‹ Plaidoyers de Ch. Lachaud (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · Acte d'accusation · texte numérisé non relu

Acte d'accusation

Le lundi, 20 septembre 1869, entre sept et huit heures du înatin, le sieur Langlois, cultivateur à la Villette-Paris, se rendait à son travail, en suivant, sur le territoire de la commune de Pantin, un sentier dit le Chemin-Vert, lorsqu'il remarqua, dans un champ de luzerne, de larges traces de sang, dont une traînée, mêlée de fragments de cervelle, paraissait le diriger vers un champ voisin récemment labouré. Dans le champ, près du bord, le coin d'un mouchoir sortait de leri-e; Langlois remua légèrement le sol à cet endroit, et aperçut une tète humaine. Il courut avertir l'autorité. Une fouille fut organisée, et amena la découverte de six cadavres encore tièdes.

Une femme et cinq enfants, quatre garçons et une j)etite lllle, avaient trouvé peu d'heures auparavant la mort dans ce lieu désert. Les corps, couverts de tous leurs vêtements, avaient été jetés dans une même excavation de 3 mètres de long et de 40 centimètres de profondeur; on avait, suivant l'expression d'un témoin, <( piétiné sur eux pour les tasser, » pLiis les sillons, détruits pour ci-euser la fosse, avaient été refaits avec soin. Aucun signe n'indiquait que les victimes eussent lutté avec leur agresseur. Tout se réunissait, au contraire, pour démontrer qu'elles avaient reçu à l'improviste des coups immédiatement mortels. Le sol et l'herbe n'étaient aucunement foulés. Un seul des enfants paraissait avoir cherché à écarter l'arme par laquelle une de ses mains avait été atteinte.

Les hommes de l'art, qui procédèrent à l'examen et à

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l'autopsie tics cadavres, constatèrent d'Iiorrihles b'sions. La femme, frappée par derrière au col avec nu lon^^ couteau, avait dû succomber presque inslantanénifMil : l'assassin, cependant, s'était acharné sur son corps, «pii portait plus de (rente blessures; les diuix plus jeunes enfants avaient été tués de la mémo manièi(i. L(»s trois auti-es avaient été comme assommés à l'aide d'une arme à la fois lourde et aiguë, et deux d'entre eux avaient, eu outre, à la gorge, des traces de strangulalion. Leurs ciànes enfoncés, leurs visages défigurés, leurs yeux arrachés des orbites et leurs fronts traversés comme [)ar la pointe d'une pioche, attestaient la férocîité avec laquelle ils avaient été massacrés. Les intestins de la petite tille sortaient par une plaie béante. On reli'ouva, jetés dans le champ, le couteau qui s'était brisé entre les Fiiains du meurtrier, et deux instruments, une pelle et une pioche, qui. avaient servi à consommer le crime, à creuser la fosse, et à rétablir les sillons.

L'émotion universelle causée par cet attentat inouï servit les recherches de la justice : les employés de l'hôtel du Chemin de fer du Nord, boulevard Denain, déclarèrent que, la veille au soir, une dame Kinck, arrivant de Roubaix avec cinq enfants, était venue à cet hôtel demander son mari qu'elle y croyait descendu, puis s'était éloignée et n'avait plus reparu. Mis en présence des cadavres, ils les reconnurent sans hésiter.

Des témoins appelés de Roubaix complétèrent, par la confrontation, l'identité des victimes. On apprit ainsi, dès l'abord, une partie des circonstances dans lesquelles cette mère était venue recevoir la mort et y avait conduit ses enfants.

Jean Kinck, mécanicien, et sa femme habitaient à Roubaix avec six enfants : Gustave, âgé de seize ans; Émile- Louis, âgé de treize ans; Ilenry-Joseph, âgé de dix ans; Achille-Louis, âgé de huit ans et demi; Alfred-Louis, âgé de près de sept ans, et Marie-Hortense, âgée de deux ans et demi. Les témoins déclarèrent que Kinclc était parti, quelque temps auparavant, pour l'Alsace où l'avaient appelé ses affaires; qu'il y avait été suivi, peu de temps après, par son fds aîné; qu'enfin il était allé à Paris"; qu'il y avait fait venir le reste de sa famille.

A l'hôtel où la femme Kinck s'était adressée le 19 sep-

lembre, un voyageur était, en effet, inscrit sous le nom de Jean Kinck. Il avait disparu le jour même de la découverte des cadavres. Oji perdait de même la trace de Gustave Kinck.

Malgré l'invraisemblance d'un crime aussi monstrueux, on se demanda si le père et le fils n'étaient pas les auteurs du sextuple assassinat commis dans la nuit du 19 au 20. On les recherchait activement, lorsque, le 23 septembre, le meurtrier de la famille entière tomba sous la main de la justice, qui ne songeait pas à lui.

1. 'accusé, qui était arrivé au Havre dans la soirée du 20 septembre et y avait couché successivement dans deux hôtels différents, sous le nom de Fisch, en prétendant venir de Roubaix, fut signalé à la gendarmerie comme ayant des allures suspectes, tenant des propos étranges et sinistres, et cherchant à se procurer, à prix d'argent et par des moyens frauduleux, des papiers sans lesquels il avait inutilement tenté de s'embarquer pour les États-Unis.

Le 23 septembre, abordé par un gendarme, il parut troublé et donna des explications embarrassées. Il portait à la main une blessure récente qu'il essayait de dissimuler. L'agent se mit en devoir de le conduire devant le Procureur impérial. Pendant le trajet, l'inconnu réussit à s'échapper, et courut se précipiter dans un des bassins du port. Le calfat Hauguel se jeta courageusement à sa suite dans les eaux profondes, où il dut engager une lutte contre cet homme résolu à se noyer. L'accusé fut ramené sur le quai dans un état voisin de l'asphyxie et transporté à l'hospice.

On trouva, soigneusement cachés sous ses vêtements et dans ses chaussures, de nombreux papiers tels que titres de créances et de propriété, valeurs de commerce, factures ou quittances au nom de Jean Kinck. Il était, en outre, porteur de 210 francs en pièces de 5 francs en argent, la plupart à l'effigie du roi des Belges, de deux montres, l'une en argent et l'autre en or, et de divers objets qui furent reconnus plus tard comme ayant appartenu cà la famille Kinck. Lorsqu'il revint à lui, il refusa d'abord de répondre aux questions qui lui furent adressées et feignit même une prolongation de son évanouissement. Mais le crime de Pantin et le nom de Kinck étaient déjà connus partout.

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Los paroles prononci'ps auloiir do Troppmann lui firont eiiloiidro qu'on 1(^ pi'oriait pour un dd coiix ([u'accusait la voix publique.

Il se décida à avouer sou identité et à reconnaîtro que les objets, saisis sur lui, n'étaient en sa possession que par suite de l'assassinat de la femme et des enfants Kinok. Mais la lecture des journaux lui avait appris les soupçons que la disparition de Jean et de Gustave Kinck faisait peser sur ces derniers, et il chercha à exploiter ce bruit en inventant la fable suivante.

Il avait, dit-il, pondant un séjour qu'il avait fait à Roubaix, connu la faniillo Kinck. Jean, ayant gravement à se plaindre des infidélités de sa femme, avait résolu de s'expatrier en emmenant son fils aîné. Il avait confié son projet à Troppmann et l'avait décidé à se rendre en Amérique. Tous deux avaient fait un voyage en Alsace, puis à Paris pour préparer le départ. A Paris, où Gustave les avait rejoints, Kinck avait annoncé l'intention d'avoir une dernière explication avec sa femme et de revoir ses enfants, et les avait fait venir.

Troppmann était allé les chercher à la gare, et les avait emmenés en voiture près du lieu convenu pour le rendezvous. Il avait d'abord fait descendre la mère et les deux plus jeunes enfants, et les avait conduits, sans se douter de la scène qui se préparait, jusqu'au point où les attendaient Jean et Gustave Kinck. Jean s'était aussitôt précipité sur sa femme et l'avait frappée à coups de couteau. Une lutte s'était engagée. La femme de Kinck avait pu désarmer son mari, et avait cherché à s'enfuir. Troppmann était intervenu pour la retenir, et avait reçu d'elle la blessure dont sa main portait la trace. Elle avait enfin succombé. Pendant ce temps, Giîslavo avait étranglé sa sœur et son frère : Jean les avait achevés à coups de pioche. Le père avait alors enjoint à Troppmann d'aller chercher les trois autres enfants. L'accusé avait obéi passivement, puis s'était tenu à l'écart, tandis que Jean et Gustave frappaient leurs dernières victimes.

Le meurtre accompli, Jean s'était rapproché de Troppmann et lui avait remis un petit panier qu'avait apporté la femme Kinck, et où se trouvaient des papiers et de l'argent. Ils s'étaient ensuite séparés, en convenant que

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l'accusé partirait dès le lendemain pour le Havre et ferait les préparatifs do l'embarquemenl. Depuis, il n'avait plus revu Jean Kinck, et il avait seulement aperçu Gustave près de l'octroi de Pantin, dans la matinée du 20 septembre.

Tel élail l'iirvraisemblahle récit par loquel Troppmann, réduisant à un rôle odieux, mais secondaii'e, la part qu'il avait prise au meurtre, espérait égarer les investigations des magistrats. Tous les éléments de la procédure sont .venus successivement démontrer la fausseté de ses allégations, et prouver qu'il était non seulement le seul auteur du crime que l'on venait de découvrir, mais aussi l'assassin des deux hommes qu'il accusait.

Le premier démenti fut donné à sa déclaration par la découverte du cadavre de Gusiave, le 26 septembre, dans le champ même où avaient été trouvés les corps enfouis pendant la nuit du 19 au 20, et à quelques mètres seulement de la fosse d'où ils avaient été retirés ; celui du fils aîné fut à son tour exhumé. Il était couvert de blessures. Le couteau, qui avait servi à l'égorger, élait resté dans une plaie qui traversait la poitrine entière. La pointe, dit une dos pièces de l'information, u se sentait sous la peau du côté droit. » Troppmann, mis en présence de cette septième victime, ne perdit pas le sang-froid qu'il avait conservé quand on lui a montré les six premières, a Je ne savais pas, dit-il seulement, qu'il l'avait aussi assassiné, » donnant ainsi à entendre que Jean Kinck, après avoir eu son fds pour complice, avait dû lui donner la mort. Les constatations matérielles faites sur le lieu du crime et l'examen scientifique du cadavre démontrèrent que le meurtre de Gustave avait nécessairement été antérieur à celui de sa mère et de ses frères. Il était d'ailleurs évident que ce Jeune homme n'avait pu être enterré postérieurement à la matinée du 20 septembre, à partir de laquelle la foule avait afflué dans le champ où son corps avait été ensuite découvert. L'accusé n'en persista pas moins dans son système. L'instruction dut tout approfontlir, et elle révéla ce qui suit :

Troppmann, aujourd'hui âgé de vingt ans, est originaire de Cernay, bourg situé dans le déparlement du Haut-Rhin. Après avoir reçu une certaine éducation, il a fait son apprentissage comme mécanicien dans les ateliers de la

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Socii'h' TiO|>|iinaiiii cl K;mil>lv, dii'i^i'c |>;ii' son pci'c. Il rliiii liouroiisciHOiit (loué sous io raj)poit do rinlclli^'oiicc, oL il lui suflisnit d'ôdo laborieux poui' se créer uiio existence honorable. Mais il nourissait d'autres projets. Sombre, susceplible oL violrnl, il seniblail livré à des rêves ambitieux et jaloux (|ue trahissait la nalure de ses propos. Il lisait constamment et avidement les publications où il trouvait le récit de j^rands crimes ou d'événomenis dramaliques, faisait des expériences de chimie et négligeait sa profession. En décembre 1868, Tioppmann père avait vendu des machines à un industriel de Paris. L'accusé fut rhargé de les installer. 11 logea à Pantin, où il demeura précisément aux Quatre-Chemins jusqu'en mai 1869. Les quelques personnes, qu'il a fréquentées pendant ce séjour, témoignent de la préoccupation de s'enrichir qui l'agitait. Peu de temps après il fut envoyé par son père à Roubaix pour établir une machine. Ce fut là qu'il fit la connaissance de la famille Kinck.

Jean Kinck offrait un remarquable exemple de toutes les qualités que dédaignait Troppmann. Originaire comme lui de l'Alsace, il avait été d'abord simple ouvrier; le travail, la bonne conduite et Téconomie avaient rendu ses entreprises prospères ; devenu chef d'atelier, puis patron, il avait organisé un établissement impoiiant 'et acquis presque une fortune. Sa femme appartenait à une famille honorable de Roubaix. Ils donnaient à leurs enfants une éducation qui assurait leur avenir, et se préparaient à élever de même le septième enfant que la dame Kinck portait dans son sein. La plus parfaite union régnait dans le ménage; la femme était, au dire de tous, un modèle d'épouse, et de mère. Quant à Jean Kinck, de nombreux témoins ont déposé de la vive tendresse avec laquelle il remplissait tous ses devoirs d'intérieur, et de la tristesse qu'il ressentait toujours lorsqu'il était obligé de faire quelque absence.

Sur un seul point le mari et la femme n'étaient pas entièrement d'accord. Kinck, indépendamment de trois maisons qu'il possédait à Roubaix, avait à Bûhl, près du pays de Taccusé, une propriété qu'il voulait agrandir. Il avait (juelquefois manifesté la pensée d'aller l'habiter un jour, et sa femme s'efforçait de le détourner de ce dessein.

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Troppmann songea à exploiter le seiiliment qui attirait son compatriote vers le lieu de leur commune origine. On vit ce jeune homme ombrageux, qui jusqu'alors ne s'était intimement lié avec personne, s'insinuer dans l'intérieur de la famille Kinck, mais surtout fréquenter constamment le père, dont l'âge était cependant très éloigné du sien. 11 avait sans cesse avec lui des entretiens particuliers, à la suite desquels un témoin entendit Kinck parler d'un ami qui se faisait fort de lui faciliter une acquisition en Alsace. L'accusé, de son côté, témoignait plus que jamais par ses paroles l'ardent désir qu'il avait de faire rapidement forlune. Il annonçait qu'il ferait <( une chose qui étonnerait l'univers entier. » Tous les moyens, disait-il, étaient bons, et un séjour en Amérique faisait oublier la source d'une richesse mal acquise. Un plan de voyage en Alsace, qu'ont révélé les faits et les correspondances recueillis par l'instruction, s'organisa dans ces conditions entre Kinck et Troppmann.

Personne ne savait rien encore de leur projet, lorsque, le 18 août, Troppmann, le premier, quitta Roubaix, muni d'un itinéraire qu'on a saisi sur lui et qui était écrit de la inain de Jean Kinck. Il se rendit chez ses parents à Cernay, et y arriva le 21. Le jour même il écrivait à Kinck une lettre qu'on a retrouvée dans les papiers de ce dernier, et où, annonçant qu'il avait déjà pris les dispositions convenues, il donnait rendez-vous à son ami dans la gare de Bollwiller. Il ajoutait ces mots, qui devaient inspirer à la famille une entière confiance : « Faites en sorte d'ètro bien d'accord u avec votre femme, et qu'elle reste éveillée le 2 septembre, (( de dix à onze heures, car à cette époque nous pourrons « parfaitement être de retour à Roubaix. »

Kinck répondit aussitôt à cet appel. Dès le 24 août il quitta Roubaix, en disant qu'il ne ferait qu'une courte absence, qu'il allait pour ses affaires en Alsace et qu'il irait voir sa sœur, la femme Roller, à Guebwiller. Il emportait avec lui une somme peu considérable, mais en même temps des chèques en blanc détachés de son carnet de la Caisse commerciale de Roubaix, Decroix, Vernier, Verlez et G'^ Le 25, vers onze heures du matin, il arriva à Bollwiller; Troppman l'y attendait. On les vit monter dans un omnibus qui les conduisit a Soultz. Là Kinck déposa dans le bureau

fies voitures les doux sacs de nuit et le carton à chapeau qui composaient tout son l)agage, et demanda h. (juelle heure de la soirée parlait la voiture allant à Guehwiller. Tous deux allèrent prendre un repas chez la femme Lœwert ; Kinck pava la consommai ion et ils s'éloignèrent rapidement dans la direction de Wallwillor.

A. partir de ce moment, personne n'a plus revu Jean Kinck; ses paronis de Guebwiller, auxquels il avait annoncé sa visite, s'inquiètent et écrivent à Roubaix une lettre mal adressée qui s'égare, et qu'on n'a retrouvée que plus tard, au cours de l'instruction, dans les bureaux de la poste. Qu'était devenu Kinck? Comment pouvait-on expliquer que son voyage dans le Haut-Rhin se fût borné h. une apparition de quelques heures, et que, surtout au moment d'un prétendu départ pour l'Amérique, il n'eût visité ni sa famille, ni sa propriété de Biihl, près de laquelle il était venu? A ces questions, posées parle magistrat instructeur, Troppmann s'est borné à répondre que Kinck était subitement parti pour Paris, le chargeant de terminer ce qu'il avait à faire en Alsace.

Jean Kinck n'est pas allé à Paris. Troppmann n'a pu dire de quel lieu et par quelle voie il était parti. 11 n'a pu expliquer comment les colis, déposés dans le bureau des voitures de Soultz,}^ sont restés jusqu'au moment où l'information les y a découverts. Suivant lui, Kinck était demeuré à Paris du 2o août au 20 septembre, et ils s'y étaient trouvés ensemble pendant la presque totalité de ce séjour; il n'a pu citer ni une personne qui eût vu son ami, ni un hôtel où il fût descendu, ni une autre affaire qu'il eût réglée, ni un lieu quelconque où sa trace put être aperçue. Il s'est borné à prétendre que Kinck menait une vie mystérieuse, changeait sans cesse de domicile sans vouloir lui indiquer les hôtels où il descendait, ne le rencontrait qu'au café ou dans la rue, se faisait adresser sa correspondance à l'hôtel même de Troppman, où il avait prié celui-ci de prendre le nom de Jean Kinck. 11 a fallu qu'il allât jusqu'à dire, en présence de la découverte faite entre ses mains ou à l'hôtel de la totalité des lettres et dépêches envoyées à l'adresse de Jean Kinck, que celui-ci les lui avait abandonnées après les avoir lues.

11 eûl suffi de pareille? déclarations pour prouver que

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Kinck avait été tué par son compagnon, dans sa promenade du côté de Wattwiller. Mais, à dater du moment où il avait disparu, Tinformalion a pu suivre Troppmann pas à pas. Le 25, il revient de Gernay. On remarque son agitation et ses allures plus suspectes encore que de coutume. Il parle d'un monsieur avec qui il devait s'associer pour d'importantes entreprises. Malgré la gène où est sa famille et où on sait qu'il doit être lui-même, on voit en sa possession une montre et une chaîne en or, des billets de banque et des sommes qu'il prodigue dans des courses en voitures et à la fête d'Assholtz. Il est, en définitive, nanti de la dépouille entière de Jean Kinck.

La dame Kinrk attendait impatiemment des nouvelles du voyage de son mari. Elle recul dès le 27 une lettre qui n'a pas été conservée, mais que Troppmann a toujours reconnu avoir écrite lui-même, comme toutes celles dont il sera question par la suite, en soutenant seulement que Kinck, accidentellement blessé à la main, l'avait chargé de tenir la plume et s'était contenté de signer. Dans celte lettre était renfermé un des chèques qu'avait emportés le voyageur; les blancs étaient remplis par un reçu de o,oOO francs daté de Guebwiller, 25 août, et la signature Jean Kinck y était apposée. La dame Kinck était priée d'aller en toucher le montant à la caisse commerciale et d'expédier la somme poste restante à Guebwiller; elle se présenta le 28 à la caisse. On fit d'abord quelques difficultés pour opérer entre ses mains un versement aussi considérable. Elle parvint cependant à se faire remettre les 5,500 francs, et les expédia aussitôt à l'adresse indiquée sous deux enveloppes char-. gées. A la même date, Gustave Kinck écrivit directement à son père qu'il croyait descendu chez la dame Roller, à Guebwiller, une lettre que cette femme a pu représenter, et par laquelle il annonçait l'envoi de l'argent.

Le 31 août, Troppmann se rend au bureau de poste de Guebwiller. Il se présente sous le nom de Jean Kinck, et produit à l'appui de son dire des papiers appartenant à Kinck. Le receveur, frappé de sa jeunesse, refuse de lui délivrer les lettres. Troppmann déclare alors qu'd est Jean Kinck fils. Le receveur demande une procuration. Deux jours après l'accusé se présente de nouveau, cette fois, porteur d'une pièce écrite sur papier timbré donnant pouvoir

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d(; Jean Kinck pure à Jcai» KiiicU (ils poui" l'clirtM* les lollres iliarf^res. l.e recoveiir exi^e rt'iiicgislremciit de la piociiralion et la l(''i.Mlisalioii de la signature. Troppmami se relii-e, puis revient dans la journée el insiste en prétendani ((u'on lui assure que la pièce élait suffisante.

Ce fonctionnaire venait d'apprendre qu'une femme •Lœuvv, parente de la famille Kinek, était à Guebwiller. Il la mande au huieau et la met en présence de Troppmann. Celte femme déclare qu'il n'existe pas de Jean Kinck fils, Troppmann soutient (|u'il est « Emile-Jean Kinck ». Le témoin persiste, et l'accusé s'éloigne en annonçant (pi'd reviendra avec son père. IMais il sent qu'une nouvelle teidative ne peut que le compromettre. Il part aussitôt pour Paris, y arrive le 3 septembre, vers dix heures tlu soir, se rend au chemin de fer du Nord et prend un Irain qui le dépose à Lille. Dans la matinée du 4, il monte dans une voilure de place et se fait conduire à Roubaix, ciiez la femme Kinck. Il s'annonce comme venant de la part de Kinck, que des affaires urgentes ont appelé et retiennent à Paris. Il explique que le receveur de Guebwiller a refusé de lui remettre les o,oOO francs, et que Jean n'ayant pas le temps de retourner en Alsace, charge son fds (iustave d'aller retirer les fonds. Il produit une lettre (pie Kinck, dil-il, lui a dictée el a signée. Cette pièce, qui est au dossier, est ainsi conçue :

« Ma chère famille, il faut maintenant dévoiler notre « affaire. J'avais chargé Troppmann pour chercher les let- « très, car je ne peux pas quitter Paris maintenant. Troppi' mann vous expliquera tout lui-même mieux que je ne u pourrais vous écrire. 11 faut que toute la famille vienne à « Paris pour deux ou trois jours, ceci ne nous fera pas c( grand tort, car Troppmann m'a donné un demi-million. « Je veux l'avoir absolument. Toi (Gustave), tu partiras « d'abord pour Guebwiller pour chercher l'argent. Je t'envoie « une procuration que tu feras signer par M. le maire. Tu (( feras faire les papiers avant départir. Si vous avez besoin « d'argent pour tous ces voyages, vous irez en chercher. Je u vous envoie un reçu de 500 francs. Enfin j'ai donné tous « les renseignements à Troppmann, il vous expliquera, et « vous ferez ponctuellement ce qu'il vous dira.

«■ Jk.w Ki.nck. »

La procuration et le reçu n'étaient pas joinls à cette lettre. Mais Troppmann en annonçait le prochain envoi. Il convient avec la famille Kinck et son fils aîné de tout ce qui allait se faire, et repart affectueusement reconduit par la famille jusqu'à sa voiture. Le lendemain, la femme Kinck reçoit par la poste une enveloppe contenant une procuration de Jean à Gustave, faite à l'aide d'un modèle imprimé et datée de Paris, 3 septembre, et un chèque de oOO francs daté du 4, sur la Caisse commerciale. L'instruction a établi que le modèle avait été acheté, dans la journée, à Lille, par l'accusé ; que Troppmann l'avait rempli de sa main, de même que le chèque, et qu'il avait expédié ces ceux pièces de Lille même.

Troppmann est revenu à Paris, où il a pris une chambre à l'hôtel du Chemin de fer du Nord sous le nom de Jean Kinck. Une lettre du 5, signée Kinck, envoie cette adresse à Uoubaix, réitère l'invitation de venir à Paris dans quel- ([ues jours, et ajoute : « Nos affaires vont très bien. » La femme Kinck ne dissimulait pas aux personnes à qui elle avait fait connaître ces circonstances l'étonnement que lui causaient les démarches singulières et imprévues de son mari, et l'inquiétude que lui inspirait l'impossibilité oi^i Kinck paraissait être d'écrire lui-môme ses lettres ; mais elle avait confiance en Troppmann ; les instructions qu'elle recevait étaient nettes et pressantes, elle s'y conforma exactement.

Gustave, satisfait de faire un voyage, avait quitté Roubaix dès le 3 septembre, sans attendre la procuration que sa mère devait faire régulariser et lui envoyer. Il arrive à Guebwiller le 7 et en informe aussitôt ses parents. Sa présence rassure la famille Roller, à laquelle il explique qu'une atfaire urgente et jusqu'à nouvel ordre secrète a appelé son père à Paris.

L'exécution du plan conçu par Troppmann est commencée, Gustave va revenir à Paris porteur des 5,500 francs. Deux lettres, signées Jean Kinck et datées du 8 septembre, parlent aussitôt de Paris, l'une pour Guebwiller, l'autre pour Roubaix ; la première dit à Gustave :

« Tu partiras quand lu auras de l'argent. Le train de u Mulhouse part à dix heures moins le quart du matin. Je « t'attendrai à la gare. Tu m'enverras une dépêche avant u de partir. Mon adresse est à l'hôtel du Chemin de fer du « Nord. Au revoir, cher (ils. »

l/autre presse et lèjj'le le départ de la dame Kinck.

« Chère l'einme,

« Je nie suis empressé d'écrire à Gustave; rnaiiiteiiani, u si vous venez ensemble, tu prendras tous les papiers avec u toi, et, au lieu de venir le malin, vous ne partiriez de <( Houbaix qu'à deux heures de l'après-midi; à dix heures, u vous serez à Paris. Alors, je vous attendrai, car pendant u le Jour j'irai à Fontainebleau, et je ne reviendrai qu'à (( neuf heures du soir. N'oublie pas les papiers et viens « samedi. Au revoir. »

Un post-scriptum insiste sur le train à prendre pour arriver le soir et non dans la journée.

Mais Gustave n'était pas encore en mesure de retirer les lettres chargées. U écrit à Jean Kinck, à l'hôtel du Chemin de fer du Nord, (ju'il ne peut toucher l'argent. Le plan est dérangé. Troppmann envoie immédiatement, le 10 septembre, des dépêches à Gustave et à la femme Kinck pour suspendre leur départ, et leur écril en outre les lettres suivantes :

« Mon cher lils,

« Ne viens pas sans que tu aies l'argent. J'ai écrit à maman « pour qu'elle aille tout de suite à la Mairie pour faire signer « la procuration. .. Tu viendras alors quand tu auras l'argent. « Maman ne viendra qu'après toi, car je lui ai écrit de ne pas « venir avant que tu ne sois là. Tu m'enverras une dépêche (( le jour avant; j'irai l'attendre à la gare, mais ne dis « seulement jamais le nom de mon ami.

« Ton père,

« Jean Ki.nck. »

u Chère femme, dit la lettre envoyée à Koubaix, aussitôt « que tu auras cette lettre, tu iras à la Mairie pour faire (.< signer la procuration... Tu l'enverras à Gustave, à Gueb- « willer. Tu ne viendras pas samedi soir, car je veux que « nous soyons tous ensemble. Tu ne viendras que quand je « t'écrirai... »

Cependant l'inquiétude de la dame Kinck augmente au sujet des lettres qui, depuis quinze jours, continuent à ne pas être de la main de son mari. Ne sachant pas écrire

272 PLAIDOYERS DE M' LACIIÂUD.

elle-niôiiie, elle fail écrire, par son second Mis Kniile, une lettre qu'elle adresse à l'hôtel du Chemin de fer du Nord et où ses craintes sont exprimées. Troppman la rassure par une lettre du 12 septembre :

« N'ayez nulle crainte pour moi, car nos alîaires vont (( bien; seulement je suis tombé sur la main et il y a des « moments où il m'est presque impossible de prendre une « plume, mais maintenant ça va mieux et j'espère ne plus <( rien sentir dans deux ou trois jours. Prépare-toi à venir à (' Paris pour jeudi, mes affaires seront finies. Tu quitteras u Roubaix à deux heures et je vous attendrai à la gare. Si « mes affaires n'étaient pas finies, je vous enverrai une « dépèche le matin, alors vous ne viendriez que vendredi, u mais avec le même train, car je veux être tranquille quand « vous serez une fois chez moi. Si vous avez envoyé la proie caration dimanche, Gustave viendra mardi soir. Préparezu vous et soyez contents, car aujourd'hui nous sommes a riches. Je vous embrasse tous.

« Jeax Kinck. »

Celte lettre expédiée, Troppmann va, en compagnie de son compatriote Aron, se divertir au bal de Saint-Cloud. Ses parents se préoccupent de sa longue absence; il leur écrit à plusieurs reprises u que ses affaires marchent; que si, elles réussissent, ils seront dans l'aisance ». Un jour, il prétexte un voyage à Londres, il se fait adresser poste restante la correspondance de sa famille ; personne des siens n'a jamais su à ({uel hôtel il était descendu. Mais Gustave attendait vainement la procuration qu'il croyait devoir lui èlre envoyée directement, et que sa mère lui avait, depuis plusieurs jours déjà, adressée poste restante. Il la réclame. Une dépêche signée Jean Kinck lui répond le 15 septembre que la pièce est à Guebwiller. Troppmaim écrit en même temps à Roubaix :

« Chère femme,

« Écrivez donc à Gustave où vous avez envoyé la procurau tion. Il aura alors sûrement l'argent. Tenez-vous prêts à « venir à Paris aussitôt que Gustave sera chez moi, je vous u enverrai une dépêche, et vous viendrez le même jour. Je « vous aurais écrit de venir maintenant, mais je ne veux pas

AKFAIUE tROPPMANN. 27:1

o ((lie cutlc pi'ociiijiIJoii st; |»t;r(l(^; un jniir plus Ioiiji^letn[)S (( ne leni rien el Jo vi'ux (inc nous soyons Ions cnsoniblo.

(( Jka.n Kinck. »

(luslfive se rend au bureau de posle. F.e l'oceveni' conscnl à lui renietlrc l'enveloppe ijui conlienl la procuration, mais cette pièce n'est qu'enregistrée. La dame Kinck a mal ronipris les inslrmiions ([u'tille a reçues et n'a pas fait légaliser la signature : Gustave ne peut obtenir la remise des valeurs. Il se décide, malgré les recommandations qui lui ont été faites, à partir pour Paris et envoie, le 16 septembre, de Guebwiller, la dépèche suivante :

(( Jean Kinck, bôtcd du Chemin de fer du Nord : J'arrive « deinain cinq heures vingt du m itin. » Le calcul de Troppmann est encore une fois trompé. Gustave va arriver en ])lein jour. Mais le malheureux manque le train; il n'arrive à Paris le 17 septembre qu'à neuf heures trente minutes du soir. Malgré ce retard de seize heures, Troppmann est là, le reçoit, le conduit à l'hôtel, lui fait déposer son bagage, et lui fait écrire à sa mère ce billet, dont le texte et la forme attestent la précipitation avec laquelle il a été tracé.

« 17 septembre, je viens d'arriver à Paris. Vous devez venir à Paris, partez de Roubaix dimanche soir à deux heines, et à Lille à quatre heures dix-huit minutes, deuxième classe. Prendre tous les papiers.

« Gustave. )>

Les gens de l'hôtel voient Troppmann et Gustave sortir et s'éloigner rapidement. L'accusé passe la nuit dehors. Le lendemain matin, il revient seul. Gustave ne reparaît plus. Ici, Troppmann, interrogé par le juge d'instruction, invente une version audacieuse : Kinck père, qui n'avait pu se trouver à l'arrivée de Gustave, a rejoint au café son fils et son ami. Tous trois ont passé la soirée, puis une partie de la nuit, à se promener. Troppmann s'est ensuite séparé de ses compagnons et il ne sait où ils sont allés; mais il ne peut citer aucun témoin, qui les ait vus ensemble. Un seul renseignement est recueilli par l'information sur ce qu'a fait Troppmann le 17 septembre, et ce renseignement accable l'accusé. On retrouve deux quincailliers, nommés Dufour et David, (pii déclarent avoir, ce jour-là, entre neuf

274 PLAIDOYERS DE M^ LÂCHAUD.

et dix heures du malin, vendu à Troppniann, qui paraissait très pressé, une pelle de jardinage el une petite pioche appelée décintroir.

L'accusé, confronlé avec ces ténnoins et avec d'autres personnes qui ont assisté aux deux ventes, est obligé de reconnaître qu'il a fait celte acquisition, prétend n'avoir agi que d'après les instructions de Kinck père, et avoir remis à celui-ci, sans s'inquiéter de l'usage qui devait en être fait, les objets achetés par lui.

A ce point de la procédure, il était devenu certain que les instruments achetés par l'assassin lui avaient servi, dès le soir même, pour creuser la fosse du jeune homme qui, au dire de l'un de ses compagnons de route, arrivait gaiement à Paris.

Ici, d'ailleurs, se place une circonstance non moins grave à la charge de l'accusé. De même qu'on avait retrouvé en sa possession l'argent et los papiers de Jean Kinck, el chez l'horloger Durand une montre et une chaîne en or vendus par lui le 6 septembre et qui étaient celles de Kinck, de même on a découvert que tout ce qu'avait apporté Gustave était tombé entre ses mains : les lettres, un peigne renfermé dans un étui, et enfin la montre et la chaîne du fils Kinck ont été saisis, soit à l'hôtel du Chemin de fer du Nord, soit sur la personne de Troppmann. L'accusé a prétendu que tous ces objets lui avaient été donnés.

Le second assassinat est consommé. Le meurtrier n'a pu réussir à s'emparer de la somme de o,oOO francs tant convoitée, mais il lui reste à dépouiller la femme qui va venir et qui doit arriver munie des papiers Kinck, des économies du ménage et de l'argent provenant du chèque envoyé à Roubaix le 5 septembre.

Le lendemain 18, Troppmann écrit à sa famille que u ses affaires vont bien, et qu'il pourra probablement retourner le lundi 20 à Cernay. »

La lettre de Gustave a produit l'effet attendu. La femme Kinck surmonte sa répugnance pour un voyage entrepris dans des conditions qui la préoccupent, malgré la fatigue de sa grossesse, et au moment où l'un de ses enfants vient d'être malade. Elle réunit ce qu'elle croit nécessaire aux affaires traitées par son mari, fait rapidement ses préparatifs de départ, et le 19 vers midi, ses voisins et ses pa-

AFFA1UI-: TllOPPMANN. 275

reiils l;i voient partir avec les cnraiils, qui st; réj(juissenl. A la gare de Lille, elle apprend qu'un train part avant celui (|ui a été indiqué, elle y prciud place, ari'ive à Paris plusieurs heures avant le moment convenu, et se fait aussitôt indi([uer lliôtel du Chemin de fer du Nord. Elle y demande JeanKinck. On lui répond ([u'il est sorti, et on l'engage àse reposer au bureau de l'hôtel et à prendre quelque repos. Elle résiste à celle invilation, qui allait la sauver, disant qu'elle préfère retourner à la gare, où son mari doit venir la chercher. Elle s'y rend, déposant seulement un paquet à l'hôtel et attend l'arrivée du dernier train.

Que faisait pendant ce temps l'accusé? Il n'a pu le dire. Mais l'instruction l'a montré préparant les instruments de son dernier crime. La petite pelle et le décintron* qu'il a abandonnés dans la plaine, après avoir enterré le corps de Gustave, ne suffisent plus pour tuer six personnes et pour enfouir leurs cadavres; Troppmann achète, vers cinq heures du soir, chez un taillandier de la rue d'Allemagne, une pelle et une pioche d'une dimension plus forte; il les laisse chez le marchand jusqu'à huit heui'es.

La nuit complètement close, il vient les reprendre, monte sur l'impériale d'un omnibus et descend aux Quatre-Chemins. Interrogé sur ce fait, il est forcé d'en convenir. Mais ici revient sa réponse invariable : il n'a fait qu'obéir à Jean Kinck, qui l'attendait au Chemin-Vert. A onze heures moins dix minutes, le cocher Bardot, qui stationnait devant la gare du Nord, voit monter dans sa voiture découverte la femme et les enfants accompagnés de l'accusé. Troppmann convient d'un prix qu'il paie d'avance pour aller jusqu'à la porte de Flandre. La voiture part; les voyageurs causent avec entrain et abandon, et parlent du père de famille qu'on va rejoindre. La femme Kinck se laisse sans défiance conduire à travers Paris, qu'elle ne connaît pas, et vers Pantin, où une des lettres qu'elle a reçues lui a fait croire que son mari vient d'acheter une maison.

Arrivé au point convenu, le conducteur reçoit l'ordre de poursuivre, moyennant un supplément de prix à l'heure, jusqu'aux Quatre-Chemins; il s'égare en route. Troppmann lui indique la voie à suivre. On atteint enlin un établissement isolé situé sur la route. L'accusé fait arrêter la voiture et descendre la mère et les deux plus jeunes enfants. 11 les

eiiuiiéne en recommandant uiix liois aines de ratlendre, el prend un sentier qui conduit vers la plaine.

Viiif^'t minutes s'écoulent; pendant ce temps le cocher cause avec les enTants, et appiend d'eux qu'ils ont fait dans la journée un long voyage, qu'ils viennent pour la première fois à Paris, que l'homme en compagnie duquel ils se trouvent est pour eux comme un parent, qu'ils attendent leur père, et <iue tous ensemble vont retourner à l'hôlel du Chemin de fer du Nord.

L'accusé revient seul et dit : « Mes enfants, nous restons ici ;» il paie la voiture et s'éloigne avec les trois jeunes garçons. Il était alors environ minuit trois quarts. Le cocher retourne à Paris; il n'a rien entendu du côté de la plaine. Un veilleur de l'établissement, près duquel la voiture s'élait arrêtée, a seulement distingué, au milieu du silence de la nuit, un ou deux faibles cris : Maman, maman, ([ui ont aussitôt cessé.

Cette nuit encore, comme celle qui a suivi l'assassinat de Gustave, Troppma nn l'a passée tout entière hors de l'hôtel.

Le lendemain malin, il rentre, toujours seul ; puis il ressort précipitamment après avoir changé de vêtements, laissant des objels et des effets sur lesquels des taches sanglantes subsistent malgré les efforts faits pour les enlever. Le soir, il est au Havre.

Telles étaient les révélations de la procédure, lorsqu'un dernier interrogatoire a mis Troppmann en demeure de faire de complets aveux.

Une expertise venait de démontrer surabondamment que toutesles pièces ou signatures attribuées à Jean Kinck étaient de la main de l'accusé. Troppmann n'en a pas moins maintenu son système, en y ajoutant de nouvelles inventions qu'il seiait trop long et superflu d'énumérer ici, pour le concilier avec les circonstances (|in le démentaient. C'est ainsi qu'obligé de reconnaître (jue la procuration elle chèque do oOO francs, adressés le 5 septembre à la femme Kinck, avaient été envoyés de Lille et non de Paris, il en esl arrivé à soutenir que Jean Kinck était allé avec lui jusqu'à Lille pour les signer, et, au lieu de continuer jusqu'à Uoubaix pour voir sa famille, était revenu le soir à Paris. C'est ainsi encore qu'il a prétendu (|ue pour le compromettre Jean, en signant les titres et les autres pièces, avait imité son écrit uie.

A F FA m K TllOPPMANN. 277

L'inslriiclioii ('l.iiL (ormiiiôo, malgi-r- l'insincrs (1rs roclifiohos faites dans los onvirons do Sonllz cl de Wattwilleipour découvrir In cadavre do Joau Kinck ; il niancpiail, au laiscoau de ])j'(nivcs (jui ('lahlissMicnl, la cidpahilik; do Troppmann.

L'afTaire allait ctic l'cnvo^rL' dovaul la (]our d'assises, lors(|uc le 13 novembre, comprenant (|ue les accusations portées par lui contre ses deux premièies victimes ne faisaient qu'aniimenler Fliorreur de son forfait, et sentant, d'ailleurs, le besoin de prolonger encore les délais de la procédure, il a demandé à faire des aveux.

Il élaif, dil-il, seul coupable. 11 avait attiré Jean Kinck dans les envii'ons inhabités de Waltwiller, en lui faisant croire qu'il avait trouvé là un lieu propice pour la fabrication de la fausse monnaie.

Au milieu du bois, il avait tendu à son compagnon une bouteille de vin où il avait versé d'avance de l'acide prussique fabi-iqué par lui. Jean était tombé foudroyé. II l'avait dépouillé et enterré dans la montagne. S'il avait pu toucher les 5,500 francs au bureau de Guebwiller, il serai! immédialement parli pour l'Amérique. Mais l'homicide, qu'il venait de commeltre, n'avait pas produit ce qu'il en attendait.

Il avait alors organisé le voyage et le meurtre de Gustave et de la femme Kinck, afin de parvenir à un vol plus considérable : le meurtre de tous les enfants qui ne pouvaient quitter leur mère, en était, ajoute-t-il, la conséquence forcée. Il avait tué Gustave d'un seul coup de couteau ; mais il avait frappé ensuite le cadavre pour le rendre méconnaissable. Quant à la mère et aux jeunes enfants, il décrivait la scène de leur mort, absolument comme les hommes de l'art avaient été amenés à la retracer au moyen des constatations médicales. Quelques coups rapidement portés, d'abord avec le couteau, puis avec la pioche, avaient suffi. Des foulards, ({u'il avait invité deux des enfants à se mettre au cou, lui avaient servi à étouffer leurs cris. Il avait ensuite frappé les cadavres, comme celui de Gustave, pour les défigurer. Malgré quelques détails évidemment faux sur lesquels il cherchait à atténuer la portée de ses aveux, c'était enfin la vérité qui échappait.

On s'est livré, sur ses indications, à des recherches nouvelles dans le lieu où il disait avoir domié la mort à Jean

278 PLAIDOYERS DE M" LACHÂUD.

Kinck, et le 24 novembre, non loin de Waltwiller, sur le territoire de la commune d'UlFholtz, au milieu de la forêt, et au pied des ruines du château de Herrenflug, le corps a été reirouvé sous la terre et les pierres que Troppmann avait amoncelées pourle cacher. La décomposition du cadavre était telle qu'il a été impossible de vérifier si la mort avait été donnée à Faide d'une arme. L'analyse de ce qui restait des viscères a produit des résultats chimiques desquels ont doit conclure que Troppmann a dit vrai en prétendant qu'il avait empoisonné Kinck. Il a, au surplus, été prouvé que l'accusé savait préparer l'acide prussique et qu'il avait plusieurs fois parlé des effets de ce poison. Depuis, et dans ces derniers Jours, l'accusé a tenté de revenir sur ses aveux. II cherche maintenant à faire croire qu'il a eu trois complices dans la préparation et l'exécution des attentats d'Ufîholtz et de Pantin. Mais il suffit de lire la lettre où sont écrites ses prétendues révélations pour être convaincu qu'elles ne sont qu'un grossier mensonge sous prétexte de ménager les inconnus auxquels il impute un rôle analogue à celui qu'il avait d'abord attribué à Jean et à Gustave Kinck; il se borne à un récit de fantaisie où le plus invraisemblable concours de circonstances fait de trois individus, sur l'identité desquels il ne donne absolument aucune indication, les auteurs principaux de l'empoisonnement de Jean et de l'assassinat du reste de la famille. Il reste démontré que Troppmann seul a commis les huit assassinat.

Déjà les constatations de la science avaient établi non seulement que, dans les circonstances où la femme Kinck et ses enfants avaient été successivement amenés sur le lieu où ils ont péri, un seul homme avait pu leur donner la mort; mais qu'eu égard k la similitude des blessures et à l'instantanéité de l'effet produit par les armes employées, il paraîtrait certain que la même main avait tout accompli. Les explications données le 13 novembre par l'accusé ont pleinement confirmé cette appréciation; mais les renseignements groupés par la procédure eussent suffi pour donner, sur ce point, à la justice une certitude entière. Un pareil enchaînement de crimes longuement et patiemment organisé, à travers des obstacles et des incidents imprévus et terminé à cent lieues de distance du pays où il a été commencé, n'a pu être l'œuvre que d'une imagination à la fois

AFFAIHR TUOPPMANN. 279

aclivo el. solitairo, (jiii a suivi lihreiiioiil jusqu'au bout rexrculion d'un plan siloncieusomont rnédilé.

Ti'oppmann, tel qu'on le connaît d(^sormais, était précisément l'homme qui pouvait le concevoir, en tjardf^r le secret et l'accomplii'. Depuis ce jour où il a quitté lioubaix, jusqu'au jour de son arrestation au llavie, il a constamment vécu isolé et aj^ité. Si quelipies camarades, à l'abri de tous soupçons, ont été vus accidentellement en sa compagnie, lui seul a toujours paru soit avec Jean Kinck, soit avec Gustave Kinck, soit avec les autres viclimes. C'est lui qui, ayant précédemment habité aux Quatre-Chemins, a pu seul songer à choisir la plaine où il pouvait exécuter son dessein. Les cori'espondances, les fausses écritures, l'achat et le transport des instruments, tout a été fait par lui. Lui seul devait profiter du meurtre et lui seul en a profité ; tout ce que l'instruction a (clairement précisé, comme ayant été importé de Roubaix par les divers membres de la famille Kinck, a été, sans exception, trouvé entre ses mains ou dans les lieux abandonnés par lui.

Il n'est plus permis de s'arrêter aux vains et derniers efforts qu'il fait pour retarder l'expiation à laquelle il ne peut se soustraire. La conscience publique inquiétée par le bruit qui s'est fait autour du nom de Troppmann et par ces échos, souvent infidèles, d'une information scrupuleusement et prudemment conduite, doit apprendre enfin que justice sera complètement faite quand l'unique auteur d'un crime sans exemple aura subi la peine qui l'attend.

En conséquence Jean-Baptiste Troppmann est accusé d'avoir :

Premièrement. — En août 1869, dans le département du Hant-Hhin, attenté à la vie de Jean Kinck, par des substances pouvant donner la mort plus ou moins promptement.

Deuxièmement. — A la même époque et au même lieu, soustrait frauduleusement au préjudice des héritiers du dit Jean Kinck, une somme d'argent, une montre et une chaîne, et divers papiers.

Troisièmement. — En septembre 1869, à Pantin, volontairement donné la mort a Gustave Kinck, avec ces circonstances : 1° que ledit meurtre a été commis avec préméditation ; 2° qu'il a eu pour objet de préparer, faciliter ou exécuter le vol ci-après.

Quatrirmeimnt. — A la mAme époque et au même lieu, soustrait frauclulcusemonl, au ])réju(iicc des héritiers dudit Gusiave Kinck, une somme d'arj^ont, une montre et une chaîne, et divers objets.

Cinquièmement. — A la même époque et au même lieu, volontaii'ement donné la mort à Horlense-Juliolle-Josèphe Rousselle, femme Kinck, avec ces circonstances: 1° que ledit meurtre a été commis avec préméditai ion ; 2° qu'il a précédé, accompagné ou suivi les meurtres ci-après spécifiés commis sur Émile-Louis, Henri, Joseph-Achille- Louis, Alfred-Louis et Marie-Hortense Kinck; 3° qu'il a eu pour objet de préparer, faciliter et exécuter le vol ci-après.

Sixièmement. — A la même époque et au même lieu, soustrait frauduleusement, au préjudice des héritiers de ladite femme Kinck, une somme d'argent, des papiers et divers objets. ^'

Septièmement. — A la même époque et au même lieu, volontairement donné la mort à Émile-Louis Kinck, avec ces circonstances: 1° que le dit meurtre a été commis avec préméditation; 2° qu'il a précédé, accompagné ou suivi les meurtres commis sur la femme Kinck et sur Henri-Joseph, Achille-Louis, Alfred-Louis et Marie Hortense Kinck.

Huitièmement. — A la môme époque et au même lieu, volontairement donné la mort à Henri-Joseph Kinck, avec ces circonstances: 1° «[ue ledit meurtre a été commis avec préméditation.

2'' Qu'il a précédé, accompagné ou suivi les meurtres commis sur la femme Kinck et sur Émile-Louis, Achille- Louis, Alfred-Louis et Marie-Hortense Kinck.

Neuvièmement. — A la même époque et au même lieu, volontairement doimé la mort à Achille-Louis Kinck, avec ces circonstances : 1° que ledit meurtre a été conmiis avec préméditation; 2° qu'il a précédé, accompagné ou suivi les meurtres commis sur la femme Kinck et sur Emile-Louis, Henri-Joseph-Alfred, Louis et Marie-Hortense Kinck.

Dixièmement. — A la môme époque et au même lieu, volontairement donné la mort à Alfred-Louis Kinck, avec ces circonstances : 1° que le meurtre a été commis avec préméditation; 2° qu'il a précédé, accompagné ou suivi les meurtres commis sur la femme Kinck et sur Kmile-

AFFAIUK TUOIM'MA.NN. 281

I.oiiis, Hoiin'-Jnsonli, Arliillc-Loiiis ri Miiric-llorl.ciiso Kiiu^U. Ouzirinnnent. — A la mrmt' «'poijuc el ;iii iiirmc lirii, volontairement donin'' la moit à Marie-Horlense Kiiick, avec ces cirronstances ; 1" ([iie le nieurlro a été roniinis avec. préni(''(lilati()n, 2"(ju'il a précédé, acconifia^nié oti suivi Jcs nicui'li'cs commis sur la femme Kiiick et sur Kmile- Koiiis, Hcnri-Josepli, Aciiillc-Kouis et Alfred-!. oiiis Kinck.

Jicuzirincmciit. — En ISdO, commis le crime de faux en écrilnre de commcire, en fabriquant ou en faisant fabriquer : i° un reçu daté de Guebwiller du 21) août 1809 de 5,500 francs, valeur en compte à verser par la Caisse commerciale de Roubaix, de Croix, Vernier, Verley et C/, et en y apposant ou faisant npposer la fausse sij^Miature de Jean Kinck, lequel était connnerçant; 2" à la date du 4 septembre 1869, nn reçu de 500 francs, valeur en compte à verser ])ar ladite Caisse commerciale, et en y apposant ou faisant apposer la fausse si^^nature de Jean Kinck, lequel était commerçant ; 3'^ à l'aide d'une formule imprimée, nn pouvoir, en date h. Paris du 3 sepl(^mbre 1869, censé donné par Jean Kinck pour le règlement d'afîaires de son commerce à son fds Gustave, et en y apposant ou faisant apposer la fa use signature de Jean Kinck, lequel était conmierçant.

Treizièmement. — A la même époque, fait usage desdiles ])ièces fausses sacbant qu'elles étaient fausses.

Crimes et délits connexes prévus parles art. 147, 148, 164, 301, 302, 30i et 401 du Code pénal.

Après l'audition des soixante-deux témoins à charge et celle des trente témoins à décharge, M. le Procureur général Grandperret prononça un éloquent réquisitoire auquel M*^ Lachaud répondit en ces termes :

Messieurs de la Cour, Messieurs les Jurés,

Troppmann m'a demandé de le défendre, c'est un devoir que je viens remplir ici. Ceux qui ignorent quelle est la mission de l'avocat, quelques-uns du moins, ont pu s'en étonner. Ceux qui disent qu'il y a des crimes tellement abominables, des criminels tellement horribles qu'il est impossible qu'on essaye de demander pour eux la moindre atténuation dans l'application de la peine; ceux qui pensent ainsi. Messieurs, se trompent, et dans leur indignation généreuse ils confondent la justice avec la colère et la vengeance. Ils n'ont pas compris qu'excités par cette passion ardente et par leur pitié pour les nombreuses victimes, ils demandent ainsi de laisser commettre un crime social, le plus dangereux de tous: le sacrifice de la loi. Je comprends autrement les obligations de la défense. Le législateur a voulu qu'à côté de l'accusé, quelqu'il fût, il y eût toujours une parole loyale et honnête pour arrêter, s'il est possible, les émotions de la foule, qui sont d'autant plus terribles qu'elles sont généreuses ; elles peuvent étouffer la vérité.

La loi est calme, Messieurs, elle n'a jamais de ces emportements, même des plus généreux ; elle s'est dit que la vérité n'est possible à découvrir que quand elle est recherchée par l'accusation et par la défense. Elle a compris qu'il arrive une heure où il faut ne plus regarder les spectacles et s'éloigner des champs de carnage. Elle a compris que tout n'est pas dans les victimes et qu'il faut aussi jeter un regard surl'accusé; qu'il e<t

AFFAIIIK TIIOPPMANN. 283

(lu devoir de la jusliee el du juge d'interroger l'homme, >îa nature, ses entraînements, son intelligence, son état moral. Klle dit alors à l'avocat : « Vous serez à la barre, vous y serez avec votre conscience. » C'est le premier mot de ce débat solennel, prononcé par M. le Président, quand il a rappelé au défenseur que tout ce qu'il avait à dire de l'accusé devait sortir de sa conscience. Le droit de la d(''fense, la liberté de la défense, le législateur les conlie à l'honneur professionnel de l'avocat; il concilie ainsi les droits légitimes de la société avec les droits non moins sacrés de la défense, et vous êtes bien surs, Messieurs, qu'en nous présentant devant vous, c'est avec honnêteté que nous venons chercher à expliquer la vérité telle que nous la comprenons.

Si jamais une affaire criminelle a demandé une défense, n'est-ce pas celle-ci, Messieurs? Un crime sans précédent, des forfaits commis dans la plaine de Pantin, et au milieu de cette émotion générale des clameurs ardentes et inévitables, qui réclament contre le coupable vos sévérités implacables ! Comprenez-vous, Messieurs, que la parole d'un défenseur doit vous prémunir contre ce danger? Vous avez juré de ne sacrifier ni les intérêts de la société, ni les intérêts de l'accusé ; vous avez promis d'être calmes, de rechercher la vérité en dehors des passions tumultueuses de la foule ; vous avez juré de laisser parler votre conscience quand elle sera recueillie et quand vous aurez tout entendu. Eh bien ! je vous en conjure, imposez silence à Vos consciences, ayez ce courage ! attendez !

Messieurs, je vais chercher avec vous la vérité telle que je la comprends ; je ne vais pas la plaider telle que l'accusé la présente. Est-ce que vous croyez que je suis ici pour répéter toutes les paroles qu'il a fait entendre? Uuelle idée vous feriez-yous de ma profession? Ah! elle serait le plus vil des métiers si elle consistait à redire après l'accusé tout ce que, bien ou mal inspiré, il a fait entendre pour sa défense. Rassurez-vous, Mes-

sieurs, je vais fléfenrlrecethomme romme je crois devoir Je défendre. J'ai déjà vécu avec lui ; je Fai interrogé, il m'a parlé; avant d'être son avocat j'ai été son juge. Je n'ai pas de verdict à prononcer, moi ; mais j'ai des appréciations avons donner, et au milieu de ces scènes épouvantabl(^s, mon devoir est de vous dire ce que j'ai pensé de cette affaire.

La défense m'appartient, j'en suis le maître; et ici, je ne suis pas l'écho de l'accusé; je suis un homme d'honneur, qui dit honnêtement ce qu'il pense. Ecoutez ce que j'ai à vous dire, et permettez-moi de commencer la discussion.

Ce qu'est Troppmann? voilà deux fois que je le cherche, et je ne l'ai pas trouvé. Quelle est sa nature? Est-ce un homme? Est ce un tigre? A-t-il conscience de ses actes ? Est-il un insensé? C'est là le problème, et j'en demande pardon à l'accusation, il est là tout entie'r. Les émotions que soulève cette afTairo, je les ressens comme M. le Procureur général ; quel est l'homme ici, qui n'a pas frémi devant ces cadavres, au souvenir de ces scènes de carnage? M. le Président vous faisait remarquer hier que, quand tout le monde frémissait, un seul homme restait calme... Pourquoi? Comment Dieu l'a-t-il fait, cet homme? Ouel est-il? Cherchons.

Il est jeune, il a 20 ans ; c'est presque un enfant, qui a accompli, s'il était seul, des forfaits tels qu'on n'en a jamais vus dans le monde !

Il appartient à une famille modeste, pauvre, misérable même. Troppmann a vu toute cette misère, son cœur a été blessé et il s'est révolté contre la société, qui lui faisait un pareil sort. Elevé dans une petite école jusqu'à l'âge de quatorze ans, il a traversé ses premières années de la vie, sombre, soucieux. A quatorze ans, à cet âge où l'enfant s'amuse, il rêve la fortune, les millions; alors que d'autres se livrent aux distractions de leur âge, lui, il se perd dans sa cbimère favorite,

AI'l'AlKK TllOPl»MANN. 285

Il a (Quille ceLlc pelili) école do \illa^c, il a lra\<iill(', cl Nous savez, Messieurs, rominentsa nalurt; s'est i-*'- \(''l(''e à Ions ceux (|iii vous eu nul pai'l*', aux. témoins : Des plaisirs? Non, pas \i\\ daus sa vie! Des distraelious du ecrur, ces petits épanidieuients, ces amourettes de village, jamais ! Le caharet, les relations avec des caiuaiades?Pas d'avantage! Sombre, éloigné des plaisirs, il seud)le vivi'o avec son idi'o fixe, la fortune; rêvant à ce miragi^ trompeur rpii devait le perdre.

M. le Procureur général vous a lu tout à l'heure des déclarations de ti'moins; ces déclarations, je veux les examiner à mon tour; ([uc disent-elles ? Trofipmann aurait dit au témoin Ainbly, qui en dépose ; « Ah! si j'a- « vais seulement oOO fr. , j'en gagnerais bientôt 500, OOt) ; <( j'ai un secret qui pourrait étonner le monde, mais je « me garderai de faire connaître mon invention : les « hommes sont méchants, ils m'en tl(;ponilleraient ! » En elTet il travaillait seul, il savait lire, il achetait des livres de science; il étudiait la chimie et il faisait ces découvertes qui ont étonné l'honoi-able et habile expert M. Koussin.

Et puis il se perdait dans les lectures fâcheuses, dangereuses pour lui, les romans! Les romans lugubres, ceux-là dans lesquels il se trouve le plus de misère, le plus d'horreur, il les préférait aux autres. Il disait au témoin Kaiser qu'il afï'ectionnait la lecture du Juif- Errant; plus tard à un autre témoin, à Dourson dont vous avez entendu hier l'intéressante déposition lue par M. le Président, il tenait ce propos caractéristique ; « Celui qui lit beaucoup de romans et les a « dans la tète, s'endort avec. Mais celui qui n'en lit » qu'un seul, aune idée fixe. »

Voilà riiomme, voilà Tcnfani, voilà Tadolescent, comme vous voudrez l'appeler, sombre, taciturne, perdu dans ses rêves d'opulence, et se nourrissant de ces lectures, dont les témoins vous ont parlé. Dans cet être si triste, si solitaire et dont la vie était en même

28b PLAIDOYERS DE M° LACHAUD.

temps si remplie, il y avait un coin du cœur, qui, lui, était resté pur et lumineux : l'amour de sa mère !... Ah 1 si vous voulez la fin de cette impassibilité sauvage de Troppmann, qui vous étonne ; si vous voulez de l'émotion, si vous voulez des larmes dans les yeux secs, à l'instant il fondra en larmes, je n'ai pour cela qu'à lui parler de sa mère. Sa mère !... oui, cet assassin horrible aimait, il aime sa mère, elle est son idole (1).

Je demande à placer un souvenir au début de cette plaidoirie ; homme ou monstre, Troppmann est une créature de Dieu ayant encore un rayon du ciel dans son àme perdue. Ecoutez ! on vient de tuer Jean Kinck ; la misère est dans la maison, on sait que Troppmann luimême n'a pas une obole et il porte 20 fr. à sa mère. L'argent du crime, oui, mais il se dénonçait déjà en donnant cet argent ! C'est le fait que je constate ; et sa malheureuse mère le remerciait, elle qui, si elle eut connu lavérité, eût refusé cet argent avec terreur. Le 20 septembre, à cette date fatale et terrible, alors qu'il a tout à craindre après son abominable action, alors qu'il va partir pour le Havre, il prend 100 fr., et avant d'assurer son salut, il les envoie à sa mère. Voilà le jeune homme avec ses iniquités, le voilà avec ce petit coin d'honnêteté perdu dans son cœur et que vous deviez connaître.

Il va à Roubaix et il y est mis en rapport avec la famille la plus honorable et la plus malheureuse du monde. Est-ce que vous croyez que je vais me livrer à des attaques contre Jean Kinck, sa femme et ses malheureux enfants ? Je n'ai pas moins de respect pour cette famille que M. le Procureur général. Oui, c'était là une famille qui s'est élevée bien doucement; elle avait été bénie du ciel et il semblait que Dieu, qui plus tard devait se montrer si sévère pour elle, avait voulu lui donner tout d'abord toutes les bénédictions possibles.

(1) Troppmaiin en ce moinout pleure, il baisse la tète et se cache le visaj^e derrière la barre ; il ne relèvera plus la tête peDtlaut tous les débats.

AFFAIHE TIIOPPMANN. 287

1^(3 père élail ouvrier, la rciiiiiKî élait ouvrière. Tuiile rciiv, lamille avait ('ominencé par réconoinifi, par l'ordre ; ils élaieut parvenus, ^ràce à leur aclivit»', à p;ai^iierune lorlune relalivenienl considi'Tahle; elle s'élevait à près de 100,000 iranes. Ou ne dira jamais assez combien était vive la tendresse des [)arents pour les enfants, combien grande la vénc'ration dés enfants pour les parents. \in m'cngageant dans cette affaire laissezmoi vous dire combien il est doux à mon cœur de s'arrêter un moment auprès de ces malheureuses victimes et de leur donner le témoignage de mon profond respect et de mon inunense sympathie.

Mais cela dit, il faut bien rentrer dans la vérité de la cause et se demander quels avaient été les rapports de ce jeune homme avec Kinck père. Pour quelle raison Jean Kinck est-il parti pour l'Alsace? Quelle était la cause de cet accord entre lui et Troppmann? Je n'en sais rien.

S'agissait-il de fabriquer de la fausse monnaie? Je ne veux pas le croire; il ne peut me convenir d'ofTenser la mémoire de ce malheureux, qui a été tué, et cependant il y avait là un intérêt d'argent, intérêt obscur, inconnu. Les explications des témoins à cet égard sont-elles acceptables? Non. Il n'allait pas en Alsace pour faire surélever sa petite maison d'un étage, ni pour visiter un terrain qu'il aurait fait acheter par un jeune homme sans expérience ; ce n'était pas non plus pour faire ces acquisitions de broches, qui lui avaient si bien réussi dans de précédents voyages. Non! non! Là, il y a un mystère que je ne connais pas. Tout est mystérieux à ce point de départ de la cause. Ce jeune homme et Kinck ne se voient pas dans l'intérieur de la famille ; ils se retrouvent dans un cabaret, ils y sont seuls ; ils s'isolent; ils se placent toujours à une table éloignée des autres et ils s'entretiennent à voix basse et toujours dans une langue que l'on ne comprend pas, dans la langue allemande.

â88 PLAIDOYERS DE M'' LACHAUD.

Il y a une lettre que vous connaissez déjà, mais dont il me semble (jue l'accusalion ne tient pas un compte suffisant. Écoutez cette lettre. Elle est du 21 août :

« Mon cher monsieur Kinck, écrit Troppmann, je suis (( bien arrivé et je suis allé immédiatement voir si tout « est en ordre. » Que veut dire cela? Et plus loin : « J'ai « trouvé une chambre dans laquelle nous pourrons faire « tout ce que nous voudrons »

Qu'est-ce que cela veut dire? Gomment! une chambre mystérieuse dans un pays où toute sa famille aurait été trop heureuse de l'accueillir avec transport. Est-ce que vous ne voyez pas qu'il y a là quelque chose d'inconnu, une espérance trompeuse, je le veux bien! mais enfin quelque chose qui prouve qu'il ne s'est pas mis en route pour acheter un peu de terrain.

Il lui écrit une autre lettre dans laquelle on lit ce passage : « Jusqu'au 25 je vous attendrai à Bollwiller ; (( nous irons directement au château de Wattwiller. » Pourquoi faire? Une promenade?

M. le Procureur général vous disait, tout à l'heure, que l'accusation n'avait pas le droit de faire des hypothèses ; mais que, cependant, il ne seraitpas ditficile d'en trouver ici de parfaitement acceptables, .le lui demande la permission de lui dire que je n'en crois rien. « 7 ont « sera en ordre » quand il n'y arien h mettre en ordre ! (( Une chambre sera prête oh nous ferons tout ce que (( nous voudrons » quaud il n'y a rien à faire ! Mais dans cette chambre nous aurons des amis, des parents que nous attendrons? Non, nous irons immédiatement au château de Wattwiller! Sur ce point je ne veux pas me charger des déclarations de ce jeune homme ; je ne veux })as me rendre garant, Dieu m'en i)réserve ! de ses alïirmations, qui seraient peut-être une supposition calomnieuse; mais j'affirme qu'il y avait là un but mystérieux, et vous savez que Jean Kinck partait avec l'espérance de gagner beaucoup d'argent. Enfin, écoutez ce qui va se passer, et laissez-moi le dire une fois de plus, il ne

AI'l'AllU-: THOPPMANN. 289

.-^aurait y aM>ii" im s(nil doiilo à ccl c^ard, s'il n'y avait eu que ce jeun(! huuime cl Kinck c'ii pi'c'sencc, Kirick n'aurail pas succoinlx'; c'est iuipossiljle.

Ou'est-ce que Kinck? une nuble nature, a dit un t(';inoin, (|ui n'a pas ajouté crédule, comme le lui demandait M. le Président.

(iC malheureux s'était séparé de sa l'amille pour eu- I reprendre une iirande spéculation qui devait lui rapporter des millions. Il va une lettre, signée de son nom, adressée à sa femme, lettre fausse écrite par Tr()pj)mann c'est vrai, mais qui prend au i)rocès une impoi'tance énorme, parce que, toute supposée qu'elle est, elle prouve tout au moins que madame Kinck était au courant des projets de spéculations de son mari. Qu'est-ce f|ue Kinck dit dans cette lettre? Il écrit à sa femme de ne pas se tourmenter, qu'il ne peut pas revenir aussi vile qu'il le désirerait, qu'il faut que toute la famille vienne à Paris passer deux ou trois jours. « ISe u vous préoccupez pas de la dépense, ajoute-t-il, ceci ne u vous fera pas grand tort, car Troppmann m'a donné (( un demi-million! »

Et comment madame Kinck aurait-elle pu ajouter créance à celte lettre, si son mari d'avance ne lui avait rien dit? L'accusé alïirme qu'elle savait bien qu'il s'agissait d'une fortune à faire. Et en effet Kinck avait fait courir certains bruits pour expliquer son départ. Il disait qu'il allait à la conquête de l'opulence. Et cela est si vrai que, lorsque le chef de famille écrit à sa femme : « Ne te tourmente pas ; venez à Paris, ne faites pas « d'économies, c'est inutile, cela est sans importance, « Troppmann m'a donné un demi-million; » madame Kinck y ajoute foi ; elle n'est pas surprise. Enfin vous avez entendu un témoin. M. Dassonville, le voisin de' Kinck, vous dira qu'il avait été effrayé des propos mystérieux de madame Kinck : « Mon mari, disait-elle, est allé à Paris pour y gagner beaucoup d'argent. » Et ce témoin s'étonnant de l'absence prolongée du père de fa- II. 19

290 PLAIDOYERS DE M*' LACllALlJ.

mille, madame Kinck, moins discrète que sua mari, répond qu'il ne faut pas s'en inquiéter, qu'il est parti pour gagner 40,000 francs. Gomment I 40,000 francs, dit le témoin, et la femme Kinck voyant l'émotion du témoin ajoute : oui, mais il les gagnera honnêtement, en travaillant, et M. Dassonville dut bien se contenter de cette réponse. C'est le point de départ de cette affaire, Messieurs, le point de départ nécessaire. On a trompé ce malheureux Kinck, on l'a attiré dans un piège fatal, horrible, dans lequel il devait succomber, c'est vrai ; mais il est certain cependant qu'il y a là un premier mystère qui pourra expliquer bien des faits, quand tout h l'heure je me demanderai si Troppmann, si ce jeune homme a pu commettre seul l'effroyable crime qu'on lui impute. Laissez-moi vous le dire encore, le départ de Kinck père ne peut s'expliquer que par un moyen artificieux, dont il a été la victime.

Jean Kinck ne reviendra pas, il sera tué dans la direction du château de Wattwiller, où l'on devait aller comme à un but, où l'on devait trouver plus que des espérances : la réalisation des projets sur lesquels on comptait. Ah! Messieurs, c'est là que commence la légende funèbre. Il n'est pas possible et il n'est pas nécessaire pour ma cause que je suive M. le Procureur général dans le récit de ce qui s'est passé ; ce récit était nécessaire à l'accusation, il est inutile à la défense. Ce n'est pas le détail de ces horreurs que je veux exposer devant vous.

Qu'est-ce que je cherche dans ces débats? Quelle est la pensée (|ui m'anime en ce moment? Je ne veux pas atténuer ce qu'il y a d'horrible dans tous ces crimes successifs. Le père d'abord; après le père, le fils aîné; après le fils aîné, la mère; puis les cinq enfants, tous tués, empoisonnés, déchirés à coups de pioche. Tout cela est horrible ! je le dis avec le ministère public, c'est horrible ! Mais je me demande qui a commis tous ces crimes? Troppmann était-il seul? Ont-ils été plusieui

AFFAIRE THOPPMANN. 201

Toiil (>>! là; oui, loul ('>( l;i |»(Mir nous, Messieurs les jurés ; pour vous cl pour l;i socifH*'.

r^st-co (loue (jue vous croyez (juc l'on pcul cundauiner un homme sans se dire : Je veux des faits; j'en veux Esl-ce ([uc vous croyez ipie le monde entier, (fui a tressailli au ri'cil de ces crimes, pourra être satisfait parce que la Icle de ce jeune homme sera tombée sur Téchafaud, s'il lui est prouvé que tous les coupables ne sont pas saisis? Est-ce que la conscience de tous les honnêtes gens n'a i)as besoin de savoir, de connaître la vérité tout entière? Est-ce qu'il est possible (ju'il reste dans l'esprit de tout le monde une arrière-pensée, un doute après cet infâme attentat? Si l'accusation ne peut pas vous donner la vérité tout entière, écoutez donc la défense, Messieurs, qui vous apporte sinon des noms, du moins des preuves, des indices, qui, je l'espère, vous convaincront.

Ah! c'est là qu'est la grande affaire du débat. Vous dites : ïroppmann, quand il parle de complices, est un menteur ; Troppmann veut allonger les heures qui lui restent à vivre ; tout ce qu'il dit n'est (jue mensonge, mensonge encore, mensonge toujours; ce n'est qu'un moyen de prolonger sa misérable existence. Oh! pardonnez-moi. Monsieur le Procureur général, vous ne connaissez pas l'accusé, quand vous dites qu'il veut prolonger sa misérable existence ! Pour lui la mort n'est rien, et si Messieurs les Jurés acceptent votre conclusion, au dernier moment vous le verrez aussi calme que vous l'avez vu pendant tous ces débats. Mais si la mort n'est rien pour lui, la vérité est tout pour nous. Cherchons-la ensemble.

L'accusation, qu'elle me permette de le lui dire, sur ce point de son argumentation ne repose que sur des éléments qui ne sont pas dans les débats ; ils ne peuvent pas, à cause de cela même, aider à la solution des graves questions qui vous sont soumises. Troppmann a menti dans l'instruction; il ci menti souvent, je le

202 PLAIDOYERS DE M'' LACHALD.

rccuiiiiais; mais, est-ce une raison pour (juil mente encore? 11 a calomnié indignement ses victimes, soit! c'est honteux; c'est pis que l'assassinat; je le veux

bien; mais h]st-ce que vous allez faire juger

Troppmann par Troppmann lui-même? Non, cette révélation de la vérité, ce n'est pas en Troppmann que je la trouve; je la prends en dehors de lui. Je ne le crois pas, lui; mais je crois aux témoins ; mais je crois aux laits naturels, aux nécessités indispensables de la cause. Eh bien! examinons-les

Il y a eu dans le système de l'accusé des variations, c'est certain ; il a été le premier à les reconnaître. Arrêté au Havre dans les conditions que vous savez, il a été obligé d'avouer qu'il avait eu sa part dans l'acte abominable commis dans la nuit du 19 au 20 septembre ; à ce moment-là on n'avait pas encore découvert le corps de Kinck père, ni celui de Gustave Kinck. Eh bien î il a lait ce que font les misérables, il a voulu se sauver aux dépens des innocents. C'est affreux ! mais dans une affaire de cette nature passons, passons.

Plus tard le cadavre de Jean Kinck est découvert. Troppmann a bien essayé d'opposer des dénégations à l'accusation; il a bien dit: « C'est le père qui, après « avoir assassiné sa femme et ses enfants, a assassiné « Gustave. » Cette assertion n'était pas acceptable; on lui a fait des objections, et bientôt il a fait appeler un magistrat et il lui a déclaré qu'il a été tout seul pour commettre ces crimes; que seul, après avoir empoisonné Kinck père, il avait assassiné Gustave Kinck et que, seul, il avait commis les actes abominables qui se sont accomplis dans la plaine de Pantin. Est-ce que Troppmann n'a pas apporté dans cette déclaration un (dément de vérité? Est-ce que sans ses déclarations le corps de Jean Kinck aurait été retrouvé?

Il est facile à l'accusation dédire : Moralement, nous avions la preuve que c'est Troppmann (jui a tué Jean Kinck: moralement, oui: mais inateiiellenuMil? Ce ca-

AKIWiriE TUOPPMAMN. 2'.»;{

(l.iM'f, VOUS r.MN •'/. cIum'cIk' |)(mi(I;imI un mois. \\U hioii! V(tus ne l'avez pas (N'Cdiivcrl. C/csl Tr(»i>pm;uin (|ni a ddiUK' à la juslict' les seuls rcnsei^iKMnonls exacts, (pii ont la(Mlil(; les pi-eniièi-es reeliorclics; ensuit*', sur ses indications nouvelles et |)lus précises on a fail des recherciies nouvelles qui <nit été couronnées de succès; et alors, entrant dans la vt'rilé, il a fait un pas de plus ; il avait déjà dit : « Kbick pcfc est mo/'tenipoisonnr, » il a ajouté : Cest mol seul qui al fabriqué le poison.

Personne n'a voulu le croire, et cependant ce cpi'il a dit, la science l'a confirmé. Allant encore au delà, Troppuiann ajoute ce (pii avait été au premier moment l'opinion de tout le monde : ces crimes horribles, je ne les ai pas accomplis seul : pour l'assassinat du père j'avais trois complices ; pour l'assassinat du fils, deux; et enfin pour ce qui s'est passé dans celte nuit fatale du 19 septembre, j'avais trois complices.

On lui demande les noms de ses complices : il ne peut pas les donner; et alors on lui dit ; mais vous avez menti, vous «nentez. Vous dites (jue vous avez des complices, on vous demande leurs noms et vous répondez que vous ne pouvez pas les donner!

Eh bien ! s'il ne peut pas les donner? Il est bien facile de dire à un homme ; Gomment ! vous êtes arrivé à la dernière extrémité de la vie, vous êtes en face de la justice, que vous ne pouvez désarmer que par votre sincérité complète, et vous affirmez ce que vous ne pouvez pas prouver; vous prétendez avoir des complices. Eh bieni leurs noms, leurs noms, leurs noms.

Messieurs les jurés... tenez, Messieurs les jurés, il y a des situations qu'il faut savoir respecter, alors même qu'on ne peut les comprendre. Pourquoi Troppmann garde-t-il le silence sur les noms de ses complices? Je n'en sais rien. A moi son défenseur, il a voulu me les dire ; je n'ai pas voulu les entendre, je n'ai pas voulu porter dans mon souvenir un secret aussi terrible. Ah! s'il se trompait! et s'il me trompait! Mais vous ne

294 PLAIDOYERS HR M' LACllAUl).

comprenez donc pas qu'il peut y avoir dans la vie de ces situations particulières, qui sont telles que l'on ne peut seulement pas donner à la justice les noms qu'elle demande ?

Mais pour quelle raison, à cet homme qui vient vous dire : « Je suis le dernier des scélérats, mais je ne suis « pas seul et je peux vous endonnerla preuve; cherchez « le portefeuille et vous trouverez mes complices », pour quelle raison lui répondre par un refus? Pourquoi ne pas faire à ce malheureux cadeau d'un mois de vie pour prendre le temps de rechercher la vérité? Ah! vous pensez bien, Messieurs, que dans une pareille situation l'argument, que vous faisait valoir tout à l'heure M. le Procureur général, ne peut avoir la portée que vous lui supposez. « Non, je ne peux pas parler, « dit Troppmann, j'ai des raisons intimes ; j'ai des obli- « gâtions que rien au monde ne me fera violer à l'au- « dience. Mais il y a un portefeuille qui renferme les « papiers de Jean Kinck ; ce portefeuille il est quelque « part, cherchez-le et vous aurez la vérité. » 11 veut aller en Alsace, dites-vous? Est-ce qu'il a voulu aller en Alsace pour vous faire retrouver le corps de Jean Kinck? Mais il vous demande aujourd'hui de faire ce voyage? Il y a là un problème. Si c'était vrai 1 si cet homme voulait enfin décharger sa conscience ; si, à bout de force, il voulait laisser échapper son secret ! Pourquoi lui fermer cette porte?

On a fait des recherches, dites-vous encore ; oui, une fois. On n'a rien trouvé et l'on s'est arrêté. Ah! permettez-moi de vous le dire, quand il s'est agi de trouver le corps de Jean Kinck, on a eu recours aux déclarations, aux révélations de Troppmann: on n'en avait jamais assez. Il avait d'abord donné un plan; on s'est servi des indications de ce plan, et pendant quatre mois on n'a rien découvert. Mais on veut trouver; on lui demande des renseignements nouveaux, on envoie des agents de Paris. Troppmann a dit : Cherchez; le corps

AKKMUK TI<()IM'M\N\. '2<M'>

est à Ici l'iidi'oil ; il csL au pifil de tel iiihic cl <jri Ta découvert. Pounjuoi ne pas en faire autant aujourd'liui pour le portefeuille? Comment ! [xturlceadavre de Jean Kinek lout un j)ays s'est soulevé. CÀn([ cents personnes ont cherclK' partout, ont fouill(3 tout le pays pour arriver à le découvrir; on est allé jusqu'à se servir des somnambules. Il ne faut pas que la justice s'en défende. Il y a un liomme considérable, dont je ne veux pas dire le nom, (jui a fait a[)pel aux lumières d'une somnambule célèbre de Paris. On l'a amenée sur les lieux, on l'a magnétisée, et naturellement on n'a rien trouvé ; alors on a cherché encore. Et c'est après avoir fait tout cela qu'on refuse à ce malheureux jeune homme une nouvelle recherche pour le portefeuille dont la découverte pourrait révéler la vérité.

Je sais bien que j'avais le droit de poser des conclusions à la barre. Je n'ai pas voulu le faire parce que dans un débat de cette nature je n'aurais pas voulu arrêter la marche de la justice; mais j'ai trop de confiance dans la lumière des magistrats pour ne pas savoir que, si cette vérification leur semble nécessaire, une pareille considération ne saurait les arrêter. Hé bien ! je leur demande pourquoi devant l'insistance de cet homme, en présence des déclarations qu'il a faites pendant l'instruction, qu'il a répétées à l'audience, alors qu'il vient vous dire : J'accepte tout, si la vérification, que je demande, ne produit pas les résultats que j'affirme, pourquoi lui répond-on par un refus? Je ne peux pas comprendre ici les réserves de l'information ; et il m'est impossible d'accepter qu'on n'ait pas éloigné de quelques jours les débats de cette sanglante affaire pour arriver à une vérification qui aurait apporté des lumières nouvelles.

M. le Procureur général a traité bien rapidement cette partie de la défense. Le témoin Frémion, a-t-il dit, a bien parlé de complices; il s'est trompé, il ne faut pas je croire; c'est un enfant, c'est son imagi-

nation en délire qui Ta fait rêver de cet homme en manches declicmise, qui creusait une fosse. Le marcliand de vin et son garçon, d'après laccusation, n'auraient pas dit la vérité. Mais le fait est-il possible? Eh bien ! je veux démontrer, la montre à la main, que Troppmann a eu des complices, et quand j'aurai fait cette preuve évidemment, matériellement, le ministère public voudra-t-il s'arrêter? Je ne demande pas autre chose qu'une nouvelle information.

Permettez-moi de vous le dire, ou je me trompe beaucoup, ou pour aucun de vous il n'y aura d'incertitude quand vous aurez entendu mon récit et mes explications.

L'accusé, je n'en tiens pas compte. Est-ce que vou< croyez que je vais le suivre, lui et ses trois hommes, qui viennent l'un nprès l'autre? Arrière! arrière! mensonge! ce n'est pas vrai! Qu'est-ce que cela me fait? Est-ce que vous croyez que ce sont les déclarations de l'accusé, ses affirmations qui vont servir de base à la discussion à laquelle je vais me livrer? Non, ce sont les faits, les témoignages, le bon sens ; c'est sur eux que je vais m'appuyer. Le crime du père, soit! il a pu le commettre seul, et encore! Voyez toutes les difficultés d'exécution qu'il a dû rencontrer, et demandez-vous avec votre raison, tout simplement, si les choses ont pu s'exécuter avec la promptitude que l'on dit?

Kinck père a quitté Roubaixetva trouver Troppmann à Wattwiller. Ils sont arrivés chez le marchand de vin, ils y ont laissé des bagages, et de là ils se sont dirigés vers le château, qui se trouve dans la montagne: là, Kinck a été tué. Il a été tué, mais non pas au lieu qui est déterminé sur le plan, non pas à l'endroit oij son cadavre a été découvert. Kinck père était grand, fort. Il a été empoisonné, soit! Mais c'était en plein jour, et l'endroit où on a trouvé le cadavre est séparé du sentier par plus de 14 mètres. Le médecin vous a dit que c'était un plan incliné dont il a calculé l'angle qui a à

A KIWI m-: TUOPPMANN. 207

jxui |ii'('> :2(l (legrrs. Or on ('lait en jjldin .joui-; jioii \in- (IcUis une Idit'l obsniro, pordiio, mais sur un point culminant, (|ni aflecte, vous a dit le médecin, la f'ornKî d'une cuiller, et d'où l'on peut voir toute la |)laine. iVcr^l là que Kinck père a été enterré.

On ne dira pas que cette fois on s'est servi de pioche ou de pelle; on ne dira pas que la fosse avait été préparée avant le meurtre. Non, vous dites : Troppmann a pris le cadavre tout seul, il l'a traîné seul dans un chemin difficile, en plein jour, exposé à tous les regards, jusqu'où lieu où la fosse faite avec ses mains devait (Hre ouverte, fosse assez profonde pour y enfouir un cadavre, ou tout au moins pour l'y cacher suffisamment. Et toutes ces choses, il les aurait faites en moins d'une heure, car il est rentré le soir chez lui ; on l'a vu dans sa maison à une heure indiquée par le pharmacien. Je dis que si cela est possible, cela n'est pas vraisemblable. Il y a eu des difficultés d'exécution d'une telle nature que vous ne pouvez pas ne pas reconnaître que Troppmann a dû avoir au moins un complice. .Mais je passe, je ne m'arrête pas à cette première diflîculté. Quant h Gustave Kinck, Troppmann seul, je le veux bien, a pu avoir raison de lui; seul, il l'a assassiné; seul il l'a enfoui; hé bien! soit! j'admets qu'il n'y a pas eu de complices pour l'assassinat de Jean Kinck et pour celui de Kinck fils ; mais pour l'assassinat des autres membres de la famille, c'est impossible. Je dirais que c'est impossible quand même je n'aurais pas de témoins, et j'en ai; je dirais que c'est impossible quand même personne n'aurait vu les complices, et on les a vus.

Cherchons ! Que dit l'accusation? Ecoutons son récit. Il faut l'examiner de près, minute par minute, seconde par seconde ; sans cela, Messieurs, vous n'aurez pas la vérité. Troppmann a acheté la pelle et la pioche à cinq heures, il est revenu les chercher à huit heures; puis il est parti par l'omnibus d'Aubervilliers à une heure

298 PLAIDOYERS DE A^ LACHAl'O.

qui vous a été donnée dans la déclaration du cocher. Il est arrivé dans la plaine, et il a fait la fosse: puis il est revenu, il est rentré à Paris, s'est rendu au chemin de fer du Nord pour recevoir la malheureuse famille qui l'attendait, et, quand il se trouve en face de madame Kinck et de ses enfants, il les fait monter dans une voiture, puis ils se rendent au point indiqué par le cocher Bardot. Troppmann fait descendre la mère et les deux plus jeunes enfants; c'est bien ce que les médecins ont appelé le premier groupe, puis il les conduit au lieu fatal et les égorge à coups de couteau. Les coups sont si nombreux, si précipités que le couteau se brise.

Après avoir fait cette première hécatombe, il est revenu chercher les trois autres enfants ; il s'engage avec eux dans le chemin vert et il accomplit son nouveau crime. Après les avoir si habilement tués, il enfouit leurs cadavres dans la terre labourée, il reforme avec soin tous les sillons en ramenant la terre sur la fosse et il revient à Paris vers les cinq ou six heures.

C'est ainsi, dit l'accusation, que les choses se sont passées, et elle ajoute : Ce que je dis moi, accusation, la science le dit avec moi. Les médecins l'affirment, il est donc invraisemblable que deux hommes aient accompli cette horrible boucherie.

Laissez-moi vous dire que d'abord le temps matériel a manqué, et qu'ensuite d'après les déclarations des témoins entendus dans l'information, d'après les dépositions qui ont été faites à l'audience, nous nous trouvons en face de détails tels qu'il est impossible de dire, d'affirmer qu'un seul homme ait pu accomplir un semblable massacre. Lt d'abord le temps ? A quelle heure Troppmann est-il parti pour Aubervilliers? A quelle heure en est-il revenu? Qu'a-t-il fait pendant ce voyage? Sur ce point nous avons des éléments avec lesquels il n'est pas permis de nous tromper. A cinq heures du soir Troppmann a acheté les deux instruments chez le taillandier Bellangé. 11 est venu les prendre à Iniit

NriWlHK THOIM'MANN. 1>00

lu'ui't's (lu si)ii' cl il L'sl moult'' dans roiuiiibiis. h>l-fc lui qui est moulé dans l'omnibus avec la pelle et la pioclie, ou Mon est-ce l'un des complices? Cela ne me fait rien; mais j'admets que ce soit lui; je veux bien accepter les déclarations de l'accusation. Eb bien ! il est monté dans l'omnibus à neuf heures moins quelques minutes, c'est bien certain. Le cocher, interrogé par moi, a (lé(Mar('' (jinl avait quitté Aubervillers à huit heures, qu'il était reparti de la Yillette vers la demie, qu'il n'a pris qu'un seul voyageur à cinq ou six minutes des Quatre-Cbemins; il se rappelait que, quand il avait pris ce voyageur, il était arrivé presque au terme de sa course. Troppmann est donc monté dans l'omnibus à neuf heures moins quelques minutes et il est arrivé aux Quatre-Chemins à neuf heures, neuf heures moins deux ou trois minutes. De cet endroit il faut qu'il se rende au point où les victimes vont être assassinées. Quelle est la distance?

D'après le plan, que vous avez sous les yeux, il y a deux chemins. Il y a une distance à vol d'oiseau dont je ne m'occupe pas, elle serait de 400 mètres. Mais par le sentier parcouru il y a 550 h 600 mètres. Eh bien! Messieurs, raisonnez avec moi. Il faut se demander si un jeune homme comme celui-ci, auquel on a donné une vigueur qu'il n'a pas, — nous examinerons ce point tout à l'heure, — a eu le temps nécessaire pour faire 5 ou 600 mètres, arriver jusqu'à l'endroit où la fosse devait être creusée et faire cette fosse : car vous admettez bien que la fosse devait être préparée à l'endroit où devaient être amenées les personnes à assassiner. On ne dira pas qu'après les avoir tuées, il a creusé la fosse pour les inhumer. Non, la fosse était prête ; c'était une précaution à prévoir et qui avait dû paraître indispensable à l'assassin. Et vous savez quelle fosse ! Le procès verbal en indique les dimensions: une fosse qui avait une longueur de 3 mètres; une fosse qui avait une profondeur de 10 centimètres ; une fosse ayant une largeur

;{0() PLAIDOYERS \)K M° LACIIAUD.

(le 60 centimètres. Entendez bien cela : longucm- .'i mitres, largenr GO centimètres, profondeur AO centimètres, et demandez-vous quel temps il faut pour creuser une fosse de cette profondeur? Cela fait, il lui faut revenir, retourner au chemin de fer du Nord p(nir y retrouver madame Kinck et ses enfants. A quelle heure se place son arrivée au chemin de fer du Nord? Nous allons le savoir ; le cocher va nous le dire : Bardot a été pris à dix heures cinquante minutes.

Ainsi dans l'espace d'une heure et demie il a falhi accomplir tout ce long trajet, aller à la plaine de Pantin, creuser une fosse qui avait les dimensions que je vous ai indiquées, revenir au chemin do fer du Nord, arrêter à l'avance une voiture; tout cela dans l'espace d'une heure et demie ! Messieurs, si vous acceptez cette hypothèse, si vous admettez que cela soit possible, vous êtes dans votre droit; vous êtes les juges, vous êtes les maîtres, et ce que vous déciderez sera la vérité. Mais laissez-moi vous dire que pour un homme seul c'est là un travail impossible, inacceptable, déraisonnable, et à ce premier point de vue vous reconnaîtrez qu'il y a là uniimpossibilité radicale devant laquelle Taccusation devrait reculer.

Quand Troppmann dit : .J'avais des complices qui étaient là avec moi; lorsque je suis arrivé à l'endroit de la fosse avec madame Kinck et ses enfants, la fosse était déjà faite par eux avec les instruments que je leur avais apportés, est-ce qu'il n'y a pas là quelque chose qui doit nécessairement saisir vos esprits ? Est-ce ((u'il ne vous paraît pas de toute impossibilité qu"uu seul homme ait pu accomplir seul toute cette tâche?

Mais ce n'est pas la seule impossibilité qu'il y ail dans cette affaire. Continuons notre examen. Troppmann prend le cocher Bardot à dix heures cinquante minutes et se fait conduire aux Quatre-Chemins. Il descend de voiture et emmène avec lui la mère et deux enfants. Ils font ensemble le parcours des Quatre-Che-

AKFAIUK TIIOPPMANN. :|0I

miii> <ni [)(»iiil nii l;i l'ossc (!sl ci'ciiscc ; oTiO à OUI) mc- Ireei; |)uis les trois victiiin's tiuîcs à coups do couleau, il revient nu point de départ, e'est encore 5 ou ()()() mètres, (loinhien de temps ;i-f-il mis poui' juM-omplir loul, ce!;» ? Yinj^t minutes, dit le cocher Bardot.

Kst-il possible qu'en vin^t miimtes il ait l'ait ce trajet de 1,:2()() mètres et i[u'il ait tui^ trois personnes? (iC tiavail de toi-cenè' a-t-il pu être accompli en vingt minutes?

S'il avait mis, poui- le laiie, une heure, trois ([uarts d'heure je l'admettrais, mais vingt minutes, c'est impossible.

J'ai la science avec moi, dit M. le Procureur général, examinons donc ensendjle la déclaration des docteurs, car il m'est impossible de l'accepter quant au deuxième groupe des victimes. Les docteurs ont (Hé' forcés d'avouer (ju'au premier abord un crime connue celui-là, commis par un homme seul, paraît absolument impossible.

(Jue disent donc les docteurs dans leur rappoit?Le voici :

« Il semble, au premier abord, difticile d'admettre et « presque impossible à concevoir que ces meurtres <■ presque simultanés j^ussent jamais être l'œuvre d'un <' seul.

'( Et nous ne craignons pas d'être démentis en al'tir- " niant ([ue ni dans lesamiales judiciaires ni dans celles '■ tle la science médico-légale, jamais encore un pareil « fait ne s'est rencontré.

« Mais ce serait s'exposer à de graves erreurs que de « se laisser entraîner à cette impression première et de H s'en tenir aux renseignements de l'expérience; c'est " surtout en médecine légale qu<^ celle-ci est trompeuse « et que l'on doit se défier des hypothèses théoriques.

«■ Chaque fait doit être étudiiî et jugé en lui-même. <• Car chaque fait se présente dans des combinaisons •< particulières et nouvelles. Les combinaisons et les X hasards d'un acte criminel sont infinis, et ce que l'ob-

:{02 PLAIDOYERS DE M" LACHÂCD.

« servatioii nous a appris de plus certain, c'est ciuen '( pareille matière tout est possible.

« Il est une dernière remarque à faire, c'est que sur " cinq des six cadavres on ne trouve aucune blessure « indiquant la tentative de résistance. Un seul, celui du « jeune Alfred, âgé de cinq ans et demi et tué avec sa « mère et sa petite sœur, présente aux mains plusieurs « blessures, qui montrent qu'il a cherché à parer les '< coups de couteau qui lui étaient portés.

« Cette circonstance n'a rien de contradictoire avec les (( considérations que nous venons de présenter, et bien « que l'on puisse être tenté d'attribuer ce défaut de ré- '■' sistance et de lutte à l'agression simultanée de plu- « sieurs individus se chargeant chacun du meurtre des « trois victimes, il faut reconnaître que l'isolement des « groupes, la conliance avec laquelle la dame Kinck et « les enfants se laissaient conduire, la nature des bles- « sures et leur siège ne permettent pas de douter que les « victimes avaient été frappées par surprise et mises, « presque toutes, du premier coup hors d'état de lutter « et de se défendre, et qu'ainsi il n'y ait aucune raison « de supposer que le meurtrier ait eu besoin de l'assis- « tance de personne...

Conclusions :

«■ Il est possible (pi'un seul individu ait pu counnettre « le meurtre de la famille Kinck et de ses cinq enfants, et <( dans les circonstances où le meurtre a été commis il «< est intiniment probable qu'il est l'œuvre d'un seul. »

Voilà ce rapport. Messieurs; j'ai voulu le lire à peu près entier, pour vous montrer quelle a été la première préoccupation des experts, c'est-à-dire l'impossibilité que le crime ait été commis par une seule personne. Appréciez, raisonnez, et du fait médical arrivez au fait judiciaire.

E]h bien ! je me demande si ce (|uc croient les doc-

AKI'AIUK runlM^MÂiNN. iJOil

leurs est possible. Il y m IouI, d'ahuid une ohsorvalion (1(^ M. le l^rociireur ,i'(''ii('*ral, à laquelle je veux lépondre tout de suite. IV>ur cpielle raison aurait-on divisé les viclini(;s (mi deux groupes, s'il y avait eu «piatre meurlriei's? Pounpioi? INirre (pi'il y avait des enfants de treize, de dix, de huit, de cinq ans, ce (pii permettait plus facilement à Tun d'eux de prendre In fuite. Voilà ma réponse, et je la crois bonne.

Pour le premier groupe, oui, je le veux bien, cela s'est passé ainsi ([ue les docteurs le supposent ; et cependant, il y a là une mère avec un enfant sur les bras et un autre enfant à coté d'elle. Quand elle est frappé<î avec l'enfant (pfelle a dans les bras, l'autre a pu fuir; cependant, je veux bien faire cette concession qu'il n'y avait qu'un meurtrier. Mais pour les trois autres enfants du second groupe, quel est le système que vous adoptez? La tbéorie des médecins ou bien la déclaration de Troppmann? Tout à l'heure le ministère public

invoquait ses aveux mais dans ses aveux il y a

quelque chose d'insensé. Troppman dit qu'avant d'arriver au champ Langlois il a pris un seul enfant, l'a conduit à la boucherie, puis qu'il est venu en chercher un autre, qu'il a tué encore ; qu'ensuite il serait venu chercher le troisième. Gomment ! les deux autres sont restés là tranquillement, sans bouger ! Ils n'ont pas demandé à suivre leur frère ; ils ne se sont pas enfuis? Cela n'est pas possible ; on aurait entendu des cris autrement accentués que ceux qui sont arrivés dans l'oreille du veilleur de nuit. Cela n'a pas même été accepté par les médecins.

J'arrive à la théorie très nette de M. le docteur Bergeron. Il dit que Troppmann a étranglé deux enfants en même temps, l'un avec une cravate, l'autre aveclamain; le troisième aurait été foudroyé, soit avant soit après le meurtre de ses frères. Le médecin expert ajoute : La strangulation amène prom[)tement la mort : ils n'ont [)u fuir.

304 PLAIDOYERS UE M'^ LACIIAL'D.

Coiiunciil! un eiil'aiil de treize ans et un autre île dix ans n'ont pas essayé de fuir? Non! il n'y a pas eu de lutte, ils ont été foudroyés, c'est le mot de l'un des experts et c'est la vérité. — Kh bien alors', comment un seul assassin a-t-il pu foudroyer ces trois enfants à lu lois? Ces enfants, cependant, pour donner raison au système des médecins, ne se sont pas placés tout exprès, à droite et à gauche de ïroppmann, à la portée de ses mains. Et puis il y a un troisième enfant, ({ui ci été assommé. — L'assassin l'a frappé le premier, disent les médecins. Eh bien ! quand les deux autres ont vu leur frère tomber sous les coups de la pioche, comment jTont-ils pas pris la fuite? voilà ce (|ue me dit la raison.

Cet homme serait donc d'une force herculéenne? Les récits faits à cet égard doivent disparaître. Non, il n'est |)as un homme d'une constitution vigoureuse. Les médecins experts chargés d'examiner Troppmann le disent dans leur rapport: « Troppmann, disent-ils, sans «être de constitution vigoureuse, a les mains muscu- « leuses, de formes saillantes, dénuées de graisse.

« Il est à un moment donné susceptible de dévelop- « per une grande force musculaire.

« La profession de tourneur, par l'exercice régulier « auquel elle soumet les muscles de l'avant-bras et du « poignet, donne aux mouvements du poignet un grand « degré de force, de précision, de sûreté. »

Ce rapport est signé par MM. Fenot, Tréclat et Berger on.

Oui, Troppmann peut avoir la force particulière que lui donne son métier, mais elle ne lui permet pas d'accomplir des choses impossibles, de tuer trois enfants de cet cage, en même temps, de façon à ce que pas un ne crie, pas un ne résiste, pas un ne prenne la i'uite. Je dis donc que le rapport des médecins n'est pas concluant.

Non, Troppmann n'était pas seul sur le lieu du crime pour commettre ces horribles assassinats. Chaque membre de la famille avait son assassin, remarquez-le.

M'KAIKK TIUMM'.MANN. 30.H

tl cliaciin a doiiiK' l;i luoi'l d une nianir'n; diflV'rcntc : lim se sert du couteau; l'autre «'trangle ; nu autre rra|)pe à coups de pioclie.

h^st-ee (pie je suis ici poui' r<'lialMlil('[' laccusi'? Kst-ce que c'est là ma tache? Non, je dis à raccusatiori : Il y a (juatre misérables, et vous n'en jugez qu'un. Au nom de Dieu, au nom de la justice, cherche/, et vous trouven»/ ; ne ferme/ pa> la porle à la vérit(*.

Hé bien! si Troppuiann a eu des complices, quelle a été sa part dans ces forfaits ? il faut que cette part soit établie, il faut (pie l'accusé n'ait dans l'exécration publique, qui s'est soulevée légitimement contre l'assassinat de la plaine de Pantin, que la part qui lui revient. La découverte de ses complices, qui existent, est la grande question. C'est là le sombre mystère qui peut être éclairci. ^\. le Procureur général se défie des déclarations de Troppinann et traite de fable l'histoire du portefeuille; l'accusé affirme, lui, que le fait est vrai.

Est-ce qu'il ne donnait pas des indications certaines, (pii devaient aider à la découverte du cadavre de Jean Kinck ? Est-ce que ce cadavre n'a pas été retrouvé? Le portefeuille n'aurait-il pas pu être retrouvé, si l'instruction avait employé à sa recherche une partie des moyens employés à celle des cadavres ? Les déclarations de Troppmann n'ont-elles pas un point d'appui dans les dépositions que vous avez entendues? Pour- (pioi le ministère public manifeste-t-il cette grande hâte? Qu'il ne se presse pas ainsi! L'expiation ne doit pas venir encore, puisqu'il y a des secrets à connaître, des circonstances que la justice doit approfondir. Le jour où la vérité sera connue, à, la suite des découvertes ([ui seront faites, l'accusé pourra être jugé autrement. Car enfin, jusqu'au jour où, par une intrigue horrible que je ne connais pas, on a entraîné ce jeune homme, sombre, insensé peut-être, il n'avait pas manifesté encore ces fureurs dont parle l'accusation.

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