A L'AUDIENCE DU 3 MAI
Messieurs, je n'essayerai pas de suivre mon contradicteur dans cette voie de plaisanteries plus ou moins malignes que vous avez entendues. Je ne me plaindrai pas non plus, et je ne veux pas répondre à ces sarcasmes, qui ont accompagné presque toutes ses paroles. Je me souviens que, prés de moi, est assise une femme dont la vie est pleine de douleurs ; il y aurait presque de la cruauté à jouer ainsi à côté de son infortune, et M" Coraly a eu un triste courage que je ne lui envie pas ; j'aime mieux imiter M. le Procureur du Roi, rendre à la discussion de cette audience toute sa solennité et ne pas cacher les preuves puissantes, que nous invoquons, sous un déguisement spirituel et étranger à cette enceinte.
J'ai à cœur de ne laisser aucune des paroles du ministère public sans réponse, et je ne dois pas accepter les reproches qu'il m'a adressés; vous avez dit. Monsieur le Procureur du Roi, que mes paroles contre le ministère public étaient une insurrection à la loi; vous m'avez mal compris, sans doute, il faut que je m'explique.
La loi, je la respecte, et je me soumets toujours devant ses décisions. Marie Cappelle a été condamnée. C'est un arrêt que je déplore, et contre lequel je ne puis me révolter; mais près de cet arrêt, qui est détendu, qui appartient à la loi, se trouvent placés les magistrats accusateurs, qui eux ne sont pas inviolables comme la loi ; leurs actes rentrent dans le droit de la défense, et ce n'est pas s'insurger que de leur
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demander un compte sévère des devoirs qu'ils avaient à remplir.
Le ministère public, ce gardien vigilant des intérêts de tous, a une mission bien grave, bien diificile et qu'il faut lui rappeler souvent; le ministère public, pour Marie Cappelle, devait sinon la protéger, au moins éloigner d'elle ces préventions déplorables, qui obscurcissaient les faits de la cause et plaçaient dans tous les esprits une passion injuste; mais si le ministère public a partagé cette passion commune, s'il l'a excitée par les moyens que la loi lui a donnés et a entraîné ainsi la condamnation de Marie Cappelle, ne devra-t-on pas lui dire à la face du monde les plaintes de la défense? Croyez-le bien, c'est une immense responsabilité qui pèse sur le ministère public, et notre droit, à nous, sera de protester toujours contre les exceptions fatales qui nous ont perdus.
Encore un reproche que nous ne pouvons accepter : on se plaint que les efforts de la défense de Marie Cappelle cherchent à faire sortir le débat de votre tribunal; on lui fait un crime d'en appeler toujours au monde et de lui demander une absolution.
Eh quoi! Messieurs, oubliez-vous donc la position de Marie Cappelle? Le monde, l'opinion publique, mais n'est-ce pas tout pour elle aujourd'hui? Votre justice, elle ne doute pas de son équité, mais elle croit plus encore à la justice du monde.
Il faut lui pardonner, Messieurs, car si la défense de Marie Cappelle ne peut plus la dire innocente du crime pour lequel elle a été jugée, sa conscience à elle a le droit de crier son innocence et de demander aux hommes une réparation. Et ne sont-ce pas les sympathies publi- (jues seules, qui peuvent rendre à Marie Cappelle ce (|u'elle a perdu ? vous. Messieurs, vous ne pouvez lui donner une espérance ; vous êtes impuissants à lui rendre sa liberté et son honneur. Le monde au contraire peut, par une éclatante réhabilitation, l'arracher aux tor-
tures qu'elle souffre si courageusement. Ne savez-vous pas que si ses forces ne sont pas épuisées encore, que si elle a survécu à son agonie, c'est que de toutes parts il lui est arrivé croyance et dévouement? c'est qu'enfin le monde lui a dit de vivre jusqu'au jour où elle terrassera ses accusateurs? Ne blâmez donc plus cette femme, si elle se tourne si souvent vers les seuls appuis qui lui restent, pour leur demander encore secours contre l'ignoble calomnie dont on veut la souiller.
J'arrive, Messieurs, à la question qui vous est soumise; je vais suivre le ministère public, examiner avec lui la pensée intime de la loi, et je crois, Messieurs, qu'il sera facile de briser les principes éphémères qu'il a essayé de dresser.
Il faut, dans l'interprétation d'une pensée législative, élever la loi à sa véritable grandeur ; il est dangereux de suivre servilement une expression matérielle, qu n'est que l'image faible du modèle qu'elle a voulu montrer, le texte de la loi. Je le méprise quand la pensée est évidente, et jamais je ne voudrais comprendre qu'on puisse effacer la dignité, la moralité de nos codes sans une expression plus ou moins exacte, plus ou moins réfléchie ; ainsi je ne m'arrêterai pas à une lecture minutieuse, et ce sera à l'ensemble des articles que je demanderai de me révéler la volonté sage et miséricordieuse des législateurs.
M. le Procureur du Roi et moi nous sommes d'accord sur un principe fondamental de la législation pénale; je le constate, il ne comprendrait pas, lui non plus, les poursuites inutiles, et il flétrirait, comme portant atteinte à la sainteté de la justice, ces persécutions inhumaines qui rendraient la loi brutale.
Ce principe posé, le ministère public nous fait encore une concession, il reconnaît que les poursuites correctionnelles, qui vont commencer, .ne peuvent entraîner de peine et que le tribunal devra s'arrêter s'il croit Marie Cappelle coupable.
Mais s'il en est ainsi, la rigueur du principe, reconnu par le ministère public, ne flétrit-elle pas la poursuite nouvelle? une action correctionnelle n'a-t-elle pas pour résultat nécessaire une application de peine, si l'accusée est coupable? la peine n'est-elle pas l'accessoire inséparable de la prévention, et ne faut-il pas dire alors avec le ministère public (pie la prévention étant inutile, elle est nécessairement illégale et inhumaine ?
Le ministère public n'admet pourtant pas cette conclusion ; il ne pense pas que la déclaration de peine soit une conséquence nécessaire de l'existence de la prévention ; il dit que la société a besoin de la prévention pour s'édifier sur la moralité des actes qui se commettent ; que l'application d'une peine n'est pas le seul but du ministère public et que chaque jour il arrive, dans la pratique des affaires, qu'on instruise sur des délits, même sur de simples accidents, avec la certitude presque entière qu'il n'y aura pas de peine à prononcer. Cette objection du ministère public n'est vraiment pas sérieuse; en effet, l'instruction relative aux accidents qui peuvent arriver a pour but la répression d'un délit possible et par conséquent l'application d'une peine.
L'instruction alors, en marchant vers la vérité, peut rencontrer un coupable qu'elle n'a pas prévu et contre lequel il faut sévir.
Mais ici, si un délit a été commis, Marie Cappelle seule s'en est rendue coupable ; des poursuites nouvelles ne conduiraient dés lors à aucune autre culpabilité, et, rigoureusement, il faut conclure que cette poursuite est inutile.
Le ministère public veut-il dire qu'il est utile à la société de ne rien ignorer des fautes de ses membres ? et moi, je réponds au ministère public que déjà il est assez de douloureux scandales, qu'on ne peut éviter, sans chercher encore àfaire éclater unevaine turpitude ; la morale |)ublique se corrompt à ce contact impur d'impures actions, et il ne faut pas toujours livrer au monde d'igno-
bles souillures, et exciter les imaginations malades par le déplorable récit d'aventures scandaleuses. Mais s'il était vrai, d'ailleurs, que ce fût un intérêt pour la société de pénétrer ainsi dans les ténébreux mystères du crime, pourquoi le ministère public n'évoquerait-il pas les sombres souvenirs du passé? serait-ce plus déraisonnable? et alors qu'on vient fouiller une tombe, qu'importe qu'elle soit scellée d'hier ou de plusieurs siècles !
Les articles du Code d'instruction criminelle, qui nous avaient servi à appuyer les doctrines que nous plaidons ont été singulièrement restreints par le ministère public ; et il faut bien le reconnaître, il s'est plus attaché à diviser les principes de la législation qu'à formuler une vérité résumant la pensée tout entière de la loi. Nous ne suivrons pas le ministère public dans cette lutte de mots ; nous dirons seulement que l'enchaînement des articles 365 et 379 ne permet pas de formuler une doctrine qui ne réunisse ces deux dispositions dans une même et commune pensée, qu'il n'y a de raison dans la loi qu'autant que l'un de ses articles se rattache à l'autre.
Le ministère public a cherché aussi à enlever à notre principe la sanction de la Cour suprême; les arrêts que nous avions invoqués n'avaient, disait-il, que cassé les arrêts de cour d'assises et non annulé les procédures qui les avaient précédés. Mais il ne faut pas, pour apprécier la doctrine de la cour de cassation, s'en référer seulement aux résultats immédiats de cette décision, il faut pénétrer dans les considérations qui ont déterminé les magistrats, et nous trouverons dans les arrêts que j'ai invoqués cette vérité reproduite toujours : que le condamné, qui subit une peine, expie les fautes moindres de son passé.
On nous a opposé aussi quelques-uns des auteurs que nous avions cités ; mais le ministère public a établi une confusion qu'il n'est pas possible d'admettre. Les auteurs, dont il a parlé, disent seulement que de ce qu'un
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individu est condamné à une peine plus sévère, la loi n'a n'a pas voulu lui donner carte blanche pour toutes les fautes qu'il eût voulu commettre; mais il est clair que dans leur pensée ces auteurs n'ont jamais visé que des fautes postérieures à la condamnation principale, et ceci est de toute raison, car la loi a bien pu, sans danger grave, oublier le passé, mais elle ne pouvait pas engager l'avenir.
On s'est rejeté, en désespoir de cause, sur une singulière distinction. M. le Procureur du Roi admet bien qu'il y aurait quelque incertitude sur la question de savoir s'il serait aujourd'hui permis de commencer les poursuites correctionnelles contre Marie Cappelle; mais ces poursuites sont antérieures à sa condamnation ; le tribunal est déjà saisi de l'action correctionnelle non seulement dans l'intérêt de la vindicte publique, mais encore dans l'intérêt de la famille de Léautaud ; or, il ne peut, sans un déni de justice, refuser d'approfondir un fait qui lui a été légalement déféré.
Nous examinerons plus tard la position de madame de Léautaud. Dans l'instance actuelle, pour le moment, nous devons répondre àla distinction qu'on veut faire en faveur de l'accusation, de l'antériorité des poursuites correctionnelles aux poursuites criminelles ; il nous reste un dernier article à citer, qui s'applique aussi bien aux poursuites continuées et aux poursuites commencées et qui, vis-à-vis du ministère public, tranche définitivement la question, c'est l'article 2 du Code d'instructi(»n criminelle, qui porte : l'action publique s'éteint par la mort du coupable.
Or, qu'est-ce donc, vis-à-vis de la loi, que madame Lafarge ? C'est une femme morte, qui a cessé d'être légalement; à qui l'on a retranché la capacité d'un être civil et qui, nécessairement, est comprise dans l'application de cet article 2. Remarquez, en effet, que Je terme de la loi est générique et dOxt aussi bien s'appliquer aux morts civils qu'aux morts naturels. Chaque
fois que le législateur a voulu créer des dispositions particulières à chacun de ces états, il a eu soin de les distinguer.
On nous objecte que la mort civile n'est qu'une fiction, qui offre de nombreuses restrictions, et que la loi, tout en déclarant qu'un être n'existe plus civilement, lui a cependant conservé certains droits. A cela il suffît de répondre que la capacité d'un individu tient au droit naturel et au droit civil, qu'en lui laissant la vie naturelle, on a dû, nécessairement, lui laisser aussi les droits nécessaires à son existence matérielle.
Or, peut-on soutenir que des poursuites correctionnelles puissent atteindre un individu placé dans cette condition, et l'homme, qui n'a gardé de ses droits que ceux que ses besoins physiques lui ont rendus indispensables, n'est-il pas mort à la société ? n'est-il pas mort à la loi? Et osera-t-on dire encore que la fiction légale n'est pas une image fidèle des incapacités résultant de la mort naturelle ?
Le système du ministère public ne peut donc pas se soutenir en présence d'éléments si simples, si ^Tais, si concluants.
Remercions M. le Procureur du Roi, dont la parole est toujours si franche et si consciencieuse, de l'aveu qu'il nous a fait. Vous l'avez entendu. Messieurs ; ce magistrat vous a dit que de nombreuses espèces semblables à la nôtre se présentaient chaque jour, et qu'on dédaignait de poursuivre des accusés déjà condamnés. Eh bien! je le demande, n'avais-je donc pas raison de m'élever avec force contre l'arbitraire qui nous poursuivait dans cette circonstance ? Avais-je donc été trop loin, en qualifiant de préventions les rigueurs du ministère public, et ne nous est-il pas permis, ne nous estil pas ordonné de flétrir des poursuites, qui font une exception barbare à l'humanité de la loi et des accusateurs eux-mêmes?
Mais, nous répond le ministère public, pourquoi vous
plaindre de ces nouveaux actes qui doivent servir à votre réparation morale; vous, Marie Gappelle, vous parlez toujours de votre innocence ; vous êtes impatiente, dites-vous, de rendre à madame de Léautaud l'infâme calomnie dont elle' vous a couverte, et voilà que le prétoire vient de vous être ouvert ; nous vous arrachons de votre prison éternelle pour vaincre le mensonge, qui vous a flétrie ; ne nous reprochez donc pas notre sévérité, remerciez plutôt le ministère public, qui vous convie à un débat solennel, à ce débat d'où vous devez sortir pure et martyre; prenez-y garde, Marie Gappelle ; si vous reculez encore, si vous invoquez quelques misérables exceptions, le monde, que vous appelez si souvent à votre aide, pensera que vous avez bien pu porter, dans le silence, le plus lâche et le plus ignoble des mensonges, mais que vous n'avez pas osé le soutenir au grand jour; il dira que vous avez crié déshonneur contre une jeune femme innocente et vertueuse, et vous deviendrez la plus vile et la plus misérable de toutes les criminelles.
Là est toute la question pour nous. Messieurs, et s'il était vrai que Marie Gappelle ne pût faire briller son innocence qu'au moyen d'illégalités qu'on lui présente, je n'aurais pas la force de résister aux ardents désirs de madame Lafarge, et je crois que j'accepterais pour elle le tribunal d'exception qu'on lui offre ; mais heureusement la vérité peut luire de tout son éclat sans qu'il faille sacrifier l'humanité et la loi ; et, puisque le jour de la réparation doit venir, il vaut mieux attendre patiemment encore que de courber la tète sous le joug que le ministère public tient sur nous. Nous ne voulons pas (jue Marie Gappelle soit ainsi placée hors la loi, et il n'y aura jamais assez d'énergie dans notre âme pour protester contre ces oublis où tombe si fréquemment le ministère public.
Quoi ! on est venu presser ainsi une malheureuse captive; on lui a dit qu'il fallait choisir entre son innocence
et la légalité. On l'a menacée de la flétrissure du monde, si elle ne se soumettait pas à la dureté de nouvelles rigueurs, et on a espéré que la pauvre esclave s'inclinerait et accepterait la torture ! Non, ce ne sera point ; Marie Cappelle peut prouver son innocence sans obéir aux caprices de l'accusation, et la raison publique fera prompte justice de cette nouvelle tactique.
C'est pour madame de Léautaud qu'on veut un débat; il est bien reconnu maintenant que c'est dans son intérêt unique que les précédents judiciaires sont violés. Eh bien ! j'y consens, si madame de Léautaud n'a pas d'autres voies possibles pour se venger des accusations de Marie Cappelle ; si madame Lafarge trouve à son tour, dans les débats dont on la menace, toute garantie vis-à-vis de madame de Léautaud, sa seule adversaire aujourd'hui, nous passerons sur l'illégalité.
Mais d'où vient cette anxiété du ministère public pour madame de Léautaud ? a-t-il donc la garde de son honneur? et, plus vigilant, plus empressé qu'elle-même, veut-il lui rendre sa pure auréole de jeune femme ? Et pourquoi vous apitoyer sur madame de Léautaud? Pourquoi ce tendre intérêt, qui vous rend si éloquent, si persuasif? Souvenez-vous donc que la cause que vous défendez si ardemment, vous. Monsieur le Procureurdu Roi, madame de Léautaud avait presque oublié que c'était la sienne, celle de son honneur, de sa pureté. On dit que madame de Léautaud se désespère, et voilà six mois qu'elle se tait, et il a fallu que le ministère public l'appelât lui-même à ce débat ; elle ne l'a pas provoqué ; madame de Léautaud, innocente, eût-elle fait si bon marché de la tache ignominieuse qu'on lui imprimait au front ?
Et quel est, dans le débat actuel, le rôle qu'elle a accepté? Je l'ai dit et je le répète, elle n'est pas intervenue directement, elle est cachée derrière le ministère public, elle n'a pas osé se montrer en face de son
adversaire et elle n'est ici que le représentant des frais que l'État peut avoir à supporter.
On ne peut nous dire que madame de Léautaud devait souffrir et attendre. N'avait-elle pas, n'a-t-elle pas encore une action civile contre Marie Cappelle ? La discussion eût bien été complète, mais là aussi il eût fallu se trouver la partie directement opposée à Marie Cappelle, et il est plus facile, plus commode, moins dangereux de se retrancher toujours derrière l'accusateur public.
Mais on répète : Qu'importe à Marie Cappelle? que lui fait la pusillanimité de madame de Léautaud ? Si elle est innocente, Marie Cappelle, elle accablera son ennemie aussi bien devant les juges correctionnels que devant les juges civils.
Qu'on ne s'y trompe pas : en changeant de juridiction, la défense devient tout autre ; toute-puissante devant les tribunaux civils, elle ne peut être que douteuse devant les tribunaux correctionnels.
Et pourquoi?
C'est que la défense de Marie Cappelle tient essentiellement à madame de Léautaud ; c'est qu'il nous faut absolument une discussion contradictoire avec elle pour anéantir les turpitudes qu'elle nous prête ; devant un tribunal civil l'action est directement poursuivie par madame de Léautaud, elle est là notre partie obligée, toute discussion est possible alors : interrogatoire, confrontation, enquête sur sa vie, rien ne peut nous être refusé. Devant un tribunal correctionnel, au contraire, le seul adversaire que nous connaissions est le ministère public ; madame de Léautaud n'est liée à l'instance que pour un intérêt pécuniaire ; elle ne nous attaque pas, et sa situation aux débats devient toute différente.
Les explications que nous lui demandons, elle a le droit de nous les refuser ; les témoins, que nous produirons contre elle, pourraient ne pas être entendus, et il est cependant évident que la seule question du procès
est la question de morale et qu"il n'y a de défense possible qu'avec les éléments, qui constitueront le déshonneur de madame de Léautaud.
Me comprend-on enfin? Si quelqu'un recule, ce n'est pas nous. Deux juridictions se présentent : l'une, où il n'y a pas de restriction possible, est un combat face à face ; l'autre, où il est facile d'éluder le combat, où la vérité doit être nécessairement restreinte ; et madame de Léautaud va choisir celle qui exige le moins de courage et qui doit laisser planer le plus d'obscurité I Qu'est donc devenue cette innocence qu'on voulait livrer à l'admiration publique ?
Nous résistons à l'illégalité ; nous ne voulons pas reconnaître la compétence du tribunal ; nous ne voulons pas, nous, qu'il y ait des mystères qui restent encore à pénétrer. Ce n'est pas devant les magistrats que nous reculons : les juges correctionnels sont aussi les juges civils; mais dans la différence de leurs fonctions se trouve une marche différente des deux procédures, et, pour en finir, nous demandons et nous voulons la juridiction, qui égalisera le plus le combat et qui n'abritera pas madame de Léautaud pour ne frapper que madame Lafarge.
J'ai hâte de finir. Messieurs, mais je veux pourtant répondre quelques mots à l'avocat de la partie civile. Nous portons de la passion dans ce débat, dit-on. Eh bien ! oui, je ne m'en défends pas ! j'ai une passion profonde pour le malheur que j'estime ; oui, j'ai trouvé dans ma raison et dans mon cœur l'innocence de Marie Cappelle, et plus son infortune est grande, plus mon dévouement sera entier, absolu. J'ai vu que la puissance d'une grande famille voulait briser, par son influence, la femme qui l'avait accusée, et je me suis senti assez courageux pour lutter, malgré ma faiblesse, contre toute cette puissance, et mon âme a bondi, émue par la noble passion de la justice, qui nous fera vaincre, soyez-en sûrs.
Je ne veux pas entrer dans le débat des faits de la cause, mais quelques mots encore.
Nous n'avons pas calomnié M. de Léautaud ; il est, lui, le dénonciateur officieux de madame Lafarge ; il est venu porter son accusation au premier jour de l'arrestation de Marie Cappelle; sa justification est impossible et le monde saura juger sans appel cette cruelle action.
Je prends acte, IVP Goraly, de vos paroles au sujet des lettres d'Alger ; c'est une concession immense que vous avez faite à la défense de Marie Cappelle, et vainement vous viendriez nous dire que vous établirez l'impossibilité des faits qu'elles renferment ; vous ne pourrez mettre en doute leur vérité, et il faudra alors porter une accusation de faux contre des hommes honorables : je vous défie de le faire.
Vous avez de nouvelles preuves, famille de Léautaud, eh bien ! vienne le jour des débats et nous saurons ce qu'elles valent ; songez surtout à ne plus continuer ce système d'ignobles accusations dont vous souillez toute la vie de Marie Cappelle ; rappelez-vous qu'il faudra bien nous dire où vous avez puisé toutes ces infamies, si vous ne voulez pas être flétrie par la plus basse calomnie : prenez garde que votre habileté ne nous justifie et ne vous déshonore.
Je ne veux pas discuter ; mais, en forme d'exemple, dirai-je au monde ce qu'il doit croire de vos paroles? N'avez-vous pas rapporté avec grand éclat que les soupçons, que vous aviez eus sur Marie Cappelle, tenaient au vol d'un billet de banque de 500 francs ? qu'on vous aurait dit à la police qu'elle l'avait soustrait à madame Garât, sa tante? Savez-vous la vérité? La tante de Marie Cappelle n'a jamais été volée; la propriétaire du billet de banque volé n'est pas sa parente ; et au moment où le vol fut commis, Marie Cappelle n'habitait pas Paris. Ainsi, au jour de la discussion, toutes vos misérables insultes s'évanouiront; il n'en restera que le mépris
pour vous, la pitié pour elle ! Imprudents ! vous insultez aux jours passés de cette femme, et que pensera le inonde qui, en lisant vos longues accusations, se dira que cette femme, que vous disiez si coupable, si dégradée, vous l'appeliez dans l'intérieur de vos familles, vous lui disiez les tendres sentiments du cœur Mensonges, voyez-vous, mensonges que toutes ces paroles de calomnie. Pour votre honneur à vous-mêmes, ré- Iractez-les.
Messieurs, je vous demande une dernière fois de vous déclarer incompétents ; pour Marie Cappelle comme pour madame de Léautaud, ce tribunal ne suffit pas.
Après celle brillante plaidoirie de M'' Lacliaud, M^ Coràly, l'avocat de madame de Léaulaiid, bien qu'il n'en eûl pas le droit, obtint de M. le Président la faveur de répondre au défenseur de Marie Cappelle. Il ne sut pas être maître de sa parole et il termina celte sorte de réplique par une apostrophe violente qui donna lieu à unincideut des plus émouvants.
Le voici d'après la Gazette des tribunaux :
M" Goraly, après avoir de nouveau accusé Marie Cappelle du vol des diamants avec une énergie toujours croissante, termine son accusation par ces mots :
«( Moi je ne fais pas de vaines menaces, Marie Cappelle, je ¥ vous réduirai à vos dernières extrémités. Je prouverai, « entendez-vous, je prouverai qu'au titre d'empoisonneuse ♦< vous joignez celui de voleuse. )>
Pendant ces dernières paroles Marie Cappelle semble en proie à la plus vive irritation ; ses yeux s'animent, ses traits se contractent.
Enfin aux derniers mots de M" Coraly, elle se lève et étendant la main :
<( Monsieur le Président, s'écrie-t-elle d'une voix altérée... t« Monsieur le Président... Monsieur Coraly... cela n'est pas »< vrai... ^> {Mouvement prolongé.)
M^ Coraly. — Oui, celui de voleuse et de calomniatrice... c'est mon droit ; j'en userai {nouveau mouvement).
Marie Cappelle arrête fixement son regard sur M" Coraly: « Non. ...ce n'est pas vrai, » dit-elle.
M'= Lachaud engage madame Lafarge à se calmer.
M. le Président agitant sa sonnette. — Les débals sont fermés .
M» Lachaud avec feu. —Je veux être entendu : la loi dit que le prévenu doit avoir la parole le dernier ; je prendrai (les conclusions si on refuse de m'entendra.
M. LE Président. — Parlez, M^ Lachaud.
M'= Lachaud. — Je ne suis plus calme ; les apostrophes irritantes de M° Coraly m'enlrainent à une violence que je déplore. Honneur à vous, M^ Coraly! vous venez de montrer un grand courage et une noble générosité!... C'est une voleuse et une calomniatrice, dites-vous; qui vous l'a dit? et moi je proclame que s'il y a une voleuse et une calomniatrice dans cette affaire, c'est madame de Léautaud; c'est elle qui a volé son mari, après l'avoir ti'ompé ; c'est elle qui a calomnié l'amie quelle s'était choisie!... Mais je m'arrête, le moment viendra où nous vous rendrons avec le monde les injures que vous nous envoyez.
M. LE Président. — Les débats sont fermés.
M'= Lachaud. — Monsieur le Président, nous sera-t-il permis, si le tribunal se déclare compétent, de faire citer des témoins sur la moralité de madame de Léautaud? car toute la cause est là...
M"^ Coraly. — Restez donc dans les convenances et la légaUté.
M'^ Lachaud. — Vous en êtes sortis les premiers.
M. LE Président. — Huissiers, imposez silence à tout le monde, il va en être délibéré dans la chambre du conseil.
{Vive émotion dans la salle d'audience.)
Septembre 1857.
COUR D'ASSISES DE LA SEINE
AFFAIRE GARPENTIER
PLAIDOYERS DE M« LACHAUD Pour GARPENTIER et pour GUÉRIN
ACCUSÉS DE VOLS COUMIS, AVEC LES CIKCONSTA>"CES AGGRAVAMES DK NUIT ET d'effraction, A LA COMPAGNIE DU CHEMIN DE FER DU NORD
Parties civiles :
MM. DE RoTscHiLD, HoTTiNGER, LE MARQUIS DE Dalon, administrateurs de la compagnie du chemin de fer du Nord.
Avocat : M» Chaix d'Est-Ange.
COUR D'ASSISES DE LA SEINE Audiences des 23, 23, 24, 25 septembre 1857.
Présideyil : M. le conseiller Rolssigné.
Avocat général : M. Barbier.
Accusés : Carpentier, Gl'érin, Grellet, Parot.
Cette afïaire eut un très grand retentissement; elle préoccupa longtemps l'opinion publique. L'importance du vol : o ou 6 millions, le nom des défenseurs des accusés, éveillèrent l'attention de tous, et au jour des débats la salle d'audience des Assises de Paris fut remplie par une grande foule curieuse de connaître les détails de l'affaire et d'entendre les avocats illustres qui devaient prendre la parole.
M« Desmaret devait défendre Grellet ; M« Elie Dufaure défendait Parot, il s'était fait assister de M^ Jules Favre, et M^ Lachaud était le défenseur de Carpentier et de Guérin.
M. de Rolhscbild s'était porté partie civile et M« Chaix d'Est-Ange s'était cbargé de défendre ses intérêts.
Dans les derniers jours du mois d'août 1857, le bruit se répandit tout à coup dans Paris qu'un vol considérable avait été commis au préjudice de la Compagnie du chemin de fer du Nord. Les sommes soustraites s'élevaient, disait-on, à 6 ou 7 millions. Ce vol n'était malheureusement que trop vrai .
Carpentier, caissier prijicipal de la Compagnie du Nord, n'était pas venu à son bureau depuis deux jours; Grellet le sous-caissier, sous le prétexte d'aller à la recherche de son
34 PLAIDOYERS DE M^ LACIIAUD.
chef, avait également disparu. Les administrateurs de la Compagnie du chemin de fer du Nord, avertis de cette absence, firent tout aussitôt faire des recherches, et malgré la grande confiance qu'ils avaient en Carpenlier et en Grellet, ils firent vérifier leurs livres de caisse.
Dans cette première vérification on constata que ces livres étaient en règle. Mais ils n'avaient que l'apparence de la régularité. Les renseignements pris n'ayant donné aucun résultat, on avertit la police. Elle fit aussitôt faire des recherches pour retrouver et arrêter Carpentier, le caissier principal et Grellet, le sous-caissier. On sut bientôt qu'ils étaient partis lous les deux pour l'Amérique.
En faisant ses recherches la police apprit qu'un nommé Parot, ami des deux fugitifs, et un nommé Guérin, ancien employé de la même Compagnie, s'étaient également enfuis; le premier en Angleterre et de là en Amérique, le second en Belgique, aussitôt qu'ils avaient appris la découverte du déficit existant dans les caisses de la Compagnie du chemin de fer du Nord.
Carpentier, caissier principal de la Compagnie du Nord, appartenait à une très honorable famille ; il avait vingt-six ans. C'était un jeune homme blond, mince, aux traits fins et délicats ; sa mise était simple et élégante. Carpentier était entré dans les bureaux de la Compagnie du chemin de fer du Nord à l'âge de seize ans, en 1847. Son avancement avait été rapide ; il était sous-caissier depuis quelques années, lorsque en 1836 à l'âge de vingt-cinq ans on le nomma caissier principal avec 7,000 fr. d'appointements à la place de M. Robert, qui venait de mourir.
Grellet, ami intime de Carpentier, était comme lui entré très jeune dans les bureaux de la Compagnie; il était chargé du service des dépôts et retraits des titres; il fut nommé sous-caissier à la place de Carpentier quand celui-ci devint caissier principal.
Parot, après avoir étudié la médecine à Limoges, vint à Paris, où il retrouva son compatriote Grellet. Une grande intimité s'établit bientôt entre Parot, Grellet et Carpentier. Parot fit à peu près tous les métiers ; il était tout à la fois spéculateur à la Bourse et marchand de chevaux.
Guérin était un gros homme, commun, dont la physionomie bon enfant n'annonçait aucune intelligence ; il avait
cinquante-neuf ans ; ses cheveux et sa barbe étaient tout gris.
Il avait été employé de la Compagnie, à la consigne des bagages ; puis, plus tard, il avait été nommé gardien de nuit dans les bureaux de la Compagnie, spécialement chargé de veiller sur un bahut en bois placé dans le bureau du caissier principal. Ce bahut renfermait 30,000 actions du chemin de fer du Nord, appartenant à M. de Rothschild.
Guérin quitta l'administration de son plein gré en octobre I800 en donnant pour raison qu'il venait de faire un héritage.
Les enquêtes, faites pour l'instruction de cette affaire, firent découvrir que Carpentier, Grellet et Guérin jouaient à la Bourse depuis longtemps par l'entremise de Parot; qu'ils avaient d'abord beaucoup gagné, puis beaucoup perdu et que pour se couvrir de leurs pertes, qui s'élevaient à des sommes considérables, environ 6 ou 7 millions, ils avaient puisé dans les caisses de la Compagnie.
On constata que les accusés, pour s'emparer des titres, dont ils se servaient pour jouer à la Bourse, avaient commis des faux et des effractions. Ils avaient pris ces titres dans les armoires en fer où se trouvaient enfermés les titres déposés par des tiers et dont ils avaient une des clefs en leur possession. On constata aussi des traces d'effraction sur le bahut dans lequel étaient déposées les 30,000 actions de M. de Rothschild et dont il manquait un peu plus de 5,000.
On releva sur les livres de fausses mentions destinées à cacher les détournements.
L'enquête apprit que Guéi^n avait joué de son côté, pour son compte personnel, et qu'il avait fait t^ouv i3 millions d'opérations de Bourse.
Guérin, réfugié d'abord en Belgique, puis à Londres, fut le premier arrêté, dans cette ville, en septembre 1856; il avoua une partie de la vérité en ce qui le concernait : ses révélations permirent au juge d'instruction d'agir plus sûrement contre ses complices Grellet, Carpentier et Parot.
Ceux-ci s'étaient réfugiés en Amérique ; des agents français furent envoyés à leur recherche. Grellet et Parot furent arrêtés par la police américaine peu de jours après leur débarquement en septembre 1856. Carpentier avait pris un faux nom; il ne fut découvert qu'en octobre 1856 dans une ferme où il se cachait et dans laquelle il travaillait
comme valet de charrue. A son arrivée à New-York on lui vola 5,000 francs; sur ses réclamations, la police intervint, l'argent fut retrouvé et il lui fut rendu.
Les trois accusés, réfugiés en Amérique, furent ainsi arrêtés par la police américaine. Mais avant de les ramener en France pour les faire juger, le gouvernement français dut obtenir un arrêté d'extradition. 11 demanda au gouvernement américain l'extradilion de ces trois hommes, accusés de vols commis avec les circonstances aggravantes d'effraction et de faux.
Tout le monde sait que l'Amérique, plus que tout autre pay^ fait toujours beaucoup de diflîcullés pour accorder l'extradition et qu'elle ne l'accorde qu'à la dernière extrémité.
Dans ce pi'ocès, la justice américaine et les avocats des accusés ont employé toutes les ressources de la procédure pour repousser l'extradition et pour retarder la décision des juges.
L'alfaire fut portée devant le juge Bett. Commencée le 9 février, elle ne s'est terminée que dans les premiers jours de juillet.
Rien n'est plus curieux que de lire dans les journaux de l'époque les comptes rendus de cette alfaire, envoyés d'Amérique par leurs correspondants. On y voit comment les avocats américains procédaient devant la justice de leur pays et quelles excentricités ils commettaient avec un sangfroid tout légendaire.
L'affaire fut remise plusieurs fois ; une première fois parce que les avocats des accusés ne sont pas venus à l'audience; une seconde fois parce que le writ cVhaheus corpus n'était pas en règle ; une troisième fois on soutient que les traités d'extradition, conclus entre la France et l'Amérique, sont annulés par la révolution faite en France en 1848 ; plus tard on prétend que le juge Bett n'est pas compétent pour juger les questions d'extradition.
Enfin on affirme que les pièces annexées à l'affidavit de M. de Montholon, alors consul français à New-York, n'étaient pas annexées à celte pièce, parce qu'elles n'y étaient pas en réalité attachées par de la cire, de la ficelle ou des dains à cacheter.
Dans la séance diï 24 février on conteste à M. de Mon-
Iholon sa qualilé de consul français sous le prélexle que la sigiialure de Napoléon III, apposée sous la commission impériale, n'est pas personuellemeut connue des juges et des avocals américains.
Enlîn dans l'audience du 26 février M. de Montholon remet au juge une lettre personnelle au lieu d'une pièce qu'il avait annoncée et promis de donner. L'avocat Bustord s'empare de la letlre et déclare qu'il ne la rendra pas parce qu'elle a Irait à l'aft'aire et qu'il est possible qu'elle serve à la défense des accusés.
Il refuse d'obéirau juge, qui veut reprendre cette lettre et la rendre cà M. de Montholon. La séance a été levée sur le refus persistant de l'avocat et renvoyée au lendemain. Le lendemain à l'audience, le juge, pour forcer l'avocat à lemettie cette pièce, indûment détenue, est obligé de déclarer que si la pièce n'est pas immédiatement rendue, l'affaire sera jugée hors de la présence des avocats et des prisonniers.
C'est à la suite de toutes ces discussions oiseuses et interminables que Cai'penlier, qui était sorti de prison depuis quelque temps, mais toujours placé sous la surveillance d'un agent de police, déclarant qu'il était fatigué de tous ces débats, se reconnut coupable et se livra lui-même à la justice française. Il s'embarqua le 2 mai pour la France et arriva au Havre le 14 du même mois. Avant de quitter l'Amérique il avait écrit une letlre louchante à M* Lachaud pour le prier de le défendre (!).
Pendant que ces débats avaient lieu, Parot avait réussi à
(1) Extrait de la lettre que Carpentier écrivit de New- York à M* Lacliaud au moment oîi il se livra à la justice française :
« Il n'est pas vrai que j'étais pâle et tremblant; il n'est pas •« vrai qu'on m'ait arraché la déclaration de ma culpabilité ; « cette déclaration a été libre et spontanée de ma part. C'est un « appel que je fais à la justice de mon pays. Je vais au-devant « de mes juges parce que j'ai tout à y gagner. Quand ou lira mon « mémoire, on sera convaincu que je n'avais aucune raison de « pâlir et de trembler. Oui, sans doute, je suis coupable, mais o non de ce dont ou m'accuse, car les vols pratiqués dans la << caisse des litres l'ont été sans effraction et sans fausses clefs; « et surtout je déclare bien haut qu'il n'y a pas de faux dans toute « l'alfaire et que par conséquent il n'y avait pas lieu d'ordonner « l'extradition. C'est donc volo?itairement que je me livre à la « justice française. » %
se sauver de piison, mais repris et désespéré, il fit comme Carpentier et il se remit lui-même entre les mains des agents de la police française, envoyés en Amérique pour rechercher et arrêter les accusés.
Grellet seul soutint les débats jusqu'à ce qu'ils fussent terminés et qu'un arrêt d'extradition fût rendu contre lui.
Les quatre accusés, Grellet, Carpentier, Guérin et Parot, rentrés enFrance, furent traduits devant la Cour d'assises de Paris :
Grellet, Carpentier et Guérin sous l'inculpation de soustractions frauduleuses faites la nuit, dans une maison habitée, à l'aide d'eflraction et de faux ;
Parot sous l'inculpation de complicité desdites soustractions.
En conséquence sont accusés, savoir:
1° Carpentier et Grellet :
D'avoir, depuis moins de dix ans à partir du premier acte d'instruction, soustrait frauduleusement, à diverses reprises conjointement, dans une maison habitée où ils travaillaient habituellement, des actions du chemin de fer du Nord au préjudice du baron de Rothschild ; et Parot, de s'être, à la même époque, rendu complice de ladite soustraction frauduleuse, en recelant tout ou partie des objets volés, sachant qu'ils provenaient de vol ;
2° Guérin :
D'avoir, en i8o4 et 1853, soustrait frauduleusement à diverses reprises, la nuit, à l'aide d'effraction dans une maison habitée, où il travaillait habituellement, des actions du chemin de fer du Nord, au préjudice du baron de Rothschild ;
3° Grellet :
D'avoir, en 1833, soustrait frauduleusement, dans une maison habitée où il travaillait habituellement, des actions du chemin de fer du Nord au préjudice du marquis de Lantilhac ;
Carpentier et Parot:
De s'être, à la même époque, rendus complices de ladite soustraction frauduleuse, en recelant tout ou partie des objets volés, sachant qu'ils provenaient de vol;
4» Grellet :
D'avoir, en 1836, soustrait frauduleusement, dans une
maison habilée où il travaillait habituellement, des actions du chemin de fer du >'ord au préjudice de divers propriétaires; Carpetitier et Parot ;
De s'être, à la même époque, rendus complices de ladite soustraction frauduleuse, en recelant tout ou partie des objets volés, sachant qu'ils provenaient de vol; 5° Carpentier et Grellet:
D'avoir, en 18o6, détourné ou dissipé au préjudice de la Compagnie du Nord, dont ils étaient commis, des obligations de ladite Compagnie, qui ne leur avaient été remises qu'à litre de mandat ou dépôt, à la charge de les rendre ou représenter; Et Parot :
De s'être, à la même époque, rendu complice dudit détournement en recelant tout ou partie des objets détournés, sachant qu'ils provenaient de détournement.; 6° Carpentier:
D'avoir, depuis moins de dix années, à compter des premiers actes d'instruction, détourné ou dissipé au préjudice de la Compagnie du Nord, dont il était commis, des sommes d'argent, qui ne lui avaient été remises qu'à titre de dépôt ou de mandat, à charge de les représenter ou d'en faire un emploi déterminé ; {jrellet et Parot :
De s'être, à la même époque, rendus complices desdits détournements, en recelant tout ou partie des objets détournés, sachant qu'ils provenaient de détournement ; ~° Carpentier et Grellet :
D'avoir, en 1836, commis le crime de faux en écriture de commerce ou de banque, en fabriquant ou faisant fabriquer sur les livres de caisse de la Compagnie du Nord: 1° à la date du 3 janvier 1856, une mention constatant faussement le versement à la Banque de France d'une somme de 300,000 francs ; 2''àla date du 4 février 1836, une mention constatant faussement le versement à la Banque de France d'une somme de 100,000 francs; 3° à la date du 3 avril 1836, une mention constatant faussement le versement à la Banque de France, d'une somme de 200,000 francs ; 4° à la date du 31 mars 1836, d'une somme de 200,000 francs ; 3» à la date du !«'■ juillet 1836, une mention constatant faussement le
40 PLAIDOYERS DE I\r LACHAUD.
relraii de la Banque de France d'une somme de 800,000 fr. au lieu de 1 million, qui en a été réellement relire ; 6° à la date du 31 juillet 1856, une mention constatant faussement le retrait d'une somme de 800,000 francs; 7° à la date du l'^'aoùl 1836, le versement aux agents comptables de la Compagnie, d'une somme de 309,032f'",89, au lieu de 42,489*'^, 37, réellement versée aux agents comptables ; 8» à la date du l'^'' août 18o6, la mention constatant faussement le versement à la Banque de France, d'une somme de 800,000 francs; 0" à la date du 6 août 1836, une mention constatant faussement le versement à la Banque de France d'une somme de 100,000 francs :
Toutes lesdites mentions étant de nature à préjudicier à autrui ;
8»Parof;
D'avoir, en 185(3, étant commerçant failli, commis le crime de banqueroute frauduleuse en détournant ou dissimulant toutou partie de son actif:
Crimes prévus parles articles 50, 62, 147, 148, 164, 284, 386, 402, 408 du Gode pénal, et 391 du Code de commerce.
Le procureur général, VAISSE.
Les débats de cette grave affaire durèrent pendant plusieurs audiences, et après l'éloquent et énergique réquisitoire de M. l'avocat général Barbier, M<= Lachaud prit la parole une première fois pour défendre Carpentier et une seconde fois pour défendre Guérin.
PLAIDOIRIE DE .AP LAGHALD
Pour CARPENTIER
Messieurs de la Cour, Messieurs les Jurés,
Notre époque, si féconde en grandes choses, est atteinte d'un mal fatal qui entraîne les meilleurs à la ruine, au déshonneur. Les hommes qui sont ici avaient de bons instincts et ils seraient restés purs sans le fatal entraînement de l'agiotage, qui effraye les hommes raisonnaljles. Songeons donc, Messieurs, au milieu dans lequel ces malheureux étaient jetés ; ne pensons pas seulement à guérir la société, mais pensons à juger les accusés ; quand vous aurez tenu compte et de ce mal épidémique, dont nous souffrons, et des entraînements de la jeunesse, vous prononcerez votre verdict.
Je me présente d'abord pour celui des accusés, qui est assis le premier sur ces bancs. C'est Carpentier. Il a vingt-six ans. Sa nature? son caractère? Il faut tout connaître, tout savoir. Eh bien! je crois qu'après l'avoir vu, l'avoir entendu, vous l'avez déjà jugé. C'est une nature bonne, douce, facile, bienveillante, sympathique à tous et aimée de tous. Lorsque cette terrible accusation s'est dressée contre lui, il a trouvé encore des âmes compatissantes, qui se sont souvenues de ce qu'il avait été. Élevé par sa famille dans les traditions de la plus rigoureuse probité, comment se fait-il qu'il ait pu oublier ces enseignements, ces traditions? C'est ce qu'il faut examiner. Faisons donc cet examen, faisons-le sans passion, et alors nous serons instruits.
Carpentier avait quatorze ans quand il est entré au chemin de fer du Nord ; il trouva dans cette administration des protecteurs, aussi bienveillants que puissants, et dont le souvenir n'est pas aujourd'hui une des douleurs les moins poignantes de son âme. Son avancement fut rapide, car son intelligence était incontestable. Il devint sous-caissier à l'âge oîi l'on est à peine un simple employé.
A côté de lui était M. Robert, que vous avez appelé le type des caissiers de l'ancienne souche ; M. Robert avait en lui une conûance absolue, illimitée, fatale; et quand M. Robert vint à quitter son poste, c'est à Carpentier qu'on donna la responsabilité effroyable de cette grande administration. Est-ce que je m'en plains? Non, certes. Je comprends que c'était presque une gloire que d'être, à vingt-cinq ans, désigné pour remplir ces hautes fonctions ; qu'il me soit permis, cependant, de regretter que Carpentier ait été appelé, si jeune, à occulter un poste si plein de périls.
Il était parvenu à cette haute position sans aucune pensée mauvaise ; lorsque la fatalité a voulu qu'on songeât, dans la société qu'il fréquentait, à spéculer sur les opérations de Bourse, il subit cet entraînement, qui est ma défense.
Près de lui était Grellet; à Dieu ne plaise que je me fasse accusateur ! ce n'est ni dans mon cœur, ni dans mes habitudes. Sommes-nous donc dans cette enceinte pour nous combattre? Est-ce que notre premier devoir, à nous autres défenseurs, n'est pas d'observer les ménagements que commande la communauté d'intérêt et de malheur?
Grellet était donc là , sa pensée, je l'admets, était
honnête à l'origine. On commence à faire des opérations d'abord avec de l'argent loyalement acquis, puis avec des fonds que des amis ont prêtés ; on va à la Bourse! oui, on y va, comme tant d'honnêtes gens, dans ces derniers temps, y sont allés ; s'il faut consi-
dérer comme criminelles toutes ces loyales natures qui, h. un jour donné, ont voulu tenter la fortune, ah ! qu'il y a donc de criminels autour de nous !
Grellet ne comprenait pas que c'est nécessairement la ruine, qui attend ceux qui vont à la Bourse; ils jouèrent et ils eurent le malheur de gagner d'abord. Vous voyez d'ici tous les entraînements ; quand on a gagné, on se laisse doucement aller à l'espérance qu'on gagnera toujours, et on joue encore ; ils ont continué à jouer et ils ont perdu, perdu des sommes folles, tout perdu jusqu'à l'espérance, excepté cependant le désir de recouvrer toutes les sommes dissipées.
Or, voyez-vous ces malheureux jeunes gens ayant chez les agents de change des différences de 100,000, de 200,000 francs? ils sont éperdus devant ce gouffre, qui s'entrouvre devant eux ! Ces différences sont des dettes, qu'on est convenu d'appeler des dettes d'honneur, précisément parce que la loi ne reconnaît pas ces sortes d'opérations. Que faire alors? Vous avez recueiUi dans ces débats les paroles, qui peignaient les angoisses qui torturaient ces hommes. C'est là, dans ce premier revers de fortune, suivi de tant d'autres, qu'est le point de départ de cette lamentable affaire.
Auprès de ces hommes, dans leur bureau, était ce meuble, dont ils avaient la clef et qui ne contenait pas moins de 40 millions; la tentation était épouvantable; il ne fallait pas y succomber ; oh! sans doute ; aussi je ne plaide pas l'innocence. Aurait-il sous sa main tous les milliards du monde, l'homme a reçu de Dieu assez de puissance et de vertu pour ne pas se laisser entraîner au mal. Mais enfin prenons humainement les choses. Ils ont perdu et ils ont voulu, permettez-moi l'expression, se rattraper; ils ne voulaient pas voler; ils ne songeaient qu'à combler un premier déficit.
Ce coffre, qui est là devant nous, est peu redoutable en apparence, il faut le reconnaître. Il n'en contenait pas moins 40 millions de titj'es, qui dormaient là, frag-
ment d'une forlvme colossale et fort respectable, cellelà, car elle ne vient pas de l'agiotage; iO millions, auxquels il n'était jamais touché, sur lesquels on ne prenait jamais d'informations, tant la confiance de leur propriétaire était grande; ces millions étaient donc là, il n'y avait qu'à se baisser pour les prendre; on se baissa, on porta la main dans ce meuble, persuadé qu'il ne s'agissait que d'un déplacement momentané ; on pensait pouvoir les remettre bientôt; on l'espérait du moins. Il fallait de l'argent pour parer aux difficultés actuelles, mais l'honneur devait être sauf (c'était leur illusion), et la fortune des Rothschild ne devait pas être atteinte.
Voilà ce qu'on s'est dit. A-t-on compris qu'en agissant ainsi on faisait une mauvaise action? Oui. — A-t-on cru être de misérables voleurs? Non. — N'oubliez pas ce qu'ils font de ces actions, qui ne sont encore que déplacées. Vont-ils les vendre, les jeter dans la circulation? Non. — On va à la Banque de France et on y dépose ces titres; on devait, en les retirant, reprendre les mêmes numéros ; on va au Sous-Comptoir d'escompte, pensant toujours reprendre le gage, qu'on a déposé momentanément en garantie d'un prêt.
Mais qu'arrive-t-il? des pertes énormes succèdent iiux premières pertes. Ah I commence alors un lamentable supplice pour ce pauvre jeune homme. Que voulez-vous, les passions le dominent; un miracle de la fortune peut encore le sauver ; il croit à ce miracle.
Je n'entrerai pas dans le détail de toutes les combinaisons imaginées par ces malheureux jeunes gens ,* pendant deux ans ils n'ont pas vécu, il faut bien le reconnaître; ils assistaient à l'agonie de leur honneur, dont chaque minute sonnait le glas funèbre. Que sont,, je vous prie, auprès de ces tortures, celles qu'ils endurent aujourd'hui sur ces bancs? être obligé de s'asseoir au foyer de sa famille, obligé de montrer un visage souriant, quand on a l'enfer au fond du cœur, c'est
AFFAIRE CARPENTIER. 4o
un supplice intérieur dont Dieu seul était témoin.
Voilà ce qu'ils ont fait ; voiià comment ils ont été entraînés. Maintenant lequel de celui-ci ou de celui-là a pris telle part plutôt que telle autre dans tous ces faits? <iue m'importe ? est-ce que Garpentier a cherché à se sauver par la dissimulation, par l'hypocrisie? N'est-ce pas lui, au contraire, qui a parlé le premier de tous ? Il a tout dit, en faisant cependant une distinction, qu'il importait de faire, puisque c'est avant tout un fait matériel : il a dit n'avoir pas pris les titres dans les cofTres de la Compagnie, ajoutant qu'il n'ignorait pas qu'ils «ussent été pris; il ne jouait pas à la Bourse, cela est encore vrai; mais il savait qu'on y jouait.
La vérité est que tous les deux avaient un intérêt •commun et qu'ils se serraient l'un contre l'autre pour se lancer dans l'abîme. Ne craignez donc pas que je m'occupe de détails, qui n'ont plus rien à faire ici; la <léfense, heureusement, n'en est pas réduite à épiloguer sur ces distinctions, sur ces misères. Oh ! non, là n'est pas ma défense ; je la place tout entière dans l'entraînement, dans la passion; elle est aussi dans ce point <l'arrét ({u'il me reste à vous signaler.
Pourquoi Garpentier a-t-il cessé déjouer? Est-ce que les administrateurs de la Compagnie du chemin de fer du Nord avaient fait quelques découvertes, qui puissent éveiller leurs soupçons? Non. — Dieu me garde d'en faire un reproche à ces Messieurs, ils ont exercé leur surveillance dans la mesure du possible; incapables d'improbité, ils ne la soupçonnaient pas chez les autres ; €n vérité je trouverais étrange qu'on vînt, au nom desaccusés, attaquer ceux qu'ils ont dépouillés. Ce ne serait, il faut bien le dire, ni loyal ni honnête; ce serait d'ailleurs un étrange moyen d'implorer votre humanité, votre indulgence : eh ! quoi ! ne serait-ce pas fournir à une parole, bien puissante et bien redoutable, l'occa- .sion de montrer une sévérité, qui n'est pas dans son cœur; car, bien qu'il soit l'avocat de M. de Rothschild,
46 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
notre adversaire n'en est pas moins l'orateur, qui sait avant tout protéger et défendre (1) ; ainsi donc pas une critique, pas un reproche ne sortira de ma bouche contre MM. les administrateurs du chemin de fer du Nord.
Mais il reste toujours cette question : Gomment Carpentier s'est-il arrêté sur cette pente, qui pouvait l'entraîner si loin encore? Aucuns soupçons ne s'étaient élevés contre lui; il avait pris 6 millions, il pouvait en prendre 10 et il eût pu impunément augmenter le chiffre *lu préjudice : il s'est arrêté. Pourquoi?
A cela il y a deux raisons, laissez-moi vous les dire; elles vous montreront ce qu'est ce pauvre jeune homme, auquel je m'intéresse, vous le comprenez. Il s'est arrêté volontairement, spontanément. Sa situation était brillante ; à vingt-six ans il était caissier en chef d'une très grande Compagnie, situation vraiment magnifique; il appartenait à une famille d'une honnêteté irréprochable. Jeune et bien de sa personne, il est doux, il est aimé ; on a voulu le marier. Il y avait en province une famille des plus honorables, qui était fière et heureuse de s'allier à lui; une jeune tille riche, belle, allait lui donner sa main, elle lui avait déjà donné son cœur. Les publications étaient faites, l'heure du mariage allait sonner. Que faire? fuir? Par son absence, il est vrai, il avouait tout, il donnait l'éveil. Il aima mieux s'exposer à ce danger que détromper, que de trahir la confiance de cette pauvre enfant, qui allait se donner à lui; il a préféré venir ici; eh bien! que voulez-vous, cette conduite m'émeut. Celui qui agit ainsi peut être un grand coupable, mais il n'est pas un misérable. Il pouvait continuer à faire des détournements, il pouvait persister à jouer l'horrible jeu auquel il se livrait ; il ne l'a pas voulu, et il a bien fait, car aujourd'hui cet arrêt volontaire dans le mal est sa meilleure défense devant vous,
(1) M< Chaix d'Est- Ange.
Messieurs les jurés. S'il eût agi autrement, il eût commis la plus ignoble des infamies en entraînant sa fiancée, un ange d'innocence et de pureté, dans la voie du déshonneur où il était entré.
Voilà la raison pour laquelle il s'est arrêté ; voilà la raison pour laquelle il a fui, sans rien dire, sans prévenir ses amis; fui comme un fou, sans prendre la peine de déguiser sa fuite, ayant un passeport à son nom. Il venait de vendre, également en son nom, pour se ménager les moyens de fuir, un titre de rente dont je dirai l'origine.
J'ai ici une lettre qu'avant de partir il écrit à Grellet ; cette lettre, Grellet nous l'a traduite à sa façon ; cependant rien n'est plus sérieux, n'est plus touchant que cette lettre :
« Je suis accablé sous le poids de mes dettes ; je vais « me tuer; tâche de te tirer d'affaire. »
Et notez bien. Messieurs les jurés, qu'il n'entendait pas par ces mots le laisser en otage comme on l'insinue ; il a voulu le prévenir au contraire ; au risque de voir sa lettre interceptée.
Il se réfugia en Amérique ; oh! il y a bien souffert, croyez-le. 11 s'est caché sous des vêtements d'ouvrier et il travaillait, comme un manœuvre, dans une ferme américaine. Il existe dans ce pays des usages que je m'applaudis de ne pas voir s'établir dans le nôtre. Là-bas la délation n'est pas une honte ; elle est dans les mœurs ; on y met à prix la liberté d'un homme; aussi lisait-on sur les murs dans les places pubhques : « Carpentier est à prendre ; récompense honnête, 100 mille francs. » Est-elle une terre hospitalière, celle où tout se vend, où tout s'achète, où le coupable restera impuni, à moins que la caisse de quelque grande Compagnie veuille bien s'ouvrir pour payer son retour.
Il assista ensuite devant la justice de ce pays à ces débats américains dont j'aime autant ne pas vous parler. Sans doute chaque pays, comme l'a dit M. l'avo-
cat général, a ses institutions; chaque justice a ses avocats, et nous avons là-bas des confrères, si du moins on ne consulte que le titre qu'ils portent ; je n'ai pas à les défendre ; j'aime mieux n'en pas parler. Leurs habitudes sont tellement contraires aux nôtres !... Tandis qu'on nous a appris à marcher droit au but, on leur enseigne, il paraît, une tout autre méthode ; ainsi on leur apprend à nier qu'il fait jour en plein midi; ainsi on se demande à New-York si l'Empire Français existe.
Garpentier ne put supporter ce genre de défense. J'ai ici, dans mon dossier, une lettre dans laquelle il pousse des cris de douleur et d'indignation ; son esprit français, son bon sens se révoltaient à l'audition de toutes ces choses ; il ne voulut pas accepter le bénéfice de ces misérables subtilités; il prit un grand parti, celui de fuir ce pays et de se livrera la justice française.
Je me demande pour quelle raison le ministère public lui contesterait aujourd'hui le mérite de cette détermination ; car enfin l'extradition, à ce moment, n'était pas ordonnée ; il y avait encore à surmonter de grandes difficultés de procédure, et tout le monde peut se rappeler que les journaux américains déclaraient qu'une foule de bons esprits soutenaient encore cette opinion : qu'en droit l'extradition était impossible. Malgré ces affirmations, il est revenu, il a tout avoué, tout dit, tout expliqué.
Voilà sa conduite, et qu'on ne dise pas qu'il a pu conserver une partie de l'argent, qui ne se trouve pas dans la caisse de la Compagnie ! Je sais bien qu'on a dit : Que sont devenues ces sommes énormes ? comment les a-t-on employées? Oui, après la disparition de Garpentier, beaucoup de récits fantastiques ont été faits. On disait que les caissiers de la Compagnie du chemin de fer du Nord menaient une existence opulente, magnifique, fastueuse ; on parlait de leurs maîtresses, de leurs chevaux, des délicieuses villas qu'ils possédaient aux environs de Paris ; de ces dîners d'épicuriens qu'on payait
des prix tellement élevés, qu'ils paraîtraient incroyables, même aujourd'hui qu'ils sont si chers. Vous savez maintenant ce qu'il en est de ces bruits. Carpentier avait des habitudes régulières ou à peu près ; nous parlerons tout à l'heure de sa liaison avec Georgette.
Voici une lettre de l'homme, qui a le plus étudié cette affaire et qui y a apporté un jour plus grand que si elle lui eût été personnelle, une lettre de M. le marquis Dalon. Eh bien 1 que dit-il? que les accusés n'afiichaient aucun luxe, que leurs dépenses étaient insignifiantes. Carpentier vivait chez son père, il y était nourri, il y vivait comme vit un simple employé. Oui, cela est bien ; mais Georgette ? Ah ! parlons de cette faute pour la blâmer, et cependant. Messieurs, fautil être impitoyable dans le blâme?
Carpentier avait vingt-trois ans ! il rencontre sur son chemin une jeune femme charmante vraiment, et d'humeur facile; tout naturellement les relations, que vous savez, s'établirent entre eux. Il eût mieux fait de résister. Oh ! sans doute, on dit : C'est possible ; je le crois. On dit aussi que c'est difficile, et beaucoup de personnes sont de ce dernier avis. Il a vécu avec cette dame et il lui a donné quelque argent. S'il ne lui eût rien donné, vous diriez que c'est là une ladrerie honteuse à côté d'un acte immoral.
Georgette, qui est très franche, comme vous avez pu le reconnaître, a dit que Carpentier ne dépensait pas plus de 3 ou 400 francs par mois. Cette liaison, c'est tout ce qu'il en faut retenir, est une affaire regrettable sans doute, mais qu'il ne faudrait pas juger avec une trop grande sévérité.
Cette jeune femme, lorsqu'on fit une perquisition chez elle, a été trouvée en possession d'un capital : tout de suite la pensée est venue que ce capital avait pu être donné par Carpentier. Sur ce soupçon Georgette a été arrêtée, elle a été retenue en prison pendant trois mois. Je fus son conseil, et je puis vous assurer qu'elle n'est
sortie de prison qu'après avoir donné des explications satisfaisantes. Il lui a fallu dire à la justice d'où venait cet argent; c'était chose délicate. Elle en a dit assez pour éclairer le magistrat : que voulez-vous ? il y a des gens très honnêtes, très bien posés dans le monde et qui sont parfois trop galants!... Voulez-vous des noms et des adresses? Georgette, soupçonnée, n'avait rien à cacher, si bien que M. le juge d'instruction, qui est non seulement un magistrat impartial, mais un homme du monde si parfait, écarta du débat Georgette et son argent.
Qu'a-t-on saisi sur Carpentier? 100,000 francs. Estce le produit de la vente des actions détournées ? nullement. Carpentier, vous le savez, pouvait emporter des sommes énormes ; il n'a rien pris, absolument rien pris dans la caisse de la Compagnie. Quand il partit, il n'était plus le caissier infidèle, qui veut s'enrichir, mais l'homme abattu, désespéré, qui allait chercher au loin l'exil et la peine. Voici d'où venait cet argent : à une certaine époque Carpentier, sur les premiers bénéfices, souscrivit à l'emprunt pour une somme de 78,000 francs en capital ; en juillet 1856 il revendit cette rente et la vente produisit 92,000 francs.
Arrivons à un autre ordre d'objections. Carpentier a avoué les détournements. Le ministère public ne se contente pas de ces aveux; il affirme que Carpentier a commis des faux. M, l'avocat général vous a dit qu'il ne comprenait pas les objections que la défense pourrait élever pour faire tomber ce chef d'accusation. L'objection, qu'il m'a prêtée, est la seule dont je n'entends pas me servir. Sans doute on peut commettre deux crimes distincts pour arriver au même but. Ce n'est pas là la question, et M. l'avocat général s'en doute bien un peu.
Les faux consisteraient dans de fausses mentions; mais où se trouvent ces fausses mentions pour constituer un faux en écriture de commerce ? Se trouventelles sur un registre qui fasse titre vis-à-vis des tiers?
AFFAIRE GARPENTIER. bl
Sont-elles sur le carnet de la Banque? Non, ce carnet n'a pas été altéré, et il n'y avait qu'à jeter les yeux sur lui pour découvrir la vérité. Cette mention se trouve sur un registre privé, intérieur, sur un livre de caisse. Or un livre de caisse n'emporte ni libération ni décharge ; c'est un document auxiliaire, qui ne rentre pas dans les écritures que désignent la loi et la jurisprudence.
Nous avons répondu à l'accusation, et nous- pouvons maintenant juger cet homme. Est-il indigne de toute espèce de commisération? Je ne saurais vous dire avec la loi et la raison qu'il est innocent des faits dont on l'accuse; mais je puis, en écoutant les inspirations de l'humanité, vous dire que tout coupable qu'il soit, il n'est pas indigne d'obtenir les circonstances atténuantes ; et quelles que soient la sévérité des conclusions du ministère public et l'éloquence avec laquelle il vous a convié à la rigueur, vous me permettrez de ne pas partager son opinion.
Ce jeune homme était dans l'âge des passions; il est vrai que M. l'avocat général nous dit que les accusés n'ont jamais eu de jeunesse. Quoi, parce qu'ils ont joué à la Bourse, ils n'ont pas été jeunes ! ne serait-il pas plus juste de reprocher, à ceux qui jouent à la Bourse étant vieux, d'être restés jeunes trop longtemps [sourires] ? Ce n'est donc pas parce que ces malheureux jeunes gens ont joué à la Bourse et qu'ils ont perdu, qu'ils sont, par cela seul, indignes de votre pitié. Qu'on demande contre le fléau du jeu et de lagiotage des remèdes héroïques, soit 1 mais que ces jeunes gens ne soient pas responsables pour tous !
N'est-il pas vrai qu'à notre époque la société est malade et qu'au point de vue financier nous assistons à un spectacle étrange, qui fait peur? On a vu surgir tout à coup des fortunes énormes, s'élevant à des chiffres incroyables; des fortunes, qui ont fait rêver les plus sages et qui ont fait dire de tel ou tel : Pourquoi lui et pas d'autres ? Ces jeunes gens ont été enveloppés par
ces séductions, ces facilités auxquelles il est bien difficile de résister. Sur. cent personnes en trouverez-vous soixante, qui n'aient été à la Bourse tenter une spéculation petite ou grande? Reconnaissez donc qu'il y a là des entraînements terribles.
Quand un homme, cédant à la colère, a, sous cette influence, commis un crime, on dit de lui qu'il ne se possédait pas; on le condamne, mais on ne le condamne pas comme celui qui froidement aurait commis le même crime.
Est-ce que vous n'établirez pas une différence entre le caissier, qui, se plaçant froidement devant ce bahut, en enlèverait 6 millions et fuirait avec cette somme, et le caissier, qui descendrait lentement la pente du jeu et se trouverait entraîné de désastre en désastre par l'espoir de réparer une pareille faute?
Il y a dans l'air, je ne sais quelle fièvre qui agite les esprits et qu'il faut constater, précisément pour en tenir compte au moment de juger celui que je défends. Une épidémie règne; ces hommes en ont été atteints. Que cette société commence par se guérir elle-même avant d'être aussi sévère ! Quoi ! en présence de tout ce qui se passe sous nos yeux, vous ne me permettriez pas une parole de pitié en faveur de ces hommes égarés?
Ces scandales sont tels que le théâtre, reflétant nos mœurs, lésa dénoncés en face de tous. Un poète (1), entre tous homme d'un talent élevé et digne, a fait jouer une pièce dont le titre est la Bourse. Vous savez d'où sont venus les premiers applaudissements. L'Empereur a écrit au poète une lettre qui sera son titre d'honneur.
« Le mal est grand, disait le chef de l'État, il est « d'un bon exemple que des hommes de talent s'appli- « quent à signaler le mal et à le guérir. »
Vous n'imputerez donc pas à ces malheureux un mal, qui est le mal de tous. En jouant ils n'ont pas été
(ï) Fraîiçois Ponsard, de l'Acadéinie française.
plus coupables que les autres, ils ont été plus malheureux; vous ne serez donc pas impitoyables. Alors même que vous les frapperiez sans pitié, croyez-vous que le lendemain de votre verdict, la Bourse fermera la porte aux agioteurs ? Non, car à la Bourse on n'a de considération que pour ceux qui réussissent; là, en présence du succès, on s'inquiète peu de la justice.
Et puis, voyez donc quelle expiation subissent ces jeunes hommes. L'avenir ! il n'existe plus pour eux. Ils avaient cependant des intelligences cultivées; ils ont été élevés comme nous ; ils sont des hommes de notre monde, et ils sont perdus à jamais! La peine! je n'en parle pas, elle n'est rien. Ne sont-ils pas condamnés à passer toute leur vie dans les larmes ? Pour tous ils seront un objet de honte.
Carpentier porte un nom d'une pureté dont il avait le droit de s'enorgueillir, et que pensez-vous qu'il doive souffrir en songeant à toute sa famille honorable, dont les larmes viennent accroître sa douleur et sa honte?
Croyez-moi, Messieurs les jurés, n'allez pas trop loin. Il ne faut pas que ces hommes, frappés sans merci, se dressent dans le désespoir de l'indignation; laissez la clémence descendre dans vos cœurs. Je ne demande pas pour eux une prison douce, ils ne l'auront jamais; mais je vous demande de leur épargner l'infamie du châtiment, faites au contraire qu'ils aiment le châtiment; faites qu'au lieu de larmes de rage, ils versent des larmes de repentir, en sorte que plus tard ils puissent encore, par de bons exemples, faire, je ne dis pas oublier, mais pardonner le fatal entraînement d'un jour. Qu'en un mot votre justice soit celle d'hommes, qui se préoccupent des intérêts de la société aussi bien qug des intérêts des accusés.
Pendant cette plaidoirie, Carpentier n'a pas cessé de verser des larmes; cette émotion a été plus d'une fois partagée par l'auditoire (note du journal le Droit).
Pour GUÉRIN
Messieurs de la Cour,
Hier, Messieurs les jurés, j'implorais votre justice miséricordieuse pour un pauvre jeune homme, aujourd'hui je m'adresse encore à elle pour un autre malheureux, qui est presque un vieillard.
Je défends Guérin ; il a soixante ans. Il a pour lui cinquante-sept années de probité parfaite, ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les faits delà cause, qui l'établissent. Telle était la confiance qu'il avait su inspirer à l'administration du chemin de fer du Nord, que celle-ci, ayant à choisir quelqu'un pour un poste périlleux, fit tomber son choix sur lui, Guérin. Les motifs de ce choix étaient que cet homme avait accompli sans bruit, sans ostentation, plusieurs actes de probité. Entre plusieurs, en voici un qu'il faut retenir. Un jour il trouve un portefeuille renfermant des valeurs importantes ; il pouvait le garder, personne ne l'avait vu le prendre, personne ne pouvait le soupçonner ; il eut la loyauté de déposer fidèlement cette précieuse épave.
Voilà ses titres, ses souvenirs d'honneur et de probité ; vous n'aurez garde de les oublier quand vous le jugerez.
Guérin, assis sur ce banc, a été l'objet de l'attention de tous. Chacun a dit un mot à son endroit, mot qui, étant toujours le même, a pris cependant un sens bien difTérent dans l'esprit de ceux qui l'ont employé; soit
qu'on le regarde, soit qu'on l'écoute, on est frappé du caractère placide et câlin de cette bonne flgure, et tout le monde peut dire : C'est un bonhomme. Oui ; seulement l'accusation, qui suit la mode, travestit le mot et fait de Guérin un faux bonhomme. La défense est plus dans le vrai, quand elle vous dit qu'en parlant de cet homme, il faut prendre le mot dans sa vieille et juste acception; Guérin était î/n bonhomme.
Mais non, nous dit-on, il est un esprit rusé, astucieux, et il s'en faut de peu qu'on en fasse le plus habile de la bande. Ahl vous ne savez pas, ajoute-t-on, ce qu'il y a de mystère au fond de cette conscience. Pour moi, la physionomie de Guérin est bien vraie, bien simple, elle ne ment pas à son apparence. Cet homme n'était pas né pour être criminel ; pour s'en assurer, il ne faut que le regarder sans prévention ; des figures semblables à la sienne ne viennent pas, d'ordinaire, s'asseoir sur ces bancs!
Pendant toute sa vie il a été excellent, je dirai plus, il a été follement généreux ; il donnait toujours. Quand il a eu, entre les mains, l'argent des autres, il l'a jeté tout autour de lui avec une prodigalité dont s'étonnait à bon droit le ministère public; car ceux qui font le mal le font ordinairement à leur profit exclusif et n'entendent partager avec personne. Guérin, tout au contraire, s'il apprenait qu'il y avait un malheureux parmi ses connaissances, n'attendait pas qu'on lui demandât un secours, il allait au-devant des besoins de cette connaissance malheureuse. Un pauvre ménage se trouvait dans la gène, il accourt à son secours, et c'est même ce qui a permis à la Compagnie du chemin de fer du Nord de retrouver un capital considérable, placé dans cette famille par Guérin avec une grande générosité, que certains appelleraient téméraire ou folle.
Guérin a été malheureux dans sa vie. Avant d'être employé au chemin de fer du Nord, il avait été ébéniste; son industrie n'avait pas réussi, et obligé de ven-
56 PLAIDOYERS DE M'' LACIIAUD.
(Ire son fonds de commerce, il s'était trouvé complètement ruiné. 11 est même si peu habile, Messieurs, qu'il cherchait presque à dissimuler des faits que sa défense retient. Son modeste traitement de 1200 francs était grevé de retenues considérables, si bien que chaque jour la gène augmentait dans le ménage ; il avait été réduit à cette extrémité de mettre sa montre au montde-piété et de faire des renouvellements successifs ; il ne comprend pas, le maladroit, que là se rencontre la première atténuation de sa faute.
Telle était la position de ce malheureux, quand, je ne dirai pas sont tombés du ciel, mais sont sortis de ce bahut tous ces millions ; ce flot d'or, qui arrivait à ses pieds, le tentait. N'était-il pas troublé par tous les désirs de la convoitise et par toutes les souffrances de la misère? Que voulez-vous? il a, comme les autres, payé son tribut à l'entraînement de l'époque; lui aussi, il a voulu spéculer, et il a spéculé plus que les autres ; quand je vous dirai le chiAre fantastique de ses opérations de bourse, vous vous demanderez si vous n'êtes pas le jouet d'un rêve.
Voilà l'homme; il était dans la misère, il a voulu tenter la fortune; il a fait des opérations; il a gagné d'abord, perdu ensuite. Vx)us savez le reste. Arrêté, il a tout avoué; puis, plus tard, tout rendu sans exception, sans réserve.
Est-il vrai que Guérin a pris les valeurs, qui lui ont permis de jouer à la Bourse? Ici je me vois forcé de contredire, dans une certaine mesure, une défense que vous n'avez pas oubliée, qui vous a été présentée par mon honorable confrère, avec cette éloquence, cette grâce, cet élan sympathique qui lui a[)partient. Je le contredirai avec la plus grande modération de parole, car celui, au nom duquel je parle, n'en est pas moins coupable, que ces titres aient été pris par lui ou que ces titres lui aient été donnés. Je dois cependant insister sur ce point, parce qu'il convient, pour sainement
AFFAIRE CARPENTIER. o7
apprécier la part de chacun, de rétablir la vérité des foits. Il faut donc que je dise à cet homme (1), qui attend sa sentence, que ses aveux ne sont pas sincères en un point.
Quelle preuve avez-vous, me dit-on, que Grellet ait remis à Guérin les actions que celui-ci a engagées? Ce qui le prouve, c'est un peu la déclaration de Guérin. Lorsqu'il est interrogé, sa première parole est que Grellet lui a donné des actions. Pourquoi Grellet, plutôt que Carpentier? Pourquoi n'a-t-il pas dit que les deux caissiers lui en avaient remis ? il pouvait s'abriter derrière l'un aussi bien que derrière l'autre. Mais ne savez-vous pas que Grellet a fait des opérations distinctes de celles faites en commun? le choix des intermédiaires ne le prouve-t-ilpas?
Mais quoi! objecte-t-on, il se serait misa la merci d'un homme, qui était son inférieur, son serviteur? tout s'y opposait : il voulait d'ailleurs conserver, pour lui seul, le produit de ses détournements; il n'avait nul besoin de Guérin. Toutes ces objections, Messieurs, sont plus spécieuses que vraies. Ètes-vous bien sûrs qu'il n'ait pas eu Jjesoin de prendre Guérin comme complice? la clairvoyance d'un homme dont la charge était d'exercer sa surveillance le jour et la nuit devait le gêner, l'inquiéter. Et puis, quand on se sent coupable, on a des terreurs quelquefois imaginaires, l'esprit n'est pas à l'aise ; on voit constamment des fantômes, qui troublent vos nuits, agitent vos jours. Grellet s'est cru obligé d'acheter, avec de l'argent, le silence du gardien de ce trésor.
Et puis, n'avait-il donc pas besoin de lui? ne fallait-il pas, pour opérer les dé'pôts, des intermédiaires nombreux? Vous avez enteudu huit ou neuf témoins qui, le plus innocemment du monde, avaient servi dintcrmé'-
(1) Eu «lisant ces mots Lachaud se retourne vers les accusés et <lu doigt moutre Grellet, assis à côté de Guérin.
diaires pour aller à la Banque ou au Comptoir d'escompte. Dès 1853, des détournements sont commis ; ce n'est qu'en 1854 que Guérin reçoit des actions, et à cette époque on avait usé déjà beaucoup d'intermédiaires..
Pour Grellet, il importait d'avoir un homme de plus à son service, et en même temps de se débarrasser d'un surveillant incommode. Le supérieur n'a pu s'abaisser, à ce point, devant son inférieur; mauvaise raison. Le malheur, a-t-on dit, rend les hommes égaux ; le crime les rend encore plus égaux; le grand seigneur et le prolétaire se trouvent alors rivés étroitement l'un à l'autre.
Ne savez-vous pas que Grellet, par ses dénégations elles-mêmes, a donné une preuve nouvelle qui confirme ma pensée : il s'est trop défendu contre cette accusation, comprenez-le bien ; non seulement il s'est défendu, mais il a fait à la justice deux révélations, qui toutes deux sont inexplicables. Invité à s'expliquer sur le compte de Guérin, il raconte deux scènes dont je vous demande la permission de vous entretenir.
Un jour, dit-il, Guérin serait venu à lui, en lui montrant ce bahut, où 30 à 40,000 actions étaient enfermées et étaient comme oubliées ; car depuis des années leur propriétaire n'avait eu la pensée de s'en servir ; il aurait dit à son supérieur : Savez-vous bien, Monsieur, qu'il y a là un fameux moyen de gagner de l'argent? on
n'aurait qu'à déposer ces titres à la Banque et
Grellet de répondre par un refus.
Quoi ! vous êtes sous-caissier et voilà un homme attaché à votre service, un homme qui vous croit honnête, qui vous doit du respect et qui vous en témoigne, qui, chaque jour, vous parle chapeau bas, et qui tout à coup, sans provocation, vous fait une proposition qui n'est autre chose qu'un vol, qu'une spoliation, et vous ne chassez pas cet homme ! vous ne le terrifiez pas de votre dédain! non, c'est là une fable qu'il est impossi-
ble d'admettre. Si Guérin eût pris des valeurs, il ne se serait pas découvert et il eût agi seul.
Quant à Grellet, il a intérêt à ne pas accepter la totalité des détournements. Et puis savez-vous où cette accusation contre Guérin s'est produite? Elle s'est produite en Amérique, dans un moment où Grellet avait de bien mauvaises inspirations.
J'ai bien le droit de ne pas le croire, car à un moment donné il a voulu mentir ; il a été jusqu'à outrager la mémoire d'un honnête homme, en l'injuriant et en la couvrant d'opprobre. Il s'est heureusement rétracté; il a dit qu'il avait eu tort ; il a compris qu'il valait encore mieux avoir volé des millions que d'accuser la mémoire d'un homme, qui a vécu irréprochable.
On ne peut donc pas accepter, comme vrais, les récits de Grellet ; il a donné des actions à Guérin et je le prouverai. Il lui en a donné d'abord en petite quantité, cinq ou six, puis quarante, cinquante, cent. N'est-ce pas la vérité? Voyez les engagements faits à la Banque. Le premier versement du 13 mai constate l'engagement de cinq pauvres petites actions. Si Guérin eût volé luimême ces actions, en eût-il pris cinq seulement? Non, ces cinq actions étaient un appât. Oh ! ce n'est pas sans motifs qu'elles lui furent données. Oh ! si je disais que Guérin n'a pas compris la signification de ce premier présent, je mentirais à la raison, et qu'y gagnerai-je? votre indignation et aussi le mépris de ceux qui m'écoutent.
Voilà donc la vérité. Je n'ose pas dire à Grellet de se rétracter, il ne le peut ; il le voudrait qu'il ne le pourrait pas. On est souvent enchaîné par un sentiment de dignité mal comprise.
Gomment voulez-vous, d'ailleurs, qu'à cette heure suprême, il se reconnaisse, devant vous, coupable d'une calomnie nouvelle? Il avait compromis deux personnes, il comprit que c'était trop d'une, il choisit et il eut raison de choisir la mémoire de M. Robert pour écarter
60 PLAIDOYERS DE M° LACriÂUD.
d'elle tout soupçon injurieux, puisque, aussi bien, l'autre n'était pas innocent; puisque Guérin avoue du moins avoir été son complice.
Il ne faut pas demander aux accusés de faire des actes d'héroïsme ; je vous supplie donc de retenir ces preuves. J'aime à comliattre mais contre M. l'avocat général, maigre l'infériorité des talents et des positions; mais combattre contre celui qui est à côté de moi, cela est dur, cela est pénible, et ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'on se résigne à cette nécessité.
Dans ces débats je vais plus loin, j'accepte une autre hypothèse: soyons complet dans notre défense. Voulezvous que ces actions n'aient pas été remises à Guérin ? voulez-vous qu'il les ait prises ? Oui, il les a prises et avec effraction, nous dit le ministère public.
Avec effraction? et pourquoi cela? Oh! j'examinerai l'effraction aussi complètement que vous le voudrez ; mais en ce moment je vous fais cette question : Guérin ne pouvait-il donc voler ces actions qu'à l'aide d'effraction? écoutez :
M. Robert était le plus honnête des caissiers. Oh ! personne moins que moi n'a envie de le contester ; mais était-il bien vigilant? il n'y a qu'une voix pour dire qu'avec plus de vigilance tout ce grand scandale ne se fût pas produit. Examinez ce bahut que voici et qui renfermait 40 millions; qui de nous, je vous le demande, voudrait y laisser 10 mille francs?
Gomment se fait-il que, quand on prenait de si minutieuses précautions pour protéger le dépôt des titres appartenant à des tiers, on n'en ait pris aucune pour protéger les actions appartenant à M. le baron de Rothschild? La chose cependant avait bien son importance. Oui, M. Robert était honnête, mais il était parfois d'une singulière insouciance. Pour ouvrir ce meuble il n'était pas nécessaire d'avoir trois clefs ; il suffisait d'être en possession de cette chétive clef, que vous apercevez ici ; il n'était pas non plus nécessaire d'être as-
AFFAIRE CARPEMIER. 61
sisté par des administrateurs de la Compagnie. Et cette chétive clef, où était-elle? dans le portefeuille de M. Robert. Mais est-il bien sûr que M. Robert ne l'ait jamais oubliée? et puis ne savez-vous pas qu'il y avait dans son tiroir, à la disposition de tous, cent cinquante clefs doubles?
Je ne voudrais pas faire violence à la raison, car je me proclame bien haut l'esclave du bon sens, mais ne puis-je pas admettre qu'une ou deux fois cette clef aura été oubliée, que Guérin l'aura prise, aura ouvert le bahut et que, remettant le lendemain la clef à M. Robert, il lui aura dit : Voilà, Monsieur, une clef que vous avez perdue hier.
Quand, en Amérique, on a dit àGrellet: Pour ouvrir le bahut vous avez eu recours à l'effraction, il protesta, avec énergie, contre cette accusation; et il avait raison, puisqu'il y allait pour lui de l'extradition ; il dit : S'il y a eu effraction, ce ne peut être que le fait de Guérin. La loi américaine, dans une affaire du genre de celle qui nous occiq^e, n'admet l'extradition d'un étranger, accusé de crime, qu'autant que le crime a été commis dans certaines conditions. Il fallait, pour l'obtenir, que le crime eût été commis à l'aide de fausses clefs et d'effractions.
MM. les administrateurs du chemin de fer du Nord ont alors été à la recherche des circonstances accessoires ; ils ont, qu'ils me passent l'expression, un peu corsé l'affaire, et ils ont si bien fait, que ces deux circonstances aggravantes sont devenues les deux béquilles judiciaires, qui leur ont permis de ramener tout le monde de New- York à Paris. {Soio^ires prolongés.)
Sans ce besoin qu'on avait de l'effraction, eût-on, je vous le demande, compté si minutieusement les trous et les clous? Non; mais on avait besoin de l'effraction; on s'en est servi, et aujourd'hui encore on s'en sert. C'est le droit de l'accusation, mais ce n'est pas le dernier mot de la justice.
Le commissaire de police a fait de ce meuble l'inspection la plus minutieuse, l'examinant par devant et par derrière; et il a constaté des pesées. Je le crois bien, il n'était pas nécessaire d'avoir une loupe pour les voir. Ces pesées sont visibles au point de blesser les yeux de l'accusation, quand la défense lui dira, tout à l'heure, pour quelles raisons elles existent. Ce magistrat a constaté aussi qu'à côté du clou il existe un trou, qui a dû être précédemment occupé par le même clou ; or, qui a fait ces deux trous pour un seul clou? on n'en sait rien.
Ce qu'on sait, c'estqu'un jour il est arrivé que M. Robert a vu que ce meuble ne fermait pas assez bien ; à cette occasion, un de vous. Messieurs les jurés, a fait une question qui eût été décisive, si elle eût été résolue ; vous demandiez si, pour placer les équerres, on avait enlevé le dessus du meuble. Le serrurier vous répondit que non, que la position était, il est vrai, difficile, mais qu'il était habitué à travailler dans les postures les plus incommodes. Soit , le dessus du meuble n'a pas été enlevé par l'ouvrier.
Mais êtes-vous bien sûr que M. Robert, qui était un peu menuisier, n'ait pas essayé d'assujettir ce meuble? Il aimait, vous a-t-on dit, à raboter; il avait un peu la manie de s'occuper des meubles ; eh bien ! voilà un meuble qu'il affectionnait, car on ne peut s'expliquer que par une affection un peu aveugle, cette confiance qu'il mettait en lui. Eh bien ! M. Robert aura lui-même cloué et décloué le dessus de ce meuble.
Ce n'est pas tout : ou M. Robert est le dernier des insensés, ou il est un malhonnête homme; toutle monde dit qu'il était honnête, mais en même temps un peu imprudent, négligent même. Or les traces de pesées sont antérieures à la pose des équerres : que le bois eût un peu joué et que M. Robert ne se soit pas ému, on le comprend, bien que, cependant, il s'agisse de 40 millions; tpais si M. Robert, soulevant le dessus de ce meuble.
a vu, et il n'a pas pu ne pas les voir, les traces de pesées... comment admettre alors qu'il se soit contenté de faire placer des équerres sans demander des explications, sans compter les valeurs ?
AP Barbier, avocat général. — Permettez-nous une observation, car pour ne pas prolonger ce débat, nous désirons ne pas répliquer. lia été établi que M. Robert avait manifesté des inquiétudes et que les accusés, Grellet et Carpentier, s'étaient réunis pour calmer ces inquiétudes.
M'' Lachaud. — Oui, ils lui auraient dit qu'on était entré chez lui, mais que c'était un voisin, qui s'était trompé déporte {Rire général). Non, aucune explication ne pouvait être donnée et ne pouvait satisfaire M. Robert à la vue des coups de ciseau, des traces de pesées; il n'avait alors qu"à vérifier le compte des valeurs enfermées dans ce meuble, et s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il savait pertinemment à quoi s'en tenir sur ces pesées.
Telle est la supposition que je vous apporte ; elle est du moins raisonnable et paraît plus vraisemblable que celle du ministère public. Mais je n'ai pas fini. Vous êtes armé d'un procès-verbal ; sans doute, et surtout quand ilestbien fait, un procès-verbal peut être un grand appui pour l'accusation, mais le défenseur peut lui aussi y trouver des arguments utiles à la défense de l'accusé. Le voleur, après avoir soulevé la tablette, n'a pas remis les clous dans les trous originaires, très bien. Mais alors, s'il y a eu quatre effractions, nous devrons, d'après votre système, trouver quatre trous de clous ; or, admettez-vous que le voleur ait en une seule fois pris 1,400 actions? C'est folie.
Dans cette hypothèse, pourquoi n'engage-t-il d'abord que cinq actions ? Mais c'était un essai, direz-vous. L'essai, remarquez-le, eût été aussi fructueux avec cent actions ; et puisque vous me traquez dans tous mes retranchements, je vous demanderai ce que seraient devenues ces 1,400 actions? car enfin 1,400 actions
forment un gros volume de papier, qu'il n'est pas facile de cacher. Non, tout cet échafaudage ne peut se soutenir. SiGuérin avait voulu soulever cette tablette, il eût bien compris qu'il suffirait de frapper en dessous, de donner au meuble une certaine inclinaison et que le poids seul du contenu de l'armoire eût pu suffire pour détacher la tablette; il n'eût pas eu la niaise et stupide idée, lui ancien ébéniste, de prendre un ciseau.
J'ai fini sur ce point; cependant il est une circonstance accessoire dont il faut aussi parler. Serait-ce donc pendant la nuit que Guérin aurait opéré cette soustraction? Pourquoi la nuit ? pourquoi toujours supposer, même contrairement au bon sens, une circonstance que rien ne justifie ? Gardien de nuit, il était là la nuit et lé jour. Le matin, de cinq à neuf heures, n'a-t-il pas pu se livrer plus sûrement et plus commodément à ce travail? La nuit, le moindre bruit s'entend ; la présence d'une lumière est remarquée, tandis que le jour, au milieu des mille bruits de la gare, tout peut se faire impunément sans attirer l'attention.
Voulez-vous, malgré toutes ces impossibilités, que ce soit pendant la nuit ? je vous demanderai vos preuves ; mais passons.
Ce que je reconnais, c'est que Guérin a su que ces actions avaient été détournées, c'est qu'il en a profité, c'est qu'il s'est associé à un acte coupable. Mais l'effraction, elle est impossible, et la circonstance de nuit, qui ne faitqu'un avec celle de l'effraction, elle est, elle aussi, inadmissible.
Vous ferez donc de la justice, mais vous ferez aussi de la raison et vous ne sacrifierez pas ce malheureux, sans discuter chacun des chefs d'accusation, portés contre lui.
Ma lâche est finie, et cependant je ne puis terminer cette défense sans rechercher avec vous ce que Guérin a fait de l'argent, qu'il a eu entreles mains. Oui, voyons h l'œuvre cet homme habile. Je vous assure que si j'ai-
mais à aller voir ce pauvre Guérin dans sa prison, c'est que, comprenez-le bien, il n'est pas fait comme les autres ; sa tenue calme et placide, sa bonne et honnête figure me rassuraient. On a déjà fait sur lui beaucoup de plaisanteries ; on me commvmiquait à l'instant un journal anglais, dans lequel on le représente comme un bon bourgeois, qui aime à faire sa partie de dominos et à lire le Constitutionnel [Rires). Eh bien ! oui, ce sont vraiment là les goûts, qui dépeignent bien ce pauvre homme, que je ne veux pas blesser ici ; aussi je ne vous dirai pas qu'il est stupide ; mais vous le faites audacieux! regardez-le donc ! [Hilarité.) Il est na'if au-delà de toute expression.
Pour jouer à la Bourse, il ne faut, je suppose, ni une grande intelligence ni une grande habileté, il faut avoir de la chance ; pour son malheur il en a eu beaucoup dans ses premières opérations ; avec ces premiers bénéfices, il jette les fondements de maisons dont les croisées regardent la gare ; oui, la gare du chemin de fer du Nord ; il n'y met pas plus de dissimulation que cela. [Sourires.)
Guérin fait choix d'un notaire, il choisit un très honnête homme, mais il ne va pas le chercher loin ; ce sera M* Fournier, notaire à la Chapelle. Il prête à tous ; et vous voulez qu'agir, ainsi qu'il le fait, soit montrer de l'audace I Non, c'est être naïf. Il dit, il est vrai, qu'il a recueilli une succession, une succession d'Amérique ! Non; il ne vient plus d'oncles d'Amérique; il n'y a plus que les accusés coupables qui en reviennent [Hilarité.)
Voulez-vous savoir comment il vivait ? il avait un loyer de 280 francs ; sa famille, une des plus honnêtes et des plus modestes, n'a rien connu de ce luxe, n'a rien changé à ses habitudes ; les deux filles, lingères toutes les deux, continuaient à vivre de leur aiguille. Il avait, il est vrai, loué un cabinet de 50 francs par an, pour y recevoir les bordereaux que lui adressaient MM. les
agents de change ; tenez pour certain que s'il n'avait que dix-sept ans, je plaiderais la question de discernement; mais il en a soixante et n'a pas pour cela beaucoup plus de discernement. Où est donc son habileté? Où est donc son audace ? Il n'a eu recours à des tiers qu'une ou deux fois. Il a joué ! ah ! oui, et joué d'une manière effroyable ; le nombre des opérations qu'il a faites, à en juger par les bordereaux, qui ont été recueillis (et nous n"en avons peut-être que la moitié), dépasse toutes les prévisions ; il n'avait que quatre agents de change, il a fait 43 millions d'affaires constatées, ni plus ni moins. {Sourires.)
Oui, j'accepte ses sourires, ils pourront servir à ce malheureux. Après avoir souri, on se sent pris par un sentiment bien sérieux et bien triste ; on ne peut se défendre d'un sentiment de compassion pour le pauvre diable, qui n'avait pas une intelligence suffisante pour se défendre.
Je vous le disais hier, oui, l'agiotage est un grand mal ; qu'on ne s'y trompe pas cependant, je ne suis pas de ceux qui veulent qu'on ferme la Bourse. Non, je ne partage même pas ces bruyantes indignations contre ces fortunes qu'on dit trop rapides, car les indignés ne sont le plus souvent que des jaloux. [Sensation.) Non ; je crois que le crédit public a besoin de larges issues ; il faut aux affaires le mouvement de la spéculation publique ; c'est elle qui engendre les grandes choses ; qui a donné à la France l'esprit d'entreprises et cette grande prospérité dont jouit notre pays. Il est de mode, depuis quelque temps, de prendre à partie la spéculation, les spéculateurs, les financiers, ceux-là qui risquent leurs fortunes. On les trouve trop riches quand ils réussissent : on ne les trouverait pas trop pauvres s'ils avaient échoué. Aussi quand j'entends certains discours, quand je lis certains articles où l'on s'élève contre l'agiotage, je dis aux spéculateurs: Mais ce n'est pas à vous qu'on s'adresse ; il y a «ne distinction importante à faire.
Je ne voudrais pas faire ici de la critique ; je n'en ai pas le droit ; je ne voudrais donner ici de conseils à personne, je suis pour cela trop jeune et trop infime; mais je suis honnête homme et je trouve lamentable ({u'un homme puisse être placé dans cette position de pouvoir, avec un loyer de 280 francs, faire pour 43 millions de francs d'opérations, c'est-à-dire risquer plus d'argent qu'il n'en eût fallu à Louis XVI pour sauver la monarchie française.
Qui ne voyait donc pas que ce malheureux par son extérieur, par sa mine, son écriture, n'était qu'un pauvre diable, qui n'avait jamais rien eu de commun avec les millions ? Mais non, tous les guichets s'ouvraient pour recevoir son or; et puis, la scène jouée, la toile tombait, et cet homme était déshonoré.
Ce n'est pas contre les banquiers que je dis cela, mais contre ceux qui facilitent ces spéculations, et je crois qu'il v a lieu de poser ici une barrière, un gardefou !
Je vous demande donc. Messieurs, des circonstances atténuantes en faveur de ce malheureux. Je vous dis
qu'il y a un peu de la faute des autres Si on l'eût
arrêté le premier jour, on lui aurait épargné, à lui, la honte de s'asseoir sur ce banc, et à la Compagnie du chemin de fer du Nord, un grand désastre.
Quand on aperçoit ces montagnes de bordereaux, qui se soldent par cinq ou six chiffres, on se croit non dans l'âge d'or, car l'âge d'or est l'âge où l'or ne régnait pas, mais je ne sais dans quelle fantastique Californie.
Guérin fît des aveux, mais il fit autre chose ; il souscrivit, lui Guérin, une lettre de change de 600,000 francs {pauvre malheureux !) valeur reçue comptant, payable à présentation ! La lettre de change fut présentée ; on lui fit sommation, et il fut répondu qu'on ne pouvait payer, faute de fonds.
Ceci n'est que grotesque. Ce qui vaut mieux, c'est
68 PLAIDOYERS DE M" LACHÂUD.
qu'il a tout donné ; il livra même 250,000 francs que
personne ne lui connaissait Il était bien décidé à
les livrer, mais il craignait de compromettre les tiers dépositaires de ces fonds. M. le Marquis Dalon, qui, lui, n'a jamais joué et qui a encore, dans les coffres delà Compagnie, toutes les actions souscrites à l'origine de la Société, fit venir Guérin ; il l'invita, en lui promettant miséricorde au nom de la justice, à tout restituer; c'est là aussi, Monsieur le Marquis, une lettre de change de circonstances atténuantes ; si aujourd'hui je vous rappelle...
M. LE MARQUIS Dalon [souriant) : Je désire qu'il y soit fait honneur.
M* Lacuaud : Cette fois, Messieurs les jurés, il n'y
aura pas de protêt; vous êtes en fonds Guérin
hésitait donc ; bientôt il me dit à moi : J'ai encore 50,000 francs en valeurs, mais ils sont entre les mains d'un ami ; j'ai aussi 190,000 francs de marchandises à Valparaiso et que personne ne saurait découvrir ; elles sont sous le nom d'un tiers détenteur.... Ma position, à moi avocat, était difficile; eh bien, je le dis devant un ancien bâtonnier (1), devant un membre du conseil de l'ordre (2), ils me le pardonneront: j'ai, pendant cinq minutes, accepté un mandat pour faire rentrer dans la caisse de la Compagnie du chemin de fer du Nord 240,000 francs ; c'est ainsi que de ce grand naufrage quelques débris furent sauvés.
J'ai reçu le 17 novembre 1850, c'est-à-dire peu de jours après l'arrestation de Guérin, une lettre de l'un des administrateurs de la Compagnie du chemin de fer du Nord ; il me disait :
« Monsieur, « J'ai l'honneur de vous accuser réception de£^
(1) M« Desmaret.
(2) Me Chaix d'Est-Ange.
« 100,000 obligations de la Ville de Paris, au capital de « 400 francs chacune entièrement libérées.
« Vous nous adressez également un pouvoir, qui nous « met en mesure de poursuivre la revendication des « marchandises qui se trouvent à Valparaiso.
« Je vous remercie, Monsieur, des bons conseils que « vous avez donnés à Guérin. »
Si je lis, Messieurs, cette dernière ligne, c'est pour vous dire que ces remerciements, qui ne pouvaient s'adresser directement à l'homme qui a volé, lui reviennent cependant, puisque je n'ai été que la main, qui a conduit lès valeurs de la cachette de Guérin dans la caisse de la Compagnie.
Cet homme est coupable, vous lui accorderez cependant des circonstances atténuantes, parce que vous lui tiendrez compte du malheur de sa situation et des mauvais exemples qu'il a reçus, et de tout ce que la tentation avait pour lui d'irrésistible. Que voulez-vous ? Quand on est aussi riche que M. de Rothschild, on est tenu à être prudent, ou si on ne l'est pas, il faut que l'homme qui n'a qu'un pain noir à manger se trouve éloigné des établissements où la table est opulente ; et ce n'est pas seulement à l'estomac, mais au cerveau que monte l'ivresse.
Cet homme a une femme, qui est le modèle des honnêtes femmes, des plus pieuses mères de famille; il a deux filles, ouvrières toutes les deux. On a dû vendre les meubles de ce pauvre ménage ; c'était un spectacle affreux; je n'eus qu'à signaler cette infortune, et la Compagnie du chemin de fer du Nord donna 500 francs, pour que ces pauvres femmes rachetassent le lit sur lequel elles couchaient.
Ah ! je vous en remercie. Une des filles de Guérin est mariée à un homme courageux, qui vient aujourd'hui en aide à toute cette famille infortunée. Ayez pitié de tous ces êtres, qui gémissent d'une faute qu'ils ont ignorée. Ne soyez pas non plus sans miséricorde pour
ce malheureux; lui refuser votre clémence, à son âge, ce serait, pour lui, la mort ! oui, hier je a'ous disais : Soyez indulgents pour celui qui est jeune; aujourd'hui je vous dis : Soyez indulgent pour celui qui est vieux ! Ah ! que voulez-vous, Dieu nous a créés tels que nous sommes, et nous sommes fidèles à sa loi, quand nous suivons nos instincts natifs. Ne soyez sévères que pour ceux qui se dressent contre la société, qui soutiennent contre elle une lutte impie. Oh ! alors, oui, soyez impitoyables, car il importe d'éloigner ceux qui sont nuisibles à tous.
Serait-ce le chiffre des sommes détournées, qui vous pousserait à la rigueur, mais mon éloquent confrère, M" Desmaret, vous le disait hier, la loi ne tarifie pas le vol ; elle ne tient compte que de la volonté, que de l'intention ; or, on peut avoir une intention plus criminelle en détournant une somme toute minime.
Songez donc que plus on reste dans ces prisons fétides où Guérin va entrer, plus on s'y corrompt ; il faut qu'avant de mourir, cet homme puisse aller s'asseoir encore auprès de sa vieille et vénérable compagne ; il faut qu'il puisse encore embrasser ses enfants ; il faut qu'avant de mourir, il leur donne sa bénédiction. Vous ne voudrez pas que cette bénédiction sorte d'un cachot ; vous ne voudrez pas que cette dernière parole soit une malédiction.
Les jurés et l'auditoire furent vivement impressionnés par cette brillante improvisation ; l'émotion fut grande, et aussitôt après que le président eût terminé son résumé et envoyé les jurés dans leur salle de délibération, M= Lacliaud fut immédiatement entouré de tous les avocats, ses confrères, de MM. les administrateurs de la Compagnie du cliemin de fer du Nord et des jurés, qui n'étaient pas du jugement. Tous le félicitaient, et les journaux de l'époque disent qu'il ne put se soustraire à ces vives et chaleureuses félicitations, qui durèrent tout le temps de la suspension d'audience.
A la reprise de l'audience, le jury, après une délibéraliou assez courte, malgré les cinquante-huit questions qu'il avait à résoudre, rend son verdict au milieu d'un grand silence.
Ce verdict acquitte Parot;
Reconnaît Carpentier et Guérin coupables, mais écartant, en ce qui les concerne, les circonstances aggravantes de feux, d'etTraction et de nuit, il leur accorde des circonstances atiémiantes.
Grellet est déclaré coupable sans circonstances atténuantes.
La cour prononce l'acquittement de Parot ;
Condamne Carpentier et Guérin à a ans cl'empriso7inement.
Grellet à 8 ans de réclusion.
Elle condamne en outre Carpentier, Grellet et Parot à la restitution de 4 452 actions du Nord et Guérin à la restitution de 1,400 actions.
Novembre 1860.