CONTRE M. ET M'"'^ DE GHATEAUBRIANT
Président : M. Letourneux.
Procureur impérial : D. Gaillard de la Dionnerie.
Avocat de M. ot M°»o Je Chateaubriant : M^ Lachaud.
Avocat de M. de Chateaubriant fils : M^ Ricard.
Ce procès émut vivement toute la Vendée. La justice pour la première fois avait à juger une semblable cause.
Un fils demandait à la fois au tribunal l'interdiction de son père et celle de sa mère. Il prétendait qu'ils avaient tenu vis-à-vis de lui, de ses frères et de ses sœurs une conduite pleine d'infamies et de monstruosités. Ces infamies et ces monstruosités étaient, d'après le fils, la marque de l'insanité de leur esprit.
Le père et la mère, en se défendant et tout en niant les accusations portées contre eux, reprochaient aussi à leurs enfants des actes également infâmes et monstrueux.
Le père et la mère étaient maintenant des vieillards, et les actes, qu'on leur imputait, remontaient au temps de la jeunesse de leurs enfants.
La famille de M. de Chateaubriant et celle de sa femme étaient doux familles des plus connues de la Vendée, des plus estimées et des plus illustres par leurs ancêtres.
220 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
Ils avaient eu neuf enfants; deux de leurs filles s'élaient faites religieuses : les autres enfanis n'avaient cessé pendant toute leur vie de vivre dans le désordre, de se disputer entre eux et d'aocuser leurs parents des actes les plus barbares et les plus honteux.
Aussi quelle ne fut pas l'émotion de Fontenay-le-Comte, dès que les débats de ce procès furent commencés.
Il est inutile de rappeler ici tous les détails révélés dans les débats de ce procès, qui restera tristement célèbre parmi les affaires judiciaires ; la plaidoirie de M" Lachaud les fait suffisamment connaître.
M*^ Ricard, avocat du barreau de NiorI, fut chargé de soutenir les intérêts de M. Alphonse de Ghateaubriant, demandeur, et M« Lachaud défendit M. et M™*" de Ghateaubriant contre leur fils.
M*^ Ricard prit le premier la parole devant le tribunal, pour exposer et justifier la demande de son client.
M*' Lachaud lui répondit dans les termes suivants :
PLAIDOIKIK DE M'^ LACUAUD
Messieurs,
O procès esl, f>ràce à Uien, sans précédent; il restera dans les annales judiciaii'es comme une preuve du degvc d'audace où la cupidité peut entraîner un misérable lils.
M, Alphonse de Chatcaubriant demande à la lois rinterdiction de son })ére et celle de sa mère; pour atteindre ce but impossible, il ne recule devant rien, il invente les récits les plus absurdes et les plus odieux ; il lait de son père un monstre cruel et féroce, de sa mère une Messaline, plus que cela s'il est possible, la proxénète de ses jeunes filles ; il jette au vent de la publicité et du scandale les douleurs les plus intimes de sa famille, et tout cela il le fait par cupidité et pour avoir de l'argent !
Qui pourrait en douter? Oui ne sait, ici, que, si son père avait voulu largement satisfaire à ses débauches honteuses ; que, s'il avait trouvé pour complaire à sa paresse une grasse et inépuisable pension, ce procès ne serait jamais né? Avant que je parle, cet homme est jugé, et le mépris public s'attache à lui. Il ose invoquer l'opinion, il cherche vainement à l'égarer; il trouvera peut-être un ennemi de sa mère, qui, après quarante années, se souvient encore et qui, en aidant le lils, pensera à se venger de la mère ; il entraînera peutêtre aussi quelques esprits légers, faciles à céder aux plus irréfléchis entraînements; mais la véritable opinion publique ne sera jamais avec le fils, qui outrage son père et déshonore sa mère.
En écoutant ces débats, qui pourrait croire qu'il s'a-
222 PLAIDOYERS DE M' LÂCHAUD.
gil d'un procès en interdiction? Vainement mon honorable et h^i éloquent contradicteur le répète ; vainement il essaye, avec un talent auquel nul ne rend plus de justice que moi, de nous dire que les monstruosités, dont il fait le récit, ont été commises par des insensés. Ne sentez-vous pas, ne sent-il pas lui-même que sa discussion est vive, ardente et qu'il veut frapper sur des êtres odieux, abjects, mais non sur des aliénés.
Oh ! combien cette cause est différente de celles que des familles désolées sont dans la déplorable nécessité de soumettre à la justice. Lorsqu'un de ses membres est atteint dans sa raison, on évite l'éclat; s'il faut plaider, on ne le fait qu'avec la plus grande commisération ; on gémit plus qu'on attaque. Le cœur saigne et se place entre l'arrêt et celui qu'il interdit pour que le coup soit moins rigoureux.
Est-ce cela qui a été essayé à cette audience? Que d'ardeurs, au contraire? Que de haines? Combien de hontes réveillées ? Et ne semble-t-il pas que Alphonse de Ghateaubriant se complaît dans les détails honteux d'un procès qu'il ne peut gagner par ce débordement d'outrages et de calomnies?
J'aurai le bonheur de les confondre Mais que de
tristesse ! et que le cœur d'un père et d'une mère paient chèrement cette victoire!
Le mariage de M. de Chateaubriant et de mademoiselle PichardDu Paty remonte à 1819. Ils appartenaient l'un et l'autre aux familles les plus considérables de l'Anjou et de la Vendée. M. de Chateaubriant avait été garde du corps, et il était alors ofûcier dans la garde royale. D'un esprit charmant, ami éclairé des arts, peintre distingué, il réunissait les qualités les plus brillantes et les plus aimables. Mademoiselle Du Paty était d'une beauté ravissante et avait en elle toutes les séductions et toutes les grâces ; son esprit était aussi des plus distingués et ces jeunes époux semblaient réunir tout ce qui peut assurer l'avenir le plus heureux; ils
AFFAIRE DE CIIATEAUBRIANT. 223
Irouviueiil, en elVol, tlaiis leur union l'éclat du nom, la lorlune et toutes les satisfactions qui font la joie et le bonheur de la vie.
Dieu leur accorda de nombreux enlants; ils (;n ont eu neuf. Ccll(^ nombreuse famille devait «Hre leur richesse, et ils eussent Ix'ui Dieu de cette prodifi;alit(', s'ils n'avaient eu à subir toutes les douleurs, toutes les tortures, (jui peuvent aftliger le cœur d'un père. Que d'efforts ont été essayés pour ramener ces natures faussées et perverties ! Rien n'a été négligé, et si ces fils ingrats sont la honte de leur nom, le père n'a-t-il pas tout fait pour les rendre dignes de leur naissance?
Leur jeunesse dissipée follement, l'entraînement des mauvaises passions, le besoin d'argent pour y satisfaire : voilà la cause de ce procès. M. et madame de Chateaubriant vivent trop longtemps au gré de ces fils impies; l'héritage se fait attendre, et Alphonse, qui ne peut avoir raison de la nature, demande aux tribunaux la mort légale de ses parents.
La demande en interdiction formée, il a fallu réunir un conseil de famille... Je me trompe; c'est un conseil d'amis qu'x\lphonse de Ghàteaubriant a rassemblé : tous les membres de ce conseil, à l'exception d'un seul, ne connaissent ni M. ni madame de Ghàteaubriant; quelques-uns ne les ont même jamais vus; ce qui ne les empêche pas d'affirmer des faits qui remontent à plus de quarante ans et qui sont antérieurs à leur naissance. Le premier membre de ce conseil est M. Henri Pichard, cousin de madame de Ghàteaubriant; il devait y occuper la première place ; il est, chacun le sait, le patron de cette déplorable demande, et il était naturel ([u'il vint l'appuyer.
Madame de Ghàteaubriant ne s'en étonne pas ; il y a longtemps, elle en a gardé le souvenir, que M. Pichard est son ennemi... M. Pichard n'a rien oublié... 11 me comprend : Madame de Ghàteaubriant se souvient, qu'il en soit convaincu... D'où vient cette haine? Madame
224 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
de Chatoaubriaut a [)U me le dire, et, s'il ne me convient l)as de le répéter ici, il faut f[ue M. Pichard sache que sa cousine peut dédaigner sa vengeance. Il y a trentecinq ans que M. Pichard n'a mis les pieds au château de la Motte, trente-cinq ans qu'il n'y aurait plus été reçu. Cela suffit.
Mais si le membre du conseil de famille a pu donner son avis de la manière qu'il l'a donné dans la réunion (|ui a eu lieu, et si je ne puis qu'en appeler de ce vote à la conscience de M. Pichard, il est un reproche sévère (jue j'ai le droit de lui adresser et que tous les honnêtes gens lui feront avec moi. M. Pichard, je le dis avec douleur, a abusé de la confiance d'un mort : il a livré les lettres intimes de Gaspard de Chateaubriant, ces lettres où le fils, dans un sentiment que j'expliquerai plus tard, calomniait sa mère, en lui prêtant les plus immondes débauches!... Comment M. Pichard n'a-t-il pas compris que le fils, qui a pu écrire de semblables infamies, avait commis la plus impardonnable des fautes ?
Vous êtes, dites-vous, l'ami de Gaspard, le protecteur de sa renommée. Vous venez violer sa tombe ; vous l'arrachez à son cercueil pour jeter sa mémoire dans ces luttes déplorables, et vous ne comprenez pas que, pour défendre la mère contre les turpitudes calomnieuses de son fils, je suis dans la triste nécessité de divulguer ce qu'il a été. Quoi! vous n'avez pas pensé que, si l'attaque était odieuse, la défense devait être terrible. (Juoi î vous n'avez pas prévu que fenfant, qui avait pu ainsi, oubliant toutes les lois de la nature, insulter sa mère, avait dû être un fils criminel. Et vous, l'ami de Gaspard, vous devrez répondre du déshonneur qui atteindra sa mémoire; vous m'avez mis dans la nécessité, pour relever la mère, de confondre le fils calomniateur.
Les autres membres du conseil de famille sont des gens honnêtes, assurément, mais qui, crédules et faibles, sont venus attester des faits qu'ils ne pouvaient connaître
AKI'AIIIK l)K ClIATEAllnRIANï. 22:i
cl l(!s ariiniK'i' ('(Hilre deux Nicill.ii'ds ([ii'ils iinvaiciil jamais vus. l.jiissc/.-moi vous raconter une petite scène (|ui vous })rouv(.M'a mieux (jue toutes mes paroles la conliance qui do'd s'attacher à ce conseil de lamille.
Au nombre de ceux (pii ont comparu devant le magistral chargé de le pn'sider, se trouve M. Léonidas Baron. M. de ('hateaubriant, qui ne le connaissait pas, lui a fait la peliU; malice de lui rendre visite, et voici le |)laisanl récit (pii lui a été fait.
M. de Ghateaubriantest reçu avec une courtoisie parfaite. « Je viens, dit-il à M. Baron, vous remercier de tout le bien que vous voulez me faire. »
M. Baron s'étonne : « Vous vous trompez sans doute, Monsieur, je ne crois pas avoir eu le bonheur de vous obliger.
» — Mais si, mais si, souvenez-vous, reprend M. de Ghateaubriant.
» — Vous me prenez pour un autre. Monsieur. J'ai plusieurs parents qui portent mon nom et s'appellent Baron.
» — G'est vous. Monsieur, c'est bien vous mon bienfaiteur, c'est M. Léojiidas Baron.
» — Je n'y comprends vraiment rien.
» — Vous allez comprendre, je suis M. de Ghateaubriant. »
M. Léonidas Baron reste fort embarrassé, un peu confus même. Mais ces deux messieurs sont hommes de bonne compagnie; on cause : ils aiment les arts tous les deux; ils s'animent en parlant des chefs-d'œuvre de grands maîtres, et ils se quittent enchantés l'un de l'autre. En reconduisant M. de Ghateaubriant, M. Léonidas Baron eut un petit remords, et, en le saluant, il lui dit : « Décidément, Monsieur, vous n'êtes pas fou du tout. » ,
Jugez par ce récit de ce que vaut le conseil de famille. Ne trouvez-vous pas que c'est offenser la justice que de se prêter à de semblables comédies ? Je suis persuadé que 11. 15
•2'26 PLAIDOYERS DE M*' LACIIAUD.
ceux qui ont eu la faiblesse d'y accepter un rôle le regrettent aujourd'hui. Écartons donc cette délibération, elle n'est pas sérieuse, et ne mérite pas qu'on s'y arrête un instant.
M. et madame de Ghateaubriant ont subi les interrogatoires prescrits par la loi. Mon adversaire est bien obligé de reconnaître que ce ne sont pas leurs réponses (jui prouvent la démence; il est impossible de trouver des réponses plus nettes, plus convenables, plus délicates que celles qui ont été faites ; mais, dit mon contradicteur, c'est une folie d'une nature particulière que celle de M. de Ghateaubriant, il sait ce qu'il dit, il est seulement monomane, il a une monomanie prudente... Prudente est joli ! G'est un fou d'une nouvelle espèce que celui qui a toujours la sagesse de ne faire et de ne dire que ce qui convient.
Madame de Ghateaubriant a une monomanie cauteleuse, dit-on; elle ne veut compromettre personne, ni son mari, ni ses enfants. G'est aussi sans doute la m.{j- Y[Qu\(imQ prudente. Elle reconnaît elle-même, dans son interrogatoire, qu'elle ne s'oppose pas à Tinterdiction. Et vous ne comprenez pas ce qu'il y a dans cette réponse de désespoir et de résignation ! Brisée par la douleur, par les cruautés de ses enfants, cette malheureuse femme n'a plus même la force de la résistance ; elle s'abandonne à la justice et n'a de protestation que dans l'intérêt de son mari. Non, cette conduite n'est pas la preuve de la démence, mais d'un cœur généreux et ulcéré.
Sa lettre à Henry, vous ne la comprenez pas, ditesvous. Fixez-en la date, et souvenez-vous des désordres qui se passaient alors dans la famille. Gette lettre a dû être écrite vers 1856, au moment où Gaspard et Henry échangeaient les menaces les plus terribles. La mère s'épouvante; elle craint tout de la part de Gaspard, dont la nature violente ne recule jamais. « Méfie-toi de Ion frère, écrit-elle; il est capable des excès les plus graves.
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Prends f^ardc au jciiiic lioniiiie de Lyon. » Gaspard élail en garnison du ('(Mi' de Lyon. I^lle raconte tous les moyens pertides, ({u'on a employés contre elle, pour arriver à la compromettre dans une séparation de corps. Trompée de toute; manière, la pauvre mère se souvient et écrit toutes les Irahisons (pii l'ont enveloppée au sujet de Clotilde. IJrunel vendu, c'est le jardinier de Saint- Germain (jui servait à Clotilde pour sa correspondance. La Mondée vendue, c'était une concierge qui prêtait aussi ses oftioes, Kt voilà les preuves que vous avez entre les mains! Bard... la Providence, tous ces souvenirs se rattachent, vous le savez bien, à la disparition de Clotilde, dont nous parlerons plus tard.
Cette lettre n'est (pie trop sensée pour ceux qui connaissent les drames intimes de cette famille infortunée. M. Brierre de Boismont n'y a rien compris, et n'ayant jamais vu ni M. ni madame de Chateaubriant, n'ayant jamais eu le moindre renseignement sur les malheurs de leur vie, il a conclu à la folie.... Conclusion facile, mais, on en conviendra, un peu hardie ! Mon adversaire a jugé lui-même l'importance du travail de cet honorable médecin; il a essayé de lire son mémoire, mais il s'est arrêté : il a compris bien vite, au sentiment très visible que manifestait le nombreux auditoire qui nous écoute, en entendant cette lecture, que c'était un document ([u'il eût peut-être mieux valu ne pas invoquer.
M. Brierre de Boismont est assurément un médecin aliéniste distingué et il est surtout le plus honorable des hommes, mais que vous dirai-je, il a, comme h peu près tous les médecins aliénistes, une prédisposition à rencontrer la folie partout. La spécialité de leurs études, le désir de guérir, la pensée généreuse de trouver souvent des malades au lieu de coupables ; tout cela intlue sur MM. les médecins aliénistes, au point qu'on n'est jamais bien sûr d'être trouvé par eux sain d'esprit. Et je ne doute pas que si l'on faisait examiner tous les doc-
leurs les uns par les autres, le résultat de cette étude ne privât la science de tous ces spécialistes célèbres. Laissons cela et marchons.
.Je tiens à préciser le débat. La demande en interdiction se fonde sur deux natures de preuves : des faits articulés et un ensemble de circonstances vagues (|ui démontreraient l'oubli par M. et madame de Ghateaubriant de tous leurs devoirs vis-à-vis de leurs enfants.
Les faits articulas remontent à près de quarante ans ; ils se réfèrent tous aux violences que M. de Chateaubriant a exercées contre son fils Gaspard dans son enfance. Est-ce qu'ils méritent la peine d'être réfutés? La requête produite dans cette cause est un factum dont je félicite le rédacteur ; c'est une œuvre qui n'a pas été faite pour le Tribunal, mais bien certainement pour le public. Tout y vise au grand efl'et, et l'auteur a une imagination des plus sombres qui lui promet de véritables succès dans le mélodrame.
Qui croira jamais à toutes ces corrections extravagantes qui remontent à plus de quarante ans? Gomment les prouverez-vous? Est-ce qu'il ne tombe pas sous le sens que, si M. de Ghateaubriant eut été le père barbare qu'on nous indique, l'opinion pubHque se serait émue à cette époque? Est-il possible que le parquet ne fût pas intervenu pour protéger ce pauvre petit enfant? Toutes ces fables sont ridicules et ne visent qu'à égarer l'opinion. Le Tribunal veut-il un exenq^le, un spécimen de ces récits fantastiques du facluni ? Ecoutez : (( Dans une nuit d'hiverde 1828, le sieur Hambaud rentrait à son domicile. Tout à coup des cris déchirants frappent son oreille; certes, Jac([ues Rambaud est brave, mais la nuit était sombre, l'heure avancée, et, malgré lui, Jacques Rambaud pensa à ces histoires merveilleuses et effrayantes qu'il entendait souvent raconter... »
Tout le style est à l'avenant. Rambaud est brave, mais il a eu peur; il a cru aux revenants. Puis la requête
AFFAIKK \)\i CIIATKMlliRIANT. 220
ajoute (luil a Irouvc (laspard attacJn'^ à un arbre, il a re('(»n(luil rrnrani à so> parents qui dormaient. Il faut (|ue llanihaud ail |M''ii»''tr<'' dans la ehaml)r<' à coueh<'i' de madame de (ihateaubriant, ; il ne l'a pas lait (heiller par im domestique, il y esl arrivé lui-même. Gomme tout ce rt'eil est vraisemblable! mais il fallait écrire ainsi pour frapper l'imagination de eeux qui aiment les eontes bien noirs et ipii se préoccupent peu de leur plus ou moins grande absurdité.
Je ne puis vraiment pas insister sur toutes ces choses; elles sont ridicules, et je me borne à constater que vos prétendus actes de folie remontent à quarante ans au moins. Voulez-vous que, pour a!)réger la discussion, je suppose la folie établie? I/affalre n'aura pas fait un pas. 11 ne s'agit pas seulement de connaître l'état de M. et de madame de Ghateaubriant il y a quarante ans ; on n'interdit pas ceux qui ont pu être insensés autrefois, on interdit ceux qui le sont au jour où l'on plaide.
Quelles sont vos preuves actuelles? Vous n'en avez aucune. Il vous est impossible de produire un fait préris qu'on puisse saisir; vous n'avez rien; vous essayez d'incriminer la conduite du père et de la mère vis-à-vis de leur enfant, et vous parlez d'abandon, de dérision; vous rendez responsables ces pauvres parents de tous les désordres de leur famille. Ils eussent été des père et mère indignes, que l'aliénation n'y serait pour rien ; mais vous nous appelez sur ce terrain, je vais vous y suivre. M. et madame de Ghateaubriant ont accompli tous leurs devoirs. Dieu leur avait donné à dresser des natures indomptables; s'ils ont succombé à cette tâche, ils n'ont reculé devant aucun efï'ort, et, au lieu del'ana- Ihème que vous leur jetez, ils méritent, je vais vous le prouver, la pitié et la commisération de tous les cœurs honnêtes.
.le dois maintenant vous faire connaître les enfants de Ghateaubriant et vous apprendre la conduite qu'ils ont tenue à l'égard de leurs parents.
230 PLAIDOYERS DE M' LACUAUD.
Gaspard est le premier dont nous devons nous occuper. Il a été un glorieux soldat. Je ne le conteste pas ; il est dans sa vie un acte d'héroïsme que j'admire. Oh ! pourquoi M^ Pichard ne l'a-t-it pas laissé dormir en paix dans sa tombe, sous les lauriers qu'il avait si noblement gagnés?
Ce brave ofïicier a été le plus odieux des fils, on va en juger.
A dix ans, il est placé au collège de Montmorillon, il en est renvoyé. Placé ensuite près d'Angers dans une excellente institution, àMontgazon, il est encore l'objet d'une mesure d'exclusion. Le supérieur écrit :
(( Il m'est bien sensible d'avoir à vous avouer que (( M. Gaspard est au séquestre depuis ce matin et que « je suis dans la triste nécessité de le remettre entre « vos mains... »
Plus loin : « Il n'est malheureusement que trop cer- « tain qu'il était dangereux pour ses condisciples, et (( qu'il a fait beaucoup de mal à quelques-uns d'entre « eux par ses conversations immorales et corrup- <( trices ; bien des fois il s'est vanté de honteux dé- « sordres, etc.. »
Mon adversaire dit que ce sont là des faiblesses du jeune âge qu'un père peut pardonner. Mon contradicteur a raison. Est-ce qu'il a jamais pensé que je soutiendrais le contraire? M. de Chateaubriant aurait pardonné et a pardonné ces entraînements de l'enfance ; mais ce ne sont pas les seules fautes de Gaspard. Il en est une ([ui est relevée dans ces débats et qui concerne Henry; il en est une autre que je devine, dont je trouve la preuve et qu'il est inutile d'approfondir. Entendez les prières de ce fils coupable.
11 revient du collège d'Angers, il a fait une action bien grave ; il n'ose plus se présenter dans la maison de son père, et il écrit de la ferme, à sa mère, le billet au crayon que voici :
« Au nom de Dieu, ma mère, souviens-toi que je
AFI-'AIMK llK CIIATKAI'IIUIANT. 2.^1
u suis ton lils. .l'arrivé bien repentant, bien malheii- « reux.; ne nn' n'iiisc^ pas, je t'en prie, l'entrée de la « maison paternelle. N'est-ce pas (|ii(! lu me recevras?
« ... Tu ne veux jias (pie je me tue... Si tu savais <* comme je suis changé ! Si mon j)ère voulait me parte donner, mais je n'oserai jamais me présenter devant « U\\, je suis Irop coupable... Oh! pardonne-moi et in- « tercède ensuite pour moi. »
lV)unpioi cet enfant veut-il se tuer? (Juel crime a-t-il commis pour ne plus oser se présenter devant son père? Oh! il ne s'agit plus des légèretés du collège de Montgazon! Ce n'est plus l'enfant, c'est le jeune homme qui est coupable.
Puis arrive le fait relatif à Henry. Vous savez ce que Henry a écrit à ce sujet. H avait alors vingt ans et vous pensez nous faire croire que c'est le pistolet à la main qu'on a arraché cet écrit à ce jeune homme. Est-ce que cela est possible? Henry a persisté dans sa déclaration, et cela dans un moment où il était éloigné de son père, en dehors de son influence. Souvenez-vous de la correspondance qui a existé entre les deux frères et dont a parlé mon contradicteur : Henry maintenant la vérité de ce qu'il a dit, et Gaspard, irrité, lui écrivant : « Vous « êtes un misérable qui méritez le bagne ! » Vous dites que le père, recevant un pareil écrit, est un père indigne; mais souvenez-vous donc qu'à cette époque Gaspard, d'accord avec Clotilde, cherchait à déshonorer la mère de famille, et que, pour repousser la calomnie, il fallait montrer de quoi était capable le calomniateur.
Mais si nous lisons les lettres de Gaspard à son père, nous y trouvons la preuve de toute sa culpabilité. Il se juge lui-môme: il a le sentiment qu'il est indigne de pardon. Plusieurs années avant la déclaration de Henry, Gaspard est en Afrique ;^ voici ce qu'il écrit :
« Mon père, bien souvent j'ai voulu vous écrire, et <( j'en ai toujours ét<'' empêché par l'idée que ma lettre
232 PLAIDOYERS DE M"* LÂCHAUD.
« et mon souvenir seraient mal reçus. Aujourd'hui, j'es- « père que les horribles souffrances, que j'endure depuis (' six mois, feront que vous voudrez bien me prendre en « pitié...
« Je ne vous adresse ni plaintes ni réclamations, « mais bien une prière h genoux... Le passé me tue, « car vous m'avez maudit, et votre malédiction me (( poursuit partout...
« Je ne vous demande pas de m'écrire ; je sais trop « que toute relation est impossible entre nous. Je vous « prie seulement de ne pas me maudire, et peut-être « pourrais-je guérir un peu. »
Cette lettre est de 1847. Quelles révélations ne renferme-t-elle pas? Il est maudit et il sent bien qu'il a mérité cette malédiction. Il reconnaît qu'il n'est plus digne que son père lui écrive. Le remords, le passé le tuent, et il implore par pitié que cette malédiction s'éloigne.
Quel crime a-t-il donc commis? Il est coupable, un grand coupable. Après cette lettre, personne ne peut plus en douter.
Gaspard revient en France en 1818. Les prières recommencent. Lisons quelques extraits des lettres à son père :
(( Mon père,
« J'ai vu ma mère, elle a pleuré; je dirai plus, elle « m'a pardonné. Combien je serais heureux de vous « revoir aussi et de recevoir de vos mains une bénédic- (( tion qui me rendrait la vie ! Ne me repoussez pas, « mon père, et soyez convaincu d'avance de toute ma « reconnaissance et de tout mon regret de tout ce qui « s'est passé. »
Le père est attendri. Il voit son fils, il cherche à oublier. Ecoutez la lettre d'actions de grâce que Gaspard lui adresse :
« Mon père, j'étais trop ému hier pour vous dire « tout ce que m'a fait éprouver l'accueil que vou^ avez
MKAIUK l»K •".IIATKArniilANT. 2r.\
" bn'ii \ nul II nie l'aire cl vous en l'cincreier roinmc « vnus le mérilez. ,]'vn «''lais (li^n(\ car j'ai hien expie " mes laute>; pass(''es. l.e malheur m'a rudement changé. «. ... L(>rs(|U(i je reconnus dans quel abîme m'avaient t' enlrainé mon inexpt'rience et ma ]«'gèret«^ impardon- «• nahles, je taillis diîvenir fou de douleur. J'ai et('; plus t' coupable encore à l'i'gard de ma mère... j'ai dirigé u contre elh^ des acciisalious absolument impossibles...
« (lASl». ClIATKAUBRIANT. »
VA vous osez invoquer la parole de Gaspard contre ses parents ! Quelle imprudence aveugle a donc été la votre?
Mais s'il avait obtenu son pardon en 1848, comment allons-nous le retrouver l'implacable ennemi de son père et de sa mère en i85:2? je vais vous le dire. Gaspard, avec son caractère despotique, avait rêvé la domination absolue de sa famille; il voulut que sa mère se séparât de son père ; elle refusa, et c'est alors que, de concert avec cette malheureuse Glotilde qu'il dominait, il écrit contre sa mère les infamies qu'on nous oppose. Lettres mensongères et hypocrites. En voulezvous la preuve? Mon adversaire vous disait les fautes de Glotilde, sa séduction par M. de Gorbie, les efforts généreux, du frère pour arriver par le mariage à la réparation; il plaidait que c'était M. de Ghateaubriant qui s'était refusé au mariage, il s'en indignait. Eh bien! voulez-vous savoir d'où est venu l'obstacle? G'est Gaspard qui l'a élevé ! oui, Gaspard, ce même Gaspard qui écrit à M. Picbard des lettres si violentes, si indignées contre la lésistance de ses parents, il a empêché ce mariage. Voici, en effet, une lettre de Glotilde adressée à M. de Gorbie à cette époque :
« Mon bien-aimé ami,
« Que de choses se sont passées depuis que nous nous « sommes quittés ! Vous ne m'avez donné signe de vie; <* il est vrai que si j'ai quelques reproches à vous adres-
234 PLAIDOYERS DE M'^ LACIIÂUD.
« ser, vous en avez beaucoup à me faire. Nous sommes
(( donc quittes, pauvre ami
« Oh ! je puis dire maintenant que je connais pro-
« fondement le malheur. Vous ne sauriez vous figurer
(( combien j'en veux à mon frère Gaspard. Je vous as-
« sure qu'il cherche bien à nous faire du mal; il a eu
« la lâcheté de profiter du moment où j'avais l'esprit
« égaré par la douleur pour me faire dire et écrire des
« choses contre vous, contre moi-même, contre ceux
K que j'aime... Et pourtant, mon bon ami, soyez bien
a assuré que je n'ai pas cessé un moment de vous
(( aimer. Dieu! que l'on m'a tendu des pièges!... Oui,
(( c'est mon frère qui ma fait écrire cette lettre partie
(( de la Visitation et dans laquelle je renonce à vous.
« Oh! s'il a le front de renier la chose, dites-lui bien
« que j'ai des lettres pour le confondre...
(( Je suis toujours la même. Lorsque j'aurai le bon-
« heur de me trouver auprès de vous, je vous mon-
(( trerai toutes ses lettres, et vous verrez, mon ami,
« comme il vous arrange. Cest un bien grand scélé-
« rat... Il a voulu m'ôter votre appui, cehii de ma
« mère ! Enfin, que n'a-t-il pas cherché à me faire
« faire? Je crains pour lui la malédiction divine. Dieu
« veuille qu'il ne soit pas puni ici-bas de ses affreux
« crimes!...
« Clotu.de de Chateaubriant. ))
Faut-il faire une démonstration plus complète des manœuvres indignes de Gaspard? J'ajoute, car j'ai hâte de m'arrèter dans cette triste étude, que Glotilde, qui s'indigne de la coupable action portée contre ses parents, écrit une lettre que j'ai là; elle y déclare que Gaspard lui dictait contre sa mère les lettres les plus infâmes, qu'il lui en donnait les modèles, et qu'elle avait eu la faiblesse de lui obéir.
M" Ricard. — Quelle est la date de cette lettre, s'il vous plaît?
AFKAIHK 1)1;: t:il\TE\l'lJllIANT. Tàl\
M'" I.AciiAii). — l']llo est n'H'enl<\ Mais il iniporlf.' |)eu ; celle de Clolilde ;i M. de Corhie, (jue je viens de lire, et d'autres lettres de Clotilde, ([ue je lirai plus tard, ne jKMMiieltent aucune obscuritf'.
Le voilà donc, Messieurs, notre accusateur, ce Gaspard qu'on entourait hier d'un si grand prestige! Que chacun le juge! Vous l'avez voulu, Monsieur Pichard, et si la renommée de votre ami est atteinte, ne vous en prenez qu'à vous-même.
Quelle a été la conduite du second des fils, Henry, qui livre aussi sa correspondance contre sa mère, et qui, sans avoir le courage de l'avouer, fait cause commune avec l'adversaire?
Il a été plac(' très jeune dans d'excellentes institutions, à Poitiers et aux Sables ; on ne veut plus l'y garder. Il est confié plus tard aux jésuites de Brugelette, d'où il est chassé. Voici la lettre du directeur :
<* Au désœuvrement est venu se joindre un mau-
« vais esprit, poussé souvent jusqu'à l'insubordination, « qui s'est récemment déclarée à un point que nous ne « devons pas souffrir. L'intérêt de ses condisciples dont « je réponds devant les familles et devant Dieu, exigeait « un prompt exemple, et c'est ce qui me force de vous c< annoncer, sans délai, qu'il doit partir dans les vingt- « quatre heures... »
Et le post-scripliim : « Demain soir, 3 avril, mon H père partira avec M. votre fils, et le conduira à votre « château de la Motte. »
C'était une brebis tellement galeuse qu'il fallait s'en débarrasser au plus vite.
Le père ne se décourage pas, il le place au collège de Sainte-Marie, à Vaugirard, et enfin à Paris, à l'institution Massin, où il obtient son diplôme de bachelier.
On reconnaîtra que M. de Chateaubriant ne néglige rien pour l'éducation de ce fils. Henry veut étudier l'agriculture, il le confie à un professeur de Grignon, et le prix de cette pension est de 2,100 fr. par an.
236 PL\1D0YERS DE M'' LAGHAUD.
L'agriculture ne lui convient plus, Henry ne travaill«' pas; il veut faire son droit. Il est renvoyé à Dijon. Là, il établit une déplorable relation avec une femme mariée. Le secrétaire de la Faculté envoie le bulletin que voici :
« M. de Chateaubriant devrait, par respect pour son (( nom, avoir une conduite moins scandaleuse. »
Et le respectable doyen de cette faculté, M. Morelot, engage le père à faire partir son fils pour Rennes, afin de l'éloigner de cette femme. Le père y consent. Henry va à Rennes, où cette femme le rejoint tout aussitôt. Et vous trouvez qu'un père peut être bien satisfait de la conduite de pareils enfants? Vous vous étonnez qu'il réduise la pension et la fixe à 1,200 fr. pour témoigner son mécontentement ! R eût sans doute mieux valu nourrir largement l'étudiant et sa maîtresse? Cette femme va jusqu'à défier le père, et lui écrit le petit billet que voilà, où elle le menace.
M. de Chateaubriant, ajoute-t-on, a empêché son fils d'être avocat. Il a eu raison, car voilà une lettre de Henry où il déclare que cette profession lui déplaît à ce point qu'il aimerait mieux se pendre que de l'exercer. C'était une extrémité à laquelle il ne fallait pas le réduire.
On l'a laissé sans ressources, dit-on encore, et il en était réduit à solliciter la charité de ses parents. Examinons et comptons. Son père a fourni à tous ses besoins, aux collèges et aux écoles. Ceci nous conduit jusqu'en 1801. Il hérite à cetle époque de son frère Gaspard d'une somme de 21,000 fr. qu'on prétend perdus dans des opérations commerciales, mais qui ont surtout servi aux plaisirs et à la vie de M. Henry et de la femme qui était avec lui. Il en est réduit, ce malheureux garçon, dit mon adversaire, à demander des écritures dans les études. Mon adversaire est mal renseigné, car voilà plusieurs mois que son père lui sert une pension très suffisante.
Voulez-vous, Messieurs, que nous nous occupions des filles? nous réserverons Alphonse pour le dernier.
AI-FMRE m ClIATEAllimiANT. 23^
Il en est deux (jm; nous pouvons voir (Misfîuihlc : Ks- (rlle cl Louise, (le sont les an^es de la lainille; et le coMir, dans ee lamentable débal, se re[)ose doucement en C(»ntcm[jlant ces chastes ligures. Trompées quelque lemps par Gaspard, elles ont pu croire que leur père et leur mère avaient été injustes, mais elles sont revenues bien vile de leur erreur. On les a contraintes à se Caire religieuses, (jui ose dire cela ? Est-ce qu'on ne sait pas qu'Estelle, sortie de pension, a espéré un mariage (piin'a pu se réaliser; son cœur en a vivement soufTert, et la pure jeune lille, que le contact du monde avait blessée, a cherché dans un saint asile la paix et l'oubli.
Louise a toujours été entraînée vers Dieu par une vocation irrésistible. PJlle n'a jamais rèvQ que le bonheur de s'unir plus intimement à lui.
Nous avons les lettres les plus tendres de ces chères enfants ; elles sont de toutes les dates et prouvent l'afTection profonde qu'elles ont pour leurs parents.
Voici celle d'Estelle au moment où elle allait prononcer ses vœux :
« Niort, 8 îivrii 1844.
« Cher papa et chère maman,
« Je ne sais si vous avez reçu mes dernières lettres ; (( j'attendais tous les jours de vos nouvelles, mais je vois « bien que c'est en vain. Je cherche quelle peut être la u cause de votre silence, et je ne m'y résigne qu'avec « un sentiment bien pénible.
« Je vous disais, dans ma dernière lettre, que quand H madame la supérieure aurait décidé quelque chose H relativement à ma vocation, je vous en ferais part. u D'après le consentement que vous avez bien voulu « me donner, cher papa et chère maman, il a été ar- « rèté avec madame la supérieure générale de la So- M ciété, que je pourrais faire mon premier pas au mois « de mai.
« Vous dire combien j'ai été contente en apprenant
« cette nouvelle, ne se pourrait; mais, ici-bas, il n'y a <■>■ pas de bonheur sans peine, car celle de vous quitter « est bien vive. Je vous le dis encore, s'il y eût eu quelque « chose capable de m'ébranler dans mon désir, c'est « cette pensée-là. Mais, maintenant, mon parti est pris; « je sens de plus en plus mon âme s'affermir dans cette « résolution que je prie Dieu de bénir, et vous aussi, u chers et bien-aimés parents.
« Veuillez, dans vos prières, demander pour moi les (' vertus qui me sont nécessaires dans cette entreprise, « dont je sens toute l'importance, et daignez croire « toujours à la respectueuse tendresse de
« Votre soumise fille,
" « Estelle de Gfiateaubriant. »
Voici une lettre de Louise :
(( Mon très cher et bon père,
(( Je n'ai pas d'expression pour te faire^ connaître la (( consolation et la joie que m'ont fait éprouver les té- « moignages de satisfaction que je lis dans la lettre « que tu as eu la bonté de dire qu'on m'envoie. Elle « contient un mot qui me remplit d'un bonheur indi- « cible. Oh ! très cher père, c'est moi qui suis reconnais- « santé de ce que tu veux bien juger ta fille ce qu'elle « est et sera toujours pour toi et pour ma chère mère, « je veux dire toute respectueuse et tendre. J'espère « qu'il viendra bientôt le moment heureux et désiré de « votre Louise, où tous les deux vous lui écrirez quel- (( que expression de votre bonté et affection paternelle « et maternelle. Je vais attendre ce bonheur en redou- « blant de vœux et de prières.
u Votre chère fille bien tendre,
« Louise de Ghateaubriant, Professe majeure de la Société religieuse de S. Ch.
>< Paris, 19 novembre 18(33. "
AFFAIRE DE CIIATEAUBRIANT. 2:J9
Ces saillies lillcs i)rotestent avec indignation contre ce procès, qu'il leur a été impossible d'arrêter et (jiii leur cause le dé'scspoir le plus vif.
J'arrive à Clotilde, et ma douleur est grande. C<jmbien je la plains î Clotilde de Chateaubriant est mariée, elle est mère de famille, elle se réhabilitait par le clutix d'un homme d'honneur devenu son époux, par l'accomplissement de tous ses devoirs. Et voilà ipi'un frère dénaturé vient la couvrir de honte en réveillant un douloureux passé à jamais oublié. Que Dieu la protège cette pauvre femme ! Qu'elle ne meure pas de désespoir, et puissent les nouveaux liens (jui l'attachent à la vie, la soutenir! Parlons-en, mais rapidement.
Comme celle des autres enfants, son éducation a été soignée; placée dans les meilleures pensions à Fontenay, à Poitiers, elle entra au couvent de la Nativité de Saint-Germain, lorsque sa famille alla habiter cette ville. C'est de cette maison que M. de Corbie l'a enlevée; j'ai expliqué pourquoi le mariage avec lui n'avait pas eu lieu: Clotilde, inspirée par Gaspard, ne le voulut pas; puis de nouvelles faiblesses, de tristes égarements l'éloignèrent encore de ses parents. J'ai là toute sa correspondance et la preuve irrécusable de ce que j'avance. Gaspard a eu l'infamie d'écrire et de faire écrire par Clotilde que sa mère l'avait livrée, vendue... Horreur exécrable! Ecoutez, Messieurs, et, comme justification complète de madame de Chateaubriant, je veux vous lire quelques-unes des lettres que la malheureuse Clotilde écrivait à sa mère au moment de ses fautes. Elle pourrait dire, cette infortunée mère, ce que répondait si noblement une reine martyre à qui l'on reprochait aussi des actes monstrueux : « J'en appelle à toutes les. mères. » Mais elle peut ajouter : j'en appelle de ma fille égarée et qui m'a accusée, à ma tille repentante. Voilà ses lettres, et qu'on me juge.
Elle écrit :
« 0 ma mèrel si je t'avais écoutée, je ne serais pas
'i40 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
« lumbéc dans l'abîme! Je ne puis croire (jue vous « m'ayez tout pardonné; c'est un bonheur auquel je « ne puis croire ; plus je t'ai fait de peine, plus tu me « combles de bontés. Je sais tout ce dont est capable « un cœur grand et généreux comme le tien. Une chose « ({ui me navre, c'est que plus tu as de bontés, plus aussi « je sens au dedans de moi un ver rongeur... »
Dans une autre lettre :
<( Te dire tous les sentiments de reconnaissance dont « mon cœur est rempli pour, toi me serait impossible .. « Une chose que je ne puis croire, ma mère chérie, '( c'est que vous m'ayez tout pardonné... Oui, ma- (( man, tu aimes toujours ta petite Clotilde, malgré (( son ingratitude... Merci, maman, merci de tant de « bontés ! »
Les lettres abondent. Est-ce qu'une tille livrée, vendue, prostituée par sa mère écrirait ainsi? Je m'arrête, car je n'oublie pas que Clotilde se repent et gémit des calomnies monstrueuses dont elle a laissé accabler sa mère.
(Ici IL MANQUE QUELQUES LIGNES DANS LA PLAIDOIRIE DE M'^ LaCIIAUD — IL Y DÉCLARAIT QUE M. DE Gu.ATEAUBRIANT PAYAIT UNE PENSION A GlOTILDE, PENSION QU[ LUI ÉTAIT RE- MISE PAR UN HONORABLE AVOCAT DE POITIERS.)
Il ne nous reste plus, continue ^PLachaud, qu'à vous entretenir de M. Alphonse de Ghateaubriant, notre adversaire. Pour lui, les documents abondent. S'il est encore à cette heure quelques esprits faciles qui pensent qu'Alphonse est digne de quelque intérêt, qu'ils écoutent et prononcent.
Alphonse est bien jeune, il est né en I8il ; il a été placé lui aussi dans d'excellentes pensions ; il en a été toujours chassé.
Il fut d'abord mis à Saint-Maixent, puis après au petit séminaire de la Ghapelle, prés d'Orléans, placé sous le patronage d'un grand et vertueux évêque, M^'^Dupanloup.
AKKAIKH DK ClIATKAl UHIANT. 241
Voici la l('Ur<' (lu'i'MTivail le directeur de cet établissement à M. de Cludeaulniant :
« 6 décembre 18')T.
« Monsieur,
« L'insoumission d'Alphonse a continué depuis dix jours ; tous les moyens de la bonté et de la sévérité ont été employés, mais sansaucun résultat; le pauvre enfant se montre absolument décidé à rendre impossible son séjour dans notre maison.
<< Je viens de lui lire la lettre que vous m'avez adressée, je lui ai remis celle que vous lui avez écrite; voici la triste réponse qu'il oppose à tout ce que nous avons pu lui dire.
(( Dans ces circonstances, il m'est absolument impossible de le garder plus longtemps. Je vous prie de m'indiquer, sans retard, entre les mains de qui nous pourrons le remettre.
« L'obstination d'Alphonse est pour nous un phénomène que nous ne nous expliquons pas. Il est évident qu'une maison comme la nôtre, où la paternité tient la première place, et où les moyens de répression sont naturellement très bornés, ne peut briser cette obstination ; cet enfant est persuadé (|u'il restera maître et qu'aucune volonté ne sera assez puissante pour soumettre la sienne.
« Peut-être y a-t-il encore une chance de salut, c'est de lui prouver par un fait palpable (pie vous êtes résolu à le corriger à tout prix, et que vous ne reculerez devant aucun moyen que la raison et la loi mettent à votre disposition.
« 11 y a des maisons de correction spécialement destinées aux jeunes gens de famille. C'est là peut-être qu'Alphonse rencontrera une force capable de le vaincre, et cette expérience vous permettra plus tard soit de nous le rendre, soit de le confier à d'autres mains qui le trouveront assoupli.