II
système, ce n'est pas un fait isolé. Ils prouvent la conduite d'un homme qui agit, non pas pour tromper, pour s'enrichir, mais qui agit seulement pour augmenter le nombre de ses affaires, entraîné qu'il est par la vivacité et par la jeunesse. Les autres comptes ont bien peu d'importance. Mais, dit-on, pour le compte de Clerbourg,. il n'était pas payé de courtage ! Hé quoi ! un agent de change ne pourrait pas faire une faveur à un parent, à un ami, si ses associés ne s'y opposent pas?
On dit encore : Pourquoi avoir caché les vrais noms sous des noms fictifs ? Voulez-vous que je vous le dise : si je jouais à la Bourse, je ne voudrais pas que mon nom figurât sur un carnet ; il y a bien des gens comme moi, des gens honorables qui se cachent pour.-jouer, qui ne parlent qu'à l'agent de change, à lui seul, dans son cabinet, sorte de confessionnal où chacun porte, je ne dirai pas ses péchés, mais ses petites espérances. Si l'on mettait les noms sur les carnets, ce serait le secret de la comédie; le caissier les dirait au premier commis; le premier commis, au second; de bouche en bouche ils voleraient jusqu'au saute-ruisseau, le petit Belleville. Parlerai-je du compte Gibaud? Quel grand coupable! il se solde par quelques centaines de francs. I*]t Je compte Gibourbole, qui a tant égayé mon confrère Desmarets et tant excité sa verve, il comprend deux opérations et se solde aussi par une misère. Va\ définitive, il n'y a de vraiment digne d'examen que le compte Saint-Prix et le compte Effets divers.
Mais, dit-on, si plus tard Giblain avait rectifié et dit au client : Vous m'avez dit de vendre à 720 fr. ; j'ai vendu 7:25 fr., il vous revient 5 fr. ; le client n'aurait pas eu à se plaindre. Mais je répondrai : dans le cas où Giblain aurait vendu 715 fr., il aurait donc eu le droit de réclamer 5 fr. au client. Bien peu eussent admis ce système. Non, il faut que l'opération soit fixée, sans (ju'on puisse y revenir.
Giblain, en prenant pour son compte tout ou partie
AFFAIRE GIBLAIN. i9
(les ordres qu'il recevait, a manqué aux obligations que lui imposent les règles de sa prol'ession, il le reconnaît et il en est bien cruellement puni. Il l'a fait non dans un but de lucre et de fraude, mais parce que, presse par les exigences de sa charge, il ne pouvail guère faire autrement que d'y manquer; mais il a toujours agi de bonne foi, faisant ce qu'il croyait avoir le droit de faire. S'est-il enriciii en violant les règles de s(» })rofession? a-t-il agi de mauvaise foi? a-t-il voulu dépouiller ses clients ? Là est tout le procès.
Je vous ai dit que je ne voulais pas discuter le faux. Hier M° Desmarets vous disait que c'était une question nouvelle; il avait bien raison, c'est une nouveauté. Je ne la discuterai pas, mon affaire est trop bonne. Cet homme, je vous l'ai dit, croyait faire une chose bonne, utile, et il mettait cette utilité au-dessus des règlements, dont quelques-uns au moins sont d'une application si difficile. Eh! mon Dieu! il est reçu, parmi les envieux, de déclamer contre les agents de change : heureux, comme un agent de change ! riche, comme un agent de change ! ce sont là des mots qui courent le monde. Eh ! que dinfàmes accusations ne tiennent qu'à cette prévention jalouse! Je disais tout à l'heure que notre société était meilleure qu'on ne le croit, qu'elle est morale. Oui, je le maintiens; mais elle a son écume, elle a ses impuissants. H y a autour des agents de change des spéculateurs, -que j'honore, parce qu'ils font progresser la fortune publique et l'industrie ; mais il y a aussi des agioteurs de bas étage que je méprise, des joueurs de mauvaise foi que je llétris, parce qu'ils n'ont que de la bave à jeter quand on les a réduits à l'impuissance. Eh bien! ce sont ceux-là qui poursuivent (iiblain. Ils ont cru qu'il avait augmenté sa fortune. Qu'ils apprennent donc qu'il avait 24,000 francs de rentes, quand il est monté au parquet, et qu'il en est descendu avec 19,000 francs de rentes seulement.
Savez-vous ce que gagnait une charge comme colle
20 PLAIDOYERS DE M*" LâCHAUD.
(le Giblain? Il y avait, vous le savez, 1,000,000 francs engagés. Eh bien ! en tenant compte de tout et avec des clients comme Deviane, qui oublient de régler en s'en allant, le bénéfice a été en 1857 de 810,000 francs, non pour lui, mais pour tous les associés. C'est beaucoup, c'est 17 p. 100 ; mais en 1858 la perte a été de 5 p. 100 : en 1859, il n'y a pas de perte, il n'y a pas de bénéfices. M. Giblain, au lieu de gagner dans l'exploitation de sa charge, y a laissé quelque peu de son patrimoine. Vous applaudissez à ce résultat ; cela ne me préoccupe pas non plus. Giblain ne regrette pas les pertes qu'il a faites; il accepte la diminution qu'a subie sa fortune, mais il ne veut pas qu'on porte atteinte à son honneur, à celui de sa famille, qui est cent fois plus précieux pour lui que l'argent.
Je ne vous parlerai pas de sa famille, et cependant j'ai vu les larmes de ses parents; mais ce qu'il faut que je vous dise, c'est que le plus calme de tous, c'était lui. On pleurait, on se lamentait, c'était une amère et inconsolable douleur autour de lui ; sa femme, ses enfants, son père étaient dans la plus grande désolation, lui seul était calme, serein, confiant. Ce n'était pas du stoïcisme, non ; il n'est pas un héros, mais c'est un homme ardent, sûr de lui, qui est convaincu qu'il n'a pas causé de tort; cette grande tranquillité de l'accusé est un hommage qu'il rend à la justice.
Giblain attend sans appréhension d'aucune sorte ce qui, pour lui, ne sera que le triomphe de la justice. Vous l'avez entendu, il n'a pas l'habitude de la parole et il ne connaît aucune de ces ruses familières à ceux qui sont ordinairement assis sur ce banc ; il n'en a pas besoin, il va droit devant lui.
L'attention, que vous avez portée à ces débats, me rassure. Il est une femme, qui s'abîme dans les larmes, en attendant votre verdict. Vous ne pouvez pourtant lui faire grâce, mais en lui rendant le père de ses enfants, vous lui ferez justice.
AFFAIRE r.IULAlN. 21
Votre verdict sera accueilli, je ne dis pas avec l'ivressf» du triomphe, on ne triomplie pas en Cour d'assises, mais comme le résultat d(; la vérité et comme une consolation. Si je ne connais rien de plus aflreux qu'une poursuite criminelle, je ne connais aussi rien de plus doux pour l'accusé que la constatation éclatante de son innocence.
Cette grande œuvre de justice accomplie, s'il y a des enseignements à tirer de ces débats, fiez-vous à la probité des agents de change, qui sauront les comprendre. Ce procès, qui n'aura atteint L'honneur de personne, sera une leçon pour tous; il prouvera seulement que la justice, même la plus intelligente, peut se tromper.
Après celte brillante plaidoirie, M. le président Saillant fit un résumé, qui dura deux heures. Le jury s'étant relire dans la salle de ses délibérations en sortit après une heure de délibération (il avait près de 1,200 questions à résoudre), avec un verdict négatif sur toutes les questions.
M. Giblain, en entendant prononcer le verdict qui l'acquillait, montra pour la première fois quelque émotion et versa d'abondantes larmes. La Cour condamna M. Giblain, sur la demande des parties civiles, à payer 4,200 francs à M. Caron, 400 francs à M. Sf'e et 200 francs à M. Manheimer.
Janvier 1863.