‹ Plaidoyers de Ch. Lachaud (volume 2)Chapitre 6 sur 20 · Acte d'accusation · texte numérisé non relu

Acte d'accusation

Au commencement de novembre dernier, dans un petit logement, sis au dernier étage d'une maison de la rue Bonaparte, vivait une femme de quarante-deux ans, veuve depuis 1858 d'un artiste peintre, nommé de Pauw. La mort de celui-ci l'avait laissée sans fortune, chargée de trois enfants, dont l'aîné avait huit ans à peine. Elle avait lutté avec courage contre les difficultés de cette situation et travaillé sans relâche pour subvenir aux besoins de sa famille. Sa santé était habituellement excellente ; et, le 16 novembre encore, elle ne pouvait inspirer aucune inquiétude.

Cependant, le 17 du même mois, à six heures et demie du soir, cette femme, pleine de vie la veille, expirait à la suite de vomissements dont elle avait été prise pendant la nuit, et dont la violence et les funestes effets semblaient inexplicables.

Ce falal événement causait aux personnes qui voyaient le plus souvent la veuve de Pauw, un douloureux étonnement. Rapproché de diverses confidences qui leur avaient été faites à plusieurs reprises par la défunte, il leur inspirait les plus graves soupçons. Ces soupçons ne pouvaient être dissimulés à la sœur de la veuve de Pauw, la dame Gouchon; el, le 21 novembre, le mari de celle-ci adressait une plainte au Parquet. Il se bornait d'abord à dire que « le décès de la dame de Pauw paraissait être le résultat d'un empoisonnement par une personne intéressée par suite d'une assurance sur la vie. » U ne tardait pas à préciser davantage, et de ses explications, comme des divers renseignements qui venaient les compléter, il résultait que la veuve de Pauw était morte empoisonnée, et que La Pommerais était l'auteur de ce crime.

Ilfallait, avant tout, rechercher la cause de sa mort : tandis que les plus graves indices donnaient lieu de penser que la veuve de Pauw avait été empoisonnée, le docteur Gaudinot,

«[iii avait été plusieurs fois consulté pai* l;i déluiite, et ([ui l'avait vue notamment le 17 novembre, avait signé un eerlilicat aux termes duquel la mort ne pouvait èlre attribuée qu'aux suites d'une chute qu'elle lui avait dit avoir faite deux ou t l'ois mois auparavant.

L'autopsie était dès lors indispensable pour savoir de quel côté se trouvait la vérité. Le docteur ïardieu, qui y procéda le 30 novembre, constata qu'il n'exislait chez la défunte aucune trace de maladie ou de lésion appréciable, soit ancienne, soit récente, pouvant, d'après le seul examen des organes, rendre un compte naturel de la mort. Cette absence de lésions caractérisées et certains indices, notamment l'état du tube digestif, lui parurent « pouvoir faire « penser ({ue la mort avait pu être produite par l'ingestion u d'une substance vénéneuse. L'analyse des viscères devait (( seule permettre de se prononcer à cet égard d'une mau nière positive. »

En présence de ces résultats, déjà si graves, de l'autopsie, le docteur Gaudinot, loin de persister dans l'opinion par lui émise dans son certificat, reconnut qu'il n'avait constaté lui-même chez la veuve de Pauw ni contusion, ni ecchymose, et qu'il s'en était rapporté aux déclarations qu'elle lui faisait, sans en vérifier l'exactitude.

D'autre part, divers témoins étaient entendus.

Une dame de Ridder, amie intime de la veuve de Pauw, révélait des détails de la plus haute importance, confirmés par une lettre émanée de la défunte et donnant une nouvelle force aux soupçons qui étaient dirigés contre La Pommerais. 11 devenait nécessaire d'opérer une perquisition au domicile de l'accusé. Pratiquée le 4 décembre, elle amena la découverte de divers papiers et d'une quantité extraordinaire de poisons de toute nature. On saisit notamment un flacon ayant contenu deux grammes de digitaline et n'en renfermant plus que quinze centigrammes.

L'accusé fut en même temps invité à s'expliquer au sujet des graves imputations dont il était l'objet. Ses explications furent si peu satisfaisantes que son arrestation dut être immédiatement ordonnée.

Cependant les docteurs Tardieu et Uoussin, experts commis par la Justice, procédaient à l'analyse chimique des organes de la veuve de Pauw ; ils soumettaient au même

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examen les matières provenant de vomissements qui cou* vraient Je parquet autour du lit de la défunte, et après s être livres à des expériences multipliées, ils terminaient leur rapport par cette déclaralion : a La dame de Pauw est morte empoisonnée. »

A cet égard, leurs appréciations ne conliennent aucune reserve : ils affirment de la manière la plus positive que la mort de la dame de Pauw n'est le résultat ni d'une aflection eu cœur ou de l'estomac, ni d'une lésion provenant d'accident ou de maladie, en un mot d'aucune cause naturelle. Ils constatent en même temps, soit dans les matières vomies, soit dans les organes eux-mêmes, la présence d'un prmcipe toxique très énergique qui, expérimenté sur des ammaux vivants, a produit sur eux des efîels semblables à ceux qu'a ressentis la dame de Pauw et les a fait périr de la même manière. Quant à la substance au moyen de laquelle 1 empoisonnement a été produit, les experts pensent que ce doit elre la digitaline, dont les effets sont semblable^ a ceux qui ont été observés sur la dame de Pauw et plus tard sur les animaux qui ont servi aux expériences ; la nature de ce poison, qui ne laisse aucune trace, ne leur permet pas sur ce point d'être plus affirmatifs.

Malgré ces réserves, le fait de l'empoisonnement était désormais constant ; il restait à l'information à élablir comment et par qui cet empoisonnement avait été opéré.

La nature seule du poison disait assez que ce triste événement n'était pas le résultat d'un accident; il ne pouvait davantage être attribué à un suicide dont la veuve de Pauw, au dire de nombreux témoins, n'avait pu même avoir la pensée, et il était évident qu'il devait êlre l'œuvre d'une main criminelle.

Une première question se posait donc tout d'abord : Quel mobile avait pu inspirer un pareil crime? Ce n'était assurément m la vengeance ni la haine : la veuve de Pauw n'avait pas d ennemis ; et à ce point de vue elle n'avait jamais rien eu a redouter. Aucun héritier non plus n'était intéressé à sa mort : le produit de son travail constituait toute sa forlune, 1 unique ressource de ses trois enfants. De toutes les personnes qu'elle connaissait, un seul homme avait à ga-ner a un tel événement : c'était La Pommerais.

Il y avait déjà plusieurs années qu'il connaissait la dame

AFFAlKE L.\ POMMERAIS. *0

de Pauw ; appelé comme médecin, en <858, auprès du inaii, il avait, vu celui-ci succomber, et il était peu de temps après devenu l'amant de sa veuve. Les relations avaient continué jusque vers le milieu de 1861 ; mais au mois d'août do cette année, le mariage de La Ponmiorais avec une demoiselle Dubizy était venu les interrompre, et près de deux ans s'étaient ensuite écoulés sans ([ue l'accusé consentit à revoir son ancienne maîtresse ; il avait même refusé, malgré ses prières, de venir visiter ses enfants malades.

Tout cl coup cependant, au mois de juin dernier, la veuve de Pauw fut fort surprise de le voir arriver chez elle. Pour expliquer ce brusque retour, il prétendit qu'il lui apportait le moyen d'assurer l'avenir de ses enfants ; il faudrait seulement garder sur le moyen un silence bien absolu et éviter soigneusement de mettre personne dans la confidence. Sans entrer ce jour-là dans plus de détails, il se borna à énoncer qu'il s'agissait d'une assurance sur la vie.

Les relations ayant été ainsi rétablies, La Pommerais proposa à la veuve de Pauw la combinaison suivante : elle assurerait sur sa tôle une somme de SoO.OOO francs, exigible à l'époque de son décès; il se chargerait du payement des primes, et elle lui transférerait le bénéfice des contrats. Mais il était clair que l'opération, réduite à ces termes, ne présentait aucun avantage pour la veuve de Pauw ni pour ses enfants. La Pommerais ajouta donc qu'il y aurait un moyen de tirer de cette affaire un produit presque immédiat. Peu de temps après l'avoir conclue, la veuve de Pauw simulerait une maladie, de manière à faire croire aux Compagnies d'assurances qu'elle était sur le point de mourir. Les Compagnies s'effrayeraient en la voyant menacée, en apparence, d'une fin prochaine; il irait alors les trouver, et il leur proposerait l'annulation des contrats, moyennant une rente viagère de 6,000 francs, à compter du 1" janvier 1864. Il partagerait cette rente avec elle; et, grâce à ce stratagème, elle jouirait d'une aisance dont elle avait été jusquelà bien éloignée.

La veuve de Pauw n'eut pas le courage de repousser ces étranges propositions : fermant les yeux sur ce qu'une telle spéculation avait de déloyal, incapable de soupçonner le véritable but de La Pommerais, dominée d'ailleurs par la passion qu'elle avait eue si longtemps pour lui, et qui ve-

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iiail de se réveiller plus vive que jamais, elle s'abandonna aveuglément à lui et le laissa libre de tout régler ainsi qu'il l'entendrait.

Mais en même lemps qu'il se chargeait de tout diriger, l'accusé tenait à éviter d'agir lui-même auprès des Compagnies. Il mit la veuve de Pauw en rapport avec un courtier nommé Desmidt, par qui il avait été récemment inilié aux diverses combinaisons possibles en matière d'assurances sur la vie. Ce fut celui-ci qui servit d'intermédiaire : il dit aux directeurs qu'un riche personnage, le comte de La Pommerais, voulait assurer le sort d'enfants qu'il avait eus de la veuve de Pauw ; et la santé de celle-ci ayant été reconnue excellente, six compagnies françaises : la Générale, la Patcrnelky la Nalionale, f Union, le Phénix, V Impériale, et deux compagnies anglo-françaises, r Internationale et Tke Gresham, l'admirent à contracter des assurances pour une somme totale de 550,000 fr. Les huit polices furent signées du 8 au 21 juillet, et la veuve de Pauw y prit l'engagement de payer chaque année, pendant toute sa vie, des primes s'élevant ensemble à 18,840 francs.

Les sommes ainsi assurées n'étaient exigibles qu'après le décès de la veuve de Pauw, mais la propriété de chaque police pouvait d'avance être transférée par un simple endossement; seulement, pour que le transfert fût valable à l'égard des Compagnies, il fallait qu'il leur fût notifié.

La veuve de Pauw était hors d'état d'effectuer, même en partie, le premier versement qui devait accompagner la signature des polices, et qui était d'environ 15,000 fr. Ce fut La Pommerais qui, conformément à sa promesse, fournit à Desmidt le moyen d'opérer le versement. Les polices furent ensuite à peine livrées, qu'il n'eut plus qu'une préoccupation, celle de s'en assurer le bénéfice.

Il commence par se les faire transférer à la fois au moyen d'endossements par lesquels la veuve de Pauw reconnaît avoir reçu de lui-même une somme égale au montant de chaque police et par des actes séparés, rédigés d'après les conseils d'un agent d'affaires nommé Louis. Il se demande ensuite si ces actes forment pour lui un titre suffisant; si, au contraire, ils ne le laissent pas exposé à des contestations trop faciles de la part des héritiers de la veuve de Pauw, et il songe à établir plus valablement la prétendue créance

AFFAlHIi L\ POMMKIIAIS. 8l

de î)o(),()00 francs, qui sert de |)rétexte aux hausferls.

('elle t'ois, il va trouver un avoué au tribunal de la SciiiL-, M'' Levaux. Sans lui dire que les assurances sont déjà signées et qu'elles s'élèvent à 550,000 fr., il lui expose seulement ([u'il a prêté à la veuve de ]*auw des sommes importantes formant ensemble un total d'environ 100,000 fr. ; que celle-ci, bors d'état de s'ac({uitter quant à présent, lui otfre de contracter avec la comp;ignie la Naliondlc une assurance sur la vie dont il payera lui-niAme les primes, et qui lui permetti-a de toucber les 100,000 fr. à la mort de sa débitrice. 11 prie en même temps M*' Levaux de lui faire préparer un acte destiné à régulariser cette situation.

M^ Levaux n'avait aucun motif de suspecter les déclaralions de La Pommerais. Il fit donc rédiger dans son étude un acte par lequel la veuve de Pauvv, reconnaissant avoir reçu de La Pommerais de nombreux prêts et avances, dont le compte était fixé à forfait au chitïre de 100,000 fr., s'obligeait à se faire assurer à la compagnie la Nationale pour pareille somme, payable à son décès. 11 était dit ensuite que cette assurance était contractée au profit de La Pommerais, qui se cbargerait de pourvoir au payement des primes.

En priant M^ Levaux de lui rédiger cet acte, l'accusé n'avait évidemment qu'un but, celui de se procurer un modèle pour dresser ensuite lui-mèm? un autre acte plus conforme à ses vues. C'était, en effet, à 550,000 fr., et non à 100,000 fr. seulement, que devait être fixé le cbiffre de sa créance sur la veuve de Pauw, pour motiver la cession des buit polices d'assurances, dont une seule était mentionnée dans l'acte de M° Levaux. Aussi, à la date du 31 août, faisait-il signer par la veuve de Pauw un autre acte entièrement semblable, sauf que l'arrêté de compte était fixé à 550,000 fr. au lieu de 100,000 fr., et que la veuve de Pauw s'obligeait à contracter au profit de La Pommerais des assurances pour pareille somme, tandis que les contrats étaient déjà signés, et que les huit polices avaient été remises entre ses mains.

Quand il fut nanti de tous ces actes, dans lesquels il figurait comme créancier de la veuve de Pauw, et où les transferts et les cessions lui étaient consentis à titre de remboursement, il ne crut pas encore que sa sécurité fut complète. Voulant parer à toutes les éventualités, et être en mesure de repousser toutes les contestations qui pourraient lui être

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opposées au nom des enfants de la veuve de Pauw, il se lit remettre parcelle-ci un testament par lequel, déclarant de nouveau lui céder et transférer la propriété et le bénéfice des huit contrats d'assurances, elle l'instituait son légataire universel, et allait jusqu'à dire, en terminant, qu'elle lui donnait môme l'usufruit de la portion de ses biens réservée à ses enfants, sans qu'il pût être astreint, dans aucun cas, à donner caution.

C'était pourtant une mère, dévouée d'ailleurs à ses enfants, qui consentait à signer de telles dispositions, preuve éclatante de l'ascendant que La Pommerais avait pris sur elle et de la domination qu'elle subissait aveuglément.

Il s'agissait maintenant pour l'accusé de tirer parti de tous ces actes et de faire en sorte que tant d'etïorts ne fussent pas stériles : or, la mort de madame veuve de Pauw pouvait seule le dispenser à la fois de payer chaque année des primes hors de proportion avec ses ressources et lui permettre de toucher ces 550,000 fr. qu'il convoitait si ardemment. C'était au mois de janvier que devait être acquittée la prochaine prime ; il importait à La Pommerais de n'avoir pas à les verser.

Depuis longtemps déjà il s'était muni du poison qui lui était nécessaire. Dés le mois de juin, et au moment où il renouait des relations avec la veuve de Pauw, il avait acheté d'abord 1 gramme, puis huit jours après 2 grammes de digitaline. Il savait à merveille que ce poison ne laisse pas de traces, mais il était important d'arriver à expliquer d'une façon plus ou moins plausible les vomissements que la digitaline ne manquerait pas de déterminer. Dans ce but, dès qu'il eut dans les mains les testaments de la veuve de Pauw, il lui rappela que pour obtenir à des conditions avantageuses le rachat de ses contrats d'assurance, il était indispensable de simuler une maladie. Elle s'empressa de suivre ses conseils ; et un des derniers jours du mois de septembre. Un châssis étant tombé dans un escalier en faisant un grand bruit, elle en profita pour dire qu'elle avait fait une chute violente et pour se plaindre, depuis cette époque, de vives douleurs d'estomac. Elle fit plus : dans le but de justiher plus tard de son état prétendu de maladie, elle alla consulter plusieurs médecins qui, sans procéder à un examen suffisant et sans contrôler scrupuleusement le récit qu'elle leur faisait, lui

Àin^Amt: la pommi-uais. 83

tiélivièreiit des orclomiances par lesquelles ils lui i)iescrivaienl, divers remèdes. Ces ordonuiiuccs étaient tout ce qu'elle voulait; elle se gardait bien de les exécuter, et, eu attendant le moment de les produire, elle s'empressait de les remettre à La Pommerais.

Le mois de novembre arriva sans que la veuve de Pauw, qui continuait de parler de sa maladie et des douleurs d'estomac, eût cessé de vaquer chaiiue Jour à ses occupations. L'accusé, jugeant alors sa préparation suffisante, pensa que le moment était venu pour lui de frapper le dernier coup. Sur sa demande, la veuve de Pauw se fit délivrer au bureau de l'état civil les expéditions de son acte de naissance, qui devaient être produits pour toucher le montant des assurances, et qui autrement eussent été complètement inutiles. Lorsqu'enfin il ne manqua plus aucune pièce, il invita la veuve de Pauw à garder la chambre, et à se dire plus malade que jamais.

En même temps, comme elle témoignait son regret d'être privée pendant la durée de celte réclusion volontaire du produit d'une leçon qu'elle donnait à une personne, logée au (irand-Hôtel, il lui promit de l'en indemniser en lui remettant lui-même, chaque fois, le prix de celte leçon.

La veuve de Pauw ne sortit plus de chez elle h partir du 12 novembre; elle resta constamment coiffée d'un bonnet de nuit comme si elle eût été malade, et pour rendre la simulation plus complète et mieux réussir à tromper les médecins, que les compagnies chargeraient de venir la visiter, l'accusé lui annonça <■<• qu'il lui ferait prendre quelque chose pour lui donner de l'agitation )>.

En attendant qu'il réalisât cette promesse, si bien faite pour disposer la veuve de Pauw à prendre sans défiance ce qu'il lui donnerait et à lui faire trouver naturel les malaises qui en seraient la suite, la santé de celle-ci était excellente et son humeur était même très gaie. Les recommandations, que La Pommerais lui avait faites de garder le secret, ne l'empêchaient pas de confier à ses amies et à ses voisins toutes ses espérances.

u Si cela réussit, disait-elle, ce sera mon espérance et celle de mes enfants »; elle répétait qu'après le rachat des assurances, elle aurait 3,000 fr. de rente. Il fallait seulement, pour cela, faire croire aux médecins de la compagnie,

lorsqu'ils viendraient la voir, qu'elle était réellement malade; et cette maladie feinte devait durer environ quinzejours.

Le vendredi 13, elle écrivait à son amie, la dame de Ridder, pour la prier de venir le lendemain passer la soirée avec elle. Le ton de sa lettre indique le contentement et l'espérance : « Les médecins, dit-elle ironiquement, me trouvent très malade. J'ai bien l'espoir, d'après ce qu'il m'a dit hier, que, si cela réussit, j'aurai 3,000 fr. de rente; je vous conterai cela demain. »

Mais les visites de l'accusé, que désignent évidemment les lignes qui précèdent, devenaient de plus en plus fréquentes : il fit savoir à la veuve de Pauw qu'il viendrait passer la soirée du samedi avec elle; et comme il tenait essentiellement à la trouver seule, le rendez-vous donné à la dame de Ridder fut conlremandé.

Cependant aucun changement sensible ne se manifestait encore dans l'état de la prétendue malade. Le lundi, à cinq heures, elle dînait en compagnie de ses deux filles et de la femme Biard. Elle priait ensuite une voisine, la femme Delettre, d'aller lui chercher un flacon d'essence, et elle procédait à sa toilette avec un soin qui témoignait de sa parfaite santé ; elle attendait alors la visite de La Pommerais.

Celui-ci arrive effectivement à huit heures ; il passe un long temps près d'elle, et aucun autre ne la voit jusqu'au lendemain malin. C'est alors que, vers six heures et demie, en venant comme de coutume apporter le pain, la veuve Pigerre est surprise de voir sur la porte la clef que la veuve de Pauw avait toujours le soin de retirer en se couchant. Elle pénètre dans la chambre et elle y trouve la veuve de Pauw dans le plus triste état. Son visage trahit de vives souffrances ; son lit et le parquet, qui l'environne sont souillés par les vomissements qui se sont déclarés pendant la nuit.

La veuve Pigei're se hâte d'avertir Félicité et Adélaïde de Pauw, qui couchent depuis quelque temps à l'entresol. Elles montent aussitôt; mais leur mère leur dit qu'elle a eu une indigestion et les prie de la laisser seule. Elles obéissent et redescendent dans leur chambre.

Dès huit heures du matin, La Pommerais arrive : il se trouve, comme pendant la soirée précédeiile, seul avec la veuve de Pauw.

AFKAIHK LA POMMKKAIS. fio

I.a giavilé dos syniptômos (iirelle (''pi'ouvo est évidente; néanmoins, loin de lui faiie donner les secours urgents que son état réclame, il n'avertit même persoime du dan^'er qui la menace, et il la laisse seule, livrée aux mêmes acridents et aux mêmes souH'rances. Quant à elle, les souffrances ne lui inspirent aucune inquiétude; ne faut-il pas, pour obtenir cette renie de 3,()()0 fr. ({u'elle espère, être gravement malade? D'ailleurs La Pommerais vient de la rassurer au sujet des suites que les accidents, ({u'elle éprouve, peuvent entraîner ; c'est elle qui l'apprend quelques moments après à sa tille Félicité, en ces termes : « Il m'a dit que J'avais le choléra et que j'en avais pour vingt-quatre heures... » Or, le mot choléra ne l'elTrayait nullement depuis que La Pommerais lui avait raconte qu'il l'avait eu lui-même et qu'il s'en était guéri en vingt-quatre heures au moyen d'un médicament qu'il lui apporterait.

Aussi, loin de réclamer les soins de ses filles, elle exige qu'elles se rendent à leur pension, comme de coutume. iMais après leur départ, le mal continue de s'aggraver, et la malade ne reçoit d'autres secours que ceux de sa voisine, la femme Delettre, qui monte de temps en temps auprès d'elle.

A une heure, arrive un médecin qu'avait plusieurs fois consulté la veuve de Pauv^^, le docteur Gaudinot. Celui-ci, comme on l'a vu, acceptant sans métîance les récits qu'elle lui avait faits, avait cru qu'elle était réellement tombée dans son escalier et que les souffrances dont elle se plaignait étaient sérieuses. En conséquence, il lui avait prescrit un traitement et un régime, sans soupçonner que la veuve de Pauw était d'avance résolue à ne pas les suivre, et il en venait constater le résultat. Mais en apprenant par la veuve Delettre que la veuve de Pauw ne s'y était nullement conformée et qu'elle n'avait exécuté aucune de ses ordonnances, il témoigna son vif mécontentement et se retira sans examiner la malade, et sans d'ailleurs que celle-ci fit aucun effort pour le retenir.

Peu de temps après, La Pommerais revient; il se trouve encore seul avec la veuve de Pauw, et il ne peut se tromper sur les progrès que le mal a faits depuis qu'il l'a quittée. 11 repart,cependant, après avoir passé quelque temps auprès d'elle et sans avoir pris ou au moins provoqué aucune des

mesures que commande la plus vulgaire humanité. Enfln, à six heures du soir, la veuve de Pauw meurt au moment où vient d'arriver le docteur Blanchet, appelé en toute hâte par la demoiselle Huilmand, mais alors que, malheureusement, il était déjà trop tard pour pouvoir procurer aucun soulagement à la mourante.

L'accusé revient pour la troisième fois à huit heures du soir. La demoiselle Huilmand, qu'il rencontre dans l'escalier, lui annonce la mort de la veuve de Pauw. Cette nouvelle ne lui cause ni surprise ni émotion; il monte jusqu'à la chambre, s'approche froidement du cadavre de celle qui a été si longtemps sa maîtresse, s'assure qu'elle est bien morte, et se retire en paraissant attribuer cet événement à la prétendue chute de la veuve de Pauw dans l'escalier. — C'est une dérision ! s'écrie la demoiselle Huilmand, madame de Pauw n'a pas fait de chute. Et comme il semble vouloir insister : — Ne jurez pas, lui dit-elle, vous savez que je suis au courant des affaires de madame de Pauw.

H savait trop bien aussi à quelle cause était due la mort de cette femme, et cette cause ne peut plus être aujourd'hui l'objet d'un doute; la veuve de Pauw a été empoisonnée par La Pommerais dans la soirée du 16 novembre.

L'accusé est la dernière personne qui l'ait vue pendant cette soirée; il a passé un long temps seul avec elle, et c'est durant la nuit suivante qu'elle a été prise de ces vomissements, qui fournissent à la science la preuve que le poison lui a été administré quelques moments auparavant. Le lendemain, il l'a revue deux fois ; il a encore été seul avec elle et rien ne lui a été plus facile que de renouveler au besoin la dose du poison; lui seul avait intérêt à commettre un tel crime, et il en avait évidemment déjà la pensée lorsqu'il faisait contracter à la veuve de Pauw des assurances que rien autrement ne pouvait expliquer.

Quel autre motif en effet avait pu le faire agir? La veuve de Pauw lui devait-elle réellement, ainsi que le dit l'acte du 31 août, une somme de 550,000 francs? Lui-même, dès le début de l'instruction, a été forcé de reconnaître combien ce chiffre était exagéré. Il a commencé par le réduire à 150,000 ou 100,000 francs, puis il a avoué que cette évaluation était encore fort au-dessus de la vérité, et il fixe définitivement à 25,000 francs le montant des sonmies qui lui

ArFAIRb: LA POMMERAIS. 87

sont tliies; mais, sur cos 2.'), 000 francs 13,000 francs, d'après ses propres aveux, n'auraient étr remis à la veuve de Pauw qu'à la fin de septembre, longtemps par conséquent après la conclusion des traités d'assurance,

Kn réalité, ces prêts ou dons se réduisent à des sommes sans importance, et c'est d'autres personnes que la veuve de Pauw a reçu le i)lus souv(;nt des secours que son état de gène rendait nécessaires. Quoi qu'il en soit et en admettant pour un moment comme exactes les dernières déclarations de l'accusé, ce serait donc pour arriver au remboursement d'une somme de 12,000 francs qu'il aurait fait contracter à la veuve de Pauw l'assurance s'élevant à 500,000 francs ; c'est pour éviter de perdre une aussi faible somme qu'il aurait pris kii-môme l'engagement de pajer chaque année près de 19,000 francs.

Cet engagement même, il était hors d'état de le remplir; il n'avait eu déjà que trop de peine à pourvoir au premier versement; il se serait bientôt vu dans l'impossibilité de continuer, et pourtant, il le savait à merveille, les sommes précédemment versées eussent alors été complètement perdues. Aussi entendait-il bien, dès le premier jour, faire en sorte que le paiement des primes n'eût pas besoin d'être renouvelé ; et dès le jour où il se présentait chez son ancienne maîtresse pour lui faire les propositions, qui devaient lui être si fatales, le crime qu'il a accompli au mois de novembre était déjà résolu.

Déjà il s'était muni d'une quantité vraiment exorbitante de digitaline, ce poison dont la trace, ainsi qu'il le savait trop bien, est si difficile à retrouver et dont les effets ressemblent à ceux que produisent certaines maladies de l'estomac. 3 grammes de digitaline sont achetés par lui les 11 et 19 juin, et l'on n'en retrouve chez lui que lo centigrammes. Qu'a-t-il fait de ce qu'il manque? Il ne l'a pas employé dans sa clientèle, car la médecine homœopathique pratiquée par l'accusé n'a pas coutume d'en faire usage, et, en tous cas, elle ne s'en sert que par des doses aussi minimes que possible. 11 n'indique, d'ailleurs, aucune personne à qui il en ait ordonné ; il dit bien qu'il en a envoyé à des confrères qui habitent la province, mais il ne peut faire connaître le nom d'un seul de ces confrères; la mort de la veuve de Pauw explique trop bien, au contraire,

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lo déficit que la perquisition opérée chez lui a constaté.

A ces charges accablantes, l'accusé répond par les plus complètes dénégations ; il n'a jamais songé à attenter aux jours de la veuve de Pauw ; il insinue que, si réellement elle est morte empoisonnée, cette triste fin a pu être le résultat d'un acte de désespoir; mais celte insinuation n'est pas seulement repoussée par tous ceux qui ont connu la veuve de Pauw, elle Test également par la conduite même de l'accusé pendant la journée du 17 novembre. N'est-il pas évident, en effet, que si la veuve de Pauw eût pris le poison d'une autre main que de celle de l'accusé, celui-ci la retrouvant si malade le mardi matin, après l'avoir laissée en parfaite santé le lundi soir, se fût préoccupé de cet état et en eût recherché la cause. L'étude approfondie, qu'il dit lui-même avoir faite des poisons, ne lui permettait pas de se tromper sur la nature du mal dont souffrait la veuve de Pauw. L'odeur des déjections, qui couvraient le lit et le parquet, devait être seule pour lui une révélation. Son inaction en présence de tels symptômes, le soin qu'il a pris même de ne rien dire qui pût donner l'alarme, ni provoquer l'arrivée des secours, l'empressement cependant avec lequel il est revenu à deux heures et à huit heures, seraient inexplicables, si l'on ne savait qu'il avait lui-même administré le poison à la veuve de Pauw et qu'il en venait surveiller les progrès.

Ce triste événement le surprenait si peu, et il éprouvait une telle impatience de toucher les 550,000 fr. en vue desquels il avait accompli son crime, que de suite, après le décès de la veuve de Pauw, il écrivait aux huit Compagnies pour les inviter à se mettre en mesure de lui payer le montant des assurances que ce décès rendait exigible; puis, redoutant les difficultés qui pouvaient résulter de l'existence des enfants de la veuve de Pauw% et voulant faire croire qu'il était d'accord avec ceux qui étaient chargés de veiller sur leurs intérêts, il dictait à sa sœur une lettre qu'il faisait signer faussement du nom d'un prétendu avocat de Chàteauroux, et par laquelle celui-ci semblait se concerter avec laccusé au sujet des mesures à prendre dans l'intérêt des mineurs de Pauw. Il fallait qu'à tout prix il arrivât à recueillir le fruit de son crime, et pour cela aucun moyen ne devait plus lui coûter.

i.a Pommerais cependant a prétendu que, loin d'être mu par un sentiment de cupidité, il avait toujours agi dans l'intrnH des enfants de la veuve de Piiuw, ef, à l'appui de cetle allégalion, il a produit un acte en date du 20 août dernier, par lequel il déclara abandonner aux enfants de la veuve de Pauw le bénéfice des contials d'assurance qui lui ont élé transférés.

Mais il a été bientôt dénionlré que cet acie n'avait rien de sérieux. La Pommerais en était seul détenteur, et aucun double n'a été trouvé au domicile de la veuve de Pauw, de telle sorte qu'il n'était au pouvoir de personne de l'invoquer si l'accusé n'en révélait pas lui-même lexislence. De plus, tel acte se trouvait annulé par celui du 31 août, dans lequel la cession des contrats d'assurance élait réitérée par la veuve de Pauw, sans aucune réserve en faveur de ses enfants. La Pommerais, du reste, élait loin de se considérer comme lié par cet acte du 20 août, car le jour même où il l'a produit, le juge d'instruction lui ayant demandé quelle était à ses yeux la situation qui en résultait pour lui, il a répondu sans hésiter « qu'il allait d'abord toucherles 550,000 fr., et que sa conduite serait ensuite subordonnée aux rapports qu'il aurait avec la famille, et au testament fait en sa faveur par la veuve de Pauw, » testament qui lui donnait jusqu'à l'usufruit de la part que la loi réserve aux enfants !

Au moment de son arrestation, La Pommerais a produit pour sa justification vingt-trois lettres à son adresse écrites par la veuve de Pauw et datées du 15 juin au 16 novembre dernier. Il résulterait de ces lettres que le genre d'assurance, adopté par la défunte, aurait été choisi par elle après un examen approfondi et malgré les objections qui lui étaient faites; que son bul aurait été de dédommager La Pommerais de tous les sacrifices d'argent qu'il avait faits pour elle et qui se seraient encore renouvelés après la signature des contrats; qu'en outre, vers les derniers jours du mois de septembre, elle aurait fait dans son escalier une chute si violenle qu'elle avait cru mourir sur le coup, et que la personne, qui était allée chercher un médecin, ne croyait pas la retrouver vivante à son retour; qu'enfin le 21 juin, étant déjà souffrante, elle aurait, d'après l'ordonnance de son médecin, u pris de la digitaline en quantité, n

Il a élé facile de constater que la plupart des énonciations

90 PLAIDOYERS DE M' LACIIÂUD.

contenues dans ces leltres n'étaient nullement conformes à la vérité. Ainsi, le 28 septembre, la dame de Pauw a remercie à genoux » La Pommerais de lui avoir envoyé 30,000 francs, et l'accusé lui-même convient qu'il ne lui avait pas fait remettre une somme si forte. D'autre part, l'information établit que la veuve de Pauw n'a pas fait de chute au mois de septembre, qu'elle s'est bien portée jusqu'au 10 novembre, et que notamment, à l'époque où les assurances ont été contractées, parconséquentàune époque postérieure au 21 juin, les médecins des Compagnies ont véiifié que sa santé ne laissait rien à désirer. Gomment donc, dans ses lettres, parlait-elle de ses souffrances et de la digitaline que son médecin lui faisait prendre? C'est ce qui, maintenant, est parfaitement éclairci.

Aucune de ces lettres n'a été spontanément écrite par la veuve de Pauw; toutes ont été dictées par La Pommerais dans le but de s'en faire plus tard un moyen de défense. La veuve de Pauw les écrivait sans hésitation, pensant qu'elles devaient servir à justifier, auprès des Compagnies, de sa prétendue maladie et à expliquer les arrangements intervenus entre elle et La Pommerais. Celui-ci les emportait immédiatement. 11 suffit de les examiner pour reconnaître qu'elles ne sont pas timbrées de la poste et qu'aucune d'elles n'offre les traces de ces froissements inévilables quand les lettres passent par plusieurs mains.

L'accusé ne peut dire par qui elles auraient été remises chez lui ; de leur côté, le concierge et les domestiques de la maison déclarent qu'ils nen ont jamais vu une seule; enfin, tandis que la veuve de Pauw parle toujours comme si elle ne voyait pas La Pommerais, il est certain qu'à la date des 12, 14 et 16 novembre, que portent les trois dernières leltres, elle recevait chaque fois la visite de l'accusé. Sa fille. Félicité, déclare qu'il faisait écrire des leltres qu'il emportait aussitôt; ce sont évidemment celles-là qui, préparées par l'accusé pour sa défense, viennent au contraire ajouter de nouvelles charges à celles qui pesaient déjà sur lui.

Ces lettres ne sont pas les seules qu'il ait ainsi dictées à la veuve de Pauw : le lendemain de la mort de celle-ci plusieurs de ses parents, notamment son père et sa sœur, recevaient des leltres écrites par elle et dans lesquelles elle leur disait qu'elle était très malade, les priant de venir de suite

s'ils voulaient la trouver encore vivante. Ces lettres non datées, mises à la poste dans la soirée du 17 novembre, quelques moments après que la veuve de Pauw venait de rendre le dernier soupir, avaient pour but de faire croire à ses parents qu'elle était réellement atteinte d'une grave maladie et devaient éloigner de leur esprit toute autre supposition. C'était encore l'accusé qui, six semaines environ auparavant, était parvenu à les faire écrire par la veuve de Pauv/; elle l'a elle-même raconté à la femme Villemant et, selon l'expression du témoin, cela lui avait fait tant de mal de les écrire qu'elle en pleurait.

Le crime dont la veuve de Pauw a élé la victime n'était pas le premier que commettait La Pommerais. Deux ans auparavant, à l'aide des mêmes moyens, il avait mis fin aux jours de sa belle-mère, la dame Dubizy. C'est au mois d'août 1861 qu'avait eu lieu son mariage. Il ne s'était pas accompli sans d'assez grandes difficultés. La dame Dubizy se méfiait de son futur gendre, dont les prétendus apports lui paraissaient suspects, et qui, effectivement, avait emprunté pour quelques jours d'un nommé Pélordy de Neuville les actions au porteur qui en composaient la majeure partie. Quelque fondée que fût sa méfiance, elle n'avait pas réussi à la faire partagera sa fille ; elle avait du moins exigé que le régime adopté par les futurs époux fût celui de la séparation de biens.

La Pommerais avait été forcé de subir celte condition, et il se trouvait ainsi hors d'état de disposer de la fortune de sa femme, sur laquelle la dame Dubizy continuait de veiller. La mort de la belle-mère pouvait donc seule le délivrer de cette surveillance importune et en même temps mettre à sa disposition les valeurs qui composaient le reste de la fortune de la dame Dubizy.

Deux mois s'étaient à peine écoulés qu'on le voit, à la date du 4 octobre, acheter chez Ménier 50 centigrammes de digitaline. Presque aussitôt après, à la suite d'un diner auquel il assistait, sa belle-mère, dont la santé jusque-là était excellente, est subitement prise de violents vomissements. Les docteurs Leboucher et Loiseau sont successivement appelés ; ils prescrivent divers remèdes, mais leurs ordonnances ne sont point exécutées. Le docteur Leboucher se borne à une seule visite, et quant au docteur Loiseau, il n'est là, selon

l'aveu qu'il en a fait lui-même, que pour couvrir La Pommerais.

C'est celui-ci, en effet, qui dirige le traitement. 11 dit, pour expliquer les vomissements, que sa belle-mère est atteinte du choléra, allégation que repousse le docteur Loiseau, et en même temps il fait livrer par le pharmacien Labainville des substances qui ne peuvent être destinées qu'à combattre une telle maladie. 10 centigrammes de digitahne et 25 centigrammes d'hydrochlorale de morphine sont fournis par ce pharmacien, conformément aux ordonnances de La Pommerais, dans la nuit du 9 au 10 octobre, et le jour suivant, la dame Dubizj rend le dernier soupir!

Aussitôt l'accusé s'empare de toutes les valeurs mobilières composant la succession de sa belle-mère et représentant environ 43 ou 50,000 francs ; il refuse de faire procéder à un inventaire, et il dispose à son gré des divers litres dont la majeure partie a aujourd'hui disparu.

Il avait donc atteint son but, et il a pu longtemps croire que son crime resterait ignoré. Quelque étonnement qu'ait causé la mort si prompte de la dame Dubizy, personne n'avait alors signalé ce qu'un tel événement avait d'inexplicable; les faits relatifs à la veuve de Pauw ont ramené l'attention sur ceux qui avaient accompagné le décès de la dame Dubizy, et un crime de plus s'est trouvé par suite établi à la charge de l'accusé.

L'autopsie, pratiquée plus de deux ans après le décès, n'a pu donner les mêmes résultats que si elle eût été faite immédiatement. Le long temps écoulé n'a pas permis aux médecins de se prononcer avec certitude sur la cause de la mort. Le docteur Tardieu a néanmoins constaté que les principaux organes étaient dans un état de conservation qui rend difficile d'expliquer la mort par une cause naturelle. II fait remarquer en outre ce qu'ont de surprenant, d'une part, cette maladie si rapide développée au milieu de la plus parfaite santé et qui n'était ni une apoplexie, ni un choléra, ni un anévrysme; de l'autre, ces doses véritablement excessives de morphine et de digitaline livrées par le pharmacien, conformément aux prescriptions de l'accusé.

Ainsi, pour la dame Dubizy comme pour la veuve de Pauw, l'autopsie ne fait découvrir dans les organes aucune trace de lésion ayant pu déterminer la mort. Kn même

temps riiifonnalioii no conslalo chez tontes dcnx d'aulies syiiiptùmes de maladie que des vomissements, qui surviennent au milieu de la plus parfaite santé, sans qu'aucun motif plausible puisse les expli(iuer.

Dans les deux cas, La Pommerais est présent quelfjues moments avant que ces accidents ne se déclarent, et chaque fois on constate, de sa part, l'achat récent d'une ({uantité considérable de dij^italine qui a disparu sans qu'il puisse en indiquer l'emploi. Tout démontre que la dame Dubizy a succombé à un genre de mort semblable à celui de la veuve de Pauw, et que l'accusé les a rendues l'une et l'autre victimes de sa cupidité.

En conséquence, Désiré-Edmond Gouty de La Pommerais est accusé : 1° d'avoir à Paris, en 1861, par l'effet de substances pouvant donner la mort, attenté à la vie de Séraphine Desmonne, veuve Dubizy; 2" d'avoir au même lieu, en 1863, par l'effet de substances pouvant donner la mort, attenté à la vie de Julie-Françoise ïestu, veuve de Pauw.

Pendant la lecture de cet acte d'accusation La Pommelais fut absorbé par la lecture de notes nombreuses écrites par lui pendant son séjour dans la prison.

Après les dépositions des témoins au nombre de 84 et celles des experts, l'Avocat général. Oscar de Vallée, prit la parole et prononça un beau et éloquent réquisitoire.

M° Lachaud lui répondit dans les termes suivants :

Messieurs de la Cour, Messieurs les Jurés,

Je viens répondre à un réquisitoire éloquent, élevé, et, je le reconnais avec empressement, plein de modération. J'aime, surtout dans ces affaires redoutables, ces luttes courtoises : la justice y gagne toujours en dignité, et la vérité n'y perd jamais. Aussi, soyez-en sûrs, dans la discussion à laquelle je vais me livrer, ma parole restera mesurée, et j'imiterai le ministère public en ne lui donnant que les développements nécessaires.

Vous l'avez déjà compris, après ces longs débats, il nous est impossible de rentrer dans tous les détails de la cause. Je m'efforcerai d'être court; cependant. Messieurs, j'aurai besoin pendant de longues heures de toute votre bienveillance.

Je ne veux pas suivre l'ordre indiqué tout à l'heure par le réquisitoire de M. l'Avocat général; mais je répondrai, croyez-le bien, aux objections qu'il a faites. Je vous mettrai fréquemment en face de cette question unique du procès : Avez-vous la preuve incontestable que l'accusé soit l'auteur d'un crime?

Tout est là, Messieurs les Jurés. Sans doute nous ne pouvons oubUer les circonstances accessoires de cette affaire, le caractère de l'homme, ses habitudes, les sympathies ouïes antipathies qu'il inspire; de tout cela, il faut tenir compte. Cherchez partout ; mais quand vous aurez bien cherché, il faudra en revenir à ce qui est la question du procès; il faudra demander aux faits mêmes de l'accusation, non pas si l'accusé est honnête ou malhonnête, mais s'il a tué ; non pas si des spécula-

Al^l'AlRE LA l'OMMERAlS. 95

lions misénibles ou bonnes ont él<3 essayées par lui visà-vis des Compagnies d'assurances, mais s'il a tué. Kt (piand nous séparerons, quand nous diviserons, quand nous demanderons à l'aceusation le dernier mot de sa preuve, laissez-moi vous le dire, vos consciences devront vous répondre que la démonstration (ju'on vous avait promise n'est pas faite, et ([u'il faut absoudre.

Ah ! Messieurs les Jurés, prenez-y garde, et, en vous rappelant les derniers mots de M. l'yVvocat général, tremblez! L'opinion publique, je ne sais ce qu'elle est pour cet homme ; si elle est ardente, si elle est hostilç, est-ce que cela pourra suffire pour entraîner vos consciences ? Connaît-elle l'affaire? En a-t-elle, comme vous, pénétré tous les mystères ? Ne prend-elle pas l'apparence pour la réalité ? Vous, quiètes des juges et qui, devant Dieu, avez promis de dire cette vérité judiciaire qu'on attend avec anxiété, est-ce que vous irez chercher au dehors des impressions fatales et qui ne seraient pas la justice? Non! laissez-moi vous le dire sans flatterie, je sais ce que je dois penser de vous ; il y a huit jours que nous nous connaissons. Messieurs; il y a huit jours que vous êtes impassibles, que les rumeurs de la salle n'arrivent pas jusqu'à vous. Les excitations inévitables dans un pareil débat, vous ne les avez pas éprouvées, et vous êtes tellement cuirassés dans vos consciences, que M. l'Avocat général le dira avec moi, pas un geste, pas un signe, pas un mot ne vous a trahis !

Eh bien! devant de tels juges, je me rassure, et, quoique le fardeau soit lourd, avec une conscience honnête je puis m'en charger; j'espère arriver au résultat que je sollicite.

Et d'abord, avant d'examiner les faits mêmes qui vous sont soumis, demandons-nous quel est cet homme ; que faut-il en penser, que faut-il en dire? Il serait l'être vaniteux, égoïste, cupide, l'être abject et misérable que vous signaliez tout à l'heure, monsieur l'Avocat gêné-

9Ô Plaidoyers de m° laghaud.

rai, que vous n'auriez pas fait la preuve qu'il est un empoisonneur; vous auriez été éloquent, vous auriez éloigné de cet homme les sympathies de tous, mais vous n'auriez pas démontré qu'il a commis un crime.

Kl) bien ! Messieurs, de ce portrait si sombre, que de choses à retrancher! Vous avez entendu beaucoup de témoins ; beaucoup de faits ont été révélés contre l'accusé : laissez-moi les examiner rapidement.

L'accusé est bien jeune encore ; il a trente-trois ou trente-quatre ans; il appartient à la famille la plus respectable, on en convient. Il a été élevé dans des principes excellents, et près de lui il n'y avait que de bons exemples. Il est venu à Paris, et là il a trouvé toute sorte d'entraînements ; mais il ne faut pas exagérer. Qu'a-t-il donc fait de si triste et de si honteux jusqu'au moment où l'accusation va le saisir ? Il a été vaniteux comme beaucoup d'autres; il a un nom noble, il a cru à la possibilité d'un titre; il a cru, comme l'autorité que vous entendiez il y a quelques jours, qu'il était M. le comte de La Pommerais. On le lui a dit, et une couronne de comte surmontait son blason. Mais un jour, quand la loi est devenue plus sévère, quand il a fallu faire des preuves, justifier de ses droits, il s'est arrêté. Voilà pour cette vanité qu'on lui a continuellement reprochée, voilà pour ce titre si trompeur avec lequel il devait faire des dupes!

Quoi encore? Il a désiré une croix! Est il le seul à blâmer? Ceux, par exemple, qui l'ont encouragé de leurs conseils à ces sollicitations qu'il faut savoir lui pardonner, ne sont-ils pas aussi coupables? Il a eu de grands appuis. C'était un honneur facile à obtenir, il le croyait du moins ; et obtenir, même sans la mériter, cette distinction honorable, n'est pas un crime impardonnable. On peut l'excuser, ce fait n'est pas si grave, qu'il doive peser sur le jugement de la Cour d'assises. C'est là cependant, au sujet de sa vanité, tout ce qu'on a pu lui reprocher.

Mais, dira-t-on, et sa probité? Oh! oui, un jour, il est chez un homme qui prend un grand titre, qui s'appelle Prato, marquis d'Arnezano, cpii a près de hii une femme charmante. De La Pommerais a vingt-trois ans ; Prato manque d'argent pour payer M. Pichevin; de La Pommerais n'est pour rien dans l'affaire des vins fournis par M. Pichevin à Prato, cela est bien évident, et voilà ({u'il se laisse attendrir ! M. Pichevin accepte son cautionnement. Est-ce bien strictement ce qu'il eût dû faire! M. Pichevin a cinquante ans et il est en face d'un jeune homme sans expérience, qui va lui donner de l'argent, car il lui en a donné; l'acte, quand il intervient, est-il bien irréprochable?

Plus tard, quand il a vieilH, deLaPommerais comprend l'imprudence qu'il a commise; il a donné quelques mille francs au fils Pichevin, mais il ne voudrait pas payer la totalité de la somme. Si c'est sa dette devant la loi, il n'en est pas moins vrai qu'en réalité il ne doit rien; il veut obtenir des réductions; il a recours à un moyen qui n'est pas bon, que je blâme; mais est-ce une de ces indélicatesses notoires qu'il faille signaler comme le fait d'un malhonnête homme? Voilà le fait Pichevin.

Voyons le fait Gastier. M. Gastier est un médecin homœopathe. M. de La Pommerais lui achète son cabinet ; il lui paye une partie du prix comptant. Il prétend que M. Gastier n'a pas tenu ses engagements, et dans le dossier se trouvent au moins deux lettres qui prouvent que M. Gastier, qui ne devait pas conserver de clients, a donné des consultations. De La Pommerais s'irrite et a recours à un moyen qui peut ne pas être bon. Un homme d'affaires intervient; on dit à M. Gastier qu'on demandera la nullité du traité, parce qu'il n'a pas tenu lui-même les conditions qui avaient été réglées. M. Gastier paraît se contenter de cela, et réduit son prix à 3,500 francs. Voilà le fait, qui n'a pas non plus la portée considérable que M. l'Avocat général a cru devoir lui donner.

98 PLAIDOYERS DE M^^ LACIIAUD.

M. de La Pommerais n'a pas été chassé de la Société des médecins homœopathes, un de ces messieurs vous l'a dit. Il a fait un prospectus que vous pouvez blâmer, il a blessé les susceptibilités de ses confrères. On lui a demandé des explications qu'il a refusées, et il a été amené à donner sa démission.

Un fait plus grave, plus honteux, serait celui-ci : membre de la Société de secours mutuels de Saint- Thomas d'Aquin, il aurait prélevé sur les pauvres je ne sais quelles misérables petites sommes pour les médicaments qu'il ordonnait. On s'est expliqué. Je ne veux pas mettre de noms dans un débat si triste. Qu'avonsnous appris? C'est que la convention, passée entre l'accusé et le pharmacien Weber, ne s'appUquait pas à la Société de secours mutuels; cette convention, par ellemême, est-elle honteuse, comme le supposait M. l'Avocat général? Voici ce qui s'est passé. Indépendamment de la clientèle qu'il avait chez lui, de La Pommerais avait un dispensaire; il y venait de nombreux chents, et il déhvrait des abonnements dont il vous a parlé pendant les débats. J'aurai à y revenir. Quels sont les usages pour les dispensaires? Le loyer, d'ordinaire, est payé par le pharmacien; bien ou mal, c'est l'habitude. M. Weber a voulu se soustraire à cette obligation, il a préféré faire une remise sur les médicaments et laisser de La Pommerais se charger du loyer. Le contrat ainsi réglé est parfaitement honnête, car de La Pommerais donnait pour le loyer plus qu'il ne recevait du prix des médicaments. Donc, au point de vue de la probité, on ne trouve là rien de grave, rien qui puisse vous irriter contre cet homme, si l'irritation était possible. Tous ces faits s'exphquent et perdent de leur gravité.

J'en aurais lini à ce sujet, si je n'avais pas à répondre sur un ordre de faits qui me blessent davantage. On a parlé des sentiments irréligieux de l'accusé, de ces professions de foi déplorables qu'il a faites dans son testament et dans son livre. J'ai bien peu de chose à en

AFFAIRK L.V 1>0MMI< IIAIS. 00

(lire; pas plus que M. l'Avocat général, je n'ai à lui dcniander C0!n[)te de ce qu'il a pensi'; mais je le plains profondément de cette erreur latale (jui, à i'iieure où je parle, doit le rendre plus malheureux encore. Pour moi, je ne sache pas de consolations plus grandes, icibas, (pie celles que nous donnent la foi, et la certitude que Dieu nous jugera; pour moi, j'ai pitié d'im malheureux qui pense que tout se termine avec la vie de ce monde; pour moi, je le dis, la raison avant le cœur le proclame, il faut que les malheureux, qui n'ont pas mérité leur misère ici-bas, trouvent là-haut la rt'paration de leurs souffrances, et que les heureux coupables y trouvent le châtiment d'un bonheur qu'ils n'ont pas mérité.

De La Pommerais n'avait pas cette croyance ? Laissezmoi vous dire qu'il doit l'avoir aujourd'hui. S'il est innocent; si, comme il l'afFirme, il est ici par suite d'une erreur déplorable, cjui donc lui donnera des consolations et la force de supporti5r ces épreuves? Ce n'est pas le monde ; on lui disait tout à l'heure que l'opinion s'irritait à son nom et à son souvenir. Ce n'est pas la justice ; elle l'acquittera; mais elle l'a poursuivi, et elle l'a déshonoré en le poursuivant. Il ne lui reste que Dieu auquel il doit revenir; la foi reprendra possession de son âme après cette crise horrible qu'il doit traverser. S'il a douté de Dieu, son malheur le ramènera à Dieu!

Voilà, sur le passé de cet homme, tout ce que j'avais à vous dire ; voilà ma réponse à ce portrait si sombre que M. l'Avocat général a fait de l'accusé.

Soyons justes, si ce n'est pas là une de ces jeunesses irréprochables, vous n'avez pas oublié qu'il a toujours (Hé laborieux. Envoyé à Paris avec des ressources modestes, il a toujours travaillé; jeune encore, il se faisait, comme médecin, une clientèle dont il peut exagérer les produits, mais qui cependant avait son importance. Jamais il n'a fait une de ces dettes honteuses qui signa-

100 PLAIDOYERS DE M° LACIIAUD.

lent la débauche et les habitudes vicieuses. Avez-vous oublié, Messieurs, que, médecin, il était bon pour ses malades? Avez-vous oublié ces hommes, ces femmes qui venaient ici lui faire cortège? Ils viennent témoigner que cet homme était généreux et bon ; ils parlent, non pas seulement de son cœur et de son talent, mais encore de son désintéressement. Il faut lui tenir compte de tout cela; il ne faut pas en faire un être odieux, parce qu'il ne l'est pas ; il faut le juger comme il mérite de l'être, le blâmer quand le blâme est nécessaire, mais il ne faut pas lui refuser certaines qualités qu'il a et qu'on ne peut méconnaître.

Le voilà tel qu'il est lorsqu'en 1801 il va contracter mariage. Ici, Messieurs, permettez-moi de le dire, il y a une accusation qui doit disparaître. Je ne sais pas si, précédemment, des marchés misérables et honteux lui avaient été proposés pour des mariages considérables; je ne sais pas si ces gens immondes, qui vendent la femme moyennant une prime qu'on leur donne, s'étaient adressés à lui. Mais je sais une chose, c'est qu'il a conquis lui-même la jeune femme qu'il recherchait ; personne ne la lui a livrée moyennant une remise. Vous n'ignorez pas comment la rencontre s'est faite. M. l'Avocat général dédaigne beaucoup ces détails : qu'il me permette de m'y complaire davantage.

Un jour, il a rencontré une femme, c'était la mère; elle était accompagnée d'une jeune fille charmante, meilleure encore qu'elle n'est belle. Pauvre jeun»' femme î qu'a-t-elle donc fait à Dieu pour être si cruellement éprouvée ici-bas? Pour elle, au moins, nous n'aurons tous que pitié et tendresse. Ceux qui la connaissent, ({ui savent toutes les richesses de son âme, apprécient le dévouement admirable qu'elle a pour cet homme; elle ne doute pas de lui. Dieu a des secret? impénétrables, puisqu'à un cœur si pur il donne de si iKjrribles tortures.

AFFAllU': LA POMMKIIAIS. 101

VA\ l)ion î do La INnmncrais l,i vil et la trouva cliarmaule; il Ja revit encore, s'en (il r(Mnar(iLier, piii.s il lut admis dans l'inti'rieiir de la nirrc^ Il fit venir son père, qui alla trouver madame Dubizy,et lui demanda, j)our son fils, la main de sa fille. Le mariajiO s'est-il fait précipitamment? 11 semble que c'est une sorte d'escroquerie conjugale, et (pie les renseignements n'ont pas été pris. Au contraire, il s'est écoulé huit ou dix mois avant cpie le mai-iage ne lût définitivement conclu; des renseignements ont ét(' demandés partout. Madame Dubizy a écrit, elle a vu, elle a interrogé. On dit que madame Dubizy ne désirait pas cette union, ([u'elle y résistait, et qu'elle n'a cédé qu'au désir énergique de sa fille; c'est inexact. Mais si c'était vrai, cela prouverait (pic madame Dubizy avait pu prendre tous ses renseignements, et que, le jour où le contrat de mariage s'est rédigé, on connaissait à merveille la situation de La Pommerais.

Quelle était cette situation ? Etait-il un jeune homme sans ressources, ne possédant rien, épousant une jeune personne relativement fortunée? Ouelle erreur, Messieurs ! Son père a une fortune que je ne veux pas augmenter, mais que je ne veux pas réduire. M. le Juge de paix parle d'un immeuble de iO à 50,000 fr. ; il ne connaît pas la fortune mobilière; je crois qu'elle est plus grande qu'il ne le suppose. Qu'importe ! Il y avait là un avenir. Lui, il travaillait depuis longtemps, il avait l'ait des économies ; son père ne lui constituait pas une dot par son contrat de mariage, par conséquent, quand il déclarait, dans le contrat, ({u'il possédait une somme s'élevant à environ 30,000 fr., cette somme représentait ses économies, à lui, et l'argent que son père lui avait donné.

Le contrat se fait; il y a là une dissimulation ; voulez-vous que je la blâme? Je la blâmerai. 11 avait en valeurs ce qu'il a déclaré posséder, mais les valeurs mêmes, qu'il représentait, ne luiappartenaientpas. C'est

102 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.

mal. Il vous a expliqué cela ; il résulte même de l'instruction qu'il avait demandé à madame Dubizy : « Voulez-vous une ferme ou de l'argent? » Elle a déclaré à son notaire qu'elle préférait des valeurs à la ferme. Sa belle-mère était une femme bizarre, on nous l'a dit; les témoins en déposent. De La Pommerais avait des valeurs étrangères ; il a prié un ami de lui prêter des valeurs françaises pour la même somme, et le contrat s'est fait. Est-ce là une tromperie? Blâmez, soit; mais ne dites pas qu'il s'agit d'une spéculation mauvaise, qui ne peut s'expliquer que par une fraude.

Marié, de La Pommerais est resté quelque temps chez sa belle-mère. Il semble, d'après quelques témoins, qu'elle avait pour son gendre une aversion profonde. Il y avait des jours, ne l'oubliez pas, où elle paraissait en avoir aussi pour sa fille, et, le lendemain, quand sa fille revenait, elle était pleine de tendresse et d'amour pour elle. Madame Dubizy était une femme un peu étrange ; elle avait un cœur excellent, mais un caractère difficile ; elle a traité son gendre selon les difficultés de son caractère et l'excellence de son cœur. Mais la preuve qu'il n'y avait pas entre la belle-mère et le gendre cette hostilité qu'on suppose, c'est qu'il est resté chez elle. Il pouvait ne pas y demeurer; cependant il y a passé quelques mois. Il faut donc singulièrement réduire toutes les exagérations qui ont été dites.

C'est, Messieurs, au moment où de La Pommerais devait quitter sa belle-mère, au 10 octobre 1861, que madame Dubizy est saisie d'une maladie terrible, dont elle va mourir. Laissez-moi examiner rapidement ce premier fait que la loyauté de M. l'Avocat général a fait disparaître de l'accusation. Sans doute, vous êtes juges, c'est vous qui devez prononcer ; mais si M. l'Avocat général n'a pas trouvé de preuve suffisante, comment pourriez-vous en rencontrer ? Voyons ce qui s'est passé. Croyez-vous qu'il existait des charges ad-

AFFAIHE LA POMMEUAIS. 103

missihics au sujet (1(3 madame Dubizy ? Croyez-vous que le travail si long (ju'on faisait tout à l'heure pour ma- (iame do Pauw, il aurait été possible de le faire pour madame Dubi/y? Interrogeons les laits ; vous ne trouverez rien, aucun intérêt appréciable, au point de vue de l'accusation, pour explicpier cpie de La Pommerais se soit rendu coupable de ce premier crime.

Madame Dubizy était d'une santé florissante; cependant elle souffrait depuis longtemps d'une maladie du cœur. Dans la nuit du 7 au 8 octobre 18G1, elle est prise de vomissements très abondants. De La Pommerais partage encore le domicile de sa belle-mère ; il est réveillé par sa femme, il se lève, et il pare au plus pressé. Il fait une ordonnance, sur laquelle nous reviendrons tout à riieurC) qui a servi de base à l'accusation. Cette ordonnance seule, à mon avis, établirait son innocence. Mais il n'ignorait pas que madame Dubizy n'avait pas confiance dans la médecine bomœopathique ; qu'elle préférait le médecin qui l'avait soignée autrefois, M. Laloy. On l'envoie chercher. Est-ce de La Pommerais qui en a donné l'ordre ? Y est-on allé à son insu ? Il affirme avoir envoyé une domestique ; M. Laloy a déclaré que madame Burguet étant venue elle-même le chercher, il avait refusé devenir. — Cela est sans intérêt.

De La Pommerais a appelé un autre médecin, le docteur Leboucher ; mais cela ne lui a pas suffi, il a fait venir M. Loiseau, qui n'était pas un médecin homœopathe. Enfin, il y avait un ami de madame Dubizy, M. Burguet, médecin aussi, que vous avez entendu. Ce dernier s'est joint à lui, de La Pommerais, et a veillé la nuit près de la malade. Voilà donc quatre médecins. Une s'est-il passé ? Il est survenu des accidents qui n'ont surpris personne. On prétend que de La Pommerais a fait entendre ces paroles : « Ma belle-mère a le choléra. » Oui, il l'a dit, comme M. Leboucher l'a cru. Qu'on ne m'objecte pas qu'il ne devait pas le croire,

parce qu'il n'y avait pas de cas de choléra à Belleville : qui ne sait que le choléra est en permanence dans la capitale? Sans doute, il n'y est pas à l'état d'épidémie, et les cas sont rares ; mais en fin il y est en permanence. M. Leboucher lui-même n'a-t-il pas cru au choléra, ne l'a-t-il pas déclaré? On oppose que, depuis lors, de La Pommerais a changé d'avis, qu'il a été forcé de reconnaître, devant M. le Juge d'instruction, que sa bellemère n'était pas morte du choléra. Quoi de plus simple? Il n'a pas assisté aux derniers moments de madameDubi/>y ; le docteur Loiseau avait été appelé, il a saigné la malade, ce qui est probablement une médication énergi(iue. M. Loiseau a raconté les derniers moments de madameDubizy ; ila dit qu'elle avait eu des vomissements de sang, qu'il avait dû la saigner, qu'elle avait des convulsions : il a bien fallu en conclure qu'elle n'était pas morte du choléra. De La Pommerais s'était trompé avec M. Leboucher sur le diagnostic ; madame Dubizy a succombé à une autre maladie que le choléra. De ces paroles, il n'y a rien à tirer contre de La Pommerais.

Où donc sont les charges ? Est-ce par hasard dans un propos qu'il aurait tenu ? Toutà l'heure, M. l'Avocat général faisait appel à vos souvenirs et disait : « Il est établi qu'il a dit à Louis : « Je suis heureux de n'avoir « pas soigné ma belle-mère dans sa dernière maladie. » Quand il l'aurait dit, pouvez-vous en conclure l'empoisonnement? Vous ne comprenez pas que la bellemère mourant dans une situation semblable, le gendre s'applaudisse de ne l'avoir pas soignée, alin que l'on ne dise pas que son traitement a été inelîicace ? Ce serait le fait de tout médecin dans une circonstance semblable. Le propos est insignilîant et n'a pas de valeur.

11 aurait dit à M. Uzanne : « Ma belle-mère s'est suicidée. » — Il n'a jamais dit cela, M. Uzanne le déclare. M. Mathias a bien dit que M. Uzanne lui avait

raconti' ([uc de La Pommerais avait lenu le propos; mais M. Uzanne répond : « H ne m'a pas parlé d(î cela; c'est moi (jui ai cru, d'après notre conversation, que sa belle-mère s'était suicidée. H me disait: « C'est bien terrible pour moi! » .l'ai rattaché cela à une pensée <le suicide. » M. U/anne a rattaché à ces mots la pensée qu'il lui a plu ; mais ce ({u'il y a de certain, c'est que le propos n'a pas été dit, et on ne peut le retenir à la charge de l'accusé.

Venons à l'ordonnance. Madame Dubizy serait morte à la suite d'ingestion de digitaline. De La Pommerais a demandé au pharmacien, dans la nuit du 8 au 9, pour sa belle-mère dilTérentes choses : dix centigrammes de digitaline et vingt-cinq centigrammes d'hydrochlorate de morphine. L'accusation prétend que cette ordonnance était faite pour tuer la malade. L'accusé a envoyé chez M. Labainville, pharmacien de madame Dubizy, et son voisin. Voyons ! de bonne foi, quand on va demander un remède qui doit inévitablement causer la mort, est-ce qu'on s'y prend de cette manière? Si de La Pommerais avait eu l'horrible pensée qu'on lui prête, comment serait-il allé là où il serait nécessairement découvert ? Car cette mort subite pouvait exciter des soupçons; on en a beaucoup parlé, en effet ; il y a eu des rumeurs. Le pharmacien aurait dit : « Vous ne savez pas de quoi elle est morte? elle a été empoisonnée ; voici l'ordonnance de son gendre. » Reftechissons et demandons-nous s'il est possible qu'un homme raisonnable, qui veut commettre un crime, s'adresse à celui qui va le dénoncer.

Non, il a fait, dans cette circonstance, ce qu il tait toujours. Il a la manie déplorable d'accumuler chez lui des poisons pour ses expériences. Est-ce moi qui le dis pour les besoins de ma défense? Ne vous souvenezvous plus de la déclaration de M. Roussin? On a trouve chez lui, dans son cabinet, sept à huit cents médicaments différents en quantité très considérable, pouvant,

pijur la plupart, entraîner la mort. C'est un fait certain. Blàmez-le, dites qu'il a tort d'agir ainsi, j'accepterai, à certains égards, toutes les observations que vous avez présentées; mais vous ne direz pas que cette quantité de poisons a servi à de nombreux empoisonnements. Au commencement de ces débats on l'accusait d'avoir commis deux empoisonnements, aujourd'hui on ne lui en reproche plus qu'un ; on semble abandonner le fait Diibizy. Ce n'est donc pas pour empoisonner madame de Pauw que l'accusé a eu une quantité de poisons qui suffirait à empoisonner quarante mille personnes, je n'exagère pas. Que conclure de là? C'est que, quand il a l)esoin de remèdes, il en demande plus qu'il ne lui en faut. 11 voulait quelques centigrammes de digitaline, il en a demandé dix ; il pouvait avoir besoin d'hydrochlorate de morphine, il en a demandé vingt-cinq centigrammes. Mais, s'il avait eu l'idée d'empoisonner sa bellemère avec de la digitaline, il était inutile qu'il fit cette ordonnance. Le ministère public a-t-il oublié que, quel- ({ues jours avant le 4 octobre, il avait acheté 50 centigrammes de digitaline chez Menier? Il n'en faut pas tant pour empoisonner; il en faut deux, peut-être trois centigrammes. Voulez-vous qu'une nature plus vigoureuse en exige quatre? Il lui en restait encore quarantesix. Il a donc du poison ; quelle nécessité d'aller en chercher encore? Il l'a acheté chez Menier, qui ignorera que la belle-mère est morte ; il n'ira donc pas demander à Labainville de nouveau poison, qu'il n'emploiera même pas.

Ainsi cette ordonnance, qui d'abord servait de base à l'accusation, maintenant que vous connaissez les circonstances dans lesquelles elle a été donnée, devient une preuve d'innocence, au lieu d'être une charge contre l'accusé.

D'ailleurs, est-ce que madame Dubizy a suivi les prescriptions de cette ordonnance? L'accusé a expliqué de quelle manière il l'avait appliquée. Il s'agissait de mettre

AFFAIUK LA POMMLUAIS. 107

la (limita liiic dans un f;faii(I verre (l'eau. Nous faisons rcinarclucr qu'il avait deniaiid»'; au pliarinacicn do l'airci lui-même la division des dix centigrammes en deux pa- (juets de cinq centigrammes chacun. L'accusé déclare, il pouvait ne pas le dire, (jue sa belle-mère n'y a pas ou presque pas goûté. Un paquet a été jeté dans un verre d'eau; or la digitaline ne se dissout pas facilement. Une cuillerée à café, deux au plus, ont été données. Quand l(î médecin est venu, plus tard, il a fait une or<lonnauce, et l'accusé ne s'est plus mêlé de rien. Qu'est devenu le surplus de la digitaline? Il est devenu ce que deviennent les médicaments après la mort des malades. Kn nettoyant l'appartement, on a jeté au feu les remèdes inutiles. Est-ce que chacun ne sait pas qu'il en est toujours ainsi dans nos ménages? Donc il n'y a, dans ce fait, absolument rien qui soit de nature, je ne dis pas à amener une condamnation, mais à retenir un soupçon; au contraire, tout vient protester de l'impuissance de l'accusation sur ce point.

Quel intérêt, du reste, aurait eu de La Pommerais à commettre un semblable crime? On a déjà examiné cette question ; je vous demande la permission d'y revenir. L'accusé, dit-on, a volé sa belle-mère; il n'a pas laissé sa femme faire un inventaire ; il s'est approprié une fortune considérable. Il semble que, pour les besoins du procès, madame Dubizy devait être une femme très riche. Sur ce point, il ne peut y avoir incertitude; il y a des contrats, des chiffres; nous en parlerons tout à l'heure, et soyez sûrs que je ferai au ministère public bien des concessions sur lesquelles il peut ne pas compter.

Qu'avait madame Dubizy au moment de son mariage? Elle n'avait rien; c'est certain. Vous n'avez qu'à vous reporter à la liquidation qui a été faite après la mort de son mari, et dont nous avons la copie. Son mari l'avait avantagée ; mais M. Gautherin nous a appris que, quelques jours avant de mourir, il avait révoqué cette

108 PLAIDOYERS DE M'' LACllAUD.

libéralité. Veuve d'un inspecleur du service médical luilitaire, avait-elle, à ce titre, une petite pension ? Je n'en sais rien, cela est, du reste, sans importance. Mais elle ne pouvait rien prétendre à la fortune de son mari, puisqu'il y avait deux enfants. Elle a hérité d'une de ^es iilles qui est morte ; elle n'a donc pu posséder que la part qui lui est revenue dans cette succession. J.e calcul est bien simple, il ne faut pas être un grand mathématicien pour le faire. Savez-vous ce qu'ont eu les filles de M. Dubizy? Les actes sont là. Chacune d'elles a trouvé 81,583 francs dans la succession de son père. Madame de La Pommerais devait avoir cette somme, ^'omnie sa sœur. Madame Dubizy prenant dans la succession de sa fille le quart que la loi lui donne, ce quart diminué des droitsetde certaines charges, combien restet-il? 18,000 francs, 20,000 francs, si vous voulez. On a dit, dans l'une des dép(jsitions que vous avez entendues, que la mère, ayant fait quelques payements pour sa tille, avait eu des reprises à exercer, de sorte que sa part se serait élevée à 25 ou 28,000 francs. Que sont-ils devenus? Je vais vous le dire, ou plutôt je vais l'établir par les actes, ce qui vaudra mieux que des paroles.

Madame Dubizy avait fort mal administré la fortune de sa fille, madame de La Pommerais, et, quand celleci s'est mariée, elle était loin de posséder la fortune qu'elle aurait du avoir. Certes, personne ne dira que sa mère en avait conservé une partie; il faut donc reconnaître que madame Dubizy avait dépensé au delà de ses ressources, et vous allez en avoir la preuve. En effet, madame de La Pommerais aurait dû posséder, lors de son mariage, les 81,000 francs trouvés dans la succession de son père, et les trois quarts des 81,000 francs com- [)osant la succession de sa sœur; 81,000 francs d'une part, 00,000 francs de l'autre, cela représente 140 à 150,000 francs. Or elle n'avait que 2,500 francs de ïvnte A 1/2 pour 100, soit 55,000 francs, et dix actions

AFFAIUK LA POMMKKAIS. 109

(l(^ la 15aiii|U(' (1(3 Fraiu'(î r('pr(''s(Milaiil ,'}"),()()() francs. Addilioimc/ ! injulaiiu; Duhi/.y avait si mal adiiiinislré la ('(niiiiK^ (1(3 sa lillo, ([u^jlh; lui a\aiL lail p(jr(lr(j (1(3 50 à ()0,U0() Irancs.

Perm(3lt(3z-inoi d'ajoiilcr (iiu3 inadamo do La Pommerais a recueilli dans la succession de sa rnè're tout ce ([u'elle pouvait y trouver; son mari n'a pu en soustraire une obole. En ed'et, il est bien constant, l'accusation le reconnaît, (|ue madame de La Ponnnerais a recueilli d(3 la succession de sa mè're un titre de rente i 1/2 i)our 100 de il 4 francs, c'est-à-dire î)à 10,000 fr. ; ([uatre actions de la Ban([ue de France, valant environ 13,500 francs. Additionnez : vous arriverez précisément aux 25,000 francs que madame Dubizy pouvait avoir. llemar((uez qu'on a payé les dettes de madame Dubizy, les frais d'inhumation, des charges ({ui, d'après une note lue par M. le Président dans le cours desdél3ats, s'élèvent à 8,000 francs. Réduisons, et vous verrez que. à part le mobilier (|ui n'a pas été inventorié, peu important, quoi (ju'on en dise, madame de La Pommerais a reçu la totalité de la fortune que sa mère devait avoir.

Donc de La Pommerais n'avait aucun intérêt à se rendre coupable d'un crime abominable, et, quand vous le feriez le plus scélérat des hommes, du moment qu'il n'a rien à gagner au forfait, il faut admettre qu'il n'a point commis ce crime. L'accusation tombe donc, non seulement i)arce qu'elle manque de preuves, mais parce que l'intérêt de l'accusé fait défaut.

Les constatations des médecins les plus savants sont elles-mêmes favorables. MM. Tardieu et Roussin ont examiné le cadavre de madame Dubizy : il était parfaitement conservé. Mais il ne faut pas attacher d'importance à ce fait; on n'en parle plus, le Ministère public n'y a pas même fait allusion dans son réquisitoire. Je le crois bien ! Un cadavre conservé par un poison végétal ! Mais il aurait du se corrompre beaucoup plus vite. Les poisons minéraux conservent ; les poisons

liO PLAIDOYERS DE M^ LACHA UD.

végétaux sont des éléments de putréfaction. La conservation du cadavre s'explique naturellement, sans poison. Madame Dubizy avait été saignée presque au moment de la mort; or, chacun le sait, les liquides facilitent la décomposition. Du moment qu'il y avait moins de liquides dans le corps, la décomposition devait être plus lente. Le cadavre était placé dans un cercueil de plomb, et, de plus, ce cercueil se trouvait dans un caveau parfaitement fermé, à l'abri de l'humidité et de toutes les influences atmosphériques qui facilitent la putréfaction. La conservation du cadavre ne prouve donc absolument rien.

Quelle est la cause de la mort de madame Dubizy? personne ne la connaît, personne ne peut la connaître. Tous les organes n'ont pu être examinés par M. Tardieu. Si la mort est due à une maladie de poitrine, il ne saurait le dire, car l'état des poumons ne permettait aucun examen. Les experts ont dit : « La mort n'est pas due à une maladie du cœur; nous avons examiné, nous avons recherché, il n'y a aucune trace de maladie. » Mais, pour les poumons, il n'y avait pas d'examen possible ; donc il n'y a pas de conclusion à tirer de l'autopsie. Même au point de vue des expériences à faire sur des animaux, expériences auxquelles nous reviendrons plus tard, la recherche d'un poison est impossible. Les membranes étaient dans un tel état que, quand les experts voulaient les toucher, tout tombait en poussière ; il a été impossible de faire la plus petite expérience chimique. Aussi ont-ils conclu en ces termes que je vous demande la permission de lire :

« La transformation graisseuse qu'avaient subie tous les tissus, même dans la trame des organes en apparence les mieux conservés, ne nous a permis d'obtenir, soit en nature, soit en extrait, aucun poison végétal, aucun principe toxique dont nous ayons pu expérimenter les effets sur les animaux.

« En présence de ces résultats négatifs et des données

AFFAIRE LA POMMFUAIS. lU

incomplètes de l'autopsio cadavérique, il nous est impossible de iKJUs ])rononcer avec certitude sur la cause de la mort de la dame Dubizy. »

Voilà, sur le point si grave de l'accusation ; voilà, sur la première question à laquelle vous devez répondre, tout ce que j'ai à dire. M. l'Avocat général l'a examinée rapidement, je ne crois pas avoir été plus long que lui. Non, le fait de madame Dubizy ne reste même pas comme présomption ; la discussion rapide à laquelle je viens de me livrer nous en a débarrassés. La Pommerais n'a pas tué sa belle-mère ; il n'avait pas intérêt à la tuer; l'accusation ne prouve rien, absolument rien : ni charges directes, ni charges indirectes ; ni charges morales, ni charges matérielles. N'y pensons plus, écartons ce fait. C'était une calomnie monstrueuse qui devait étayer le fait plus grave dont je vais m'occuper ; il se trouve retranché du débat, mais il montre jusqu'où peuvent conduire des suppositions véritablement déplorables.

J'arrive à ce qui est seulement la question du procès, à la mort de madame de Pauw; et, ici, je comprends cette défense d'une façon que vous allez apprécier tout à l'heure. M. l'Avocat général le sait bien, je ne me lie jamais d'une façon indissoluble au système de l'accusé que je défends. Je suis ici pour rechercher la vérilé avec lui ou sans lui; lorsque la vérité arrive, de quelque manière que ce soit, c'est un devoir de la retenir.

M. l'Avocat général, ou plutôt l'accusation, me paraît avoir fait une confusion qui serait fatale et terrible, car elle pourrait mener à une iniquité judiciaire. Tout ce qui se rattache aux assurances, à ces combinaisons singulières et étranges, on le scelle à l'empoisonnement, et l'on dit : « Gela ne peut se séparer. L'accusé a fait faire une assurance, il a voulu gagner, il a voulu tromper ; donc il est un empoisonneur. »

Nous ne discuterons pas ainsi. Je vous exposerai sur

H 2 PLAIDOYERS DE M^ LACIIAUD.

les assurances ma pensée tout entière ; je les défendrai autant qu'il me sera possible de les défendre; je chercherai la vérité, et, lorsque j'aurai examiné cette partie du débat, si je trouve que de La Pommerais et madame de Pauw ont voulu escroquer les Compagnies, nous pourrons le constater. Mais l'escroquerie n'est pas Tempoisonnement, et je vous ramènerai toujours à cette question capitale : Y a-t-il empoisonnement ? Pour que je le dise avec vous, il me faut cette femme morte empoisonnée ; il me faut cet homme donnant le poison ; il me faut le poison, sinon rapporté en totalité, au moins apporté d'une manière tellement certaine, qu'il ne soit pas possible de douter. Sans cela, vous pourrez dire d'elle, que je respecte autant que vous, qu'elle a voulu se faire des rentes qui ne lui appartenaient pas ; de lui et d'elle, qu'ils se sont proposé de voler les Compagnies. Quel que soit l'odieux que cette hypothèse (ce n'est qu'une hypothèse) peut jeter sur l'un et sur l'autre, je le déclare, ce ne sont pas là des faits solidaires de l'empoisonnement; ils existent en dehors de l'empoisonnement, ils ont leur importance en dehors de l'empoisonnement. Le Ministère public, à moins de le démontrer jusqu'à l'évidence, ne pourra sceller le fait d'empoisonnement au fait des assurances, auquel j'arriverai tout à l'heure.

Qu'est-ce que madame de Pauw? Oh! une pauvre femme, bien malheureuse ! Vous avez raison, M. l'Avocat général ; non, ce n'est pas moi qui l'attaquerai. Elle a beaucoup souffert; elle vivait en artiste. Qu'on lui ait donné ou non des secours, elle était malheureuse, elle était tourmentée du besoin d'argent. Elle est morte ! Attaquer un mort, même quand on a raison, c'est toujours un mauvais procédé qui irrite les vivants. Nous sommes ainsi faits, et j'en bénis la nature : par cela seul que l'homme est protégé par son cercueil, il devient inviolable. Il faut le ménager, alors même qu'on recherche la vérité.

Cette pauvi-c fcinnie a vécu honnêtement avec son mari; ils n'étaient pas riches. La Pommerais les a rencontrés, les a soignés ; il a prêté de l'argent à M. de Pauw, il l'a dit. Vous le niez ; admettons tout ce que vous voudrez sur la question d'argent ! Vous pensez bien que je ne discuterai pas tout cela. L'accusation le sait, je placerai la cause là où elle doit être. C'est avec M. Tardieu que je plaiderai tout à l'heure ; c'est lui qui est mon dangereux adversaire, quoique mon excellent ami.

M. de Pauw meurt ; il arrive ce qui doit arriver. La Pommerais a soigné sa veuve quand elle était malade, il a soigné les enfants. Que voulez-vous ! madame de Pauw était malheureuse, il l'a consolée; il est devenu son amant. C'est l'histoire de tous les jours. Lui a-t-il donné des secours à ce moment? C'est incontestable. Lui en a-t-il donné de considérables? Il le dit; je n'en sais rien. Mais n'oubliez pas que cette pauvre femme, courageuse, laborieuse, avait à se nourrir avec ses trois enfants, et à subvenir à toutes les nécessités de l'existence. Par conséquent, il lui fallait, quelque petitement qu'elle pût le faire, de quoi fournir aux exigences de quatre estomacs. L'accusé lui a donné des secours, il ne lui a pas fait de prêts. M. l'Avocat général a dit un mot parfait : « Prêter de l'argent à une femme qui est votre maîtresse, ce n'est pas français. » On n'est jamais créancier d'une femme qu'on aime ou qu'on a aimée, je suis bien de son avis. Aussi n'était-ce pas elle qui devait rendre. Quand nous allons arriver aux assurances, nous chercherons ce qu'elles sont. Elles ne sont pas un moyen d'obliger cette femme à la restitution de l'argent qu'on lui a donné, ce serait une lâcheté ; mais elles sont un moyen, à l'aide des compagnies, de ne pas perdre l'argent dont on aura largement lait profiter la femme qu'on a aimée. La première action serait une action honteuse ; la seconde est naturelle, légitime ; les compagnies sont faites pour cela, M. l'Avocat général le comprendra. Son observation H. , 8

ili PLAIDOYERS DE M^ LACHAUD.

(îst très juste, son expression est aussi exacte que charmante. Oui, ce qu'il a dit est dans le cœur de tous les honnêtes gens qui ont aimé ; mais sa supposition ne se trouve pas dans la cause.

Donc, cette femme a vécu avec cet homme jusqu'au moment où il a songé au mariage. On prétend qu'elle a été expulsée de la rue de Verneuil, parce qu'elle n'a pas payé son loyer. Quelques mois avant de se marier, l'accusé a transporté son dispensaire rue du Bac ; aussi longtemps que ce dispensaire a été rue de Yerneuil, tout a été exactement payé. Lorsqu'il a été rue du Bac, l'accusé a donné à madame de Pauw de quoi payer son loyer rue de Verneuil. A-t-elle payé ou non? Lui, il affirme avoir donné ; le ministère public prétend qu'elle n'a rien reçu, il n'en sait rien. Gela est insignifiant au débat. Hâtons-nous, car la discussion est encore bien longue.

L'accusé rompt plus ou moins avec madame de Pauw ; mais, huit ou neuf mois avant de se marier, il cesse complètement de la voir. L'a-t-elle poursuivi, lui a-t-elle écrit? 11 le dit. Lui a-t-il envoyé des secours? Il le dit. Vous le niez, peu m'importe ; ce n'est pas mon procès. Mais enfin, au mois de juin dernier, ils se retrouvent, et les assurances se font.

Que sont ces assurances? quelle est leur valeur, quelle est leur portée? C'est le mécanisme le plus simple du monde. Qu'on ne dise pas que madame de Pauw ne l'a pas compris : elle était intelligente; elle était sans jugement, mais elle avait de l'esprit; elle devait donc comprendre.

En juin 1863, et même avant, de La Pommerais avait eu une idée très sage, une idée de père de famille ; il devait lui naître prochainement un enfant. Il s'était dit : « Je vais le faire assurer à sa naissance jusqu'à sa majorité ; il aura ainsi une dot. » Il s'était trouvé en rapport, à ce sujet, avec M. Desmidt, que vous avez entendu, homme très habile, qui explique parfaitement les ques-

Âl'FAlKK LA rOMMKRAlS. 115

lions d'assurances. Il assure donc son enfant, et, à ce moment, lui vient une pensée, bien naturelle, permettezmoi de vous le dire, qui devrait naître au cœur de tout galant homme; je ne parle i)as encore de chiffre. Yoilà, un homme qui a aimé une femme ; il a rompu au moment de son mariage : il n'est pas allé la retrouver, il nous l'a dit ; il aime sa femme, à laciuelle il est resté fidèle ; il aime son enfant. Mais il y a le souvenir de la femme que vous avez aimée, et qui meurt de faim. Vous êtes un mari adorable, fidèle, irréprochable, je l'admets, mais vous n'avez pas moins abandonné une pauvre femme ([ui succombe sous le poids de la misère I Je m'adresse au cœur de M. l'Avocat général, je le lui demande, sera-ce un crime de penser à cette femme et de dire ceci : « Je vais lui donner ce qu'elle n'a pas, je vais assurer son existence, et cependant je veux m'arranger de manière que ce pain de chaque jour, que je lui fournirai, ne diminue pas la fortune de ma famille. Je suis médecin, avocat (nous pouvons prendre toutes les professions ; quand il s'agit d'une bonne action, tout le monde veut concourir), je vais assurer cette femme; je lui donnerai pendant toute sa vie ce qu'il lui faudra, et plus tard la tontine me rendra, à moi ou aux miens, ce que j'aurai fourni? »

Voilà le point de départ de l'assurance. Vous dites que telle n'a pas été la pensée de La Pommerais ? je ne la recherche pas; mais je juge l'action en elle-même, et je dis qu'elle est naturelle, légitime, loyale; seulement, le chiffre de l'assurance a été élevé.

Gomment est-on arrivé à ce chiffre ? C'est ce que vous savez. M. l'Avocat général et moi, nous sommes d'accord surce point! On n'apas songé tout de suite à la somme de 550,000 francs; il s'agissait d'abord de 100,000 francs; on en a parlé à M. Desmidt, qui n'a pas mieux demandé; c'était son affaire, que d'élever le chiffre. Plus les assurances étaient considérables, plus son bénéfice était important. On a donc traité avec diflcrentes compagnies. La

Pommerais a-t-il trompé M.Dcsmidt?Le ministère public ne l'a pas assuré, il ne faudrait pas qu'on le crût. M. Desmidt l'a présenté comme un grand capitaliste; mais il savait qu'il était médecin, puisque lui-même avait fait l'assurance de l'enfant, dans laquelle de La Pommerais prenait le titre de médecin. Il est allé rue des Saints-Pères, n** 5, dans un appartement convenable, qui n'annonçait pas un comte de Bretagne, possesseur de domaines féodaux. M. Desmidt a rapporté aux compagnies les renseignements qu'il a bien voulu leur donner ; il a fait de son client un homme considérable et très illustre ; mais je ne suis pas responsable de ce qu'il a dit. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il connaissait la situation de l'accusé et qu'il ne pouvait pas s'y tromper.

L'assurance est faite et une prime considérable est payée. En effet, si 550,000 fr. représentent le chiffre des assurances, la prime qui a été donnée est de 19,000 fr., mettons 20,000 fr. Madame de Pauw était âgée de quarante-deux ans, je crois; elle avait, d'après les moyennes de la statistique, vingt ou vingt-deux ans à vivre. 11 y avait à payer des sommes énormes, c'était impossible. Aussi, quand on a interrogé l'accusé, quand on lui a dit : « Cette assurance est dérisoire; vous n'avez jamais pu avoir la pensée de payer 20,000 fr. pendant vingt années, » il a donné une explication. M. l'Avocat général disait ne pas l'avoir comprise. C'était la faute de l'accusé, car l'intelligence de M. l'Avocat général comprend vite ; le mécanisme est très simple. On a vu que, voulant réduire l'assurance après trois ans, il n'y avait à payer que GO, 000 fr., pas davantage. Voici, en effet, le système : il y a, après trois ans, deux manières de traiter avec une compagnie et de se débarrasser d'une assurance. Les compagnies le comprennent : on s'assure quand on n'a pas sa fortune faite : c'est presque toujours sur des espérances qu'on se fonde, mais ce sont autant de nuages trompeurs. Des gens espèrent

qu'ils iront vile à la foitiinc ; ils n'y arrivent pas du tout. Alors ils viennent trouver la compagnie et lui demandent de réduire la prime et de dimiiuier la somme à recevoir plus lard. I.a Pommerais s'était dit d'abord : « .)'ai lait à madame de Pauw des avances, je lui en ferai eni^oi'e, je vais assurer 100, ()()() fr. sur sa tête, en payant 3,000 IV. par an jusqu'à sa mort. » Puis il a changé d'avis et s'est dit : « Je vais, en trois ans, payer la somme (jui sera nécessaire pour me faire rentrer dans la totalité de mes avances ; je ne mourrai probablement pas d'ici à trois ans, car je n'aurai h ce moment que trente-cinq ou trente-six ans. Si je meurs plus tard, je laisserai dans ma succession la représentation des sommes que j'aurai données à madame de Pauw, et ma succession n'aura pas à payer cette prime, qui, pour ma femme, aurait quelque chose de pénible et de peu convenalde. » Il a donc fait cette opération qui devait l'amener au résultat qu'il désirait; car, en trois années, il avait à payer GO, 000 fr. seulement.

Nous avons interrogé les directeurs des Compagnies d'assurances, et nous leur avons demandé : « Qu'auriezvous donné, si l'on avait voulu racheter le contrai? » Ils ont répondu : « Un tiers. » Par conséquent, si vous aviez payé GO, 000 fr., on vous donnerait 20,000 fr. Mais M. l'Avocat général a bien compris qu'il ne s'agissait pas de racheter le contrat : il s'agissait de rester assuré sans rien demander aux Compagnies, sans changer la nature du contrat ; c'était toujours une assurance ({ui ne devait finir qu'à la mort. Seulement, cette mort arrivant, la somme portée dans les polices aurait éprouvé une diminution considérable, et alors, au lieu d'avoir 500,000 fr., on n'en aurait eu que GO, 000. M. Desmidt vous a dit GO, 000 fr., M. Cloquemin vous a dit au moins 55,000. Mais il y aura autre chose: les bénéfices qui sont distribués entre les assurés. Vous le savez, les Compagnies, pour engager les assurés à venir à elles, les font participer à une partie de leurs

H8 PLAIDOYERS DE M*' LACHALD.

bénéfices. La moitié de ces bénéfices, elles la gardent; l'antre moitié elles la partagent entre les assurés. Il y a des moyennes, des statistiques ; on connaît le chiffre que ces bénéfices donnent; en vingt ans, on double ainsi la somme. Vous êtes assuré pour 100,000 fr., vous vivez vingt ans: la Compagnie, à votre mort, payera 200,000 fr., si vous n'avez pas prélevé successivement les bénéfices qui vous revenaient.

La Pommerais pouvait se dire : « Je donnerai à cette femme 20,000 ou 25,000 fr., mais il me rentrera, par l'assurance et ses bénéfices, un capital supérieur à celui que j'aurai donné ; de plus, je trouverai la facilité d'assurer aux enfants, s'ils survivaient à leur mère, la différence entre les sommes payées par moi et celles que j'aurai reçues. » Je n'examine pas ce calcul que de La Pommerais a voulu faire; M. l'Avocat général, supposant qu'il a voulu tuer, ne peut accepter mon hypothèse. Je dis seulement que, de la part d'un homme honnête, qu'on ne peut accuser d'un crime, il y a là une combinaison naturelle, loyale, simple, et qu'alors il ne faut pas être effrayé du chiffre de 550,000 fr.

"Vous invoquez l'opinion publique ; vous dites que cette idée d'un médecin gagnant une somme de 550,000 fr., en assurant une femme de quarante ans, a paru si singulière qu'on s'est écrié : « Il y a crime ; il est impossible que l'opération soit sérieuse ! »

Voilà comment on raisonne, quand on ne connaît pas les choses ; comment on se trompe, quand, avec des impressions, on veut arrivera des certitudes. Si l'on avait su qu'il s'agissait de 60,000 fr., au lieu de 550,000 fr., et que, après trois ans, il n'aurait rien à donner, ce qui paraissait d'abord fantastique, inexplicable, ce qui épouvantait, tout cela, je puis le dire, serait devenu une chose simple, facile à comprendre, à expliquer, et l'on se serait dit : « Il a pu agir ainsi de la meilleure foi et le plus honnêtement du monde. »

Le ministère public me fait cette objection : u II

ne pouvait pas plus faire cette opération que l'autre. » Donner 20, ()()() f'r. par an pondant vingl ans, je reconnais que c'était ini[)ossiblc ; mais donner ()0,00() fr. en trois ans, c'était chose très facile. Ne tombons pas dans des calculs compliqués, je les réduis en deux mots à leur plus simple expression. Je soutiens qu'il était très facile à de La Pommerais de donner 60,000 fr. en trois ans.

Je ne sais pas s'il aurait gagné en faisant cette opération; mais quand on donne de l'argent à une femme qu'on a aimée, ce n'est pas pour gagner qu'on le fait. Il veut seulement retrouver la plus grande partie de ce qu'il a donné. Il est très certain que si, pendant trois ans, il avait placé 20,000 fr. par an, et qu'il eût laissé les intérêts s'accumuler sur les intérêts, il eût eu plus d'avantages; mais en opérant comme il l'a fait, il arrivait sûrement au résultat.

Voyons ses ressources, et ce qu'il avait à payer. Il n'avait plus à payer GO, 000 fr., mais 40,000 fr. A-t-il donné aux Compagnies 15,000 fr. dont il a quittance? Oui. Est-il vrai qu'il avait prêté à Desmidt i,000 fr. que celui-ci devait lui rembourser? Oui. Il avait donc simplement, en trois ans, à se procurer 40,000 francs. Le pouvait-il ? Ne croyez pas que je vais le faire plus riche qu'il ne convient ; mais vous allez voir sa situation certaine, non contestée par l'accusation. Ne tenons pas compte de sa fortune personnelle, il en avait une cependant ; car ce que lui reconnaît son contrat de mariage était bien à lui. Mais si vous tenez à n'en pas faire état, je le veux bien. Jl est médecin; que gagnet-il? J'accepte les calculs de M. le Juge d'instruction; il les a faits avec tout le soin possible, ce n'est pas douteux, mais il a pu se tromper avec une bonne foi entière; il a vu, d'après ses calculs, que 9,000 fr. avaient été reçus pour honoraires ; reçus, ce qui n'est pas la même chose que gagnés, honoraires reçus jusqu'au mois de décembre, décembre non compris, et décembre est le meilleur mois de l'année. Vous re-

connaissez bien que les mfklecins se funt tous payer à la fin de l'année. Un témoin à décharge vous a dit qu'il donnait à de La Pommerais 1,000 fr. par an, 500 fr. tous les six mois. En portant à 2 ou 3,000 fr. ce qu'il avait encore à recevoir, je suis certainement au-dessous de la vérité ; et M. de La Pommerais trouve sans doute que je le fais bien pauvre, bien misérable; mais je le prie de me pardonner, c'est dans l'intention d'éviter des difficultés qui ne seraient pas la cause. Je ne veux qu'une chose, montrer la voie facile et directe de la vérité. Sa profession de médecin lui rapporte de 12 à 14,000 fr. En effet, il avait touché 9,000 fr. en décembre, et il devait recevoir les notes arriérées qui se payent à la fin de l'année. Il avait son dispensaire où de très nombreux malades venaient et pour lesquels il touchait un nombre très considérable d'abonnements. Il évalue cela à 5 ou G, 000 fr. Voulez-vous le réduire à 4,000 francs? 13 plus 4, cela fait 17. Sa femme avait 3,000 livres de rentes sur l'Etat, plus 60 actions du Midi ; ses revenus sont entre 6 et 7,000 fr. 17 ou 18 plus 6 ou 7, cela fait 24 ou 25,000 francs dans le présent, sans compter les espérances de l'avenir.

Voyons les dépenses. Puisqu'on additionne si bien les recettes, il faut aussi additionner les dépenses. La Pommerais est un petit médecin, il a un loyer de 1,400 fr.; si le loyer est petit, il économise davantage ; s'il n'a pas de domestique mâle, tant mieux; s'il a chez lui une femme venant là par occasion, cela lui coûte moins cher: il n'a pas d'enfant, sa femme est économe. Une dépense-t-il? 5, G, 7,000 francs? Quel est l'excédant? 19, 18, 17, 15,000 fr. Il a trois ans pour payer 40,000 francs, et, en trois ans, il peut disposer de 45,000 fr. au moins.

Est-ce que je me paye de chiffres fantastiques? M. l'Avocat général dira-t-il encore, comme il l'a dit à l'accusé : « Où est votre fortune? Montrez-la-moi ! » Je la montre avec les documents de l'accusation; je

AFFAinn: la pommemais. d2

vous la montre, en snj)|)(>sanl, ronim(i vous lo diteSy (|u'il ne j)()ss(Mlait absoluiucnl rien, .l'ai tort, cependant, en aduKîtlant cela; luais dans la discussion, je puis accepter (pi'il ireùl rien (pie les produits de sa profession. Soit, il n'a que sa })rofessi()n ; mais, enfin, il a devant lui l'avenir. Un médecin, ((ui a 3.'{ ans, peut espérer f^aiïner davantage d'année en année. J'admets pourtant (piil reste stationnaire, que pendant les trois ans il n'augmente pas le profit (pie lui donne l'exercice de sa profession, je vous prouve que, même dans cette situation, il pourrait payer ce qu'il avait à donner pendant ces trois années.

Donc, sur ce i)oint accessoire de l'afTaire, j'ai fait ma preuve, et je l'ai faite, laissez-moi le dire, avec le bon sens et les contrais d'assurances eux-mêmes. J*ai démontré que ce n'était })as 550,000 fr. (pi'il s'agissait d'assurer, mais 60,000 fr., plus les bénélices qui devaient s'y ajouter; j'ai démontré qu'il y avait une pensée charitable dans l'assurance faite en faveur de cette femme, et que l'accusé avait la possibilité de payer les sommes nécessaires. JMon compte doit être accepté par l'accusation elle-même. Pénétrons davantage dans les contrats d'assurance.

Le ministère public dit : « Vous n'avez voulu faire d'assurances ni pour 550,000 fr. ni pour 00,000 fr. ; il n'y a là rien de sérieux. Yous avez l'ait croire à cette femme (pi'à l'aide de ces contrats d'assurance vous alliez lui procurer immédiatement des rentes. Vous lui avez dit qu'il fallait se prêter à une comédie, s'enfermer dans sa chambre; on ferait ^'enir tous les médecins de Paris, qui (j'en suis fâché pour eux) seraient trompés par cette escroquerie plus ou moins adroite dont vous lui donniez le conseil, et les hommes d'affaires se présentant aux Compagnies leur diraient : « Voyez la belle opération « que vous avez faite ; cette femme va mourir; donnez- (( lui G, 000 fr. de rente et vous gagnez un capital de « 550,000 fr. » Madame de Pauw a cru tout cela ; elle

a fait la malade, elle a écrit les lettres les plus tendres, les plus passionnées, sous la dictée de Taccusé. Voulant tromper les Compagnies, elle a été trompée et elle est devenue la victime d'un criminel. »

Voilà bien, en résumé, l'accusation telle qu'elle a été formulée.

Tout cela serait vrai, excepté la mort, que j'y verrais une escroquerie, et pas autre chose. Car, enfin, ne peut-on admettre, entre un homme qui n'est pas de iDonne foi et une femme malhonnête, une convention comme celle qui a été indiquée par M. l'Avocat général ? Elle peut mener en police correctionnelle ; mais si la mort ne s'ensuit pas^ vous n'y trouverez pas la preuve d'un crime. Le ministère public n'a pas fait faire un grand pas à l'accusation, au point de vue de l'empoisonnement, en insistant sur les assurances. Il n'a prouvé qu'une chose, s'il a raison : c'est que madame de Pauw a été d'une mauvaise foi insigne vis-à-vis des Compagnies, et que, sachant ce qu'elle faisait, elle a voulu, avec de La Pommerais^ les tromper, les voler.

Le ministère public a développé cette thèse avec une habileté à laquelle je rends hommage. Mais, qu'il me permette de le lui dire, tout cela est en dehors du crime d'empoisonnement. Si cette femme s'était associée à cet homme dans une combinaison indigne, coupable, et qu'elle fût venue à mourir naturellement, et je dis qu'elle estmorte naturellement, il resterait une spéculation mauvaise vis-à-vis des compagnies et non pas un crime. Nous sommes d'accord sur ce point. Donc, quand j'aurai examiné rapidement cette partie de l'affaire, je dirai au ministère public : Maintenant, commençons à discuter la cause ; dans tous ces incidents, qui sont en dehors d'elle, je verrai une spéculation, et non pas un crime. Pour moi, il n'y aura pas crime, tant que vous n'aurez pas saisi une main criminelle et prouvé un résultat qui ne puisse s'expliquer que par un crime.

Sur cette comédie, sur cette prétendue maladie, sur

AFFAIRE LA POMMERAIS. \r\

toutes ccschopos, dont a parlé le ministères pulilir, j'ai l)f'ancoup à vons dire. Telles choses me frapi)ent, telles aulies me laissent inscnsil)Ie. N'allez pas croire que je vais donner des démentis aux l(''moins, je ne le fais jamais; je crois à leur sincérité, et je les discute. Les témoins peuvent se tromper ; nous n'avons pas le vrai témoin, lui, (jui pourrait dire la v('rité, madame de Pauw. J'ai le droit d'appeler votre attention et de vous mettre en garde contre les dangers ([ue vous prévoyez déjà; il faut bien savoircomment madame de Pauwa parlé, et ce qu'était cette femme. LUe n'était pas menteuse, dit-on, mais elle était bavarde, et parlait à tort et à travers, ce qui l'a fait beaucoup ressembler à une menteuse ; lorsqu'on parle à tort et à travers, on ne dit pas toujours la vérité. Sa nature était bizarre, il n'y avait pas de fond h faire sur ses paroles ; c'est le sentiment de tous les témoins sérieux que vous avez entendus dans les débats. Elle avait un caractère extraordinaire qui l'avait brouillée avec sa famille; elle ne voyait personne. Sa sœur se cachait de son mari pour la recevoir ; son frère ne la voyait pas. Ce n'était pas une malhonnête femme. Elle avait eu tort, à une certaine époque, de se lier avec de La Pommerais ; mais quand cette liaison fut rompue, l'atfection de la famille aurait pu lui revenir. C'était une femme sans consistance. M. Magriny, l'un de ses parents, ayant à s'expliquer sur son caractère, disait : « Elle avait de l'esprit, mais elle manquait de bon sens ; elle parlait à tort et à travers ; elle était indiscrète, et disait tout ce qui lui venait à l'idée. » Il ne faut pas attacher, par conséquent, une grande importance à chacune de ses paroles ; elles n'ont pas la même autorité que celles d'une personne sérieuse.

Elle a dit beaucoup de choses contradictoires, relativement aux assurances, par exemple ; cependant elle en comprenait le mécanisme; il n'est pas possible qu'elle ne le comprît pas. Qu'elle ait écrit les lettres ou

124 PLAIDOYERS DE M'' LACÏIÀUD.

qu'on les lui ait dictées, elles contiennent la théorie tout entière de l'assurance sur la vie ; elle savait à merveille ce qu'était une assurance. M. Desmidt vous a raconté qu'il l'avait parfaitement pénétrée de la simplicité de cet acte. On lui disait : « Vous êtes assurée sur la vie, c'est-à-dire qu'on payera une prime pendant toute votre existence, et, après vous, on recueillera un capital. » Il ne faut pas une grande dose de jugement pour comprendre cela ; on le lui a dicté dans dix lettres; et M. l'Avocat général, faisant remarquer que c'était là la véritable question, disait que dans quelques-unes on parlait de contrats différés, d'assurances limitées. Ces lettres, vous les relirez, et, à moins de fermer vos intelligences, vous reconnaîtrez que, quand elle écrivait ou qu'on lui dictait ces lettres, elle devait savoir ce qu'elles contenaient.

Cependant, elle parle de ces assurances d'une façon différente aux divers témoins entendus. Elle dira, par exemple, à madame Gouchon, sa sœur, qui lui exprimait ses craintes, elle dira que de La Pommerais avait intérêt à sa vie, puisque, dans le cas où elle mourrait, il perdrait 20,000 francs. Comment a-t-elle jamais pu croire cela? Elle avait vu le contrat d'assurance; on a même trouvé chez elle une copie de sa main du transfert de la police fait à de La Pommerais. Elle a dit à sa sœur une chose qui n'est pas, qu'elle ne peut croire, dont elle ne peut trouver la preuve nulle part.

Elle dit à mademoiselle Huilmand que, pour la dédommager de la perte de son Hobbéma, de La Pommerais voulait placer 20,000 francs par an, et que, dans dix ans, elle retirerait un capital de 000,000 francs. Où donc a-t-elle pu trouver cela? Ce sont les bizarreries de son esprit que je veux vous montrer, pour que vous n'attachiez pas trop d'importance à certaines paroles de cette femme. ♦

A sa fille, elle disait que, si elle venait à mourir, de La Pommerais perdrait les sommes qu'il avait versées.

AFFAIIU-: L\ POMMEH.VIS. I2.j

\i\h' Iciiail le nuMuc langage à inadamc Maillo, ([ue vous avez cnlcndue.

Tenez, il s'agit de ressusciter cette pauvre femme pour savoir ce (lu'elle a dit ou voulu dire. A-t-elle été sincère? Si elle a menti, ses déclarations n'ont évidemment aucun fond, les témoins que vous avez entendus, ici, ne sont (pie des échos ; si elle a toujours dit la même chose, il faudra croire à ses paroles rapportées par les témoins; mais, si elle dit tantôt une chose, tantôt une autre, si elle dit des choses qu'elle sait ne pas être vraies, quelle confiance avoir en elle? Et alors, ne déclarerezvous pas avec moi que, son esprit allant à tort et à travers, il est impossible de la suivre dans les voies mystérieuses où elle nous conduit.

Cela parait encore plus évident à l'occasion de la chute ou de la prétendue chute qu'elle a faite. Elle en a fait la confidence à un très grand nombre de personnes. Raconter à un si grand nombre de personnes ([u'on va commettre une mauvaise action, cela est diflicile à croire. C'était quelque chose de grave, que de dire: je vais tromper les Compagnies.

En réfléchissant, elle devait penser qu'on pouvait la trahir, que les Gompagnips averties prendraient des mesures! Non; elle le raconte à tous, non seulement à sa sœur, non seulement à ses amies intimes, mais à sa femme de ménage, la femme Pieters, et à sa voisine, la femme Delettre.

Vous dites que la chute est une simulation. Dit-elle à toutes ses confidentes qu'elle n'a pas fait de chute ? qu'elle a profité de cet incident qu'un chat avait fait tomber un châssis? Pas du tout; elle a trompé sur la chute quelques-unes de ses confidentes. Vous avez entendu la femme Delettre, sa voisine : elle lui a dit qu'on lui avait recommandé de faire la malade, et qu'en simulant une maladie, elle arriverait ainsi à obtenir la rente qu'elle désirait. Cependant, madame Delettre, dans ses déclarations, a rapporté ceci : « Elle m'a dit

PLAIDOYERS DE M*" LAGIIAUD.

qu'elle était tombée dans son escalier, et qu'elle s'était fait mal là, en montrant le creux de l'estomac. » Expli- (|uez-moi, si vous pouvez, pourquoi cette femme, qui simulait une maladie, qui l'avoue à un témoin, en le mettant dans sa confidence, pourquoi cette femme ment sur le fait capital de la simulation ?

Mais pensez-vous que cette confidence, ainsi ajoutée à un mensonge, n'ait été faite qu'à madame Delettre? Ecoutez le témoignage de madame Maille; elle a reçu aussi la confidence sur la simulation de maladie. Madame de Pauw lui dit : « J'ai fait une chute ; les médecins, que j'ai vusà ce sujet, m'ont déclaré que cela m'avait occasionné une tumeur. »

Je vous avoue qu'en étudiant cette affaire, ces différences de langage ont frappé mon esprit. Je ne prétends pas dire que madame de Pauw n'a pas voulu simuler une maladie : je reconnais même qu'elle l'a écrit, car j'accepte la lettre adressée à madame de Ridder, tout comme M. l'Avocat général. Mais c'est elle seule qui a parlé. Dans quel intérêt? Je n'en sais rien. Pourquoi a-telle avoué sa turpitude? Qu'on me le dise. Quelle nécessité de la faire connaître à tous les témoins qui l'entourent? Cela ne se comprend pas : c'était très imprudent, car si l'on avait découvert ce qu'elle espérait et ce qu'elle voulait faire, elle perdait le profit de son stratagème. Cela m'a préoccupé, et c'est sous l'influence de cette préoccupation que je suis arrivé à examiner la correspondance. Je ferai comme M. l'Avocat général, je ne la lirai pas ; elle est pourtant bien étrange ! M. l'Avocat général soutient que l'accusé l'a dictée ; permettez-moi de faire remarquer qu'il serait bien maladroit s'il l'avait fait. Si vous lui accordez un peu d'intelligence, il faut reconnaître qu'il ne peut avoir dicté de semblables choses.

Il y a dans la correspondance, je ne me le dissimule pas, des choses difficiles à expliquer. Je ne le méconnais pas, il n'est pas ordinaire d'envoyer dans les vingt-

AFTAIRE LA POMMIiRAIS. J27

qiialrc heures 10,000 francs à une fcinnie f|ni vous les demande ; je ne veux pas l'aire violence à ma raison sur ce point. Mais bien d'aulrcs choses sont incompréliensihles et bizarres. La correspondance p(Mit s'appliquer au délit d'escroquerie, médité vis-à-vis des Compagnies, aussi bien qu'au crime.

D'ailleurs, à qui madame de Pauw a-t-elle dit que cette correspondance avait été dictée? M. l'Avocat général, involontairement sans doute, a commis une erreur sur ce point. Elle n'a parlé à personne des lettres que de La Pommerais lui aurait fait écrire au sujet des assurances. Elle a dit ceci : qu'il lui avait fait écrire deux lettres, l'une à son père, l'autre à sa sœur, lettres qui ont été mises à la poste le jour de la mort; elle a déclaré les avoir écrites cinq ou six semaines avant, au milieu des larmes, et qu'il lui en avait coûté beaucoup d'aftliger ainsi sa famille. Elle a dit que de La Pommerais lui avait fait écrire de nombreux papiers se rattachant aux assurances, mais elle n'a dit à personne, pas plus à mademoiselle Iluilmand qu'à sa fille Félicité, que de La Pommerais lui avait fait écrire les vingt-trois lettres qui sont entre les mains du ministère public. Félicité a dit que, le 12, sa mère l'avait prévenue que de La Pommerais viendrait et lui ferait écrire quelque chose ; elle lui avait recommandé de laisser son écritoire ; mais Félicité ne sait pas si de La Pommerais est venu ce jour-là.

Donc, pour les lettres, je suis aussi fort étonné. Je me demande comment il se fait qu'écrivant ainsi madame de Pauw n'en ait rien dit; elle a parlé de la lettre écrite à sa sœur, de celle écrite à son père, des contrats d'assurance, des transferts, et elle n'a rien dit des vingttrois lettres ; c'est là une chose étrange, qui vous surprendra comme moi.

Je ne veux pas, quant à présent, insister davantage sur les deux lettres adressées à son père et à sa sœur ; deux mots cependant, et vous allez voir qu'encore en cela l'extraordinaire se produit. Comment ! six semaines avant

sa mort, on lui aurait fait écrire ces deux lettres ! Dans quel but? Qu'on le dise! Je cherche une réponse acceptable pour ma raison. Elle écrit qu'elle est malade ; soit. Qu'elle se fasse donner des certificats de médecins, qu'elle prépare ses armes pour dire aux Compagnies d'assurances : « Rachetez-moi mes contrats, car je vais mourir, et vous ferez une meilleure affaire en traitant avec moi, que si vous attendez après ma mort ; » je l'admets. Mais pourquoi écrire à son père : « Je vais mourir, je ne t'embrasserai plus » ? Pourquoi écrire à sa sœur : « C'est la dernière fois que je t'envoie un baiser » ? Dans quel but de La Pommerais dictc-t-il de semblables lettres? Quel profit a-t-il à en tirer? Il n'irait pas chercher des armes contre les compagnies d'assurances chez le père et chez la sœur de madame de Pauw. Quoi que vous fassiez, vous ne pourrez arriver à une explication raisonnable. Vous vous le rappelez, d'ailleurs, madame de Pauw a vu sa sœur le 11; les lettres, dit-on, sont écrites depuis cinq semaines; elles ont été tracées au milieu des larmes. Elle avait confié à sa sœur les projets de La Pommerais, elle lui avait dit ([u'il voulait lui faire simuler une maladie. Eh bien ! lors- (ju'elle voit sa sœur, elle ne lui dit pas : de La Pommerais m'a fait écrire une lettre, cette lettre te causera du chagrin, mais ce n'est pas sérieux; j'ai pleuré en te l'écrivant, et je te préviens pour que tu ne sois pas surprise.

Un autre fait vous paraîtra surprenant. Dans une de ces lettres, madame de Pauw parle de la consultation du docteur Danet: or cette consultation est à la date <lu 12 novembre. Quand on lui dictait la lettre, on ne pouvait savoir que le docteur Danet viendrait; il pouvait ne pas venir. Pour([uoi ne pas parler plutôt des médecins Nélaton et Yelpeau, qu'elle était allée voir? Tout cela parait-il clair, simple? Je n'explique rien.

Madame de Pauw a dit, c'est certain, que de La Pommerais lui avait dicté les lettres adressées à sa sœur et à son père ; plusieurs témoins en déposent, je les crois. Mais

AFFAHU-: LA l'OMMKIlAlS. 129

rc (prcllc a dit ne peut être vrai, parce qu'elle aurait prévenu sa sdMU', parce (pie de l.a Ponnnerais, six semaines avant la mort, ne pouvait parler du docteur Uanet, qui est arrivé le 12 seulement. Pourquoi cette femme, à Timagination bizarre, à l'esprit singulier, cette femme, sans bon sens, parlant à tort et à travers, a-t-elle dit cela? Je n'en sais rien, je ne me charge pas de l'expli- ((uer. C'est le ministère public qui me doit des explications sur les deux seules lettres, que madame de Pauw a déclaré avoir écrites d'après l'ordre et sous la dictée de La Pommerais. Je maintiens, moi, que ce n'est pas possible.

Quant aux lettres adressées à de La Pommerais, elle n'a dit à personne qu'il lui avait demandé de lui écrire. Que trouvez-vous dans ces lettres ? Des choses extraordinaires. Vous y trouvez, ainsi que vous le disait M. l'Avocat général en résumant cette partie de la cause, vous y trouvez l'expansion de la reconnaissance envers un homme généreux et bienfaisant, le désir ardent de le voir sans cesse, et la résistance perpétuelle de celui-ci à venir. Vous y voyez l'indication de nombreux secours envoyés ; mieux que cela, l'indicaticm de sommes ayant véritablement une importance. On vous dit que tout cela n'est pas vrai; comment le savoir? Les visites fréquentes dont vous parlez, qui les a vues? Jamais, dans une affaire, chose aussi singulière que celle-là ne s'est produite. Cet homme vient tous les jours chez cette femme, et ni la tille de Pauw, ni madame de Ridder, ni mademoiselle Huilmand, ni madame Delettre, ni la domestique, ni la veuve Pieters, ne l'ont jamais vu.

L'accusation dit : « Madame de Pauw renvoyait tout le monde quand de La Pommerais venait. » — Qu'en savez-vous? — Elle disait bien que de La Pommerais allait venir; mais qui l'a vu? La concierge? Je vais y arriver. Ne trouvez-vous pas étrange que toutes les personnes, qui approchent madame de Pauw, ses amies, IL 9

PLAIDOYERS DE M'' LACIIÂUD.

ses familières, ne le voient pas? Mais, si elle avait un intérêt à dire qu'il venait quand il ne venait pas ! Je ne veux pas outrager cette femme, je ne veux pas me rendre l'écho de ce que M. l'Avocat général a appelé des calomnies; je comprends les ménagements qu'elle mérite ; pourtant, serait-ce la première femme qui aurait trompé l'homme qu'elle disait aimer ? Je ne vais pas plus loin ; ce n'est qu'une hypothèse. Supposez qu'un autre fût venu et qu'elle eût désiré qu'on ne le sût pas, comment eût-elle agi ? Comme elle l'a fait. Elle a dit : « 11 viendra. » Or personne ne l'a vu.

Examinons les dépositions des concierges : elles sont étranges. D'abord, M. et madame Cliché disent avoir vu passer souvent de La Pommerais; cependant ils auraient eu bien de la peine à le reconnaître. Madame GUche dit : « Un jour, je l'ai vu passer, je l'ai pris pour l'ami d'un monsieur qui logeait dans la maison ; je lui ai parlé, il ne m'a pas répondu. Il avait une cravate blanche, il était vêtu de noir. » Or le locataire n'avait pas de cravate blanche. Quant à M. Cliché, il n'a su où allait l'homme, qui venait si souvent, que le jour de la mort, quand il est monté chez madame de Pauw et s'est trouvé dans l'escalier avec de La Pommerais.

Est-il prouvé qu'il venait souvent? Il vous a dit luimême le nombre de ses visites ; il est venu après la chute, quand elle lui a écrit avoir fait une chute; il est venu le 16, il est venu le 17. Nous reparlerons de ces visites signalées par le ministère public ; mais jusqu'ici on ne nous a pas prouvé, comme on le devait, qu'il y ait eu de fréquentes visites.

De La Pommerais prétend avoir fait tout au monde pour que l'assurance ne fût pas faite sur la vie entière ; M. Desmidt dit la même chose. C'est madame de Pauw qui J'a exigé absolument. On voulait lui faire contracter une assurance limitée au profit de ses enfants ; elle l'a refusée. Les lettres l'établissent, M. Desmidt le con-

lirmc. (^ela prouve déjà (ju'il s'agissait do faire quel- (|ue chose au profit des enfants; il ne faut pas le méconnaître.

F]sf-il vrai qu'il y ait eu un acte fait en leur faveur? Kst-il vrai qu'au moment où madame de Pauw venait de rendre le dernier soupir, de La Pommerais a prévenu M. Testa avant de produire cet acte? M. ïestu n'est pas venu; qu'y puis-jo faire? L'accusation dit : « Si vous l'aviez prévenu que son neveu et ses nièces avaient 550,000 fr. à toucher, il se serait dérangé. » Il aurait pu se déranger à moins. Il n'est pas venu. S'il s'était rendu à mon appel, je lui aurais dit quelque chose ; je lui aurais appris le riche don que je voulais faire aux enfants. Donc le projet d'assurance limitée, le projet de bienfaisance en faveur des enfants dont parlent les lettres, tout cela est établi en dehors de la correspondance.

On nous dit que le chiffre des secours est exagéré. Oui, je le veux. Cette femme avait toutes les apparences de la misère ; elle recevait des charités de beaucoup de monde, je l'admets. Cependant, il lui aurait envoyé des sommes considérables ; où sonl-elles ? Que voulezvous qu'il réponde? Elle seule pourrait le dire. De ce que les témoins n'ont pas vu l'emploi de l'argent, faut-il nécessairement conclure que cet argent n'a pas été envoyé? De ce que cette femme pouvait avoir intérêt à paraître misérable, faut-il conclure qu'il ne lui donnait pas les moyens de sortir de l'état horrible où elle se trouvait? Vous ne pouvez aller jusque-là.

La correspondance qu'on m'oppose, sur laquelle le ministère public insiste, prouve, dit-il, la préméditation de la part de cet homme et son entente avec madame de Pauw. Je cherche à l'expliquer raisonnablement, reconnaissant qu'il peut y avoir certaines parties bizarres et étranges. Mais l'accusation serait aussi embarrassée que la défense pour donner satisfaction complète aux objections qu'on pourrait lui adresser à ce sujet.

132 PLAIDOYERS DE >r LACHAUD.

Laissez-moi résumer cette partie de l'affaire. Cette correspondance est sincère, ou elle n'est qu'une comédie. Que l'accusation choisisse; au point de vue de l'empoisonnement, cela m'est égal. Je n'ai pas dû déserter complètement cette partie pénible de ma tâche ; j'ai dû défendre cet homme comme il entend être défendu. J'ai dû dire avec lui que c'étaient des actes honnêtes qu'il voulait honnêtement exécuter, et que ce qu'il avait promis il voulait le tenir. Si vos esprits n'allaient pas jusque-là; si, sur cette partie de la cause, vous aviez les préoccupations du ministère public, qu'en résulterait-il? Une seule chose : c'est que l'accusé et cette femme se sont entendus pour tromper les Compagnies, et vous expliqueriez tout ainsi : Il s'est dit : « Il faut des rentes à cette femme, je lui en donnerai au moyen d'une assurance considérable que nous parviendrons habilement à faire résilier. » Elle l'a cru, elle l'a voulu ; elle a acquiescé à la manœuvre, elle en est l'instrument le plus actif; elle a simulé un mal plus considérable que celui qu'elle avait, elle a couru vers un délit qui devait lui donner le bénéfice des assurances ; il n'y a pas autre chose. Mais tout cela n'est rien au point de vue de l'empoisonnement! J'ai suivi le ministère public dans ces détails, qui lui sont favorables, je le reconnais ; je vais aborder à mon tour la discussion de ce procès, et je demanderai à l'accusation de me prouver que madame de Pauw est morte empoisonnée.

Je vous demande pardon. Messieurs les Jurés, de tous les détails si longs, si ingrats dans lesquels je suis entré; ils ne sont pas la cause. J'y arrive. Laissez-moi vous le dire, si vous avez attendu, et j'en suis sûr, pour vous décider et juger dans vos consciences, que îe débat fût terminé, vous allez conclure à l'impossibilité absolue d'une conviction semblable à celle du mimistère public.

Madame de Pauw a-t-elle été empoisonnée? de La Pommerais l'a-t-il empoisonnée ?

Oiiel (Mail l'état de santé do madame de Pauw? Ah ! il est iacilc de se débarrasser do la cfiiestiori et de répondre en disnnt : elle se portait bien, (luoiciirelle souHrit un peu et eut mal à restomac. J'en demande pardon au ministère public, nous examinerons les dépositions des témoins et colles des médecins l'une après l'autre, et M. Tardiou a si bien défendu ces dernières (ju'elles vous ont paru toutes simples, ainsi que les <M)nsultations dans lesfpielles on ordonne des sangsues ot de la digitale. Il a fait de cela un récit charmant, comme il sait les l'aire. Nous allons examiner ces dépositions, et nous verrons que si madame de Pauw se portait à merveille, il no faut plus faire venir de médecins; car ils ne comprennent rien ot ne peuvent rien comprendre aux maladies. Je dis, moi, qu'elle se portait mal; je veux qu'elle ait simulé une maladie plus grave qu'elle ne l'avait, en se disant mourante, et cependant elle est morte. Mais, dit-on, elle n'était pas le moins du monde malade lorstiu'elle prétendait l'être. Est-ce vrai? Voici un extrait de la déposition de sa ûlle Félicité que je prends dans l'instruction; on ne peut mieux choisir :

« Bien avant sa maladie simulée, maman se plaignait de palpitations de cœur ; je crois qu'au moment où elle a commencé à faire la malade, le 10 novembre, elle n'était pas bien portante, mais elle exagérait son mal. »

Oui, elle jouait la comédie; mais cela lui était plus facile qu'à une autre, car elle no se portait pas bien.

Ecoutons madame Gouchon, sa sœur, chez laquelle elle est allée le 9 novembre, la veille du jour où la comédie va commencer. Madame de Pauw lui a dit qu'elle simulerait une maladie pour avoir des rentes, et madame Gouchon lui a fait dos observations qui viendront tout à l'heure, quand nous nous demanderons si madame de Pauw a pu prendre quelque chose des mains de La Pommerais.

« Ma sœur est venue déjeuner chez moi ; elle m'a dit

que, quelques jours auparavant, elle avait eu des palpitations très fortes; qu'elle avait souffert de l'estomac; qu'elle était restée alitée pendant quarante-huit heures; je la trouvai nerveuse; je remarquai que ses lèvres étaient d'un rouge violet, et j'en fus frappée. »

Gela me semble grave, quand il s'agit d'une femme qui est morte d'une maladie inconnue.

Madame de Ridder dit : « Jeune fille, madame de Pauw avait eu des palpitations de cœur. »

Madame Maille l'a vue, le 12, à son avant-dernière sortie : « Le jeudi, 12 novembre, madame de Pauw vint chez moi; je l'accompagnai en me promenant, du côté de son domicile ; elle me dit que, pour vendre ses contrats d'assurance, il lui faudrait simuler une maladie. La vérité est qu'elle n'avait pas bonne mine, et qu'en dehors de cette maladie, elle avait l'intention de se purger. »

Lorsque madame de Pauw peignait, elle avait des palpitations de cœur. M. Heim nous apprend que cette, pauvre femme travaillait au point de se rendre malade. Dans un style que vous n'avez pas oublié, il nous a dit : « Il y a un an environ que je lui avais donné un atelier à l'Institut ; j'avais fait allumer du feu; mais elle était si souffrante, qu'elle avait froid. Elle était malade à ne pouvoir respirer. »

Le nommé Bouvard, menuisier, a déposé : « Le 2 octobre, elle m'a dit qu'elle avait un violent mal d'estomac, et que cela la dévorait. »

Si l'accusation trouve qu'une femme, qui accuse de tels symptômes, se porte bien, elle n'est pas difficile sur la santé. Certes, c'est déjà bien quelque chose. Oui, elle ûmulera une maladie, elle se fera agonisante ; elle dira qu'elle a fait une chute; ce n'est pas vrai, je le veux, c'est votre hypothèse ; mais elle était malade depuis longtemps; le 2 octobre précédent, elle avait déjà un mal d'estomac qui la dévorait. Le 9 novembre, sa sœur en était inquiète. Le 12, entendez-le bien, madame Maille,

AFFAIRE LA POMMERAIS. <:j;j

.1 fini elle (lisait : « J(; vais jouer une comédie, » p(;nsait, à part elle, que cela devait lui être facile, parce que son <''tat de santé s'y prétait 1res bien.

Elle était donc malade. Ceux-là mêmes, qui parlent de la simulation, savent que son état de santé n'était pas bon. Et puis elle va voir des médecins qui la trouvent malade ])lus ou moins gravement, mais enfin qui la Irouvent malade; et, à moins de dire que les médecins ne savent rien, ce qui n'est pas vrai; qu'on peut les tromper quand on le veut, ce qui est impossible, il laut avouer que si un médecin est un peu dupe de sonmalade, il ne Test pas complètement. Nous savons tous assez de médecine pour connaître que le pouls, la chaleur de la peau, l'état de la langue, le teint du visage, l'expression des yeux, sont des signes non équivoques de santé ou de maladie. Or, je ne suppose pas que cinq ou six médecins considérables, dont je vous parlerai, n'aient pas tâté ce pouls, regardé la langue, examiné la malade, au moins en la regardant dans les yeux, et ne se soient en aucune façon assurés de son état. Elle a exagéré, je le veux ; elle a simulé, je le veux bien encore, mais elle était malade.

Le docteur Desormeaux, le 13 octobre 18G3, bien avant que le jeu de la comédie ne soit commencé, a ordonné de la morphine ; et cette femme n'avait rien ! Singulier traitement, s'il n'avait pas remarqué quelque chose! Vous me direz que l'ordonnance n'a pas été exécutée, qu'est-ce que cela me fait? Vous me direz que tout cela a été organisé pour obtenir des Compagnies une pension; qu'est-ce que cela me fait? On vous répondra que cela a été exécuté, quoiqu'il n'y ait pas de cachet de pharmacien. Je prouve, par l'ordonnance, que madame de Pauw a été malade, car j'y vois encore ceci : « Tous les soirs, prendre 1 gramme de thériaque ; matin et soir, faire une friction sur l'épigastre avec le Uniment suivant : glycérine pure, 10 grammes: chlorhydrate de morphine, 50 centigrammes; teinture éthé-

136 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.

rée de cantharide, 1 gramme. » Le docteur Desormeaux est trop occupé pour avoir gardé le souvenir de ce qu'il a prescrit, mais voici ce qu'il déclare à l'audience, quand on lui présente cette ordonnance : « La malade à laquelle j'ai donné cette prescription m'a paru être dans un état de souffrance habituelle, d'anémie; l'ordonnance n'indique pas un danger pressant. » Je le crois bien; ce n'est pas une ordonnance pour une agonisante ou pour une mourante ; mais elle indique une maladie.

J'arrive à la consultation du docteur Nélaton; il est, lui, d'une grande autorité. Il a la probité des autres; de plus, il est une de nos gloires, et il le mérite bien par son cœur qui vaut son esprit. 11 ordonne, non pas un cataplasme, remède très innocent, qui se donne aux gens bien portants qui veulent se soigner un peu, mais un vésicatoire. Madame de Pauw n'a qu'un appauvrissement du sang ; c'est parce qu'elle ne mange pas qu'on lui ordonne un vésicatoire? Singulière manière de la fortifier ! Cependant voici l'ordonnance de M. Nélaton : « Appliquer sur le creux de l'estomac un vésicatoire de 10 centimètres de largeur. » Quand on lui présente cette ordonnance et qu'on lui demande quel était l'état de la malade, M. Nélaton ne s'en souvient pas, et répond à M. le Président: « Cette ordonnance n'implique pas un état grave, mais elle indique un dérangement de l'estomac et des intestins. » Madame de Pauw était donc malade le 21 octobre, pas gravement, mais elle a pu le devenir. Quand on couve une maladie, le lendemain on est plus malade que la veille, et on finit par mourir.

Le docteur Velpeau a été plus prodigue que son confrère Nélaton ; il a ordonné un vésicatoire tous les mois, et cela pour une personne qui se porterait bien. La date de l'ordonnance est précieuse, 2i octobre 1863 : « Appliquer : 1** un large vésicatoire {large!) volant sur l'estomac tous les mois ; 2*" faire des onctions avec une

AF^AinR LA POMMERAIS. 137

|)(tMinia(l(* diodiin' de jxdassiiiin dnix fois p.ir jour. » Ouand on inlcrroj^e U) doclcur \^'l|)(\'ui sur l'état de la inaladr à la([ucllc cette eonsullalion a été donnée, il r(''})on(l : <( C.elte ordonnance nie l'ait penserque la femme, (jui m'a consulté, était nerveuse, et avait quelque chos(! (lu coté des entrailles et de l'estomac. » Ce quelque chose pouvait la tuer; ce quelque chose l'a tuée, si vous n'élahlissez pas le contraire.

Unaulr(^ médecin, le docteur Danet, moins illustre (pie les précédents, mais distingué aussi, a ordonné tout simplement du tartre slibié. Il a dit qu'il s'agissait d'un embarras gastrique, et que la personne ne lui paraissait pas sérieusement malade.

Après avoir examiné les consultations de ces hommes éminents, je ne puis oublier les soins qu'a donnés M. Gaudinot, homme habile, honorable, je n'ai pas besoin de le dire, qui a bien été trompé sur la chute, mais ([ui n'a pas pu l'être sur le reste. Croyez-vous qu'il ait soigné seulement la chute et ne se soit occupé que de ses conséquences? Vous allez voir! Il s'était produit des vomissements bien longtemps avant la simulation de la maladie; il avait soigné la malade pour ces vomissements. M. Gaudinot, à qui elle avait dit être tombée, se trouvant en présence des symptômes qui lui faisaient croire à une perforation de l'estomac, a déclaré que cette perforation existait. Il devait le déclarer; car si madame de Pauw lui avait dit la vérité sur ce point, la chute pouvait être la cause de la perforation de l'estomac. J'ai reçu un grand nombre de lettres qui m'ont été envoyées de différents endroits : toutes prouvent que le docteur Gaudinot avait porté un excellent diagnostic. Mais j'écarte la chute; je veux raisonner dans votre hypothèse, sur votre terrain, et je fais bon marché de ce qui s'applique aux assurances et aux combinaisons malhonnêtes indiquées par vous; je n'y crois pas, mais je veux les admettre, je puis le faire sans danger dans cette discussion.

Elle était malade en dehors de la cliute, et le docteur Gaiidinot en était convaincu. Savez-vous combien il a fait de consultations ? Sept. Combien il a fait de visites? Quatorze. Voulez-vous savoir à quelles dates les consultations ont été données et les visites faites ? Cela a son importance. Les consultations partent du 30 juin 1863 et vont jusqu'au 10 novembre. Est-ce que la date du 10 novembre 1863 ne s'accorde pas avec ce que madame Gouchon a dit? Ayant trouvé, comme cette dame, quelque chose de plus grave dans l'état de la malade, le docteur Gaudinot lui a conseillé de rester chez elle, promettant d'aller la visiter, et il est, en effet, venu la voir.

Voyons les ordonnances. Je ferai bon marché de quelques-unes ; j'en éliminerai la plus grande partie, toutes celles qui prescrivent un régime ; je n'y attache pas une grande importance ; mais il en est deux sur lesquelles j'appelle toute votre attention. Le 11 juillet 1863, ce n'est pas à l'occasion de la chute, le docteur Gaudinot lui fait préparer une potion dans laquelle entre une certaine quantité de digitaline. Je lis : « Oxyde de bismuth, 10 centigrammes ; extrait d'aconit, 1/2 centigramme ; digitale, 1/2 centigramme. »

J'arrive à la consultation du 13 août, longtemps avant la comédie, qui ne commence qu'au 10 novembre ; cette consultation n'a rien de commun avec la chute. Il est bon de la retenir comme la preuve que, pour M. Gaudinot, madame de Pauw souffrait réellement de quelque mal : « Faire infuser une feuille de digitale fraîche dans une carafe d'eau froide pendant vingt-quatre heures; prendre cette infusion, par tasse, dans l'espace d'un jour; frictionner la région du cœur avec la teinture de digitale ; employer 20 grammes matin et soir pendant dix minutes. »

Il ne s'agit pas de chute, il s'agit de maux d'une autre nature. Entin, voici une autre ordonnance, du 10 novembre 1863, qui est plus importante encore : il va faire

appli(iiuîr à la malade dix sangsues. A qui fera-t-on croire qu'un in(''(lecin ordonne dix sangsues à un malade, s'il n'a pas jugé ([ue son (Hat l'exige, s'il ne s'est pas assun';, par l'état du poumon, de la langue, qu'il y a une irritation qu'il faut combattre? Nous avons tous été soignés par des médecins, et presque tous nous avons été mordus par des sangsues; nous savons quelles précautions sont prises avant qu'on arrive à les ordonner.

Je vous rappelle la date : 10 novembre. Or, le 9 novembre, madame Gouchon avait été frappée de l'état de sa sœur. Le 12 novembre, madame Maille disait : « Elle veut jouer une comédie, cela doit lui être bien facile, elle me paraît dans un état qui n'est pas excellent. »

Laissez-moi vous lire la déclaration du docteur Gaudinot dans l'instruction, et vous verrez que cette femme était malade depuis longtemps, qu'elle avait vomi bien longtemps avant le jour de sa mort. Il déclare qu'après cette consultation du 10, il lui a dit : « Vous êtes trop souffrante, ne venez plus chez moi. »

Je lis textuellement : « Je trouvai madame de Pauw tellement souffrante, qu'après lui avoir fait une prescription, je l'engageai à retourner chez elle et à se mettre immédiatement au lit, lui annonçant que j'irais la voir le lundi suivant, rue Bonaparte, 24. Effectivement, le lundi 2 novembre, je commençai à lui donner mes soins régulièrement à son domicile. Une gastro-entérite aiguë, accompagnée de vomissements, se manifesta dans le courant de la même semaine. »

Est-ce clair? Ce n'est pas la digitaline donnée le 16 au soir qui a fait vomir dix jours avant. Le médecin a vu les vomissements ; il a trouvé la malade dans un état assez grave pour lui dire : « Restez chez vous, j'irai vous voir. » Il vient chez elle, il constate une gastroentérite aiguë, accompagnée de vomissements qui se manifestent dans le courant de la même semaine, et alors il prescrit une application de sangsues, accompa-

gnéo de lavements amidonnés pour conjurer pendant quelques jours ces fâcheux accidents, et cela quatre ou cinq jours avant la mort. Quand on a cédé au parti pris de déclarer que cet homme, n'étant pas intéressant, est nécessairement un empoisonneur, tout va bien, l'accusation marche avec une facilité très grande. Mais si nous étudions les faits, que voyons-nous? Le docteur Gaudinot ajoute : « Quatre ou cinq jours avant la « mort, les vomissements se manifestèrent encore plus « violemment ; madame de Pauw refusa de se soumet- (' tre, soit à une nouvelle application de sangsues sur « la région de l'estomac, soit à un vésicatoire volant, « et, le 17 novembre, elle expira. Répondant à votre « interpellation, je crois pouvoir dire qu'à compter du « 2 novembre, j'ai fait à madame de Pauw une douzaine « de visites ; son état m'a paru grave dès le 31 octobre, « jour où je l'engageai à se mettre au lit. Quand je la « revis chez elle, tout en la considérant comme sérieu- '( sèment malade, je pensai pourtant pouvoir conjurer <( la mort. » Eh bien ! entendez-vous cela? L'accusation ne peut plus soutenir que madame de Pauw n'avait d'autre maladie que la fatiguç résultant du défaut de nourriture; il est bien certain (ju'elle n'a pas commencé à être malade le 10. Elle était gravement malade depuis le 31 octobre; son médecin le dit. Elle n'a pas vomi, le 10 au soir et le 17, pour la première fois; elle a vomi le 2 novembre; elle a vomi ensuite le 10. On a conjuré cet état par une application de sangsues, et, trois ou quatre jours après, c'est-à-dire le 14 ou le 15, avant-veille de la mort, antérieurement à l'apparition de La Pommerais, le médecin voulait faire une nouvelle prescription que la malade a refusée. Il s'agit de résumer l'opinion du docteur Gaudinot; on lui demande : « Était-elle sérieusement malade? » Il répond : « Oui, Monsieur, elle était sérieusement malade, mais j'espérais pouvoir conjurer le mal. » Ainsi, quand la comédie va commencer, elle était sérieusement malade.

AFFAIRE LA POMMERMS. Ul

No voyo/.-vous pas que vous (H(3S en présence de dillioultés bien grandes? Et (|uand, dans celte discussion, j'ai un tel point d'appui, j'ai le droit de dire au ministère public qu'il ne se tirera pas de là avec les lettres et avec les assurances. Elle est sérieusement malade; l'homme qui la soigne dit qu'elle a une gastroentérilo ; elle a eu des vomissements le 2, le 10, le 14; et le 17 elle mourra à la suite de vomissements. Eh bien ! quoiqu'elle fût malade, l'accusation est obligée de supposer qu'elle se portait bien, et voici le raisonnement qu'elle fait, je vais le préciser.

Le 10 au soir, Madame de Pauw dine très bien; dans un but que chacun peut comprendre, elle fait sa toilette, et M. de La Pommerais arrive; il arrive avec son poison, car, ne l'oubliez pas, c'est le IG au soir qu'elle a été empoisomiée. 11 le faut bien ! Que deviendrait l'expérience du chien, si elle n'avait pas été empoisonnée vingt-deux heures avant sa mort? 11 faut que l'empoisonnement ait eu lieu le 10 au soir, pour que les symptômes observés sur le chien concordent avec ceux reconnus chez madame de Pauw. La Pommerais est donc venu le 10 au soir, sous un semblant de tendresse, et il a fait prendre à cette femme du poison. Qui l'a vu? qui l'a dit? A qui cette femme l'a-t-elle déclaré? je vous le demande. J'ai bien le droit déposer ces questions. Lorsqu'on prétend que quel([u'un est venu lui apporter du poison, il faut l'établir; c'est probablement de la digitaline? Madame de Pauw avait-elle en de La Pommerais une confiance absolue et aveugle, et a-t-elle dû prendre tout ce qu'il a voulu lui donner! Je ne crains pas que le ministère public puisse l'affirmer. Tous les témoins l'ont dit dans leurs déclarations : « Quand madame de Pauw parlait du projet de La Pommerais au sujet des assurances, et qu'on lui disait : « Prenez garde, » elle répondait : « Non, je ne crains rien ; je ne prendrai rien de lui. » Félicité l'a déclaré; madame de Ridder, madame Maille, madame Gouchon ont jeté le cri d'alarme. Par con-

PLAIDOYERS DE M' LÂCHAUD.

séquent, madame de Pauw était parfaitement avisée; elle comprenait assez les assurances pour savoir que, si de La Pommerais voulait se débarrasser d'elle, il y avait pour elle un danger.

Mais voulez-vous la preuve qu'elle n'a pas eu en de La Pommerais la confiance aveugle que le ministère public suppose? Eh bien! cette preuve ne la trouvonsnous pas dans la démarche qu'elle a faite auprès de M. Lireux. Le ministère public a trouvé ce témoin à la lin des débats, j'en suis heureux, il me sert. M. Lireux est directeur d'un journal financier; de La Pommerais ne le connaît pas; madame de Pauw est allée d'elle-même le consulter. Pourquoi? Parce qu'elle était en défiance vis-à-vis de La Pommerais. Vous me ferez cette concession, vous reconnaîtrez avec moi que, si elle avait eu une confiance absolue en lui, elle ne serait pas allée chez M. Lireux. Elle y est allée, et le dernier mot de ce Monsieur a été ceci : « Madame, mon opinion, c'est que vous n'avez rien à craindre des assurances ; mais on n'a plus qu'un intérêt, c'est celui de souhaiter votre mort. »

Voilà donc une femme parfaitement prévenue ; elle n'a pas confiance en de La Pommerais, et elle va prendre ce qu'il lui donnera ! Mais d'abord, comment établissezvous qu'il lui a apporté quelque chose? Quelle fiole a-t-on trouvée? Quelle trace de poison en nature a-t-on reconnue?

Enfin, soit ; elle a pris ce que lui a donné de La Pommerais, et elle se trouve dans un état horrible. Elle en parlera à quelqu'un !

Ici, Messieurs, je sollicite votre attention; vous remarquez la manière dont je plaide cette affaire ; je ne m'amuse pas h exciter chez vous des sentiments plus ou moins ardents ; je raisonne avec des hommes de sens qui me comprennent. Je vous ai montré madame de Pauw malade, sérieusement malade quelques jours avant sa mort; je vous la montre en défiance contre

AFFAIME L.V l'OMMKIlAIS. 143

de La Pommerais. J'admets ((ue de La Pommerais ait apporté le poison, (|uoi(]ue le ministèn.' pul)lic ne le prouve pas. Madame de Pauw le prend, elle esl malad(;. KWa en parlera ! A-t-elle vu quelqu'un? lille a vu toutes les personnes qu'elle connaît! L'a-t-elle dit à quelqu'un? A personnel A-t-elle caché la visite de La Pommerais? Elle en a parlé à deux personnes, et, quand elle en parlait, il était bien simple de dire : « Il m'a donné quelque chose. » Elle n'a rien dit! Elle a vu sa fille, elle a vu mademoiselle Huilmand, madame Deleltre, mademoiselle Baup, son élève, son ancienne domestique, la veuve Pieters ; elle a vu le docteur Gaudinot et elle ne lui a pas dit : « Je souffre davantage aujourd'hui. Votre collègue, un médecin, M. de La Pommerais (ou même, si elle ne voulait pas le nommer), un de mes amis, un médecin est venu, il m'a donné je ne sais quoi pour me soulager, et depuis lors je suis plus malade. » Non, elle n'a rien dit! Et vous croyez que l'accusation peut expliquer cela? Ce silence ne prouve-t-il pas que de La Pommerais n'a rien donné?

Elle a eu sa raison jusqu'à la fin ; le dernier médecin qui est venu, le docteur Blachez, vous a raconté qu'à part les angoisses, qu'elle éprouvait par suite de ses douleurs, elle avait toute son intelligence. Elle n'a pas plus dit à M. Blachez qu'à M. Gaudinot : « On m'a donné quelque chose. » Elle a dit à mademoiselle Huilmand : « M. de La Pommerais est venu, il croit que j'ai le choléra; » mais elle n'a pas ajouté : « Il m'a donné quelque chose pour guérir ce choléra. » Comprenez-vous ce silence?

Dans une affaire de cette nature, il faut que tout soit aussi évident que la lumière du jour. Pouvez-vous croire que cette femme ait souffert une nuit et un jour, sans parler des causes de son mal? Retenez bien ceci : D'après l'accusation, elle s'est préparée pour recevoir un homme qu'elle aime ; elle s'est livrée à ces soins qui annoncent des espérances. Elle a donc été frappée su-

144 PLAIDOYERS DE M° LACIIAUD.

bitement, presque foudroyée. Elle ne peut douter de l'origine de son mal. Cet homme, avec des moyens que j'ignore, lui a fait avaler de la digitaline, et comme cette substance est amère, elle a dû l'avaler rapidement. Les vomissements commencent, et cette femme ne dira rien ! Oh si, elle dira quelque chose : elle dira, qu'elle a une indigestion ; la femme Delettre le répète. Elle a dîné, cette pauvre malade, avec des ahments (jui pouvaient lui donner une indigestion ; c'étaient de mauvais aliments pour une personne dans son état. Elle a dit à madame Delettre, qui en a déposé : « J'ai eu une indigestion, une terrible indigestion. » Elle dit à une autre personne : « de La Pommerais est venu, » mais elle n'ajoute pas qu'il a apporté quelque chose. Retenez bien cela; ici tout est grave, et, si j'hésite, dans cette discussion, à marcher rapidement, vous le comprenez bien, c'est parce que nous sommes dans le vif de la question. Il faut que cet homme ait apporté, le 16, le poison : or cette femme a vécu jusqu'au 17, et elle a conservé sa raison. Si c'était un narcotique qu'elle eut pris, si elle avait perdu la mémoire, si le poison eût fait des ravages tels, qu'elle n'eût pu manifester ni par gestes ni par paroles ce qu'elle voulait dire, je comprendrais son silence. Mais non ! elle parlait comme je parle, elle se faisait entendre comme je me fais entendre. Si elle n'eût vu qu'une seule personne à laquelle elle n'eût pas voulu se confier, à la bonne heure ! Mais elle a vu toutes ses amies, ses confidentes, sa fille, son médecin ; et elle ne dit rien, rienî de La Pommerais n'a donc rien apporté avec lui, ce n'est pas possible.

Encore une fois, l'accusation ne produit aucune preuve, elle se contente d'affirmer. Moi, je vous le répète, si l'accusé avait apporté le poison, on l'aurait vu, on l'aurait su; si madame de Pauw en avait pris, elle l'aurait dit. L'accusation ne peut essayer de renverser oet argument invincible de la défense.

AFFAIRE LA POMMEIUIS. 145

ContiiiLiuiis. Ce (jui se passe dans la jnurn(''e est sans importance. La Pommerais vient à Imil heures du matin; poun^iioi? Parce que, la veille au soir, il avait trouve madame de Pauw malade. Il ne la soigne pas. Qu'eussiez-vous dil, s'il Teiit soignée? On eût dit qu'il avait ajouté au poison qu'il avait donné la veille. Non, il ne la soigne pas, mais il vient chercher à voir les ravages de la maladie; il ne l'a pas soignée, parce qu'elle avait d'autres soins. Il a su que le docteur Gaudiiiot ne croyait pas à un danger pressant ; il déclare que la malade a dit que la femme Delettre pouvait suffire. Ce n'est pas là un fait, c'est une appréciation; je n'insiste pas.

Il revient à deux heures. Le ministère puhlic affirme qu'il est venu voir la malade pour s'assurer une dernière fois qu'avant quelques heures cette malheureuse n'existerait plus, et pour jeter les lettres à la poste. Le ministère public ne sait pas que, si habile qu'on soit à cet égard, on ne peut pas, à heure fixe, connaître les eftets d'un poison donné ; il oublie d'ailleurs que de La Pommerais aurait pu rester près de la malade. S'il était l'empoisonneur que vous dites, il aurait, dans la pensée exprimée par vous, trouvé l'occasion de rester afin d'éloigner de lui les causes de danger; il serait resté pour empêcher cette femme de parler. Il aurait dit au docteur Gaudinot : « Je n'ai pas voulu la quitter ; je suis venu ce matin, elle était seule, j'ai attendu votre arrivée; son état m'inquiète. » Il était bien sûr que, lui présent, elle n'aurait rien dit à M. Gaudinot. Au lieu de cela, il s'en va, la laissant seule dans l'attente du médecin, sans nulle inquiétude, n'ayant nul désir de surveiller une conversation qui ne peut avoir pour lui aucun péril. N'est-ce pas vrai, cela? Est-ce que je ne raisonne pas d'après le bon sens? Un homme qui a commis un crime, alors qu'il pourrait rester auprès de sa victime, va s'éloigner, laissant la place à d'autres, quand une indiscrétion peut le perdre !

146 PLAIDOYERS DE ft^ LACHAUD.

Il s'en va, et revient le soir. Que lui reproche-t-on ? de l'insensibilité. C'est mademoiselle Huilmand qui lui reproche cela! Peut-elle se connaître aux émotions qu'un homme doit ressentir auprès d'une femme morte? N'ayant pas d'expérience, elle prend les cris et les larmes pour de la douleur ; elle ne sait pas que la douleur muette est la plus vive. Cet homme est médecin, et il a vu bien des fois la mort dans sa carrière de médecin ; il s'est approché de la morte, il a examiné si la vie avait quitté à tout jamais cette pauvre créature. Lorsqu'il a demandé comment elle était morte, et qu'il a manifesté l'opinion que la chute, à laquelle il croyait, y était pour quelque chose, on lui a répondu qu'il n'y ^

avait pas eu de chute. Il en a paru étonné. Que conclure de cela? Qu'est-ce que cela fait à l'empoisonnement? Quelle conséquence en peut-on tirer?

Il rentre chez lui et écrit à M. Desmidt; mais il écrit aussi au frère de madame de Pauw. Sa première pensée n'est donc pas une pensée de spéculation, il pense à faire obtenir aux enfants la part qu'il veut leur réserver. Pourquoi écrire à M. Testu, au Havre, si ce n'est pour lui donner les éclaircissements et les explications qui peuvent lui être nécessaires? t

J'ai donc le droit de le dire, j'ai constaté la vérité de I

beaucoup de faits : que madame de Pauw était sérieusement malade au moment de la simulation prétendue; qu'elle avait vomi avant cette simulation ; qu'elle avait eu une gastro-entérite; qu'elle avait suivi un traitement énergique; qu'il n'est pas possible que cet homme, dont elle se méûait (la visite à M. Lireux le prouve), lui ait fait prendre un poison quelconque; qu'elle n'a pu être trompée par lui ; que, si elle avait pris quelque chose, '

elle l'aurait déclaré à ses amies et à son médecin.

Que reste-t-il? les expertises. Il faut les examiner.

Permettez-moi devons le dire, cela me paraît, à moi, bien facile. Que M. l'Avocat général en soit bien con vaincu, je ne change pas d'opinion sur des hommes

AKFAUIE LA POMMERAIS. 147

honorables suivant que leur t(Mrï()i;^nage accuse ou (juc leur témoignage défend, et l'homme que je proclamais, à Aix, éminent dans la science, M. Tardieu, je le proclame encore ici éminent et l'une de nos grandes autorités médicales. C'est un homme considérable dans la science, et qui sera considérable partout; qui, s'il n'était pas un grand médecin, serait un grand avocat. 11 a une parole au moins aussi terrible pour la défense que sa science, et il nous l'a bien prouvé; il a été assez habile et bien inspiré j^our paraître d'accord avec M. Claude Bernard, quand celui-ci le contredisait. Je lui rends le témoignage qu'on lui doit ; mais j'estime trop M. Tardieu, il m'estime trop lui-même pour ne pas comprendre que je peux discuter sa parole, et ne pas l'accepter de confiance. Il est trop éminent et trop galant homme pour ne pas savoir qu'il peut se tromper, et pour ne pas permettre à un avocat, son ami, de le lui dire respectueusement, et de le prouver, ce qui vaut encore mieux.

Que sont les autres experts ? M. Roussin est jeune, il a l'avenir; il est à l'école de M., Tardieu dans ces grandes affaires, cela lui profitera. Et puis, il y a les savants extraordinaires que vous avez appelés ; ils sont à la tète de la science. Je m'unis à M. l'Avocat général pour ce qu'il a dit de M. Claude Bernard; il est un savant que l'univers entier nous envie, c'est la physiologie incarnée; il est un de ceux qui ont le mieux connu les secrets que Dieu voulait rendre presxjue impénétrables. Je lui adresse le même éloge que vous, et je vais tout à l'heure m'appuyer sur lui.

Il y a encore M. Vulpian, un savant modeste, qui travaille et fait des observations dont la science profite.

Il y a enfin les honorables professeurs d'Alfort, qui, eux aussi, me seront utiles. Ils ont eu bien tort de s'irriter d'une accusation qui ne les atteignait pas ; ils n'avaient qu'à se rappeler l'histoire de 1811. Ils savent ce que je vais trouver dans un livre : c'est qu'à cette

époque, on a nourri Saint-Germain et Paris avec des animaux morts de la morve. Les habitants ne s'en sont pas plus mal trouvés. Les chevaux venaient d'Alfort. Chose étrange ! c'est dans un livre, fait par M. Tardieu, ({ue je trouve ces renseignements. Assurément, il ne peut vouloir accuser l'Ecole d'Alfort.

Mais, ce que je ne puis laisser passer, ce sont les reproches un peu sévères de M. l'Avocat général vis-àvis de M. Hébert, savant peut-être plus modeste et plus jeune que les autres ; il est un parfait honnête homme, et il a bien sa valeur dans la science. Il n'est pas le premier venu, nous ne l'avons pas raccolé à défaut d'autre; et comme ni M. l'Avocat général ni moi, nous n'aimons les insinuations, je serai aussi clair qu'il pourra le désirer sur ce point. Il y a longtemps que M. Hébert s'est occupé de cette affaire, parce qu'il a une situation que chacun connaît. Il est médecin : c'est un litre seulement; mais il est pharmacien en chef de l'hospice de la Clinique, qui est l'hôpital de l'École de médecine. Je crois que cette place ne se donne qu'au concours. Enfin, il est un pharmacien savant ; on ne se débarrassera pas de lui en disant : « Votre pharmacien ! » 11 y a des pharmaciens qui ont fait faire de très grands progrès à la science. J'ajoute, car on l'a fait si petit que je demande la permission non pas de le relever beaucoup, mais de rappeler ses titres ; il est vice-président de l'Association polytechnique, que tout le monde savant connaît; il y a, à Paris, une Société des pharmaciens dont il est le secrétaire. J'avoue qu'il ne parle pas à l'audience aussi bien que M. Tardieu ; il n'a pas ce talent de dire en un mot beaucoup de choses, et d'atteindre rudement son contradicteur avec une parole ([ui parait charmante et mielleuse. Mais quant à dire que c'est un homme arrivant ici pour apporter un témoignage presque concerté, ah! M. l'Avocat général, lui, si honnête, peut-il faire un pareil reproche à un galant homme qui a prêté serment,

AFFAIRE L\ POMMEIIAIS. 149

(jui [)eul se tromper, mais <|ni, comme les autres, se ti'ompe de bonne toi!

Yoilà ce que j'avais à dire sur mon savant. Qu'il me soit permis d'ajouter ceci : Je ne crois pas autant (jue M. l'Avocat général parait le croire que M. Hébert soit rest(' sur le carreau. Non ! il a combattu ; il a pu ne pas être le plus brillant; mais nous allons voir dans la discussion s'il a complèlcuK^nt tort, et cela nous suffira.

Examinons, Messieurs, les constatations médicales. 11 y en a plusieurs. Une a été exclusivement faite par M. le docteur Tardieu ; l'autre a été laite par M. ïardieu et M. Roussin. M. Tardieu a pratiqué l'autopsie; il n'a trouvé dans le corps aucune altération, pas plus dans le cœur que dans les autres organes; il a fait ensuite, avec M. Roussin, des expériences chimiques et des expériences physiologiques sur des animaux ; j'y reviendrai tout à l'heure.

Quelle conséquence peut-on tirer de ce que le corps de madame de Pauw ne portait aucune trace de lésion ? Pouvait-on reconnaître les causes de sa mort? M. Tardieu a été obligé d'avouer lui-même qu'il ne pouvait tirer de cet examen aucune espèce de conséquence. Cet examen fait en lui-même, isolé de ce qui précède, isolé de ce qui suit, n'aurait eu aucune importance médicale. Je vous rappelle la question que j'ai posée à M. Tardieu; je lui ai dit : « Quand on fait une autopsie et qu'elle ne vous apprend pas les causes de la mort, faut-il conclure à un crime et à un empoisonnement ? » Le savant docteur a répondu négativement; je supplie MM. les Jurés de ne pas l'oublier.

J'ai ici de gros livres de médecine dont je vous épargne la lecture ; la science nous apprend que les médecins sont souvent impuissants à trouver dans le corps des lésions qui puissent expliquer la mort, bien que cependant la mort ait eu une cause naturelle. J'ajoute que ces constatations sont inûniment plus nombreuses chez les femmes enceintes que chez celles qui ne le sont pas.

150 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.

J'ai le livre et des observations faites par un homme éminent, dont la perte est à jamais regrettable, M. Chomel. Ses observations prouvent par des exemples que la mort arrive quelquefois sans laisser de traces intérieures, quoiqu'elle soit naturelle.

Si donc nous n'avons pas dans les expertises, qui vont suivre, quelque chose qui puisse expliquer l'absence de désordres, la conclusion première tirée par M. Tardieu ne devra- pas vous arrêter.

Mais les experts ont fait des expériences et ils ont conclu. Dans cette affaire. Messieurs les Jurés, les experts ont agi comme des savants, et en même temps, qu'ils me permettent de le dire, presque comme des Avocats généraux. Ils ne s'en cachent pas, d'ailleurs. D'ordinaire, l'expertise doit être ceci : vous donnez à un médecin un cadavre; il l'ouvre, l'examine et vous indique les résultats qu'il a obtenus. Vous lui donnez une matière qui doit être soumise à des expériences chimiques ; il fait ses expériences et arrive à des résultats qu'il vous fait connaître. Dans l'affaire qui nous occupe, les experts ont bien procédé sur un cadavre; ils ont bien fait des expériences chimiques, mais, ils l'avouent, c'est dans l'instruction écrite qu'ils ont trouvé le complément de leur conviction. Cela est si vrai, que leur expertise se termine comme un acte d'accusation. J'y lis en effet ceci :

« Nous laisserions notre tâche incomplète si, après avoir recherché la présence du poison dans les déjections de la dame de Pauw et dans les organes extraits de son cadavre, nous ne poursuivions l'étude des phénomènes de l'empoisonnement dans les symptômes que cette dame a éprouvés et dans les lésions que l'autopsie a révélées. »

« De nombreux témoignages recueillis dans l'instruction, la correspondance de la veuve de Pauw ellemême, les consultations et ordonnances qui lui ont été

AFFAIRE LA POMMERAIS. l.ïl

dôlivrôos par cortains médecins, nous fournissent sur ces dillérents points les plus précieux renseignements, et nous donnent le moyen de conclure en parfaite connaissance de cause. »

Si bien que, pour arriver à leurs conclusions, ils ne se bornent pas à dire qu'ils sont médecins, ils prennent l'instruction, ils lisent les lettres, examinent la simulalion de maladie prétendue, lisent les dépositions des tém(>ins, enfin toute l'instruction, et c'est avec ces éléments, (pli ne sont plus de la science, qu'ils arrivent à formulei' leurs conclusions.

J'en demande pardon aux experts, mais c'est là l'œuvre du ministère public, qui s'en acquitte bien. Jusqu'à présent, on avait cru que l'expert était un homme de science, qui ne connaissait rien en dehors de la science; que les témoignages ne lui appartenaient pas; qu'il n'avait pas à apprécier les correspondances ; qu'il n'avait qu'à examiner le cadavre, qu'à faire ses expériences chimiques et qu'en dehors de cela, il n'était plus compétent. S'il lui faut, pour arriver à des conclusions certaines, tous les éléments du débat dont vous êtes juges, permettez-moi de le dire, ce ne sera plus un expert, mais un juré qui prononcera avant vous, et je le dis bien respectueusement : c'est la première fois que j'ai vu des experts prononcer en jurés sur des faits qui ne leur sont pas d'ailleurs complètement connus. Et voici pourquoi ils ne leur sont pas complètement connus. C'est parce que le débat oral a une certaine importance dans les affaires criminelles. Les dépositions des témoins peuvent se modifier, les explications données à l'audience sont de nature à changer la physionomie des affaires. Telle lettre incompréhensible y reçoit sa véritable signification. J'ai le droit de m'étonner et de dire que ces conclusions étaient si difficiles à prendre que les savants et honorables experts ont été embarrassés et qu'ils n'ont pas trouvé dans leur science seule la possibilité d'une conviction certaine: ils n'ont

PLAIDOYERS DE M*" LACIIAUD.

pas fait uniquement de la science, ils ont fait de la discussion. Leur rapport porte avec lui-même, ce que j'en ai fait connaître le démontre, la preuve de la difficulté de cette affaire.

Mais enfin ils ont conclu. Je vous demande la permission de formuler très nettement leurs conclusions ; vous les connaissez déjà, mais il faut les remettre sous vos yeux.

Les experts disent : « Nous affirmons d'une manière certaine que madame de Pauw est morte empoisonnée, et nous disons qu'il est extrêmement probable qu'elle est morte empoisonnée par la digitaline. » Je soutiens, moi, que les conclusions des experts sur l'une et l'autre proposition ne sont pas justifiées; qu'il n'est pas plus prouvé que madame de Pauw soit morte empoisonnée, qu'il n'est prouvé qu'elle soit morte empoisonnée par la digitaline. Remarquez-le bien, je ne m'arrête pas à l'hypothèse prévue par M. l'Avocat général; il pensait que la défense dirait : « Sans doute madame de Pauw est morte empoisonnée ; mais qui prouve que de La Pommerais l'a empoisonnée? » Je pourrais lui répondre qu'il n'établit pas que de La Pommerais ait pu apporter le poison ; je pourrais éloigner cette charge, mais je ne veux pas me borner à cela. Je crois parvenir plus sûrement à mon but en disant aux Jurés: u Les experts ne fournissent pas la preuve d'un empoisonnement. » Voyons en effet leurs constatations.

Dans le cadavre, pas une lésion indiquant l'empoisonnement ; dans les organes extraits du cadavre et soumis à l'analyse, rien ! pas de poison minéral ! ^]t, ils le déclarent eux-mêmes, on ne peut retrouver un poison

végétal.

Ils ont fait sur un chien avec l'extrait provenant des (•jrganes de madame de Pauw une expériciice : le chien n'est pas mort, cela est incontestable. L'un de vous, Messieurs les Jurés, a demandé pourquoi l'expérience m'civait pas été renouvelée. La matière ne manquait

AFFAIIIE LA POMMKUAIS. 153

]»ourlaiil pas, cl la vie des cirKîns, quoique très précieuse, ne mérite pas le même respect que l'innocence d'un homme. L'expérience n'a pas été renouvelée. Ce <]ui était cette femme, son estomac et ses intestins traités comme vous voudrez, l'extrait en provenant a été; donné ci un chien, et l'animal n'est pas mort. Il a été malade, soit; a-t-il été empoisonné? Qui pourrait le dire ? Puisqu'il n'est pas mort, on n'en a pas fait l'autopsie ; on n'a pas constaté dans l'intérieur l'état de son cœur, de ses poumons et de toutes les autres parties de son être. — Il a eu des vomissements. — Je le crois bien ! On lui a fait prendre de l'extrait de cadavre, et la mort remontait à quinze jours ! Il y avait bien là une putréfaction incontestable et qui pouvait bien suffire à donner des nausées à un chien. Nous sommes d'ailleurs, ici, tous d'accord sur un point : c'est que, quand on ingère dans l'estomac quelque chose de gâté, en putréfaction, il peut ne pas en résulter d'accidents, car l'estomac est un organe assez vigoureux pour se défendre contre certaines putréfactions. Mais si vous faites une incision à la cuisse d'un animal, et si vous y insérez l'extrait d'une chose putréfiée, il va en résulter des ravages et peut-élre la mort. Or, c'est ainsi que l'autre chien a été traité. On ne lui a pas fait avaler l'extrait provenant du corps de madame de Pauw ; on le lui a mis sur la cuisse. Gela peut être le poison, ou la putréfaction ; vous n'en savez rien. On vous dit que le lendemain il avait un excellent appétit et ne se sentait plus malade. Cela n'est donc pas une preuve.

C'est à l'occasion de ces explications que ce pauvre M. Hébert a été si maltraité. Lorsqu'il voulait indiquer les difl'érences qui existent entre une alimentation mauvaise, un produit putride qui entre dans l'estomac et des piqûrfts qui peuvent être faites sur un membre, il vous racontait ce fait : (jue des chevaux étaient morl^ de la morve à l'école d'Alfort, que tous les paysans du voisinage en avaient mangé et n'avaient pas été mala-

des. De là, grand tumulte; il a calomnié l'école d'Alfort ; elle est incapable de nourrir ainsi ses voisins ! Je le crois bien! jamais pareille monstruosité ne se serait vue. Elle s'est vue cependant, mais dans les mauvais temps ! Quand on a d'excellent bcpuf, on ne prend pas des chevaux avariés; mais quand on n'a pas de bœuf, on mange ce qu'on trouve. Les armées alliées, il est vrai que nous n'étions pas obligés de bien les nourrir, qui avaient à leur suite beaucoup de chevaux malades, les mangeaient faute de mieux, et l'école d'Alfort a fait abattre, en 1814, à Saint-Germain, deux ou trois cents chevaux malades de la morve ou du farcin, que les habitants ont mangés.

C'est M. Tardieu qui va nous l'apprendre, dans son Dictionnaire d'hygiène publique et de salubrité, i^^ vol., p. 427 :

« Il ne paraît pas que les corps des chevaux malades possèdent des qualités différentes de celles des chevaux sains. Vers la même époque, trois cents chevaux de l'armée, affectés de morve, furent amenés à Saint-Germain, près Paris, et abattus ; ils servirent pendant plusieurs jours à la nourriture des pauvres de la ville, sans que ceux-ci en éprouvassent aucune indisposition. La même chose arriva, quelques années après, dans le bois de Yincennes, où les professeurs de l'école d'Alfort firent conduire et abattre un grand nombre de chevaux attaqués de la morve ou du farcin. Les habitants des villages voisins les mangeaient tous à mesure qu'ils y étaient conduits : aucune maladie ne s'est déclarée parmi eux. »

Disons simplement que cela se passait en 1814. M. Tardieu n'est pas le seul à le dire : M. le docteur Lévy, homme considérable, en dit autant. J'ai lu M. Tardieu; c'était plus court et plus direct au procès.

Il faut donc reconnaître que l'erreur de M. Hébert n'était pas si énorme, et pourtant elle a indigné l'école tout entière, et des gens sérieux me disaient : « Vous

avez tail appeler un homme (pTon dil savaiil : eunimcnl a-(-il pu déclarer qu'on eût donné des chevaux malades aux hahitants du voisinaj^e ? » J'ai répondu : « Il l'a dit, parce (pie cela était; parce que, quand on n'a pas de l)()nne viande, on mange ce cpi'on a. Il l'a dit sur la foi de M. Tardieu. »

M. l'Avocat général semblait prétendre que nous avions couru Paris, cherchant des consultations qu'on nous avait refusées. Il ne peut le savoir. Un médecin (jui refuserait sa consultation, et qui le dirait, commettrait une indigne action, aussi bien qu'un avocat au({uel on voudrait donner une défense, et qui, ne la croyant pas bonne, ne voudrait pas s'en charger et le dirait. Ce n'est là, qu'une supposition de M. l'Avocat général. Je veux dire la vérité.

M. Hébert nous avait désigné un savant, un homme considérable : il mariait sa tille, et a répondu qu'il avait des occupations. Un autre, j'ai sa lettre, c'est le seul que j'aie vu, a répondu que le temps lui manquait, et, comme j'ai causé avec lui, laissez-moi vous le dire, si Je temps ne lui eût pas manqué, M. Hébert ne serait pas seul.

Mais que nous font toutes ces choses? Est-ce qu'elles font avancer le débat ?

Après la digression à laquelle je viens de me livrer pour couvrir M. Hébert, qui n'a plus à sa charge le fait des chevaux morveux d'Alfort, je continue ma discussion. Les experts doivent prouver que madame de Po-uw est morte empoisonnée. Or l'état du corps ne le prouvait pas; les expériences, faites avec l'extrait obtenu au moyen des organes tirés du corps, ne le prouvent pas davantage. Où donc est la preuve?

Si le chien était malade,, il a pu l'être par suite de la putridité. J'ai des volumes écrits sur les expériences faites à la Charité et indiquant les dangers de cette putridité des cadavres; n'en parlons plus. Arrivons à la seule expérience concluante pour MM. les experts. Il

i56 PLAIDOYERS DE M'' LACIIAUD.

ne s'agit plus de l'extrait des organes, il s'agit de ce qui a pu être pris sur le parquet qui est ici sur la table des [)ièces à conviction.

Qu'est-ce que ce parquet? C'est un vieux parquet, venant d'une vieille maison. La pièce, qu'il recouvrait, servait d'atelier à madame de Pauw. Avant elle il y avait eu dans cet appartement un photographe,- et un photographe amateur; or un amateur est, de sa nature, plus aventureux qu'un homme qui exerce son métier. Les photographes manient beaucoup de substances : un photographe amateur a du en répandre plus qu'un autre. On l'a recherché; si on l'eût trouvé, on lui aurait demandé (juelles expériences il avait faites ; on ne l'a pas découvert.

Madame de Pauw était peintre; elle broyait des couleurs ; les couleurs contiennent toutes sortes d'ingrédients. Ces couleurs ont pu tomber à terre. Enfin, avant madame de Pauw, avant le photographe, qui habitait cet atelier? Nous n'en savons rien. Ce parquet que vous voyez, combien peut-il avoir? Quarante ans, cinquante ans? Qu'a-t-on jeté dessus? Avec quoi l'a-t-on soigné? Est-ce avec la cire, est-ce avec ces compositions nouvelles qui, sous prétexte d'embellir les appartements, les rendent quelquefois beaucoup plus sales? Vous n'en savez rien, ni moi non phi s.

Voyons comment on raisonne dans cette affaire si grave où, n'y eût-il qu'un cheveu pour soutenir cet homme, il serait impossible de le couper. Voilà un parquet, on ne sait d'où il vient; on ne sait qui a habité l'appartement, on ne sait ce qui s'y est fait. Toutes les hypothèses sont permises ; toutes sont acceptables. C'est le droit de la défense; elle ne s'arrête jamais, son imagination peut aller partout si vous n'avez pas de preuves certaines pour l'arrêter. On dit à cet homme : « Voilà un parquet dont vous allez répondre, et selon ([u'il contiendra ou qu'il ne contiendra pas de poison, vous serez déclaré empoisonneur ou innocent. » J'avoue <iue je frémis quand j'entends dire de semblables choses.

AFFAIRE LA POMMKHAIS. Wn

MM. les oxpcils <»nl afi;i coinino des hominc!^ do conscience, je n'en doute pas; ni;»is |)eiivenl-ils parler de ce (ju'ils ignorent? Peuvent-ils dire (piiiii aiitr<i (pie madame de l*aii\v n'a pas laissé tomber là du pcjison ou d'autres choses malCaisantes? Ils n'en savent rien.

Ils arrivent dans ra[)pnrtement ; cette femme est morte depuis quinze jours. Ils raclent le par(]uet devant le lit, ils analysent les ràclurop, et ils nous disent : (( Madame de Pauw est morte empoisonnée, et c'est probablement avec de la digitaline. »

Laissez-moi vous le dire, il n'y a pas là d'éléments sufïisants ; nous en sommes heureux, car la science peut conduire à des résultats bien déplorables. Nous ne voulons acce[)ter que des données certaines. Voyez ce parquet sur le(iuel nous sommes, supposez que quelqu'un, (piand on va démolir cette salle, en achète les planches, (piil en fasse parqueter un mauvais cabinet de mansarde; il y a sur ce parquet tous les poisons de l'univers ; tous les criminels ont passé sur ces bancs; tous les produits possibles ont pu tomber à terre. Il peut arriver un jour, c'est une hypothèse comme une autre, qu'on fasse sur ce parquet le même travail qui a été fait sur le parquet de madame de Pauw. Supposez encore que le logement de madame de Pauw ait été habité par un chimiste ou bien par un élève en pharmacie; car nous sommes dans le quartier des écoles. Il a un petit loyer à payer, il est mieux là-haut; il travaille et fait des expériences avec des matières que ses professeurs ou .ses amis lui ont données; quelques gouttes tombent par terre ; on grattera le parquet : c'est la mort! Est-ce possible? La justice peut-elle se contenter de pareilles raisons? Pouvons-nous marcher au milieu d'incertitudes pareilles? Tout ne doit-il pas être certain ?

Vous devez établir que les matières du parquet proviennent de madame de Pauw et ne peuvent provenir que d'elle. Vous me direz : c'est probable ! — Que m'im-

158 PLAIDOYERS DE M'' LACIUUD.

portent les probabilités! Toutes les probabilités ne font pas que vous ayez une preuve dans cette affaire. Vous ne l'avez pas ; vous avez un par({uet qui peut se composer de je ne sais quoi, qui peut porter des empreintes que je ne connais pas, ayant pu donner la mort. Ces empreintes peuvent venir de tout autre que de madame de Pauw : cela suffît. Vous ne pouvez donc répondre de ce parquet; il faudrait trouver autre chose.

Il ne s'agit pas des experts ; ils garantissent la vérité de leurs expériences, et vous pouvez les croire. L'extrait du parquet a empoisonné un chien, je le veux bien; mais ils ne disent pas, ils ne peuvent pas dire que cet extrait du parquet provenait inévitablement de madame de Pauw; ils le croient, ils le supposent, mais ils ne peuvent l'affirmer. Où donc est la preuve? Où donc est la certitude? Où donc est la démonstration invincible? C'est là ce qui nous profite ! Il ne suffît pas de dire à cet homme qu'il a fait des assurances ; il ne suffît pas de lui dire qu'il avait intérêt à la mort de madame de Pauw ; il ne suffit pas de le montrer au début de sa vie dans une situation diffîcile; il ne suffîrait pas de dire ([u'il était vaniteux, égoïste. Il faut étabHr que le parquet à l'aide duquel on a tué un chien, ne pouvait contenir que du poison venant de madame de Pauw. Vous ne savez pas ce qu'est ce parquet; vous ignorez qui a habité l'appartement; vous ne pouvez répondre.

Mais au moins vous établirez que le chien a été empoisonné par l'extrait du parquet et que le poison était de la digitahnc. Si vous faites cette seconde preuve, vous vous rapprocherez davantage de la culpabilité ; mais la distance est encore grande. Comme l'accusé a eu de la digitaline en sa possession, la vraisemblance sera que celle trouvée dans le parquet peut provenir de madame de Pauw à laquelle il l'aurait donnée.

Eh bien ! sur cette seconde partie, les experts n'osent pas conclure. Il arrivent bien aune probabilité extrême, mais non h une certitude. Laissez-moi ajouter qu'après

AFFAHtK I.A l'OMMKUAIS. lilO

avoir (Milcndii les savants professeurs qui sont venus hier, M. (ilaude Bernard, M. Bouley, M. lleynal, je dis ((ue la probabilité est de notre cnt('' ; dans le choix du poison on s'est arrêté à la digitaline, parce (jue l'accusé en a acheté une quantité considérable. Mais M. l'Avocat général a dit une chose très vraie : il en a trop acheté pour avoir \)u s'en servir. Evidemment, il se l'est procurée pour tout autre chose (pi'un em[)oisonnemcnt. Il n'a pu donner à madame de Pauw les deux ou trois grammes qui manquent. Les explications qu'il fournit peuvent être acceptées ; il est certain que ses correspondants de province lui en demandaient; qu'au moment de son arrestation, les paquets étaient préparés pour la province, et que son beau-frère les a pris. Voulez-vous que cela ne soit pas? Mais il n'a pu donner deux ou trois grammes de digitaline à madame de Pauw; deux ou trois centigrammes suffiraient. Le reste a dû servir à des expériences. Ce fait, qu'il y a eu empoisonnement par la digitaline parce qu'une quantité considérable de cette substance manque, ce fait, vous ne ne le retiendrez pas; il ne peut avoir d'importance. Continuons la discussion. Je dis que les expériences des experts, comparées aux renseignements qui nous ont été donnés hier par les savants, ne nous permettent pas de croire à la probabilité qu'il s'agit de digitaline. En effet, il y avait eu entre MM. Tardieu, Hébert et Roussin, vendredi soir, une discussion qui, je le reconnais loyalement, a perdu de sa valeur à l'audience de samedi. M. Hébert disait que l'empoisonnement par la digilatine relâchait le cœur, tandis que M. Tardieu avait trouvé, après deux heures, le cœur du chien contracté et rigide. M. Hébert soutenait que l'effet de la digitaline était d'accélérer les mouvements du cœur; MM. Tardieu et Roussin disaient au contraire qu'elle les ralentissait. Il y avait. Messieurs, de la vérité dans tout ce qui était dit par les uns et par les autres; ces différences dans les observations dépendaient seulement du moment

160 PLAIDOYERS DE M° LÂCIIÂUD.

auquel chacun ries phénomènes était observé. Il est certain que l'effet de la digitaline est de relâcher le cœur aussitôt après la mort; il est certain que, quelque temps après, le cœur se contracte et devient rigide ; il est certain que l'eflet de la digitaline est d'abord d'accélérer les mouvements du cœur, puis le ralentissement arrive. Un peu plus tard, une accélération nouvelle se produit; enfin le cœur bat moins vite, il finit par ne plus battre, et il s'évanouit.

Or, il y a un chien qui a été l'objet des expériences. Tl ne faut parler que du chien et non du lapin ; je vais dire pourquoi je ne m'occupe pasdulapin; c'est qu'il est mort trop tôt, ayant reçu une trop petite quantité d'extrait. 11 est incontestable, et ce n'est pas contesté, que le lapin est, de tous les animaux, un des moins sensibles à la digitaline. Eh bien! on lui a donné deux grammes de l'extrait, tandis que le chien en recevait cinq grammes. Le lapin est mort à deux heures trois quarts, tandis que le chien a mis vingt-deux ou vingt-trois heures à mourir. Je sais qu'il y a des différences entre les animaux ; le chien est un animal d'un ordre supérieur au lapin ; mais enfin les proportions sont telles, que, j'ai le droit de le dire, ce n'est pas le lapin qui a appelé l'attention des experts. L'expérience, si elle a quelque valeur, doit porter uniquement sur le chien. Vous savez comment on a procédé envers lui. On lui a fait une incision à la cuisse, et on lui a inséré cinq grammes de l'extrait enlevé au parquet, puis on a observé les phénomènes qui se sont produits. Le chien est mort après vingt-trois heures; l'autopsie a été faite, vous savez ce que l'on a constaté.

Ici, permettez-moi de vous rappeler l'opinion de M. Claude Bernard, et de vous dire : l'expérience n'est pas concluante, parce que l'autopsie vient trop tard. Interrogé, comment a-t-il répondu? Il a dit : « Ce que vous me lisez. Monsieur le Président, 7ze contraire pas les expériences que j'ai faites sur l'empoisonnement par

AFFÂIIŒ LA POMMERAIS. 101

la digitaline. » « iVc coni ravie pas, » cVsl un im»! (|it"il a ré|>él<^ Irnis lois : j(i vous le nîcoiiiniande; c'est un savnni qui parle l/ien aussi, et qui |)arlait fie ses constatations sans enthousiasme. Nt; pas contrarier, ce n'est pas al'tirmer; il ne voit rien d'impossible à ce que le chien ait été empoisonné par la digitaline. Mais ces mots : ISc confraric pas, ne veuh^nt pas dire : très probablement. Les mots dont M. Claude Hernard s'est servi ont dans la science leur signification.

Savez-vous pourquoi M. Claude Bernard n'est pas complèleuient de l'avis des experts, et pounjuoi tout l'art de M. Tardieun'a pas pu empêcher la contradicti(jn de se produire? Voici la raison : l'autopsie a été faite beaucoup trop tard ; le caractère certain de la digitaline, 1(^ meilleur de tous, c'est qu'au moment où le chien mourait, le cœur devait être relâché. Or vous n'avez ouvert l'animal que deux heures trois quarts après sa mort, et M. Claude Bernard d'ajouter: « Un quart d'heure après la mort, le cœur du chien devient rigide. » Aussitôt M. ïardieu reconnaît que contraction et rigidité sont la même chose dans l'expérience en question. — Ainsi, il vous manque cet élément capital. La digitaline est un poison qui produit cet effet de relâcher le cœur au moment de la mort, et cet effet dure peu. On ne l'a pas cherché! Les experts ne cherchaient pas spécialement la digitaline, disent-ils. Que m'importe! ils concluent à la probabilité; elle ne pouvait résulter que d'une autopsie faite en temps utile. Ils ont fait l'autopsie trop tard ; la rigidité devait être arrivée alors, et si leur expérience n'est pas contraire à celles de M. Claude Bernard, l'observation si précieuse dont je parle, ils ne l'ont pas faite, ils ne pouvaient pas la faire; leur autopsie venait trop tard !

Il y a une autre constatation, faite par M. Claude

Bernard, qui n'est pas consignée dans les expériences

faites sur le chien par les experts. M. Claude Bernard

vous a dit qu'aussitôt après la mort il y a un phénomène

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