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10 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUI).
vions vous dire. Il a résorv(3 ses plus belles phrases, ses plus fortes paroles pour parer les coups qu'il prévoit. Je retiens les belles phrases, j'admire les belles paroles, mais je parle des témoins. Il faut donc que vous sachiez comment les grands ennemis des agents de change ont procédé.
M. Deviane!... je ne veux pas m'emporter. M. le Procureur général lui a, je crois, fait l'honneur de croire une fois à sa parole; mais, vous savez le démenti qu'il a reçu de M. le syndic. Il y a là des ignominies qui soulèvent le cœur.
Le ministère public n'a cependant rien trouvé à dire à cet homme, qui paie Blockaus pour voler les livres de son maître. C'est encore Deviane qui va trouver Caron, intéressé dans ce procès pour une somme de deux cents francs, et qui fera avec lui je ne sais quel pacte secret, mais à coup sûr, ignominieux.
Deviane est allé trouvé le syndic; il voulait, à l'aide de démarches hypocrites, faites pour arrêter les poursuites, essayer de ne pas passer pour un misérable.
Cette entrevue vous a été racontée par M. le syndic ; il demandait pour lui 150,000 francs, il nie; mais vous avez vos impressions, je passe donc sur ces turpitudes; je devais cependant les relever. Un fait encore, qui vous fera juger cet homme ! Deviane est allé un jour consulter un homme honorable, qui a occupé ici même le siège du ministère public; un homme, qui est le maître de son ordre, que tous, nous aimons et estimons; eh bien! répandant sa bave sur lui, il a osé venir dire que cet avocat avait trahi les secrets, qui lui avaient été confiés.
Accouru tout exprès d'Amiens, cet avocat s'est présenté h la barre ; il ne lui a pas été permis de se faire entendre, et Deviane se réjouit, espérant bien que la calomnie fera son chemin.
A côté de Deviane, qui voyons-nous? Des employés qui ont volé l'accusé et que vous jugerez bientôt ; \m
AKFAIRK (illll.M.N. il
onfant, Bollovillc, qui porte l'uni lu riiK' do l'iionnour, mais que nous pouvions croire le parent et qui était certainement l'ami du voleur! Voilà les auteurs des rumeurs dont on vous a parlé et qui ont précédé le procès actuel. J'avais raison de vouloir vous parler de Deviane sans chercher h égarer vos esprits, à les détourner de l'accusé.
Oh ! Messieurs, dans tous les procès, à coté de vos verdicts, prennent place des questions d'honnêteté et de moralité, que l'opinion recueille ; c'est pour cette raison que la publicité des débats est nécessaire, qu'elle est la sauvegarde de toute justice éclairée, appelant la société entière à juger un de ses membres.
Non, Messieurs, le temple de la Bourse n'est pas un temple où la signification de chaque chose soit hiéroglyphique. Le dictionnaire de la Bourse, c'est le dictionnaire de tout le monde, et ce qu'ailleurs tous les gens de bien appellent voler, là aussi s'appelle voler. L'accusation a pris des allures simples ; elle a, qu'on me permette de le dire, un air de bonhomie qui semble lui promettre le succès. Suivant elle, la lumière, qui résulte des débats, est une lumière qui éblouit. Si l'on reçoit, dit-elle, l'ordre de vendre à 740 francs, que l'on vende à 750 francs et que l'on prenne les 10 francs de différence au préjudice du vendeur, on commet un vol. Mais nous sommes tous d'accord sur ce point. Examinons si les choses se sont ainsi passées. Voyons si le mécanisme des opérations de Giblain est aussi simple. Non, Messieurs ; en examinant un peu plus à fond, on voit disparaître cette simplicité d'opération dont parle l'accusation, et l'on voit au contraire apparaître l'innocence de Giblain.
Qu'est-ce qu'un agent de change? C'est un mandataire, cela est évident. D'une partie? Non. De mille individus peut-être. Est-il chargé d'une seule opération? Non. De cent? Non. De mille? Non. Le nombre en est infini. Le nombre des opérations faites par Giblain
s'est élevé à deux millions pendant les trois années d'exercice. Sont-ce de petites sommes, qui figurent dans chacune de ces opérations ? Bien loin de là. En trois années le chiffre des affaires faites par Giblain s'est élevé a trois milliards, presque le double du budget de la France. Ses clients? Qui sont-ils? De petits rentiers, des citoyens comme vous, comme moi, qui achètent une inscription, une action pour la serrer précieusement dans leur secrétaire? Non, ce sont aussi des joueurs; des joueurs qu'entraîne la fièvre du jeu; des joueurs avec toutes leurs espérances, toutes leurs terreurs.
Vous avez vu le spectacle que présente la corbeille à la Bourse; vous avez entendu ces cris qui s'entrecroisent, ces cris que ne comprennent pas ceux qui n'ont pas été élevés dans le temple ; vous avez vu ces mains qui sont tendues, ces papiers qui circulent, ces commissionnaires qui vont et viennent. Achetez ! achetez! crie l'un. — Mais vendez! vendez donc! crie l'autre. Ce n'est pas dans deux secondes, mais c'est tout de suite, à l'instant. Et l'on se presse, on se bouscule, voilà la Bourse.
Et le ministère public dit à l'agent de change, bien tranquillement : il faut prendre votre crayon et votre carnet, il faut transcrire toutes les négociations que vous vous êtes chargé de faire.
Il faut écrire ; comme cela est commode! Le télégraphe électrique de minute en minute lui apporte les ordres de la province ; le joueur est, là encore, à l'extrémité de ces fils, qui dit à son agent de change : Achetez-moi de suite 50 Orléans, 75 Crédit foncier; ou bien 25 Mobilier, ce terrible Crédit mobilier. Et, pendant que l'agent de change reçoit ces ordres, il crie à l'un : tiens, voilà 50 actions pour toi : à l'autre, en voici 27 à terme. Voilà ce qu'il faut que fasse l'agent de change. Gomme c'est facile ! On ne tient pas compte de toutes ces difficultés, et l'on vous dit : La loi de l'an X
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prescrit ceci ; la loi de l'an X prescrit cela; elle veut (jiie l'on écrive, elle veut (\u\m ait un carnet. Elle veut bien des choses, cette loi; elle n'avait pas pensé à dire qu'on ne peut pas faire d'opérations à ternie, que c'est un jeu. La jurisprudence a été obligée de combler cette lacune. Croyez-moi, Messieurs, cette pauvre loi est une loi agonisante ; elle a été faite pour d'autres temps, et elle est en train de passer à l'état de loi vénérable, qui ne se relèvera pas de l'insufOsance ([ue lui a faite le mouvement immense des affaires, qu'elle n'a pas prévu; aujourd'hui, elle a vécu, ou du moins nous assistons à ses derniers moments.
J'espère, Messieurs, vous prouver qu'il a été fatalement nécessaire et indispensable pour M. Giblain de faire des opérations pour son compte. Je n'ai qu'à citer, ici, le nom d'un homme dont l'honorabilité est reconnue par tout le monde dans cette enceinte, le nom de M. Coin. Il est venu hier, ici, après avoir prêté serment de dire la vérité; et il l'a dite, car il a parlé sans hésitation, sans embarras. A-t-il été mû par un sentiment de pitié? Non, M. Coin n'a pas afïaibli la vérité.
La Compagnie des agents de change n'est pas solidaire de la conduite de chacun de ses membres. Est-ce que les syndics ne sont pas d'ailleurs les premiers juges de la conduite de chaque agent de change ; à chaque instant ils reçoivent des plaintes, ils les examinent, les apprécient à leur juste valeur ; et s'ils viennent, ici, dire que le règlement, qui interdit aux agents de change de faire des affaires pour leur propre compte, est souvent inapplicable ; qu'il est impossible souvent de ne pas enfreindre les règlements; si M. Coin l'a dit, c'est que cela est la vérité. Il vous a dit ce qu'il a été obligé de faire pour le Trésor public, qui, lui, n'est pas un joueur. Quand M. le ministre des finances a besoin d'argent, c'est pour un paiement public; et quelquefois il faut que le règlement soit enfreint.
14 PLAIDOYERS DE M' LâCHAUD.
11 faut vendre 100,000 francs de renies, c'est deux millions dont l'État a besoin ; l'agent de change alors fait ce qu'il peut. S'il ne peut pas tout vendre, il en achètera une portion pour son compte et il peut perdre comme il peut gagner ; car il sera forcément acheteur aujourd'hui pour être forcément vendeur demain peutêtre.
Mais prenons un autre exemple : au lieu du Trésor public, prenons un spéculateur ordinaire. Il donne l'ordre d'acheter 1,000 actions; il faut les trouver; l'un en a 50, l'autre 100 ; il faut les réunir, les avoir ; le client les demande; il en veut 1,000, pas une de moins; l'agent de change n'en a que 950 entre les mains. Pour faire l'opération il fournit l'appoint et il sert un client; il lui écrit : « J'ai acheté vos 1,000 actions. » L'agent de change est donc, dans plusieurs circonstances, obligé de faire des opérations pour son compte.
Assurément si elles sont trop fréquentes, si elles se répètent à chaque instant, si ses livres ne sont couverts que d'opérations de cette nature; assurément si l'agent de change n'est plus qu'un marchand de rentes et d'actions, il sera répréhensible et coupable. Mais, si d'après le nombre de ses affaires, ces opérations faites pour son compte ne sont que dans une proportion minime, on ne pourra rien lui reprocher ; si, sur deux millions d'opérations, vous n'en trouvez que quelquesunes de cette nature, vous n'avez rien à dire.
Or, au dépouillement des livres de M. Giblain, qu'avezvous extrait? Dix-huit cents actes de cette nature? Non ; deux cents? Non, cent quatre-vingts seulement! Cent quatre-vingts en trois ans! c'est-à-dire soixante par an, en présence de deux millions d'opérations ! Vous voyez que la proportion est infiniment petite. Je ne suis pas assez fort mathématicien pour trouver les fractions que cela donne.... Mais le ministère public vient nous dire : Oh ! si j'avais voulu, j'en aurais trouvé beaucoup plus. — Eh quoi! on ferait des procès de tendance, on
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procéderait par des à-peu-près en matière criminelle? On couvrirait le bureau, la table des pièces h conviction, de livres et de carnets, et on dirait : Nous en avons bien plus que cela encore ! Ce ne sont là que des exemples. — Oh ! est-ce possible ?
Pour (pielle raison tous ces actes incriminés ne sont-ils pas retenus? Pour ({uelle raison! Ah! il a fallu tout le talent de M. le Procureur général pour que l'argument, dont on s'est servi, ait pu se produire dans cette enceinte. On a reculé devant le surcroît de peine qui en serait l'ésulté pour la justice, devant le temps ([u'il aurait fallu dépenserpour tout examiner, tout discuter ! Comment! la justice a peur de se fatiguer? Comment! les hommes consciencieux, qui nous écoutent, n'auraient pas le temps de tout voir?
Ah ! voyez-vous, le cercle, dans lequel vous vous êtes enfermés, vous gêne, je le comprends ; alors vous brisez le cercle ; vous voulez en sortir pour parler des faits dont vous n'avez pas le droit de parler, et vous ne voyez pas que, en brisant le cercle, vous perdez votre accusation. Le système de l'accusation serait vraiment tro'p commode ; en levant toutes les barrières, elle pourrait nous jeter dans toutes les suppositions possibles. Tout est de droit strict ici, Messieurs.
Que l'expert soit un oracle pour l'accusation, soit , pourladéfense, c'est différent; et s'il a trouvé 1,800 faux il nous est permis de croire qu'il s'est trompé, lorsque nous voyons M. le juge d'instruction, — ah ! ce magistrat qui a fait ses preuves, il n'a pas craint de se fatiguer ! — quand nous le voyons ne plus relever que 231 faux ; et puis, à la chambre des mises en accusation, il n'en reste plus que 180 ! Ce sont là les seuls prétendus faux qui vous soient déférés. Vous les retenez, dites- vous, comme faits de moralité ; mais alors qu'on m'interroge, que je puisse me défendre.
On nous a dit: s'il n'y avait qu'un ou deux faits, la culpabilité de l'accusé serait certaine ; elle ne peut que
s'aggraver par la multiplicité des mêmes faits. C'est là une erreur ; car s'il y avait eu un ou deux faits au milieu de ce grand nombre d'opérations, ce serait à titre d'exception, d'anomalie qu'il faudrait les relever, et ils ne sauraient constituer une culpabilité; si, au contraire, il y a beaucoup de faits semblables, c'est un système, bon ou mauvais, que vous avez à juger, h apprécier. Or jugez ce système par ses résultats ! Ils ont été désastreux pour Giblain. A force de voler il est arrivé à perdre 100,000 francs; il a trouvé que ce n'était pas assez et il s'est remis à voler pour perdre 100,000 francs encore; quand il a perdu 200,000 francs, il a encore volé jusqu'à ce qu'il ait perdu 430,000 francs en tout! et voilà le voleur ! voilà le faussaire !
A Dieu ne plaise que je veuille distinguer ici! Non, ma cause est trop bonne ; non, je ne veux pas dire : Giblain est un voleur, soit ; mais il n'est pas un faussaire. Non, je ne veux pas transiger.
Vous savez comment les ordres se donnent aux agents de change : par lettres, par dépêches ou verbalement. Ses carnets constatent que le chiffre des ordres a dépassé 500 par jour. Il est impossible de suffire à tout. Les ordres, qui arrivent le matin avant la Bourse, sont portés sur une fiche, car l'agent de change ne peut pas prendre toutes les dépèches pour les porter à la Bourse. Quelques clients, ceux qui demeurent à Paris, ou qui y viennent quelquefois, comme MM. Deviane et Fauvel, vont à la Bourse, y surveillent l'exécution des ordres qu'ils ont donnés ; puis les dépèches arrivent aussi à l'agent de change. L'agent de change voit la physionomie des cours ; suivant le moment, il divise les ordres ; pendant ce temps-là il a des clients derrière lui qui le tourmentent, qui le pressent, qui lui disent : Mais la rente est à 70 ; mais tel chemin de fer est à tant ; mais achetez donc; mais vendez donc, oh! mon Dieu, vendez donc. Que faire? l'agent de change leur dit : c'est fait, c'est fait.
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C'est ainsi que souvent il est ol)]if^o de vendre ou <ra(iieter pour son compte. 11 le fait pour calmer des impatiences; et vous, Ministère public, vous dites : c'est un voleur! Mais a-t-il jamais opéré au-dessous des chiffres des demandes écrites des clients? a-t-il jamais rien réclamé en plus?
Ce qu'il y a d'irrégulier, Messieurs, c'est que quand Giblain perd, on trouve qu'il n'est pas coupable ; ce n'est que lorsqu'il gagne qu'on incrimine ses actes. Ainsi s'il vend à 780 francs ce qui en coûte 795, on trouve que le compte Saint-Prix est irréprochable ; iTiais si c'est le contraire, oh! alors, on crie au voleur contre Saint-Prix (1) et on traduit Giblain devant vous. En somme, qu'a-t-il fait, ce compte Saint-Prix ? Il permettait de dire aux clients : Vos ordres sont exécutés ; et il se chargeait de la responsabilité, s'exposant à perdre ou à gagner; et si, examinant toutes les opérations, on trouve qu'elles se soldent par un bénéfice, on dira : il a trop de bonheur, vraiment; s'il perd, pourra-t-on dire qu'il est un voleur, un faussaire ?
Examinons les comptes : que présentent-ils? 428,000 francs de perte. Et si on les examinait jour par jour, on verrait des jours où il y a eu dix opérations au compte Saint-Prix, et où Saint-Prix perd huit fois et gagne deux fois. Au 7 août 1857, il y a eu une opération au même compte, qui se solde par d,000 francs de différence. L'expert n'a pas vu tout cela, c'est vrai ; il n'a vu que le succès, il n'a pas vu le désastre.
Le bénéfice, pour qui était-il, quand il y en avait? pour Giblain seul ? Non, il était pour la charge. Les effets divers et le compte Saint-Prix sont, perte ou bénéfice, pour la charge.
Ces cent quatre-vingts actes incriminés établissent un
(1) C'est au nom de'Saint-Prix que Giblain portait les quelques ■opérations faites pour son compte.