cir constances de l’événement qui nous occupe. Examinons-les.

Le treize juin dernier, dans la ville de Saint-Henri, voisine de Montréal : dans l'après-midi, par un temps sombre et lourd, d’une lourdeur épou vantable, l'atmosphère était chargée d'électricité, la foudre grondait, et tous les éléments étaient en perturbation, quand, tout à coup, une femme entre dans la maison de l'accusé et voit, baignant dans son sang, la malheureuse épouse de celui qui est maintenant devant vous. Cette femme pousse un cri retentissant et, aussitôt, se précipitant au dehors, elle s'adresse aux personnes qui habitent l'étage inférieur et, auxquelles elle avait demandé la permission de traverser leur logis pour pouvoir pénétrer dans celui de l'étage supé..

rieur. Elle s’idresse à eux en disant : “Oh! mon Dieu! vite! madame Demers est là-haut baignant dans son sang : elle se meurt.”

Ces deux personnes qui sont les propriétaires de cette maison ; les voisins de celle qui est là-haut, mourante, suivant l'expression de madame Nantel, au lieu de sortir vite pour venir à son secours, d'aller de suite au secours de cette personne, au secours d’un membre de la famille humaine qui va mourir, répondent : “On ne se mêle pas de cela ! ”

Voilà une femme qui demande du secours pour une autre qui va mourir ; la mourante c’est la voisine, cette mourante cest la locataire, cette mourante c’est un membre de la famille humaine, et les êtres humains qui sont en bas répondent : ‘ Laissezla mourir ; on ne se mêle pas de cela, nous autres ; ça ne nous regarde pas.”

Je reviendrai sur ces paroles, messieurs ; pour le moment, je veux rap peler à votre esprit l'événement tel qu’il s’est accompli.

Voyant que les personnes de la maison ne se mêlent pas de cela et que cette personne pourrait mourir sans secours, madame Nantel s’en va au dehors et appelle mademoiselle Sauvé, qui est au haut de l'escalier, et lui crie : ‘ Vite ! vite ! allez chercher votre mère, madame Demers est mou rante, baignant dans son sang ! ”

Elle crie ; le monde s’assemble, on demande des explications, on la presse de donner des détails. Tout à coup, monsieur le curé Décary arrive, il s'adresse à cette femme, la femme Nantel qui est sur le trottoir. On s'agite de plus en plus, on ne sait que faire. Finalement, on pénêtre dans la maison ; le curé Décary passe par le logis d’en bas ; on lui dit qu'il ne peut passer par l'escalier, alors il passe par le logis d’en bas, accompagné de madame Nantel.

Avec le curé Décary et madame Naltel, d’autres personnes pénêtrent dans la chambre, trouvent sur le plancher de cette chambre, les bras élevés, une malheureuse jeune femme de vingt huit ans. On la croit suicidée. Au pre-

mier abord, il n’existe pas de soupçons ; on croit que c’est un suicide ; il ne vient à l’idée de personne qu’un crime, qu'un meurtre a été commis. Evidemment, là, personne n’a songé qu’un meurtre avait pu être commis ; tout, ce que l’on peut croire, c’est à un suicide ; et pourquoi ? Parce que les circonstances sont telles que l’on ne peut en venir à la conclusion que c’est un meurtre. Tout le monde semble dire la même chose. Madame Bergeron dit: ‘“J’ai vu cette femme à midi ;”” ils sont trois qui repètent la même chose, tous semblent admettre que cette femme vivait dans la journée et il ne vient à l’idée de personne qu’il y ait eu un motif quelconque pour assassiner cette femme. Elle s’est suicidée !

Le curé Décary demande à madame Nantel : ‘“ Mais, est-ce que cette femme buvait ?—Non, pas que je sache. — Est-ce qu'elle avait des difficultés avec son mari ?—Non, c'était un ménage d'anges, c'était un ménage d'anges !”

Alors, un mystère semble règner. On cherche d’abord à s'assurer si cette femme est bien morte ; on lui touche la main. Dans le moment on ne cherche pas le criminel, on ne cherche pas son assassin ; on lui touche ja main, parce que madame Nantel a dit: ‘“ Elle se meurt, elle baigne dans son sang.”

Elle se meurt, cette personne, et l’on cherche à lui porter secours !

Le curé veut lui porter les secours qu’il peut lui porter, il veut lui donner l’absolution avec laquelle, si elle n’est pas encore morte, elle pourra entrer dans le séjour céleste. C’est le premier service à rendre à l’âme en arrivant près de la mourante et il veut savoir s’il est encore possible de le porter, ce

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Mais voulant s'assurer davantage s’il ne reste pas, s'il n'y a pas un reste de vie, un dernier flambeau, si le dernier flambeau de la vie est disparu, il demande à la femme qui l'accompagne de mettre la main sur la poitrine de la victime pour voir si le cœur bat encore ! Cette femme s'incline un peu, met la main par-dessus les habits et dit : “Oui, son butin est froid, froid, elle est morte.”

Eh bien, il n’y a plus de doute, cette femme est morte !

D'autres personnes arrivent, font le même examen ; on touche à la main elle est morte ; on touche à la figure ; elle est morte, parce qu’elle est froide ; on touche au bras, le bras est raide ; elle est morte ; tout est raide : la figure que l’on déplace, la main que l’on touche ; elle est morte, cette femme !

Au même instant on envoie chercher les parties intéressées. Où est son mari ? Il est à son ouvrage, Y at-il quelqu'un qui le sonnaît ? Son frère est près d’ici ; on va le chercher, ce frère qui est commis à Sainte-Cunégonde, à quelques arpents de la résidence de Demers ; on va vite et on lui dit : “ La femme de votre frère est morte, allez le chercher.” 1] monte dans une voiture, court vers la boutique, vers l’atelier où le père est à gagner la vie de sa femme et de ses enfants. Ce frère s’élance dans la boutique sans perdre de temps, arrive, lui dit: ‘“ Napoléon, vite ! viens t'en à la maison. ta femme est bien malade !”

Alors ce mari se retourne vers son frère et lui répond : ‘ Mais tu es fou, ma femme malade ! Ce matin, quand je suis parti elle était bien ; elle était fatiguée, mais enfin elle n’était pas malade.” Le frère insiste, il lui dit : ‘“ Viens vite, elle est bien malade, quand on arrivera, elle peut être morte ! ”

Alors cet homme en entendant dire : “ Peut-être qu’elle sera morte quand on arrivera,” s’empresse de mettre son habit, son chapeau, se précipite au dehors, descend l'escalier quatre à quatre, comme dit l’un des témoins, et s’élance dans la voiture qui à amené le messager de la triste nouvelle,

Alors, voilà cet homme, frappé de stupeur en entendant ces paroles ; il ne peut s'expliquer comment il va trouver sa femme mourante ; il ne sait pas pourquoi, on ne le lui explique pas, mais seulement : on peut la trouver morte !

En arrivant à la rue Atwater, il aperçoit un rassemblement qui n’existerait pas si sa femme n’était que malade. Il comprend, qu'évidemment il doit se passer quelque chose d’extraordinaire, en voyant cette foule : il est évident que sa femme est morte! Il arrive dans sa maison, passe à travers la foule, et son premier mouvement est d'aller à la chambre à coucher de sa femme. Il veut entrer ! Mais le chef de police de la ville de Saint-Henri lui dit: “Non, mon pauvre Demers, vous n'entrerez pas, c’est préférable ; c'est un grand accident, prenez sur vous ; c’est un grand accident.”

Alors, comme le dit le docteur Archambault, un choc épouvantable est provoqué chez cet homme, au point qu’il se met à trembler. Quelques-uns de ceux qui se trouvent là veulent le consoler ; il pleure, il sanglote de telle manière que plusieurs des personnes présentes sont émues. Les personnes qu'il y avait là, à ce moment, ont constaté ‘que sa douleur paraissait sincère ; on s'approche de lui, on lui dit : “Courage, mon pauvre ami, prenez sur vous ; c’est un grand malheur ; il ne faut pas se décourager, il faut vous conserver pour vos enfants.” ‘ Oui, je comprends tout cela, répondil, mais ça n’empêche pas que ma femme soit morte ! ”

Et cet homme, en apprenant cette nouvelle, devient couvert de sueurs abondantes, les dents lui claquent dans la bouche, il tremble, il étouffe ; on

lui donne un grand verre de cognac, on lui donne des fortifiants. Il continue à trembler, et les personnes présentes le croient ivre, On le couche sur un sofa et, là encore, de nouveau, on lui offre des consolations, on l'entoure, on essaie de je consoler, de le calmer, On prétendra tout à l'heure qu'il jouuit une comédie !

Pendant ce temps-là, le chef de police qui est venu, a téléphoné au coroner qui, en vertu de la loi, a des fonctions publiques à remplir ; qui est chargé d'aller voir s'il y à crime; de s'enquérir des faits, des circonstances, qui entourent une mort mystérieuse ou subite,

Je reviendrai sur cette question un peu plus tard. Pour le moment je mets devant vous la scène telle que je crois que la preuve l’a établie,

Vers trois heures, on téléphone à ce coroner, à ce fonctionnaire public, «1 on lui dit: ‘“ Une femme s’est suicidée.”

Alors, il n’y a pas de hâte. Il était à une autre enquête, il réponti “ J'irai plus tard.”

Le chef de police, ou plutôt l’homme de police se tient à la porte de jà chambre et reçoit ordre de ne laisser entrer personne,

Le chef de police retourne à la station de police ; et ce chef, un homu:e respectable, sans doute, puisqu'il est chargé de diriger ceux qui protègent la vie et la propriété dans une ville aussi corsidérable que celle de Saint-Henti, cet hoinme doit être intelligent, cet homme a regardé le cadavre, l’a examiné, il l'a vu ; pour lui, il croit à un suicide, Il retourne à la station de police !

. Pendant ce temps-là, la foule s’amasse, les gens entrent dans la muison, parlent de cet événement terrible, même dans la maison de la défunte ; on converse de cela dans sa maison ; on ne converse que de cela ; on ne parle que de cela.

Pendant ce temps-la, l'accusé à la barre anéanti par la douleur, est sur ce sofa, gémissant, étouffant et pleurant.

Hypocrisie que tout cela, vous dira la souronne. La couronne prétendra qu'un homme peut jouer ce rôle d’hypocrite, ce rôle de comédien, en un semblable momens.

Ah ! messieurs, je reviendrai sur ce terrain quand je passerai à l'étude d’autres événements.

Pendant ce temps-là, comme je viens de le dire, les gens s’assemblent dans la maison, on ne parle, on ne discute que de la chose ; on ne peut expliquer cet événement ; on en cherche la cause, le mobile. Tout le monde parle, et, cet homme est là, anéanti, entendant malgré lui, toute cette discussion qui Jui arrive dans l'oreille et, toutes les remarques que l’on fait.

Vers six heures moins le quart, le fonctionnaire qui s'appelle le coroner arrive, il entre dans la chambre. Après avoir fait une constatation personnelle, il demande l'entrepreneur des pompes funèbres et donne ordre immédistement de mettre ce cadavre sur le lit et de le laver. L’entrepreneur de pompes funèbres prend le cadavre, le lave après l'avoir déposé sur le lit ; c’est alors, en examinant les plaies, que le chef Massie et le coroner disent : ce n’est pas un suicide !

I] y a maintenant trois heures que le cadavre a été trouvé et on s'aperçoit enfin que ce n’est pas un suicide : il y a eu crime, meurtre! C’est ce qui est constaté par le coroner en lavant le cadavre,

Le coroner commence à s’énquérir dans Ja maison ; il va au mari qui est étendu sur le sofa, il lui adresse la parole et lui dit : “ Où est la clef de votre appartement?” —Je n’en sais rien ; elle avait l'habitude de rester dans la porte. — Est-ce que votre femme l'était quelquefois ?—Non, monsieur ; elle ne peut

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Messieurs, j'attire votre attention sur ce fait, Voici un homme qui est là, qui doit pourtant être bien méfiant, s'il eut été vrai qu'il eut alors cette clef ; si le choc n’était pas réel, si sa douleur n'était pas réelle, en voyant que la clef n'y était pas, pourquoi aurait-il parlé de cette clef au coroner McMahon ? pourquoi aurait-il dit que cette clef ne pouvait pas s'ôter par en dedans alors que la porte est fermée? Je vous pose cette question. Il aurait prévu quel devait être le résultat ! Cependant il dit de suite que la clef ne peut pas +’ôter par en dedans, fait qui peut tourner contre lui plus tard ; en ce moment il ne s'occupe pas, parce qu'il ne peut pas prévoir ce qui pourra lui arriver, il ne peut pas prévoir, que lui sera accusé quelques jours après, il répond, donnant la vérité telle qu'il l’a toujours répétée,

Cette clef, on ne la retrouve pas ; ainsi on n'avait pas de clef pour ouvrir la porte.

Après avoir fait laver le cadavre, après avoir examiné les plaies, le coroner revient vers lui et lui dit: “ Demers, votre femme ne s’est pas suicidée, votre femme à été lâchement égorgée.”

Pas de réponse. Dans le temps on ne lui pose pas de questions, on le lui dit, on lui annonce une nouvelle horrible,

Messieurs, quelle chose terrible ! quelle chose épouvantable ! Voilà déjà le premier indice que cet homme est criminel : il a appris tout à coup la mort possible de sa femme ; que sa femme était malade, En apercevant, à sa porte, la foule assemblée, il comprend qu’elle est morte ; il tombe tout à coup

dans une prostration nerveuse qui l’anéantit presque ; on l’enivre ; et, lors-

qu’on vient le questionner, il ne répond pas, il ne donne pas de renseignements, il ne donne pas d'explications,

Quelle chose terrible ! Eh bien, messieurs, je vous le demande : est-ce que cet homme était dans une position, dans un état à pouvoir donner des renseignements ?

D'abord, il ne pouvait donner aucuns renseignem ‘nts parce qu’il n’en connaissait pas. Etait-il en état de répondre? TJ .:rai occasion de revenir encore sur ce point-la.

Eh bien, là, le coroner part tranquillement. Il est à ce moment là six heures moins le quart ; il constate qu'un meurtre à été commis ; il fait laver le cadavre ; il fait disparaître les choses qui pourraient être des indices pour guider la justice ; il s’en va tranquillement chez lui, à sa résidence privée. Il ne fait rien autre chose, que chercher la clef et l’arme, instrument du crime. Il va dans la cour, il demande à M. Deguise, le propriétaire : “ Voulez-vous nous montrer les instruments dont vous vous êtes servis aujourd’hui.” M. Deguise lui montre une hache, une scie, un ciseau. Le coroner est satisfait, ainsi que le chef de police !

Il retourre en bas chez quelques voisins pour avoir des informations ; et il se rend chez lui où il arrive vers neuf heures du soir ; là il décide de faire venir le médecin qui va examiner le cadavre. Il téléphone à Lachine au

médecin otfciel, il luidit cé qui en est ; il lui dit qu’il y a un cadavre à tel endroit et lui demande d'aller l’examiner.

C’est à neuf heures du soir, au-delà de trois heures’ après avoir découvert que c'était un meurtre, et au-delà de six heures après la découverte du cadavre que le coroner téléphone au médecin à Lachine.

Quant à l’heure et, aux heures généralement, j'aurai occasion de revenir à tout cela ; il y a des des variantes vraiment extraordinaires qui se sont pré-

sentées dans l’appréciation du temps, dans le cours de cette cause.

Le docteur Johnston est appelé après que le dernier train est parti. Il cherche une voiture et s’en vient de Lachine à Saint-Henri. 11 entre en la triste demeure et la tout ce qu'il peut faire c’est de constater si cette personne s’est suicidée ou à ét tuée. C’est la seule étude qu’il est chargé de faire dans le temps. Il fait l'examen médical que nous connaissons et dont nous parlerons en appréciant la partie médicale de la cause. Il fait un examen qui constate que la personne a été tuée, que ce n’est pas un suicide. Il constate qu’elle est complètement rigide à ce moment ; constatation qui est d’une grande importance, dans la preuve médicale ainsi que nous le verrons en l’analysant.

11 s’en retourne chez le coroner et lui rend compte de sa mission.

Alors, on met un homme de police de garde ; on garde la maison ; on ne cherche pas dans les environs, par exemple, mais on garde la maison. On ne va pas ehez les voisins, chercher dans les maisons voisines, faire des recherches. Non, messieurs, on met un homme dans la maison, on le met à la porte de cette chambre où cette femme repose sur son lit, sur le lit mortuaire, C’est là toutes les précautions prises à l’occasion d’un meurtre étrange !

Où était le prisonnier en ce moment-là? Cet homme qui a été frappé d’un choc nerveux, que tout le monde a cru dans la douleur, qui était énervé de telle sorte que le monde lui offrait des consolations, convaincus qu’il avait besoin d’être consolé. Il y a plusieurs personne dans la maison ; on converse, on parle du crime devant lui ; il entend ce qui se dit, il entend cela ; c’est sa femme qui a été assassinée ou égorgée ! Il s’informe si elle est bien changée ! On Ini dit : oui, c’est mieux que vous ne la voyiez pas. Et ensuite, plus ta:d, il à une conversation avec le constable Laparé qui lui parle de cela, et dans cette conversation, on le questionne sur l’auteur probable du meurtre et, ses causes possibles, et il répond franchement, et jamais plus ses réponses ne changerunt,.

Il n’est pas encore conscient de tout ce qu’il a observé, il n’est pas revenu absolument à la raison, il st sous le coup de cette prostration qui n’est pas disparue, de cette demie ivresse qu’on lui a imposé ; il ne se rend pas compte de tout ce qui se dit, de tout ce qu’il entend à ce moment-là. Il entend bien quelque chose, mais il est encore sous le coup de cette prostration nerveuse, de ce choc, qu'on l’attribue à l’é épouvanté de l’homme qui craint pour sa vie ou qu'on l’attribue à la douleur. Quel qu’en soit le motif, cet homme il est encore sous le coup de cette prost: tion qui l’a frappé ; et, si en lui dit quelque chose à ce moment-là, il ne se rappelle pes ce qu’on tui a dit, il ne peut pas se le rappeler !

J’attire votre attention, en passan*, sur ce point.

On lui demande s’il ne soupçonne pas quelqu'un, si sa femme avait des raisons pour se faire mourir ? 11 dit: Non, je n’en connais pas ; ma femme est une très bonne femme, je n'ai rien à lui reprocher.”—Mais lui connaissez-vous des ennemis ?—Non, je ne lui en connais pas.—Mais ne soupçonnezvous pas, dit le constable Laparé, le père Déguise 7—Non, dit l'accusé.” Lui, ne soupçonne personne !

Mais, messieurs, l’homme qui aurait commis une atrocité semblable ; le profond scélérat qui aurait commis le crime horrible dont il est accusé, en voyant que l’on faisait planer les soupçons sur une autre personne, aurait tenu un autre langage ; son premier mouvement aurait été de dire : Mais oui, ça doit être lui, buis trouvant quelque chose d’aggravant, il aurait chercher à faire reposer le crime sur quelqu'un.

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Non ;iln’a pas eu de soupçons sur personne! Messieurs, c’est quelque chose d’extraordinaire ; voir un homme, à qui on apprend le crime le plus atroce dont on ait entendu parler, et à qui on dit : Est ce que vous ne soupsonnez pas telle personne ? répondre : “Je n’en soupyonne pas d'autre, je ne soupçonne personne !” Et cet homme serait lui-même l’habile criminel que l’on dit? Allons donc ! C’est une absurdité !

Messieurs, s’il eut été le coupable, telle réponse aurait été une réponse irrationnelle, maladroite et stupide.

Mais quoiqu'il en soit n’entrons pas maintenant dans tous ces détails. Je continue à vous donner des faits ; je vous donne les réponses qu’il a données aux questio1s qu'on lui a faites. Il n’a cherché à tromper la justice en aucune façon et a parlé franchement et sincèrement. Et le lendemain matin il s’est levé ; et bientôt les jurés ont été assermentés. La foule est venue de nouveau dans eette maison. Le coroner est arrivé ; il a assigné ses jurés ; la maison à été envahie, et l’objet de la discussion, l’objet de la conversation, c'était ce meurtre épouvantable, cet événement terrible :

Et, là, le malheureux nari est, au milieu de cette foule, dans cette petite maison, la modeste demeure d’un ouvrier, où il n’y avait que quelques pièces, où il ne pouvait pas se cacher, où il ne pouvait pas se dérober aux yeux de tous ; il était au milieu de cette foule, entendant tout ce qui se disait, entendant toutes les conversations, toutes les remarques, tous les commentaires, Ces personnes donnaient des explications sur ce meurtre épouvantable ; tous en parlaient ; on donnait des détails ; il n’avait pas besoin de questionner pour savoir : il entendait et 11 comprenait ! On ne savait rien ! On ne comprenait pas ! Lui, non plus !

Le jury est assermenté.

state l’identité du cadavre.

On envoie le cadavre à l’autopsie avec l’un des frères de l'accusé qui assiste à cette autopsie. Lui-même n’a pas le courage d’assister à cette opération : voilà la raison pour laquelle il a envoyé son frère à cette autopsie ; et, lui, pendant ce temps, il fait des démarches pour envoyer enterrer sa femme,

son épouse, à Saint-Charles.

Messieurs, il y a là encore un sentiment sur lequel j’attire votre attention ; dans cette cause-ci, certainement, les moindres actes de l’accusé doivent être pris en considération. Mais j'attire spécialement votre attention sur celui ci : A ce moment-là, au lieu de dire: Je m'en vais faire enterrer ce cadavre dans une fosse ignorée du cimetière de Montréal, la où je n'aurai jamais occasion d'aller le v. oir, là où il sera disparu complètement ; personne n’en parlera plus ; c’est ma victime, je veux la cacher à un endroit où je ne pourrai la revoir. Non, messieurs, il fait le contraire : ‘Je veux aller l’en’errer où je serai enterré moi-même, en cette modeste paroisse de Saint-Charles ; dans ce vieux cimetière ou les ossements de mes ancêtres reposent ; où mon père, mon frère, où mes enfants, ma mère reposeront, où moi-même, peut-être, je reposerai plus tard. Je veux que les ossements de ma victime soient déposés là afin que je puisse les y voir souvent. Oui, cette victime, je ne veux pas

l’éloigner, je ne veux pas qu’elle repose dans un cimetière étranger, par de

là la montagne, Je veux l'avoir sous mes yeux ; je veux mêler ses ossements à ceux de mes proches, pour que chaque fois que j'irai dans le cimetière, prier sur la tombe de mes enfants, de mes vieux parents disparus, je sais sur la tombe de ma victime qui me reprochera mon crime.”

Est-ce que ça a du bon sens? Non, messieurs, ça n’en a pas !

Mais, en attendant l'heure où le cadavre pourra revenir de l’autopsie, où

Il est appelé devant le jury et c’est lui qui con-

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l'on va revenir avec le cadavre de sa malheureuse épouse, il va chez un marchand, il prend la serrure qui n’a plus de clef, il prend cette serrure !

Lui, l’homme habile qu’on le soupçonne d’être, il prend cette serrure qui wa plus de clef —c’est un criminel habile, un criminel qui doit être un être supérieur--après avoir commis un crime atroce comme celui qu'il vient de commettre, il ne perd pas la tête—il prend cette serrure, il s’en va, après s'être assuré qu’on ne trouvait pas la clef de sa maison nulle part ; il n’a pas eu connaissance des recherches qui ont été faites —il ne sait pas ce qui s’est passé —il n’en à pas eu connaissance, n'est-ce pas ? Et, l’on va prétendre plus tard qu’il avait mis la clef dans le tiroir de son moulin. Mais pourquoi au lieu de défaire sa serrure, de l’apporter chez M. Fauteux, pourquoi ne pas prendre la clef tout de suite dans le tiroir du moulin !

Ah ! non, il est trop habile pour cela, ah! non. Il défait sa serrure, il va chez M. Fauteux ; il demande à acheter une autre serrure. M. Fauteux lui dit qu’il pouvait avoir une clef pour mettre sur celle-là. On prend une clef ; on l’essaie, elle fait très-bien en dehors et en dedans. [1 dit à M. Fauteux que cette clef faisait exactement comme sa slef que l’on ne pouvait enlever après avoir fermée la porte en dedans : ‘“ Elle est exactement comme ma clef.”

Voilà un petit détail, voilà ce qu'il dit au marchand de serrures. Il lui dit comme il à dit au coroner, alors qu’il était sous cette prostration nerveuse : La clef avait telle particularité, “—et c'était contre lui,--” la clef ne pouvait pas s’ôter par en dedans ; elle s’ôtait très-bien par en dehors,” et il à dit cela, quand il a apporté sa serrure.

Lorsqu'on a descendu le cadavre pour aller à l’autopsie, il est resté encore plusieurs personnes sur le trottoir, il y avait là plusieurs personnes qui connaïissaient l'accusé, Toutes stationnaient devant la maison, et il a dit à l’entrepreneur des vompes funèbres : “ Voulez-vous venir avec moi prendre un verre de bière, à un ou deux pas d'ici.” C’est l'entrepreneur des pompes funèbres, Ritchot. qui voyant son ami dans le trouble, va prendre un verre de bière avec lui.

Le malheureux ! Quelle hypocrisie ! Le misérable qui n'a pas soupé, qui n’a pas mangé depuis la veille ! quelle hypocrisie : aller prendre un verre de boisson, aller prendre un verre de bière !

Mais il devait bien savoir que ceci serait interprété contre lui? Mais & enfin, c'est encore de l'hypocrisie. Et, il a ajouté une parole terrible, il a dit: “qu'il avait hâte que toute cette affaire finisse !” Quelle parole épouvantable ! qui, plus tard, sera rapportée contre lui. Mais il devait savoir que c'était contre lui? Et, c’est Demers qui parle comme cela !

Messieurs les jurés, sa maison est remplie de monde, sa femme avait été assassinée, les représentants de la justice étaient constamment daus la maison, la maison était gardée, on venait d’emporter le cadavre pour en faire l’autopsie ; et, vous vous étonnez qu’il dise qu'il avait hâte que ça finisse ? N'est-ce pas que c’est un homme terrible ? N'est-ce pas que c’est un homme épouvantable ? I! avait hâte que cela finisse ! Il avait hâte de partir pour s'en aller dans sa paroisse, dans sa famille ! TI] avait hâte de retourner chez lui

11 devait partir dans l'après-midi avec les membres de sa famille, il devait partir pour Saint-Hilaire et de là pour Saint-Charles.

Le cadavre arrive ; on le change de cercueil, on le prend de cette boîte dans laquelle on l'avait mis pour le porter à l'Hôpital-Général, endroit où se faisait l’autopsie ; on le prend de cette boîte pour le mettre dans un ceroueil plus convenable où il devra reposer éternellement !

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L'hypocrite ! il est là présent, il assiste à ce changement de cercueil ; il voit le cadavre de celle qu’il sera accusé d’avoir assassinée, IT la voit prendre et mettre dans un autre cercueil ; il est là et il pleure, le malheureux ! Il ose pleurer ! Sa femme est là devant lui et il pleure, le malheureux !

Ses larmes sont sans doute encore des larmes d’hypocrite ! Ces larmes on va les lui reprocher peut-être !

Le cercueil est fermé ; il le suit jusqu'à la station du chemin de fer. On le conduit à Saint-Charles ; et, là, le cadavre est exposé dans le salon, dans la demeure du vieil ouvrier que vous avez entendu, qui est venu comparaître devant vous.

Pendant deux jours, ce cadavre est là, les parents de la défunte viennent le voir ; les parents de sa femme viennent, ils lai donnent la main et le con solent lorsque la compagne de sa vie s’en va.

Il a montré, aux nersonnes qui venaient la voir, cette victime. Il ne tremblait pas, mais il pleurait encore à ce moment-là. Plus tard, le soir, on le voit entrer dans la pièce ou repose sa victime ; il va regarder celle qu’il à égorgée deux jours auparavant !

Il se tourne vers ses enfants en disant : “ Mes pauvres enfants, qu’allezvous devenir ?”

Jui, le voyez-vous qui pense à ses enfants ? Mais le malheureux, il n’y pensait pas deux jours plus tôt, puisqu'il a tué sa femme ! Songez donc, il pense à ses enfant$! Ca vient après, cette pensée ? Il n’y a pas de doute, qu’il n’a pas droit d’être père ; puisqu'il n’a pas le droit d'être époux, il n’a pas le droit d'être père !

Au bout de quelque temps, on voit arriver un détective et le chef de police qui viennent le rencontrer, qui viennent lui parier, qui viennent lui demander des renseignements, Il donne les renseignements de la même maaière qu’il les à donnés au constable Laparé ; qu'il les à données au coroner McMahon. A Montréal, comme à Saint-Charles, il n’v à pas de différence.

Je ne fais que rappeler maintenant les faits tels que la couronne les à prouvés,

Ce qu’il a dit au constable Laparé, il le répète à Saint-Charles ; il le répète de nouveau. C’est ce qu’il a toujours répété : “Je n'ai aucun soupçon !? Voici ce dont j'ai eu connaissance !

Il ne cherche en aucune façon à égarer la justice ; il répond franchement ; il dit alors comme il l'a dit avant: “Je n’ai pas le moindre de soupçon.” Ce qui s’est passé, le voici !

Messieurs, ces détectives habi s, ces limiers de police, ces gens dont les soupçons sont toujours éveillés, ces gens la s’en vont chercher un amoureux ; ils constatent qu’il n’y à vas d’amoureux. Ils viennent le dire, vous les avez entendus !

Mais le mari, lui, dit au’il ne connaît pas d’'amoureux !

Mais on dit: Il y en a un, bien sûr. Puis, on le cherche, on prend des informations ; on lui dit: “Mais vous n’en connaissez pas !”

“ Non, messieurs, je n’en connais pas. .. Pour moi, ma femme était une honnète femme. Si ma femme à eu un amoureux, je ne le connais pas !” Alors on lui dit : Voulez-vous venir avec nous chez le curé?” Il dit :“ Oui.”

On arrive chez le curé, et puis là on cherche des renseignements.

Il se passe une chose terrible ; il se passe un événement extraordinaire. TI y a des paroles échanger entre l'accusé, M. Vigennt et madame Lague que vous avez entendus, ici. Vous avez eu connaissance de la déposition et du langage peu soigné de ces personnes-là.

Il leur à dit tout simplement: ‘“ Faites bien attention à ce que vous ‘“ allez dire ; c’est la police ; et, cela va être pris par écrit ; vous pourriez être ‘obligés de le répéter.”

Voilà donc un indice que cet homme est coupable ?

N'est-ce pas terrible? Voilà une femme qui n’a rien à dire, elle ne sait absolument rien. Elle le jure elle-même qu’elle n’a rien à dire.

Voilà un hoinme qui n’a rien à dire. Ce qu’ils connaissaient, eux, ils vous l'ont dit. 1ls ont été entendus, ici ; ils vous ont dit, ils vous ont parlé de la petite scéne rapportée par le père Vigeant.

Qu'est-ce qu'il a vu? Rien: aucune difficulté, aucune querelle Alors, il ne pouvait donc rien dire d- grave !

Je leur ai demandé s’il leur avait dit de ne pas dire la vérité Non! Dire la vérité, pas autre chose voilà, ce que demandait l'accusé.

Eh bien, messieurs, voilà encore l’un des indices terribles dont on va vous parler sans doute.

Et puis les hommes de police reviennent de là ; ils reviennent à Montréal. Une femme leur à dit que madame Demers, la victime, avait eu un amoureux. Et, elle raconte toute une histoire.

Cet homme de police se rend à Saint Mathias ; on cherche, on s’informe, et l’on revient : il n’y a rien !

Le lendemain soir, l'accusé arrive chez lui, à Montréal, en descendant du train, il se rend à la station de police. Il dit au chef Massey :e‘° Est-ce que je puis entrer dans ma maison ?”

Messieurs, remarquez bien cette conduite : C’est celle d’un citoyen respectant la loi, respectant l’autorité. On va tourner cela contre lui cependant ; on va dire : Il craignait d’entrer dans sa maison !

Messieurs, il à vu la police s'emparer de sa maison ; il y a vu les hommes de police, les constables, constamment, nuit et jour.

Il à vu le coroner s'emparer de sa maison.

Il a vu procéder à l’assermentation des jurés dans sa propre maison.

Et, c’est une opinion répandue que le coroner est maître partout ; et l’on peut aujourd’hui dire cela, parce qu’il a montré qu’il était maître partout, dans cette affaire ci.

Ek bien, voilà l’homme qui au lieu de s’en aller dans sa maison, au lieu de semparer de tout ce linge compromettant et de l’apporter, il s’en va à la station de police et demande : “ Est-ce que je puis entrer dans ma maison, ‘ chez moi, les habits de mes enfants, leur linge n’est d'aucune utilité pour ‘ l'enquête, j'en ai besoin ?”

On lui dit : “ Attendez, attendez, plus tard, on vous remettra votre linge.”

Alors, on lui dit d’aller voir le coroner. Il va voir, le lendemain, le coroner qui lui dit qu’il pouvait avoir tout son linge, mais on ne lui donne pas l’ordre d’y aller tout seul, il faut qu’il soit accompagné d’un constable.

Le constable l'accompagne ; et, c’est le constable lui-même qui prenait les effets, qui les donnait en les examinant attentivement avec l’œil du policier habile ; il lui donne une fois qu’il est satisfait qu’il n’y a rien à reprocher dans ce qu’il a donné. Ces effets lui sont donnés, et puis Demers retourne à sa maison de pension, à la pension qu’il a prise avec son frère, dans la même chambre que son frère, maison où il y a une foule d’autres pensionnaires,

Ça c’est le mardi dans la journée, il va chez cette dame Dion qui a donné des renseignement à l’homme de police, au chef de police Massey.

On dit à Demers : ‘ Vous allez tâcher d’avoir tel ou tel renseignement.”

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Demers ne dit rien. Et, remarquez bien que c’est dans la même journée qu'il est arrivé, c’est la première journée après son retour de Saint-Charles.

Il se rend chez madame Dion et il la questionne ; elle n’est pas prête à dire ce qu’on prétend ; cela ne s'accorde pas avec les renseignements obtenus, et le coroner dit à Demers : ‘“ Alors revenez avec moi,” et un y retourne encore et l’on reproche à cet homme de ne pas avoir cherché à découvrir, le coupable de ne pas avoir chercher à aider la police ? On retourne 'chez madame Dion, on constate qu’il n’y a rien. On s’en revient, et le coroner, demande à Demers : ‘“ Avez-vous des soupçons, vous n’en avez pas, vous ne soupçonnez rien ?

R. Non, monsieur, je n’ai rien.

Q. Bien, voyons, connaissez-vous amoureux dont parle madame Dion ! ‘ Cherchez donc, vous pouvez nous guider. Il dit: “Je n’en connais pas.” ‘Il dit toujours la même chose : “ je n'ai pas le moindre renseignement à ‘“ donner. Mais les détectives ont cherché, ils sont allés voir à Saint- ‘ Mathias ; on m'a dit qu’il y avait un homme qui avait été la voir ; moi je ‘ n’en connais rien, c’est tout ce que je puis connaître, je ne puis donner un ‘indice sérieux, je ne veux rien dire pour égarer la justice, je ne veux pas ‘ vous tromper. Essayez de chercher. Tout ce que je puis trouver, c’est ‘ cela ; si vous n'avez rien trouvé, ce n’est pas de ma faute. Je n’en sais ‘ pas plus que vous !

Q. ‘ Est-ce que vous n’en connaissez pas d’autres ?

R. ‘ Bien, mon Dieu, non; j'ai bien rencontré un individu à Saint- Charles, il était avec moi, avec mon frère et ma femme à Saint-Charles.

Q. “ Vous n’en connaissez pas d’autres ?

R. “Je ne connais rien.

Q. ‘ Pouvez-vous donner d’autres renseignements !

R. “ Mon Dieu, non, il n’y a aucun moyen, je ne puis connaître cela ; je ‘ ne suis pas plus habile que les hommes de police habiles qui découvrent “ des crims qui ne sont pas commis.”

Il ne pouvait pas être plus capable que ceux qui sont préposés à la recherche des criminels, lui qui ne connaît rien.

Est ce qu’il ne parle pas franchement, messieurs ? Il ne voulait pas dire plus que ce qu’il connaissait,

Messieurs, le mardi soir, le même mardi soir, le coroner McMahon dit à Demers : ‘“ De tous ceux qui sont soupçonnés, c’est vous qui l’êtes davantage !”

Messieurs, il est revenu de St-Charles dans la journée du lundi ; il a laissé en terre sa compagne, il à laissé en terre la mère de ses enfants ; et le lendemain de son arrivée, on lui dit: “C’est vous qui êtes soupçonné d’avoir tué ‘‘ votre femme, pouvez-vous nous aider à trouver le meurtrier? Non.

Quand on lui dit qu’il est soupçonné, qu'est-ce qu’il dit ? Il regarde le coroner. [Il ne récrimine pas contre le coroner ; il ne dit pas : ‘mais vous êtes fou, vous voyez bien que ce n’est: pas moi.” Non, messieurs ; il n’a pas répondu ; il à été bien tranquille, au lieu de se récrier,—-il voyait bien que l’homme qu’il avait devant lui avait un soupçon grave.

Le coroner lui demande : ‘“ Est-ce que je n’ai pas de raison de vous soup- ‘ çonner ?”

Que dit il ? «

‘ Je comprends que vous puissiez trouver que j'ai pu commettre le crime ; “il y a des circonstances qui sont contre moi ; je comprends que vous puis- ‘“ siez me soupçonner ; je comprends que la police ne pouvant trouver per- ‘sonne puisse me soupçonner. Cherchez contre moi toutes les preuves que ‘ vous pourrez trouver.”

Messieurs, je ne crois pas que ça soit là l'acte d’un homme qui à quelque chose à se reprocher. Je ne crois pas que ça soit l’acte d’un homme qui en soit à commettre son premier crime,

Il est arrivé lu veille au soir, il sait que l’on à fait des recherches ; il sait que l’homme qu’il a devant lui est un homme qui réfléchit, il lui dit: “ Oui, ‘ je comprends que vous puissiez m’accuser de ce terrible meurtre ; je com- ‘“ prends que vous me soupçonniez, comme vous ne pouvez trouver personne ‘autre, Je cherche, et je ne puis trouver personne autre, moi non plus ; il y ‘ a des circonstanees qui peuvent me compromettre.”

Mais, messieurs, dans ce moment là, cet homme comprend dans quelle position il se trouve. Dans ce moment, il comprend ce qu’il est obligé de faire, lui. Maintenant, pour lui, il ne s’agit plus de trouver le meurtrier ou de le chercher, il s’agit tout simplement de se protéger ; messieurs, maintenant, il ne s’agit plus de sa femme, il ne “agit plus de la vie de sa femme ; il s’agit de la sienne !

Maintenant c'est ma vie qu'il faut défendre, on va trouver un faisceau ‘ de circonstances, je vuis me trouver dans une position terrible. On va ‘: faire des recherches contre moi ; je vais monter sur l’échafaud, peut-être, & pour un crime dont je ne suis pas coupable !?

Alors, comprenez-vous la position de cet homme dans ce moment-là ? comprenez-vous cette doulenr naturelle qui doit se trouver dans le cœur de celui qui est dans la même position, qui doit se trouver dans le cœur d’un bon mari, d’un bon père, d’un bon citoyen ; cette douleur à laquellevient s'ajouter l’'épouvante morale ?

Cependant quelle est la conduite de cet homme durant cette journée du mardi, alors qu'il se dit : ‘ maintenant, il s’agit de défendre ma vie, on va faire des recherches partout pour tâcher d’établir que c’est moi. Dans ce moment, messieurs les jurés, quelle position devait être celle de cet homme ?

S'il avait paru pris d’épouvante, on aurait dit : il est bien coupable ! Avec la tranquille fermeté de l'innocence, il fait tête à l'orage, sans bravache. Eh bien ça encore prouve qu’il n’est pas coupable

Est-ce qu’il se cache ; est-ce qu'il a peur? Non, rien. Il est là présent quand le constable Lacroix, messieurs, va le chercher et l'amène chez le juif Aaronson et qu'il à devant lui, une ou deux conversations. Alors, qu'est-ce qui se passe à ce moment-là, quand le juif Aaronson raconte les faits ; qu’il dit comment il a vu une fenime ressemblant à la sienne ? L’accusé répond : * Ce n’est pas ma femme,ce n’est pas ma femme.”

Au lieu de dire : c’est peut-etre elle! Ce qu'un criminel aurait dit pour égarer la justice.

Voilà ce qu’il répond. Il ne veut pas croire que sa femme puisse faire quelque chose de répréhensible ; il ne peut pas le croire ; il ne peut pas admettre cela : il ne peut croire que ça puisse être sa femme. Non ;sa femme, dont le cadavre repose dans le cimetière de Saint-Charles, ii ne veut pas même qu'il y ait aucun soupçon contre elle. Il dit qu’il ne connaît rien contre elle ; il ne veut pss croire à ce qui peut porter atteinte à l’honneur et à la réputation de sa femme ; il rejète tout ce qui pourrait faire planer un soupcon contre l’honneur de la mère de ses enfants !

Quel drôle de criminel pour un meurtre si épouvantable !

Maintenant l'enquête du coroner se fait. Je n’entrerai pas dans les faits de cette enquête, elle n’est pas devant la cour.

Cependant, il y 4 eu une enquête qui a été mentionnée. L'enquête du coroner. Cette enquête à duré plusieurs jours. Le coroner, avec la police, a cher-

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puisse faire l ne peut pas e. Non;sa s, ii ne veut connaît rien a l’honneur faire planer

ans les faits

ête du corolice, a cher-

ché partout, de tout côté, fouillé dans tous les coins et recoins, excepté dans ceux où il aurait dû fouiller, et, finalement, le 5 juillet on a obtenu de la part des jurés du coroner un verdict,

Les circonstances établies par cette enquête ne sont pas devant vous.

Le prisonnier a suivi cette enquête du coroner, Cette enquête s’est terminée finalement par un verdict le 3 juillet. Immédiatement après la dernière séance, le prisonnier à la barre est arrèté et conduit devant le magistrat de police. On fait là une autre enquête dont ce procès n’est que la suite,

(A ce point du discours, il y a ajournement.)

Hier, lors de l’ajournement de la cour, j'en étais rendu au moment de l’arrestation du prisonnier à la barre. Je rappellerai brièvement les quelques points que j'ai traités. J'avais exposé les circonstances mêmes sous lesquelles le cadavre de la malheureuse victime avait été trouvé, et j'avais rapporté devant vous ce qui s'était passé au moment où l’on avait trouvé ce cadavre ; comment on l'avait trouvé ; comment on avait averti le mari ; comment le mari est parti de son atelier ; son arrivée chez lui ; ce qui s’est passé ensuite ; ce qu'il à fait le lendemain ; son voyage de Saint-Charles, son retour ; l’assermentation ; la déclaration qu'on avait des soupçons contre lui, même le soir ; l'enquête faite par le coroner. Je vous ai, alors, rappelé les faits, les circonstances environnant le crime, surtout celles qui l’ont suivi.

J’en étais rendu hier à l’arrestation.

Eh bien, messieurs, cet exposé des faits est je crois exactement ce que la preuve a révélé devant vous, et si j'ai fait quelqu’omission, ça été involontairement, pour ma part. Je crois avoir été exact, et je suis convaincu que ce sont les faits prouvés que je vous ai rapportés dans l’exposé des circonstances qui ont accompagné la découverte du cadavre et qui l’ont suivie. Je vous ai rapporté exactement tous les faits tels qu'établis par la preuve.

Bien, messieurs, dans tous ces faits que j'ai exposés devant vous, avezvous trouvé quelque chose pour justifier, pour expliquer l’accusation portée contre le prisonnier à la barre ?

Dans les faits que je vous ai soumis, y a-t-il quelque chose qui puisse faire condamner l'accusé ? Non, messieurs.

Ÿ a-t-il quelque chose d’extraordinaire ? Non, rien du tout ; tout a été naturel, tel que ça doit se passer dans des circonstances semblables, —tenant conpte de la position du prisonnier, de son caractère et de sa situation, —ça été exactement ce qui devait se passer, ça ne pouvait se passer autrement,

Eh bien ! cependant on a trouvé là des motifs suffisants pour faire arrêter le prisonnier à la barre.

Pourquoi ? Pour accuser un homme ; pour amener contre lui un verdict de condamnation qui peut le faire monter sur l’échafaud ; et lui enlever le plus grand des trésors, lui enlever la vie! Tl faut des preuves ! Eh bien c’est ce que je demande : des preuves.

Il y a deux sortes de preuves : la preuve positive ou directe et la preuve de circonstances qui doit être aussi forte que la preuve directe elle-même : c’est-à-dire, établir le fait d’une manière indiscutable.

La preuve directe est celle où les témoins viennent vous dire : Nous avons vu quelque chose ; nous avons vu des actes se commettre ; nous avons entendu le coup de revolver ; nous avons vu la balle frapper et l’homme tomber, aussitôt le coup de revolver tiré ; nous avons vu le poignard ; nous avons vu poignarder une personne ; ou nous avons vu un homme sortir de la chambre avec un poignard ensanglanté à la main ; et, nous ayons entendu les cris de la victime.

Voilà les preuves qui peuvent être considérées comme directes,

On repose une conviction, sur cette preuve, et même alors, quelquefois, c'est dangereux ; vous en avez eu des exemples tous, les uns et les autres. Il faut prendre beaucoup de précautions ; dans l'étude de cette preuve même positive on peut faire erreur. Ila été prouvé en maintes circon stances que des gens croyaient avoir vu une chose qu’ils n’avaient pas vue ; l'on faisait erreur. Dans cette cause même, vous en avez de nombreux exemples ! On est obligé, cependant, de croire ce qu’on pense avoir vu soimême.

Dans tous les cas, c'est la meilleure preuve : et, bien qu’il ait été établi que des preuves positives étaient quelques fois erronnées, c’est encore la meilleure preuve possible.

La preuve qui vient ensuite, est la preuve de circonstance.

Quand la preuve positive ne peut être faite, cette preuve de circonstances doit être assez forte pour remplacer la preuve directe. Il faut que cette preuve de circonstance convainque les jurés ; qu’elle ne laisse aueun doute dans l'esprit de ceux qui sont appelés à juger : qu’elle crée une conviction absolue.

LA preuve de circonstances assez forte, peut servir de base et remplacer la preuve positive de manière à amener une condamnation, mais elle ne doit laisser aucun doute. Il faut qu’elle soit telle qu’un homme honnête et consciencieux puisse se dire : oui, je suis convaincu par cette preuve, par l’enchaînement des circonstances ; et qu’elle ne laisse aucun doute dans l'esprit des jurés.

On vous a parlé, au début de cette cause, des circonstances qui peuvent établir une preuve ; on vous a parlé d'exemple pour servir de comparaison ; on vous a dit : ‘Si vous voyez de la fumée passer dans une cheminée, je n’ai pas besoin d’aller dans la maison pour savoir qu’il y a du feu, pour constater qu'il y a de la fumée ; ceci est incontestable.”

Mais s’il y a trois tuyaux, trois ou quatre tuyaux qui viennent aboutir à la cheminée, ou font partie de la cheminée, il faudra pénétrer à l’intérieur de la maison pour savoir de quel poële sortait cette fumée et dans quel poële on a fait le feu ; il faut y aller pour le constater, Quand j'aurai examiné les trois ou quatre poëles qu’il y a dans la mai<on et que j'aurai constaté que sur les quatre, il n’y en a qu’un dans lequel les braises sont encore fumantes, je baserai ma conviction sur cet examen. Et je ne pourrais pas le faire en ne voyant que la fumée sortir de la cheminée !

Autrement j'ai une preuve positive qu’il est sorti de la fumée de la cheminée mais je n'ai pas la preuve quel poële chauffait. Je ne puis jurer que c’est tel poële qui est la cause de cette fumée à moins de m’en assurer.

Maintenant, si cette preuve de circonstance en des choses ordinaires, est parfois dangereuse ; quand il s’agit de la liberté ; quand il s’agit de l’honneur, quand surtout, il s’agit de la vie d’une personne, il faut être excessivement minutieux ; de cette preuve de circonstances, il faut être défiant.

Messieurs, permettez-moi de vous parler de ce que la sagesse humaine nous enseigne ; ce n’est pas d'aujourd'hui que l’on parle de preuve de circonstances ; c’est vieux, c’est vieux comme le monde ; et si vous voulez me permettie de citer ce que des sages ont dit à propos des indices, je vais citer l'opinion d’un grand roi, d’un grand législateur, Charlemagne qui disait : ‘ Qu'un juge, ne condamne qui que ce soit sans être sûr de la justice de son ‘“ jugement ; qu’il ne décide jamais de la vie des hommes par des présomp- “ tions ; qu’il voit la preuve claire ; et après cela qu’il juge.”

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