‹ Plaidoyers de Ch. Lachaud (volume 2)Chapitre 15 sur 20 · II · texte numérisé non relu

II

Celle prétention de Troppmann de choisir pour son avocat celui que depuis longtemps déjà on appelait le j/rand avocat, augmenta encore contre lui la colère de tous; et quand on sut que M*^ Lacliaud avait accepté la défense dé ce grand criminel, qu'on aurait voulu lincher, si cela eût été possible, on protesta, et queUjues personnes mêmes crièrent au scandale. On chercha à dissuader AP Lachaud de prêter le secours de sa parole à ce tueur d'eni'ants. 11 reçut à cette occasion plusieurs lettres anonymes; les unes étaient pleines de colère, les autres pleines de menaces. Une d'elles faisait appel à ses sentiments de grand'père et lui rappelait qu'au moment où le ciel lui envoyait une petite-Olle, il ne pouvait pas vouloir défendre celui qui les massaci^ait.

M^ Lachaud ne se laissa pas ébranler par cette ardente protestation, et comme la lêle du coupable était en jeu, il se présenta, le jour du jugement, àla barre de la Cour pour le défendre. Il s'y présenta avec simplicité comme auxiliaire de la justice pour l'aider à accomplir son devoir et comme défenseur pour mettre entre l'accusé coupable et les ardeurs de l'opinion publique une barrière, qui permit à la justice plus calme de rendre son arrêt avec la dignité qui lui convient, après avoir entendu les explications de l'accusé.

Le 28 décembre 1860, jour lixé pour la comparution de Troppmann devant la Cour d'assises, le palais de justice fut envahi par une foule curieuse, avide de voir le monstre, comme on l'appelait. On fut obligé de doubler la garde du palais et de prendre des mesures de police pour maintenir cette foule surexcitée qui ne savait contenir ni son indignation ni sa curiosité. La chronique dit que, dès le plus grand matin, il y eut une grande foule pour faire la queue près de la porte de l'audience; elle ajoute que quelques personnes ont payé fort cher le droit de prendre la place de quelques-uns de ceux qui étaient l<à depuis le matin.

En dehors des places réservées au public, on ne pouvait entrer à l'audience qu'avec des cartes données par le Président des assises. Il aurait reçu, a-t-on dit, plus de trois mille demandes. L'exiguité de la Cour d'assises ne permit de contenter qu'un très petit nombre de personnes. Aussi la salle d'audience fut tout à fait pleine, et partout où un être humain pouvait tenir, on était sur d"y apercevoir une

AFFAIHK TllOPPMANN. 2:j0

tète. I>c iliic d'Alho, In duc de Moachy, iM. de MolLke, h; ministre du Danemark, AI. de Stakelijerg, raml)assa(leur de Russie, M. de Espelela, M. de Seeback, Alexandre Dumas lils, Emile Au^Mer, beaucoup d'autres célébiilés occupaient des places derrière le Président ; on remarquait aussi des dames.

L'entrée de Troppmann dans la salle d'audience au banc des accusés donna lieu à un grand tunmlte que les gaides eurent beaucoup de peine à calmer. Chacun voulait voir l'accusé et poussait à Tenvi son voisin, qui le gênait, pour apercevoir quelques-uns de ses trails.

Troppmann était un Jeune homme, presque un entant ; il avait vingt ans. Sa ligure était douce, modeste et naïve; sa taille était ordinaire et l'ensemble du corps vulgaire, mal fait; chétif, il avait l'air mou et eiïeminé. Le dos presque voûté, les bras longs, la poitrine complètement rentrée, et les épaules tombantes étaient loin d'annoncer en lui la vigueur. Le teint des joues était d'un blanc mat, la lèvre supérieure était un peu épaisse. Il avait la bouche souvent entr'ouverte, et lorsqu'il parlait, il laissait voir des dents très blanches, mais fortes et saillantes. L'aspect de ses dents, que la lèvre inférieure cachait à peine, répugnait et n'était pas sans donner à sa physionomie un caractère de sauvagerie étrange. Le regard était fuyant, quelque peu terne et astucieux. Troppmann était de complexion chétive, mais la conformation de sa main présentait un contraste étonnant avec le reste de son corps.

Sa main était forte, large, décharnée et d'une dimension exagérée. Ses muscles se raidissaient comme dans une contraction perpétuelle. Les saillies métacarpiennes étaient accusées d'une manière tout à fait insolite, et on y remarquait en outre une sorte d'écartement considérable entre le pouce elle doigt indicateur. Les doigts étaient comme spatules, le pouce plus long que de nature arrivait au milieu de la seconde phalange de l'index. Cette main avait certainement quelque chose de singulier. Ce n'était ni celle d'un oisif ni celle honnêtement vigoureuse et brutale d'un travailleur: son aspect était laid et repoussant.

Lorsque le trouble causé par l'ariivée de Troppmann fut calmé, la Cour lit son entrée dans la salle d'audience , avant à sa tête M. le Président Thévenin^

le magistrat si connu pour sa fernielé et son habileté à présider les débats les plus graves. M. le Procureur général Grandperret, orateur d'un très grand talent, voulut lenir luimême l'audience. Sa présence ajoutait à la solennité des débats. Il se fit assister par .M. Merveilleux-Duvignaux, Avocat général, qui, par sa parole énergique et vibrante, avait conquis une belle place parmi les orateurs du parquet.

Aussitôt que l'audience fut ouverte, le greffier Coninierson lut l'acte d'accusation suivant. Cet acte d'accusation donne (ousles détails intéressants de cette dramatique ali'aire.

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