II
Lettres de madame Aitkins, de Readly et de mademoiselle Jessie Aitkins, qui sont comme le prologue du drame de Vhôtel d'Anvers et dont il a été beaucoup parlé dans les débats de cette importante affaire.
Première lettre.
Mon cher Readly,
Si vous étiez resté à Spa quelques jours de plus, vous m'auriez épargné la nécessité de vous écrire une lettre, qui sera également pénible pour nous deux.
Mon devoir comme mère m'a conlrainte de prendre les renseignements que j'ai jugés nécessaires sur vos ressources, voire position, voire caractère, etc.
Vous savez parfaitement que je suis une personne qui va très droit au but, surtout en matière d'aflfaires, et, si vous aviez été franc dès le commencement, bien des peines auraient été épargnées à tous ceux qui ont été mêlés dans cette affaire.
Je ne puis m'empôclier de vous dire que vous avez agi contrairement à l'honneur, quand vous m'avez dit que vous aviez un revenu de 400 liv. sterl. par an, sachant bien en même temps que vous n'aviez rien de pareil à cette somme. Je sais d'une source authentique, que quand vous aurez atteint votre âge, vous n'aurez rien de plus que 400 liv. sterl. Je sais de plus que vous avez des dettes à payer, et quelques-unes plutôt lourdes.
Maintenant, je vous le demande catégoriquement, quel capital pourriez-vous constituer à une femme, et quelle espèce d'intérieur auriez-vous à monter pour elle avec ce qui resterait? 11 me paraît que cette femme est lout à fait hors d'état de lutter contre les difficultés du monde. Je ne toucherai plus qu'un point; étant le plus important, il me dispensera d'en dire davantage : votre santé
Cela seul serait un obstacle infranchissable pour votre mariage avec une de mes enfants- C'est hier que j'ai su
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pour la promièie l'ois ({iio, depuis (N's années, vous êtes sujet à des attaques d'épilepsie. Qiiel([u'uii alUigé de ce mal ne devrait jamais rêver de se marier.
MaintetiaiU je désire que vous compreniez distinctement que l'enj^ageinent, qui existait entre ma fille et vous, a pris lin. J'espère également que vous n'essaierez pas de lui écrire.
Si vous le faisiez, je serais dans la nécessité pénible de vous renvoyer vos lettres sans les ouvrir. Rien ne me fera jamais consentira un maiiage entre vous. Comme de juste, vos visites chez moi doivent cesser à partir d'aujourd'hui, et je m'en rapporte à votre bon sens et à vos sentiments pour vous déterminer à ({uitler Spa immédiatement.
Vous verrez par ma lettre que j'ai fait toute la part d'excuse possible à votre jeunesse et que je désire sincèrement votre bonheur futur et votre succès dans vos entreprises.
Tout ce qu'il y a dans ma maison qui vous appartienne, je le remettrai à M. Leigh pour qu'il en prenne soin pour vous.
S'il n'est pas absolument indispensable que vous reveniez encore à Spa, je préférerais que vous ne le fissiez pas.
J'arrangerai ici toutes choses pour vous très volontiers, si vous voulez bien me dire ce que je dois faire.
Croyez-moi votre très sincèrement dévouée.
Emmeline Aitkins.
Hôtel de l'Europe. Anvers.
Lettre de Readly à madame Aitkins.
16 mars 1865. Chère Madame,
Je suis en possession de ma lettre que vous m'avez renvoyée; je comptais, d'après ce que M. Wheeler m'a appris, que vous auriez permis à Jessie de la voir, mais je m'aperçois maintenant et par le renvoi que vous avez fait de la lettre, et 'par la manière dont vous avez mis l'adresse sur l'enveloppe, qu'il n'y a que peu d'espoir de réconciliation avec vous.
Je ne puis vous dire combien profondément mon tuteur a été blessé, il m'informe que rien moins qu'un revenu de
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400 liv. sterl. par an, placé sur votre lille, pourra oblenir votre consentement. J'ai à peine besoin de taire remarquer que cela, dans les 5 p. 100, est impossible à présent, et il peut s'écouler trois ou cinq ans avant que je sois capable d'amasser 8,000 livr. sterl., et d'autant plus qu'il y a, Dieu merci, toute probabilité de guerre.
Voulez-vous dire à Jessie qu'il ne peut rester qu'un clioix, savoir : vous ou moi, dans six mois. Si elle veut devenir ma femme, alors tout est bien et bon, ou si vous voulez donner votre consentement à un plus long engagement, jusqu'à ce que je puisse gagner la somme qui lui est nécessaire. Si non, je lui rends sa parole et je prie Dieu que son cœur soit moins éprouvé que le mien. Dieu vous pardonne, Madame X..., niais je serai bientôt, je pense, au milieu de ceux qui ne sont plus. Il y a une foule de moyens mainte- Jiant pour trouver une mort honorable et prompte.
Je crains que vous ne trouviez pas cette lettre très intelligible, mais j'espère que vous m'excuserez.
Je reste, chère Madame, votre très obéissant serviteur.
Ch. Readly.
Lettre de madame Aitkins à Readly.
Spa, 17 mars 1863.
Mon cher Readly,
Dieu, je l'espère, me pardonnera mes nombreux péchés, mais en même temps je crois que je n'aurai pas à implorer sa miséricorde pour quelque mal que j'aurai commis contre vous. Ce quej'ai fait, j'ai regardé comme mon devoir de le faire. Vous êtes injuste envers moi, vous devez le reconnaître, ne fût-ce que vis-à-vis de vous-même.
Je ne puis concevoir comment votre tuteur se sentirait blessé de ce que je vous ai renvoyé votre lettre. Je pense, au contraire, qu'il aurait été surpris que j'eusse agi d'une autre façon. Il se trompe, s'il vous a dit que je n'aurais pas été satisfaite avec moins de 400 livr. sterl. de revenu, constitué sur la tète de ma lille. Je n'ai jamais rien dit de semblable. J'ai regardé comme juste de prendre sur vous des renseignemenls tels que tout parent les demande lorsqu'il se prépare à établir son enfant. C'est votre tuteur, qui est mon
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autorité pour loul re que je sais; on lui a \u>s{' (jualro quoslions ou plus, el voire tuteur a été constamment prié (l'y répondre, et ce n'a été qu'avec répugnance qu'il a répondu. Demandez-lui quelles étaient ces questions, et demandez-lui aussi de vous dire franchement quelles ont été les réponses. Je n'ai rien à cacher et J'espère qu'il vous dira tout ce qui s'est passé dans cette allaire. Vous m'avez dit que vous aviez 400 hv. par an, et je vous ai cru; mais ni fait, ni ceci, ni cla, l'arj^ent n'étant qu'une considération secondaire, en ce (jui concerne votre mariage avec ma fille; je n'en parle que pour vous montrer que vous avez attiré sur votre pi'opre tète le blâme que vous faites peser sur les autres, vous devez vous rappeler que vers la deuxième fois que vous rencontrâtes Jessie, vous demandâtes sa main. Et, de fait. Je crois que tout était déjà arrangé entre vous, ou un jour ou deux avant.
Si vous pensiez que Jessie vous convenait pour femme, votre devoir était de venir à moi et de me le dire et d'en référer à votre tuteur.
J'aurais pu ainsi prendre tous les renseignements que je souhaitais sur votre compte, avant que rien fût dit à Jessie.
Si vous aviez agi ainsi, tout ce chagrin vous eût été épargné.
Je suppose que vous avez cru qu'il suffisait de me dire que les choses étaient ainsi et ainsi. Vous sembhez ignorer que J'étais sa mère. Si vous deux vous oubliez votre devoir, je suis charmée de dire que je n'oublierai pas le mien. Je vous le demande simplement. Si Jessie vous a accepté sans vous faire aucune question, pensez-vous que je devais en faire de même ?
Je vous dis de nouveau ce que je vous disais dans ma dernière lettre : votre santé était une barrière infranchissable, eussiez-vous eu des millions de livres de revenu.
Je suis surprise de vous entendre dire que vous pensiez que je m'étais aperçue que vous aviez eu une attaque; vous savez parfaitement bien que je n'ai jamais rien soupçonné de semblable; vous savez que vous avez toujours dit que votre maladie était le résultat d'une indigestion, et j'ai cru que tel était réellement le cas ; mais je vous ai fait observer que je n'avais jamais entendu parler de personne qui souffrît aussi sérieusement d'une indigestion. Au moins auriez-
vous dû dire la vérité à Jessie ; il n'était que juste qu'elle la sût.
Je crois inutile d'entrer en détail sur chaque point, parce que je crois que ce que j'ai dit suffit pour répondre à tout ce que vous pensez peut-être que je dois vous dire. Je n'ai rien tenu de caché pour Jessie.
Je lui ai fait connaître chaque circonstance; en fait, elle a lu toute la correspondance. Je puis vous assurer que je n'ai aucun sentiment personnel contre vous, en aucune sorte, et je serai toujours heureuse d'apprendre que vous réussissez dans le monde. Le conseil que je vous donne est celui-ci : Vivez bien la vie que Dieu vous a donnée, de sorte que lorsqu'il vous appellera à lui, vous puissiez avoir un bon compte à lui rendre.
J'impose à votre honneur le devoir de montrer cette lettre à votre tuteur.
Croyez-moi, mon cher Monsieur Readly, votre sincèrement dévouée.
Emmeline Aitkins.
Letti^e de 7mss Jessie à M. Readly.
Mon cher bijou Gharley,
Je ne veux plus parler de la peine que j'éprouve à devoir vous écrire de la façon dont je suis obligée de le faire. Maman m'a tout dit et m'a montré également sa correspondance. Elle m'a démontré de toutes les manières, combien il est impossible pour nous de nous marier. J'ai aussi parlé à M. Wheeler sur le même sujet, et je sens qu'il est nécessaire que l'engagement entre nous ô mon Dieu! soit
brisé. INe me croyez pas insensible et sans cœur; mais considérez avec calme les circonstances, et alors je suis sûre que vous ne me blâmerez pas d'agir comme je le iais. Je veux, mon cher ami, être sincère avec vous et vous causer plutôt une fois de la peine, que d'entretenir des espérances, qui, je le sens, ne se réaliseront jamais.
Vous auriez dû, me paraît-il, me dire exactement la nature de votre maladie. Ce n'était pas bien de garder cela vis-à-vis de moi, pauvre lîUe. Ne croyez pas, mon cher Chailey, que je veuille vous faire des reproches; loin de là !
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je veux seulenieiiL vous faire voir que si je vous éciis comme je le fais, c'est parce que la droiture l'exige. De grâce, pour l'amour do Dieu, 7ie faites rien de précipité, mais vivez! ne fût-ce que pour la pauvre Jessio, qui mourrail malheureuse si elle devait penser que son premier véritable amour a été malheureux, quand ce n'a pas été sa faute si elle lui a rendu sa foi et ([uand elle continuera à l'aimer, bien qu'elle ne puisse l'épouser. Je n'aurais jamais pensé que, quand vous m'avez embrassée à la porte de la salle à manger, ce serait pour la dernière fois, et ce baiser je ne l'oublierai jamais tant que je vivrai.
I/adieu que je dus vous dire m'avait pénétrée jusqu'au plus profond de mon cœur, et si vous étiez resté une minute de plus, je suis sûre que je n'aurais pu vous laisser partir; mais au point où en sont les choses, je pense que c'était pour le mieux. Cher ami, je garderai toujours vos chères lettres à l'abri de tous autres yeux que les miens, et j'espère que vous ferez de môme. Que tout ce qui s'est passé entre nous reste donc un secret mort pour tous. Je me sens si misérable, si infortunée et comment en serait-il autrement, quand je pense que je sens que vous ne pouvez plus désormais être à mes côtés.
Que Dieu vous bénisse et prenne soin de vous, mon pauvre enfant, et puissiez-vous avoir abondance d'années, bonheur et richesses, mais sans moi!
J'ai combattu ardemment en votre faveur, comme M. Wheeler pourra vous le dire, et j'ai, mon Dieu, perdu la
bataille. J'ai donné à W une foule de messages pour
vous, mon pauvre bijou, mon agneau, au sujet de choses que je ne puis écrire. Toutes ces questions que vous lui ferez à mon sujet, il pourra y répondre, car il sait tout et même mes sentiments pour vous. Cela me fait saigner le cœur de penser combien vous allez être malheureux après que vous aurez reçu ce griffonnage de la pauvre Jessie, et je ne pourrai être là, mon pauvre chéri, pour vous consoler. Maman mentionne, dans la dernière lettre ({u'elle vous adresse, que vous m'avez demandé d'être vôtre femme la seconde ou la troisième fois que vous m'avez vue; mais cela restera un secret, car je ne lui aijamais dit quand vous l'avez fait et je ne le lui dirai jamais.
Ne vous inquiétez pas à mon sujet, mon chéri, car je
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m'efforcerai de supporter jusqu'au bout cette grande lutte, que je n'oublierai jamais jusqu'à l'heure de ma mort.
Cet après-midi j'irai faire une courte promenade avec W... pour pouvoir parler de mon pauvre enfant. Il est vraiment un bien bon garçon et je le regarde maintenant comme mon meilleur ami, parce qu'il a été si bon pour vous-même depuis que vous avez quitté Spa, et je suis sûre qu'il sera toujours un vrai et bon ami pour mon pauvre Charley.
De grâce, excusez ce griffonnage, car je ne sais vraiment comment j'ai pu l'achever. Je serai toujours heureuse d'entendre parler de votre prospérité dans ce triste monde et do me rappeler que ce n'est pas la faute de Jessie, -si elle n'est pas votre femme. Et maintenant, mon bijou, mon enfant, mon chéri, je dois vous dire ce mot si déchirant : <■< adieu! » et non : « au revoir » et croyez-moi, mon bijou chéri Charley, celle qui vous aimera toujours et qui se nomme
Jessie.
Je vous envoie une boucle de mes cheveux que je sais que vous désirez; envoyez-moi une des vôtres.
Juin 1867.