‹ Plaidoyers de Ch. Lachaud (volume 2)Chapitre 14 sur 20 · JUGEMENT RENDU LE 5 JUILLET 1867 PAR LE TRIBUNAL DE FONTENAY-LE-COMTE · texte numérisé non relu

JUGEMENT RENDU LE 5 JUILLET 1867 PAR LE TRIBUNAL DE FONTENAY-LE-COMTE

« Le tribunal,

(( Attendu que le majeur qui est dans un état habituel d'imbécillité, de démence ou de fureur, doit être interdit même lorsque cet état présente des intervalles lucides, art. 429 du Code Napoléon ;

« Attendu que pour donner lieu à l'interdiction, il n'est pas nécessaire que la démence soit générale et complète; que l'intelligence peut avoir des côtés, comme elle a parfois des intervalles lucides, que la monomanie peut même se concilier avec une organisation supérieure sous d'autres rapports ; qu'il suffit que l'altération partielle de la raison soit permanente ou habituelle et surtout qu'elle se traduise en actes susceptibles de compromettre la bonne administration de la personne et des biens que l'interdiction a pour but de sauvegarder;

vc Attendu que, lors même que l'insanité d'esprit n'existe pas à un degré qui permette l'interdiction, les juges sont encore autorisés à limiter la hberté du défendeur, en lui donnant un conseil judiciaire (art. 499) ;

« Attendu enfin qu'un conseil judiciaire peut être donné aux prodigues (art. 513);

(( Attendu que les faits articulés par le demandeur dans sa requête, et reproduits avec oifre de preuve dans ses conclusions, tendant à établir que les époux de Chateaubriant sont depuis très longtemps atteints d'une monomanie, qui consiste à croire qu'ils sont l'objet, de la part de tous ceux qui les entourent, de tentative d'empoisonnement ; que sous l'obsession de cette idée fixe, toutes leurs actions ont pour but d'échapper au danger créé par leur imagination et pour mobile une haine profonde contre ceux auxquels ils supposent des intentions criminelles;

« Qu'ils n'ont jamais vu dans leurs enfants que des ennemis prêts à attenter à leur vie;

(( Que ces enfants ont eu à subir, dès leur plus jeune âge, des traitements d'une cruauté inouïe;

« Que plus tard ils ont été constamment éloignés de la maison paternelle, séparés les uns des autres, entretenus par les moyens les plus odieux dans une hostilité mutuelle, abandonnés sans ressources et réduits à vivre de secours étrangers;

« Que les époux de Chateaubriant ont eux-mêmes quitté leur domicile, errant en France et à l'étranger de ville en ville, et cachant avec un soin extrême leurs traces et le lieu de leurs résidences passagères;

« Et qu'enfin, par suite d'une haine aveugle, ils ont conçu et exécuté en grande partie le dessein de dénaturer leur fortune et de la convertir en valeurs au porteur, non dans l'intention de l'augmenter ni de satisfaire leurs besoins ou leurs goûts, mais dans le but non dissimulé d'en priver leurs enfants;

u Attendu que ces faits, en les supposant exacts, seraient évidemment de nature à motiver contre les époux de Chateaubriant, dans leur propre intérêt et dans celui de leur famille, l'une des mesures autorisées par le Code au titre de l'interdiclion;

(( Attendu (ju'ils sont formellement déniés et que plus ils sont graves, plus ils ont besoin d'être prouvés;

(( Attendu que l'avis du conseil de famille, qui s'est prononcé unanimement pour l'interdiction, prête sans doute un appui sérieux à la demande, mais ne la dispense pas de justifier ses allégations;

a Attendu que, si dans l'interrogatoire les défendeurs n'ont pas nié les soupçons d'empoisonnement, ils ont montré sur tous les autres points une parfaite lucidité d'esprit;

« Attendu que, si haute et si méritée que soit l'autorité du docteur Brierre de Boismont dans la science aliéniste, sa consultation, donnée sans avoir vu les époux de Chateaubriant et appuyée sur des faits contestés, ne peut être acceptée comme élément de décision;

« Attendu que les documents, fournis à l'audience, ont donné lieu à des débats passionnés d'autant plus regrettables qu'ils ont compromis l'honneur de la famille entière,

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sans èhe jusliliés pai' les iiéressit(''s de^ la cause cl sans avoir ♦'iciairé la vérilahlo question du procès;

« Attendu, on un mot, que la cause se présenle dans des conditions qui ne permettent ni d'accueillir ni de rejeter de piano, soit la demande principale, soit la demande judiciaire;

« Attendu que la {j;ravité de la question en elle-même, celle des actes imputés aux époux de Chateaubiiant, la situation respective des parties et l'importance des intérêts enf^sii^és, tout impose au tribunal le devoir de ne statuer qu'avec circonspection, et après une sérieuse et complète vérilîcation des faits ;

Avant autrement faire droit, autorise Alphonse de Chateaid)riant à prouver, tant par titre que par témoins, les faits par lui articulés, savoir : etc., etc

(( La preuve contraire étant réservée de droit aux défendeurs,

« Commet M. Roncenne, juge, pour procéder à l'enquête;

« Donne commission rogatoire aux tribunaux de Poitiers et de Versailles à l'effet de commettre un juge pour recevoir la déposition des témoins domiciliés dans la circonscription ou le voisinage de leurs arrondissements respectifs;

u Fixe à trois mois, à partir de la notification du jugement à avoué, le délai dans lequel ces deux dernières enquêtes devront être commencées. »

Décembre 1869.

COUR D'ASSISES DE LA SEINE

PLAIDOYER DE M' LACHAUD Pour TROPPMANN

ACCUSÉ DE l'assassinat DE LA FAMILLE KINCK COMPOSÉE DE HUIT PERSONNES.

COUR D'ASSISKS DK LA SKINE Audiences des 28, 29, 30 décembre 1869.

Président: U. le Conseiller Thkvemn.

Mivistvre imhlk: M. le Procureur général Gkam.pekrkt.

M. l'Avocat général : Merveillel'x-Dumonalx.

Accusé : Troppmann.

Avocat de Troppmiun : M<' L\;-.hai;o.

I 'émotion fut grande dans toute la France, on peut due auJsi dans tous les pays étrangers, quan.l, le 20 seplemhre 1869, on apprit que la justice venait de découvrir, cUins un champ près de l'nne des portes de Pans une fosse profonde dans laquelle étaient empilés six cadavres tous defi- •airés et affreusement mutilés. L'émotion fut plus grande encore quand on sut que ces cadavres étaient ceux d une femme et de cinq enfanls, dont le plus àg3 pouvait avoir treize ans. Us avaient été trouvés enterres dans le cli imp de Langlois, à Pantin, tout près d'Aubervi lers. L autopsie faite quelques Jours après la déconverle du crime, apprit nue la mère de ces cinq enfants était enceinte de sept mois. La justice, malgré ses recherches, ne pouvait parvenir a établir l'identité des victimes; elle ne pouvait pas davantage trouver Tauteur de ces assassinats, lorsque le hasard vint a

son secours. . . • , • ^ i

Le maître d'un hôtel de Paris était inquiet de l absence prolongée de toute une famille descendue chez lui, la vei le !iu soir du jour on les cadavres avaient ele découverts Cette famille venait de Roubaix. Pousse par la curiosité i alla voir ces cadavres, exposés à la morgue. Il les reconnut

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lout aussitôl pour ceux de ses voya^^eurs nouvellement arrivés chez lui et dont la dispari! ion inexpliquée l'inquiétait.

Les victimes de celte horrible boucherie étaient madame Kinck et ses cinq enfants: quatre garçons, dont l'aîné avait treize ans, et une petite fille de deux ans et demi. Madame Kinck était venue à Paris avec ses cinq enfants pour retrouver son mari, qui l'y avait appelée. Elle était descendue avec sa petite famille à l'hôtel du Ghemin-de fer du Nord, dans lequel elle croyait que son mari habitait ; c'est du moins ce qu'elle avait dit en arrivant et en demandant si son mari était dans sa chambre.

En effet, depuis quelques jours un voyageur, qui avait pris le nom de Jean Kinck, habitait dans cet hôtel. Ce voyageur, que l'on croyait être le mari de celte malheureuse femme, était sorti quelques heures avant l'arrivée de madame Kinck, et on ne l'avait pas revu depuis ce moment. Sa disparition coïncidait avec celle de toute la famille Kinck.

La police ap[)rit qu'à Roubaix on s'inquiétait aussi de la disparition de Jean Kinck, le père, et de celle de son fds aine Gustave, âgé de seize ans. La disparition de Jean Kinck de l'hôtel du Ghemin de fer du Nord, et celle de son fils de Roubaix firent croire à la justice qu'ils pourraient bien être tous les deux les auteurs de ce crime épouvantable, et on fit tout d'abord des recherches dans ce sens.

Pendant qu'on faisait inutilement des recherches de tous les côtés pour trouver l'assassin ou les assassins, le hasard dont il faut bien, quoi qu'on en dise, tenir compte dans les choses de ce monde, vint encore au secours de la police.

Quelques jours après toutes les découvertes dont nous venons de parler, un gendarme, au Havre, intrigué par les allures suspectes d'un ouvrier étranger à la ville, l'aborda pour le questionner et l'arrêter.

L'ouvrier prit tout aussitôt la fuite et, poursuivi par le gendarme, il alla se jeter, pour se noyer, dans un des bassins du port. Il se jeta à l'eau, malheureusement pour lui, à l'endroit où se trouvait en ce moment le calfat Hauguel, le meilleur nageur du Havre. Le calfat n'hésita pas à se jeter aussi à l'eau el, plongeant courageusement plusieurs fois, il alla prendre le fugitif sous la quille d'un navire elle ramena évanoui sur le quai.

AFKAIKE TROPPMANN. 2i)5

On li'uiiva dans les v»Henienls du prisunnici' des papiers in»[)ortants et des valeurs appartenant à Jean Kinck, le père de la famille assassinée. L()rs(}u'il leprit eonnaissance, on rinterrof,'ea ; il dit se nommer Tioj)[)mannet, après quel- ({ues hésitations, il avoua (ju'il avait pris part à l'assassinat de la famille Kinck. Ainsi on venait, f^rAci» au courage du calfat Ilaugnel, d'arrêter l'assassin ou du moins l'un des assassins. L'opinion publique n'admettait pas alors qu'un homme seul ait pu commettre tous ces crimes.

Dans ses premiers aveux Troppmann laissa croire que Jean Kinck le père et Gustave le fds étaient les principaux auteurs du crime. Quelques jours après que Troppmann eut lait ces premiers aveux, la justice découvrit le corps de Gustave Kinck, enfoui dans un trou fait à côté de celui où l'on avait trouvé le corps des autres victimes. Averti de celte nouvelle découverte, il fit de nouvelles révélations et dit que Kinck père avait dû tuer son fils Gustave pour se déhanasser d'un complice.

Plus tard, Troppmann, faisant pour la troisième fois de nouveaux aveux, se reconnut l'auteur de la mort de Kinck père, de celle de son fils et de toute la famille, trouvée ensevelie dans le champ Langlois à Pantin. 11 avait, disait-il, commis ce crime pour s'emparer d'une partie des biens de ces malheureuses personnes. Cet argent devait lui permettre de gagner des millions. Mais il affirmait qu'il avait des complices. Il donna alors toutes les indications nécessaires pour qu'on pût retrouver le corps de Kinck père, qu'il avouait avoir enipoisonné en Alsace et enterré au pied d'un arbre dans un bois. Il reconnaissait aussi avoir fabriqué lui-même l'acide prussique dont il s'était servi pour empoisonner Jean Kinck, et il ajoutait qu'il avait aussi enterré, à peu près dans le même endroit, le portefeuille de Kinck dans lequel on trouverait les noms de ses complices, noms qu'il ne pouvait pas donner.

Des recherches furent faites. Elles amenèrent la découverte du corps de Jean Kinck. Mais on ne put retrouver le portefeuille et les complices restèrent inconnus. La justice pensa qu'ils étaient imaginaires et ne s'en occupa plus. Cependant Troppmann reçut dans sa prison plusieurs lettres anonymes, pleines de menaces contre sa famille pour le cas où il dénoncerait ses complices.

2o0 PLAIDOYERS DE M' LACllAUD.

Pendant rinstiuctiou de son affaire Troppniann conserva un très grand calme et une grande insouciance dans ses interrogatoires; il répondit toujours au Juge d'insiruction avec le ton d'un homme qui raconterait l'Iiisloire d'événements arrivés à des étrangers ; et il fit sans trouble, sans agitation, sans aucune émotion, les dilférentes révélations dans lesquelles il donna tous les détails des crimes qu'il avait commis. Plusieurs jours avant sa comparution à l'audience, il apprit que sa sœur était morte du chagrin que lui avait causé l'accusation portée contre lui, et que sa mère était 1res malade et presque mourante. Cette double nouvelle put seule le faire sortir un instant de son impassibilité hal)itueile; il en éprouva vraiment quelque émotion. Ainsi cet homme, qui n'avait conservé qu'un seul sentiment, celui de la famille, n'avait pas été troublé à la pensée de détruire une famille tout entière. Après avoir reçu ces mauvaises nouvelles, il écrivit tout aussitôt la lettre suivante à M. Claude, le chef de la sûreté :

(( 19 décembre 1869.

u Monsieur Claude,

u Je demande aujourd'hui l'accomplissement de la prou messe (|ue vous m'avez faite, c'est d'aider ma famille pour « qu'ils puissent quitter la France ; j'ai aujourd'hui appris (( la jnort de ma sœur; jeci'ois que vous tiendrez votre pro- (( messe, car vous avez trouvé le cadavre de Kinck à iena droit qu»f avais indiqué. »

L'indignation publique contre Troppmann allait toujours en croissant à chaque détail nouveau que les journaux donnaient sur cette triste allai re. La colère succéda bientôt à l'indignation et l'opinion publique réclama contre l'accusé l'application de la peine capitale. D'aucuns prétendaient môme que ce châtiment serait trop doux et qu'il fallait pour un pareil monstre inventer une peine encore plus dure. D'autres, ne pouvant croire qu'un jeune homme fût capable de commcttio une pareille boucherie, affirmaient qu'il y avait en tout ceci beaucoup d'exagération et que le gouvernement impérial, tourmenté par les agitations politiques du pays, avait en partie inventé les détails de ce crime pour détourner l'attention publique et faire diversion. Le crime n'était malheureusement que trop vrai dans

Ions ses horribles délaiJs. Toiilelois à ceux ijiii proloiiclaioiil que l'empire par ses f.K'Oiis de t'aiie avait corrompu le pays, qu'il avait fait des Français un peuple de sceptiques, ne croyant plus à ii(^n el indiiTt'rents à loutes choses, on aurait pu répondre (pi'au milieu de ce prétendu naufrage de tous les sonlimenls bons et honnêtes, un au moins avait survécu : l'amour et la protection dus aux enfants. Le cœur vibrait encoi-e au nom de l'enfance. On ne peut nier que loute l'indignation populaire ne se rapportât pai'ticulièrement au massacre de ces pauvres petits enfants, victimes de la cupidité de Troppmann.

L'indij^nalion étnit universelle et égale dans toutes les classes de la société. Ne tenant aucun compte de ce que l'accusé pourrait dire pour sa défense, chacun se faisait le vengeur des victimes et trouvait la justice trop lente. Depuis l'affaire Lacenaire, on n'avait pas vu un semblable acharnement contre un accusé.

L'état de l'opinion publique, le jugement rendu pour ainsi dire d'avance par la foule contre Troppmann, la nature et les diverses circonstances du crime, les aveux différents de l'accusé, tout dans cette affaire rendait la défense à peu près impossible.

Il fallait vraiment à l'avocat, qui serait chargé de cette grave affaire, un grand courage pour essayer seulement de résister à l'opinion publique et pour tenter, ce qui paraissait impossible, de présenter quelques raisons qui pussent, aux yeux de tout ce monde prévenu, atténuer la responsabilité du coupable. Mais tout comme le soldat qui monte h l'assaut d'une forteresse quand l'ordre lui en est donné, tout comme le prètie (jui brave l'épidémie pour aller consoler à l'heure de la jnort le malade qui l'a fait appeler, l'avocat ne refuse jamais l'aide et l'appui de sa parole à l'accusé qui, menacé de la peine de mort, l'appelle à son secours. L'avocat, quelqu'il soit, que Troppmann eût choisi, aurait dans cette triste circonstance accompli son devoir honnêtement comme le veulent et la loi et les règlements de l'ordre.

Troppmann, qui avait conscience de sa culpabilité et qui avait aussi le sentiment que son crime pourrait être expié par la peine de mort, écrivit à M° Lachaud pour le prier de le défendre.

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