PREFACE
Le 13 juin dernier, jour de la Fête-Dieu, on découvrait dans une maison de la rue Notre-Dame, sur le territoire de Saint-Henri, le corps d’une femme à demi-vêtue, étendu sur le sol de sa chambre, portant au cou deux entailles épouvantables.
Au premier exarñen, on crut à un suicide. Tout plaidait en faveur d’une mort volontaire : le bon ordre qui régnait dans l’appartement, le silence qui avait enveloppé le drame, la taciturnité habituelle de la défunte.
L’'impression première fût, pour tout le monde, que la femme Demers, dans un moment d’aberration communà toutes les jeunes femmes névropathi ques, avait mis fin à ses jours en se cuupant la gorge.
Muis lorsque l’autorité judiciaire, représentée par le coroner MacMahon, eût constaté l'absence de tout instrument susceptible d’avoir servi à la désespérée pour l’accomplissement de son acte ; lorsque ce magistrat fut obligé de reconnaître que la femme n'avait pu dérober aux recherches de la justice l'instrument meurtrier en le faisant disparaître, soit en le jetant par la fenètre, soit en le plongeant dans la fosse d’aisances, soit de tout autre facon, il fallut bien écarter l'hypothèse d’un suicide et ne voir qu’un meurtre abominable dans cette mystérieuse affaire.
La victime, en effet, reposait sur le sol inondé de sang, mais nulle trace sanglante n'était apparente dans le voisinage du cadavre. Preuve sans réplique que la malheureuse n'avait pu faire un mouvement après avoir reçu les coups qui avaient entraîné sa mort.
Il y avait donc un criminel, et un criminel que l’on ne pouvait rechercher parmi les vagabonds ou les bandits qui pénètrent dans les maisons pour voler, fût-ce au prix d’un meurtre, car on ne put constater la disparition d'aucun objet, même de minime valeur.
La vengeance seule pouvait être le mobile de cet assassinat. La ven geance.... ou un autre intérêt inconnu.
La découverte de ce mobile fut l’objet des recherches du coroner et des limiers qu’il avait à sa disposition.
Tous les moyeus de parvenir à la vérité furent employés, mais en vain.
Chaque jour qui s’écoulait jetait un voile plus mystérieux sur cette ténébreuse affaire, si bien que, pour clore les premières procédures, on dut incriminer le mari sous peine d’avoir à déclarer que l’on avait fait buisson creux.
Les soupçons que l’on pouvait faire valoir contre Napoléon Demers, époux
PRÉFACE il
de la victime, étaient bien fragiles, bien téméraires même. Mais enfin, faute d'autre piste, ils se tenaient tant bien que mal et pouvaient paraître suffisants pour un public affolé et acharné à la répression d’un crime commis dans des circonstances telles que la constatation de l'impuissance de [a justice était un péril pour la sécurité publique.
Faute d'avoir trouvé mieux, on attribua le crime à Napoléon Demers, basant les soupçons sur les données suivantes :
Son imperturbable sang-froid apparent lorsque la mort de sa femme lui fut annoncée ;
Quelques racontars de bonnes femmes touchant sa vie conjugale ;
Des révélations sans grande valeur relativement à son empressement au’ près d’une jeune fille du voisinage ;
Des rapports tout à fait exagérés sur sa prétendue brutalité à l'égard de sa femme ;
Et quelques autres indices, d’une valeur plus que douteuse pour un jury» mais presque justifiables chez un magistrat enquêteur.
Napoléon Demers fut donc mis en état d'arrestation, sous le chef d’accusation de meurtre sur l: personne de sa femme.
Lorsque l'accusé passa devant les grands jurés, certains faits étranges, notamment la saisie d’une clef ouvrant la porte de son logement, clef qui fut trouvée en sa possession, justifièrent les citoyens chargés de prononcer sur l'opportunité d’un renvoi devant la cour d'assises de traduire l'accusé Demers devant ce suprême tribunal.
Le défenseur de Demers, M. O. Desmarais, aurait pu à ce moment détruire radicalement la charge qui pesait sur son client, en faisant la preuve que cette clef lui avait été remise par la maîtresse de la pension où Demers avait dû se réfugier depuis la mort de sa femme ; mais le savant avocat crut qu'il valait mieux faire cette preuve devant les petits jurés de la cour d'assises, et je crois qu’il a eu raison. |
L'opinion publique, aveuglée, étourdie par des légendes sans queue ni tête, n'aurait certes pas cru à l'innocence de Demers à cet instant où elle réclamait l’expiation du crime. Elle tenait le coupable—ou croyait le tenir, ce qui est la même chose—et nulle raison alors ne lui eût fait abandonner sa proie.
L’acharnement populaire s’attacha après le pauvre Demers ; on le voulait coupable, quoique et parceque. C’est au point qu’un de mes confrères, un bon camarade cependant, m’accabla d’invectives parceque je ne trouvais pas lés semblants de preuves accumulées contre l’accusé suffisantes, non pour le traduire devant la cour d'assises, mais seulement pour étayer une aczusation sérieuse.
—Mais, sabre de bois! disait mon confrère, l’avez-vous vu, Demers !
—Non.
—Eh bien ! quel démon vous pousse à le défendre alors ?