COUR D'ASSISES DE SEINE-ET-OISE (VERSAILLES
AFFAIRE THIEBAULT
PLAIDOIRIE DE M' LACHAUD Pour W^e THIEBAULT et Amable YVORET
COUPS ET BLESSURES FAITS A l'AIDE D'ACIDE SULFURIQUE.
M« Nogext Sawt-Laurens, avocat de I\Fe Léonide Torc, partie civile.
COUR D'ASSISES UE SEINE-ET-OISE Audiences des 24 et 25 novembre 1860.
Président : M. Filuo.v, conseiller à la Cour Impériale de Paris
Mwistère public : M. Haussmann, Procureur Impérial à Versailles.
Accusés : M™9 Thikbali.t, M. Amablk Yvorkt.
Coups et blessures graves, causés par l'acide sulfurique lancé sur la maîtresse de son mari par une femme, qui veut se venger et se fait aider par son frère pour mieux assouvir sa vengeance.
Telle est l'accusation, portée par le ministère public, contre madame Thiébault et Yvoret son frère.
Il est inutile de donner ici des explications préliminaires, l'acte d'accusation et la plaidoirie de la défense exposent tous les détails de cette dramatique affaire.
Madame Thiébault est une jeune femme de trente ans, brune et de haute taille; elle appartient à unefamille aisée de la bourgeoisie. Son mari, jeune homme bien élevé et instruit, est photographe ; son industrie est prospère ; la femme et le mari vivaient ainsidans le bonheur avec leur petite fille.
Mais M. Thiébault se prit d'amour pour M"° Léonide Turc, jeune fille jolie, intelligente et artiste. A partir de ce moment la paix du ménage fut troublée.
Madame Thiébault voulut se venger; un jour, à Enghien, dans sa maison de campagne, elle surprit les deux amants
ensemble et elle jeta sur sa rivale un flacon d'acide sulfurique.
L'accusation prétend qu'elle exerça cette vengeance avec une violence, une brutalité véritablement atroce et d'autant plus condamnable qu'elle était préméditée, et que pour porter ses coups plus sûrement, elle se serait fait assister par son frère.
Les crimes qui ont pour mobile l'amour ont, dans tous les temps, excité l'intérêt et la curiosité des hommes. Ils veulent connaître tous les détails de ces sorles d'affaires; et s ils aiment à saisir sur le vif les pensées, les émotions et les douleurs du cœur qui se venge, ils aiment aussi à surprendre chez la victime les secrets d'une passion capable d'exciter contre elle l'esprit de la haine et de la vengeance. La passion d'amour, comme le cœur de l'homme, n'a jamais pu être définie ; ce sont choses mystérieuses, et il semble qu'on soulève un coin du voile qui les recouvre, en écoulant les révélations faites par des personnes que la passion seule a fait agir.
Ce n'est plus, ici, comme au théâtre ; il n'y a pas de fiction, l'imagination de l'auteur n'y est pour rien; tout est vrai ; les différentes scènes du drame sont vraies ; les sentiments, éprouvés et réprimés par les différentes victimes de cette passion fatale, sont également vrais; l'émotion qu'on ressentira, en assistant à ce drame, sera légitime, et on aimera se la donner.
Aussi dans ces sortes d'affaires y a-t-il toujours une grande affluence dans la salle d'audience. Cette fois l'affluence fut plus grande que jamais, et bien que cette affaire, toute parisienne, fût jugée à Versailles, la Cour d'assises fut trop petite pour contenir toute la foule, désireuse d'assister à ces débats, qui promettaient d'être pathétiques.
Ceux qui, en grand nombre, n'avaient pu pénétrer dans l'intérieur, se tenaient au dehors, près des portes de la Cour d'assises.
M* Lachaud avait accepté de défendre madame Thiébault et son frère Yvoret. M<= Nogent Saint-Laurens, depuis longtemps connu par son grand talent, se présentait au nom de mademoiselle Turc, qui s'était portée partie civile.
Cette affaire toute de passion fut, pour ^1"= Lachaud, l'occasion nouvelle d'un grand triomphe oratoire, et il eut cette
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bonne fortune d'émouvoir le public et de faire verser des larmes aux jurés et à tous ses auditeurs, si bien que les sanglots et les cris de la foule, disent les journaux du temps, l'obligèrent à suspendre sa plaidoirie pendant quelques minutes.
Voici l'acte d'accusation :
Depuis un an environ, le sieur Thiébault, photographe, demeurant à Paris, boulevard Bonne-Nouvelle, entretenait, quoique marié, des relations avec la demoiselle Léonide Turc, maîtresse de piano. Dans les commencements de leurs relations, il avait exi^é qu'elle ne donnât plus de leçons en ville; il l'avait installée à Belleville dans une succursale de ses ateliers, où il l'employait à découper des épreuves photographiques. Avertie de la présence de cette étrangère, la femme Thiébault était venue lui faire plusieurs scènes très vives, et dans le courant de l'hiver dernier, un jour qu'elle l'avait surprise avec son mari, elle l'avait battue et lui avait arraché les cheveux. Effrayée des violences de la dame Thiébault, mécontente des procédés de Thiébault, qui la maltraitait, et qui, lorsqu'elle avait dû quitter Belleville, avait retenu, sous prétexte d'argent prêté, sa montre, ses bijoux, ses livres et sa musique, la demoiselle Turc avait résolu de rompre une relation aussi pénible que blâmable; mais Thiébault l'avait poursuivie de ses obsessions et agi de manière qu'au mois de juin dernier, elle était venue se loger à Enghien, oîi lui-même possède une propriété. 11 se rendait souvent chez elle, il la recevait dans sa maison de campagne en l'absence de sa femme. Celle-ci avait fini par le savoir; elle en était naturellement très irritée; elle nourrissait la pensée de se faire justice à elle-même par les moyens les plus odieux.
Un jour, en montrant à l'avoué de son mari un flacon d'acide sulfurique, qu'elle tira de sa poche, elle lui déclara qu'elle avait cherché à jeter cet acide au visage de la demoiselle Turc, qu'elle en avait été empêchée, mais qu'elle saurait la rejoindre.
Le 3 août dernier, Thiébault laissait à Paris sa femme indisposée et s'était rendu à Enghien, oti il avait invité la demoiselle Turc à dîner dans un chalet dépendant de sa propriété.
Vers huit heures du soir des cris perçants, partis de Fin-
lérieur du chalet, font attrouper les passants, qui voient Ja demoiselle Turc paraître à la fenêtre du cabinet du premier étage et demander avec instance qu'on lui fournisse les moyens de se sauver.
Au même instant, un homme furieux sortit du rez-dechaussée et, montrant le poing à la demoiselle Turc, lui cria : « Je te tiens, c'est aujourd'hui que tu vas y passer, il y a assez longtemps que je te guette. »
Cet homme, qui n'était autre que le sieur Yvoret, rentra dans la maison; aussitôt on entendit un bruit de carreaux cassés et de portes enfoncées, puis un coup porté à une femme, qui se plaignait vivement en criant : « On me tue ! on m'assassine ! » Enfin les cris cessèrent, et la demoiselle Turc s'élança hors du chalet, le visage ensanglanté, les cheveux en désordre. Elle fut immédiatement conduite chez un pharmacien, où elle reçut les premiers secours; et après avoir été traitée quelques jours dans la maison qu'elle habitait, elle fut transportée à Paris, dans la maison municipale de santé, rue du Faubourg-Saint-Denis, 200. Elle avait le cou et les mains égratignées; sa tète était couverte de coups produits par un instrument contondant ; son côté gauche et son bras gauche, depuis la m^in jusqu'à l'épaule, étaient le siège de larges et profondes blessures, faites avec, l'acide sulfurique ; sur la figure et notamment sur la joue gauche, existaient des brûlures semblables. Ces blessures mettaient en danger les jours de la demoiselle Turc, et le médecin, commis par la justice, qui l'a visitée tout aussitôt après l'événement, déclarait à cette époque qu'elle était gravement atteinte dans sa santé ; que la guérison, si elle avait lieu, n'arriverait pas avant deux mois; que la cicatrice du bras constituerait, dans tous les cas, une infirmité durable, et qu'enfin ses facultés intellectuelles étaient pour longtemps affaiblies.
Lorsqu'elle fut en état d'être interrogée, la demoiselle Turc raconta qu'après avoir diné chez le sieur Thiébault, celui-ci, obligé de s'absenter un instant, l'avait laissée seule dans sa chambre. Tout à coup la femme Thiébault était entrée et lui avait lancé un liquide caustique avec tant d'impétuosité, qu'une partie l'avait atteinte, et que le reste avait été projeté sur le plancher, sur les tentures et jusque sur le plafond de la chambre. Elle s'était empressée de fuir
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tlans le cabinet voisin où elle s'était enfermée; c'est à ce moment qu'elle s'était mise à la fenêtre pour demander du -secours et qu'Yvoret lui avait adressé des menaces. Cependant la femme Thiébault, après avoir vainement tenté d'ouvrir le cabinet, appelait son frère. Celui-ci était accouru à cet appel, avait enfoncé la porte, en brisant les carreaux, avait saisi la demoiselle Turc par le cou, l'avait renversée à terre, la maintenant dans cette position et en disant à sa sœur : « Tape dessus. »
La femme Thiébault lui avait porté de violents coups à la tête, puis elle avait cherché à lui verser dans les yeux de l'acide sulfurique. La demoiselle Turc s'était garantie avec les mains, et c'est ainsi que le liquide, en se répandant sur le bras gauche, et jusque sur la poitrine, lui avait fait de si profondes blessures.
Elle était sur le point de perdre connaissance, loi-sque le sieur Thiébault est arrivé, malgré les etforts de son beaufrère pour rempêcher de mettre fin à cette scène; sa présence,néanmoins, y avait mis fin, et la demoiselle Turc avait pu s'échapper.
Le récit n'était que trop confirmé par les blessures de la victime et par les déclarations de plusieurs témoins.
Malgré ces charges accablantes, les accusés n'ont pas fait des aveux complets.
La femme Thiébault prétend qu'elle était venue à Enghien, avec son frère, pour chercher son mari, afin d'aller ensemble à Deuil payer le montant d'une acquisition récente; qu'à la vue d'une femme dans la chambre à coucher, elle avait été animée d'une colère subite; qu'elle s'était emparée d'un flacon d'acide sulfurique, qui se trouvait parmi d'autres produits chimiques dans l'armoire de la salle à manger; qu'après avoir une seule fois lancé le contenu de ce llacon à la tête de la demoiselle Turc, elle avait appelé son frère pour l'aider à ouvrir le cabinet où cette demoiselle s'était réfugiée; qu'alors s'était établie une lutte à laquelle son frère n'avait pris aucune part. Yvoret reconnaît de son côté qu'il a entendu la demoiselle Turc demander du secours, qu'il lui a répondu : « Coquine! si tu descends, c'est moi qui te recevrai »; qu'il a ensuite brisé la portefenêtre du cabinet; qu'il est entré dans cette pièce avec sa sœur; qu'il est resté pendant qu'elle frappait la demoi-
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selle Turc; mais il affirme qu'il n'a pas vu jeter l'acide et que personnellement il n'a porté aucun coup ni commis aucune violence.
On ne peut admettre, d'abord, que la femme Thiébault ait donné rendez-vous à son mari pour aller, à une heure avancée, porter d'Enghien à Deuil de l'argent à un notaire. Si le sieur Thiébault l'avait attendue, il se serait bien gardé d'introduire sa maîtresse dans sa maison, et lui-même a déclaré qu'il n'avait invité à dîner la demoiselle Turc que parce qu'il avait laissé sa femme souffrante à Paris et qu'il la croyait dans l'impossibilité de venir à Enghien. L'arrivée imprévue de la femme Thiébault, le soin qu'elle avait eu de se faire accompagner de son frère, ne peuvent s'expliquer que par son désir de se venger.
En conséquence, Alexandrine Yvorel, femme Thiébault et Etienne Yvoret sont accusés :
1° La femme Thiébault d'avoir, le 30 août 1860 àEnghienles-Bains, volontairement et avec préméditation, porté des coups et fait des blessures à la demoiselle Turc, desquels coups et blessures il est résulté pour la demoiselle Turc une maladie ou incapacité de travail de plus de 20 jours;
2° Yvoret, de s'être, à la même époque et au même lieu, rendu complice du crime susmentionné en aidant, etc.
Crime prévu par les articles 59, 60, 309 et 310 du Code pénal.
La lecture de cet acte d'accusation terminée, le président de la Cour d'assises procéda à l'interrogatoire de madame Thiébault; cette malheureuse femme répondit avec dignité, avec énergie, mais en laissant, malgré elle, déborder de son cœur tous ses sentiments de mère et de femme indignement outragée.
Après l'audition de tous les témoins, la parole fut donnée à M° Nogent Saint-Laurens, qui demanda, au nom demademoiselle Léonide Turc, partie civile, une condamnation sévère contre madame Thiébault et une somme d'argent à titre de dommages et intérêts.
M. Haussmann, Procureur Impérial du tribunal de Versailles, soutint ensuite l'accusation au nom de la société.
Après ce réquisitoire énergique, M^ Lachaud prit la parole pour défendre madame Thiébault et son frère M. Yvorel.
Messieurs les Jurés, Messieurs de la Cour,
Dans le ministère que je remplis, il y a des heures bien douloureuses, bien poignantes ; souvent nous avons auprès de nous des malheureux, qui ont été poussés au crime par les sentiments les plus abjects ; en cherchant à les défendre, nous ne pouvons nous défendre nousmêmes de dégoût, nous sommes gênés par leur contact. Mais il est aussi pour nous des heures de grande satisfaction, des heures heureuses, qui nous payent largement des mauvaises; et quand auprès de moi je trouve, comme aujourd'hui, une femme admirable, je dis de tous points admirable, alors je me sens bien fort, car c'est moi qui viens venger la morale outragée, c'est moi qui viens défendre la mère de famille, celle qui n'a pas les faiblesses de ces femmes pusillanimes, qui se laissent déshonorer et n'ont que des larmes pour venger leur malheur. La femme, que je défends, s'est révélée dans toute sa grandeur; il n'est pas un de vous qui ne serait heureux de l'appeler sa fille.
Et cependant, on demande sa condamnation! on fait des distinctions ; on vous apporte une sorte de thermomètre de la colère, en marquant le degré où elle doit s'arrêter. Elle a déchiré la peau de celle qui lui a déchiré le cœur ; elle doit être punie ! Elle a frappé ; qu'elle donne de l'argent, 30,000 francs, 40,000 francs ; beaucoup d'argent, et que la concubine reçoive de la femme légitime un encouragement annuel et viager : dérision !
Cela ne peut pas être, cela ne sera pas. Dieu ne permet pas de semblables choses, pas plus qu'il ne
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permettra que la loi punisse ce frère pieux, qui n"a à se reprocher que son affection, son dévoûment inaltérables pour sa sœur.
Messieurs, recommençons ensemble le récit de ces tristes événements et suivons le calvaire de cette pauvre femme ; pour bien comprendre ce qu'elle a fait, il faut bien connaître l'horreur du calice qu'on lui a fait épuiser.
Pauvre femme 1 elle a été si heureuse jusqu'à Tannée passée ! Jeune fille, les années, passées dans sa famille, n'ont été pour elle que des années de bonheur ; jeune femme, elle a été la plus tendre, la plus laborieuse, la plus sage des épouses ; elle est la mère la plus accom- Yjlie, la plus parfaite. Son frère est marié, il a quatre enfants; il est simple ouvrier chez sa sœur; c'est elle qui nourrit toute cette famille : elle est bonne pour tous et elle est plus que généreuse pour son frère. Ce frère, homme simple, n'a pas de volonté ; il est attaché à sa sœur comme le chien à son maître. Que sa sœur parle, il ne délibère pas, il agit; et quand le mari sort pour se livrer à ses débauches, qu'il déserte la maison conjugale pendant des jours, pendant des nuits, c'est lui qui console sa sœur, qui la soutient et partage ses douleurs.
A côté de ces deux beaux portraits, il y en a deux autres ; il me répugne de les tracer; cependant il faut le faire. Occupons-nous d'abord du mari. Je ne l'accuse pas celui-là, sa femme veut lui pardonner ; je comprends cette magnanimité ; il doit être le plus malheureux de tous, et s'il lui reste du cœur, quelles tortures ne doit-il pas endurer! Hier, il m'a fait du bien, il a eu une parole heureuse ; le remords lui avait redonné du cœur, quand il s'est écrié devant vous : « Ce ne sont pas eux, « qui devraient être là, c'est elle et moi ! »
Je ne le défends pas cet homme, je le laisse sous la protection de sa femme; mais prenez garde, en l'avilissant vous me protégez; plus vous le ferez petit et plus vous me grandirez. Mais je ne veux pas de cette
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protection, je laisse le mari à la femme : si elle veut le sauver, elle se grandit, elle devient sublime ! L'honneur du mari, c'est le piédestal de la femme ; gardonsnous de le renverser.
Après lui vient M"" Léonide Turc. Quelle est cette femme? Je vais vous le dire sans colère, sans mépris. Est-ce qu'il est possible de voir en elle le foyer de l'une de ces passions de cœur irrésistibles, qui sont la perte de toutes les vertus et portent leur excuse en elles-mêmes? Oh! non. C'est une femme comme il y en a beaucoup, comme il y en a trop, qui fait métier de ses facilités de mœurs. Quelle est sa vie? Bien jeune encore, elle a quitté sa famille et est restée livrée à elle-même ; elle a de l'instruction, du talent, de l'intelligence, elle est artiste; mais elle n'a pas voulu vivre de son art, et elle a vécu, je vais vous dire comment : comme celles qui quittent leur famille et ne travaillent pas ; elle a eu des amants, plus d'un amant avant de connaître M. Thiébault; j'en ai les preuves : des lettres écrites par ellemême ; j'ai également des lettres de ses poursuivants. Dans une de ces lettres, timbrées de la poste, un amant, qui n'était pas M. Thiébault, disait à M"'= Léonide : « Je « ne puis que l'envoyer deux mots ce soir, ma chère « Léonide, pour te dire que demain jeudi, il ne me sera « pas possible de sortir, ainsi que nous en étions con- « venus. Lundi je reste seul au bureau, deux employés « étant en congé ou malades. Je ne puis donc m'absen- « ter. Ce sera pour vendredi prochain à onze heures et « demie. Je t'attendrai au passage du Désir, du côté « opposé à la rue de la Fidélité. Je crois que je pourrai « disposer d'une heure ou deux.
« Qu'ajouterai-je aujourd'hui, sinon que mon amour « pour toi prend des proportions alarmantes. Je suis « malade et fou; aime-moi comme je t'aime, et nous « serons heureux vendredi. A bientôt... Je t'embrasse à « tort et à travers, partout. »
Je ne hrai pas la signature ; seulement cette lettre,
Messieurs les jurés, passera sous vos yeux. Elle porte le timbre de la poste. En post-scriptum on lit : « La « victime (est-ce encore une femme légitime ?) est en « congé pour quinze jours. » Ou est donc M"'= Léonide Turc? Pas autre chose qu'une de ces femmes de boulevards, dont on se repent toujours d'avoir fait la connaissance.
Elle, ainsi connue, que m'importe de savoir si elle a recherché M. Thiébault, ou si elle a été recherchée par lui? ce qui me parait certain et ce que je saurai établir, c'est que depuis longtemps il cherchait à s'en débarrasser. Vous dites que Thiébault est un débauché, vous pourriez vous tromper; les débauchés ne s'attachent pas, ils vont d'amour en amour; lui, au contraire, il se laissait rattachera cette jeune femme avec une déplorable faiblesse. Vous allez voir comment elle le retenait. Écoutez ces lettres : les unes sont écrites à Thiébault, les autres à une sorte de confidente, et vous jugerez ce qu'est cette femme, dont on veut faire une victime de l'amour.
Quand vous vous rappellerez la déposition de M. Thiébault, avoué, vous verrez, dans une lettre que je vous lirai, comment elle mentait à cet ofTicier ministériel, et combien ce galant homme a eu tort de s'intéresser à elle.
Léonide Turc était entrée dans un pensionnat comme sous-maîtresse, elle n'y est pas restée trois semaines; et tant mieux pour les élèves, qu'on lui avait conflées. Car, là comme ailleurs, comme partout, elle donnait des rendez-vous. Cette fois, c'est à Thiébault; voici ce qu'elle lui écrit :
« J'ai dit que j'allais au bain ce matin, et je suis allée « à la recherche d'un commissionnaire pour te faire « remettre ce petit mot. Ne m'écris pas, j'ai appris par « les Anglaises que M"^ N. décachetait les lettres, et « comme elle croit que j'ai été hier à Sarcelles, il ne « faut pas qu'elle puisse penser que je n'ai pas dit la
« vérité. Je t'écrirai pour demain mardi, quatre heures, « et je joindrai à ma lettre ton prospectus tout travaillé. <( Ne fais aucune démarche imprudente, car j'ai cru « comprendre que ta femme était venue et avait été « jusqu'à promettre de l'argent aux domestiques pour « savoir les jours que je sors. Ils ont répondu qu'ils « n'avaient pas de comptes à rendre aux personnes du << dehors.
« Mais j'ai bien peur que M°'° N. n'apprenne cela, « elle qui est déjà mécontente de la démarche de la « femme que tu as envoyée l'autre fois.
« Jeudi, à sept heures, je t'expliquerai cela bien lon- « guement. J'ai promis de revenir du bain à huit heures « pour le déjeuner; je me sauve.
« A jeudi sans faute. Mardi, à quatre heures, tu iras « à la poste prendre ton jjrospectus et ma lettre.
« Au rexoir, 7non petit ami, sois-moi fidèle. »
Vous voyez, par cette lettre, que Thiébault ne courait pas au-devant d'elle; que c'était elle qui, du fond de la salle d'études, allait le réclamer, cherchait un prétexte et disait un mensonge pour se rapprocher de lui.
Dans le cours des débats vous avez entendu parler d'une scène à Belleville, qui était alors le domicile des époux Thiébault, de l'arrestation de Léonide Turc dans ce domicile par un sergent de ville. Vous vous rappelez que le sergent de ville, outrepassant un peu son autorité, comme le lui a fait observer justement M. le Président, l'a conduite dans un poste où elle a passé la nuit. Vous savez que, celte fois encore, M"^ Thiébault, miséricordieuse, se rend chez le commissaire de police, sollicite en faveur de Léonide et obtient son élargissement. Or la leçon, que Léonide venait de recevoir, était rude; si elle ne veut plus voir Thiébault, c'est l'occasion oujamais de le lui dire, de lui déclarer qu'elle ne veut plus s'exposer à de telles avanies. Ecoutons ce qu'elle lui écrit : '< Mon cher Eugène, je dois te l'avouer, mon pauvre « cœur a été bien froissé à la vue du mépris réel que tu
as manifesté dans Fenvoi de mes affaires. Les robes de soie qui, il y a quelques jours encore, sur les rochers de la terrasse, secondaient ton art, ces pauvres robes, tu les as envoyées pêle-mêle avec des chaussures et autres objets.
« Aurais-tu voulu, mon Eugène, me montrer par là que tu me méprises? Aussi, mon amour, j'aime à croire que la présence de ta femme a été cause de ce désordre.
« Tu me dis d'avoir du courage, mon ami; mais toi seul peux m'en donner en me promettant de m'aimer, d'être toujours mon meilleur ami, le confident de toutes mes peines. Crois-tu, Eugène, qu'une femme qui s'est donnée corps et âme à un homme, qui a tout souffert pour lui, qui lui a tout sacrifié jusqu'à sa famille, près de laquelle il lui était toujours facile de tenter un rapprochement; crois-tu, mon ami, que cette femme, frappée même cruellement comme je viens de l'être, puisse tout à coup renoncer à t'aimer, à vivre pour un autre ? Non, je te le répète, je ne serai jamais qu'à toi; je te le jure ; le serment que je fais ici, dans cette chambre glaciale, abandonnée de tous, tu m'en demanderas compte un jour et tu verras alors si ta Léonide était digne de toi.
« Mais, par pitié, Eugène, aime-moi un peu; les peines, les humiliations, dont je viens d'être abreuvée, ne m'ont-elles pas acquis un peu d'amour, un peu de pitié? Moi, qui, il y a quelques jours, partageais les douceurs de ton intérieur, je me suis vue tramée par la justice dans un poste, rendez-vous des malfaiteurs, des femmes perdues. Oh! pauvre mère, si tu avais vu ton enfant couchée sur une planche, et acceptant des soldats quelques vêtements pour réchauffer ses membres engourdis ! Et puis ce trajet chez le commissaire de police, escortée par un soldat!.... Je m'arrête; ces tortures me brisent le cœur ; je verse un torrent de larmes au souvenir de ces humiliations. Eh bien!
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( le croiras-tu, mon Eugène? je les bénirais, si je pouvais penser qu'elles m'ont acquis un peu de ton amour. « Comment vas-tu, aujourd'hui, mon ami? madame Méchet semble me dire que tu ne vas pas mal ; tant mieux ; je suis bien aise de penser que mon absence n'ait pas fait trop de vide dans ton cœur. Cependant,
:< Eugène, tu n'auras plus ta petite compagne, assise
( dans ton salon, près de ton feu, tu seras seul avec tes pensées ; tes yeux se porteront peut-être sur ce piano, qui résonnait, même il y a deux jours! Oh! instrument, qui as calmé bien des orages et essuyé bien des
c larmes, rappelle-moi bien souvent encore au souvenir de mon ami ; fais entendre encore quelquefois ce Tor-
< rent^ cette polka favorite, qui t'a réjoui bien souvent. « Je te prie de me garder précieusement, jusqu'à
( nouvel ordre, tout ce qui reste à moi ; tu comprends :< que je n'ai pas d'endroit pour les mettre ; il faut donc
attendre que je sois installée. Garde aussi, jusqu'à -<• nouvel ordre, ma musique, elle ne doit être qu'entre ( tes mains.
« Mais ce que je veux que tu m'envoies par madame M** :< ce sont les portraits, ces souvenirs chéris ; ils me por- ( feront bonheur; envoie-les-moi, je t'en prie.
« Je vais suivre ton conseil et aller aujourd'hui chez
< M. J. ; réussirai-je? je l'ignore; je te l'écrirai demain. « Ecris-moi pour ce soir; madame M., en allant souper, remettra ta lettre ici.
« Ta première m'a fait bien plaisir, mais que signifie....? Je n'ose y penser! eh quoi! cette Léonide, qui, il y a deux jours encore, était dans tes bras, tu lui refuserais tes caresses? Oh ! non, j'ai besoin de ton
< amour pour reprendre courage. Cet amour, je le sens, ( me rendra forte et courageuse et me donnera la force
< de prendre un parti.
« Je suis bien mal ici ; il y fait tellement froid que j'ai attrapé un mal de gorge affreux. Enfin nous allons
< voir comment les choses vont tourner. »
Avez-voiis remarqué, dans celte longue épître, toutes les ressources de l'art employées pour tromper ce faible Thiébault? La pauvre fille ! « elle a quitté sa famille, dit-elle, pour l'homme à qui elle a donné son cœur! » Mon Dieu ! qu'elle a dû écrire souvent cette phrase aux hommes !.... Et cet autre passage si attendrissant, si pathétique, qui fait tableau : « Oh ! pauvre mère, si tu « avais vu ton enfant, couchée sur une planche, entourée « de soldats ! »
Voilà la femme, voilà la perfide, l'habile comédienne, évoquant sa mère, faisant parade des plus beaux sentiments de famille ; voilà comme elle se jouait de la situation honteuse dans laquelle elle s'était placée ; voilà les résolutions qu'elle prenait, après que la femme généreuse venait de lui accorder un nouveau pardon et la rendait à la liberté.
Et voyez avec quelle facilité elle passe du grave
au doux, du plaisant au sévère A côté d'une tirade
sentimentale, elle parle de son bagage laissé chez Thiébault, de ses livres, de sa musique, de ses chiffons,
elle prétend qu'on les lui retient Mensonge odieux,
car à ce point de vue du moins, Thiébault ne peut pas être soupçonné. Elle redemande à grands cris son bien; surtout, il y a une chose à laquelle elle tient beaucoup, qu'elle réclame en termes pressants, ce sont ses portraits.
Ses portraits ! Ah ! Messieurs les jurés, je ne vous les montrerai pas! Vous avez été émus de compassion quand on a vous a dépeint cette jeune fdle aux mains de la femme, qui se venge, brûlée, frappée, suppliciée, perdue d'épouvante ! Si je vous la montrais, sur ses portraits, quel sentiment succéderait dans vos esprits à cette grande compassion? Non, je ne vous les montrerai pas ; l'ignominie en restera à la fille perdue et au photographe, qui les a reproduits; voilà ce qu'elle demande comme S(juvenir le plus précieux. Avec de tels sentiments, dira-t-on encore qu'elle était la victime de
Thiébault ; qu'elle ne pouvait rompre les cliaînes dont il l'avait chargée?
Ecoutez encore. Elle allait parfois chez un honorable ofticier ministériel, M. Thiébault, avoué, témoin que vous avez entendu. Elle lui disait beaucoup de mal de M. Thiébault, le photographe. M. Thiébault, l'avoué, en croyait ce qu'il voulait, et comme la politesse veut <[u'on ne rie pas des plaintes d'une jeune femme, M. Thiébault, l'avoué, la plaignait et entrait un peu dans ses exagérations pour la consoler. Eh bien ! voici le parti qu'elle sait tirer de cette pitié sollicitée : elle écrit à Thiébault le photographe, et voici en quels termes elle parle de M. Thiébault l'avoué. L'officier ministériel comprendra que je ne crois pas un mot de ce que dit cette lettre à son égard; mais enfin il faut la lire; vous comprenez bien que je ne fais ici la guerre à personne, si ce n'est à Léonide Turc, et dans l'intérêt de ma cause, je dois vous la faire connaître tout entière. Voici la lettre :
« J'espère que tu ne te donnes même pas la peine de « relever les affreuses calomnies, que M. T., avoué « s'est plu à faire devant ta femme, afin qu'elles te fus- « sent répétées. Tu as assez confiance en mon amour, « pour savoir que je suis incapable de dire quoi que ce « soit à ton désavantage, d'abord parce que je ne le « penserais pas, puis parce que je ne voudrais pas don- « ner, à un de tes semblables, la satisfaction de te sup- « planter. »
La satisfaction de te supplanter 1 Vous entendez. Voilà ce à quoi on s'expose quand on devient le confident d'une telle femme; je continue à lire :
« Chaque fois que j'ai vu M. Thiébault, avoué, il m'a « dit des choses indignes que tu aurais dites de moi ; et « lorsqu'il te voyait, il se plaisait à faire croire que je lui « avais dit que je ne t'aimais pas; mensonge affreux! « J'ai toujours eu, dans mes conversations avec lui, un « certain air d'enthousiasme, d'entraînement toutes les
« fois que j'ai parlé de toi. Et du reste, n'ai-je pas dé- « claré ouvertement, près du palais de justice, que de- « puis dix mois, je t'avais appartenu et que je n'aimais <( que toi ?
« A ce moment les doutes, qu'il avait déjà jetés dans « ton cœur, te faisaient hésiter sur l'opinion que tu devais « avoir de moi, sur l'assurance que tu devais fonder « sur mon attachement. Je t'ai tendu la main comme à « mon ami, mais à mon seul ami.
« Ainsi, mon ami, n'attache aucune importance aux « bruits, qui te sont parvenus; tu sais que je t'aime et « que je suis décidée à n'aimer que toi.
« J'oubliais de te dire que M. Thiébault a prétendu « que j'avais dit que tu me persécutais ; ceci est aussi « infâme que le reste. »
J'en ai bientôt fini avec la correspondance de Léonide Turc. Elle avait rencontré une femme, qu'il est inutile de nommer, dont elle s'était fait une sorte de confidente ; voici ce qu'elle lui écrivait, et après avoir lu cette épître vous aurez le nœud de toutes les ruses, de toutes les intrigues de cette femme perverse, et aussi la preuve qu'elle n'aimait pas plus M. Thiébault que les autres :
« Madame,
« Je n'aurais jamais pu croire qu'un homme, sur l'af- « fection duquel j'ai compté, pût arriver à me mépriser « et à me calomnier comme il le fait en ce moment. « Vous, qui m'avez toujours assurée de la bienveillance « de M. T., à mon égard, consolez-moi, je vous en prie, « et répétez-moi encore qu'il est incapable de me nuire « en quoi que ce soit. Vous ne sauriez croire, chère « Madame, les paroles qu'on lui prête ; et on ne se con- « tente pas de l'avilir à mes yeux, on joue le même rôle « vis-à-vis de moi.
« Il y a des gens, assez lâches, pour me dire que je ne « l'aime pas, que je ne l'ai jamais aimé, que je le mé- « prise. Affreuse calomnie ! Pouvez- vous en comprendre
« toute rinfamie ! Vous connaissez mes sentiments à « l'égard du seul ami, que jai depuis que j'ai quitté ma « famille ; je l'ai apprécié, admiré jusqu'à ce jour, et « ce n'est pas la manière de voir de telle ou telle per- « sonne, si haut placée qu'elle soit, qui changera mes « sentiments.
« Ainsi je vous le répète. Madame, et vous le savez « aussi bien que moi, mon amour pour M. T... estinal- « térable: il a résisté, depuis dix mois, aux plus lâ- « ches insinuations des jaloux ; à plus forte raison triorn- « phera-t-il de la calomnie des lâches, qui n'ont pas « assez d'esprit ni de franchise pour maintenir leur opi- « nion en face des personnes qu'ils calomnient.
« J'irai vous voir incessamment, Madame, et puiser « auprès de vous un peu de courage.
« Léomde. »
Que de fourberies dans ce peu de lignes ! Elle a admiré M. Thiébault. M. Thiébault admiré, qu'en ditesvous, Messieurs? son amour pour lui est inaltérable. Oh! qu'il doit être heureux et tranquille après une telle assurance !
Que ressort-il de tout ce fatras, que je viens de lire? une horrible confusion dans l'esprit, un mélange de sentiments ou, pour être plus juste, d'idées disparates.
Ainsi elle dit aux uns, qu'elle est la plus malheureuse des femmes, calomniée, insultée, battue par Thiébault, et quand ces hommes répètent cela, elle dit qu'ils mentent; aux autres, que Thiébault, Thiébault seul, a tout son cœur, toute son âme ; qu'elle l'admire, que son amour pour lui est inaltérable.
Eh bien ! c'est cette femme, que vous connaissez maintenant, qui a porté la désolation dans une famille tranquille, heureuse, et dans quel moment? je vais vous le dire.
La fille de madame Thiébault était malade, bien malade; la mère veillait à son chevet; ce devait être aussi
la place du père. Il n'y élait pas ; il avait rencontré Léonide Turc, et dès ce moment il oubliait ses devoirs d'époux et de père ; il ne rentrait même pas la nuit dans sa maison ; et la mère, en écoutant le râle pénible de sa ûlle à l'agonie, écoutait aussi au dehors, épiant les bruits de la rue, cherchant à distinguer celui qui lui annoncerait le retour de son mari; le mari ne revenait pas. C'était à mourir de douleur; cette situation était intolérable. Elle fait suivre son mari et elle découvre l'intrigue; suivons-la dans ses investigations. Elle sait où est Léonide, elle peut la surprendre ; va-t-elle tomber sur elle et l'anéantir? oh ! non, la pauvre femme; il a fallu que beaucoup d'orages grondassent dans son cœur, pour y amasser la foudre d'Enghien! avant la scène du 3 août, combien d'autres !
La première a eu lieu à Belleville, dans une maison appartenant à M. et madame Thiébault, une succursale de leurs ateliers. Deux fois madame Thiébault trouva Léonide dans son lit. Une première fois celle-ci se cache dans un placard; la seconde fois, madame Thiébault est obligée de requérir un serrurier pour entrer dans sa maison. Cette seconde fois madame Thiébault était irritée, elle voulait se venger ; son frère Amable Yvoret l'accompagnait; il la maintient, il la calme, il lui conseille d'éviter le scandale, de pardonner. Léonide, dans cette circonstance, joue une comédie indigne; elle se jette à genoux et jure tout ce qu'on veut, par les mânes de ses aieux! Un sergent de ville, qu'on avait fait venir, pense qu'une leçon, donnée à la concubine, servira peut-être l'honnête femme et il conduit Léonide au poste; mais l'honnête femme va le lendemain chez le commissaire de police, plaide pour Léonide et lui fait rendre la liberté.
Moins de huit jours après ce nouveau pardon, une troisième scène a lieu dans un hôtel meublé où était logée Léonide, et avec quel argent? avec l'argent de la femme légitime. Oui, afin que la misère ne vienne pas
AFFAIRE TIIIEBAULT. 93
en aide au vice, la femme légitime avait ouvert sa bourse à son indigne rivale. Prenez, lui avait-elle dit, prenez cet argent, malheureuse; je ne vous jetterai pas dans la rue ; je ne vous livrerai pas à la prostitution, prenez ! Est-ce noble cela? c'est sublime, c'est beau comme la vertu !
Eh bien, cette femme tant de fois pardonnée, aidée, secourue, encouragée, elle n'a pas été touchée de tant de générosité. Là, dans cet hôtel, où elle vit de la charité de sa femme, elle fait passer Thiébault pour son mari. Madame Thiébault apprend cette nouvelle indignité : plus de doute, cette femme a de nouveau manqué à sa parole ; madame Thiébault va lui reprocher son manque de foi. C'est ici que vous allez assister à une scène cynique.
Léonide feint le repentir, proteste de sa résolution bien arrêtée, cette fois, de ne plus revoir Thiébault, et quand madame Thiébault se retire et qu'elle a descendu la première marche de l'escalier, cette iîlle lui fait des gestes obscènes! la maîtresse de l'hôtel, en voyant une fille arrivée à ce point de dégradation, est indignée, et lui fait des reproches ; celle-ci lui répond d'un ton cynique : « Sa femme ne peut pas lui plaire ; c'est moi qu'il lui faut, que voulez-vous que j'y fasse? »
Messieurs, est-ce assez d'outrages? pauvres hommes, que nous sommes tous, avons-nous le droit de dire que nous les aurions supportés? jusqu'où porterons-nous la clémence? quand donc éclatera la colère? Le Seigneur a succombé sous sa croix et il a invoqué son Père pour qu'il lui vienne en aide. Celle-ci, elle est femme, et voilà trois fois qu'elle pardonne. Elle pardonnera encore ! allons à Fontenay-aux-Roses.
Là, le mari s'est donné pour le prétendu de la demoiselle; pendant huit jours et huit nuits, il y reste. Madame Thiébault le sait; ah ! cette fois, elle a un moment de colère; une pensée horrible lui traverse l'esprit : cette femme, son éternel malheur, elle est belle,
elle a des attraits, elle en est glorieuse ; de par ses attraits, elle règne; si elle pouvait les lui ravir! Oui, mort à cette beauté fatale ! Elle va partir, elle lutte vainement. Si son mari revenait. . . mais le mari ne revient pas ; la colère monte, monte encore ; alors dans un moment de folie, elle prend un flacon d'acide sulfurique; elle part, elle arrive le soir. 11 pleuvait ; elle passa toute la nuit sous un auvent, se cachant aux passants, l'honnête femme! pour n'être pas prise pour une autre. Pendant ces longues heures la réflexion revient ; ce flacon, elle ne s'en servira pas, elle le brise sur le pavé. Il est quatre heures du matin. A cette heure elle rencontre le témoin, que vous avez entendu, le propriétaire de la maison de Fontenay, habitée par Léonide. « Je suis la femme légitime, lui dit-elle, je ne vous demande qu'une faveur, faites-moi voir mon mari. » Le témoin est touché, elle entre dans la maison et ramène son mari.
Dans cette longue préface, qui nous mène à l'afTaire dont nous nous occupons, est-ce que vous ne voyez pas toutes les raisons, qui doivent rassurer vos consciences? Est-ce que le malheur suprême n'a pas frappé cette femme? que peut-elle faire après tout ce qu'elle a fait?
Et cependant, Léonide s'en va à Enghien et y prend domicile. Le mari l'y suit, et tout aussitôt il parle d'y acheter une propriété. La femme s'eflVaye; c'est bien lourd une maison de campagne pour des commerçants; mais ce n'est pas l'argent qu'elle veut avoir, c'est le cœur de son mari, et le chalet est acheté au prix de 70,000 francs.
Avant le 3 août madame Thiébault n'est allée que deux fois à son nouveau chalet. Lui, il y est toujours, car Léonide demeure à Enghien; les relations continuent donc; la femme s'en doute, et le moment de la catastrophe approche.
Nous arrivons ainsi à la scène du 3 août. Elle se passait dans un de ces chalets parfaitement bien disposés pour le plaisir et la débauche. On y accédait par
AFFAIRE TIIIÉBAULT. 9o
une petite porte de derrière ouvrant, on vous l'a dit, sur un chemin peu praticable. C'était par là que Léonide pouvait arriver sans être vue, et c'est ce qui explique, peut-être, que la porte soit restée ouverte. Lorsque madame ThiéJDault arrive, elle voit dans la salle à manger une table chargée de mets; deux couverts étaient mis. Plus de doute, elle monte dans les chambres et aperçoit Léonide Turc dans sa chambre, sur le point de se coucher dans son lit.
A cette vue une révolution épouvantable se fait dans son esprit ; le tableau est déchirant, elle a lancé le vitriol. La coupable fuit éperdue, elle veut passer par une fenêtre ; la fenêtre est gardée par le frère, autre vengeur; elle comprend qu'elle est perdue, qu'il faut mourir, car elle a tué la pitié.
Le frère, ce qu'il veut, ce n'est pas la mort de cette femme ; s'il garde les issues, c'est pour empêcher sa fuite ; ce qu'il veut, c'est qu'elle soit punie. 11 croit qu'il peut la faire arrêter et il crie : « Je te tiens ! tu ne m'échapperas pas. » Il faut un grand scandale pour abattre cette terrible Léonide ; le scandale est fait, il en profite ; il croit, cette fois, que le malheur de sa sœur est près de sa fin.
Voilà la part des deux accusés dans cette terrible scène ; celle de Madame Thiébault serait atroce si elle n'était justifiée. Ne comprenez-vous pas toute la colère, toute l'amertume qui ont rempli le cœur de cette femme? Dieu nous a donné une mesure de patience, une mesure de force que nous ne pouvons dépasser, et du moment où il a mis en nous ces tempêtes, de quel droit verriez-vous un crime dans ces vertueuses indignations? Mais n'y a-t-il donc pas de saintes colères? Si votre fille était là, sous vos yeux, là aussi son séducteur! que feriez-vous? Moi, je le tuerais; vous aussi ! si c'est mal, tant pis pour les séducteurs! Quoi! il y aura des misérables, qui se joueront des sentiments du cœur, et ce cœur restera toujours froid, et, à un moment donné.
ce cœur ne s'embrasera pas pour darder sa flamme et dévorer les mécréants ? Dieu nous a donné une mesure de patience, mais il ne nous a pas créés parfaits ; malheur à celui qui fait déborder la mesure !
Si la vengeance a été mauvaise dans son germe ; si elle a eu pour mobile de basses passions, l'avarice, la cupidité, la convoitise, punissez-la ; il y va de l'honneur et du bonheur de l'humanité. Mais quand c'est l'amour ordonné par Dieu et par les hommes qui est outragé ; quand il s'agit du transport d'une femme honnête, qui veut sauver le père de son enfant ; quand cette femme surprend sa rivale, qui la déshonore et qui est là, entendez-vous, souillant la couche de la mère de famille, le moyen de se taire, de se calmer?
Mais quand la femme légitime surprend cinq fois une impudique dans son lit, lorsque cinq fois elle lui pardonne, voulez-vous donc que, la sixième fois, elle se retire et laisse la place à l'impudique maîtresse? Non, ce n'est pas la loi ; la loi ne nous demande que ce que nous avons de force; elle serait inique de vouloir davantage.
Dans ce cabinet où un si grand désespoir jetait une si grande épouvante, que s'est-il passé ? Ni vous ni moi nous ne le savons ; ni Léonide non plus, je crois, car elle était anéantie par la terreur; ni même peutêtre madame Thiébault, car tant de désespoirs étaient amassés dans son cœur, qu'elle n'était plus une femme; elle vous l'a dit, elle était une lionne. Elle n'avait pas d'armes, pas de poignard, non : des muscles et des ongles comme la lionne ; elle lui a arraché le visage, arraché les cheveux ; elle vous l'a dit,- si son mari n'était intervenu, elle ne sait ce qui serait advenu de son ennemie et d'elle-même ; elle l'eût tuée peutêtre, et, sa rivale morte, elle aussi serait morte, tuée par la colère.
Mais quelqu'un arrive : « Que fais-tu là, malheureuse? » c'est la voix du mari qui se fait entendre der-
vière la porte. Elle ne sait pas s'il ne vient pas défendre sa maîtresse; mais quand elle voit qu'il se présente on pacificateur, alors sa colère tombe et elle laisse échapper sa victime.
Dans sa colère, madame Thiébault a frappé sans savoir où portaient ses coups ; elle a jeté le liquide corrosif sur son ennemie sans se préoccuper des parties ■du corps qu'il atteindrait; elle n'a pas voulu le jeter dans les yeux plutôt que sur les bras ou la poitrine. Si eWe avait voulu le jeter dans les yeux, croyez-v<>us donc, qu'avec l'assistance que, selon vous, son frère lui a donnée, elle n'eut pas réussi? pas une goutte de liquide n'a atteint les yeux ni le visage. Vous voyez bien que votre récit est invraisemblable. Le liquide a été lancé, et comme Léonide était sans corset; l'acide s'est répandu sur la poitrine où il a fait lave. Non, on ne s'est pas servi une seconde fois du flacon. Le premier jet avait été très fort et avait suffi à en épuiser le contenu.
Léonide a pu fuir, et la scène a pris fin.
Une mère de famille a été outragée, une femme légitime, dans un moment de sainte colère, a perdu tout son sang-froid, et dès ce moment, incapable de réflexion et de vengeance calculée, elle s'est laissé emporter par les mouvements de son âme révoltée jusqu'à la violence : voilà toute l'affaire.
Il faut qu'il reste un enseignement de ce procès; il restera que les lorettes et les femmes légères auront quelque chose à craindre des épouses ; il restera que les maris, qui méprisent leurs devoirs, qui délaissent leurs femmes, tombent sous le mépris public, et se préparent des remords vengeurs. Vous êtes les juges, Messieurs les jurés : vous avez à vous demander si cette femme a pu faire volontairement ce que le désespoir lui a inspiré. Jamais un jury n'a condamné dans une pareille espèce. Pour condamner, il faut être convaincu que la volonté a été assez libre pour s'arrêter. Celle qui est devant vous a-t-elle agi méchamment?
a-t-elle pu contenir ses ressentiments, les maîtriser, leur commander? voilà la question. Si vous trouvez qu'elle n'a pas été assez malheureuse, assez outragée, condamnez-la ; mais, si vous vous dites qu'elle a épuisé toutes les souffrances, toutes les tortures, toutes les menaces, toutes les prières, qu'elle a vaillamment combattu pendant toute une année, alors vous l'excuserez.
Tenez, c'est une bonne chose de juger les accusés sur leur tenue, sur leurs paroles. Eh bien! ne l'avezvous pas entendue, elle? ne l'avez-vous pas vue sublime en racontant ses désespoirs, ses luttes ! ce n'était pas un jeu, chez elle, que ces magnifiques éclats de la voix et du cœur. Ne l'avez-vous pas entendue s'écrier : « L'opinion d'un expert, c'est la pensée d'un homme ;' moi l'épouse et la mère, je vous dis la vérité! » Mais ne cherchons plus à reproduire ces nobles accents, ce serait les affaiblir, presque les faire oublier.
Vous allez nous acquitter. Messieurs, mais tout ne sera pas fini ; on nous menace encore, on nous réserve un procès correctionnel; et tout à l'heure, il nous faudra aussi discuter devant la Cour sur une question d'argent. Qu'il soit fait selon la volonté de Dieu !
Quand une femme est ainsi éprouvée, c'est que Dieu a des desseins sur elle. Elle n'a fait que du bien, et pourtant elle a été privée de son mari ; depuis quatre mois elle est privée de sa fille; n'est-ce pas horrible? plus de mari, plus d'enfant ! Quand cette enfant va voir sa mère dans sa prison, quelle agonie! « Viens, mère, ne restons pas ici, il fait froid, il fait sombre, viens, viens chez nous, viens donc. — Demain, ma fille! » et demain ne vient jamais. Pauvre enfant ! on lui avait promis qu'elle aurait sa mère hier soir ! Oh ! Messieurs les jurés, nous avons trop tardé, parlez, parlez vite et votre voix sera bénie (1).
Aucune souffrance n'a été épargnée à cette malheu-
(1) A ce momcntlc défenseur est interrompu par une explosion
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reuse. Ce frère, qui est près d'elle, il a une femme, il a qualre enfants ; il est aussi sur ce banc parce qu'il a trop aimé sa sœur, et elle, le voyant entraîné dans son malheur, elle s'écria : « Mais je suis donc maudite ! mais Dieu m'a donc abandonnée ! la pitié est pour une fille de joie, pour moi tous les malheurs! »
Non ; pour cette femme, il est un terme au malheur immérité; ce terme est arrivé; rendez-la, Messieurs, rendez-la à sa fille, rendez-la à ses amis. Elle avait des amis, elle en aura plus encore. Elle avait peur de la publicité; qu'elle se rassure, tous ceux qui l'auront vue, l'aimeront; tous ceux, qui liront ces débats, voudront l'aimer.
Pardonnez-moi de vous avoir retenus trop longtemps. Messieurs les jurés. Si j'ai insisté outre mesure, c'est que lorsque nous rencontrons dans notre carrière des natures comme celles-là, nous ne croyons jamais avoir assez fait pour les mettre en relief et les sauver; à vous de couronner mon œuvre, Messieurs les jurés ; à vous de proclamer tout haut ce que tous ici nous disons tout bas.
A la fin de cette éloquente plaidoirie, des applaudissements nombreux se font entendre dans toutes les parties de la salle.
Lorsque le calme fut rétabli dans la salle d'audience, M. le Procureur impérial prit de nouveau la parole pour soutenir l'accusation et obtenir une condamnation qu'il trouvait juste et méritée.
Après une courte réplique de M° Lachaud, les débats furent clos, et le Président, après avoir résumé les moyens de l'accusation et ceux de la défense, posa au jury les questions auxquelles il devait répondre.
Le jury entre dans la salle de ses délibérations à trois
des sentiments, qui débordent de tous les cœurs; l'émotion se traduit sous toutes les formes; ce sont des cris, dessauglots, des gémissements, des larmes. Madame Thiébaut est affaissée sous le poids des souvenirs, qui viennent d'être évoqués ; son frère la contemple, ému, inquiet, mais n'osant pas troubler cette grande douleur [Gazette des Tribunaux).
heures; un quart dheure après il en sortait apportant un verdict néiialif sur toutes les questions.
Madame Thiébault et son frère Yvoret étaient acquittés.
Aussitôt un tonnerre d'applaudissements éclate dans toute la salle et necesse que sur Tordre impératif de M. le Président.
L'audience n'est pas finie.
Mademoiselle Léonide Turc s'était portée partie civile et réclamait des dommages et intérêts.
La discussion entre l'avoué de mademois die Léonide Turc et M'^ Lacliaud fut de courte durée; et la Cour, vu l'étal maladif dans lequel se trouvait Léonide Turc, condamna madame Thiéhault et Amable Y'voret à payer à la demoiselle Léonide Turc une somme de 0,000 francs et à lui servir une pension de 1,200 francs pendant ciuq années, à l'expiration desquelles l'état de santé de la demoiselle Turc serait examiné et la pension réduite, s'il y avait lieu.
Après l'acquittement de la femme Thiébault devant la cour d'assises pour l'afifaire d'Enghien, le ministère public, ainsi que M"^ Lacliaud l'avait fait pressentir dans sa plaidoirie, la poursuivit de nouveau devant la police correctionnelle pour les violences exercées par elle, à Belleville, sur la personne de mademoiselle Turc, antérieurement àla scène du 3 août à Enghien.
L'affaire vint devant le tribunal de police correclionnelb* dePontoise, le 19 décembre 1860.
Madame Thiébault s'est présentée à l'audience sans défenseur, et après quelques explications, le tribunal l'a condamnée à cinq francs d'amende.
Le ministère public a interjeté appel de cette décision j il trouvait la condamnation insignifiante et la regardait comme un nouvel acquittement.
L'affaire vint de nouveau à l'audience de la Cour de Paris le 26 janvier 1861, sur le rapport de M. le conseiller Legonidec et sous la présidence de M. de Gaujal.
M. l'avocat général Barbier soutint l'appel.
M« Lachaud fut cette fois encore le défenseur de madame Thiébault et obtint de la Cour, après une éloquenteet courte plaidoirie, la confirmation pure et simple de la décision des premiers juges.
Celte fois madame Thiébault était pour toujours à l'abri des poursuites de la justice.
Janvier 1863.