‹ Plaidoyers de Ch. LachaudChapitre 11 sur 21 · CONTRE M. DE VILLEMESSANT ET CONSORTS · texte numérisé non relu

CONTRE M. DE VILLEMESSANT ET CONSORTS

Président de la l'* chambre : M. Benoit-Champ y.

Avocat impérial : M. Benoist.

Avocats : de M. de Villemessant : M» Lachaud.

de M. le vicomte de Noé : Me Jules Favre,

de M. Kugelmau : Me Fkédékic Thomas,

de MM. Roucolle et autres : M* Maurice Joly.

Le 22 octobre 1862, un duel avait eu lieu, dans la forêt de Saint-Germain, entre M. Dillon, journaliste, qui écrivait dans le Sport, et M. le duc de Gramont-Caderousse, jeune gentilhomme fort riche et très ami de ce que, sous l'empire, on appelait la grande vie.

La cause du duel était la publication, dans le journal le Sport, de plusieurs articles violents dans lesquels M. de Gramont avait cru se reconnaître et auxquels il avait, luimême, répondu avec une certaine vivacité dans un journal belge.

L'épée avait été l'arme choisie par les témoins des deux adversaires. M. de Gramont-Caderousse avait eu le malheur de tuer M. Dillon.

Traduit devant la Cour d'Assises de Versailles, sous l'inculpation d'homicide volontaire, commis avec prémédita-

lOi PLAIDOYERS DE M* LACHAUD.

tion, M. de Gramont fui défendu par M'^ Lachaud el il fut! acquitté.

Pendant les débats de cette importante affaire, un incident très grave eut lieu, à l'audience du 18 novembre, entre- M. le vicomte de Noé, colonel de hussards en i^etraite, un des témoins de M. Dillon, et M. de Yillemessant, témoin à charge. Le démenti, échani^é entre ces deux messieurs, est l'origine du procès qui nous occupe.

Quehjues jours avant le duel, le Figaro, en l'annonçant,, avait fait paraître dans ses colonnes l'article suivant :

(( Une rencontre doit avoir lieu prochainement entre un membre du Jokey-Chib, qui porte dans son blason la couronne de duc, et un écrivain attaché à une feuille de Paris. L'affaire prendrait sa source dans un arlicle publié par le journaliste et auquel le duc aurait répondu très vertement dans une feuille étrangère. Rien que le gentilhomme ait cru d'abord devoir refuser satisfaction à son adversaire, comme « étant de roture >•>, la rencontre a été décidée; elle aura lieu au pistolet. »

Cet article avait eu une influence très grande sur le duel qui devait avoir lieu entre les deux jeunes gens. Les mots comme élunt de roture avaient paru offensants pour M. Dillon;. ils avaient empêché tout rapprochement entre les adversaires et paraissaient avoir rendu le duel inévitable.

H importait donc de savoir à qui incombait la responsabilité de cet article.

A l'audience de la Cour d'assises, M. de Villemessant, appelé, comme témoin à charge, fut interrogé par M. le Président Flandin, qui lui demanda de qui il tenait les détails donnés dans l'article paru le 18 octobre. M. de Yillemessant refusa de nommer la personne qui les lui avait donnés, affirmant qu'il avait donné sa parole de ne pas la nommer; la personne, disait-il, était à l'audience; il appartenait à elle seule de le dégager de sa parole.

M. le vicomte de Noé se leva alors, et, tout en disant qu'il rendait sa parole à M. de Villemessant, il affirma qu'il n'avait, en aucune manière, participé à la rédaction de l'article, paru dans le Figaro.

M. de Villemessant persista à en attribuer toute la responsabilité à M. de Noé, el M. le Président prononça la clôture do l'incident.

Après cet incident M. de Villemessant, ne voulant pas rester sous le coup de ce démenti, fit faire une enquête dan? l'imprimerie de son journal. Il tenait à prouver que M. de Noé avait, lui-même, corrigé répreuve de l'article et efTacéle moi plébéien pour y substituer le mot comme étant de roture.

Le 23 novembre il adressa une lettre de justification à M. le Président des assises en lui envoyant l'enquête et son résultat. Puis il publia la lettre et l'enquête dans son journal.

M. de Noé, à la suite de cette publication, prolesta de la façon la plus formelle contre les articulations qu'elle contenait et, les traitant de mensongères, il assigna M. de Villemessant et les signataires de l'enquête devant le tribunal civil pour s'entendre condamner, conjointement et solidailement, à payer à M. de Noé la somme de 100,000 francs, à titre de dommages et intérêts, à voir ordonner l'insertion du jugement à intervenir dans le Figaro et dans vingt-cinq autres journaux, s'entendre eu outre condamner aux dépens.

M. Kugelman, imprimeur, assigna, de son côté, M. de Noé devant le tiibunal civil, pour la réparation du préjudice qu'il lui a causé, en se permettant, à l'insu des parties intéressées, de revenir le soir, seul, à l'imprimerie du requérant et de changer le mot plébéien en celui de étant de roture.

Les deux affaires furent jointes et les débats commencèrent devant le tribunal civil de première instance de la Seine, sous la présidence de M. le Président Benoit-Cbampy, à l'audience de la première chambre, le 2 janvier 1863.

M'' Jules Favre se présenta pour défendre M. de Noé; il prit le premier la parole,

AP Lacbaud défendit M. de Villemessant; il répondit à M'' Jules Favre.

iNF' Frédéric Thomas et Maurice Joly soutinrent les intérêts des autres personnes mises en cause.

M. l'Avocat impérial Benoist donna ses conclusions et M'' Jules Favre prit de nouveau la parole.

iM'' Lacbaud lit une courte et brillante réplique; puis M. le Président rendit à la huitaine suivante un jugement, qui déclarait M. le vicomte de Noé mal fondé dans sa demande et le condamnait aux dépens.

Le 3 lévrier 1863, .M. de Noé interjeta ajtpel de ce jugement.

PLAIDOIRIE DE M' LAGHAUD

Messieurs,

Comme mon éloquent adversaire, j'ai hâte que la lumière soit complètement faite sur le triste incident qui est soumis à votre jugement. Je ne doute pas de l'opinion publique, je la crois éclairée et parfaitement au courant de la vérité en cette affaire. Mais quand la justice aura dit son dernier mot, les prétextes manqueront pour continuer ces débats déplorables. Les attaques les plus vives, les plus ardentes contre le Figaro et contre M. de Villemessant ne peuvent pas parvenir à faire oublier le point du débat. La question qui vous est soumise est simple et je ramènerai toute la discussion à cette question. Je n'ai pas à plaider ici le procès moral que l'on veut faire à M. de Villemessant et au Figaro; je l'ai plaidé souvent. L'attaque, que j'ai entendue à la dernière audience, n'était pas nouvelle. Aussi, messieurs, en dirai-je fort peu de chose.

Le Figaro est un journal, qui a les entraînements et les défauts du petit journal satirique, spirituel, mordant; il blesse souvent les vanités, qui ne pardonnent jamais. Il va quelquefois trop loin; je l'ai dit, et je l'en ai blâmé : car le Figaro, qui a de la franchise vis-à-vis des autres, permet volontiers qu'on en use vis-à-vis de lui. Mais il m'intéresse, parce que je lui reconnais deux qualités, qui sont rares : il est loyal; il est courageux. 11 est loyal, et depuis dix ans qu'il existe, il a porté le défi à tous ses ennemis, et ils sont nombreux, de le surprendre dans des tripotages misérables d'argent; ils ont été impuissants à le faire.

11 est courageux, car il est plus débonnaire pour les

petits que pour les grands et j'avoue que j'ai été bien surpris quand j'ai entendu mon honorable confrère, déclarer à cette audience que le Figaro s'attaquait aux faibles. Il se trompait, M" Jules Favre ; le Figaro s'est attaqué aux forts, aux très forts, aux plus forts; et cela peut expliquer bien des hostilités et bien des critiques.

Mais ce n'est pas la cause, et ceci dit, je vais arriver à mon procès.

Vous connaissez tous les faits. Une rencontre déplorable a eu lieu entre M. le duc de Gràmont-Gaderousse et M. Dillon. Le prétexte en était futile, les conséquences en ont été déplorables.

Ce duel était-il nécessaire? pouvait-il être évité ? Permettez-moi de vous dire que M. Dillon voulait se battre, et qu'il était impossible qu'il en fût autrement. Ce n'est pas moi, qui parle, c'est M. de Noé qui le déclarait devant la Cour d'assises de Versailles.

M. de Gramont-Caderousse avait écrit une lettre qui était une offense ; il consentait à la modifier, il s'en était remis à l'ami de M. Dillon, à M. Chapus, le rédacteur principal du Sport. Il avait accepté toutes les modifications que M. Chapus avait jugé utile de faire. La lettre devait être imprimée; M. Dillon n'a pas voulu qu'elle le fût. Et lorsque la réponse de M. de Gramont a paru dans un journal belge, M. Dillon a exigé des réparations qu'un homme de cœur ne pouvait pas donner. C'est encore M. de Noé, qui parle. Il imposait à son adversaire l'obligation de souffrir cette indignité : qu'une lettre lui serait dictée, qu'il en accepterait les termes et qu'on la ferait insérer dans tous les journaux du monde, si cela paraissait nécessaire.

Enfin, appelé à s'expliquer sur la nécessité de ce duel, M. de Noé caractérisait la situation par un mot très énergique que chacun peut encore se rappeler : « Le duel était absolument nécessaire, M. Dillon voulait manger du Caderousse.

Je dis tout cela, messieurs, afin que la note du Figaro

108 PLAIDOYERS DE M' LACHAI D.

ne paraisse pas avoir une iinporlance plus grande quil' ne convient. On ne peut cependant pas dire que cette note ne soit regrettable. J'ai été le premier à le regretter; mais là n'est pas le procès.

Il faut rechercher, et c'est toute la cause, si M. de Noé .1 inspiré cette note, s'il l'a connue avant sa publication, s'il l'a corrigée. La note sera bonne ou mauvaise, cen'est pas le débat. Elle est regrettable, elle plaçait un homme de cœur dans la nécessité d'un combat qu'oi> ne pouvait peut-être plus éviter. Un gentilhomme, qui refuserait une satisfaction à celui qui n'est pas noble, p(jurrait ajuste raison être taxé de lâcheté, et grâce à Dieu, nous ne sommes pas d,ans un temps où de pareilles défaites peuvent être acceptées. Le duc de Gramont-Gaderousse l'a dit éloquemment devant la Cour d'assises de Versailles et tout le monde comprenait comme lui que la dignité n'est pas dans le refus d'une satisfaction cpi'un galant homme peut vous donner.

Mais la (piestion est bien à sa place; il faut toujours y revenir : M. de Noé a-t-il inspiré, a-t-il connu, a-t-il corrigé la note ? Voilà la question que vous avez à juger et qui sera, je l'espère, résolue dans un momentavec ime évidence dont tout le talent de mon confrère ne pourra pas diminuer léclat.

Je vous demande, messieurs, la permission de vous rappeler cette petite note, elle a son importance parcequ'il s'y trouve des indications qui viennent de M. de Noé, et qui, au 17 octobre, ne pouvaient venir que de M. de Noé :

« Uiie ^'encontre doit avoir lieu prochainement entre " un membre du Jocheij-Club... elle aura lieu au pisto- « let. »

Après le duel, et dans l'instruction, M. de Villemessant fut interrogé par le juge instructeur et pressé trèsvivement de dire quelle était l'origine de cette note. Il refusa de s'expliquer; il ne lui était pas possible de parler, disait-il, il avait engagé sa parole d'honneur de

laire le nom de la personne qui la lui avait apportée ; ■mais le renseignement lui avait été donné, il le jurait; il ne pouvait en dire davantage. — Les témoins, les accusés, M. de Noé lui-même, sont interpellés par le juge -•l'instruction; ils ont à s'expliquer sur l'origine de cette «ote; tous les accusés observent le même silence qui; M. de Villemessant; il n'en est pas un qui puisse indi- <[uer à la justice comment le Figaro a été saisi de cet •article. — On arrive à l'audience et là se produit un incident que je demande la permission de raconter à mon tour. J'étais présent et M. de Noé ne pourra pas dire ■<[ue j'altère involontairement la vérité. Les comptes rendus des journaux sont aussi bien faits que possible, mais quelque bien qu'on écrive, il y a des mots, des gestes qu'on ne reproduit pas.

Quand M. de Villemessant fut entendu devant la Cour, la première question qui lui fut adressée par l'honorable magistrat, qui présidait les débats, fut celle-ci : Qui vous <i donné les renseignements de l'article du 19 octobre ? » U n'y avait pas d'équivoque, il ne s'agissait pas du •oompte rendu du duel, qui a paru plus tard, et dont je |3arlerai :

« Qui vous a donné les renseignements sur l'article qui ■ <■ a paru le 19 octobre ? »

La réponse de M. de Villemessant fut ce qu'elle avait ■été dans l'instruction : « Le fait est vrai, il m'a été affirmé par un ami de M. Dillon; je ne puis nommer cet ■ami, j'ai donné ma parole d'honneur et je ng manquerai pas. »

M. le Président insiste, .M. de Villemessant se maintient quelques instants dans la même réserve. Puis, j[iressé par le magistrat, il lui dit : « Au surplus. Monsieur, celui qui est venu me faire cette révélation est à /'audience ; lui seul peut me relever de ma parole ^ je le crois un galant homm,e, et j'attends la permission de parler. »

Je n'ai pas à vous rendre. Messieurs, l'émotion de

no PLAIDOYERS DE M* LACHAUD.

cette audience ; vous comprenez que cet incident saisissait tous les auditeurs.

M. de Noé se lève et dit : « Je vous rends votre parole, Monsieur de Villemessant. . . » Il avait compris, et pour la première fois, il avait compris qu'il s'agissait delui. « Et je vais vous déshabiller, » ajouta-t-il ; c'est son expression. Et alors, au milieu d'une animation extrême, M. de Noé, jouant l'indignation, — c'est mon opinion aujourd'hui, — a raconté les faits suivants :

« Je suis allé le 17 au Figaro, je vous ai entretenu du duel, mais je vous ai défendu d'en parler ; je vous ai laissé un journal, mais je vous ai défendu de vous en servir ; je suis venu reprendre ce journal quelques instants après; j'avais votre parole que vous vous tairiez, et vous avez manqué à votre parole. Jamais, ajoutait M. de Noé, je ne vous ai fait la confidence que M. de Caderousse avait hésité à raison de son titre de duc ; ce serait une infamie, et je suis, moi aussi, gentilhomme, je ne pouvais pas vous dire des choses semblables. »

M. de Villemessant répondait : « Vous me l'avez dit, vous n'êtes venu chez moi que pour me le dire; je n'ai su les détails que parce que vous me les avez apportés. J'ai un témoin, M. de Bragelonne; que l'on me donne une demi-heure, je vais le chercher, ou plutôt qu'on l'envoie quérir ; il viendra et il dira la vérité à la justice. »

Ce débat n'était pas l'affaire, qui se jugeait ; on ne pouvait faire à Versailles le procès de M. de Noé et de M. de Villemessant. Monsieur le Président résuma cet incident en deux mots : « L'un affirme, l'autre nie ; cet article est très regrettable. » Et Ton passa à la continuation des débats.

Mais avant que l'incident ne fût complètement clos, M. de Noé fit un appel à M. de Villemessant — je l'entends encore : « Oseriez-vous, Monsieur, jurer devant le Christ que vous ne mentez pas ? » Et les journaux n'ont pas dit par inadvertance, sans doute, c'est fort regrettable, ce que répondit M. de Villemessant; levant

la main, il s'écria : « Je jure devant le Christ, et le dé- « menti, que vous me donnez, doit retomber sur vous. »

Il est impossible de vous dire l'impression causée par tous ces faits.

Mon adversaire a eu raison : à ce moment, M. de Noé paraissait triompher.

Ah! jene dissimule pas cequime paraît être la vérité. Ce vieux militaire, placé sur le banc des accusés, intéressant parce qu'il était accusé, parlant de son nom, de ses vieux services, criant avec énergie que M. de Villemessant était un menteur, que voulez-vous ! il devait faire une vive impression. Et quand M. de Villemessant regagna sa place, M. Jules Favre a raison, la salle ne lui était pas sympathique et il dut éprouver, ce jour-là, le désespoir le plus cuisant qu'un galant homme aura jamais à subir.

Il vint à Paris le soir. Nous verrons comment il paraît qu'on va plus vite dans une voiture de place de Versailles qu'en chemin de fer. C'est là une des articulations de l'adversaire, il faut bien dire quelque chose; nous verrons cela.

Il arriva donc le soir; il courut à son imprimerie, et là, bouleversé, pourquoi ne le dirait-il pas ? il racontait à chacun sa douleur, et disait que c'était une infamie à cet homme de lui donner, en face de l'univers tout entier qui se trouvait à cette audience, un démenti sur un fait qu'il savait bien être la vérité.

Pendant qu'il parlait ainsi, M. Roucolle, dont un autre avocat vous dira la valeur et l'honorabilité, s'approche et dit à M. de Villemessant : «Mais, Monsieur, il y a des détails que vous ne savez pas, qui démontrent bien plus encore l'évidence de la vérité; non seulement il a lu l'épreuve, mais il y a fait une correction ; ce que nous avons composé d'abord, c'était le moi plébéien ; il est venu et m"a parlé ; je lui ai rendu le journal belge dont nous n'avions que faire ; il est entré dans le petit bureau où on corrige les épreuves, il a de sa main rem-

placé le mot plébéien par les mots étant de roture, el j'ai composé cet article avec un mot changé, ce mot n'ayant aucune espèce d'importance. »

Et tout aussitôt de tous les côtés de l'imprimerie, l'un disait : « Le fait est bien certain; je ne savais pas « l'orthographe du mot plébéien, je l'ai demandé à « M. Kugelmann. » Et M. Kugelmann, l'imprimeur, de dire : « .îe me rappelle cette circonstance. » Un autre disait : « Nous avions déjà tiré une première épreuve ; sur la seconde épreuve, nous avons fait la correction. »

M. de Yillemessant bondissait. Ah! il avait bien raison. Il était dans un état de frénésie que tout galant homme doit comprendre. Si lun de nous recevait, dans une audience comme la vôtre, Messieurs, un démenti plus cruel que tous les soufflets, et s'il passait pour un imposteur quand il a dit la vérité, comprenez-vous sa rage? Elle est permise, et tous les hommes de cœur comprendront qu'on aie droit de l'avoir.

Le lendemain matin, M. de Villemessant s'adresse à M. de Bragelonne, et lui dit: « Je ne peux pas intervenir; vous savez une partie de la vérité ; Roucolle sait une autre partie de la vérité; Duclos, Catinaud, Kugelmann connaissent les détails; interrogez-les, dressez iMi procès-verbal. »

Une enquête! dit l'adversaire.

Oh ! quel- dédain superbe. Voulez-vous que le mot à' enquête soit bien prétentieux ? Mais est-ce que les certificats signés par d'honnêtes gens ne valent pas autant que les déclarations faites sous la foi du serment, et mes contradicteurs pensent-ils qu'un homme, qui est honnête, ajoute à la vérité parce qu'il prend Dieu à témoin de ce qu'il dit ? Raillez tant qu'il vous plaira le mot ({'enquête, vous vous attaquez dans ce procès à de trop petits détails, et vous fuyez avec trop d'empressement les gros arguments pour que ce long travail n'accuse j)as les difficultés de votre cause.

Que ce soit une enquête, des certificats, des procès-

verbaux ou des attestations, voici, Messieurs, un extrait de l'article qui a paru dans le numéro du 23 novembre.

Procès-verbal d'enquête ;

Je passe la lettre à M. le président de la cour d'assises :

Chargé par M. de Villemessant de procéder à une en-

quêle relativement à l'assertion émise par M. de Noé devant la Cour d'assises de Versailles, attestant qu'il était resté complètement étranger à la note insérée dans le Figaro du 19 octobre, voici l'ensemble des faits et des témoignages que je viens de recueillir et dont j'affirme sur l'honneur l'exactitude et la fidélité :

Le vendredi 18 octobre, à deux heures, au moment où s'achevait la mise en page du Figaro, un monsieur, que je reconnus pour être M. de Noé, se présenta à l'imprimerie Kugelmann et demanda à parler à M. de Villemessant en particulier ; il resta seul avec lui environ un quart d'heure.

A la suite de cet entretien, M. de Villemessant me remit un journal belge, dont un article était entouré par un trait d'encre, et me dicta un court entrefilet touchant une rencontre projetée entre deux personnes non désignées parleurs noms. Il me présenta à M. de Noé en me disant que ce dernier viendrait reprendre le journal, et qu'il m'autorisait à lui soumettre l'épreuve de l'entrefilet en question. Je ne revis pas M. de Noé. Le lendemain, en parcourant le Figaro, ie fus surpris de trouver dans cet article ces mots : comme étant de roture, que je ne me souvenais pas d'avoir écrits. Je pensai que M. de Villemessant était retourné à l'imprimerie et avait fait ce changement.

Or, voici ce qui s'était passé.

M. de Noé, étant revenu à l'imprimerie après mon départ, avait repris le numéro belge et s'était fait communiquer l'épreuve de la note dictée par M. de Villemessant, ce qui ne lui fut pas refusé par le metteur en page RoucoUe, parce que ce dernier avait vu quelques heures auparavant M., de Noé causer avec M. de Villemessant.

Cette épreuve portait l'épilhète : plébéien, appliquée à l'un des adversaires.

114 PLAIDOYERS DE M^ LàGHAUD.

Ce fait est attesté par le metteur en page Roucolle, le compositeur Catixaud, le correcteur Dl'clos et par M.Kugelmann, propriétaire de l'imprimerie, auquel le compositeur demanda si ïi ÛQ pléhéien prenait un tréma.

Ce fut M. de Noé qui corrigea de sa main le mot 'plébéien et le remplaça par la périphrase étant de roture, dans l'allure de laquelle se reconnaît d'ailleurs la langue technique de la noblesse plutôt que le style du journaliste.

La démarche faite par M. de Noé à l'imprimerie ne saurait être révoquée en doute, car le signalement, donné par le metteur en page et les compositeurs, concorde de tous points avec sa personne.

Les faits ci-dessus, qui déziiontrent irréfutablement la participation de M. de Noé dans la note insérée au Figaro, sont certifiés, chacun en ce qui le concerne, par les soussignés, qui demandent unanimement à être mis en présence de M. de Noé.

A. DE Brageloxxe, Secrétaire do la rédaction du Figaro, directeur du journal le Voleur.

En ce qui me concerne, j'affirme avoir communiqué à M. de Noé l'épreuve de la prosente note sur laquelle M. de Noé a changé le mot de plébéien, écrit par M. de Bragelonne, par les mots étant de roture.

Roucolle, metteur en page.

En ce qui me concerne, pour avoir fait sur l'épreuve de la note le changement du mot plébéien en ceux-ci : éta7it de roture.

A. G. Dlclos.

En ce qui me concerne dans le rapport ci-dessus.

Catixaud.

En ce qui me concerne, pour avoir été consulté par mon compositeur sur l'orthographe du mot plébéien et pour l'au- Ihenlicilé de la signature de mes ouvriers :

Klgelmax.n, propriétaire de Vimprimerie.

Si tout ce qui est dit dans cette enquête est vrai ; si ces cinq hommes n'ont pas menti, je demande à tous

AFFAIRE DE M. LE VICOMTE DE NOE. lia

quel est le rôle que M. le vicomte de Noé a joué dans cette afîaire?

Ont-ils menti?

M. de Noé fait un procès, et par une tactique qu'il croit habile, il prend pour adversaires les témoins.

C'est un procédé nouveau qui peut faire fDrtune ; le moyen de se débarrasser des témoins qui vous gênent, c'est d'en faire presque des accusés. Mais je n'insiste pas autrement sur ce point. Toutes les ruses de M. de Noé, je puis le lui promettre, se briseront contre l'expérience des magistrats qui nous font l'honneur de nous écouter.

Mentent-ils, ces hommes? et pour quel motif? Ce sont (Je pauvres diables !

Vous çtes bien fier, vous avez des idées bien aristocratiques pour admettre que des conditions très humbles conduisent nécessairement au mensonge.

Ce sont les serviteurs de M. de Villemessant?

Où donc avez-vous vu cela? M. Kugelmann, imprimeur, le serviteur de M. de Villemessant ! M. Roucolle, employé de M. Kugelmann, M. Duclos, M. Catinaud, des hommes gagnant honorablement leur vie dans une imprimerie, qui ne sont payés ni plus ni moins, parce que M. de Villemessant y fait imprimer son journal, des hommes à notre discrétion? M. de Villemessant est donc une puissance! Il est donc bien fort, lui qui serait parvenu, en douze heures, à faire que cinq hommes se soient indignement parjurés?

A qui espère-t-on faire croire de semblables choses? Âh ! Messieurs, si la justice avait toujours des témuignages aussi complets, elle ne se tromperait jamais. Mes cinq témoins sont des hommes indépendants qui ne rapportent pas le même fait, mais qui se soutiennent l'un l'autre, et qui, en se réunissant, furment une trame qu'il est impossible de briser. Trouve-t-on dans les procès beaucoup de dépositions qui se réunissent ainsi pour rassurer la conscience du juge?

116 PLAIDOYERS DE M*= LACIiAUD.

Mais, dites-vous, il n'y a qu'un témoin: Roucolle?

Il me suffirait, s'il est honnête; mais vous ne pouvez pas faire ces éliminations. Il y a cinq témoins, leurs déclarations ont une importance particulière et il suffit de les examiner un instant pour le comprendre.

Voyez, en effet, quel est le résumé de tous ces témoignages ?

Il est un fait certain : c'est que dans la première rédaction de l'article du Figaro, il y avait le mot plébéien, et il est un autre fait aussi certain : c'est que, quand l'article a paru, ce mot avait été remplacé par ceux-ci : comme étant de roture. — Eh bien! il faut nous dire comment la substitution des deux mots s'est faite. Toute la question est là.

Or que disent les témoins Kugelmann, Duclos et Catinaud? Après le départ de M. de Yillemessant de l'imprimerie, on a imprimé l'article, et on a mis le mot plébéien. M. de Yillemessant n'est pas revenu le soir ; M. de Bragelonne n'est pas revenu plus que M. de Yillemessant; qui donc a fait la substitution? Elle ne s'est pas faite seule. Roucolle vous dit : « C'est moi; » et il ajoute : Je l'ai faite, parce que M. de Noé est venu et a corrigé l'épreuve. »

Ne comprenez-vous pas que les déclarations de ces témoins qu'on veut isoler et réduire à une seule sont des déclarations qui se soutiennent et se prêtent mutuellement un appui évident? ,

Yoilà la première épreuve : plébéien.

M. de Bragelonne et M. de Yillemessant partent ; le mot est imprimé. Le tréma sera-t-il placé sur 1'?', ou n'y sera-t-il pas mis? Je n'en sais rien, le compositeur n'en sait rien; M. Kugelmann a donné l'orthographe ou plutôt l'accentuation du mot. Et quand il n'y a I erionne au journal, voilà que Roucolle corrige l'élircuve; il n'a aucun intérêt à le faire; il l'a fait cependant, et il n'a pu le faire que parce que des ordres lui ont été donnés. Il dit : <■<. Ces ordres, je les ai reçus de

M. de Noé. — « Il y a cinq témoins ; ils seraient d'indignes menteurs, s'ils avaient dit une chose qui n'est pas la vérité évidente.

Aussi, Messieurs, quand il a fallu engager ce procès, les adversaires ont bien compris qu'ils avaient affaire à des hommes, qui méritaient la confiance de la justice. Contre eux tous qu'a-t-on pu dire? Dire à un témoin qu'il ment, c'est une calomnie, pas autre chose; il faudrait établir l'intérêt qu'il peut avoir à mentir. Je cherche. Il faudrait au moins trouver dans le passé de ces témoins, de ces hommes qui affirment, des actes, actes honteux, quelque chose qui permît de supposer qu'ils ne disent pas la vérité.

On s'est permis à cet égard des railleries, mais si douces, si charmantes, qu'elles n'étaient pas très cruelles. Je défends M. de Bragelonne ; on dira ce que M. Kugelmann et M. Roucolle sont, ce qu'ils ont été. — M. de Bragelonne, chacun sait qui il est ; mon honorable adversaire a presque fait des railleries sur son nom : de Bragelonne, c'est un nom bien nuble !

On raille aussi M. de Villemessant sur son nom. Dans quelques jours ce ne sera plus possible; aujourd'hui on peut encore se le permettre. Mais, qu'il me soit permis de le dire, ce n'est pas là un procédé très ingénieux. Un pauvre enfant, qui nait dans des conditions tristes, n'en mérite que plus d'intérêt; il a droit, au moins, quant à son nom, à plus de ménagements.

Quant à M. de Bragelonne, son nom est bien à lui; j'en ai des preuves. Voici un jugement du tribunal d'Auxerre qui établit qu'en 1835 il a été adopté par M. Balatier de Bragelonne. Et savez-vous quels étaient ses parrains, ses patrons, ceux qui venaient devant le notaire constater que M. de Bragelonne avait été élevé par M. Balatier de Bragelonne, son père adoptif? Vous ne les récuserez pas, nous les aimons autant que nous les estimons, et ce double sentiment est partagé par le tribunal. Le premier témoin s'appelle Marie, avocat à

118 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.

la Cour impériale de Paris, notre illustre et si parfait confrère. Le second se nomme Pinard, un de nos anciens confrères, un des collègues de Messieurs les magistrats ; il est conseiller à la Cour.

Laissons donc ces petites plaisanteries, qui amusent, qui détournent l'attention de l'affaire et en font perdre la véritable voie. M. de Bragelonne a son nom, et tous ceux, qui le connaissent, disent de lui qu'il est l'homme le plus honnête de la terre. Il n'est pas jeune, ri est né en 1811 ; ce n'est pas un enfant, il comprend la portée de l'enquête qu'il va faire. Les autres témoins, on vous dira tout à l'heure ce qu'ils sont.

Eh bien ! c'est à eux tous qu'on dunne un démenti et qu'on vient dire qu'ils se sont parjurés!

Aussi, Messieurs, certain que sur ce terrain on •n'obtiendrait aucun résultat, on a essayé de se servir d'un autre moyen.

On a fait interroger tous ces adversaires, sur faits et articles.

Vous avez compris, Messieurs, toute l'importance de cette affaire au point de vue de l'honneur. Le magistrat qui, parmi vous, occupe la première place, avec celte haute sagacité que nous admirons tous, a voulu voir lui-même et entendre ceux qui venaient faire leurs objections. Cet interrogatoire, je l'ai là dans mon dossier; je ne veux pas le relire; mais il faut avoir beaucoup de talent pour oser dire qu'il s'y trouve des contradictions. En entendant mon honoraljle adversaire parler des contradictions de l'interrogatoire, je me disais que, s'il les prouvait, ce serait le tour de force le plus grand que son esprit si merveilleux ait jamais essayé de faire : aussi il n'a rien prouvé.

(jue disent tous les témoins? Ce qu'ils avaient tous affirmé. Il y a dans cet interrogatoire des détails d'une telle nature qu'évidemment ils démontrent qu'il contient la vérité : on ne peut pas s'entendre sur des faits qu'on ne peut pas deviner. — Ainsi M. de Yillemessant

raconle que M. de Noé est venu le trouver et lui a dit que le combat, de la part de M. de Gramont-Caderuusse, avait été un moment refusé parce qu'il trouvait (jue M. Dillon n'était pas digne de lui. Il raconte quelque chose, qui est tout à fait particulier. Il a dicté l'article à M. de Bragelonne; avant de faire écrire le mot plébéien, il en est un autre qui était venu à son esprit, le mot entraîneur; il ne se rendait pas bien compte de sa signification; car mon adversaire se trompe, M. de Villemessant n"est pas un sportman; il n'a jamais fait courir et il n'a pas une grande connaissance du langage du Jockey-club. Le mot entraîneur , Aowi la signification pouvait avoir une portée trop grande, il l'a remplacé par le mot plébéien. Il ajoute que, arrivé le soir de Versailles à Paris, désolé, Roucolle lui a appris, ce soirlà même, ces détails qui confirmaient la vérité de sa déclaration; il dit encore que jusqu'à ce moment il les avait ignorés, et que le lendemain il a prié M. de Bragelonne de faire l'enquête. ^

M. de Bragelonne confirme tous ces faits en ce qui le concerne. Comme M. de Villemessant, il déclare (pi'on lui a dicté l'article et ({ue le mot plébéien s'y trouvait. Comme M. de Villemessant, il déclare qvi'on lui avait laissé le journal, qui devait être plus tard rendu à M. de Noé; et le magistrat, qui l'interroge, lui adresse, une question d'office, à laquelle il ne pouvait pas s'attendre et qui est le contrôle le plus certain de sa déclaration €t de celle de M. de Villemessant. On lui demande si, avant de lui dicter le mot plébéien, M. de Villemessant n'avait pas hésité un moment. Et alors un souvenir lui revient à l'esprit : « C'est vrai. Monsieur le Président, « M. de Villemessant m'avait dicté le mot entraîneur, et « ni lui, ni moi, ne comprenions la signification de ce « mot; alors nous avons mis plébéien. »

Kst-ce là une rencontre fortuite? S'ils s'étaient mis d'accord, M. de Bragelonne n'aurait pas attendu la question de M. le Président. Les souvenirs étaient les

120 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.

mêmes, mais la concordance n'était pas nécessaire. Quand on est dans la vérité, on n'a pas besoin de s'entendre.

Qu'y a-t-il encore? Ah ! il y a une petite chicane.

« En quittant l'imprimerie, quelle recommandation avez-vous faite pour le cas où M. de Noé se présenterait? — Aucune. »

Et l'adversaire de triompher. Pourquoi triomphe-t-il ? M. de Noé devait donc revenir? S'il devait revenir, vous nous direz dans quel but et pour quel motif. Il n'y avait pas de recommandation parce qu'il n'y avait pas à en faire : on ne supposait pas que M. de Noé viendrait corriger une épreuve et changerlarédaction d'un article.

Ainsi ces deux premiers interrogatoires sont aussi complets que possible; ils sont dans une concordance parfaite et pourvus des détails réclamés d'office par le magistrat, qui interroge et qui contrôle la vérité.

On interroge Roucolle. Est-ce qu'il y a une hésitation dans sa réponse? Il raconte ce qu'il avait dit dans sa déclaration, ce qui est vrai : comment on avait commencé à imprimer, comment il est sorti avec l'épreuve, comment il a trouvé M. de Noé, à qui il a remis le journal. Quelqu'un abienremislejournalàM. deNoé; il ne l'a pas pris tout seul, et il n'a jamais dit de qui il le tenait.

Puis, Messieurs, après avoir raconté les faits, M. Roucolle arrive à sa conversation avec M. de Villemessant^ le soir même de son procès de Versailles.

Y a-t-il des contradictions? Y a-t-il entre Roucolle et M. de Villemessant, sur ce point si grave, la plus petite différence?

L'adversaire me paraissait triompher sur ce point. Il triomphait facilement. Lisons la réponse de M. de Yillemessant, lisons la réponse de M. Roucolle, rapprochons les deux déclarations et voyons si leur concordance n'est pas l'évidence même.

Septième question (à M. de Villemessant). — « Quand avez-vous donné l'ordre de faire une enquête? »

Réponse. — « Le lendemain de l'arrêt rendu par la Cour d'assises de Versailles. Je suis arrivé très tard à l'imprimerie, le jour où l'arrêt a été rendu; j'ai rendu compte à mon metteur en pages Roucolle »

Et puis à M. Roucolle sur ce point :

« Quand avez-vous été interrogé pour la première fois? »

Réponse. — « Le lendemain de l'arrêt de la cour d'assises de Versailles par M. de Bragelonne. »

Ainsi, aucune contradiction.

Je ne veux pas lire la totalité de cette déposition, elle est l'évidence même.

Les autres témoins, Duclos, Catinaud, Kugelmann, déposent dans le même sens ; aucune contradiction n'est possible, et si l'on devait juger sur l'interrogatoire, que les adversaires ont demandé, leur procès ne pourrait être soutenu.

C'est alors que d'autres difficultés se présentent et que mon adversaire examine cette affaire sous plusieurs points de vue et fait de nombreuses critiques.

La première est celle-ci : Roucolle n'aurait pas laissé toucher à l'épreuve ; une imprimerie est un lieu sacré et personne ne peut y mettre le regard ; sans cette condition on pourrait compromettre la rédaction d'un journal. Puis, mon illustre adversaire dit de très grandes et très belles choses qui n'ont qu'un tort : c'est de s'appliquer aux détails les plus insignifiants, les plus petits.

De quoi s'agit-il, en effet? Est-ce de faire passer un article? est-ce de publier une diffamation? est-ce de chercher à déshonorer quelqu'un? Si M. de Noé était venu dire à M. Roucolle : « Voici un article, insérez-le; » je suis parfaitement convaincu que M. Roucolle ne l'aurait pas accepté. Mais il faut descendre de ces hauteurs, et voir la vérité dans les régions moyennes.

M. de Noé est venu une heure avant qu'on tire l'épreuve de l'article. Le journal le Figaro a des amis qui

viennent, qui causent ; on l'a vu parler à M. de Villemessant; on a vu M. de Villemessant dicter ce fameux article; on a vu le journal remis par M. de Noé, et voilà que M. de Noé, une connaissance, presque un ami de M. de Yillemessant, — vous verrez qu'il voulait être notre collaborateur, j'ai même dans mon dossier des phrases écrites par lui, très bien écrites de la main droite, ce <iui prouve qu'il n'y a pas à s'inquiéter à ce sujet, — M. de Noé, dis-je, rencontre M. Roucolle, il voit la note, la lit; il y change un mot, au lieu de plébéien, il met de roture.

Est-ce si criminel que cela? Un mot peut faire pendre un homme, mais si l'article est le môme, si le fond n'a pas changé; le mot de roture ne dit pas plus que le mot plébéien; c'est un changement de rédaction, ce n'est pas un changement d'idée.

Vous voulez que ce soit irrégulier. Je le veux bien, mais enfin Roucolle l'a fait; il faut bien que quelqu'un ait opéré ce changement puisqu'il s'est fait après le départ de MM. de Yillemessant et de Bragelonne.

Ainsi, n'opposez pas les principes d'une manière si absolue, ce-la est trop grand pour ces petits détails de la cause. Un mot a été remplacé et la nouvelle a paru.

Voilà la première objection. Mais il en est une autre <pii me cause un plus grand étonnement.

Roucolle a remis le journal à M. de Noé, et l'adversaire de s'indigner en disant : Sans autorisation ! Et peu s'en faut que M. Roucolle ne soit assimilé à un voleur, à un domestique, à un employé infidèle qui prend à son maître et donne à un étranger.

Uuelle est donc la portée de cet argument? Le journal belge a-t-il été rendu à M. de Noé, oui ou non? M. de Noé le reconnaît. M. de Noé est-il venu dans la soirée, à trois heures, deux fois dans la même journée, pour le chercher? Oui, quelqu'un le lui a bien donné. S'il l'a reçu de Roucolle, c'est (jue celui-ci croyait pouvoir le lui donner sans inconvénient. Il ne l'a reçu ni de

M. de Yillemessant, ni de M. de Bragelonne ; il ne l'a pas pris tout seul, il ne savait pas où il était ; Roucolle le lui a donc donné, il a donc vu Roucolle. — De cet argument seul, sans s'arrêter au talent avec lequel mon confrère l'a présenté, il ne reste rien. Un mot disant la même chose a été remplacé par un autre mot. Ce n'est pas un grand crime. Un journal était là : M. de Noé est venu le demander; Roucolle le lui a donné, M. de Noé l'a emporté. •

Avez-vous à nous opposer des objections plus graves ? Jusqu'à présent je ne suis pas sérieusement arrêté.

.\hl oui, il y a une objection sur laquelle on insiste avec beaucoup de soin : ïépreuve l

L'épreuve, vous savez qu'on ne la garde pas. Vous ne seriez pas aussi fort, si on l'avait gardée. Oii est l'épreuve? Allez donc demander aux journaux de Paris où sont les épreuves dans lesquelles on change des mots. Il faudrait créer des magasins nouveaux pour conserver les deux ou trois épreuves de chaque numéro. Vous allez le comprendre en entendant la déclaration de l'imprimeur qui imprime le plus de journaux à Paris.

La procédure des adversaires est presque aussi curieuse que leurs articulations.

Ils n'ont pas cru d'abord qu'on ne conservait pas ces épreuves ; ils ont eu la pensée qu'on pourrait accabler M. de Noé en présentant les mots qu'il a écrits. Sur les épreuves on trouve des écritures qui ne ressemblent à l'écriture de personne. Nous savons comment on corrige les épreuves; il n'y a pas possibilité, même pour les experts en écriture, de deviner quelque chose, et cependant ils devinent beaucoup. Or, dans l'assignation, on disait : « Qu'il déclare dès à présent être prêt à s'inscrire en faux contre la pièce contenant les changements » C'était le 2G novembre.

Il ne faut pas longtemps pour savoir qu'on ne garde

pas les épreuves. On s'en est informé auprès de l'imprimeur; le surlendemain on l'a su, et, le 29, on a été très fort; on nous a fait sommation, dans les vingtquatre heures, de produire cette fameuse épreuve; or savait que nous ne l'avions pas. Peut-on l'avoir? Mon honorable confrère, qui écrit non pas mieux qu'il parle, mais aussi bien, a écrit dans les journaux, il sait comment cela se passe. Il y a pour la composition des épreuves imprimées, des épreuves premières, secondes, qu'on appelle les paquets, et la dernière, qu'on appelle la morasse.

Est-ce que vous voulez qu'on conserve les premières épreuves, les paquets ? Est-ce que vous voulez qu'on conserve les morasses?

Si on était obligé de conserver toutes les épreuves, surtout celles des journaux qui s'impriment tous les jours, on n'arriverait à rien de possible. Demandez au MoniteMr si, quand il tire avec cinq ou six suppléments, il conserve ses épreuves ; ce serait trop demander. Si on avait intérêt à les conserver, on les conserverait. Ah ! si nous nous étions doutés du procès fait aujourd'hui, et si nous avions pu prévoir qu'un jour viendrait où M. de Noé aurait le courage de dire à M. de Villemessa:nt : « Vous êtes un menteur ! » nous aurions fait mieux que de conserver l'épreuve, nous n'aurions pas reçu la nouvelle ; mais au 17 octobre, quand, l'article paru, nous n'avions aucune défiance contre M. de Noé, c'était un fait-Paris qui avait passé comme les autres; on ne lui avait pas fait l'honneur du premier- Paris, et mon confrère a fait à ce sujet une plaisanterie d'un goût douteux.

En venant devant vous, messieurs, j'ai voulu m'appuyer sur l'autorité d'un homme qui imprime la Patrie, la France, le Temps, le Moniteur de larmée, le Moniteur de la flotte, le Sport, le Crédit public, le Conseiller financier, Y Avenir commercial, V Économiste français. J'ai nommé M. Charles Schiller, un des premiers

imprimeurs de Paris, il atteste que les épreuves dites morasses ne se conservent pas. — [M'^ Lachaud donne lecture d'une lettre adressée par M. Schiller à M. Bourdin. Nous n'avons pu retrouver cette lettre et en donner la copie.)

Je n'avais pas besoin de cette lettre. Après avoir tiré un journal on n'en conserve pas les épreuves. S'il en est parmi vous, Messieurs, et la chose est possible, qui aient fait imprimer des livres, je suis sûr qu'ils n'en ont pas fait conserver les épreuves sans utilité, sans nécessité. Nous avons donc fait ce que l'on fait toujours.

Je vous fais remarquer, Messieurs, que nous n'avions aucune espèce d'intérêt à conserver cette épreuve, qui ne disait rien autre chose que ce que nous avions voulu dire ; car nous avions voulu imprimer l'article avec le mot plébéien ; nous l'aurions imprimé avec le mot roture, s'il était venu à notre pensée au moment où M. de Bragelonne en a écrit la rédaction. Nous acceptons la responsabilité de cet article, et le bruit, qui se fait aujourd'hui, ne se fait pas à l'occasion de l'article dont M. deVillemessant doit répondre, mais uniquement à l'occasion du démenti donné par M. de Noé, lorsqu'il dit : « Je ne vous ai pas donné ce récit, j'aftirme que je ne l'ai pas vu et que je ne l'ai pas corrigé. »

On ne pouvait donc pas conserver cette épreuve ; elle rentrait dans les épreuves les plus insignifiantes, les plus indifférentes ; l'imprimeur et beaucoup d'autres encore vous diront : Gela ne se fait pas, cela n'est pas possible.

Il y a encore d'autres objections auxquelles il faut répondre et j'arrive à un autre ordre d'idées.

Il en est une qui prouve toutes les difficultés de la cause de mon adversaire. Mon confrère a beaucoup trop d'habileté et d'expérience pour s'arrêter à ces petits moyens s'il pouvait s'appuyer sur quelque argument plus fort.

Dans le procès-verbal, nous avons mis le vendredi 18 octobre, et l'adversaire de s'écrier : C'est le 17 qu'on est venu; vous trompez le public, vous avez mis le 18.

126 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.

Oui, mais le journal paraît le dimanche, et le vendredi, 17, nous avons mis le jom\ — Je passe, ce n'est pas sérieux.

Alors arrive une objection des plus délicates, une erreur que je n'ai pas vérifiée, qui est possible : « Vous avez altéré letextede ladéclaration deM.Roucolle; — et dans les conclusions imprimées de l'adversaire, il y a de petits fac-similé — il y avait petite noie et vous avez mis présente note. » L'adversaire a soin de mettre dans son imprimé des italiques qui n'étaient pas dans le journal. On dit : « Vous n'avez pas remplacé un mot par un autre sans avoir un but; votre but était de l'aire croire au public que vous aviez l'épreuve, et que c'était en présence de l'épreuve que la déclaration avait été donnée par Roucolle.

Comment mon adversaire n'a-t-il pas compris que cette objection détruirait tout son système?

Roucolle est un honnête homme ou un fripon ; il dit la vérité ou il ment. S'il ment, c'est pour me faire plaisir; s'il invente la visite de M. de Noé, s'il invente la correction faite par M. de Noé, s'il a l'infamie d'articuler des faits complètement faux, vous comprenez que dans l'écrit qu'il va signer il mettra tout ce que je voudrai; la chose doit pouvoir se faire sans difficulté. Quand on a obtenu de Roucolle qu'il dise que M. de Noé est venu, quand il n'est pas venu; qu'illui a parlé, quand il ne lui a pas parlé ; qu'il a corrigé l'épreuve quand il ne l'a pas corrigée, il n'est pas difficile d'obtenir de Roucolle le uKjt présente au lieu de petite. Je n'ai pas besoin de lui faire faire un faux, il est un homme à ma discrétion.

Comment mon adversaire n'a-t-il pas compris que son objection tournait contre lui-même? Cette objection ne peut s'appuyer que sur la véracité de Roucolle, donc Roucolle n'a pas menti.

Laissons de côté ce moyen. Vous verrez les pièces, Messieurs ; il est possible qu'il y ait erreur d'impression.

Maïs avons-nous affirmé que nous avions l'épreuve sous les yeux? Vous croyez qu'au moment où cette déclaration était faite, si nous avions eu l'épreuve, nous n'aurions pas dit : Nous avons l'épreuve! Nousn'aurions pas laissé l'opinion publique se tromper sur un fait que l'adversaire considère comme si capital. — Une erreur a peut-être été faite, vous vérifierez le fait, Messieurs; c'est une erreur qui n'a aucune importance, et l'observation de l'adversaire ne peut s'appuyer que sur l'honorabilité de Roucolle. Que ce dernier ait écrit petite ov\ présente, s'il a dit la vérité, il importera peu que je me sois trompé dans mon journal ; l'inexactitude des déclarations de M. de Noé n'en serapasmoinsétablie.

J'en aurais fini s'il n'y avait pas une autre objection sur laquelle l'adversaire a insisté avec énergie.

Yotre journal, a-t-on dit, porte la date du 19 octobre; le prétendu travail de M. de Noé aurait eu lieu le 17 ; vous, rédacteur en chef, vous avez dû lire votre journal le 18 au soir ; quand il a été mis sous presse, vous avez dû remarquer l'altération. Et mon confrère affirme que les rédacteurs en chef lisent depuis le commencement jusqu'à la fin ce qui s'imprime dans leur journal.

C'est un métier bien pénible, et je les plains vraiment beaucoup. On les fait plus scrupuleux qu'ils ne le sont en réalité. Mais qu'importe ? Si le journal portant la date du 19 a paru le 18 au matin, s'il était sous presse au moment où M. de Noé est venu à l'imprimerie, si M. de Villemessant ne l'a plus vu et si, alors qu'il a pu le lire, le journal était déjà distribué, que deviendra votre grand argument, cette vérification par M. de Villemessant, cette obligation du rédacteur en chef?

On vous disait dans un style charmant : le Figaro est un journal qu'il faut lire soigneusement; un mot placé de telle ou de telle façon a une portée qu'il faut comprendre, et souvent il faut soulever le voile qui laisse deviner ce qu'il ne veut pas dire.

C'était charmant, je le répète ; mais je vais prouver

que, bien qu'il porte la date du 19, le numéro du Figaro a paru le 18, qu'il a été imprimé le 17 au soir, alors que M. de Villemessant était parti et que tout était dit. Voici une déclaration du ministère de l'intérieur constatant le dépôt du journal ; elle ne sera pas récusée par mon confrère.

Ministère de riutrricur, 18 octobre 18G2.

« En exécution de l'article 14 de la loi du 21 octobre, etc.. »

J'ai déposé le 18, ce qui portait la date du 19, donc je l'ai imprimé le 17 au soir. Donc, quand M. de Noé est venu, M. de Villemessant avait tout vu, toutexaminé, il n'y avait plus à faire que le travail de l'imprimerie.

C'est d'ailleurs un fait notoire, \q Figaro parait toujours la veille de la date qu'il porte ; il faut donc qu'il soit imprimé l'avant-veille.

Voilà ma réponse à ces grandes objections sur lesquelles l'adversaire a particulièrement insisté.

J'ai terminé la discussion de toutes les objections; je n'ai malbeureusement pas terminé toute la discussion de cette affaire. Je vous ai montré. Messieurs, la déclaration de cinq hommes qui \'iennent dire des choses qu'on n'invente pas et qui les disent spontanément. Je vous ai montré la concordance de tous les faits. Il faut admettre que nous sommes dans le pays le plus abominable du monde, si on peut supposer que cinq hommes, sans intérêt, vont mentir et se jeter non seulement dans le déshonneur, mais encore s'exposer aux poursuites qu'on peut diriger contre eux.Pour détruire leur déclarati(jn, il faudrait des faits, des arguments que l'adversaire n'a pas. J'ai suivi son argumentation de point en point en la dépouillant du prestige de sa parole, et je pense avoir suftisamment répondu à toutes les objections.

Mais veut-on que je me place sur un autre terrain ; veut-on que je raisonne sans m'appuyer sur les atteslalidns, sans m'appuyer sur les certificats ? Je le veux

aussi, je n'ai pas besoin de lappui (|u"]Is me donnent. Veut-on que je démontre à l'aide des faits, avoués par M. de Noé lui-même, l'évidence de la vérité affirmée par M. de Yillemessant? La démonstration est facile à faire.

Il y a un fait certain : M. de Nué est venu le 17 trouver M. de Yillemessant à l'imprimerie du Figaro. Qu'y est-il venu faire? Il faut bien qu'il nous le dise. Il est venu lui parler du duel de M. de Gramont-Gaderousse et de M. Dillon; il l'avoue. Pourquoi lui a-t-il parlé de le duel? Pour que M. de A'illemessant n'en dise rien? Voilà la logique de M. de Noé. Il veut qu'on se taise et il va parler au Figaro. Il a bien trop d'expérience pour savoir que c'est tout le contraire.

II veut vous faire croire qu'il venait chercher un ami dans l'éventualité d'un duel qu'il espérait arranger. Est-ce sérieux ? « Je suis allé au Figaro pour lui dé- « fendre de i)arler d'un duel dont il n'avait pas entendu « parler avant ma visite, d'un duel qui probablement « n'aurait pas lieu, que j'espérais arranger. » Mais, Monsieur, attendez donc que le duel ait eu lieu pour faire le récit que vous entendez faire, et, s'il est utile à vos intérêts d'éviter une publication dans le Figaro, n'allez pas au journal. Mais vous y allez pour qu'on parle et non pour qu'on ne parle pas.

M. de Noé est armé du journal belge, cause du duel. Pourquoi apportez-vous ce journal au Figaro ? pour le le lui faire lire. Qu'a-t-il besoin de le lire, si vous désirez qu'on ne parle pas du duel?

Dans le système de M. de Villemessant, tout s'explique. Vous lui avez remis le journal afin qu'il parlât et dit la cause du duel. En effet, d'après l'article du 19, l'affaire prendrait son origine dans une publication d'un journal à laquelle M. de Gramont-Gaderousse aurait répondu très vertement dans une feuille étrangère.

Vous venez à l'imprimerie ; M. de Villemessant sort; vous le rencontrez dans la cour, vous lui parlez du

duel, il dit : « Je vais en parler, mais donnez-moi le journal. » Vous lui laissez le journal. Vous désirez qu'on ne s'occupe pas de cette affaire et vous venez en parler! Pourquoi apporter le journal? 11 n'était pas nécessaire. Et pourquoi étes-vous venu chercher le journal après que l'article a été fait? Parce que M. de Villemessant n'en avait plus besoin et qu'il y avait pris ce qu'il lui était utile de prendre. Pourquoi vous dérangez-vous deux fois ? Vous avez beaucoup de temps à perdre? — C'est l'évidence ; je plaide qu'il fait jour, et nous y voyons tous ici.

Dire à M. de Villemessant : « Voici un duel, mais je vous défends d'en parler ; il n'aura pas lieu ; cependant je prends mes précautions ; » c'est absurde. Pourquoi étes-vous venu chercher le journal? Vous l'avez pris en venant voir l'article, car le journal ne vous était pas nécessaire, vous pouviez le reprendre plus tard. Mais l'article allait paraître, voyant l'article, vous avez pris le journal.

Il est impossible à M. de Noé d'expliquer sa conduite. Cela suffit pour démontrer qu'il est venu pour faire rédiger un article ; qu'il a remis dans ce but au Figaro le journal belge cause du duel, et que c'est après avoir examiné la rédaction de l'article, qu'il a repris son journal.

Quelque chose de plus étrange : où donc, le 17 octobre, va-t-il chercher M. de Villemessant? A son imprimerie. Quand on dit aux bureaux du Figaro, il n'y a pas de bureaux du Figaro chez M. Kugelmann; il y a seulement un cabinet où on corrige les épreuves du Figaro, comme on y corrige les épreuves des autres journaux. Les bureaux du Figaro sont boulevard Montmartre. Ce n'est pas au boulevard Montmartre qu'est allé M. de Noé pour causer avec M. de Villemessant de ce duel en perspective. Non, il va à l'imprimerie, au moment où on compose le journal. Si vous ne vouliez pas aller au journal, si c'était une conversation per-

sonnelle que vous désiriez avoir avec M. de Villemessant, vous pouviez aller à son domicile particulier, qui n'est pas à l'imprimerie. Non, vous n'allez pas chez lui, vous allez à l'imprimerie. Et vous êtes tellement pressé que vous ne pouvez pas attendre au lendemain ; il y a empressement. 11 faut que dans le numéro du 18 paraisse l'article que vous allez donner. Vous arrivez à l'imprimerie au moment où se prépare le tirage du journal ; et cela est si vrai que, le journal étant complètement composé et la place manquant pour cette petite nouvelle, on en a retiré quelques lignes insignifiantes pour y mettre l'article apporté par M . de Noé.

En présence de ces faits et des explications incompréhensibles qui peuvent être données par M. de Noé, estce qu'il n'y a pas la démonstration la plus évidente que M. de Noé est venu pour que l'article fût fait et imprimé ?

Il y a eu à Versailles un incident que personne ne peut avoir oublié. Quelle était l'arme que M. de Noé voulait avoir pour son partenaire? C'était le pistolet. Eh bien, l'article porte : « Le duel aura lieu au pistolet. »

Je vous reconnais, Monsieur de Noé, c'est vous seul qui avez pu dicter cela. A ce moment, il n'y avait pas eu entre les témoins les conversations qui eurent lieu le 21.

Il y a bien des choses que je ne peux pas dire. 11 s'agissait de savoir si le duel aurait lieu au pistolet ou à l'épée. M. de Noé disait : '< Je voulais le pistolet, parce « que M. Dillon était de première force sur cette arme; « j'aimais mieux qu'il tuât M. de Caderousse que de le « voir tué par celui-ci. » Il a voulu cela, M. de Noé !Sur le terrain il a même placé les épées d'une certaine façon et il a fait un signe à M. Dillon, ce qui n'est pas, que je sache, dans les règles du duel ; mais passons, c'est le procès de Versailles.

L'article dit qu'on se battra au pistolet. M. de Villemessant ne peut pas l'avoir deviné ; c'est la prétention de

M. de Noé. Voyez comme il est bien informé! Un duel est provoqué par un article d'un journal belge; ce duel aura lieu au pistolet, est-il dit à un moment où les témoins ne se sont pas encore réunis pour décider de quelles armes on se servira. Qui a pu parler de duel au pistolet? Celui qui a demandé le pistolet. — Ce dernier trait signale la présence de M. de Noé dans l'imprimerie du Figaro .

Ce sont là des preuves matérielles : cette visite au journal à l'imprimerie, les indications de l'article, le pistolet; tout cela est inexplicable si M. de Noé dit la vérité.

Il y a autre chose, il y a une preuve morale et il est impossible à M. de Noé d'y répondre.

Lorsque l'instruction a commencé à Versailles, lorsque M. de Villemessant a refusé d'indiquer la personne qui lui avait apporté les renseignements de l'article du 19 octobre, quelle a été l'attitude de M. de Noé! Rien! — Comment, vous vous êtes cru coupable d'indiscrétion, et vous vous êtes tû, et devant la justice et devant les témoins qui, comme vous, faisaient leur déposition ! Il n'y avait qu'un cri d'indignation. Chacun se demandait : Qui donc a pu dire à M. de Villemessant de semblables choses, de qui les tient-il? Comment I M. de Noé n'a pas dit : Je suis la cause accidentelle de cet événement ; je suis allé trouver M. de Villemessant, c'est un indiscret :j'ai parlé, il avait promis de ne rien dire et il a dit. — Pourquoi avez-vous gardé le silence sur la démarche que vous avez faite auprès de M. de Villemessant? Vous étiez l'occasion de l'article, il fallait le dire.

Est-ce que ce silence est compatible avec la sincérité? Est-ce que si M. de Noé n'a rien à se reprocher, il ne parlera pas ? Est-ce que, mis en présence de la justice, il ne dira pas : M. de Villemessant a fait cela, c'est une surprise; il a trompé ma bonne foi; j'ai fait une démarche imprudente, mais je n'accepte pas la res-

ponsabilité d'une pensée qui ne vient pas de moi. — Pourquoi s'est-il tû ? Qu'il donne une raison honorable de ce silence! Il ne peut en donner aucune. — Si, devant la Cour d'assises de Versailles, M. de Villemessant n'avait pas fait appel à celui auquel il avait donné sa parole, M. de Noé n'aurait pas parlé. Il se serait lu toujours et il aurait voulu laisser ignorer que le 17 octobre il s'était rendu auprès de M. de Villemessant.

On dit qu'il avait demandé le secret pour l'article du 23 octobre dont je parlerai. — Ce n'est pas sérieux, il n'a jamais été question (hi compte rendu du duel, il n'a été question que de l'article du 19.

Dans l'instruction M. de Villemessant a dit : « Je ne reconnais pas la personne qui est venue me voir. » — L'instruction a été signifiée à M. de Noé dans sa prison; il a vu que c'était une question posée par la justice, elle voulait savoir qui avait instruit M. de Villemessant. Il n'a rien dit et il a laissé soupçonner les témoins qui étaient venus avec lui, et il n'a pas pris cette initiative d'un galant homme qui aurait dit à la justice : Voilà comment les faits se sont passés. — Il aurait parlé s'il l'avait pu, mais il n'avait pas organisé le système qu'il suit aujourd'hui, système dont le tribunal sent toute la portée.

Il y a beaucoup d'autres choses à dire.

Après le duel, cet homme que nous avions trahi, cet homme vis-à-vis duquel nous avions manqué à tous les engagements, il vient mystérieusement nous apporter le compte rendu de ce duel ! Ah ! il est de bien bonne composition. J'en appelle ici à tous; si M. de Noé est venu chez M. de Villemessant après le duel, c'est que M. de Villemessant ne l'avait pas trompé auparavant, ou bien M. de Noé est un homme qui ne s'offense pas €t vis-à-vis duquel tous les procédés peuvent être permis.

Quelle est, en effet, la situation ? Vous êtes revenu voir un journaliste qui vous a placé dans la situation

la plus déplorable, qui a abusé de la parole qu'il vous a donnée, qui a mis les armes aux mains de deux hommes, dont l'un est mort. Vous vous taisez, je le veux bien, mais vous n'aurez pour ce journaliste que du mépris. La conséquence de ce duel a été si terrible que les petits soucis de l'existence ordinaire cessent pour faire place à un souvenir éternel. Eh bien ! non, nous voilà plein de miséricorde pour des procédés si détestables. Il y a à Paris 50 journaux qui attendent le compte rendu. Les deux adversaires sont des gens bien posés dans la société, l'un d'eux est duc, leurs témoins portent de grands noms ; ce duel est le sujet de la conversation de tout Paris ; quel est donc le journal que vous allez choisir : le journal menteur, le journal déloyal, le journal qui, vis-à-vis de vous, a commis l'acte le plus indigne. Allons donc. Monsieur de Noé ! Permettez-moi de vous le dire, si vous avez de semblables facilités pour ceux qui vous trompent, on pourra supposer que votre parole, quand elle se donne, n'est pas souvent respectée. Car celui qui ne manque pas à sa parole, tient à ce qu'on n'oublie pas celle qui lui est donnée.

C'est dans ces conditions, alors que M. de Villemessant aurait manqué vis-à-vis de lui à tous ses engagements, que M. de Noé court au domicile personnel de M. de Villemessant. Vous croyez qu'il va se plaindre? Il y a un témoin de l'entrevue, qui l'a écrite, et je vais vous dire les paroles qui y ont été échangées.

M. de Noé a fait ce jour-là ce qu'il avait fait le 17 octobre, il a dit : « Mon cher ami, je vais vous donner le compte rendu de cette affaire, mais il y a des détails personnels qu'il ne faudrait pas livrer, afin qu'on ne retrouve pas ma personnalité dans l'article que vous allez faire. »

Ah! il est bien confiant, M. de Noé. Trompé une première fois, il s'expose à l'être une seconde; et le voilà exposant tous les détails, dictant, racontant lui-même toutes les circonstances du combat. J'ai la copie écrite

par un M. Chavette, qui était présent lorsque M. de Noé est arrivé. — On élague les détails qui pourraient faire reconnaître M. de Noé ; on inscrit ceux qui peuvent paraître avoir été donnés par des tiers. Et quand M. de Villemessant dit à M. de Noé : « On pourra se demander comment je suis si parfaitement informé », ils ont ensemble arrêté cet expédient que M. de Villemessant était allé sur les lieux et qu'il avait pris tous les renseignements.

Quand on voit M. de Noé en arriver à de pareilles confidences, ne trouve-t-on pas en lui l'auteur de la démarche du 17 octobre? Ai-je besoin de la déclaration de témoins honorables? N'est-ce pas le même homme faisant les mêmes choses, donnant les mêmes détails, demandant le même secret, continuant les mêmes relations ?

Il avoue cette dernière entrevue. Pour quelle raison est-il revenu? Son explication est au moins aussi étrange que la première. Le 17 octobre, il est venu faire à M. de Villemessant des révélations pour que celui-ci ne s'en servît pas. Le 23, il est venu lui faire des révélations afin de ne pas indisposer le Figaro ! Mais il ne savait rien, comment pouvait-il être mal disposé ? Pour faire connaître exactement les détails de ce duel honorable, vous pouviez vous adresser ailleurs ; tous les journaux auraient accepté la primeur du récit. La vérité est que M. de Villemessant avait mis son journal à votre disposition, il avait eu pour vous une première complaisance ; vous saviez qu'il en aurait une seconde. C'est là plus qu'une preuve matérielle, c'est une preuve morale; le bon sens le dit.

Écoutez maintenant. Messieurs, la lettre de M. Chavette, ce témoin de la seconde entrevue :

« Vous me demandez de rappeler mes souvenirs, dit- « il à M. de Villemessant, sur l'entrevue qui eut lieu « entre nous et le colonel vicomte de Noé.

« Le vendredi matin, 24 octobre, nous causions dans

136 PLAIDOYERS DE M* LACIIAUD.

« les bureaux, du Figaro, (juand entra M. de Noé, qui, « après quelques mots échangés avec vous, sortit aus- « sitôt. — Il vient, me dites-vous, nous donner tous les « renseignements sur le duel, soyez notre secré- « taire.

« M. de Noé, qui était allé congédier un ami l'allen- « dant en bas ou dans le voisinage, revint bientôt et « nous nous installâmes dans votre chambre à cou- « cher.

(( Avant les premiers mots, vous dit le vicomte, vous « me donnez votre parole d'honneur que vous ne direz ■< pas que ces renseignements vous ont été fournis par « moi... »

Toujours le même homme! il veut bien donner, mais il ne veut pas qu'on le sache. C'est une générosité d'un nouveau genre.

<( Vous avez immédiatement donné la parole de- '< mandée.

« Je vous la donne et soyez certain que je vous la « tiendrai; car, il y a deux ans, je me suis battu en « duel pour n'avoir pas voulu citer une personne qui « m'avait donné des renseignements.

« Gomme M. de Noé vous disait :

« Où indiquercz-vous alors avoir puisé ces renseigne- « ments?

« Vous avez répliqué :

« Je dirai (jue je suis allé les chercher à Saint-Ger- ' main.

« Ainsi rassuré, il conunencait son récit au duel même, quand vous l'avez arrêté par :

'< — Non, non, commencez par l'origine de la querelle.

« Le vicomte remonta donc aux articles de M. Dillon, « à la visite de M. de Gaderousse au Sport, à la lettre « du journal belge, et après quelques renseignements " sur les premiers pourparlers, il cita alors la note du •■ Figaro. »

Voyez-vous c(!t homme qui vient prendre le Figaro

pour son secrétaire et qui, quand il arrive à cette note du 19, si grave, qui tient tant de place aujourd'hui dans l'opinion, ne dit pas, avec douceur tout au moins, à M. de Villemessant : Vous m'avez trompé, vous avez été trop journaliste, vous avez été trop vite ! Non, dans la série des faits, il parle de cette note avec calme; avec une tranquillité, qui contrastait avec l'attitude prise par lui aux débats.

« Il continua ainsi et termina le récit du duel que « le Figaro a reproduit dans le numéro du 26 octo- « bre.

« De son récit que je notais à mesure sous la dictée « du colonel, nous retranchions tout ce qu'il nous dési- <' gnait comme pouvant trop indiquer aux autres té- « moins que des renseignements nous avaient été four- « nis par lui. »

Nous avons les notes de ce jeune Chavette, écrites sous la dictée de M. de Noé.

Vous allez voir. Messieurs, M. de Noé versant dans le cœur de M. de Villemessant des détails inconnus et qui ne doivent pas être connus. Il parle sans réserve. 11 dit aujourd'hui qu'il est indignement trompé, et il demande à prouver qu'avant d'aller chez M. de Villemessant il avait fait paraître une grande colère. Ce n'était qu'une parade, la colère n'était pas sérieuse ; elle était bien dissipée alors qu'il montait l'escalier, car le témoin raconte le calme avec lequel il a parlé. Il fallait être bien calme, en effet, pour entrer dans tous les petits détails que le rédacteur de la lettre va nous donner.

« C'est par ce motif que nous n'avons pas fait men- « tien de quelques mots échangés sur le terrain avec «.M. de Gaderousse qui, avant de mettre l'épée à la « main, lui demanda: — N'est-ce pas que la note du Fi- « gara ne mettait pas en doute mon courage... ? «

M. Chavette est un sixième témoin; comme les autres il a été gagné. M. de Villomossant est bien puissant, bien heureux, ou plutôt bien malheureux, s'il peut

réunir des témoins parjures pour lui venir en aide dans une cause mauvaise.

« Ni de l'autorité de l'âge invoquée sur le terrain par « M. de Noé pour obtenir des autres témoins l'auto- « risation de croiser les fers, afln de les engager en « tierce... »

Il y a eu un petit signe de M. de Noé à M. Dillon. Ce petit signe devait avoir pour résultat de faire tuer M. de Caderousse.

M. de Noé l'a dit à la Cour d'assises : « J'ai été bien « étonné que M. de Caderousse n'ait pas été embroché « comme une mauviette (c'est son mot) par M. Dillon ; « j'avais si bien réglé les choses que c'était inévitable si « M. Dillon avait suivi mes conseils. » Ce procédé paraîtra peut-être dans une nouvelle édition du code du duel que publiera sans doute M. de Noé.

« Je dois ajouter que M. de Noé termina l'entrevue « en vous parlant de personnes chères que M. Dillon « laissait derrière lui. »

Est-ce encore une preuve morale, celle-là ? Que faut-

ajouter ? Rien de plus. Des témoins, des faits, des preuves matérielles, des démarches inexphcables, et on nous fait un procès !

M. de Noé, devant la Cour d'assises, s'est défendu comme il l'a voulu ; il était accusé, et il n'est pas possible de lui demander compte de ses déclarations. Il est protégé par la loi ; il peut dire contre les témoins et les témoignages tout ce qu'il veut ; il n'y a pas d'action possible, c'est sa défense. Mais, à tout le moins, si la loi ne nous protège pas parce qu'elle protège l'accusé avant tout, il n'est pas possible qu'elle nous laisse perdus et déshonorés dans l'opinion publique. Si j'ai dit la vérité, j'ai usé d'un droit de défense ; à mon tour, je devais en appeler à l'opinion, et comme j'ai prouvé. Messieurs, que c'est bien la vérité que j'ai dite, je ne peux pas être inquiet des résultats de ce procès.

Cependant M. de Noé compte beaucoup réussir ; il

fait une combinaison très habile. Il espère faire reconnaître qu'il a dit la vérité et en même temps faire une bonne spéculation, il demande 100,000 francs de dommages-intérêts.

Je n'aime pas beaucoup l'argent dans les questions d'honneur : c'est trop ou ce n'est pas assez ; celui qui vendrait son honneur devrait en demander un prix plus grand encore, et M. de Noé sans doute, certainement, ne voudrait pas mêler à une affaire d'honneur une misérable question d'argent.

Cependant j'entendais mon honorable confrère s'indigner très fort contre le Figaro et dire, ce qui n'est pas tout à fait exact, que ce j ournal gagnait beaucoup d'argent.

Est-ce que M. de Noé voudrait partager cette fortune et s'enrichir des sommes que son illustre avocat déclare avoir une origine si triste ? Cela n'est pas possible.

Je le dis très simplement, cela a eu un désagrément et un inconvénient ; ce n'est un reproche pour personne ; mais M. de Noé ayant publié partout qu'il demandait 100,000 francs, de tous les points de la France il nous est arrivé des oppositions sur ces 100,000 francs hypothétiques. J'ai là cesoppositions,jeneveux pas les lire. C'est un M . Meck, chemisier, réclamant 500 francs pour commande de chemises; c'est un changeur; c'est une maîtresse d'hôtel du Croisic, qui dit que depuis 1853 M. de Noé a oublié de lui payer 240 et quelques francs, et qu'il serait bien juste qu'il gagnât son procès.

Voilà, quand on demande de l'argent, à quelles extrémités malheureuses on arrive, et comment ce procès, qui devait rester dans les régions élevées de l'honneur, devient un procès où s'agitent les questions les plus viles, les questions de gros sous. Vos créanciers espèrent que vous gagnerez votre procès, non parce qu'ils tiennent beaucoup à votre considération, à votre honneur, mais parce qu'ils espèrent que nous les paierons. Pourquoi n'avez-vous pas fait comprendre que ce n'est pas d'une indemnité pécuniaire, dont il est question, in-

140 PLAIDOYERS DE M' LAGIIALD.

demnité qu'une àme loyale ne saurait accepter en pareille circonstance ?

Il y a des conclusions subsidiaires, et si le tribunal remet l'affaire, certainement on en déposera encore de nouvelles, même au moment de l'audience.

Examinons les articulations :

N° 1. — « On demande à prouver que M. de Noé, le 17 octobre, n'a pu être à l'imprimerie du Figaro à quatre heures. Depuis 3 heures il peut être justifié de son alibi jusqu'à 4 heures et demie, heure à laquelle il a quitté Paris pour n'y revenir que le 21 octobre. »

Je ne vois pas l'utilité de cette preuve. Etes-vous venu deux, fois, oui ou non ? Voulez-vous être venu à 2 heures trois quarts ou à 3 heures moins cinq ou une demi heure après ? Soit ! mais vous êtes venu deux fois le 17 octobre. La première fois vous avez vu M. de Villemessant, la seconde fois vous ne l'avez pas vu ; la seconde fois vous avez repris le journal.

Celte articulation n'a aucune importance, le fait est avoué. Je passe et j'arrive au numéro suivant.

N° 2. — « Le 23 octobre au soir, dans une réunion intime, une personne présente proposa à M. de Noé de se rendre auprès de M. de Villemessant pour lui raconter les circonstances du duel ; que M. de Noé s'y refusa d'abord en laissant manifester l'indignation, que l'entrefilet, paru dans le Figaro du 19 octobre, contre toute raison et toutes vérités, excitait en lui ; qu'il fut ramené par les assistants à d'autres sentiments. »

Je ne vois pas ce que cette articulation peut avoir de pertinent. C'est de la psychologie à l'endroit de M. de Noé qui a fait beaucoup de tapage d'abord et s'est laissé ramener ensuite à de nouveaux sentiments, si bien que M. Chavette déclare qu'il est entré dans le bureau de M. de Villemessant plein de douceur et exempt de passion.

Vous vous êtes fort indigné contre M. de Villemessant ; il le fallait bien, et vous êtes allé à hii comme à un ami!

Votre démarche enlève toute espèce de portée à la colère feinte ou vraie dont les témoins pourraient déposer. N 3. — « Que la veille du jour où il comparut devant la Cour d'assises, M. de Noé reçut dans sa prison la visite d'un journaliste qu'il n'avait jamais vu et qui lui annonça que M. de Villemessant avait prétendu en chemin de fer que c était lui, M. de JSoé, qui avait apporté au Figaro rentrefîiet du 19 octobre. »

Un journaliste, que M. de Noé ne connaît pas et qui va faire une semblable révélation ! M. de Villemessant a pu dire qu'il tenait ces renseignements d'une personne parfaitement informé, et comme personne ne pouvait être mieux informée que le témoin de M. Dillon, M. de Noé s'est peut-être reconnu; mais entin, voulez-vous que je tienne le fait pour certain, que M. de Villemessant ait pu dire que c'était M. de Noé? Il l'affirme aujourd'hui et le démontre. Vous n'avez pas porté l'article au Figaro, mais vous avez donné les renseignements, vous avez corrigé l'épreuve, et, que vous ayez mis tous les mots ou que vous n'en ayez mis qu'un seul, c'est la même chose. Il faut toujours en revenir là : c'est la sincérité de l'un, ou la sincérité de l'autre qui est en cause. Quant à l'article lui-même, il n'est pas dans le débat. Nous avons tous dit ce que nous pensions. M. de Noé est-il sincère ou non ? L'articulation n° 3 n'ajouterait rien aux faits du procès. Je passe au n" 4.

N°4. — « Que M. de Villemessant, le jour où l'arrêt fut rendu par la Cour d'assises de Versailles, a fui en hâte l'audience ; qu'il a pris une voiture boulevard de la Reine, et qu'il s'est fait conduire en une heure vingt minutes rue Grange-Batelière, 13, à Vimprimerie Kugebnann. »

Qu'est-ce que vous voulez prouver ? Qu'il a mis une heure vingt minutes pour aller de Versailles à Paris? Mais il pouvait revenir en trente-cinq minutes! — Qu'il soit sorti éperdu de la Cour d'assises ? Ah ! je vous le concède, et j'affirme qu'à sa place j'aurais éprouvé les mêmes émotions. Qu'il est allé à l'imprimerie et qu'à

l'instant il a voulu savoir la vérité? C'est avoué. Immédiatement Roucolle lui a dit :

« Monsieur, c'est d'autant plus indigne que voilà ce qui s'est passé. » Roucolle le déclare après M. de Bragelonne, après M. de Villemessant, après les autres témoins. Cela fait bien dans une articulation, cet homme qui se précipite, qui fuit : c'est une image seulement ; les chevaux de fiacre de Versailles, qui ne viennent à Paris qu'en une heure vingt minutes, ne remplaceront jamais la locomotive qui franchit la distance en trente-cinq minutes. Je passe.

N° 5. — « Qu'il est matériellement impossible à M. de Noé d'écrire à moitié debout et sans lunettes. » C'est de toutes les articulations la plus charmante ; mais il y a quelque chose de plus curieux que cette articulation, c'est un certificat de médecin que l'adversaire a lu et que je vais lire en partie :

« Nous, soussigné, docteur en médecine, de la faculté de Paris... »

J'aiétéfort étonné de ce certificat, j'avais entendu dire, car je n'ai rien vu, — nous ne voyons jamais rien nous autres, — j'avais entendu dire qu'il ne fallait pas que M. de Noé prît autant de précautions pour écrire un mot. A la Cour d'assises de Versailles, il y avait des amateurs d'autographes qui ont voulu avoir un souvenir de cette audience. Il y avait cinq accusés considérables; on leur a demandé une signature sur deux ou trois papiers qu'on leur a passés. La table n'est pas très horizontale à la Cour d'assises de Versailles, il n'y a pas de barre. Hier encore, j'en faisais l'expérience et je remarquais ce détail pour le procès que nous plaidons aujourd'hui ; c'est le banc des avocats qui sert de barre aux accusés placés derrière eux. Cette barre a-t-elle 3 centimètres de large? Je n'en sais rien. M. de Noé a envoyé un de ses autographes, et lui, (jui écrit si difficilement, dit-on, il signetrès bien en l'air. Voici le spécimen : vicomte de Noé (l'avocat montre un papier); cette signature esttrès bien faite, je ne crois

pas que M. de Noé ait eu une table pour écrire ainsi.

Pour tout homme loyal, pour tout homme de bonne foi, est-ce que cette dernière misère n'est pas la preuve la plus certaine que l'adversaire est aux abois, qu'il ne sait que dire et répondre ?

Je ne m'arrêterai pas plus longtemps à ce certificat bizarre. Je ne parlerai pas de cette courbure originale du corps de M. de Noé, de ces lunettes qu'il met d'une certaine façon et qui se trouvent au fond d'une poche profonde dans laquelle sa main pénètre. Il s'agissait, dans le cas qui nous occupe, d'écrire seulement un mot; M. de Noé était à moitié debout, appuyé sur une table. Je pouvais accepter votre certificat et dire que, quand on est incliné sur une table, c'est à peu près comme si on était assis, et que M. de Noé a pu prendre son bras droit de la main gauche et écrire.

Roucolle ne l'a pas dit! — Comment voulez-vous que Roucolle sache que M. de Noé éprouve des difficultés pour écrire ?

Tenez, quand on écrit comme ceci (l'avocat montre un manuscrit), on peut certainement tracer quelques mots. En 1859, M. de Villemessant avait reçu de M, le vicomte de Noé cet écrit ayant pour titre : Voyage sentimental cVun vieil officier au camp de Chàlons. Gomme calligraphie, le manuscrit est parfait, mais je ne le lirai pas. Laissons cela.

Enfin, ce matin. Messieurs, on nous a communiqué une nouvelle articulation :

N° 6. — « Que, le 2i novembre, M. de Villemessant se rendant à Versailles, à l'époque des débats de l'affaire civile, a prétendu en chemin de fer être détenteur de la pièce corrigée par M. de Noé. »

C'est impossible, cela ne dirait rien. S'il l'avait dit, ce serait inexact ; mais il ne l'a pas dit.

Toutes ces articulations, tous ces arguments de l'adversaire ne détruisent pas les faits et les preuves que j'ai eu l'honneur d'apporter devant le tribunal.

l-ii PLAIDOYERS DE M' LACHAUD.

Voilà toute l'afiaire, Messieurs, et je n'ai pas à la résumer après la bienveillante attention que vous avez Lien voulu me prêter.

Je crois pouvoir m'en remettre avec confiance à tout homme impartial, je ne récuserais même pas les ennemis de M. de Villemessant, à la condition qu'ils fussent d'honnêtes gens.

Mon adversaire en Unissant voulait faille un parallèle entre M. de Noé et M. de Villemessant. — Je pourrais bien, à mon tour, me permettre ce parallèle, mais ce n'est pas le procès. M. de Noé a un grand nom, c'est vrai ; il a occupé un grade élevé que la bravoure, dit-on, lui a valu ; je le veux bien; mais la naissance et le courage ne sont pas tout en ce monde. Je pourrais peutêtre aussi me permettre, à l'exemple démon adversaire, des recherches privées, et si je n'allais pas fouiller, comme il le dit, dans les casiers judiciaires, il ne me serait sans doute pas interdit de prendre autre part des renseignements qui auraient bien leur valeur. Mais à quoi bon toutes ces recherches ? Est-ce que l'affaire est dans les considérations ? Je comprends très bien que ces moyens sont bons à employer dans les causes désespérées, et quand il faut absolument se résigner à perdre son procès, on essaye, par avance, de se venger sur l'adversaire de l'arrêt de la justice. Mais quand un homme n'a rien à craindre, quand il a la certitude de son innocence, quand il sait que les hommes, qui vont le juger, sont des hommes d'honneur et de bien, qu'a-t-il besoin de faire étalage de sa vie? et, armé de votre jugement, est-ce qu'il peut craindre les attaques, quelque vives et quelque habiles qu'elles puissent être? Aussi ne suivrai-je pas M. de Noé sur ce terrain. Dans une brochure par lui publiée et répandue à un très grand nombre d'exemplaires, il en appelle à ses frères d'armes ! Eh bien, moi aussi je m'en rapporte à eux, et ils vous jugercmt comme le tribunal lui-même vous jugera.

Je persiste dans mes conclusions.

JUGEMENT DU TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE Audience du 23 janvier 1863.

« Le Tribunal,

(( Joint les causes, altendu la connexité et statuant par un seul jugement :

« Altendu que de Villeniessant a affirmé, le 23 novembre 1862, dans le journal dont il est le rédacteur en chef, qu'il n'aurait publié qu'à l'instigation et avec la coopération personnelle du vicomte de iXoé, l'article paru le 19 oclobre et relatif au duel dans lequel Dillon a, plus tard, succombé ; que de Noé soutient que, n'ayant pas pour but une divulgation immédiate, il n'aurait fait connaître à de Villemessant la querelle engagée qu'à titre contîdentiel et serait resté absolument étranger à la publication ; qu'il demande la réparation du préjudice, qui serait résulté pour lui de la calomnie dont il se prétend victime, et à laquelle les autres parties en cause se seraient associées.

« Attendu que les relations, qui ont existé entre de Ville messant et de Noé à l'époque du duel, et les déductions nécessaires qui en ressortent, les attestations recueillies avant le procès et leur concordance avec les réponses faites aux interrogatoires, tout démontre que la dénégation du demandeur est contraire à la vérité.

« Attendu, en effet, que, de son aveu, il s'est rendu le 17 octobre à l'imprimerie où se préparait le numéro qui devait paraître avec la date du 19 octobre; qu'il y a trouvé de Villemessant, lui a fait connaître le duel alors projeté, lui a donné en communication le journal étranger qui contenait la lettre du duc de Gramont-Caderousse, et n'a repris ce document qu'environ une demi-heure plus tard ;

« Attendu qu'il ne peut expliquer cette démarche fait par lui auprès d'un journaliste dont il connaissait les tendances, et qui devait ne pas hésiter à li\Ter à la curiosité de ses lecteurs une nouvelle qui était de nature à l'intéresser,

bien qu'en cela il compromît la vie de deux hommes; qu'il prétend, à la vérité, n'avoir voulu autre chose que ménager à la rétractation, qui était alors demandée, le concours du journal; mais que, d'une part, la réconciliation n'était même pas désirée par Dillon, et était subordonnée par lui à des conditions qui ne paraissaient pas devoir être acceptées par son adversaire; que, d'autre part, il eût été facile d'assurer à la lettre, qui eût mis fin au débat, une publicité au moins aussi grande que celle qui avait été donnée à l'injure; qu'on est donc amené à penser qu'en faisant à de Villemessant cette confidence, en laissant entre ses mains, pendant un temps suffisant, le document nécessaire à la rédaction de l'article, de Noé provoquait une publicité immédiate, soit qu'il ait obéi en cela aux instructions que Dillon lui aurait données, soit qu'il ait voulu, par un service rendu au journal, se créer un titre à une collaboration qu'il avait recherchée ;

« Qu'il n'a pas méconnu l'influence fatale qu'a exercée l'article conçu en termes pleins d'excitation, qu'il indiquait au cours de l'instruction comme ayant été la cause déterminante du duel; que si la publication eût eu lieu contrairement à sa volonté, les sentiments, qu'il eût éprouvés après le combat, eussent été ceux d'une indignation légitime et d'une défiance profonde ; que, loin de là, au lendemain du duel, il entre de nouveau en rapport avec de Villemessant, et, se confiant à sa parole, s'abstenant même de tout reproche, concerte avec lui les termes d'un second article, accepte et demande, par une préoccupation toute personnelle, le récit imaginaire d'un voyage, auquel le rédacteur était supposé devoir l'exactitude de ses renseignements ; que, cependant, la relation d'un fait récent et de cette nature aurait été accueillie avec d'autant plus de faveur par tout autre journal, qu'attestant la loyauté de la lutte, elle ne pouvait (ju'ètre utile à celui des combattants qui avait survécu; que de Noé n'avait donc nul besoin de recourir à de Villemessant, dont, à aucun point de vue, il n'avait à craindre une appréciation malveillante; qu'ainsi cette coopération nouvelle est l'indice le plus énergique du concours originairement prêté.

« Attendu que les allégations du demandeur sont, en outre, formellement démenties par les certificats recueillis par de Villemessant, après l'arrêt rendu par la Cour d'as-

sises de Seine-el-Oise; que de Bragelonne, secrétaire de la rédaction du journal, afflrme qu'il se trouvait à l'imprimerie au moment de la visite du vicomte de IS'oé, auquel il fut chargé, par de Villemessant, de soumettre l'épreuve de l'article et de rendre la feuille étrangère qu'il avait communiquée; que le metteur en pages RoucoUe déclare qu'en l'absence des rédacteurs il remit l'épreuve à de Noé, qui substitua au mot plébéien ceux-ci : étant de roture; que ces attestations sont, en outre, confirmées dans une certaine mesure par celles des ouvriers Duclos et Catineau et de l'imprimeur Kugelmann.

« Attendu queles signataires de ces certificats étaient avertis par la solennité des débats, qui venaient d'être clos, de la gravité des circonstances; qu'ils n'ont pas hésité, cependant, à adresser ce document au magistrat qui présidait les assises et à permettre sa publication ; que rien ne peut faire suspecter leur véracité et que la raison se refuse d'admettre, en dehors de tout intérêt personnel, un mensonge collectif et public, non expliqué par une dépendance qui, pour la plus part d'entre eux, n'était pas immédiate; que de Bragelonne, Roucolle et Kugelmann, appelés dans l'instance et soumis à l'interrogatoire, ont soutenu leurs premières déclarations avec une persistance que les questions, qui leur étaient posées d'offlce, n'ont pu ébranler; que si ces attestations auxquelles a été donnée par le journal une forme, qui ne pouvait pas leur appartenir, ne constituent pas une preuve juridique, leur spontanéité et leur concordance doivent être considérées comme une présomption grave et un dernier élément de con\iction.

« Attendu que de Noé ne relève aucun fait, qui puisse infirmer la valeur de ceux qui militent contre lui; que, si l'épreuve qu'il aurait corrigée n'est pas représentée, cette disparition s'explique par les habitudes de l'industrie et l'absence de tout intérêt contraire au moment de la publication; qu'il résulte de pièces écrites par lui que l'infirmité dont il serait atteint n'a pu être un obstacle à la courte correction qu'il a fait subir à l'épreuve, quelle qu'ait été la position que son bras ait dû prendre ; qu'on ne saurait attacher plus d'importance aux autres faits allégués, à savoir : la précipitation avec laquelle de Villemessant a quitté Versailles après sa déposition, les hésitations que dénote un

148 PLAIDOYERS DE M' LAGHAUD.

certificat émané d'ouvriers, les différences insignifiantes qur existent entre le manuscrit et le texte qui a été publié, lespropos qui auraient été tenus par de Villemessant ou des tiers, le ressentiment que de Noé aurait manifesté et qui a pu n'être que simulé.

« Attendu qu'il reste établi qu'après avoir, par une déplorable légèreté, appelé une publicité pleine de périls sur des faits que la prudence la plus vulgaire lui commandait de garder secrets, le vicomte de Noé a tenté, au moyen d'une affirmation controuvée, de rejeter sur de Villemessant une part de la responsabilité qu'il avait lui-même encourue ; que sa demande n'est donc pas fondée.

w Attendu, quant aux conclusions de Kugelmann, qu'il ne justifie d'aucun préjudice qui lui ait été causé par de Noé.

« Par ces motifs ;

« Sans s'arrêter à la preuve offerte;

« Déclare le vicomte de Noé mal fondé dans sa demande, l'en déboute ;

« Déclare Kugelmann mal fondé dans ses conclusions, l'en déboute;

« Condamne de Noé aux dépens envers toutes les parties. »

Mars 1863.

TRIBUiNAL CORRECTIONNEL DE LA SEINE

(6'^ chambrk)

PLAIDOYER DE M'' LAGHAUD Pour M. GALZADO

ACCI'SK DE COMPLICITÉ d'ESCROQUERIE (vOI. ET TRICIIERIR AU JEr)

Page 1