‹ Plaidoyers de Ch. Lachaud (volume 2)Chapitre 18 sur 20 · CONTRE PAUL DE CASSAGXAC ET PAUL DE LÉONI · texte numérisé non relu

CONTRE PAUL DE CASSAGXAC ET PAUL DE LÉONI

PLAIDOYER DE M' LAGHAUD Pour M. Paul de CASSAGNAC

ACCl SÉ DU DIFl'AMATION, d'OUTKAGES KT d'iN'JURES.

M. le gcij".ral de Wimi'ffen. plaignant et partie civile Avocat du général d(< Wiinptfen : M^ .Jules Favhe.-

COUR D'ASSISES DE LA SEINE Audiences des 12, 13, 14, 15, 16 février 1875.

CONTRE PAUL l.E CASSAGNAG ET PAUL DE LÉONI

Prrsideiit : M. le Conseiller Dolet iTAko.

Ministère public: l'AvocaL jzéiiéral M. Chevhikh.

Accuses : M. Piel. ) . / »,, i

^f n r< i Avocat AF Lachai'u.

M. Paul de Cassagnac. ^

M. Paul de Léo.m. Avocat W Gha.ndi'EHHET.

Le procès, intenté par M. le général de Wimpd'eii (1) à M. de Léoni et à M. Paul de Cassagnac, eut un grand retentissement. 11 était attendu avec impatience par Topinioii publique qui, malgré les efforts de chacun des adversaires pour rester dans le domaine des personnalités, éleva la cause et en fit un grand procès politique.

Commencés le 12 février, les débals durèrent quatre Jours. Ils furent suivis avec assiduité par une foule nombreuse, et par les notabilités les plus grandes des divers partis politiques. On entendit parmi les témoins de M. Paul de Cassagnac :

Les généraux : Ducrot, Lebrun, Uouay, Faure, de Gallifet, Pajol, Michel, Gresley et M. Regnault Saint- Jean d'Angéiy, premier écuyer et chambellan de l'Empereur.

Les principaux témoins de M. de Wimpffen étaient :

(1) M. le général de Wimpffen est mort rannée dernière d'une attaque d'apoplexie, le 25 février I88i, à l'âge de soixantedouze an?.

:i'2i) IM.AIUUYEKS DE M'' LACHAIJD.

MM. Li'joMin', capitaine de vaisseau; M. Déadé, lieutenantcolonel; M. le baron Ducasse, conseiller à la Cour des comptes; M. le marquis deLaizer, ancien auditeur au Conseil d'État et officier d'ordonnance des mobiles; le colonel Mari in, officier retraité.

La lutte fut vive et passionnée. 11 semblait que sous Ifcouvert de ces deux adversaires, M. de Wimpfîen, devenu républicain et M. Paul de Cassagnac, grand partisan ihl'Empereur, on allait faire comparaître devant la justice deux autres adversaires, ennemis irréconciliables, la République et 1 Empire. Le verdict du jury en prononçant l'acquittement de l'un prononceiait vraisemblablement la condamnation de l'autre.

L'intérêt, qui s'attacbait à cette affaire, devenait pour ainsi dire un intérêt national. L'histoire devait aussi trouver son compte à ces débats ; elle devait faire son profit des révélalions qui pourraient se produire à l'audience.

Le procès intenté en 1872 à M. de Villemessant, directeur du journal le Figaro, par le général Trochu, avait permis à la justice du pays de fixer l'histoire de l'établissement du Gouvernement de la défense nationale, et celle de la défense de Paris. Le procès intenté en 1875 par le général de Wimpffen à M. Paul de Cassagnac, directeur du journal le Pays, devait permettre aussi à la justice de tracer en caractères ineffaçables l'histoire de Sedan, et de dépari ir à chacun des acteurs de ce terrible drame la responsabilité qui lui appartient.

Ce procès n'avait certainement pas, dans la pensée du général (le WimpflVn,d'autre raison d'être que le désir éprouvé par lui d'échapper à la responsabilité du désastre de Sedan et de se faire donner par l'autorité judiciaire un bill d'irresponsabilité.

Après le combat de Heichshotl'en, dans lequel le courage héroïque et légendaire de nos cuirassiers les a fait tous massacrer inutilement, l'armée française fut comme coupée en deux. Une partie alla sous les murs de Metz avec le maréchal Bazaine; une autre partie alla se reformer et se reconstituer à Ghàlons sous les ordres du maréchal de Mac Mahon et sous les yeux de l'Empereur.

La pensée du maréchal de Mac Mahon était de couvrir Paris avec son armée. Le plan du ministre de la guerre,

AF'FAIKK 1)11 (IKNKUAI. llK WIMPFFEN. 321

accepté |».ii' le (lonscil dis iiiiiiislr(!s, (Hait an contraire de faire toute diligence et tous eil'orls pour rejoindre Kazaine, (|ui était sous Metz. Ku loide on dcîvait battre Tenne ni ({uc l'on rencontrerait et (jui n'c'tait i)as encor(î nombreux dans cette région; en cas d'insuccès, on battrait en retraite sur Montniédy.

Le inaréclial de Mac Maiioii eut à i)eiue (juitté le camp de Chàlons, manœuvrant pour rejoindre Ikizaine, sous les ordres (luf[u<'l il était |)la<'é, (pie les Allemands bien informés résolurent d'entoui-er son aimée et d'empêcher sa jonction avec celle de Bazaine. Il importait également aux deux ennemis do réussir dans l'exécution de leurs plans; le salut de leur armée dépendait du succès de l'entreprise.

Forcé par les mouvements de l'ennemi de s'écarter de la route de Verdun et de se replier du côté de Sedan, le maréchal de Mac Mahon, après une première défaite du général de Failly à BeaumonI, dut s'établir, à son grand regret, dans les environs de Sedan, en s'abritant derrière la Meuse, et avec la pensée de se retirer soit à Montmédy, soit à Mézières.

Le 30 août, le général de WimpfTen, arrivé seulement depuis quelques jours de l'Algérie, était venu à l'armée de Mac Mahon pour prendre le commandement du 12*^ corps enlevé au général de Failly malheureux.

Le général de Wimpiïeii apportait avec lui et en secret une lettre du ministre de la guerre, qui le nommait commandant en chef de toute l'armée, en remplacement du maréchal de Mac Mahon, pour le cas où celui-ci serait tué ou blessé.

L'armée fi'anc;aise occupait alors une mauvaise position. Le pays est plein de collines, de vallons ; il est couvert de bois ; les hauteurs, qui le dominent, forment comme les gradins d'un amphithéâli-e dont Sedan serait le fond.

Le mai'échal de Mac Mahon voulait se retirer et gagner la route qui le rapprocherait le plus de Bazaine, il n'en eut pas le temps.

Les Allemands avaient décidé de lui livrer une bataille, et le l*^"" septembre à quatre heures du matin ils commencèrent l'attaque. Les premiers engagements furent malheureux pour notre armée et à six heures du matin, pendant l'action entre Balan et la Moncelle, le maréchal de Mac Mahon fut II. 21

322 PLAIDOYERS DE >r' LAGIIAUD.

grièveiiienl blessé par l'éclat d'uii obus. Il dut se faire porter à Tambulance et il remit le comuiandenieiit au général Ducrot.

Le général Ducrol, comprenant la situation critique de l'armée et voulant éviter d'être complètement enveloppé par les Prussiens, ordonna des mouvements dont le but était la concentration des troupes sur le plateau d'Illy, et leur retraite sur Mézières.

Pendant cetlepremière partie de la lutte, le général Lebrun, seul de tous les généraux, avait eu quelque avantage sur l'ennemi. Vers neuf beures du matin, le général de Wimpffen réclama pour lui le commandement en cbef qui lui avait été donné par le ministre de la guerre. 11 arrêta l'exécution des mouvements ordonnés par le général Ducrot et il reprit Foffensive.

L'ennemi avait réussi à envelopper complètement l'armée française; malgré son courage elle perdit la bataille et, acculée dans la ville de Sedan, elle fut obligée de se rendre. Son nouveau général en cbef de Wimpffen dut signer la capitulation.

On connaît les conséquences funestes de celte désastreuse journée: une armée entière prisonnière; l'Empereur luimême fait prisonnier et rendant son épée au roi de Prusse ; à Paris, comme contre-coup de ces tristes événements, la main mise des républicains sur le pouvoir et l'établissement par surprise du Gouvernement de la défense nationale.

Qui donc élait responsable de la peite de la bataille et de la capitulation? Il semblait que c'était le général de Wimpffen, qui, au milieu de la bataille, revendiquant le commandement en cbef, avait arrêté le mouvement de retraite sur Mézières ordonné par le général Ducrot.

Dans le premier moment la douleur cliez les uns, l'airolement cbez les autres, ne permettaient pas aux esprits troublés de faire justice et de donner à cbacun la part qui lui revenait dans ce désastre.

L'Empereur, qui élait resté au milieu de ses soldats sans avoir le commandement de l'armée, avait par bumanité, alors que toute lutte était devenue impossible, fait hisser le drapeau blanc pour arrêter l'effusion du sang et demander un armistice.

L'occasion était belle; on ne inancjua pas den proliter

AFFAIRE Dl' GÉNÉRAL DE WIMPFFEN. 323

pour iaii(ï reloinber sur l'Empciuur la responsabilité à laquelle on voulait écliapp(;r. — Vx victis ! malheur aux vaincus! le cri est vieux, Home le connaissait.

Cependant avec l'aille ilu temps, qui marche vite, le calme se fit dans les esprits ; les événements qui se passèrent dans cette triste journée de Sedan furent mieux connus, plus justement appiéiiés, et la vérité commença à se faire jour.

Le général de Wimpffen, quelque temps après la conclusion de la paix, donna sa démission de général. Retiré dans la vie privée, il écrivit souvent dans les journaux des articles dans lesquels il traitait des fails de la guerre. 11 cojnprit que l'opinion publique, revenant sur le passé, cherchait à éclaircir l'affaire de Sedan ; désireux de lutter contre un revirement de l'opinion qui semblait revenir sur sa première impression, il fit paraître un livre qu'il intitula: Sedan.

Dans ce livre il accusait l'Empereur d'être l'auteur de la capitulation et cherchait à expliquer, à son avantage, les causes de la défaite qu'avait éprouvée l'armée dont il avait pris le commandement. Non content davoir écrit ce livre, il iit paraître dans phisieurs journaux républicains des articles violenls dans lesquels il repoussait la responsabilité, qui semblait lui incomber; il la rejetait sur les autres.

A ces articles violenls M. Paul de Léoni et M. Paul de Cassagnac, bien connu pour ses opinions bonapartistes et pour sa fidélité à l'Empire, répondirent par des articles également violents dans lesquels ils accusaient hautement et devant tous M. de Wimptfen d'être seul l'auteur responsable du désastre de Sedan et de ses terribles conséquences.

M. de Wimpffen, écrivain et orateur, répondit à ces articles plusieurs lettres provocantes, qui parurent dans le journal même de M. de Cassagnac. M. Paul de Cassagnac riposta par des articles ardents et pleins d'accusations contre le général.

M. le général de Wimpffen était convaincu qu'en faisant un procès à M. Paul de Cassagnac, il le gagnerait facilement et qu'il pourrait par ce moyen faire décider qu'il n'était pour rien dans ces tristes événements; il croyait que la postérité le déchargerait complètement. Il prétendit qu'il était diffamé, outragé, injurié par les articles de MM. de l^éoni et de Cassa-

giiac, et il poursuivit les auteurs de ces articles devant le (ribunal civil.

Il demanda contre eux une condamnation à 25,000 francs de dommages et intérêts, lesquels devaient être versés par le général de Wimpffen dans la caisse de secours aux blessés, puis l'insertion à leurs frais dans dix journaux de Paris et vingt journaux de province du jugement à intervenir et l'affichage du même jugement à 1,000 exemplaires.

L'affaire fut plaidée à la première chambre du tribunal civil le 15 janvier 1875. M® Jules Favre se présenta pour le général de Wimpffen, M^ Grandperret pour MM. de Cassagnac et de Léoni.

Devant la juridiction civile on ne peut pas faire la preuve des faits réputés diffamatoires alors même que ces faits sont imputés à un fonctionnaire public. Aussi MM. de Cassagnac et de Léoni récusèrent cette juridiction et ils firent plaider par leur avocat que le tribunal était incompétent.

Le tribunal civil, donnant gain de cause à M^ Grandperret, rendit un jugement d'incompétence, basé sur la loi du 17 avril 1871, qui dans son article premier rend au jury la connaissance des délits commis par la voie de la presse et dans son article 4 permet de faire la preuve des faits imputés à tous dépositaires ou agents de l'autorité publique, quand ces faits sont relatifs à leurs fonctions. Le jugement renvoya les parties devant le tribunal compétent, c'est-àdire devant la Cour d'assises. M. Paul de Cassagnac confia sa défense à M° Lachaud.

A la suite de ce jugement, le général de Wimpffen adressa au Procureur général une plainte en diffamation, en outrage et en injure contre MM. de Léoni et Paul de Cassagnac. Ils furent renvoyés devant la Cour d'assises de la Seine pour y être jugés conformément à la loi.

Pour suivre utilement les débais, il est nécessaire de connaître les articles poursuivis par le général de Wimpffen, ainsi que la plainte adressée par lui au Procureur général.

Ces articles et cette plainte sont les pièces du procès.

Les voici :

.Ion mal h' /'^//.<f.

Premier article du 8 août 1874.

I.e Siu'cle refait on douze (3u (fiiinze li^'iies l'iiisloriijue de la journée de Sedan, mais, comme bien on pense, cet historique est fait à la façon et d'après les procédés singidiers innovés en celte matière par le ^'énéral de Wimpfîen.

Il y a tout lieu de croire môme que le général de Wimpfîen ponirait ne pas être étranger à la rédaction du Siècle.

Il nous semble pourtant que, si quelqu'un devait garder le silence sur la malheureuse journée de Sedan, ce quelqu'un devrait être le général de WimplTen.

Quand on a joué le rôle qu'il a joué ce jour-là, on devrait être plus modeste et plus réservé.

Nous ne songerons jamais à mettre en doute le courage personnel du général de Winiplfen, mais il faut convenir que sous le rapport du caractère il ne mériterait pas précisément d'occuper dans la société le rang de général.

11 arrive à Sedan au milieu de l'action, le général Ducrot a reçu du Maréchal blessé le commandement de l'armée. Déjà il fait commencer sur Mézières un mouvement de retraite, qui doit sauver l'armée en la repliant de l'est au nord. C'est à ce moment que M. de Wimpiïen survient, réclamant le commandement en chef. Le général Ducrot fait des objections, mais M. de Wimpffen, pour faire valoir ses droits, fait arrêter le mouvement et tombe, sans même avoir pris connaissance du terrain, dans le piège où les Prussiens n'avaient pu arrêter le général Ducrot.

On peut dire que le général de Wimpffen est l'unique auteur du désastre militaire de Sedan.

Il perd d'abord la balaille par sa faute, en ne laissant pas s'achever le mouvement de Ducrot; puis, la balaille perdue, il récrimine, proteste et ne veut plus accepter la responsabilité qu'il revendiquait auparavant.

Quand il était de son devoir de laisser le commandement au général Ducrot, il le lui arrache ; quand il était de son honneur de le conserver, il le récuse !

En un mot, il refuse de signer la capitulation à laquelle il a acculé son armée.

Après avoir rempli ce rôle odieux, qui consiste à disputer le commandement à un de ses collègues les plus éminenls au plus fort du danger, alors qu'il n'y avait pas une minute à perdre, alors que l'esprit d'unité avait une si haute importance, après avoir par ses fautes rendu la capitulation inévitable, il cherche, pour sauver sa considération, à entraîner son souverain dans d'impossibles aventures.

Il lui demande de faire inutilement massacrer ses troupes exténuées, découragées, débandées, affolées par les mouvements indécis ordonnés par Wimpffen.

Puis, abandonnant son souverain, il l'insulte et passe avec armes et bagages dans le camp républicain.

Oui, quand on est le général de Wimpffen, on devrait observer plus de réserve. Pour lui le moyen de faire oublier le désastre de Sedan, dont il est le principal auteur, ce n'est pas de protester, de récriminer, d'accuser, c'est de garder le silence ! En se taisant il pourrait faire croire qu'il n'a été que malheureux ; en abusant, comme il le fait, de la parole et de la plume, il ne fait pas oublier qu'il est

coupable.

Paul de Léom.

Journal Jp Pai/s. Deuxième article du 12 août 1874.

A Monsieur le général de Wimpffen.

Général,

Vous terminez votre lettre en annonçant que vous parlerez chaque fois que ce que vous appelez le som de votre honneur et le respect de la vérité vous en feront un devoir.

Permettez-moi de vous faire observer que, pour vous, le soin de votre honneur parait comporter le déshonneur de vos collègues de l'armée, la calomnie contre la mémoire de l'Empereur. Quant à voire respect de la vérité, ce n'est autre chose que la glorification de votre vaniteuse impérilie, aux dépens de tous les faits acquis à l'histoire.

Ceci dit comme préambule, je ne vois pas pourquoi vous repoussez si vertement l'accusation portée contre vous, à tort paraît-il, d'écrire dans le journal le Siècle.

AFFAIRK nu (JKNKRAL l)K WIMI'FFKN. :i-21

Vous écrivez au journal If XIX"^ siècle, e( il y avait encore un arliclo île vous dans le numéro de vendredi, 7 août.

De plus nous savons que depuis trois ans vous remplissez de votre prose reclificalive toutes les feuilles républicaines, que vous recherchez avec soin, et à travers lesquelles vous poursuivez sysléniali(piement le travestissement des événemenfs de Sedan.

H était donc plausible qu'une noie haineuse, inexacte, ayant paru dans le Siècle, sur votre éternel sujet de discussion, vous fût attribuée.

Vous le niez? Soit, et cela n'a pas d'importance. Du Sii''cle au A7A'" Siècle il n'y a pas loin, il n'y a que la distance de l'apostasie de M. Edmond Â.bout, rédacteur en chef du second, au mouchoir de poche dans lequel pleure M. Jules Simon, rédacteur en chef du premier.

Vax tout cas, si vous n'é(^ivez pas au Siècle, vous êtes digne d'y figurer avantageusement et de prendre une place remarquée parmi les littérateurs de cette basse feuille. La simple lecture de voire lettre, dans laquelle il y a quatre fautes d'orthographe, suffirait pour vous faire soupçonner, si vos dénégations n'étaient si formelles.

Vous affirmez que vous étiez à l'armée depuis le 30 août; vous ajoutez que vous avez pris part à la retraite de Beaumont sur Sedan, en ralliant autour de vous des troupes de plusieurs corps d'armée; vous insistez sur ce point, à savoir, que vous avez eu le temps de visiter le champ de bataille et d'en reconnaître les moindres replis. Enfin vous prétendez que le plan du général Ducrot était mauvais, et que le vôtre était excellent.

Rien de tout cela n'est vrai. Les prétendues troupes, ralliées par vous dans la retraite de Beaumont, n'étaient ([ue des fuyards; vous n'aviez aucune connaissance des positions de l'armée, de son nombre; vous ne saviez pas où était l'ennemi, puisque vous veniez d'arriver et que tout était neuf pour vous, inconnu pour vous, dans cette armée que vous voyiez pour la première fois; vous n'aviez aucune notion même de la géographie des lieux, puisque le général Ducrot raconte à la page 32 de son livre sur Sedan, celte incroyable conversation entre vous deux :

De Wimpfff.x : « Oui, nous n'avons que de la cavalerie

derrière nous. Nous n'avons pas à nous en inquiéter, le général Douay la maintiendra;

« Quant à nous, réunissons tous nos efforts pour écraser ce qui est devant Lebrun. »

DucROT : « Mais où voulez-vous qu'aille cette infanterie, qui passe depuis ce matin à Franclieval et à Villers-Cernay, si ce n'est à llly? »

De Wimpffen : « Illy? Qu'est-ce que cest qu'Illy? »

DucROT : « Ah! vous ne savez pas ce que c'est qu'Iliy? Eh bien! regardez. »

Et étalant une carte sur l'arçon de sa selle, il ajouta : « Voyez ce coude de la Meuse, qui se relève vers le Nord et ne laisse qu'un étroit espace enire la rivière et la frontière belge. Il n'y a là qu'un unique point de passage, c'est Illy ! Si l'ennemi s'en empare, nous sommes perdus. »

Le général de Wimpffen daigna jeter à peine un coup d'œil sur la carte.

Ainsi vous n'aviez aucune idée d'IUy, d'illy, la clef de la position, la clef du champ de bataille, où tout s'est décidé!

Et c'est ce que vous appelez connaître le terrain dans ses moindres replis.

Décidément vous avez traité la géographie avec le même sans-façon que la grammaire française, et c'est une ignorance de plus dont on doit vous savoir gré dans ce parli républicain que vous chérissez et chez qui Épinay-sur-Seine et Épinay-sur-Orge étaient aussi inconnus de Gambelta, qu'Iliy était inconnu de vous.

Pour ce qui est de votre plan, il était absurde, il était impraticable, et la meilleure preuve en est que vous n'avez pas pu l'exécuter.

Votre prétention de trouée a fait son temps, comme toutes les prétenlions de trouée, omme celle de Metz ou de Paris.

Le rapport allemand ne vous fait même pas l'honneur de parler de ce simulacre insensé, sanglant, dans lequel quelques centaines d'hommes aveuglés par vous, trompés par vous, sont allés, après deux cents pas de course folle, se briser contre une muraille de fer.

Le général Ducrot vous flagelle à ce sujet.

Le général' Lebrun vous adresse ces paroles écrasantes :

(( Je ne supposerai jamais que le généi'al de WimptFen ait

AFFAIUK 1)1' (IKNKUAL \)K WI.M l'FI'KiN. 3'21>

pu consid(''rer coinino un owUo (|u'il me clounail d(! loiilci une trouée sur Cariguan, la pioposition (pi'il vint me faire au centre du village de lialan où je me trouvais, de reprendre l'oHensive avec les deux ou trois mille hommes, que nous pouvions alors réunir autour de nous

u Non, dans cette dernière entrevue du général en chef avec moi, dans ce dernier épisode de bataille, il ne s'agissait pas, il ne pouvait s'agir d'une tentative de trouée sur Carignan, non plus que d'un passage à ouvrir de ce côté pour la personne de l'Empereur. Ce que j'ai pensé et ce que je pense encore aujourd'hui de la proposition faite par le général de WimplTen dans le moment que j'ai indiqué, c'est qu'il n'était pas possible d'j voir autre chose qu'un dernier appel désespéré et irréfléchi adressé à une poignée de soldats impuissants à y répondre. »

Un livre allemand, d'une valeur incontestable et incontestée, vous juge avec une rare sévérité :

u Napoléon, comme tranquillisé par cette explication,

et s'en tenant pour satisfait, demeurait tldèle à son système d'abstenlion et laissait agir le général Ducrot.

« Mais il n'en était pas de même pour le général de Wimpffen : il considérait le mouvement de recul du 12" et du j*^*" corps comme une mesure si fâcheuse, si fatale pour Carmée que, s appuyant sur les instructions ministérielles qui lui conféraient le commandement en chef éventuel^ il se décidait a intervenir ÉNERGIQUEMENT ET A ARRETER l'oPÉRATION.

« A NEUF HEURES DU MATIN, il fait paît au général Ducrot de la dépêche du ministre de la guerre qui l'investit du commandement pour le cas où il arriverait malheur au maréchal de Mac Mahon. Tout en se réservant d'avoir avec le général Ducrot de plus amples explications verbales après la bataille, il ne pouvait, disait-il, approuver l'abandon de la position de Givonne au moment où l'ennemi se voyait arrêté devant elle, et il avait ordonné à la division Granchamp du 12^ corps de se reporter en avant. En même temps, et tout en exprimant son opinion flatteuse sur l'expérience militaire du général Ducrot, il lui prescrivait d'avoir à conserver avec le l^"" corps la position qui lui avait été assignée à Givonne et d'appuyer vivement le 12^ corps.

« A la réception de cette dépêche inattendue, le général Ducrot accourt auprès du général de Wimpffen ; il lui déclare

330 PLAIDOYERS DE M" LACIIAUD.

quHl est prêt à se mettre sons ses ordres ; mais il lui fait observer en même temps qu'il croit être plus que lui au fait des intentions de Vennemi, et il l'adjure, au nom du salut de l'armée,

DE LALSSER continuer LE MOUVEMENT DE RETRAITE, CAR DANS

DEUX HEURES IL NE SERA PLUS possiBLR. PouF Confirmer ces craintes relativement au danger que courait le l*^"" corps d'être bientôt tourné par sa gauche, il communiqué a[t général

DE WimPFFEN la LETTRE DU MAIRE DE ViLLERS-CeRNAY, SIGNALANT LE PASSAGE DE GROSSES MASSES ENNEMIES. ToUT FUT INUTILE; le

nouveau commandant en chef, persistant dans sa manière de voir tout opposée, ne voulut pas admettre la nécessité d'une retraite alors que le 12*^ corps avait l'avantage. Il afllrma que le 7^^ corps n'avait devant lui que de la cavalerie, qui serait contenue par le général Douay pendant que le 12° et le i^"" corps pouvaient écraser tout ce que l'ennemi leur opposerait.

<( Le général Ducrot dut céder et faire faire demi-tour aux deux divisions de son corps d'armée qui avaient déjà commencé leur mouvement; pendant ce temps, la division Granchamp avait rallié de son côté le 12"^ corps, de sorte qu'entre neuf heures et dix heures le 12*' corps et le 1'^'' occupaient de nouveau leurs anciennes positions.

<( Dans une rencontre fortuite qu'il avait avec l'Empereur à Balan, le général de Wimpffen exprimait encore à Napoléon, qui avait vu avec déplaisir ce nouveau changement imprévu du commandant en chef, sa ferme conviction que dans deux

HEURES le 12° CORPS AURAIT JETÉ DANS LA MeUSE LES FORCES ennemies qu'il avait DEVANT LUI.

« Pendant que le nouveau général en chef s'abandonnait ainsi à ses illusions, espérant un résultat décisif de son mouvement offensif vers l'est, les troupes allemandes avaient commencé à s'avancer sans interruption pour déborder l armée française par ses deux ailes. L'heure arrivait a pas de géant, ail les Français, coupés de leurs lignes de retraite, en seraient irrévocablement réduits a renoncer a tout espoir de se faire

JOUR A l'est, a l'ouest OU AU NORD.

« Mais ces continuels changements dans le commandement suprême, ces ordres nombreux et souvent complètement contradictoires, les marches, les contre-marches inutiles qui en résultaient, tout cela devait nécessairement provoquer parmi les Iroupes un sentiment général d'incertitude sur

AFFAIRE DU GÉNKUAL DE WIMPFFEN. :i\\

leur silualion, paralyser leur «'nergie et amener enfin, par chaque ordre nouveau, une contusion dérisoire qui en détruisait lout l'effet... »

{Opérations des armées idlemandes depuis le début de hi guerre jusqu'à la catastrophe de Sedan, parle colonel A. Borbslaed, rédacleur du Miiitar \Vochcnblatt, traduit de l'ailernand par Costa de Serda, capitaine au corps d'état-major.)

Votre trouée sur Carignan était un acte de démence.

Voire fameuse proposition faite à l'Empereur de lui ouvrir un chemin à travers les rangs ennemis était du même genre; vous avez essayé de passer vous-même et vous ne l'avez pas pu, et vous l'avez si bien compris que vous n'avez pas insisté.

Le général Lebrun, le héros de Bazeilles, s'exprime en ces termes à ce sujet, dans une lettre datée du 20 octobre 1870 :

u Mais nous n'avions pas franchi un espace de 200 mètres, (i nous n'étions pas arrivés à la sortie du village — dans la u direction de Carignan — que, jetant un coup d'œil en arrière (( et constatant que nous n'étions pas suivis, le général en « chef tourna bride, me déclarant qu'il n'y avait pas à insister « plus longtemps et me prescrivait de faire opérer la retraite <( sur Sedan. »

Le général en chef c'était vous, vous aviez vu que votre trouée était impossible. D'où il ressort que votre plan était inexécutable, que votre acharnement à vouloir passer, que votre ignorance des lieux, de l'armée, de l'ennemi, de tout, nous a perdus ; que vous avez empêché l'exécution du plan de retraite du général Ducrot, le seul plan qui fût raisonnable, et que vous êtes le seul homme absolument responsable du désastre tel qu'il a eu lieu.

Ce n'est qu'à neuf heures du matin que vous avez réclamé le commandement de l'armée; il y avait deux heures que vous pouviez le faire, étant au courant du malheur arrivé au maréchal de Mac Mahon. Or, vous n'avez pas bougé, et c'est seulement lorsque vous avez été illusionné par la merveilleuse défense du général Lebrun à Bazeilles que l'idée vous est venue de vous attribuer tout le mérite d'une victoire à laquelle vous n'aviez pas cru pendant deux heures et qui semblait se dessiner à vos yeux. Tant que vous avez pensé qu'on serait battu, vous n'avez pas bougé, mais aussitôt que les affaires ont semblé prendre une meilleure tournure,

332 PLAIDOYERS DE M' LAGHAUD.

vous n'avez pas hésité à faire valoir votre droit de général en chef.

Voilà le vérilable mobile de votre conduite, mobile mesquin et bien digne de l'implacable sévérité de l'histoire.

Vous vous êtes imaginé que c'était fait, que !a victoire était gagnée; qu'il n'y avait plus à tenter qu'un tout petit effort, et alors vous vous êtes jeté comme un étourdi au milieu de tous les corps, savamment mis en marche de retraite parle général Ducrot, troublant tout, arrêtant tout, et dans voire folle présomption, vous vous êtes écrié :

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