COUR D'ASSISES DU RUARANT (BRUXELLES
Audiences des 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30 et 31 octobre 1866.
AFFAIRE RISH-ALLAH
Président : M. de Rongé.
Procureur général : M. Bavay.
Accusé : Rish-Allah, colonel turc.
Avocats de Rish-Allah :
M^ Lachàud, M^ Graux, du barreau de Bruxelles.
L'opinion publique fut vivement préoccupée, en Belgique, en Angleterre et en France, par les débats de cette grave affaire, qui prenait surtout de l'importance à cause de la haute situation de l'accusé.
Rish-Allah avait vécu longtemps à Londres, à Bruxelles et à Paris ; il y avait été reçu dans la haute société et les relations, qu'il avait eues avec les personnes les plus importantes de ces trois villes, faisaient de lui presque un personnage.
Rish-Allah avait quarante-deux ans; né en Syrie, il avait fait ses études à Londres, et il les avait terminées à Paris, où il avait obtenu le diplôme de docteur en médecine. De retour dans son pays, il entra dans l'armée et fit la campagne de Crimée en qualité d'officier d'état-major d'Orner Pacha.
172 PLAIDOYERS DE M^ LACHAIID.
Il se distingua pendant cette campagne dans plusieurs circonstances, surtout à Eupatoria; il rendit, en s'occupant des blessés, de grands services aux généraux français et anglais, qui lui en témoignèrent toute leur reconnaissance dans les lettres les plus flatteuses qu'il soit possible d'écrire. Le Sultan récompensa ce jeune officier en lui donnant la croix du Medjidié de deuxième classe ; il fut aussi décoré de plusieurs autres ordres.
Rish-Allah s'était marié en 1857 à Londres avec une veuve riche qui, n'ayant pas d'enfant, avait adopté un jeune garçon, le jeune Readly. Sa femme mourut en 1860 en lui léguant toute sa fortune et son fils adoptif, auquel elle avait laissé un fidéicommis.
En mars 18^5, le jeune Readly, pupille de Rish-Allah, fut trouvé mort dans son lit à Anvers à la suite d'un coup de feu l'eçu dans la tète. La justice belge avait cru tout d'abord à un crime et elle avait fait arrêter Rish-Allah, le tuteur de l'enfant, qui vivait avec lui dans le même hôtel.
Après une enquête on apprit que le jeune Readly, âgé de vingt ans, était alors fiancé à une jeune fille d'une honorable famille anglaise qu'il avait connue à Spa et que, quelques jours avant sa mort, une rupture irrévocable avait eu lieu entre les deux fiancés. La justice crut devoir attribuer la mort du jeune homme à un suicide et elle rendit une ordonnance de non-lieu en faveur de Rish-Allah.
Quelques mois plus tard, des chèques faux étaient présentés dans plusieurs banques à Paris, à Londres et à Rruxelles. Quelques-uns de ces chèques faux furent payés; d'autres, bien que leurs signatures fussent imitées avec une grande habileté par une main expérimentée, furent reconnus faux. La police de Rruxelles avertie put découvrir le nom du faussaire, mais elle ne put l'arrêter; il avait eu le temps de fuir en pays étranger.
Le faussaire était un nommé Ruscovitch, qui prenait les noms d'Osman Yusuf et d'Osman Efîendi. Il était né à Constantinople. Cet Osman avait été condamné à Triesle, en 1845, à quinze années de travaux forcés pour vol, tentative d'incendie et d'assassinat; puis à Londres, en 1858, à six années de servitude pour faux.
Les enquêtes, faites à l'occasion des faux commis par Osman, firent connaître que deux des chèques revêtus de
AKh'AlRE KISII-ALLMI. I7:j
riiusses sii^iialuies proveiuiiciit d'iiii livic à S(mic1i<' .iiJiturlenant à Hisli-Allah, et que le faussaire, en réclamant le paycMiieiil de ces chè(}ues, avait présenté un passeport mu nom de Headly mort depuis plusieurs mois.
Elles révélèrent encore qu'Osman était un ami intime de Rish-Allah et qu'ils vivaient dans la plus étroite intimité dans le temps même où Osman taisait usage des chèques taux qu'il avait fabriqués.
Celte coïncidence frappa la justice beljj;e, qui, après avoir fait de nouvelles recherches sur la mort du jeune Readly, acquit la conviction que Ueadly avait été assassiné et que Uish- Allah était l'auteur de l'assassinat. 11 devait en effet, dans le cas où son pupille mourrait avant d'avoir atteint sa majorité, hériter de lui d'une somme de 5,000 livressterling; il devait également, à lamort de Readly, toucher une somme de 25,000 francs, prime d'une assurance qu'il avait contractée sur la tête de ce jeune homme.
La justice, à Bruxelles, instruisit de nouveau l'affaire et poursuivit Rish-Allah comme l'auteur de la mort de Readly et comme le complice des différents faux commis par son ami Osman. Rish-Allah fut arrêté à Paris sur une demande d'extradition faite par le gouvernement belge et accordée par le gouvernement français.
Les débats de cette importante affaire s'ouvrirent devant la Cour d'assises de Bruxelles le 22 octobre, et ne furent terminés que le 31 du même mois. Pendant les dix jours que les débats durèrent, la ville de Bruxelles tout entière, le peuple aussi bien que la haute société, fut dans une agitation extrême, et plusieurs fois, à l'audience, le Président fut obligé d'user de sévérité pour contenir les démonstrations du public.
Plusieurs expériences furent faites pour démontrer que le suicide était possible, même dans les hypothèses admises par l'accusation. La défense avait fait venir d'Anvers le fusil, qui avait servi à commettre le crime ou le suicide, le lit et l'oreiller sur lesquels Readly avait été trouvé mort, ainsi que la chaise qui avait dû servir à soutenir le fusil. Le lit fut dressé dans la salle d'audience dans la position où il était dans la chambre habitée par Readly. M. Charrins, oftlcier dans l'armée belge, M. Devisme, armurier expert de Paris, et M. Schoppen firent devant le jury avec le fusil.
^^i PLAIDOYERS DE M'' LACHAUD.
soit en se coiicliant dans le lil, soit en y mettant une poupée, toutes sortes d'expériences pour montrer comment selon toute vraisemblance, Je jeune Readlj sV éfait pris pour se suicider. Ces expériences, d'un grand intérê pa s.onnerent le public qui attendait avec'une grande impatience le verdict du jury. b^^inue impa
M«Lacliaud, qui avait été choisi par Rish-AIiah pour le défendre, fut assisté pendant toutes ces longues audiences par un avocat du barreau de Bruxelles, Me Charles G aux charge lui aussi de défendre l'accusé {ij. '