‹ Plaidoyers de Ch. Lachaud (volume 2)Chapitre 10 sur 20 · II · texte numérisé non relu

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Celle du premier accusé ne l'est pas moins ; car il aurait fallu un hasard tout particulier pour que son portefeuille, perdu par lui sur les boulevards à Paris, fût tombé aux mains de son intime. Le portefeuille aurait d'ailleurs contenu , d'après une lettre que Rish-AUali écrivait le 31 janvierà la préfecture de police, non seulement ces deux chèques en blanc, mais encore des cartes de visite à son nom. Osman, s'il avait trouvé le portefeuille, aurait sans doute vu que les deux chèques lui appartenaient et, s'il était venu les escompter à l'insu de Rish-Allah, il aurait eu bien soin de ne pas lui révéler sa présence à Bruxelles, et de ne pas lui envoyer son télégramme le 1" février, car il devait savoir que les deux chèques seraient itnmédialeinentrenvoyés au National- Bank à Londres, qui reconnaîtrait, les avoir remis en blanc à Rish-Allah, et que celui-ci serait bientôt informé de toutes les circonstances du crime.

Le télégramme, expédié de Bruxelles, prouve donc qu'Osman agissait de concert avec Rish-Allah, et que ce dernier lui avait remis ces deux chèques au lieu de les avoir perdus.

Cette complicité devient plus évidente en présence des deux autres faux commis par Osman, l'année dernière, et auxquels Rish-Allah n'est pas resté étranger.

Après avoir été condamné pour faux, le 20 septembre 1858, Osman avait obtenu deux années de grâce au moyen d'une pièce fausse qu'il avait fabriquée dans la prison. Il avait donc été libéré le 13 octobre 1862, et il était au mois de décembre dans les bureaux de MM. Bilton Williams et C'% banquiers à Newcastle, qui l'ont congédié pour inconduite au mois de mai 1864. Depuis cette époque il avait résidé à Londres, où il donnait des leçons pour vivre et d'où il est parti pour Anvers, le 26 mars 1865, quatre jours avant la mort de Readly, sans avoir payé ce qu'il devait à ses fournisseurs, ni une dette de 4 livres sterling qu'il avait contractée à madame Vernet, où il prenait sa pension. Il écrivit même à cette dame, la veille de son départ, qu'il lui restait à peine de quoi subvenir à son entretien pendant 15 jours.

En arrivant à Anvers, Osman prit son logement chez le sieur Bellefroid, à l'hôtel du Bien-ètrc de la Patrie, où une chambre lui avait été retenue par un voleur de profession, le nommé Frédéric Hermanssen, qui subit actuellement deux années de prison en Angleterre pour un vol d'hôtellerie et

AKIvMUE UISII-ALLAII. 170

(|ni av;iil CEieouiu CM I)f'lgi(im3 cl va\ Aii{^lcti;ri(j (iiuiLiu autres coiulanuialions pour des vols df inrunc nature.

Osman logea trois mois dans cet hôtel et partit pour Londres sans payer Hellefroid et sans même rembourser à ses domestiques les petites dépenses, qu'ils avaient failes pour lui. 11 fut ensuite recueilli à. Londres, Weymouth Street, 51, par son coaccusé I{isli-Ailali, qui logeait lui-même dans celle maison depuis son retour d'Anvers et il y vécut aux dépens de ce dernier qui fut obligé de payer de sa bourse non seulement la chambre, mais encore toutes les autres dépenses d'Osman.

Osman se trouvait donc depuis plusieurs mois dans le plus grand dénùmcnt, lorsqu'il se remit en route le 25 Juillet : il arriva le 2G à Anvers et û se présenta le 2G, entre quatre et cinq heures de relevée, chez MM. Blacque frères, banquiers, rue de Grammont, n« 12, àParis, avecune fausse lettre de crédit de 800 livres sterling, prétendument délivrée à un nommé Frank Wholerpar MM. Billon, Williams et C'", de Newcastle, chez qui Osman avait travaillé autrefois. MM. Blacque, leurs correspondants, croyant reconnaître leurs signatures, remirent au prétendu Wholerla somme de 400 livres sterling, qu'il leur demandait, et ce fut plus tard, en réglant leur compte avec la maison de Newcastle, qu'ils découvrirent la fraude dont ils avaient été victimes.

MM. Bilton, Williams et G'*', d'un autre côté, signalèrent Osman comme devant être l'auteur de cette fraude ; sur sa photographie on le reconnut immédiatement.

Après avoir ainsi escroqué à MM. Blacque la somme de 10,0ii0 francs, Osman retourna à Londres et le lendemain, 28 juillet, entre trois et quatre heures du soir, il chargea au bureau de Bruxelles à l'adresse de Rish-Allah, à Londres, une lettre dans laquelle il disait : « Recevez, s. v. p., ces « 5,000 francs, changez-les de suite en monnaies anglaises « et gardez-les-moi. Je serai auprès de vous, lundi. Brûlez « celle-ci. »

Cette lettre, que Rish-Allah a négligé de brûler, a été trouvée dans ses papiers à Londres; elle prouve qu'Osman avait dû lui communiquer l'objet de son voyage, puisqu'il lui envoyait 5,000 francs, sans la moindre explication, malgré son déiumient que Rish-Allah connaissait mieux que personne ; qu'il le priait de changer de suite ces 5,000 francs en

inoiiiiaies an^'laises et de brûler la lettre : c'était lui iliie bien clairement, s'il n'en était pas informé davance, que cet argent provenait d'un crime.

Rish-AUab, cependant, n'en a pas moins continué à vivre dans la plus grande intimité avec Osman, tantôt à F3rigbton, tantôt à Londres, jusqu'au moment de se retrouver à Paris, l'un au Grand-Hôtel, l'autre, rue de Casliglione, n° 9. Ils étaient ensemble à Brighton au mois d'octobre dernier, lorsque Hermanssen fut condamné pour son cinquième vol d'bôtellerie à deux années de travaux forcés, qu'il subit en ce moment. Son premier soin, du reste, en se voyant arrêté, fut de réclamer les bons oftices de Risli-Allah, qui s'empressa de venir certifier avec Osman la parfaite bonorabilité d'Hermanssen; il alla môme encore lui rendre visite après sa condamnation, partageant son intimité, comme on le voit entre un voleur et un faussaire.

Quelques semaines plus tard, Rish-AUab venait de recevoir cbez MM. Roberts et G'% à Londres, un chèque de 250 livres sterling, que les banquiers Abet frères lui avaient remis le 19 décembre, lorqu'un commissionnaire se présenta chez M. Roberts, avec une lettre d'un prétendu capitaine Brand, qui le priait de remettre au porteur en bank-notes de 50 et 1 00 livres et dans une enveloppe cachetée, l'impôt d'un chèque de 950 livres sterling joint à la lettre. Ce chèque, prétendument souscrit par M. Abet au profit du capitaine Brand, portait exactement la même signature que le chèque de 250 livres remis par eux à Rish-AUab. L'écriture de ces deux pièces offrait aussi la plus grande similitude, sauf que l'on avait substitué au nom de Rish-AUab Bey, qui se trouvait dans l'une, celui du capitaine Brand qui figurait dans l'autre, et encore les initiales R. A. B. de ce dernier chèque étaientelles, pour ainsi dire, calquées sur les initiales des mots : Rish-AUah Bey, inscrit dans le chèque véritable.

Soupçonnant une fraude, MM. Roberts gardèrent la lettre et le chèque du prétendu capitaine et ils remirent au commissionnaire du papier de rebut dans une enveloppe cachetée. Us le firent suivre en même temps par un de leurs employés; mais un monsieur, qui stationnait dans la rue, se jeta sur le commissionnaire, lui enleva son paquet et disparut dans la foule entre les piétons et les voitures. Le monsieur, on le découvrit bientôt, n'était autre que l'ac-

AFFAIRE RISII-ALLAII. <«i

ciisé Osman doiil lo commissionnairo a rcroiiim la |)li(»lo- ;;i'aphie, commoellea (HtMoroiiniiP à Paiis par MM. hiacqun ot à nrnxpllespar M. Rrugmanii (ils. Aussi Osman so Ironvol-il aujourd'hui à Londr'cs, sous lo coup d'un mandat décpiiir par 1«^ Lord Main; ot à Paris sous In coup d'uno poursuilo rriminolle pour lo faux dont MM. Blarque ont élo victimes.

Il suffit au surplus de comparer le faux chèque pi'ésenté chez MM. Roberls avec les fausses traites escomptées chez MM. Rrugmann; les sifjjnalures « Charhîs Read » et <( Sauvage Vercourt » n'olï"r(Mil aucun*^ espèce d'analogie entre elles, ni avec l'écriture d'Osman, ce qui j)rouve chez ce dernier une habileté peu commune.

Mais pour contrefaire aussi exactement l'écriture et la signature du chèque, remis à son coaccusé par MM. Abet frères, Osman devait nécessairement avoir eu le loisir d'étudier celle pièce dans tous ses détails; or elle se trouvait au pouvoir de Rish-Allah; il n'y a donc que lui qui ait pu la confier à Osman et lui donner ainsi le moyen de fabi'iquer au profit du soi-disant capitaine Brand le chèque dont il a voulu abuser chez Roberts. Rish-Allah, qu'Osman avait tout au moins initié au crime de Paris, est donc complice de celui de Londres, et c'est sans doute pour ce niolif qu'il a quitté l'Angleterre quelques jours après et qu'il s'est annoncé à la préfecture de police dans sa lettre du 31 janvier comme (( venant de la Syrie son pays », tandis qu'il venait de Londres où il résidait depuis plusieurs années. Il est donc impossible qu'il ait perdu les deux autres chèques sur les boulevards de Paris.

S'ils se sont trouvés au pouvoir d'Osman, son ami de tous les jours, c'est évidemment parce que Rish-Allah les lui avait remis pour escroquer MM. Brugmann frères à Bruxelles, comme il lui avait remis son chèque au 19 décembre pour escroquer MM. Roberls à Londres. Pourquoi, s'il n'en était pas ainsi, se serait-il empressé do venir déjeuner le lendemain avec Osman, rue Castiglione, n'^ 9, quelques heures après son retour de Bruxelles ?

Ces faits, comme on le voit, entachent gravement la moralité de Rish-Allah; aussi les autorités anglaises déclaraientelles dans une note jointe au dossier que le gouvernement français, de même que le gouvernement belge, devait se mettre en garde vis-à-vis de Rish-Allah et Ruscowitch. Il on

résulte, pour ce qui concerne le crime d'Anvers, qu'au lieu de croire trop facilement à un suicide on aurait bien fait de rechercher les rapports de l'accusé avec Readly et l'intérêt qu'il pouvait avoir au crime.

Readiy, qui s'appelait en réalité James William Macklin, était né à Greenwich le 19 juillet 1844; il était fils de William Macklin et de Rosamond Read et il allait atteindre sa majorité lorsqu'il fut assassiné à Anvers le 30 mars 1865. Sa mère, devenue veuve, s'était remariée avec un sieur William Pluskett-Lewis, qui mourut lui-même en 1856 en laissant à sa femme toute sa fortune, s'élevant environ à 25,000 livres sterling. Lewis avait en même temps exprimé le désir qu'elle ne contractât plus de nouveau mariage ; mais elle épousa en troisièmes noces, à Londres, le 20 décembre 1857, l'accusé Rish-Allah et elle mourut à Cologne le 13 juillet 1860, après avoir fait un testament, qui lui attribuait toute sa fortune, quoiqu'elle eût déclaré précédemment qu'elle ne laissei'ait jamais rien à son mari à cause des mauvais traitements qu'il lui faisait éprouver.

Quant au jeune Readiy, son fils, elle lui avait constitué, par son contract de mariage avec Rish-Allah, un fidéicommis de 5,000 fivres sterling pour le cas oi^i il atteindrait sa majorité; dans le cas contraire, cette somme devait faire retour à son mari et c'est précisément ce qui a lieu, puisque Readiy est mort trois mois avant sa majorité et que Rish- Allah a touché, d'une pari, 52,000 francs, montant de sa part dans le fidéicommis, et 25,000 francs, qui lui ont été comptés par une compagnie d'assurances sur la vie à laquelle avait été contractée une assurance sur la tête de ce malheureux enfant. Cette spéculation était d'autant plus odieuse que Readiy était son beau-fils, et en outre son pupille, aux termes d'un acte de la chancellerie anglaise du 8 mars 1861.

C'est probablement obéissant à cette préoccupation des avantages que devait lui procurer la mort du jeune Readiy, qu'il l'exposa aux périls d'un voyage aux Indes orientales. Ce qui ajouterait à la vi'aisemblance de ce mobile, ce sont les habitudes constatées de Rish-Allah.

Il était tout à la fois colonel turc et médecin honoraire de la légation ottomane à Londres; il venait d'éprouver une déception financière à la mort d'un gentilhomme qu'il avait

AFFAIUK KISH-ALI.AII. iH:\

traite' dans sa (.lerniùre maladie cl qui lui avait allrihin' la tutelle de son enfant mineur, par un testament signé d'une main défaillante, et écrit au-dessus d'autres dispositions que l'on avait grattées. Cet enfant possédait par lui-même une fortune considérable; le défunt s'était donc borné à lui laisser 20 livres sterling et il avait légué toute sa fortune [)ersonnelle à sa femme, que ilisli-Allah avait séduite et qui entretenait avec lui des relations beaucoup trop publiques. C'est même Rish-AUah qui avait fait signer le testament à son malade lorsqu'il était incapable de lire et qu'il se trouvait déjà dans un état de prostration complète. Il préparait donc une seconde édition de son mariage avec la mère de Readly, lorsqu'on autorisa l'exhumation du défunt; mais la veuve s'empressa de renoncer au testament pour arrêter les poursuites; c'est alors que [\isli-A11aIi se rendit à Anvers, où il avait donné rendez-vous à son pupille et oîi il allait trouver une compensation à ce qui venait de lui échapper.

Ils étaient arrivés à l'hôtel du Rhin depuis huit ou dix jours, lorsque Readly éprouva un embarras gastrique qui exigea les soins d'un médecin. Nous ignorons la cause première de cette indisposition, mais l'accusé en profila pour dire à l'hôtel que Readly avait quelque chose à la tête et qu'il pourrait bien se pendre ou se jeter parla fenêtre. Quelques jours après, cependant, la fille de quartier Philomène Brouwers entendit un léger bruit sur l'escalier, et elle aperçut l'accusé qui rapportait de sa chambre le fusil de Readly et qui allait le placer dans celle du malade, ce qui ne s'accordait guère avec les craintes qu'il manifestait sur son compte. Le maître de la maison fut même si frappé de cette circonstance, qu'il ne put s'empêcher d'en faire l'observation à Rish-Allah, quand ce dernier maintint, après la mort de Readly, que c'était le résultat d'un suicide.

La remise du fusil avait eu lieu le 26 mars, et Readly n'est mort que le 30. Vers trois heures du matin il agita sa sonnette; le garçon Callat se rendit à son appel et il trouva le malade appuyé contre son lit ; il alla ensuite, à sa demande, chercher l'accusé et ils se retirèrent tous les deux après que Rish-Allah eût recouché son pupille. Philomène Brouwers était accourue et elle avait vu une chaise renversée dans la chambre. Inquiète sur l'événement de la nuit, elle regarda le lendemain malin par le trou de la serrure, lorsqu'elle des-

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cendit vers sept heures pour faire son service, et elle s'assura qu'il ne manquait rien au malade et qu'il dormait paisiblement. Un quart d'Heure ou une demi-heure après, elle vit descendre Rish-Allah qui venait prendre son déjeuner et qui rôda jusqu'à neuf heures de coté et d'autre à l'intérieur de l'hôtel et dans les chambres du rez-de-chaussée; il entra même au buffet oi^i il n'avait jamais mis les pieds, en disant « qu'il avait eu peur ».

Elle le vit ensuite remonter l'escalier, et elle l'entendit bientôt frapper à la porte deReadly et appeler les garçons. Philomène accourut donc avec eux, et comme la porte était fermée à l'intérieur, ils pénétrèrent dans la chambre avec Rish-AlIah en passant par le n° 6 qui communiquait avec le n° 7. Mais cet appel des garçons n'était qu'une mise en scène, puisque Rish-Allah avait déjà passé par le n® 6 dans d'autres circonstances.

La fille de quartier fut assez étonnée de voir qu'on avait reculé dans la chambre de Readly une petite commode qu'elle plaçait toujours contre la porte de communication entre le n" 6 et le n° 7. Cela prouvait en effet que l'on avait dû sortir de cette chambre par le n" 6 entre sept et neuf heures du matin. En y entrant avec les domestiques, Rish- Allah s'empara d'un morceau de papier qui se trouvait sur la table près de la fenêtre et qui portait les mots : (^ Shave done, je l'ai fait. » Il leur montra même ce papier en disant : « Voyez, le pauvre garçon dit qu'il l'a fait lui-même. »

Il ramassa ensuite le fusil, qui était sur le plancher, et il s'écria : u Méchant fusil, c'est vous qui en êtes la cause » ; il ne s'occupe entin de Readly qu'en troisième lieu, pour retirer sa main de dessous les couvertures et pour faire voir qu'elle était encore chaude.

Readly, qui dormait paisiblement à sept heures du matin, se trouvait encore dans la position d'une personne endormie. Il baignait dans son sang, et on n'apercevait pas le moindre dérangement à son lit ; mais il avait reçu au côté gauche du cou une blessure de 3 centimètres de diamètre dans un sens et de 4 centimètres et demi dans l'autre; ce qui prouve, comme le constate une expertise, que le coup avait été tiré à 40 ou 50 centimètres de dislance.

Nous voyons, d'autie part, par le procès-verbal d'autopsie, que la charge du fusil se composait de petit plomb ; qu'après

AFFAIIU': HISII-ALLAII. IHi;

avoir travorst' la lAlp elle rtait sorlio au-dessous do l'oreille (li'oile; que la carotide el la veine Jugulaire élaienl coupées; que la colonne vertébrale était brisée horizontalement; que les deux bras se trouvaient sous la couverture et le bias f^'auche étendu le long du corps; que le drap du lit était même refoulé sur la main gauche.

Les médecins légistes en ont conclu que la multiplicité et la gravité des lésions permettaient d'affirmer que la mort , avait dû être instantanée par le coup de feu, qu'elle n'avait plus permis aucun mouvement volontaire et que s'il était constaté que le cadavre se trouvait absolument dans la position décrite, une main étrangère avait dû intervenir pour faire le coup.

Or les garçons, qui accompagnaient Rish-Allah dans la chambre, ont vu distinctement que les bras se trouvaient sous la couverture, et Rish-Allah a même saisi la maiti droite pour la presser et constater qu'elle était encore chaude, et c'est le domestique qui l'a replacée sous les draps.

La mort a donc été foudroyante et Rish-Allah lui-même a dû reconnaître, dans ses premiers interrogatoires, que le bras gauche se trouvait le long du corps sous la couverture. Readly ne se serait donc pas servi de la main gauche pour soutenir le canon de son fusil.

Des experts armuriers ont constaté, d'un autre côté, qu'un oreiller de plumes comme le sien s'enflamme à chaque coup, lorsque le canon repose sur cet oreiller ou même qu'il ne dépasse que de 2 ou 3 centimètres.

L'oreiller de Readly, cependant, n'offrait aucune trace de brûlure, ce qui prouve qu'une main étrangère avait dû soutenir le canon à 2 ou 3 centimètres de hauteur.

Readly, d'ailleurs, avait recula charge au côté gauche du cou. Le fusil devait donc se trouver à la gauche, d'autant plus que le lit était placé du côté droit, contre la muraille, et ce serait de la main droite que Readly se serait suicidé. 11 n'aurait pas même fait usage de la main gauche pour soutenir le canon au-dessus de l'oreiller, puisqu'elle était restée enveloppée dans les couvertures. Mais comment aurait-il pu, dans celte position, faire partir la détente au moyen de la baguette, alors que l'extrémité du canon se trouvait à 30 ou 40 centimètres de sa figure?

Ces faits excluent donc le suicide. Si l'on a pu croire le

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contraire dans la première information, c'est qu'on ne s'était pas livré à des constatations matérielles et qu'on s'en était rapporté trop facilement à des pièces qui pouvaient avoir une tout autre signification. C'est ainsi qu'on a vu une menace de suicide dans une lettre que Readly avait écrite le 16 mars à une dame anglaise dont il courtisait la fille et qui venait de rompre les projets de mariage. Il lui disait, en effet, qu'il y avaitmaintenant une foule de moyens pourtrouver une mort honorable et prompte et qu'il serait bientôt au • nombre de ceux qui ne sont plus; mais il lui avait parlé, quelques lignes plus haut, de probabilités de guerre; de sorte que la lettre n'implique pas nécessairement une menace de suicide ; elle peut même beaucoup mieux faire allusion à la mort prompte et honorable que Readly aurait trouvée sur un champ de bataille, et ne prouve rien contre l'accusation.

Si la matérialité des faits exclut le suicide, Rish-Allah est au reste le seul, qui ait attribué de semblables idées à son pupille.

On s'est encore attaché dans la première instruction aux mots <( Je l'ai fait » que Rish-Allah est allé trouver directement sur la table de Readly, près de la fenêtre, quand il a pénétré du côté opposé dans sa chambre.

Mais, si le suicide est impossible, il est également impossible que Readly, qui ne s'est pas suicidé, ait placé lui-même ces trois mots sur la table. Ils ne peuvent donc y avoir été déposés que par la même personne, qui est sortie de la chambre par le n^ 6 entre sept et neuf heures du matin.

Ces mots, d'ailleurs, pouvaient avoir été écrits à une autie époque et ils ne s'appliquent pas plus à un suicide qu'à autre chose.

Le crime reste donc établi et nous en avons expliqué le mobile. Aussi l'accusé s'est-il particulièrement attaché à fourvoyer la justice à cet égard et à lui représenter son pupille et son beau-fils comme un enfant trouvé que sa femme avait recueilli. Il a même été jusqu'à prétendre qu'il n'était pas son tuteur et qu'il n'avait aucun intérêt à le voir mourir ; mais ces allégations mensongères, que la première instruction n'a pas contrôlées, disparaissent aujourd'hui devant la réalité des faits.

AFFAIRE RISII-ALLAII. 187

Apirs les iléposilions des témoins, après les expériences très émouvantes faites au nom de l'accusation et au nom de la défense, M*" Graux prit le premier la parole pour défendn? l'accusé. Il le fit avec éloquence et en donnant les preuves d'un grand talent.

M^ Lachand prit ensuite la parole pour répondre au Procureur général.

PLAIDOIRIE DE i\P LACHAUD

Messieurs de la Cour, Messieurs les Jurés,

Tout est dit dans cette affaire, et après la plaidoirie si complète, si loyale, si décisive que vous venez d'entendre, si je n'avais un devoir à remplir, je ne prendrais pas la parole. Mais rassurez-vous, je ne veux pas revenir sur tous les détails de ces tristes et longs débats. Je veux les résumer ci mon point de vue, répondre à M. le Procureur général, à ce réquisitoire puissant dans lequel pas un détail n'a été oublié.

Je veux en appeler, moi aussi, à votre bon sens et je me trompe beaucoup si la lumière ne se fait pas éclatante dans vos consciences. Vous vous direz avec moi que cet homme est innocent. J'ai connu Rish-Allah a Paris pendant que la justice belge instruisait son procès ; je l'ai consolé pendant trois mois ; je ne savais rien de l'affaire, mais j'avais en face de moi un malheureux, qui m'inspirait de la pitié.

Cet homme souffrait et je lisais son innocence dans son âme. Il a voulu que je vinsse m'asseoir auprès d'un avocat de Bruxelles ; je suis venu et je suis aujourd'hui deux fois heureux. J'ai assisté, je le dis dans ma conscience, à la réhabihtation complète de Rish-Allah. Le cortège de calomnies indignes, qui l'accompagnait, est anéanti. Ce n'est pas seulement un acquittement qu'il doit obtenir, c'est aussi une réparation et je suis bien heureux de m'y associer.

J'ai constaté avec plaisir comment le droit de l'accusé est reconnu dans ce noble pays; si je laissais parler mon cœur et ma conscience, je dirais la grande

ÂFKAIUE lUSII-AI.LAll. 189

t'sliinc (|iiL' j ai pour la diiectioii si ùlovno, si loyale, si impartiale, (|ue j'ai admirée depuis dix jours (fue je suis à celle barre. Vous pouvez être liers, Messieurs, vous avez une de ces justices que tous peuvent vous envier. Chez vous, l'accusateur et l'accusé sont sur le même plan et dans ces débats, qui existent entre le Procureur général et la défense, à part le talent que je lui laisse, il n'y a des deux côtés que la vérité qui soit rechercbée. Hé bien î Messieurs, je conserverai toujours le souvenir de ce spectacle qui m'a profondément ému.

Si, après le plaidoyer si excellent, si habile de M'' Graux, il y a encore un doute dans vos esprits, demandez-vous s'il est un homme qui puisse apporter pour sa défense plus de témoignages honorables que l'accusé ne vous en apporte.

Rish-Allah est né en Syrie. Sa famille y est considérable. A-t-il conservé dans son pays l'estime des autorités et de la population? Qui nous le dira? les témoins que vous avez entendus :

M. Cleland, le premier magistrat d'un comté d'Irlande vous dit : J'ai voyagé avec Rish-Allah, et partout je l'ai vu entouré de considération.

Il nous en donne des exemples frappants.

Rish-Allah voyage seul sur le Nil, c'est le bateau du Pacha qui lui est ofl'ert. Il veut aller dans les montagnes visiter un couvent, c'est l'évêque du Caire qui le recommande spécialement: que voulez-vous de plus?

Gomment dans votre pays serait considéré un homme que recommanderait le chef de votre gouvernement et auquel votre Cardinal donnerait un laissez-passer? Vous avez vu ce que Rish-Allah était en Syrie, cela ne se discute pas; cela se raconte et doit être accepté. Que vient-il faire en Europe? Il y étudie la médecine et il devient docteur en Turquie. Rish-Allah est un homme de science, il est un homme dhonneur. En voulez-vous la preuve? Lorsqu'il a fallu mettre à la tète de l'armée d'Omer Pacha un directeur médical, qui a-t-on choisi?

Rish-Allah ! Ai-je besoin d'autres certifJcats?Sa conduite a été parfaite, il est revenu avec des récompenses qu'il porte et dont il a raison d'être fier. Il a six décorations. Vous en critiquez une, Monsieur le Procureur général, et vous avez raison; mais il en reste cinq encore qui sont irréprochables, et cinq décorations pour le même homme, c'est déjà bien.

Vous avez entendu les témoignages, vous avez entendu les personnes les plus honorables proclamer que Rish-Allah est leur ami, qu'ils le considèrent comme un homme loyal, incapable de commettre une mauvaise action; et après les témoignages de ces personnes d'une moralité incontestable, vous croiriez aux rapports de police, aux renseignements d'un agent de police, qui est allé ramasser dans la boue je ne sais quelles turpitudes? Non, ce n'est pas en Belgique que ces choses sont possibles. Dans tous les pays du monde on les repousse, dans un pays de liberté on s'en indigne.

Que sont ces rapports de pohce, que disent-ils ? Qu'est-ce donc que cette note dont vous ne connaissez pas l'écriture et qui n'est pas signée? Et enfin que ditelle, qui soit si grave, cette note? « Il faut se métier dé Rish-Allah comme d'Osman. »

Ce n'est pas sérieux ; ne comprenez-vous pas que cette note est l'appréciation d'un employé, qui a voulu faire l'important? Voulez-vous savoir ce qu'est un rapport de police? On accuse Rish-Allah d'avoir volé un manteau en 1839; il avait quatorze ans à cette époque. A qui a-t-il volé ce manteau? A un colonel, a-t-on dit d'abord. Hé bien ! le colonel n'avait jamais existé; à un général, a-t-on dit plus tard. Or, à cette époque, ce général était en Orient, tandis que Rish-Allah se trouvait en Europe. Tout cela c'est de la fantaisie de sbire de pohce.

Vous savez ce qui s'est passé. On avait dirigé contre Rish-Allah une insinuation calomnieuse et on avait reconnu plus tard qu'elle était un mensonge. M. le Pro-

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rinviii' ^éiKTal nous a dit que lui, s'il lmU ét(3 Rish- Allali, il aurait lait un procès au calomniateur. Quoi! un nHsci'al)le m'insulte et me dit ensuite ([u'il a menti comme un misérable qu'il est, et vcnis voulez que je m'acharne sur cet être iifnolde (juand il est à mes pieds et demande grâce ! Chacun apprécie la dignité à sa laçon. J'aime mieux qu'un calomniateur dise lui-même (ju'ii m'a calomnié que de l'entendre dire par les écrits de la justice, alors que le calomniateur persiste à soutenir qu'il n'a pas menti. Voilà l'histoire du manteau.

Mais qu'y a-t-il encore, l'affaire Bingham ! Quelle étrange chose et comment le ministère public n'a-t-il pas compris que ce n'était i)as à nous (|u'il adressait un reproche, mais à la justice anglaise ? Vous connaissez l'aflaire Bingham. Un homme meurt et laisse toute sa fortune à sa femme. Un soupçon d'empoisonnement atteint tout -à-coup Ilish-Allah, et cet homme s'empresse de se rendre chez le magistrat pour demander l'exhumation du cadavre. Le coroner, l'attorney général et le ministre de l'intérieur, toutes ces personnes honorables s'y opposent parce qu'ils savent (lue c'est là une infâme calomnie. Et Rish-AUah que pouvait-il faire de plus? Je le demande à la conscience de tous. On a plaidé, il y a eu une transaction. Le testament est faux, dit M. le Procureur général; mais il pourrait être faux en Belgique et être très valable en Angleterre. Que signifie cet appel aux traditions notariales? Ahl nous avons en cette matière, en Belgique et en France, des institutions que l'Angleterre nous envie et nous pouvons être fiers, Messieurs, de ce Gode civil, qui défend tous les intérêts, qui fait respecter tous les droits; nous ne sommes pas ici en Angleterre.

Remarquez-le bien, Rish-Allah était nommé exécuteur testamentaire, mais il ne tirait aucune espèce de profit de cette fonction. On ne lui a rien donné. Il devait tout simplement surveiller l'exécution du testament.

J92 PLAIDOYERS DE M^ LAGIIAUD.

Ce testament pouvait devenir l'objet d'un procès; on offre de transiger. Rish-Allah accepte la transaction. Mais vous savez comment les choses se sont passées ; il y avait dans les pièces du procès des faits articulés conlre lui qui étaient autant d'indignités. Un adversaire accable toujours celui contre lequel il plaide. M. le Procureur général sait cela mieux que moi. Rish- Allah a donc protesté contre les calomnies ; on a déclaré qu'on les retirait et on a même donné acte de cette rétractation. Ainsi on a effacé ces turpitudes ; celui qui a été souillé, a été purifié ; de l'attaque il ne restera plus trace. Rish-Allah s'est contenté de cette réparation, et il aurait été bien difficile en ne s'en contentant pas.

Je n'aurais plus rien à dire de cette affaire si je n'y voyais encore une indignité. On accuse madame Bingham, une femme respectable, d'avoir été la maîtresse de Rish-x\llah, elle qui n'a jamais eu avec lui que des rapports d'amitié; Qt cela sera affirmé par la police française! J'estime la police de mon pays, mais point quand elle va épier la conduite d'une honnête femme sans faire connaître le nom du diffamateur. Quoi ! on aura de l'amitié pour un homme, on le recevra sur le pied d'une familiarité honnête, que vous comprenez peut-être, que nous comprenons moins en France, mais qui est dans les mœurs anglaises, et parce que ces relations intimes existeront entre ces deux i)ersonnes amies, il sera permis à un agent de police de répandre la calomnie, et une honnête femme sera perdue à tout jamais! Est-ce juste? Est-ce loyal? Est-ce ainsi que la justice doit se rendre? Grâce à Dieu, le trait ne blessera pas madame Bingham ; elle a trouvé ici des défenseurs et, à côté de cet agent de police français de bas étage, il y a M. Kimber qui a prononcé ces paroles : « Si madame Bingham était l'amie de ma femme, je serais fier de cette amitié. » Voilà qui venge madame Bingham de toutes ces calomnies.

Il n'est rien resté de cette accusation. On se trouve

ÂKFAIKH HISIl-ALLAll. lOH

toujours on présence <1 un honmic; honnête, estimé, (l'un lionnue (jui a rempli son devoir.

Après cette prél'ace, nous pouvons franchement aborder le fond du fh'bat.

Hish-Allah épouse une femme, jeune encore, séduisante, élégante et dont il était (îpris. Il n'était pas aiors un homme vieilli par les souffrances, mais un brillant cavalier iuupiel une honnête femme était heureuse de doimer sa main. Il y avait auprès d'elle un jeune homme dont la situation était parfaitement connue. C'était (iharles Rcadly. Il n'était pas le lils de madame Risli- Allah ; non, il faut respecter les morts encore plus (pie les vivants; ce jeune homme était le fils de l'un de ses frères ou de l'une de ses sœurs, et madame Ilish-Allah l'avait adopté. C'est là une bonne action (jui ne doit pas la faire calomnier.

On a dit que llish-AUah connaissait son contrat de mariage; je le veux bien, mais le point que nous discutons est celui-ci : Savait-il que les 5,000 livres sterling destinées à Readly devaient faire retour à madame Rish-Allah si Readly n'atteignait pas sa majorité? (Juand vous avez eu l'acte sous les yeux, vous avez compris qu'il était très possible que Rish-Allah n'ait pas lu cet immense grimoire. Du reste ce point a peu d'importance. On a prétendu que Rish-Allah faisait mauvais ménage avec sa femme. Que nous ont dit les témoins à ce sujet? Ils ont déposé de ceci qu'il y avait eu de petites altercations, et pour exprimer leur pensée ils se sont servis d'un mot anglais, qui veut dire un nuage dans un beau ciel. Voilà tout. Arrière donc tous les raisonnements de l'accusation. Vous êtes des hommes sérieux, et ces raisonnements offenseraient votre bon sens.

Lorsque madame Rish-Allah partit pour l'Allemagne dans l'espoir d'y rétablir sa santé, elle exprima l'intention de laisser toute sa fortune à son mari, et elle la lui laissa. Rish-Allah a été rais en possession de cette fortune. Voyons ce qu'il a fait pour Readly.

ÏT. 13

194 PLAIDOYERS DE M' LACIUUD.

S'il faut croire M. le Procureur général il serait devenu cruel pour cet enfant. Ce n'est pas juste. Il y a un témoin, qui ne ment pas celui-là, c'est l'enfant, c'est Readly, qui connaissait le cœur de son ami, qui savait pouvoir toujours trouver en lui un appui. Voici deux phrases écrites par ce pauvre enfant si tristement mort à Anvers ; c'est à M. Kimber qu'il écrivait : « Rish- « Allah est mon seul ami » et il ajoute : « Le seul ami « que j'aie jamais eu. » Tout est dit dans cette courte phrase. « Je suis seul au nnonde, je suis un enfant na- « turel, mon unique ami c'est Rish-Allah. » M. le Procureur général doit reconnaître qu'il n'est pas juste dans cette partie de la cause.

Readly va plus loin dans une autre lettre. Il dit à son oncle : « Vous avez été le meilleur, le plus dévoué (( des amis que j'aie eus, et je vous regarde comme mon « père. » Ah I nous savons bien ce que notre cœur aime et ce qu'il n'aime pas ! Tous les Procureurs généraux du monde pourraient nier mon affection, mon cœur me dirait qu'ils se trompent. Rish-Allah aimait cet enfant; il était bon pour lui, il l'avait adopté dans son cœur, et Readly le lui rendait en l'appelant : « Mon père, mon seul ami. »

Nous arrivons maintenant à cette date fatale ; que s'est-il passé ? Vous le savez ; on vous l'a dit d'une façon touchante. Readly était à Spa. Ce jeune homme, âgé de vingt ans, y fit la connaissance d'une charmante jeune fille. Ils se sont aimés de cet amour passionné que l'on a compris quand on a vingt ans et que l'on regrettera toujours de ne plus pouvoir comprendre. Ils se sont aimés avec cette liberté chaste des jeunes filles anglaises. Ils s'écrivaient, ils se voyaient, ils sortaient ensemble. Readly, quelque soit le désordre de sa vie, avait pour sa fiancée le respect le plus profond.

Mademoiselle Ilaitkin appartenait à une famille irréprochable. l^]lle avait une mère dont je ne veux rien dire, elle m'entend ; mais chacun apprécie les

AFFAIRE RISII-ALLAII. lOli

senliniLMits (lui l'uni insj)irée en cette circonstance.

Quand lleadly a quitté Spa, il s'en est allé, pauvre enfani, avec des joies immenses dans le cœur. 11 faut comprendre tout cela pour apprécier sa résolution; il faut comprendre ([uel doit être pour un enfant naturel, sur lequel a pesé l'injustice du monde, le bonheur d'être aimé comme lleadly l'était, et si le lendemain la rupture éclate, combien son désespoir en sera plus terrible.

On a pris des renseignements sur Readly, on sait qu'il est malheureux non seulement à cause de sa naissance, mais aussi à cause de l'une de ces maladies qui ne pardonnent pas. La mère de famille lui écrit une lettre simple et digne, la lettre d'une femme de cœur et de résolution. Elle lui dit qu'il ne peut songer à épouser sa fille. C'était son devoir, lleadly ne perd pas tout espoir; il écrit à la jeune fdle et celle-ci lui répond la lettre touchante dont vous avez entendu la lecture : « Je vous aime, lui dit-elle, mon bijou Gharley, mais je « ne puis être votre femme ; ne vous tuez pas, ne laissez « pas à mon premier amour une tache qui serait à tout «■ jamais sur mon cœur, n

Comment le ministère public ne l'a-t-il pas remarqué?. C'est au moment où tout est fini avec la famille Haitkin que l'état de Readly s'aggrave. Comment ! vous ne voyez pas le travail intérieur qui s'opère en lui! lia dit, dans un moment de surexcitation sans doute : « Le jour où « je n'aurai plus l'amour de ma fiancée, je me tuerai. >? 11 a dit : je me tuerai. Parlait-il de guerre ou de suicide? Je n'en sais rien. Mais vous voyez bien que son esprit se familiarise avec l'idée de la mort. La lettre de Jessie lui est remise le 18 mars. Tout est fini. Alors commence son agonie morale et même son agonie physique. Pourquoi, je le demande au ministère public, pourquoi Readly a-t-il été aussi malade pendant les dix jours qui ont précédé sa mort? Avant la triste nouvelle, il était joyeux ; il chassait avec son oncle; il bondissait

coiume un jeune homme de vingt ans, et tout à (:o\\[i il s'arrête. Les médecins sont impuissants à lui venir en aide. Quelle est sa maladie? Kst-ce une lièvre ardente, qui laisserait encore quel({ue espoir de le sauver? Non, c'est une maladie nerveuse, l'épilepsie, qui de l'avis de tous les médecins prédispose au suicide.

Readly est préparé à mourir; mais M. le Procureur général vous dit : les chagrins d'amour ne conduisent pas toujours au suicide. Cela est vrai, mais il y a des hommes qui ne peuvent pas y survivre. Gela peut vous étonner, mais il y en a qui sont ainsi, je vous l'affirme ; il faut commencer par les plaindre, car ils ont été hien malheureux.

Voilà comment nous arrivons au 30 mars; comment nous arrivons à cette nuit fatale, lamentable, lugubre. Readly s'était trouvé plus malade qu'il ne l'était les autres jours. On a i)arfois le courage de mourir, mais on a toujours peur de la mort. Eh bien ! qui a-t-il demandé? Rish-Allah, et vous dites (ju'il ne l'aimait pas!

Ne comprenez-vous donc pas que sa dernière parole a été pour lui. Il semblait que l'enfant ne pouvait pas ([uitter la terre sans lui donner un baiser. Rish-Allali arrive, s'approche du malade, l'embrasse, et à partirde ce moment nous ne savons plus rien. Nous sommes obligés de reproduire par la pensée la scène qui a dû se passer, et grâce à Dieu c'est chose facile.

Rish-Allah s'est levé vers sept heures; il était inquiel, la nuit avait été mauvaise, il n'entre pas chez Readly pour ne point troubler sun rtîpos. 11 descend, va et vient; se promène avec agitation. La servante Philouiène Rrouwers balayait l'escalier; ce détail est important. Vers neuf heures et demie Rish-Allah rentre. Il est inquiet de ce (jue son ami ne l'a pas encore appelé. Il trouve la porte fermée; ses soui)cons s'éveillent, et tout à coup il sent une odeur de pitudre; mettant l'œil à la serrure connue la servante l'avait fait précédemment, il voit la chambre pleine de fumée. Il crie au se-

AFKAI1U<: UISII-ALLMI. 107

cours, les (l(mipsli(|u('s arrivciil ; on |)('nôlro flans l.i chambre par la \)()v[v de ('ominunicalion cl llcadly csl froiivc mort dans son lit. Dovaiil le lil, il y a iino chaise renversée, nn fusil et la ha^netle du liisil. La main du cadavre est chaude encore; la vie vient donc de le ijuilter.

I/accusation dit (|u'il y a (ni assassinat et désigne Rish-Allah comme l'assassin. J^e suicide est impossible, disait l'acte d'accusation. I,es démonstrations, qui ont été faites sous vos yeux, prouvent le contraire. Ces démonstrations ont été faites par un officier des plus savants, je n'offense personne, par M. Charrin, dont tout le monde connaît les travaux et l'expérience. Vous l'avez vu couché dans le lit, les mains sous les couvertures et faisant ainsi partir la détente du fusil. Vous avez assisté à la mort de Readly; il ne manquait que le cadavre. M. Charrin a demandé si, en raison de son grade, il pouvait publiquement se livrer à ces expériences, et M. le Président lui a répondu ces nobles paroles : « Tout ce qu'on fait pour la vérité est une «< action qui honore. »

Nous avons eu aussi l'expérience de M. Devisme. Je n'en dirai rien, M. Devisme est un de mes compatriotes ; mais ne vous a-t-il pas donné aussi l'explication du suicide? Un homme honorable et distingué, M. Montigny, n'a-t-il pas retiré la conclusion de son rapport? M. Janssen n'a pas été convaincu, mais remarquez qu'il ne s'est guère occupé que de la question de distance.

M. le Procureur général ne peut pas croire au suicide et cela surtout à cause de la position dans laquelle le cadavre a été trouvé. Quoi! n'est-il pas démontré que le coup de feu a pu changer cette position? Ne sait-on pas que Rish-Allah a pris la main du cadavre, que Callut l'a prise à son tour et l'a laissée retomber? Mais, nous dit encore M. le Procureur général, la blessure était horizontale, et je m'avouerais vaincu si, depuis (pie j'ai consulté sur ce point une sommité médicale, je n'(Hais

devenu savant. Vous l'étiez déjà, Monsieur le Procureur général.

L'honorable organe du Ministère public nous a expliqué la direction de la blessure avec beaucoup de charme et de simplicité, une simpHcité dangereuse. Il nous a dit que le cerveau n'avait pas été atteint. Mais si M. le Procureur général avait demandé sur ce point des explications à son grand médecin, il lui aurait dit que le cerveau ne pouvait pas être atteint. Le plomb est entré à un centimètre au-dessus du lobule de l'oreille et est sorti à l'angle de l'œil, et vous dites que c'est là une blessure horizontale ! La science est avec nous. M. le docteur Scoppens, qui a fait un admirable rapport comme vous l'avez dit, a reconnu lui-même qu'il y a après la mort quelques mouvements involontaires.

Mais croyez-vous, Messieurs, que, si le rapport des experts ne nous était pas favorable, nous éprouverions le plus petit embarras? Nullement. A côté de cette impossibilité du crime, établie par l'expérience, il y a l'impossibilité du crime établie par d'autres preuves.

Voyons à quelle heure la mort a été donnée. Ah ! on ne peut échapper à cette partie de la discussion. Quand on est entré dans la chambre, on s'est trouvé enveloppé d'une fumée épaisse ; ce sont les témuins qui l'ont dit. La mort venait donc de se produire; on a trouvé la plume encore remplie d'encre, on venait donc de s'en servir; il était alors neuf heures et demie. Quelques instants auparavant Rish-Allah rentrait à l'hôtel et rencontrait l'adjoint du commissaire de police. A la même heure la servante balayait l'escalier. Comment Rish- Allah serait-il monté sans avoir été vu? Sortir, rentrer, aller, venir, tout cela ce sont des minutes ; que dire de la fumée qui n'avait pas eu le temps de se dissiper. Philomène Brouwers, ne l'oubliez pas, balayait l'escalier. Rish-Allah serait monté sans avoir été vu ? Personne ne sera, répétons le mot, assez bonasse pour lo

AFFAIHK UISII-AM.MI. 199

(TtMPO, l'omnn' on l'a dit liici". Ilish-Allali devait des- CfMidi'c, soi'lir, rentrer, monter dans la chambre, prendre le l'usd, tii'er le coup. Il savait donc que le coup de feu ne serait pas entendu ? Quoi ! M. le Procureur g(^n(''ral avec sa haute intelligence ne voit pas que l'accusalion est dans une impasse dont elle ne peut sortir. (Juoi ! vons vonlez (pie cet homme, cpii est riche, aille en plein jour assassiner quehpi'un d'un coup de fusil. Mais on peut entendre la détonation ; il peut être découvert au moment où il descend. Il y a du mouvement dans l'hùtel. Non, si Rish-Allah avait cet exécrable dessein, qui l'empêchait de commettre le crime dans l'ombre de la nuit?

Encore une fois la science, la raison, tout est pour nous dans cette affaire.

Je ne vous parlerai pas des lettres de Readly ; je ne vous parlerai que du petit papier qui a été trouvé dans la chambre et dont M. le Procureur général, malgré toutes les ressources que vous lui connaissez, n'a pas dit un mot.

Ce papier est écrit de la main de Readly, l'expert l'a déclaré. La conviction d'un Procureur général n'est pas une preuve décisive; il est là, ce papier, et tant que vous n'aurez pas prouvé qu'il n'est pas de Readly, on n'admettra pas que l'accusation soit dans la vérité. Quand un homme écrit qu'il va se tuer, cela ne regarde pas la justice des hommes, cela regarde la justice de Dieu.

Ah! nous dira-t-on, c'est Osman, l'habile faussaire, qui a écrit ce billet. Mais la déclaration de l'expert ; mais cette plume encore imbibée d'encre et qui est bien celle dont on s'est servi, qu'en faites-vous? Readly avant de mourir s'est levé pour écrire ces mots : « Cest moi qui Vai fait. » Il est remonté dans son lit et a gardé au pied une de ses pantoufles.

Mais l'accusé, ajoute-t-on, avait intérêt à la mort de Readly. Si cela était vrai, y trouverait-on une preuve

de culpabilité? Mais cela n'est pas exact. Les dépositions des témoins vous ont donné à cet égard les renseignements les plus précis. Les écritures de l'accusé peuvent aussi être invoquées, car vous avez vu comment cet homme, que M. le Procureur général luimême a trouvé économe, tenait sa comptabilité. Sa fortune était considérable. 11 avait 36,000 francs en argent à sa disposition et jouissait en outre du revenu de ses propriétés. Faisait-il des dépenses exagérées ? Logeait-il dans les premiers hôtels? Avait-il des courtisanes, dont il payait les faveurs? Non, il était économe, il avait plus d'argent qu'il n'en dépensait, il vivait modestement. Quant aux femmes, il les aimait; mais elles ne lui coûtaient rien. P^t c'est cet homme qui va cominettre un crime en plein jour, dans un hôtel, pour une somme de cent mille francs, qu'il ne dépensera pas. Ah ! que M. le Procureur général me permette de le lui dire avec une franchise respectueuse, il ne compte pas du tout sur son assassinat.

Mais pas du tout ! il ne fait peser cette accusation sur Rish-Allah que pour faire accepter plus facilement sa prétendue complicité dans les faux d'Osman. Et l'on veut ainsi faire peser sur la tête de l'accusé cette arme terrible : la prévention, le crime des honnêtes gens ! Le mot n'est pas de moi, tous les magistrats l'ont revendiqué. Eh bien! vous n'avez pas de prévention à nous opposer. En ce qui concerne l'assassinat tout a été examiné, tout a été dit, tout a été définitivement écarté. Cet enfant s'est tué, nous savons pour quelle raison : il l'a dite, cela est incontestable.

Mais si l'assassinat ne tient pas; si Rish-Allah en est complètement innocent, si innocent qu'on ne peut même faire peser sur lui l'ombre d'une preuve, j'espère bien prouver qu'il est encore moins coupable des faux.

L'audience suspendue h midi un quait est reprise à une

lioiue.

AFFAIUK lUSIl-AM.Ml. 201

Mossioiirs les .)iii-(''s,

D'aprc's racnisalion Ilisli-Allali serait complice des faux coniinis |)ar Osman, im ^rand sccUérat, comme dit rac(Mis(''. Mais Hisli-Allali a-t-il pu savoir (piel homme était Osman? Tout (ral)ord une circonstance me frappe. Il y a eu trois taux en Fi-ance, en Angleterre, en Belgique; Hisli-Allah serait comi)lice des trois. Or Osman est poursuivi en France pour le taux Blacques, en Anuletei-re pour le faux Roberts et nulle part la conduite de l{ish-Allali n'est incriminée. M. le Procureur g('Miéral refient les deux affaires au point de vue moral, mais dans les deux pays, que les faux concernent, on ne croit pas à la culpabilité de Rish-Allab. Ce qui est la lumière pour M. le Procureur général n'a frappé les yeux ni de la justice française, ni de la justice anglaise.

C'est Osman qui est l'auteur de ces deux faux, (ju'est-ce qu'Osman? D'où vient-il? Qu'a-t-il fait? Où et comment l'accusé l'a-t-il connu?

Osman est un faussaire de premier ordre, un hypocrite (H)nsommé. 11 a été condamné en 1845 à Trieste poyr faux et incendie. On ne le savait pas en Angleterre en 1858. A cette époque il a été condamné pour un second faux et il a réussi à tromper la magistrature anglaise en préparant du fond de sa prison des lettres, qui faisaient retomber le crime sur la tète d'un autre. Le gouvernement anglais s'est laissé surprendre et il a accordé 500 livres de gratification, de dédommagement h ce malheureux persécuté. M. le Procureur général prétend qu'il ne s'y serait pas laissé prendre, je veux bien le croire. Cependant en Angleterre, où l'on sait compter, Osman a eu l'art de se faire donner des sommes auxquelles il n'avait aucun droit.

Un aventurier qui prend toutes les formes, un protée comme il est bien rare d'en rencontrer un, voilà Osman. Comment a-t-il connu Rish-Allah? Ce point est toute l'affaire, et je m'étonne que la loyauté de M. le

202 PLAIDOYERS DE M° LACIIAUD.

Procureur général, loyauté toujours si parfaite, ne se rende pas à l'évidence.

A quelle nation appartient Osman? je n'en sais rien.

Monsieur le procureur général. — Je le sais.

M" Laciiaud. Vous croyez qu'il est Turc. Osman est Turc en Turquie; il sera Européen avec vous; il sera toujours de la même nation que celui qu'il voudra tromper.

En 1805 Osman est à Anvers. Le commissaire de police de cette ville, qui a fait une déposition complète, dont je m'empare, a déclaré que dans sa conviction Rish-Allah et Osman ne s'étaient jamais vus avant la mort de Readly. Que s'est-il passé? Osman est à Anvers avec un autre mauvais drôle, avec cet Hermansen, qui, en se faisant passer pour un agent diplomatique, s'était glissé dans une honorable famille, celle de M. Verstraeten, dont il était parvenu à épouser la fille et qu'il avait plongé dans une consternation que ce malheureux père est venu vous raconter. On apprend qu'un certain Rish-Allah est arrêté et accusé du meurtre de Readly : « Le pauvre homme, dit M. Verstraeten à Osman, il est étranger, il est seul. C'est votre compatriote, allez donc le voir. » Et Osman joue la comédie de la charité. Il prodigue au prisonnier les consolations, les encouragements. Pendant un instant. Messieurs, supposez-vous loin de votre patrie, seuls, sans amis, sans parents, accusés d'un crime que vous n'avez pas commis : un inconnu se présente et vous console; croirez-vous que cet inconnu est un escroc, un faussaire? Rish-Allah, nature douce, tendre, aimante, en écoutant les paroles séduisantes d'Osman, le plus habile fourbe qui se puisse rencontrer, a été pénétré de reconnaissance.

N'avons-nous pas aussi les lettres (1) qu'Osman écrivait alors à Rish-Allah? Avec quelle chaleur, avec

(1) Ces lettres ont été lues à raudience par M^ Lachaud; nous n'avons pu, malgré toutes nos recherclies, les nUrouver.

AFFAIRE niSII-ALLAH. 2o:{

([iielle tendresse el aussi avec quelle pitié ne donne-l-il pas dans ees lettres ses ronsolations à son inallj(3ureii>: compatriote? N'avez-vous pas déjà remarqué cond)ien le ton en est simple et naturel? Quel est donc l'honnête homme qui ne voudrait pas avoir signé ces lettres? Et cependant elles sont d'un faussaire; mais je ne le sais pas ; il ne me le dit pas, je sup[)ose !

Malgré ces considérations l'accusation tient h faire de Rish-Allah nn complice d'Osman; ils se seraient entendus tous les deux pour commettre les faux. Quoi ! Rish-Allah serait un complice d'Osman, il l'aurait aidé à tromper les banquiers, à les voler ! Mais quels motifs pouvaient donc le pousser à commettre ces crimes? Quel intérêt avait-il donc à donner son concours au faussaire Osman ? L'accusation ne peut même pas établir qu'il en ait tiré quelque avantage, ces faux ne lui ont rien rapporté, rien ; M. le Procureur général lui-même en a fait l'aveu.

^ Trois faux ont été commis, Osman en est l'auteur, l'accusation le reconnaît; mais, dit-elle, Rish-Allah en est le complice.

Puisque l'accusation le veut, examinons ces faux, et voyons si véritablement Rish-Allah a pu y prendre une part quelconque comme le soutient le Ministère public.

Le premier faux a été commis à Paris, le 27juillet 1865, au préjudice du banquier Blacques, au moyen de chèques qu'Osman avait volés chez Belton, Williams et G'". 11 avait été employé dans cette maison de banque et il avait été renvoyé pour inconduite. Rish-x\llah était à Londres, il croyait Osman à Anvers.

Le crime commis, l'argent embarrasse Osman.

Peut-être voulait-il faire croire à Rish-Allah qu'il avait quelques ressources. 11 avait intérêt, lui misérable, à capter l'amitié de Rish-Allah, qui était riche. Il lui envoie de Bruxelles 5,000 fr. en billets de banque et lui écrit : « Gardez-moi cet argent; changez-le en monnaies « anglaises. Brûlez la lettre et tenez la somme à ma

204 PLAIDOYEKS DK iV^ LACHAUD. '

« disposition. » C'est ce que fait Rish-Allah. M. le Procureur général a-t-il jamais entendu parler de comptabilité entre faussaires ? Son expérience est plus grande que la mienne, il pourra m'instruire. Si Rish-Allah est aussi habile qu'on le prétend, pourquoi a-t-il gardé cette lettre ([u'on lui disait de brûler; car il a gardé la lettre et inscrit l'argent sur son carnet; ce n'est donc pas un carnet de fantaisie, comme le veut M. le Procureur général. S'il n'y avait pas inscrit la somme reçue, comment sauriez-vous qu'elle lui a été envoyée? S'il avait déchiré la lettre, comment sauriez-vous qu'elle lui avait été écrite ?

Mais, dites-vous, cette lettre est un moyen de défense, elle a été écrite en prévision d'une poursuite possible. Oh 1 non, cela n'est pas sérieux! D'ailleurs en admettant même qu'il en soit ainsi pour Osman, celuici prouve l'innocence, l'ignorance de Rish-Allah. Quand on veut se préparer un alibi, on ne le fait pas avec son complice. Osman a écrit à Rish-Allah parce que Rish- Allah est un honnête homme.

Quoi encore ? Le faux Robert. Osman en est l'auteur, et l'accusation se demande comment il aurait pu contrefaire les signatures si Rish-Allah ne lui en avait volontairement fourni les moyens. La chose est facile à expliquer; Rish-Allah, qui avait confiance en Osman, qu'il croyait son ami, l'avait chargé de payer pour lui certaines sommes d'argent à une compagnie dont il avait des actions ; Rish-Allah a remis à Osman les papiers qui étaient nécessaires pour faire le paiement. Osman a prolité de l'occasion pour imiter la signature des chèques: il ne lui a pas fallu longtemps pour cela, lui qui falsifiait n'importe quelle signature après l'avoir vue une fois. Mais ce faux n'a pas réussi, comme vous le savez ; malgré cet insuccès M. le Procureur général paraît attacher une grande importance aux lettres, qui ont été écrites à Rish-Allah par un certain Amuleh pour l'engager à se méfier d'Osmnn. Que contiennent

AKI-AIKE lUSII-ALLAII. 20o

(loue i'L'8 h'Ilrcs, (jui soil si lorrihlc coiilic nous?

La preinitM'c lellrc datée «lu :2î) .irriv».' à l'aris le 30, elle ne dit pas un nii^t d'Osiuau ; la seconde est du 31 janvier, elle arrive à Paris le 1'"' février, c'est-à-dire le jour niénio où à 3 heures Osman est chez Brugman, Je nom d'Osman est bien prononcé dans la lettre, mais celle-ci ne donne aucune explication ; la troisième lettre, datée du 2 février, arrive le 3 à l*aris après le départ d'Osman, et que dit Amuleh ? Croyez-vous qu'il accuse Osman d avoir commis le faux Hoberts, faux dont Rish- Allali ne se doute pas? Non, il se borne à demander quel homme est Osman; et quand cette question est faite à Rish-Allah, Osman est parti; Rish-Allah ne doit plus le revoir.

Reste le faux Brugman ; le fait Brugman est des plus simples. Brugman a volé... pardon, Messieurs, personne ne s'y est trompé et Brugman est bien tranquille. Osman a volé deux chèques appartenant à Rish-Allah; il va faire de ces chèques ce qu'il a fait de tous les chèques qui lui tombent sous la main. Osman avait le passeport de Readly — vous savez qu'il avait été le mandataire de Rish-Allah à Anvers et qu'il avait retiré, en son nom, du greffe plusieurs objets — Osman, qui avait gardé plusieurs de ces objets, notamment le passeport et qui de Readly avait fait Read, se présente chez AIM. Brugman et C'% il montre les chèques couverts de fausses signatures. La signature de M. Sauvage leur correspondant de Liège trompe M. Brugman ; mais on ne regarde pas seulement les billets, on regarde aussi qui les présente. Or vous avez vu la photographie d'Osman ; il était séduisant. Il parlait comme un homme habitué aux opérations les plus licites. MM. Brugman paient.

Cependant, à Paris, Rish-Allah s'aperçoit que son portefeuille a disparu. Il écrit au préfet de police. Il prévient la National Bank de la perte de ses deux chèques, et vous prétendez ipi'il est le complice du faux. Mais s'il n'avait pas prévenu le préfet et la banque, le

chèque faux aurait été accepté bien tranquillement. Il n'eût été découvert que beaucoup plus tard, et vous savez combien un faussaire a intérêt à éloigner l'époque de la découverte du faux. 11 crie au voleur avant le vol et vous dites qu'il a volé !

Revenu à Paris après le succès de son opération chez MM. Brugman et C'% Osman déjeune avec Rish-Allah et lui raconte une histoire d'amour, ses projets de voyage avec une jeune veuve. M. le Procureur général n'en croit pas un mot. Soit. Osman a menti, je le veux bien ; mais pour quitter Paris, où sans doute il ne se sentait pas en sûreté, il fallait bien qu'Osman donnât un prétexte. Il a choisi celui qu'on pouvait le moins vérifier, une amourette ; à moins d'être un homme mal élevé, on ne pénètre pas ces mystères-là. Il est probable d'ailleurs qu'en déjeunant Rish-Allah aura dit à Osman : « J'ai (( perdu mon portefeuille contenant deux chèques ; « mais j'ai prévenu le préfet de police et la National (( Bank, » Cette révélation explique le brusque déport d'Osman, qui le soir même écrit à Rish-Allah : « Par- « donnez-moi, mon cher Bey, de ne pas vous faire mes « adieux. Ma veuve est impatiente, et comme elle paye « tout, nous allons voyager. » Et vous dites que Rish- Allah est son complice !

Cette lettre est sans doute encore un moyen de défense. Que voulez-vous? Je ne peux pas répondre à un semblable argument, et cependant on n'est pas à la fois adroit et maladroit, merveilleux d'habileté et stupide de niaiserie. Est-ce que je m'abuse ? Est-ce que je me fais illusion ? Ne vous ai-je pas fait un exposé exact des faits? Il est évident que Rish-Allah eût agi autrement s'il eut été le complice d'Osman. Je dis plus : Osman ne se fût pas conduit comme il l'a fait s'il eut eu Rish- Allah pour complice.

Est-ce qu'on se fait le complice d'un faussaire sans avoir quelque avantage pour soi ? Le soutenir, c'est dire une énorme sottise, la chose la plus absurde qui soit

AFFAIRE RISII-ALLAII. 207

ail inonde; si j'agis de eoinpiieité avec (|uel(iu'un [)Our eommeltre un faux, je veux ma part, et je n'ai rien ! .le reçois de l'arp^ent et je le renvoie à celui (|ui nie l'a confié, à celui dont on m'accuse d'être le complice. Je le lui envoie en Italie. Je ne garde que ({uatre livres et sept schillings pour payer de petits comptes, des dettes courantes ; et je suis un voleur, un faussaire, un misérable, (lui ai 350,000 francs chez les banquiers, une maison à Londres, des biens en Syrie et qui viens encore de toucher 125,000 francs après la mort de Fîoadly ! Mais enfin, soit, c'est l'avarice, c'est une ignoble cupidité, qui me jette dans le crime ; je suis de ceux qui, perchés sur des millions, commettent une bassesse pour ramasser dix sous ; or, on ne me donne rien, et je rends tout !!

Je le reconnais, le travail de l'accusation est très habile. Le récit de M. le Procureur général est dangereux, dans le sens convenable du mot. Mais qu'importe le talent de l'exposition, que tout le monde reconnaît à iM. le Procureur général : ce n'est pas de la justice, cela !

Rish-Allah est un galant homme; il en a toutes les délicatesses; et quand Osman lui parle d'aventures amoureuses, ladiscrétion lui commande de ne pas aller au delà des confidences qu'on veut bien lui faire; il les accepte tout en respectant le mystère dont Osman tient à couvrir son roman; et c'est justement pour respecter ce mystère que Rish-Allah consent à envoyer à Osman, en Italie, sous le faux nom de Caserne, l'argent qu'il lui a confié à son retour de Bruxelles. Voilà l'histoire du troisième faux. Que voulez-vous de plus ? J'ai fini. La défense a suivi l'accusation pas à pas ; j'ai écrit, pour ainsi dire, sous la dictée de M. le Procureur général, et il me semble que j'ai réponse à tout.

Cette affaire n'est pas la première affaire criminelle dont j'ai eu à m'occuper ; jamais je n'en ai vu qui soit aussi claire que celle-ci. Je n'aime pas à dire le contraire de la vérité. Je défends l'accusé, mais je serais un sot,

208 PLAIDOYERS DE M' LACnAUD.

et un malhonii(He homme, si je disais ce (jui n'est pas. Ici, Messieurs, je ne veux pas que l'accusé sorte par la petite porte. Je ne veux pas qu'on dise : c'est un acquitté, parce que le crime n'était pas sufïisamment établi ; je veux qu'on dise : c'est un acquitté parce ([u'ii est innocent, parce qu'il est un honnête homme.

Messieurs lesjurés, l'honorable Procureur général vous a rappelé une grande pensée, qui se trouve dans le code. Il vous a dit : Vous avez à vous demander si vous êtes convaincus. Mais il ne vous est pas interdit de vous demander pour quelles raisons vous êtes convaincus, f.a loi vous a pris en grand honneur. Elle vous a donné plus de droit qu'elle n'en a donné aux magistrats éminents qui président à ces débats. Ceux-ci nous disent pourquoi nous sommes coupables. Vous, vous ne publiez pas les raisons de votre verdict ; mais vous avez le droit, le devoir de les rechercher. Hé bien I Messieurs, prenez la vie tout entière de l'accusé , prenez dans tous leurs détails les crimes ({u'on lui impute, et je vous l'aflirme, ou je me trompe beaucoup, vous direz : Non, cet homme n'est pas coupable ! Vous le direz, Messieurs, j'en ai pour garant le soin avec lequel vous avez suivi ces débats. J'ai vu d'ailleurs, à certains moments, sur vos ligures intelligentes l'expression de la surprise lorsque la vérité se faisait jour.

Cet homme est un étranger, il sait bien que cela vous importe peu; il sait même que s'il y avait une préférence, elle serait pour lui, car la première hospitalité est celle d'une bonne et sainte justice.

Cet homme est resté calme, malgré la gravité de l'accusation qui pesait sur lui, malgré la longueur de ces débats. Il n'a jamais tremblé. Il a Un dans vos consciences; il a foi dans son innocence, et il a raison. H s'est dit : Que m'importe ! il ne me faut que quelques honnêtes gens pour me rendre justice. Il en a trouvé douze. Je m'en rapporte à eux.

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La plaidoirie de M'" I>acliau(l fui à peiiie terminée (pie loiit le pui)lic, (pii reinj)lissait la salle d'aiHliencc, (it entendre de longs el i)ruyanls applaudissements.

Le Président les réprinia aussitôt avec sévérité et il donna aux ij;endarmos Tordie de faire évacuer l'enceinte réservée au public; puis il aveilit l'aiuliloire (jue si une pareille inconvenance se renouvelait, le public ne serait plus admis dans la salle d'audience.

M. le Procureur général de Bravajs répliqua et força ainsi Me Lachaud à prendre la parole une seconde fois; il nous a été impossible, malgré toutes nos recliercbes, de retrouver cette réplique dont l'éloquence fit une grande impression sur le jury.

Après ces débats émouvants, le Président, n'ayant pas de résumé à faire (la loi belge l'a supprimé depuis longtemps), soumit au jury les questions sur lesquelles il devait prononcer son verdict; les questions qui concernaient Rish-Allah étaient au nombre- de 24 ; 22 se rapportaient aux faux et 2 seulement à l'assassinat.

Après deux heures et demie de délibération, le Jury apporta un verdict négatif sur les questions de complicité de faux et sur celles d'assassinat.

Rish-Allah fut aussitôt introduit, et le Président ordonna sa mise en liberté.

V Indépendance belge dit : A ce moment des bravos frénétiques éclatent dans l'assemblée, la foule franchit la barre et entoure Rish-Allah, qui vient de quitter le banc des accusés et qui reçoit en souriant les félicitations dont on l'accable.

Les membres du barreau se pressent autour de M^ Lachaud et de son confrère M^ Graux; c'est une scène d'enthousiasme et de confusion indescriptible, on est obligé pour y mettre lin de faire sortir Rish-Allah par une porte du fond.

Au dehors, la nouvelle s'est répandue avec la rapidité de la foudre, et l'aftluence énorme qui stationne dans la cour et sur la place du Palais de Justice l'accueille par des acclamations unanimes.

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