‹ Plaidoyers de Ch. Lachaud (volume 2)Chapitre 7 sur 20 · II · texte numérisé non relu

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singulier : du côté gauche du cœur, le sang est rouge ; du côté droit, il est noir. Cette diflerence de couleur ne dure pas longtemps; quelque temps après la mort de l'animal tué par la digitaline, la couleur du sang des deux côtés devient uniforme. Les experts ont fait leur autopsie trop tard; la division en sang noir et en sang rouge n'existait plus. Si leurs constatations «■ ne contrarient pas », elles ne rendent pas plus probable la mort par la digitaline.

Enfin, Messieurs, sont arrivés les professeurs d'Alfort, qui vous ont dit : « Nous avons expérimenté sur des chevaux, qui appartiennent à un ordre d'animaux supérieur, et nous avons toujours opéré avec la digitale. Nous avons trouvé sur la face externe du cœur de larges ecchymoses. » Or, vous avez l'autopsie de madame de Pauw ; il n'y a pas d'ecchymoses sur le cœur.

Il y avait une expérience à faire qui n'a point été tentée : c'était d'opérer avec de la digitaline pure sur un chien. Il fallait sacrifier un chien de plus; c'était un malheur, mais enfin ce pouvait être bien profitable à la justice.

Voilà mi extrait qui vient d'un parquet dont l'accusation ne peut répondre. Vous dites que l'extrait renferme de la digitaline pure. Si les résultats sont les mêmes dans les deux expériences, vous avez une concordance qui pourra vous servir. Mais les experts se sont arrêtés ; ils n'ont opéré que sur l'extrait du parquet ; ils ne nous ont pas donné de points de comparaison, ils n'en ont pas. Par conséquent, si leurs expériences ne démontrent pas qu'il soit impossible qu'il se trouve de la digitaline dans l'extrait, comme le disait M. Hébert allant peut-être trop loin, ils ne peuvent pas dire que très probablement l'extrait renferme de la digitaline.

Voilà, Messieurs, ce que les expériences et les déclarations des experts nous ont appris; vous l'avez retenu comme moi, vous avez vu sur ([uel terrain chacun

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s'est placé. Eh bien 1 la dernière preuve est détruite comme toutes les autres.

L'expérience sur les grenouilles est abandonnée ; cette expérience a cependant sa valeur scientifique, et M. Vu l pian a rendu service à la science en prouvant ce ({u'un savant avait nié avant lui. On avait prétendu que les grenouilles étaient insensibles h la digitaline : M. Vulpian fait des expériences, et il prouve qu'elles y sont sensibles. Nous sommes tous d'accord. L'expérience des grenouilles n'a pas, dans ce procès, une place considérable ; la seule qui soit sérieuse est celle du chien sur laquelle je me suis ex])li(pié, que j'ai examinée avec les documents de l'expertise et dans les déclarations faites par les divers témoins. Après cet examen complet de ce qui est la cause, je me résume en quelques mots et j'aurai fini.

Messieurs, je vous ai dit : Dans cette afi'aire, il faut diviser. Il y a des faits qui se rapportent à des assurances, à des combinaisons possibles dont je n'ai pas k répondre, qui sont imputables à madame de Pauw autant qu'à La Pommerais ; je chercherai à les expliquer, j'espère y parvenir. J'ai essayé; c'est à vous de juger si mes réponses sur ce point ont été concluantes et décisives. Mais, avais-je ajouté, ce n'est pas le procès ; quand même toutes ces imputations seraient vraies, vous ne pourriez pas déclarer que cet homme est un empoisonneur; vous auriez la pensée que les assurances n'étaient pas sérieuses, au point de vue moral, ce serait grave ; vous auriez la certitude que les lettres ne sont pas sincères, que vous vous expliqueriez difficilement pourquoi La Pommerais les a fait écrire. Vous blâmeriez de semblables procédés, mais là n'est pas rail'aire. Elle commence à la maladie de madame de Pauw, elle finit aux expériences des experts. Si vous voulez mettre en regard l'accusation et la défense, voyez, Messieurs, comment se formulent, de part et d'autre, les deux systèmes que vous avez à apprécier- L'accusation vous dit : Madame de Pauw se portait

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à merveille le 16 au soir, de La Pommerais est venu, il l'a empoisonnée, les vomissements ont commencé. »

La défense répond : « Elle était malade depuis longtemps : les témoins les plus chers à cette femme Tout déclaré; les médecins ont constaté chez elle un état plus ou moins grave, et le docteur Gaudinot, qui l'a traitée depuis le mois d'octobre, vous aftirme qu'elle était sérieusement malade, et que, depuis le 31 octobre surtout, et k compter du 10 novembre, le mal avait empiré. » La défense vous dit qu'au moment où la simulation prétendue, soutenue par l'accusation, va commencer, le docteur Gaudinot a reconnu le sérieux de la maladie. La sœur a eu des inquiétudes, madame Maille en a témoigné ; tous pensent qu'elle n'est pas bien portante et, sur ce point, il est démontré que l'accusation se trompe; la maladie ne date pas du 16 au soir, mais remonte à un mois auparavant.

Avec ce point de départ, vous n'êtes plus embarrassés pour rechercher la vérité ; ces vomissements, inexplicables s'ils s'étaient produits comme l'a dit Taccusation, ils se sont produits déjà plusieurs fois, les témoins l'attestent. Madame de Pauw a vomi le 2, le 10, le 14 novembre; donc la maladie, dont elle était atteinte k ce moment, était semblable à celle dont elle est morte ; les symptômes desquels vous voulez faire résulter l'empoisonnement s'étaient déjà produits , avaient déjà frappé le médecin et plusieurs témoins.

Arrivant aux détails matériels, l'accusation vous faisait remarquer que le cadavre de cette femme ne portail à l'intérieur aucune lésion particulière pouvant indiquer les causes de son trépas. La défense répond avec la science que, si ce fait était isolé, il n'aurait nulle valeur ; tous les jours, des femmes enceintes et aussi toutes autres personnes peuvent succomber sans que leur mort laisse aucune trace appréciable de lésion : ^1

c'est le secret de la nature, elle a ses mystères impé- ^H

nétrables; elle est un livre bien profond, dans lequel ^^

AFFAIRE LA POMMERAIS. i Cli

on ne peut toujours lire. L'accusation, avec k» scicmce, est obligée d'avouer son impuissance sur un point: elle ne peut présenter le poison. N'est-ce pas là une chose énorme? La défense vous dit : Ce poison, vous ne le rapportez pas, parce (ju'on ne [)Out rapporter un poison végétal. Il y en a beaucoup d'autres dont on peut produire la preuve. Probablement, la science faisant des progrès, on pourra prouver l'emploi de la digitaline comme on prouve rem[)loi de l'arsienic et d'autres poisons minf'raux ; mais dans l'état actuel de la science, l'accusation est impuissante à vous faire toucher ce poison, à vous dire : « Le voilà ! » Le corps est dans l'état où il serait s'il n'y avait pas eu empoisonnement. L'accusation vous doit une lumière d'autant plus éclatante, que ses réquisitions sont plus terribles. Elle n'a pas de preuves, et alors, voulant suppléer à ce que vos consciences demandent, à ce besoin qu'elles ont d'être rassurées avant de rendre leur verdict, elle a eu recours à des moyens qui, même employés par les hommes les plus éminents, peuvent tromper. Elle a pris le parquet ; sur ce parquet nettoyé, elle va chercher les taches qui s'y trouvent, et elle vous dira : « Ces taches viennent de madame de Pauw. » C'est sur cela qu'elle base sa conviction ; elle ne comprend pas qu'on doit lui dire : « Rien ne prouve que ces taches viennent de madame de Pauw. » Les expériences chimiques sur les animaux, ou elles ne réussirent pas, ou elles ont été incomplètes, et la discussion en prouve le vice et la faiblesse.

Quoi ! Messieurs, vous auriez la conviction qu'il vous faut. Quoi! dans vos consciences, il n'existerait pas un pli qui renfermerait un doute ! Quoi ! la vie humaine se jouerait ainsi ! Mais l'erreur peut arriver de toutes parts ; la science n'est que conjecturale; les constatations sont incertaines comme la science elle-même, et cependant on vous dit de ne pas hésiter ! On vous dit que l'opinion vous presse, qu'elle marche derrière vous, et vous crie : « Cet homme est un empoisonneur ! » Ah !

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si cela était vrai, c'est que l'opinion n'aurait pas placé la défense là où elle devait être placée ; qu'elle confondrait tout; que, mal impressionnée par la personne de cet accusé, elle jugerait la question de science avec les souvenirs que le débat lui a laissés. Mais je n'ai pas peur, je vous connais, je sais qui vous êtes, et comment vous appréciez cette affaire. J'ai vu votre recueillement quand je parlais. Il était dû non pas à ma parole, mais aux difficultés de l'affaire elle-même. Croyez-vous que je ne lise pas sur vos figures, que je ne sois pas en communication avec vous? Est-ce qu'il y a une heure, quand je me promenais à travers les assurances, vous étiez attentifs et inquiets comme vous l'êtes maintenant?

Je sais bien qu'il y a deux parts dans cette affaire : je sais qu'il y en a une dans laquelle M. l'Avocat général, avec son talent, pouvait à son gré lancer sur cet homme les accusations les plus graves ; mais je sais aussi qu'il est une autre partie de la cause où je puis marcher plus sûrement que lui, car c'est lui qui doit en tracer la voie, car c'est lui qui doit y porter le flambeau et la lumière; c'est lui qui doit lever tous les voiles. Eh bien ! Monsieur l'Avocat général, laissez-moi vous le dire, le talent est impuissant à faire un miracle ; ce miracle, vous ne l'avez pas fait et vous ne le ferez pas.

Cet homme sera ce que vous voudrez ; il aura fait avec madame de Pauw une spéculation que je blâme, soit ; prouvez donc qu'il l'a empoisonnée? Vous ne le pouvez pas; vous n'avez pas produit une preuve; vous n'avez pas apporté un poison I Vous n'avez qu'un chien, mort on ne sait comment ; et c'est par la mort de ce chien que vous jugez de la mort de madame de Pauw !

J'ai fini, Messieurs ; vous dire tout ce qu'il y a d'intérêt dans cette affaire, c'est inutile. M. l'Avocat général n'a pas fait de péroraison, je veux l'imiter. Vous dire que c'est une de ces affaires dignes de vos préoccu-

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palions? A (jiioi bon? je vous vois, et je sais combien vos âmes sont agitées au moment où je vais finir. Vous parler de la famille de cet homme ! Vous la connaissez. Vous parler dos anp^oisses de son père et de sa mère, de ce désespoir que je ne puis calmer, de ces douleurs que je partage? Parler de sa femme, vous dire que, (piand, à la fin de l'audience, je suis obligé d'aller la retrouver, mon cu?ur se brise ; qu'à la vue de tant de vertu et de tant de malheur je ne sais plus trouver un mot pour témoigner à cette infortunée tout ce que j'ai de respect et de sympathie pour elle? Ce n'est pas la cause: tout cela vous vous l'êtes dit, parce que vous avez du cœur et que vous êtes des gens honnêtes ; parce que vous avez une famille, parce vous savez comment l'on s'aime, et que vous comprenez les horribles douleurs de ceux qui aiment. Mais je veux le répéter en m'asseyant : vous devez demander la preuve au ministère public. Il s'agit d'une affaire terrible ; je connais tout ce qui s'est dit au dehors de cette enceinte; je sais bien que si le public a une attitude convenable, ses sympathies ne sont pas avec moi. Eh ! de tout cela il né vous faut tenir aucun compte ; vous devez juger comme si l'accusé était le plus sympathique des hommes, demander aux preuves la même valeur, la même certitude, la même puissance. Réclamez donc le poison ! Il vous faut la preuve que cette femme en avait pris ; il faut qu'on le trouve dans elle, il faut ne rien chercher près d'elle avant d'avoir la preuve en elle. Ce qui est hors d'elle peut venir d'elle, mais peut venir aussi d'une autre cause. Et, à moins de vouloir rendre l'accusé responsable d'un poison dont il ne peut répondre, vous devez dire à l'accusation : « Le crime n'est pas prouvé. » Charger vos consciences d'un verdict de condamnation c'est impossible !

Cette magnifique plaidoirie fit une profonde impression 5ur In jury ; le Président fit rappeler M. Tardieu nt M. Rous-

sin, tous les deux experts, pour leur demander de nouvelles explications et leur soumettre les objections présentées par l'avocat de l'accusé. Après ces nouvelles explications, M. l'Avocat général so vit forcé de répliquer. M^ I^achaud lui répondit et la laite entre ces deux orateurs fut grande et vraiment belle.

Après l'énergique et brillante réplique de IVP Lachaud, le Président fit son résumé, et le jury entra dans la chambre de ses délibérations. Il avait à répondre à ces deux questions :

1° Désiré-Edmond Coiity de La Pommerais est-il coupable d'avoir, à Paris, en 1861, par l'effet de substances pouvant donner la mort, attenté à la vie de Séraphine Desmonne, veuve Dubizy?

2° Le même Désiré-Edmond Couty de La Pommerais estil coupable d'avoir, en 1863, à Paris, parFelTet de substances pouvant donner la mort, attenté à la vie de Jules-Françoise Testa, veuve de Paaw?

Le jury rendit un verdict qui acquittait de La Pommerais sur le fait de l'empoisonnement de sa belle-mère, madame Dubizy, et le reconnaissait coupable sans circonstances atténuantes de l'empoisonnement de madame de Paaw. La Cour le condamna à la peine de mort.

De La Pommerais, caractère énergique, entendit cet arrêt sans témoigner d'émotion. Il se poui'vut en cassation; le pourvoi fut rejeté le 4 juin.

Octobre 1866.

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