II
« Voilà ce que me suggère de vuus dire luuii pru- « fond intérêt pour cet enfant ; je ne crois pas que « d'autres moyens suffisent pour briser cette volonté (( obstinée.
« En tous cas, Monsieur, je renouvelle mes instances « pour que vous mettiez le plutôt possible un terme à (( la situation actuelle, qui ne saurait plus se prolon- (( ger, toute la bonté, l'indulgence, ayant été employées « en vain.
« Veuillez agréer, Monsieur, etc.
« Herts. »
Le père a commis une faute, j'en conviens; il a eu la faiblesse de ne pas aller à la -maison de correction, et Alphonse a été mis au collège de Fontenay ; il en fut renvoyé, bien entendu.
Voilà la lettre de l'honorable principal, M. Marie, qui déclare qu'il ne lui est plus possible de conserver ce déplorable élève. Mon contradicteur vous raconte spirituellement une petite histoire : le principal a été blessé d'une caricature. Je ne m'arrête pas à cette plaisanterie, qui peut être charmante, mais n'a rien de sérieux.
Alphonse est ensuite confié à un bon curé qui écrit, j'ai sa lettre, qu'il ne peut garder ce jeune homme, qui prend sa maison pour une hôtellerie; qui vient y manger et y coucher, mais qui ne veut rien faire.
M. de Chateaubriant dut reprendre Alphonse. C'était à l'époque où se formait le corps des zouaves pontificaux. Alphonse y fut envoyé, vous le savez déjà; il en a honteusement déserté; il n'a pas eu comme Gaspard le courage du soldat. Que de honte pour ces pauvres parents! Alphonse est alors conduit au lycée de Tours; sa conduite y est déplorable, les lettres du proviseur et du censeur le constatent. Le père obtient qu'il sera admis de nouveau aux zouaves ; il pouvait ainsi racheter sa désertion. Alphonse va jusqu'à Marseille, il y dépense son argent..., il fait... comment dirais-je? un
AKFAlllE l)K CIIATEAUBIUANT. 243
r;»ii\;(tin, un Taux; car le luailro (riiôtel écrit qu'il a signé un billet du nom de sa mère pour se procurer une petite souuue. Puis il se rend h Saint-ri(Tmain où il lait des dettes, et loi-stjue M. de Cluileaubriant, inquiet de son fils, prend des informations à Saint-Germain, le commissaire de police lui répond qu'il a (piitté Saiiit-Cîenuain ayant emprunté de toutes parts, et qu'il était malad(î duu mal honteux.
Voilà le fils qui veut faire interdire ses parents et les couvrir d'ignominie !
Voulez-vous juger de sa nature par ses lettres? quel- (|ues extraits suffiront.
Dans une lettre de i8G2, il écrit :
« Comme je ne suis pas bachelier, je voudrais rache- « ter cela par autre chose, mon cher père ; je t'ai causé « bien des ennuis et des tourments, mais songe bien à « une chose : c'est que je n'ai pas connu toujours la « portée de ce que je faisais; je suis persuadé que je « n'ai pas toujours eu la tête à moi, mes camarades de u tout temps me l'ont dit. Ainsi, il y a bien des actions « que j'ai commises sans savoir pourquoi ni comment^ « et qui, à la réflexion venue, me causaient d'amers « regrets ; aussi aujourd'hui je te demande pardon de <( mes égarements passés, et je suis sûr qu'après cela « tu me pardonneras et le bon Dieu aussi. » Dans une autre lettre, datée aussi de 1862, il dit : « Je vais avoir vingt ans ; vous savez que je peux « m' engager si je veux ; cependant j'attendrai de vous « une dernière décision. Voyez-vous, mon cher père^ « il n'est pas dans ma nature de m'astreindre à n'im- <( porte quel emploi : je suis malgré moi la pente de « ma nature ; je suis né pour être libre de tout lien. « Vous-même, avouez-le, quelle position avez-vous « occupée pendant votre vie? Je ne parlerai point de « l'état miUtaire, vous l'avez été trop peu de temps ; « vous avez été homme d'esprit, s'occupant de littéra- « ture et de peinture : tels sont mes goûts. Vous vous
244 PLAIDOYERS DE M° LACHAL'D.
(( i'eniez vous-même en voulant me plier à des choses « pour lesquelles je ne suis point né. Ne sentez-vous « pas que cette pression ne fera que m'aigrir davan- <( tage? Ne sentez-vous pas que j'ai en moi de quoi '( devenir un scélérat? Je crois que vous allez m'abanu donner à moi-même; dans ce cas, je m'engage le 17 « septembre. Je pense que vous me donnerez vos der- (( nières intentions. Avec prudence tout peut s'arran- « ger; avec de l'imprudence il s'en suivra peut-être un (« drame terrible... pour nous tous!
« Alphonse. »
Je n'ajoute rien à de semblables documents.
Alphonse se plaint qu'on l'a laissé sans argent. Mais à (|uel moment donc?
Sa majorité est arrivée en 186:2. 11 était encore au collège de Tours, et son père pourvoyait largement à tout. Voilà les bulletins : arts d'agréments, musique, dessin, maître d'armes. Rien n'est oublié. A sa majorité, Alphonse a trouvé les 21,000 fr. de la succession de son frère Gaspard, qui sont dissipés, et en 1863, souvenez-vous des dates, M. de Ghateaubriant déposait chez un notaire une déclaration qu'il a renouvelée depuis, et par laquelle il assurait une pension raisonnable à son fils.
Voici cette déclaration :
(( Ne pouvant employer les moyens ordinaires ])our « correspondre avec un fils qui, depuis qu'il a subite- « ment quitté le collège où il était placé, à l'heure « même où il devenait majeur, s'est entièrement sous- « trait à l'autorité paternelle, se refusant même à don- « ner une adresse précise ;
« Gonsidérant que ce refus ne devait avoir pour but 0 que de cacher les actes secrets de sa vie ou de faire « croire et de pouvoir dire qu'il était abandonné par sa « famille, et d'intéresser d'autant en sa faveur certaines « personnes trompées sur le compte de parents indicé gnement calomniés;
affmiul dk ciiatkaihuiant. 24:;
« L(i >;()iissi^nô (h'claro :
u (jii'on n'a jamais roCusi'* cl ((iron no refuse pas de « faire une pension alimentaire moyennant :
« I" Ou'on sache oii la payer;
c< :2" Que, sans nécessité, il n'afï'ecl<^ pas de descendre « à ce genre d'existence compromctiant pour sa propre « dignil('' et celle de sa famille, voie dans laquelle il ne « saurai! cire ni secouru ni secondé;
« .'J" Qu'il envoie annuellement un certilicat autlien- (( ticpie du maire de la commune où il habite, consta- « lant ((u'il y a son domicile.
(» La présenle déclaration faite avec l'assurance que, « si la quotité de la pension doit se ressentir pour le (i moment d'un mécontentement trop juste, elle se- « rait certainement augmentée si, renonçant à un genre « de vie déplorable, il songeait à un établissement « honnête qui eût rappr(d)ation de ses parents.
" DK CUATEAUBRIAAT. »
Je ne crois [)as m'abuser. Messieurs, en affirmant que toutes les préventions, ([ui pouvaient s'élever contre M. et madame de Chateaubriant, cèdent devant l'évidence des faits. A quelles épreuves ces pauvres vieillards n'ont-ils pas été réservés? Combien douloureux a été leur calvaire, et de quelle commisération ne sontils pas dignes !
Me Lacbaud examine en terminant la situation de fortune de ses clients. Les ventes, qu'on leur reproche, ont été des actes de bonne administration; ils ont vendu des immeubles d'un petit produit pour en acquérir des valeurs de
(1) Nous regrettons de ne pouvoir donner ici le texte exact de la fin de la plaidoirie de M'^ Lachaud ; malgré toutes nos recherches il nous a été impossible de la retrouver.
La Gazfitte des Tribunaux et le journal le Droit, qui ont fait un compte rendu détaillé de cette affaire, ne donnent qu'un résumé incomplet de cette fm de plaidoirie.
premier ordre. Ces ventes ne sont pas récentes, elles remontent à vingt, quinze, dix et cinq ans ; il reste à M. de Chateaubriant la propriété de la Motte et sa maison de Saint- Germain, deux immeubles importants. Les ventes qu'il a faites dépassent, cela est vrai, 500,000 francs, mais il a fait un remploi dans sa terre de la Moite et dans sa maison de près de 200,000 francs; avec les 300,000 francs restants, il a acheté des valeurs industrielles qui atteignent au cours du jour plus de 500,000 francs. Sa fortune s'est donc considérablement accrue. M*' Lachaud produit des récépissés de la maison Rothschild et d'agents de change établissant que M. de Chateaubriant y dépose ses valeurs ; il les avait apportées au tribunal de Fontenay lors de l'interrogatoire pour justifier son actif. Mais il n'est pas vrai qu'il les fasse voyager sans cesse avec lui.
Après la plaidoirie de M^ Lachaud, le Président du tribunal renvoya l'affaire à huitaine pour entendre les conclusions de M. le Procureur impérial, Gaillard de la Dionnerie.
A l'audience du 27 juin, M. le Procureur impérial soutint la demande en interdiction; il demanda au tribunal l'interdiction de M. et de madame de Chateaubriant et tout au moins la nomination d'un conseil judiciaire.
Le 5 juillet 1867 le tribunal de Fontenay-le-Comte rendit un jugement qui ordonnait, avant faire droit, une enquête sur la pertinence des faits révélés par l'une et l'autre partie,
Voici ce jugement :