COUR D'ASSISES DES BOUCUES-DU-RHONE (AIX
PLAIDOYER DE M' LACHAUD Pour M. ARMAND de Montpellier)
ACCCSÉ DE TENTATIVE Ij'aSSASSINAT SIT. LA PERSONNE DE SON DOMESTIQUE MAURICE ROUX
COUR D'ASSISES D'AIX
Audiences des 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24 et 25 mars 1P64.
Président: M. le Premier Président Rigaid.
Ministère public: M. le Procureur Général Mkhvilli;. .M. l'Avocat général Emile Reybaui».
Accusé: M. Armand.
Défenseurs : M^ Jules Favre, M' Lachalo, assistés de M'' Lisbonne et de Me Tassy.
Maurice Roux, cocher de M. Aimaiid, l'iclie luopriétaire de Montpellier, fut trouvé, un soir, à nioilié asphyxié dans la cave de son maître ; il avait une corde passée autour du cou; les mains étaient attachées derrière le dos et les jambes étaient liées par un mouchoir.
Quand ce domestique reprit sa connaissance, il accusa son maître de l'avoir mis dans cet état et d'avoir voulu le tuer.
L'émolion fut grande dans Montpellier: M. Armand étail un enfant de la ville; il y était né, il y était connu, aimé el estimé. Sa grande foitune et sa grande charité l'avaient rendu populaire. M. Armand protesta avec énergie contre celte accusation, il affirma son innocence et accusa à son tour son domeslifjue d'avoir simulé le crime pour lui extorquer de l'argent.
L'instruction de cette grave et délicate ailaire fut menée très rapidement ; commencée le 8 juillet 1S(k{, elle fut tei-
minée le 23 juillet; dix-sept jours après la découverte du crime M. Armand était renvoyé devant la Cour d'assises de Montpellier. L'affaire devait venir à l'audience du 20 août, mais de nombreux incidents devaient se produire et empêcher qu'elle ne fût jugée aussi promptement que le ministère public semblait le désirer.
M*^ Jules Favre, avocat célèbre, et l'un de nos plus grands orateurs (1), fut choisi par M. Armand pour le défendre contre cette fausse accusation. Son premier soin fut de demander un sursis pour préparer la défense de son client et se procurer les éléments d'une juste et invincible réfutation. La précipitation, que la justice avait mise à faire juger M. Armand, n'avait pas permis de les réunir.
Le sursis fut accordé, grâce à l'intervention du ministre de la justice. L'affaire, renvoyée à la session suivante, fut fixée au 19 novembre.
M'' Jules Favre, tombé gravement malade quelques jours avant l'ouverture des débats, ne put pas se rendre à Aix pour défendre son client. Sur la prière de M'= Jules Favre el de M. Armand, M^ Lachaud accepta la défense de ce malheureux accusé et arriva à Montpellier le 18 novembre au soir, la veille du jour fixé pour la comparution de M. Armand devant les assises. Celte fois encore l'aflaire fut rayée du rôle et renvoyée à une autre session. Il semblait vraiment que M. Armand ne pourrait jamais être jugé.
En effet, à l'audience, lorsque l'on fit l'appel des témoins, Maurice Roux, le domestique de M. Armand et l'accusateur de son maître, n'avait pas répondu à l'appel de son nom. Il avait été blessé la veille au soir et il prétendait avoir été la victime d'un nouvel attentat qui mettait sa vie en danger. Me Lachaud avait demandé à la Cour d'attendre pour juger l'accusé que son seul accusateur fût en état de se présenter devant la Cour, et que l'instruction commencée au sujet de ce nouveau prétendu attentat fût terminée. La Cour, sur la plaidoirie de M<= Lachaud, avait renvoyé l'affaire à une autre session.
Cet incident augmenta encore le trouble dans lequel cette grave accusation avait jeté tous les esprits non seulement des habitants de MontpelUer, mais aussi du pays tout
(1) M" Jules Favre est mort depuis plusieurs années.
entier. Devant celte surexcitation générale les défenseurs de M. Armand, M« Lachaud et M" Jules Favre, craignant que le jury, qui aurait à juger cette aiïaire dans la session suivante, ne fût pas dans des conditions suffisantes (ïindôpendance pour remplir sa mission avec impartialité, demandèrent à la Cour de cassation le renvoi de M. Armand devant une autre cour, pour cause de suspicion légitime.
Pendant tout le temps que l'instruclion avait duré la ville de Montpellier avait été extrêmement agitée. Les habitants de la ville ne s'occupaient plus que de cette afl'aire; beaucoup d'entre eux avaient pris parti pour Maurice Roux, qu'ils regardaient comme une \iclime qu'il fallait venger. Les esprits dans le Midi de la France sont vifs, ardents, passionnés ; chacun ayant fait de cette afl'aire la sienne, commentait au profit de son opinion les révélations faites chaque jour par l'instruction judiciaire, et ces révélations étaient véritablement très dramatiques. De simple affaire d'assassinat, cette affaire devint presque une question sociale à la solution de laquelle le pays apportait toute son ardeur et même quelque peu de violence ; c'était comme une lutte du pauvre contre le riche, des domestiques contre les maîtres.
L'opinion publique regardait le second prétendu attentat, commis contre Maurice Roux, comme une mesure d'intimidation tentée par les amis de M. Armand ou par Armand lui-même contre son accusateur. L'émotion était grande dans toute la contrée, et il avait été un instant question de faire une souscription publique pour donner un défenseur à Maurice Roux.
Le pourvoi de M. Armand fut soutenu devant la Cour de cassation par M« Rendu. « Il appuya sa demande sur l'état « des esprits et sur la crainte que la justice ne puisse sui- « vre son cours dans toute sa liberté et dans toute sa dite gnité. » Le 30 janvier 1864 la Cour de Cassation rendit un arrêt par lequel, « adoptant les motifs de la demande », elle renvoyait l'affaire devant la Cour d'Aix.
Les passions, un instant apaisées par les remises successives de cette intéressante affaire, se réveillèrent de nouveau à l'annonce qu'elle serait enfin jugée le 14 mars 18G4 à Aix. Ce jour-là la ville d'Aix fut envahie par une foule très grande de personnes venues tout exprès de Montpellier et de Mar-
204 PLAIDOYERS DE M" LACHÂUD.
seille pour suivre les débats. Les partisans de Maurice Houx et ceux de M. Armand ne se montrèrent pas moins^ passionnés et ardents qu'à Montpellier, à l'époque de la première comparution de l'accusé devant la Cour d'assises. Les nouveaux détails de l'afTaire, révélés par une nouvelle insiruction, la rendaient très dramatique et on comptait qu& les incidents d'audience ne le seraient pas moins. A cet intérêt s'ajoutait le désir d'entendre les deux grands orateurs, qui étaient chargés de défendre M. Armand.
Voici l'acte iracciisatioii qui fut dressé contre Vaccvsé: Le 8 du mois de juillet, la population de Montpellier fut mise en émoi par la révélation de faits étranges, entourés de circonstances mystérieures, et dont on a eu peine à déterminer tout d'abord le caractère.
Dans la soirée du 7, la fdle Hauterive, femme de chambre chez le nommé Armand, était descendue à la cave pour les besoins de son service; elle entendit des gémissements sortant d'une pièce voisine de celle où elle se trouvait et monta en toute hâte prévenir son maître. Celui-ci parut d'abord attacher peu d'importance à ce qu'il appelait les hallucinations de la fille Hauterive, mais il dut céder aux instances de cette dernière et descendit avec elle et une troisième personne au lieu d'où étaient parties les plaintes qu'elle avait entendues.
Arrivé là, il lui fut facile, à travers une porte à claire-voie,, d'apercevoir gisant dans la cave au bois affectée à sa location, le corps du nommé Roux, son valet de chambre, qui avait disparu depuis le matin 8 heures, enfermé dans ce réduit, dont la clef a disparu et n'a pas été retrouvée depuis. Ce malheureux râlait, la face contre terre, et donnait à peine quelques signes de vie. Son cou était fortement serré à l'aide d'une corde dont les replis avaient laissé dans les chairs des traces profondes. Un autre lie» retenait les bras du patient attachés derrière le dos, et ses jambes étaient réunies l'une à l'autre à l'aide d'un mouchoir de poche.
L'existence d'une corde attachée au cou, sans aucun nœud destiné à la fixer, put un instant laisser croire à un suicide; mais létal des bras et des jambes violemment assujettis ne permettait pas de s'arrêter à une pareille supposition. La position de Maurice Roux était des plus graves; il n'avait,.
■sans doute, que peu d'iiistants à vivre, et le premier médecin appelé près de lui conslata que la plus grande partie du corps était glacée et le pouls ù peine appréciable. L'insensibilité générale était telle que l'impression du doigt sur le globe oculaire ne déterminait pas la moindre contraction des paupières. 11 fallait donc avant tout tâcher de rappeler ce malheureux à la vie.
Ce fut la mission dont s'acquiUèient avec autant de zèle que d'intelligence les docteurs Brousse et Surdun, et dès le lendemain les magistrats instructeurs purent essayer d'obtenir des révélations, sans danger pour le malade. La voix (le Roux était complètement perdue, mais il savait lire, et grâce au secours d'un alphabet placé sous ses yeux, il put signaler le nom d'Armand, son maître, qu'il accusait d'être son assassin.
Un pareil aveu jeta l'étonnement parmi ceux qui en furent témoins. Armand, il est vrai, n'était pas exempt de reproches ; mais quelles que fussent la violence trop connue de son caraclère et la brutalité de ses manières, on eut peine à comprendre dès le début (^ue le délire de la férocité eût pu Je conduire à de pareils excès. Pourtant Maurice Roux persistait dans ses afflrmations et les accompagnait de gestes tellement expressifs (jue le doute n'était plus possible.
Le 7 juillet au matin, entre 8 heures et 8 heures et quart, il était descendu à la cave au bois pour faire la provision de la journée. 11 se trouvait à genoux, près de la porte d'entrée, occupé à remplir son tablier, quand tout à coup il entendit Armand son maître, et le vit près de lui. Ce dernier lui dit alors : (( Je t'apprendrai si ma maison est une baraque! » et presque instantanément il lui asséna sur le derrière de la tète un coup violent qui le fît tomber la face contre terre. Lacommotion produite par cetteagressionpara- Jysales forces de Maurice Roux, mais n'amena pourtant pas une syncope complète, aussi put-il, sans se rendre compte de ce qu'on faisait de lui, sentir son corps violemment comprimé, puis il s'évanouit. 11 reprit ses sens beaucoup plus tard et sembla ne revenir à lui que pour apprécier l'horreur de sa situation; une heure encore, et ce malheureux allait expirer sans que la justice pût découvrir l'auteur du plus odieux attentat.
Confronté avec sa victime, Armand fut impuissant à con-
server le sang-froid apparent, systématique, affiché partout dans la journée du 7 juillet. Maurice Roux, à la vue de son meurtrier, fut atteint subitement de mouvements convulsifs dont l'éloquente expression n'échappa pas aux magistrats instructeurs. Il avait désigné le coupable avant de pouvoir le nommer, et quand la Providence lui rendit l'usage de la parole, il nomma son meurtrier avec la même persistance et la même énergie qu'il avait mises d'abord à le désigner. Les nécessités de sa défense ont inspiré, tour à tour, à l'accusé une série de systèmes également insoutenables. Il feignit de croire d'abord à un assassinat commis par des mains inconnues, mais préparé par les soins d'une maîtresse jalouse de Maurice Roux, Plus tard il imaginait la pensée d'un suicide, que les circonstances matérielles du crime rendaient, nous l'avons dit, impossible. Aujourd'hui il s'attache à l'idée d'un chantage honteux, à des blessures simulées dans l'unique but de mettre à contribution son immense fortune. Il couronne enfin ces divers systèmes, qui rivalisent d'invraisemblance, par un alibi dont il ne peut prouver le premier élément. En résumé, si le mobile connu semble peu grave en présence de l'énormilé du crime, on ne saurait oublier que, chez Armand, les actes de cette nature sont à l'état de tradition fort ancienne. Plusieurs fois déjà, et sans aucun molif, il a eu à se reprocher des faits de brutalités inouïes dont il a pu effacer les traces à l'aide de sacrifices que son opulence rendait toujours faciles.
Quelles que soient d'ailleurs les passions, qui ont pu pousser Armand au crime qui lui est reproché, ce crime existe, il est incontestable et nulle des circonstances, qui l'aggravent, ne saurait être logiquement écartée. Le mouchoir du meurtrier attachant les jambes de la victime; les cordes qui liaient Maurice Roux pareilles à celles trouvées chez Armand; enfin la froide cruauté dont le coupable a donné des preuves, la persistance de sa volonté criminelle, le soin cruel qu'il a mis à prévenir tout moyen de salut et la perfidie avec laquelle il avait tenté de rendre tout secours impossible, toutes ces considérations démontrent la culpabilité de l'accusé et révèlent de sa part un dessein prémédité sans atténuation acceptable et sans excuse possible.
En conséquence, ledit André Armand est accusé d'avoir, le 7 juillet 1863, à, Montpellier, commis une tentative d'ho-
micide volontaire, avec préméditation, sur la personne de Maurice Roux, son domestique, laquelle tentative, manifestée par un commencement d'exécution, n'a manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté de son auteur; faits qualifiés crimes, et punis par les articles 2, 295, 297, et 202 du Code pénal. »
Cet acte d'accusation est court; il se prononce avec énergie contre Armand ; mais il ne donne pas à cette affaire dramatique sa véritable physionomie. Il est utile de le compléter et de rappeler les divers incidents d'audiences auxquels M^ Lachaud fait allusion dans sa plaidoirie. . Maurice Roux, le domestique de M. Armand, après avoir fait son service dans la chambre de son maître à 8 heures du matin, avait disparu ensuite pendant toute la journée. La femme de chambre, étant allée à la cave dans la soirée, le retrouva dans cette cave étendu par terre et sans mouvement. Il râlait et paraissait être à toute extrémité. Il avait, aùisi que nous le disions tout à l'heure, une corde passée plusieurs fois autour du cou, mais sans nœud; les mains étaient attachées derrière le dos par une corde qui faisait plusieurs fois le tour des poignets, et les jambes étaient liées par un mouchoir, qui portait la marque A. A., les initiales de son maître.
M.Armand, averti, après avoir vu son domestique dans ce triste état, alla lui-même chercher des médecins et aussi le commissaire de police.
Le commissaire de police fit ôter la corde du cou, couper les cordes qui enserraient les poignets et dénouer le mouchoir qui attachait les jambes. Les médecins s'etforcérent tout d'abord de rappeler cet homme à la vie. Ils y réussirent; mais ils ne purent le tirer de l'insensibilité dans laquelle il était, ni lui rendre la parole. Ces premiers soins donnés, on fil transporterie malade dans sa chambre.
Les magistrats et ceux qui, les premiers venus sur les lieux, virent ce domestique dans cet état, crurent tout d'abord à un suicide. M. Armand pensa lui, dans le premier moment, qu'il y avait là un crime, et il le dit au magistrat.
Deux sergents de ville furent placés auprès du malade
pour passer la nuit et surveiller son retour à la vie et son réveil. Un jeune interne des hôpitaux de Montpellier fut chargé de lui donner des soins pendant cette première nuit.
Le lendemain ce fut une grande surprise pour toute la ville quand on apprit en même temps l'accusation portée par Maurice Roux contre son maître et l'arrestation de M. Armand.
Pendant la nuit, Maurice Roux avait paru sortir de son immobilité et reprendre quelque peu de connaissance ; la parole seule manquait encore, bien que les médecins aient pu constater que le larynx était dans son état normal. L'interne eut l'idée d'interroger le malade au moyen d'un alphabet et de pressements de mains qu'il ferait quand on prononcerait les lettres composant les mots qu'il ne pouvait articuler. On pouvait ainsi obtenir du patient des mots et même des phrases; l'interne obtint par ce moyen ingénieux, employé devant les deux gardiens de nuit, quelques phrases dans lesquelles Maurice Roux accusait M. Armand, son maître, d'avoir voulu le tuer.
Le juge d'instruction, prévenu, se rendit dèsles premières heures du jour auprès de xMaurice Roux, qui était toujours dans le même état et dans l'impossibilité de pailer. Il renouvela l'expérience de l'alphabet et des serrements de mains. Par ce moyen et à l'aide d'autres signes, le juge d'instruction obtint du malade, devenu une victime, la confirmation de sa première déclaration, l'indication de l'heure à laquelle l'assassinat aurait été commis, 8 heures et demie du matin et celle des moyens employés par l'assassin.
Maurice Roux aurait ainsi fait comprendre qu'il a d'abord reçu, sur le derrière de la tête, un coup de bûche qui l'a renversé et étourdi, puis que se précipitant sur lui, M. Armand lui a passé une corde autour du cou, lui a hé les mains derrière le dos et attaché les jambes avec son mouchoir. Le juge d'instruction obtint aussi, par les mêmes moyens, la révélation que M. Armand, en traitant ainsi son domestique, avait voulu se venger des mots suivants prononcés par lui dans la cuisine : « La maison d'Armand est une baraque. »
Devant cette insistance de l'accusateur, le juge d'instruction interrogea M. Armand. Celui-ci nia avec énergie et protesta vivement de son innocence. 11 donna un alibi et affirma qu'à l'heure indiquée pour l'accomplissement du crime, il
était dans la chambre de sa femme et dans son lit, que d'ailleurs la femme de chambre pourrait le confirmer. Interrogée, la femme de chambre dit qu'elle n'avait pas vu M. Armand dans la chambre de sa femme, quand le matin à 8 heures et demie elle était entrée dans la chambre de madame Armand, mais qu'elle l'avait vu sur les 9 heures dans la salle à manger en train de manger un morceau de pain. Cette réponse décida de l'arrestation de M. Armand, et l'instruction de l'affaire fut tout aussitôt commencée.
Dans la nuit suivante, celle du 8 au 9 juillet, Maurice Roux reprit possession de toute son intelligence et il put parler. Il répéta au juge d'instruction tout ce qu'il avait dit par signes, et il ajouta qu'en le frappant, M. Armand avait dit : « Je vais t'apprendre si ma maison est une baraque. » il dit aussi qu'étourdi par le coup reçu derrière la télé, il n'avita pas senti qu'on l'étranglait, qu'on lui liait les bras et les jambes. Dans sa première déclaration, il avait reconnu avoir senti ce qu'on lui faisait.
Une confrontation eut lieu entre le domestique accusateur et le maître accusé. 1^'entrevue fut tragique et violente. M. Armand adjura son domestique de reconnaître son innocence. Roux persista dans son accusation.
M. Armand, indigné, le traita de misérable, et Maurice Roux, bien que se disant très faible, lui envoya un coup de pied, qui, se trompant d'adresse, lit tomber un garde qui se tenait debout aux pieds du lit. 11 confirma ainsi son accusation.
M. Armand persista à nier sa culpabilité et répondit au juge d'instruction qu'ayant réfléchi à ce qui s'était passé le jour de sa confrontation avec son domestique, il se demandait comment Maurice Roux avait pu s'exprimer le 8 au matin avec tant d'énergie et tant de lucidité, alors qu'on le croyait très malade. Cela lui paraissait si extraordinaire qu'il était convaincu que ce crime était simulé et préparé de longue main pour lui arracher de l'argent. Puis il affirma encore qu'il était dans le lit de sa femme à l'heure indiquée pour l'accomplissement du prétendu crime.
Quelques jours après ce dernier interrogatoire, le juge d'instruction ayant appris que Maurice Roux, transporté à riiôpital, devait, sur la prière de la Sœur qui le croyait sur le
point de mourir, recevoir le sacrement de communion,, voulut, bien que protestant, assister à la cérémonie et profiter de cette occasion solennelle pour questionnerde nouveau Taccusateur de M. Armand.
Voici comment il raconte la scène dans sa déposition faite à l'audience devant la cour d'assises :
« Le jour de la cérémonie, à cinq heures du matin, j'allai « trouver l'aumônier et je lui dis; Je sais la cérémonie à « laquelle vous allez présider; je ne veux la troubler en <( rien, mais ne soyez pas surpris si, à un moment donné, « j'interviens pour dire quelques paroles à Maurice Roux. J& « montai alors auprès du malade et je lui demandai s'il « persistait dans son accusation. A ce moment une porte « s'ouvrit au fond de la salle (c[ui est longue comme celle- '.< ci), et l'aumônier parut portant le Saint-Ciboire. Roux « ne m'écoutait plus, il avait l'œil fixé sur le prêtre. Celui- <( ci s'approcha et déposa le Saint-Ciboire sur l'autel im- « provisé près du lit. Je dis alors à Roux : Maurice, voici un « moment solennel ; la cérémonie qui se prépare indique « clairement que vous n'avez pas longtemps à vivre ; vou- « drez-vous commettre un sacrilège, le plus odieux des « crimes, en persistant à accuser Armand, s'il est innocent? « Il se dressa légèrement sur son lit, me regarda, leva la « main et dit: Monsieur le juge d'instruction, je ,;Mre devant « Dieu qui est là et que je vais recevoir q\.\'Arm(md est mon « assassin et qu'il a commis le crime que je lui reproche, (( dans les circonstances que je vous ai dites,
« Je m'agenouillai près du lit et j'assistai à la cérémonie. « Je suis encore vivement impressionné au souvenir de ces « faits ; ce n'était pas une comédie, c'était une tragédie, qui « laissera dans l'esprit de ceux qui ont assisté à celte scène a des souvenii's ineffaçables. »
Celte épreuve termina l'instruction et M. Armand fut renvoyé devant la Cour d'assises. Maurice Roux se guérit et sortit de l'hôpital avant même que les médecins le lui aient permis.
La veille du jour où l'affaire devait être jugée, le 17 novembre, Maurice Roux avait été victime, d'après ses déclaralions, d'un nouvel attentat qui aurail mis sa vie en danger. En effet, sur les minuit il fut trouvé dans une des rues ♦lésertes de Montpellier, gisant à terre, presque sans con-
naissance, couvert de contusions et perdant un peu de sang. Quand il reprit connaissance, il dit qu'un homme qu'il ne connaissait pas, mais qu'il pourrait reconnaître, l'avait accompagné le soir, dans ses différentes courses et promenades, que cet homme l'avait enlrahié dans la rue oîi il avait été trouvé et qu'arrivé à cet endroit, il s'était senti tout à coup frappé derrière la tête, qu'il était tombé étourdi et que, revenu à lui, il avait appelé au secours.
On fit une enquête minutieuse pour retrouver cet homme ; l'enquête ne donna aucini résultat. Un cousin de M. Armand fut arrêté pendant quelque temps, mais une ordonnance de non-lieu le rendit à la liberté. Maurice Roux laissait croire que ce secojid attentat devait être imputé à M. Armand. M. Armand, lui, prétendait que cetle nouvelle altaque était, tout comme la première, simulée par Maurice Roux et qu'il mentait cette fois encore.
Les médecins, qui avaient donné les premiers soins à Maurice Roux et quelques autres docteurs, furent chargés par lejuge d'instruction, de rechercher si la petiteexcorialion qu'on avait remarquée sur le derrière de la tête de Roux à l'époque du premier attentat, pouvait provenir d'un coup porté sur la nuque à l'aide d'un bâton, et si, malgré l'apparence légère de la trace du coup, le coup avait pu être assez fort pour produire la commolion qui avait mis Roux dans l'état d'insensibilité et de mutisme dans lequel il était resté si longtemps. Le rapport des docteurs fut afflrmatif.
Les défenseurs de l'accusé, pénétrés de l'importance dans cette affaire des questions médico-légales, demandèrent au docteur Tardieu, doyen de la Faculté de Paris, de vouloir bien leur donner son opinion.
M. le docteur Tardieu fit une consultation écrite dans laquelle il exposa que dans sa conviction le crime était impossible et que les magistrats et les médecins avaient été trompés par de fausses apparences, que tout dans les déclarations de Maurice Roux était de pure invention et qu'il y avait simulation non pas de suicide, mais d'homicide.
Les débats de celle mystérieuse affaire commencèrent à Aix le 14 mars 18G4 et ne furent terminés que le 25; ils durèrent douze jours. Ils furent suivis par une foule immense de personnes venues tout exprés de Montpellier, de Marseille et des villes voisines.
212 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
Celte fois encore l'excitation populaire fut grande, mais cependant à un degré moindre qu'elle ne l'avait été à Montpellier lors de la première comparution de M.Armand devant la cour d'assises.
Al'audience, les incidents furent nombreux.
Maurice Roux, répondant aux questions du Président au sujet du mobile du crime, insinua que M. Armand, écoutant aux portes de la cuisine, aura pu l'entendre parler d'infanticide et qu'en ayant peut-être commis un, il aura eu peur d'être découvert et voulu alors se débarrasser de lui.
M. le Procureur général accusa M. Armand d'un fait nouveau ; il l'accusa d'avoir voulu acheter le chef des gardiens de sa prison, Paoli, et d'avoir préparé des moyens d'évasion par un souterrain inconnu.
Plusieurs expériences furent faites à l'audience même devant les jurés sur la personne de Maurice Roux pour élucider la question des liens qui attachaient ses mains. Le commissaire de police et Servent, l'ouvrier qui coupa les cordes, ne purent se mettre d'accord sur la manière dont les mains étaient attachées. Trois médecins, tous les trois témoins dans l'affaire, furent chargés par le Président de faire des expériences avec des cordes pendant cjue les débats suivaient leur cours. Ils renouvelèrent devant la cour les expériences qu'ils avaient faites dans la chambre du conseil.
Ces expériences excitèrent vivement l'intérêt de tout l'auditoire ; il en fut de même de la discussion, qui eut lieu entre les médecins appelés par l'accusation et ceux appelés par la défense. Cette discussion fui des plus émouvantes et des plus ardentes. Les ubs affirmèrent qu'ils croyaient au coup reçu par Maurice Roux sur la nuque et àla commotion cérébrale qui en était la conséquence; les autres affirmèrent de leur côté qu'ils ne croyaient ni au coup ni à la commotion cérébrale.
Ces expériences et ces discussions avaient passionné les débats ; tous les auditeurs, les jurés, les magistrats et le public attendaient avec impatience le réquisitoire du ministère public et les plaidoiries des défenseurs, qui devaient faire disparaître le doute en faisant ia lumière complète.
Après dix audiences consacrées à l'audition des témoins et à la discussion des docteurs, M. le Procureur général eut la paiole pour soutenir l'acte d'accusation; il le soutint
avec énergie el il demanda la condamnation de M. Armand. M" Lachaiid répondit au réquisitoire de M. le Procureur général, laissant à M" Jules Favre le soin de répliquer et l'honneur de prendre la parole le dernier. Sa plaidoirie pleine de logique, de' cœur, et d'éloquence confirme une fois de plus le grand talent du maître. Il s'exprima dans les termes suivants :
PLAIDOIRIE dp: M« LACHAUD
Messieurs les Jurés, Messieurs de la Cour,
Je ne voulais pas prendre la parole, et je désirais que mon éminent confrère, avec son inimitable talent, fût seul entendu. Sa bienveillance, trop parfaite pour moi, en a décidé autrement et je viens le premier commencer la discussion de cette affaire.
Je veux laisser de coté ce qui ne se rapporte pas directement à ce débat et, après l'attention si soutenue que vous y avez prêtée, les nombreuses et si intelligentes questions que vous avez faites, la liberté si complète que la haute justice de M. le Premier Président a donnée à l'accusation et à la défense, laissez-moi vous dire qu'à cette heure, votre conviction s'est formée et que vos consciences ont déjà jugé ce procès.
Vous savez les faits. Messieurs ; je les résume rapidement.
Le 7 juillet à 7 heures et demie du soir, Maurice Roux est trouvé dans la cave de la maison Armand, dans l'état que vous savez et qui a été si souvent décrit dans ces longs débats par les témoins ; il peut succomber bientôt aune asphyxie déterminée par les liens qui sont autour de son cou; ses mains sont attachées, ses pieds sont liés. On le relève et on le débarrasse des liens qui l'étreignent ; il inspire aux médecins, qui le voient, certaines inquiétudes.
En présence de cet événement inattendu, des suppositions de toute nature se produisent, et dès le début de cette affaire, souvenez-vous-en bien, Messieurs, tout le monde croit à un suicide ; on pense que Maurice Roux,
v'iitrainé par une fatale résolution, est l'auteur de cet acte mystérieux, qu'on ne comprend pas encore.
Un homme s'avance, c'est l'accusé. M. Armand, lui, (pii peut supposer qu'il y a là un crime, veut que ce €rime soit immédiatement constaté. Il ne lui suffit pas d'appeler un médecin qui donnera des secours au malade, il réclame aussi la présence du commissaire de police. Il n'a rien à cacher, et il appellera la justice dans sa maison.
Il sort, il va au bureau du commissaire de police ; il ne le trouve pas, il le cherche ailleurs ; il le trouve enfin, et il le ramène pour que des constatations soient faites, et que, s'il y a un coupable, il soit puni.
Cependant, Messieurs, le malade est transporté dans sa petite chambre, il paraît être privé de l'usage de ses facultés et de celui de ses sens. Le lendemain matin, l'intelligence semble lui revenir. On l'interroge, il ne peut pas répondre, et à l'aide. Messieurs, du stratagème (|ue vous connaissez, à l'aide d'un alphabet il indique, à la stupéfaction de tous ceux qui l'entourent, que le coupable est M. Armand. On suppose qu'il est fou; on lui fait répéter plusieurs fois son accusation. Alors, Messieurs, la justice, croyant qu'Armand peut être coupable d'un crime, le fait arrêter.
Les passions sont excitées et la plus mauvaise de toutes : il est riche !... Ahl quoi qu'en dise M. le Procureur général, c'est un immense malheur d'être riche quand on parait devant la justice. Que de défiances sont éveillées ! que d'outrages sont lancés, qui ne s'émoussent pas même devant la dignité et l'indépendance de la justice 1 Un homme riche, puissant, un homme du monde sur les bancs de la Cour d'assises! à l'instant toutes les passions s'agitent, toutes les infamies sont supposées ! On se dit que cet homme, dans cette situation élevée, pourra trouver une protection et une faveur (pie les autres ne rencontrent pas, et alors, Messieurs, des excitations déplorables se produisent, une popu-
lation tout entière est pervertie, et la Cour de Cassation le comprend si bien, que c'est à vous, juges impartiaux et fermes, qu'elle a confié l'examen de cette grave affaire.
Voilà, Messi urs, tout ce que je veux dire en ce moment. Je ne relèverai pas les dernières paroles de M. le Procureur général; il doit les regretter. Non, personne ne croit qu'il y ait inégalité devant la justice, protectionpour l'opulent, abandon pourle malheureux. Ces pensées-là ne sont dans l'esprit de personne ; les gens mal-intentionnés pourraient seuls chercher à les exploiter ; les gens sages savent très bien que la justice a un niveau sous lequel chacun doit se courber, sous lequel grands et petits sont égaux !...
Il est donc arrêté, Messieurs, et il faut savoir s'il est coupable. Mais d'abord vous avez besoin de connaître les antécédents de M. Armand.
Ici, je le déclare (et une de mes premières paroles sera un remerciement pour M. le Procureur général), nous n'en sommes plus à l'exposé du premier jour ; les débats ont marché, et le ministère public me permettra de lui dire que sa conscience est maintenant bien agitée, sa conviction bien troublée. M. Armand n'est plus ce riche orgueilleux fier de son argent, impitoyable comme un parvenu, assommant ses gens pour ne pas les payer!...
M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL. — Je n'ai jamais dit cela !
M^ Lachaud. — Non, M. Armand est un homme bon, il a un cœur d'or, et je n'ai jamais assisté à un spectacle semblable à celui qui nous a été donné hier. Aussi j'avoue que je n'ai pu contenir mon émotion... Ah ! je le dis bien haut, il n'y a pas beaucoup d'hommes au monde qui pourraient subir l'épreuve à laquelle M. Armand a été soumis, et s'il fallait nous passer tous au crible qui a été tenu hier par de si nombreux témoins, je ne sais pas s'il en est beaucoup qui sortiraient de cette épreuve aussi victorieusement que lui. Pour moi,
je le déclare, je m'incline devant l'accusé, il vaut mieux que moi et que beaucoup d'autres encore.
Ne vous souvenez-vous pas de tout ce qui a été dit sur cet homme accusé d'assassinat, de sa bonté, de sa délicatesse, de sa générosité ? Ne savez-vous pas quelle a été sa vie? Il a été élevé par un oncle, qui lui a servi de père, et quand son oncle est mort, il a pris ses enfants chez lui, il est devenu leur père à son tour. Est-ce que vous avez oublié l'usage qu'il a fait de sa fortune ? Est-ce que vous avez oublié toutes les prodigalités de sa vie, et, ce qui vaut mieux que la générosité même, la délicatesse avec laquelle il a su les faire ? Ce frère de lait qu'il dote ; ce vieux serviteur de la famille auquel il prête de l'argent, et à qui il le laisse en lui disant qu'un de ses parents a oublié de le lui donner et qu'il ne veut pas le recevoir ?
Est-ce que vous avez oublié ces fortunes qui se font à côté de lui ; ces employés modestes dont il fait des associés, et qui viennent ici proclamer qu'ils lui doivent fortune et bonheur? Ne vous souvenez-vous pas encore de cette déposition, faite avec un accent si convaincu, par l'honorable M. Barre, conseil de la famille ; il vous disait : Je n'ai jamais vu cela, jamais : l'oncle voulait donner, le neveu ne voulait pas recevoir, le légataire se dérobait au legs ; s'il a été accepté, c'est par condescendance et par soumission ; puis, inspiré par une exquise délicatesse, M. Armand fait revenir à M. Camille Armand, son neveu, sans qu'il le sache, le prix de cet appartement dont on veut le faire profiter.
Voilà l'homme de cœur ; voilà le parent, voilà l'ami ! et puis il aime les pauvres ; ses charités augmentent avec la misère, il donne du pain l'hiver, il donne ce qui vaut mieux que le pain, du travail; car alors l'ouvrier s'honore de gagner sa vie. Voilà ce que fait M. Armand ; voilà l'homme généreux, honnête ! un tel homme peut affronter la Cour d'assises avec la fermeté que vous lui voyez.
218 PLAIDOYERS DE M" LACIIAUD.
Il a ces qualités, mais ce ne sont pas les seules.
Est-il au inonde un mari meilleur, un homme plus chaste? sa conduite n'est-elle point, sous ce rapport, irréprochable ? Ah ! je comprends qu'il soit un mari parfait, car je sais que sa femme est la femme la plus adorable de la terre. Que M. Armand me laisse le lui dire : sa vertu si grande, on l'apprécie moins ; si les hommes prêts à s'égarer avaient des femmes semblables, soyez-en sûrs, le devoir serait facile pour eux, et ils ne l'oublieraient jamais !
Voilà l'homme dévoué, voilà le mari tendre ! Mais il est vif!... oui, et ce sont les bons qui sont vifs, il n'y a que les mauvais qui ne le soient pas. Le ûel se distille lentement, les ardeurs généreuses sont promptes à se manifester. Oui, il est vif; mais est-ce à dire qu'il soit violent, brutal, implacable? Où donc a-t-on vu cela? Ah ! il faut que je revienne sur cette imputation ; il ne la mérite pas, et je ne veux pas que cette tache reste sur cet homme.
Il a fait des travaux gigantesques, il a employé des milliers d'ouvriers, cela est incontestable. Combien y en a-t-il qui se plaignent ? Nous en avons fait comparaître beaucoup devant vous, ainsi que des chefs de brigade, des chefs d'escouade : chacun d'eux vous a dit, Messieurs, qu'à côté de cette vivacité il y avait toujours de la bonté, de la douceur.
Et cependant dans cet acte d'accusation, abandonné pa.r tout le monde, car il a ce bonheur de n'être soutenu par personne, on avait fait de M. Armand un monstre de cruauté... Ce crime impossible s'expliquait très bien de la part de cet homme féroce, qui avait la canne toujours levée, qui avait sans cesse la menace à la bouche, qui était d'une violence sans nom... Il semblait, Messieurs, que les domestiques, qui se succédaient chez lui, fussent chaque jour victimes de son despotisme brutal.
Que reste-t-il de toutes ces accusations? Un coup de
canne, un seul ! et j'ajoute que s'il a été donné, il était bien mérité ! Messieurs, vous vous rappelez le fait. Blanc, ce témoin que vous avez entendu et qui a été presque sincère, a reconnu qu'avant de recevoir ce coup de canne, il s'était colleté avec son maître. Un autre témoin, M. Verdier, témoin honorable, a vu le commencement de la scène. Le domestique est arrivé impérieux auprès de M. Armand pour réclamer son compte. M. Armand a répondu qu'il serait fait plus tard, .\lors il a saisi son maître à la gorge et a déchiré sa chemise. Que voulez-vous ? M. Armand n'est pas patient, il a frappé. Beaucoup d'autres auraient frappé comme il l'a fait. Blanc a compris son tort, il n'a pas porté plainte, et ce qui prouve qu'il se sentait coupable, c'est qu'il a laissé passer deux ans avant de réclamer les 4 francs qui lui étaient dus.
Voilà cet acte de férocité !
Il en est un autre attesté par un témoin qui m'est bien suspect. Je ne sais d'où vient ce témoin, ni qui il est, et M. Armand ne le connaît pas. {Marques d'ctonnement de la part de M. le Procureur général.)
M* Lachaud. — Cela étonne M. le Procureur général, mais j'ai vu quelque chose de bien plus grave dans un procès récent : un individu déclarait qu'il s'était battu en duel avec l'accusé, et celui-ci ne l'avait jamais vu, jamais !
Le témoin Gervais déclare donc qu'il a reçu un jour deux coups de pied. Qui les a vu donner? personne; à qui s'est-il plaint ? à personne. D'où vient ce témoin ? Il loge dans une maison que fréquente beaucoup la police à Montpellier, c'est M. le commissaire de itolice qui nous l'a appris, chez la Marianne. Puis, quand a-t-il pour la première fois parlé de ce coup ? le 28 février dernier, il y a quinze jours... On a trouvé d'après ce propos, que ce serait là un témoin fort utile, fort intéressant, puisqu'il avait pour lui les dehors de la pauvreté, et nous avons eu le chagrin de l'r'ntendre faire devant la
220 PLAIDOYERS DE M' LACHÂUD.
justice une fausse déclaration ; c'est un acte véritablement pitoyable !
Qu'y a-t-il encore? M. Moubs, un locataire mécontent, un voisin fort ennuyeux, qui ne trouve pas que le chemin public soit bon pour lui, et qui aime mieux passer sur le terrain des autres ; les gens de la campagne en connaissent beaucoup qui lui ressemblent! Il est vrai qu'il a un répondant, M. Touchât, un très estimable témoin celui-là. Je sais bien qu'il a été condamné à six mois de prison pour vol ! mais qu'importe? Je sais qu'il prétend que M. Armand lui doit de l'argent alors même que j'ai le rapport de l'arbitre commis par le juge de paix, et que ce rapport déclare le contraire Qu'importe encore? Il avoue lui-même qu'avant de déposer devant M. le juge d'instruction, il a été dans les bureaux de M. Armand lui dire : « Ah! vous ne me donnez pas
ce que je vous réclame Eh bien! je serai forcé de
déclarer la vérité. » Nous savons ce que parler veut dire; il ouvrait la main pour la fermer avec quelque chose dedans ; sinon il menaçait M. Armand de déclarer des faits faux.
Je passe, car il faut marcher. Yoici M. Manry, qui dit du mal des prêtres et qu'on met à la porte. II parle de menaces qui lui auraient été adressées, de cannes levées sur lui, mais il est démenti par des témoins qui affirment ceci : on avait renvoyé cet homme, il s'est emparé de je ne sais quel instrument, il s'est adossé contre un mur et iladit à M.Armand : <» Si tu avances, je têtue »
M. Armand ne s'est pas avancé, et l'affaire en est restée là
Ce sont là tous les reproches que l'on peut adresser à M. Armand; car je ne veux pas parler d'Azibert, carrossier peu exact, mais aussi peu endurant, qui a répondu aux observations de M. Armand en le menaçant. Celuici s'en est allé, car, dit le témoin, je suis aussi vif, plus vif que lui.
Yoilà l'état, le grand état des violences de cet homme.
Vous le voyez, ce n'est pas même l'ombre au tableau. Oui, il est vif, mais il est bon; il n'est pas violent, mais rpiand on l'attaque il se défend, ce (jui n'est pas un crime. M. le Procureur général a lu deux déclarations, donlTune aété entendue à cette audience, celle deLafond. Je veux reconnaître que M. Armand s'emporte quelquefois en paroles, mais aussitôt il demande pardon et, comme le disait si bien un témoin, quand la scène commence au jardin, le souvenir en est passé à l'octroi, c'est-à-dire à un demi-kilomètre; alors M. Armand est redevenu le meilleur des hommes, et tout est fini.
Laissez-moi, à ce propos, vous rappeler une déposition qui vous a frappés, celle de M. Giraudon, honorable négociant de Lyon, qui parle si bien et qui doit sentir comme il parle. Il vous disait d'une façon adorable : « Dans les nombreuses affaires que nous avons faites ensemble, il s'est élevé quelquefois des discussions, car M. Armand y met un peu de vivacité; mais il en demande pardon tout aussitôt, il accepte ce qu'on veut de lui et on se serre la main. » Ce féroce assassin ne peut quitter Lyon sans l'étreindre encore une fois ; on le croit parti et il est resté pour dire une fois de plus qu'il est fâché d'avoir eu un moment de vivacité.... et le lendemain, quand le bureau s'ouvre, la première personne qui s'offre aux yeux de M. Giraudon, c'est M. Armand, qui dit : « Je n'ai pas voulu partir sans vous dire que « tout cela était ridicule; je vous tends la main, et je « serre la vôtre une fois de plus. »
Tel est, Messieurs, l'homme qui a commis un assassinat avec préméditation! Je me trompe, qui en a
commis deux ! car M. le Procureur général, par son
nouveau système, croit atténuer le crime, tandis qu'il l'exagère. La question subsidiaire suppose un second crime plus grave, si je puis dire, que le crime formulé par l'acte d'accusation.
Placés en face de l'homme, que nous connaissons maintenant, n'avons-nous pas. Messieurs, une première
222 PLAIDOYERS DE M" LACIIAUD.
question à nous poser? Pour quelle raison aurait-il commis le crime qu'on lui reproche? un crime a toujours une raison d'être, un mobile. Je sais très bien que l'accusation n'en indique aucun et que cette partie capitale de la cause a tenu une bien petite place dans l'éloquent réquisitoire que vous avez entendu. Où est-il le mobile? Pourquoi, comment, à quelle inspiration M. Armand a-t-il cédé quand il est descendu dans la cave pour frapper son domestique? Avait-il à se plaindre de lui? Le domestique avait-il commis, vis-à-vis de son maître, une de ces offenses impardonnables qui égalisent les positions et qui font que le maître a un ennemi dans son domestique et qu'il veut en tirer vengeance? Non, ils vivaient en bonne intelligence. D'ailleurs M. Armand le connaissait très peu. Il l'avait pris à son service au moment de son départ pour Paris et le 7 juillet il était revenu de Paris depuis dix jours. 11 n'avait pas de haine, pas de motif sérieux de colère.
La vengeance ne trouve donc pas sa place dans un débat semblable, et l'accusation en est réduite à répéter : Roux avait dit que la maison Armand était une baraque, et c'est pour cela que M. Armand le tuait, qu'il le tuait deux fois! le matin, il l'a assommé; puis dans l'aprèsmidi, il est venu le garrotter C'est là ce que l'accusation nouvelle appelle une atténuation. Elle est étrange ! . . . Ah! je préférais le premier acte d'accusation, il était moins cruel en disant : Armand est descendu à la cave, parce qu'il est un homme brutal, qui ne domine aucune de ses passions; ce mot de baraque Vai\a.ïl enflammé, le mot est dans l'acte "d'accusation ; et alors il a voulu se venger de son domestique jusqu'à la mort! et aussitôt après l'avoir terrassé, il lui a attaché le cou, les mains et les pieds, et s'en est allé en disant : Voilà un maître bien vengé, les domestiques ne diront plus que les maisons dans lesquelles ils servent, sont des bara- <]ues !
Cette accusation se comprenait mieux ; seulement on
ne pouvait plus la soutenir après le rapport fait par les médecins, et la prétendue science de ces messieurs, pour me servir d'une expression du réquisitoire, mettait l'acte d'accusation en complète déroute.
Alors, il est vrai, M. le Procureur général de Montpellier en fit un nouveau dans son mémoire à la Cour de Cassation : il divisa la scène en deux temps et il dit : Les choses ont bien pu ne pas se passer comme l'acte d'accusation les raconte; Armand peut avoir frappé le matin, puis être descendu à la cave, dans la journée, à une heure que nous ne savons pas, et pour empêcher la découverte de son premier crime, il a voulu le compléter en commettant le second.
Voilà, Messieurs, où nous en sommes aujourd'hui.
Sur cette partie de la cause je n'ai qu'un mot à vous dire, qu'un souvenir à vous rappeler. Lorsque M. le Premier Président, dans son interrogatoire si saisissant, indiquait à M. Armand la possibilité de ce double fait, vous vous souvenez de son attitude, vous n'avez pas oublié ce cri parti du cœur : « Ohl Messieurs, si j'avais eu le malheur de frapper, personne autre que moi ne lui aurait porté secours et j'aurais été le premier à le sauver, s'il en eût été temps encore! »
Voilà l'homme! le cœur généreux, ardent! Oui, si dans un moment d'égarement il s'était oublié à ce point, il aurait immédiatement secouru la victime et vous l'auriez trouvé près de ce corps blessé, lui donnant des soins avec cette tendresse qu'une âme bienfaisante sait prodiguer alors même qu'elle se compromet pas sa générosité.
Ainsi l'accusation ne peut indiquer de mobile, et l'homme le plus honorable, le plus noble que je connaisse, le voilà! En face de cet homme il faut en
placer un autre ; il faut dire maintenant ce qu'est Maurice Roux.
Je comprends bien que M. le Procureur général ait éprouvé quelque embarras pour tracer ce portrait; il
224 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
n'est pas facile à faire. M. le Procureur général vous a dit : Maurice Roux n"a pas d'esprit. Messieurs, vous l'avez vu et je ne suis pas de l'avis de M. le Procureur général. Je trouve que Maurice Roux a beaucoup d'esprit, et je crois que nous avons tous ici la même pensée.
Qu'est-ce donc que cet homme? est-il un fou, ou bien est-il un scélérat? Je serais porté à croire qu'il y a en lui de l'un et de l'autre ; mais assurément, s'il n'est pas fou, il est un misérable, et je le prouverai.
En lisant l'instruction je m'étais préoccupé de la personne de Maurice Roux En parcourantles procèsverbaux du juge d'instruction, si plein d'images, il y a en a même trop, car ces images embarrassent l'accusation, en prenant connaissance de ces scènes si touchantes et si dramatiques, je m'attendais à voir apparaître un homme simple, ému, dont la simplicité et l'émotion entraîneraient la conviction, et je n'étais pas le seul à
avoir ces préoccupations Nous nous demandions
comment l'hypocrisie pouvait arriver jusqu'à ce degré (car nous n'avons jamais douté de l'innocence de M. Armand), et nous attendions cet hypocrite habile à ses explications dernières et suprêmes devant la Cour
d'assises Ahl j'ai été alors bien rassuré; jamais je
n'avais vu un pareil spectacle. Les journalistes, qui sont à cette table, l'ont rendu le mieux qu'ils ont pu. Ils sont bien habiles, mais ils sont impuissants à reproduire certaines scènes. Ceux qui n'assistaient pas à cette audience ne pourront avoir une idée exacte de ce qui s'est passé. D'une part l'accusé bondissant et jetant dans ses paroles toute la véhémence généreuse de son âme, n'obéissant plus à la voix de ses conseils qui voulaient le modérer, n'écoutant plus le respect que l'on doit ici à la justice, se montrant tel qu'il est et proclamant son innocence avec un accent tellement sincère et tellement puissant qu'après l'avoir entendu, je ne crains pas de le dire, l'accusation était anéantie. Et devant lui était un
malheureux, qui s'indignait à froid, qui faisait de vains efforts i)Our s'arracher une parole ardente qu'il ne pouvait pas trouver, qui n'avait à la bouche que cette injure monotone : Misérable... (et encore ne prononçait-il pas <*e mot avec l'accent que j'y mets); qui, lorsque M. le Premier Président, plein de cette généreuse ardeur dont nous le remercions tous, essayait, il faut bien que je le dise, de ranimer cette nature morte, restait aussi froid à la parole du magistrat qu'à la parole de sa victime. A ce spectacle. Messieurs, j'ai jugé Maurice Roux. Qu'il soit un habile comédien quand il ne parle pas et quand on rédige des procès-verbaux magnifiques près de lui, la chose est possible; mais quand on le voit et quand il ouvre la bouche, il est un triste sire, incapable de porter la conviction dans l'esprit de personne.
Et comment en serait-il autrement? d'oîi vient-il? qu'a-t-il fait? quels sont ses antécédents? Ce Roux qui veut dégrader M. Armand et déshonorer sa famille a-t-il Jamais manifesté des sentiments généreux? Quels sont ses actes? On lui reproche des ignominies partout, il a commis des infamies partout, et peut-être des crimes partout ! 11 appartient cependant à une famille honorable. Comment le reconnait-il ? Dans une lettre, que je parcourais tout à l'heure, il indique que ses parents sont des ingrats. [Dénégations de la part de M. le procureur fjénéral.) Vous ne pouvez le nier. Monsieur le Procureur général, j'ai la lettre entre les mains, elle est adressée à sa tante : « Mes parents, dit-il, sont des ingrats! »
Maurice Roux a été domestique et il a souvent changé de maîtres. Il a été longtemps au service de M. Madier de Lamartine. Oh! M. Madier de Lamartine est bien le meilleur des maîtres. La réputation de son domestique est détestable; tout le monde lui dit (pu3 celui-ci le vole, il répond (pie c'est bien; qu'il est un mauvais sujet, c'est très bien; qu'il court la nuit on sait où, c'est très bien encore ; (ju'il prend son cheval pour aller s'amuser au loin ; le maître ne le trouve pas mauvais : oui, tout cela
est parfait pour les domestiques qui servent M. Madier de Lamartine.
Mais il a servi dans d'autres maisons, chez M. Sisteron, et vous savez ce que ce dernier en pense; chez M. de Félix, et vous savez ce que M. de Félix en pense; chez M. Duplessis, un honorahle magistrat, juge au tribunal d'Alais, qui vous en a dit plus que vous n'aviez besoin d'en connaître. En quatre mots, dans l'instruction, M. Duplessis fait le portrait de son domestique et le portrait est bien ressemblant : Roux, dit-il, est joueur, menteur, débauché et voleur; les mots y sont, je ne les invente pas.
Maurice Roux n'a pas que ces qualités, il en a beaucoup d'autres. Il lit de très mauvais romans, et il fait la cour aux jeunes filles pour les tromper.
Vous n'avez pas oublié ce que nous avons appris. Roux a eu des relations avec une infortunée qui, condamnée pour crime d'infanticide, est aujourd'hui dans une maison centrale ! Il dit qu'il n'est pour rien dans le crime dont elle subit la peine. Dieu seul le sait. Mais l'enfant de Philomène Dessert était de lui, le malheureux ! Il ruinait cette femme, et elle a déclaré qu'il lui arrachait jusqu'au dernier sou de ses gages, pour les appliquer à ses misérables satisfactions. Mieux que cela, il la rendait voleuse avant qu'elle fût infanticide, et elle volait son maître pour entretenir son amant !
M. LE Premier Président. — Je n'ai pas vu dans l'instruction que ce fût constaté.
M^ Lacdaud. — Je vous demande pardon : son maître, M. Sisteron, l'a dit.
M. LE Premier Présidem. — C'est moi qui vous demande pardon.
M*= Lachaud. — M. Sisteron a déclaré qu'elle n'avait pas payé les fournisseurs avec l'argent qu'il lui avait donné pour les solder, et qu'après le départ de cette femme, il avait été obligé de solder 300 francs qui leur étaient encore dus. Chacun a entendu la déposition de
AFFAIRE ARMAIND. 227
M. Sisteron,le fait n'est pas douteux. «Je suis banquier, a dit M. Sisleron, et j'ai toujours l'argent à la main; on paye exactement chez moi ; c'est la première C(»ndition de la banque. » Or, quand celte fille a quitté son service, il est arrivé des plaintes, et le témoin a expliqué qu'elle avait disposé de l'argent de son maître. Pour quelle raison ? Pour donner à Roux tout cet argent et le sien.
Enfin, vous savez comment elle a fini : elle a commis
un infanticide Or l'infanticide, c'est l'idée fixe de
Maurice Roux. Ainsi, quand on lui demande : Pourquoi donc votre maître vous a-t-il frappé ? Il répond : J'ai parlé d'infanticide, et comme M. Armand, continue-t-il, écoutait toujours aux portes, il m'aura entendu; il a probablement commis un infanticide, et il aura eu peur...
Mais c'est lui, l'accusateur, qui ne rêve qu'infanticide!
Voici une autre malheureuse, Lucie Abraham, une autre victime de cet homme. Je voudrais bien, après le fait que je vais rapporter, entendre cette femme nous dire qu'elle l'aime encore ! Voici ce qu'il écrivait d'elle à son père. Le père de Maurice Roux avait donné son consentement à ce qu'il épousât Lucie Abraham; il n'a jamais voulu l'épouser; il l'eût fait s'il l'eût voulu; et quand son père lui demande pourquoi il ne l'a pas fait, il répond : « C'est parce qu'elle a fait périr un enfant »... toujours la pensée de l'infanticide!... Cette remarque ne vous frappe-t-elle pas. Messieurs les jurés?
Ajoutez à ces qualités charmantes l'amour de la toilette. Quand Maurice Roux a quitté M. Duplessis, il a fait, chez un parfumeur, un achat de 80 francs. Il est vrai qu'il y avait, dans cet achat, une chemise de flanelle; mais enfin la somme est encore suffisante! il a acheté pour 150 francs chez un horloger, une petite montre pour lui et une petite parure. Il devait de l'argent à deux tailleurs; il les a payés, c'est vrai, mais aux dépens de son père.
Libertin, vaniteux, recevant l'argent le plus immonde, se faisant payer par la femme qui est à lui....
M. LE Procl'reur général. — Comment! mais Philomène Dessert n'avait pas d'argent.
M"' Lacoaud. — Monsieur le Procureur général, j'ai eu bien souvent envie de me mêler au débat en vous écoutant, mais j'ai pensé que je vous répondrais. Laissezmoi espérer qu'à votre tour vous pourrez me répondre et permettez-moi de continuer.
En ai-je fini, Messieurs, avec Maurice Roux ? Oh ! non. 11 a le mépris des choses même les plus respectables. Cette malheureuse Lucie Abraham, il prétend qu'elle a
commis des fautes, un crime même Je ne sais, mais
voici ce que j'ai à lui répondre. 11 devait, vous le savez, l'épouser. Un jour il y a un festin de fiançailles. Une lettre lui arrive, qui dénonce cette fille, il lit la lettre, et vous savez ce qu'il dit : J'irai au festin, et je la planterai là après... Le malheureux !
Pour perfectionner ses qualités nombreuses, Maurice Roux est allé à Nîmes où il a passé un mois avec des filles; c'est M. Duplessis qui nous l'a fait savoir. Mais Ninies, bien qu'elle soit une grande ville, ne suffît pas pour achever son éducation, il va à Paris et y passe trois mois à faire la noce.
C'est dans cet état de perfection que M. Armand a eu le bonheur de le prendre comme domestique. Il est resté deux mois à la campagne en l'absence de M. Armand; il a vécu je ne sais trop comment. Vous connaissez l'impression qu'il a produite dans le pays; vous avez entendu la déposition de M. Boucharin; il frécpientait M. Touchot, M. Touchot fort peu l'ami et le défenseur de M. Armand. Un jour, M. Boucharin et sa femme parlaient de marier leur fille, et M. Touchot leur propose Maurice Roux pour mari ; ils répondent ; « Quand il aurait cent mille francs, nous ne la lui donnerions pas. »
Voilà l'accusateur, voilà le témoin naïf du ministère
public, voilà l'innocent jeune homme sans esprit, trop candide et qui est incapable de faire quelque chose de mal quand ce quelque chose doit lui proQter!
C'est maintenant, à mon tour, de rechercher le mobile de cet homme dans cette accusation odieuse. Le ministère pubhc n'en trouve pas. Grand Dieu 1 mais il en a eu deux. La vanité d'abord. Oh! assurément, il s'est fait du mal sans s'en douter, et c'est là son expiation; mais il avait ses raisons. Il lit des romans détestables; ils lui ont donné le goût et l'idée de faire parler de lui. Les crimes, inspirés par la vanité, sont plus nombreux que les crimes inspirés par la cupidité. Maurice Roux a ajouté à tout ce qu'on connaissait dans ce genre, et, à coup sûr, il s'est fait une célébrité très grande; il aime les ovations. Est-ce que vous ne vous souvenez pas qu'il a quitté l'hôpital sans être complètement guéri, afin de traîner derrière lui, à Montpellier, le cortège nombreux qui l'acclamait? Le médecin croit que ces émotions sont trop vives pour un convalescent ; sa santé pourra en souffrir; mais sa vanité en grandira et il quitte l'hôpital sans permission.
Vous savez qu'on a eu pour lui des attentions et des délicatesses toutes particulières. Il a ses entrées gratuites au théâtre ; il y va accompagné de ses gardes du corps, car il a une escouade de sergents de ville, qui se relèvent auprès de lui; il est llK^mme le plus satisfait et le plus heureux, il voudrait bien que le procès continuât et ne fût jamais jugé ! Voilà pour sa vanité.
Il a aussi la préoccupation de son intérêt. C'est son second mobile. Qu'est-ce donc que j'entendais dire? Cet homme ne veut pas demander un argent qui ne lui est pas dû ? M. le Procureur général nous a donné la définition de cet a (freux mot de « chantage », qui a été introduit dans la langue française, j'en suis fâché, mais dont il faut bien se servir, puisqu'il n'y en a pas d'autre pour désigner la même idée. Oui, c'est du chantage; mais il y a deux sortes de chantage: Il y a le chantage
mystérieux, et le chantage pour ainsi dire ofîiciel. Si Maurice Roux va trouver son maître et lui demande de l'argent pour un crime que celui-ci n'a pas commis, il connaît la nature de M. Armand, il sait qu'il sera repoussé avec indignation. Eh bien, non! il accusera hautement M. Armand d'un crime imaginaire, et le Procureur Général vous dira : De quoi vous plaignez-vous? il n'a voulu que se porter partie civile. Si vous êtes condamné, il vous demandera des dommages-intérêts, mais c'est la justice qui prononcera.
Sans aucun doute, Messieurs; mais il en profitera; et s'il a menti, si par ses déclarations infâmes il a entraîné la condamnation d'un innocent, qui en recueillera le bénéfice? Vous voyez donc bien que la cupidité de cet homme a été excitée, tout comme sa vanité, et que le mobile, que vous ne pouvez trouver chez Armand, apparaît évident en ce qui concerne Maurice Roux.
Mais, qu'importe, après tout, le mobile de cette accusation? Voyons les faits, examinons-les sans placer plus longtemps le malheureux accusera côté de son accusateur; raisonnons. Si Maurice Roux a été victime d'une cruelle brutalité, même d'un assassinat; si le fait est prouvé; si l'homme le plus irréprochable s'est oublié, un moment dans sa vie, soit, vous avez raison; mais il faut le prouver ! C'est maintenant qu'il faut reprendre avec plus de détails le récit des faits.
Vous savez ce que raconte Maurice Roux et vous connaissez le prétendu propos du G juillet. Voyez, Messieurs les jurés, combien les esprits sont différents. Ce propos, raconté à l'audience, et sur lequel insistait M. le Procureur Général est, à mon avis, l'argument le plus irrésistible contre l'accusation. Maurice Roux a dit que, depuis quelque temps, il s'apercevait que son maître lui lançait des regards terribles. Pourquoi? Son maître n'avait eu avec lui aucune scène; le propos : « Sa maison est une baraque, » il ne l'avait pas encore tenu, et vous savez même qu'il n'est pas établi que
M. Armand ait eu connaissance de ce propos. En outre, la cuisinière et la femme de chambre déclarent que le <) juillet au soir, il disait : « Je viens d'avoir une petite discussion avec Monsieur, mais Monsieur a dit que, si je me conduisais bien, je resterais longtemps avec lui. »
Quoiqu'il en soit, dans cette soirée du 0 juillet, Maurice Roux cause avec lesautres domestiques, et voici ce qu'il leur dit : Il a surpris une conversation entre M. et j^me Armand, et M. Armand disait à sa femme : « Il a traité la maison de baraque, je me vengerai, oui, je me vengerai! » — C'était lui, Maurice Roux, qui avait tenu le propos. Cependant il demande à la cuisinière et à la femme de chambre qui a pu se servir d'une pareille expression. Il leur dit : « Savez-vous qui a tenu ce propos?.» La cuisinière lui répond : « Ce n'est pasmoi)),etlafemnie de chambre fait la même réponse : « Ce n'est pas moi.» Alors il leur répète : « Monsieur a dit qu'il se vengerait ! »
Je le saisis, là, en flagrant délit de préméditation. Il n'avait rien dit dans l'instruction de cette conversation, et je le comprends bien. C'est une arme que nous avons ■eu le bonheur d'obtenir de lui, mais sans lui ; ce sont la femme de chambre et la cuisinière qui ont déposé de ce fait, duquel il résulte évidemment qu'à ce moment, dans la soirée du G juillet, il combinait la simulation infâme du lendemain, il préparait l'accusation, et par avance, il déposait, dans les oreilles de ces deux femmes, ce mot d'Armand : « Je me vengerai! » — espérant que le lendemain on pourrait s'en servir comme d'une révélation.
Je n'ai pas besoin d'insister, de vous montrer que M. Armand n'a pas pu dire une semblable parole à sa femme. L'idée est de Roux, l'invention est de lui. Roux ^tait préoccupé depuis quelques jours, et il y a un détail, à cette occasion, qui a une grande valeur ; car tout est important... Cette dame anglaise, M""^ Twight, si parfaite de ton et de langage, vous disait : « Ce domestique me plaisait, il était bon avec les chevaux ; j'aime
232 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
que l'on soit bon avec les animaux. D'ordinaire il chantait, et trois jours avant l'événement il ne chantait plus... » Pourquoi? Il avait l'habitude déchanter.... le fait est certain; mais, Messieurs, quand je trouve ce changement dans sa conduite, cette préoccupation de sa part et «pie je l'entends dire aux domestiques : « Monsieur a parlé de vengeance... », si le lendemain il est trouvé à la cave dans l'état que vous connaissez, je conclus naturellement de ces faits qu'il a préparé l'accusation, qu'il va formuler.
Nous arrivons à la journée du 7 juillet; ici il faut bien préciser les faits, et j'en demande pardon à M. le Procureur Général, nous les apprécierons avec les déclarations de Maurice Roux lui-même. Je veux lire quatre phrases prises dans ses quatre interrogatoires. 11 sait probablement mieux que nous comment les choses se sont passées; il y était et nous n'y étions pas. Que pour les besoins de sa discussion le ministère public interprète, modifie les interrogatoires de Maurice Roux, je le veux; mais, ce qui reste, c'est ce qu'il a déclaré à M. le juge d'instruction par signes ou par paroles, et ce qu'il a déclaré à l'audience, tout ce qu'il a dit, rien que ce qu'il a dit.
Or, voici sa première déclaration :
« Le témoin nous indique par signes qu'il a d'abord reçu sur le cou un coup de bûche, qui l'a renversé et étourdi; que, se précipitant sur lui, Armand lui a passé une corde autour du cou, qu'il a fortement serrée; puis il lui a lié les mains derrière le dos, et enfin, prenant son mouchoir, il lui a lié les jambes au-dessus des chevilles! »
Permettez, il n'est pas possible qu'un interrogatoire ne soit pas un interrogatoire j'ai pour M. le
juge d'instruction le plus profond respect, et certainement il n'a dû éciire que les faits que les signes lui ont appris; si le signe n'était pas net, le juge n'a pas dû le recueillir, sa conscience lui défendait d'y rien ajouter;
et quand, lisant le procès-verbal de M. le juge d'instruction, je vais montrer des manifestations d'une vivacité extrême, je dirai au magistrat qu'elles sont vraies, qu'il n'a pu, je le répète, y ajouter la plus petite couleur, et qu'il aurait manqué à son devoir, s'il avait altéré, en quoi que ce soit, ce qu'il a vu et ce qu'il devait écrire.
Il m'importe donc peu d'entendre ici, à cette audience, M. le juge d'instruction revenir sur certaines mentions de son procès-verbal. Il est ici témoin; quand il instruisait l'affaire, il était magistrat et il n'avait pas d'autre rôle à prendre. Ce qui n'était pas établi, devait rester dans l'obscurité ; ce qu'il ne comprenait pas, il ne devait pas l'écrire.
Dans la première déclaration, je viens de vous la lire, il n'y a pas de division, il n'y a pas deux scènes. Maurice Roux a eu la perception complète et entière de tout ce qui s'est fait. Il a été renversé par un coup de bûche — un coup de bûche, entendez-vous bien? Ce n est pas même un coup de canne, — il l'a dit, vous l'avez écrit ; il n'y a plus de justice si l'on peut retirer un semblable document. — Quand il a été renversé, on lui a lié les mains et puis les pieds ; Maurice Roux a dit cela, le juge d'instruction l'a écrit ; le signe était clair, précis ; c'était l'évidence ; le magistrat ne doit écrire que quand la lumière est faite pour lui.
Second interrogatoire ; interrogatoire parlé. Dans ce second interrogatoire, il y a moins de clarté; mais rassurez-vous, la clarté reviendra tout à l'heure.
« Tout à coup et sans que j'aie entendu le moindre « bruit qui m'annonçât son arrivée, je vis devant moi
« mon maître Armand II me dit : « Je vais t'appren-
« dre si ma maison est une baraque. » Je me sentis « frappé à l'aide d'une bûche ou d'un bâton derrière la « tête; je fus étourdi et je tombai sans connaissance. « Dans l'état d'étourdissement dans lequel j'étais « plongé, je ne sentis pas ({u'il m'étranglait et qu'il « liait mes bras à l'aide de cordes, mes jambes à l'aide
23i PLAIDOYERS DE M' LACHAUD.
« d'iiR mouchoir. Je ne puis dire combien de temps •" je restai dans cette position; mais à mon réveil, je me « sentis suffoqué ; je finis par me rendre compte que « j'étais lié. Je suis resté là jusqu'au moment où l'on « est venu me porter secours ; j'entendais du bruit dans « les caves voisines, mais je ne pouvais appeler. »
Troisième interrogatoire :
« En même temps que je me sentis frappé derrière la « tète, j'étais renversé ; je me sentis alourdi, dans l'im- « possibilité de crier et de faire un mouvement; il m'a «■ semblé qu'il se livrait sur moi à quelque acte extra- « ordinaire et je me suis trouvé plus tard étranglé « et lié. »
Enfin à l'audience, voici ce que, sous sa dictée même, nous avons écrit :
« J'ai senti qu'il m'avait jonché le cadavre (il
« s'est servi du mot, nous le prenons). J'ai senti qu'il « m'avait jonché le cadavre; j'ai entendu dans la cave « comme si l'on balayait; je me suis senti pris; je ne « pouvais crier, la respiration me manquait. »
Voilà les interrogatoires faits par signes, ceux qui ont été faits par paroles; tous ont été écrits par le juge d'instruction; voilà l'interrogatoire fait à l'audience.
Tous ne mentionnent qu'une scène, une seule.
Est-il possible maintenant, en présence de ces déclarations, de diviser cette scène et d'en placer une partie le matin, une partie le soir; et cela, quand votre prétendue victime, qui a tout vu, n'iiésite pas à dire : Frappé d'abord, j'ai été lié ensuite, lié au cou ; lesmains ont été garrottées, et les pieds attachés par un mouchoir; tout cela a été fait au même moment.
Donc pas dedivision, elleest impossible ; etle système nouveau de l'accusation répugne à la raison, il est contraire aux faits, je ne crains pas de le dire.
Eh bien! si les faits sont la seule base sur laquelle l'accusation puisse s'appuyer, voyons les charges et les moyens de la défense.
Je dis d'abord que M. Armand a établi son alibi : cet alibi est établi aussi clairement que possible, et la déclaration de Marie Hauterive, témoin non suspecte à l'accusation, nous suffit pleinement. Je crois quelle se trompe sur certains points, qu'elle se trompe de bonne foi ; mais je dis qu'elle a déclaré devant vous un fait capital, et que cette déclaration ne permet pas qu'on puisse soutenir sérieusement l'accusation.
Reprenons cette déposition ; et tout d'abord écartons
une équivoque M. Armand affirme que cette fille a
dû le voir dans la chambre de sa femme. Mais ce n'est pis lui qui a fait poser la question. C'est nous qui l'avons adressée au témoin. Voyons ce qui résulte de sa réponse.
A huit heures Maurice Roux, suivant son habitude, est entré dans la chambre de M. Armand ; il a ouvert les persiennes et il est sorti. Depuis ce moment on ne l'a plus vu. M. Armand dit : « Je n'ai pu aller à la cave le matin » (car vous savez que Maurice Roux prétend que c'est à huit heures un quart qu'il a été frappé). Je suis resté, dit M. Armand, de huit heures et demie à neut heures et demie environ auprès de ma femme. M. Armand et madame Armand affirment le fait, et tous ceux qui connaissent madame Armand savent bien que, même pour sauver son honneur, elle ne ferait pas un inensonge !
On a interrogé Marie Hauterive ; que dit-elle? « Je n'ai pas vu Monsieur dans la chambre de Madame. » 11 pouvait y être sans qu'elle le vit. L'accusation reconnaît elle-même que M. Armand a été dans le lit de sa femme, et l'on n'est pas obligé, quand on est couché dans le lit de sa femme, d'insister beaucoup pour être vu par une femme de chambre. Mais enfin elle ne l'a pas vu; elle le déclare.
Une circonstance qui me paraîtrait plus grave, c'est que, vers neuf heures, M. Armand aurait été vu dans la salle à manger. M. Armand proteste contre cette décla-
ration. Madame Armand, de son côté, affirme (et vou.s comprenez que la date, elle ne l'oubliera jamais), madame Armand afûrme que son mari a passé ce temps dans sa chambre. Le fait est acquis par la déclaration de madame Armand. Elle est la femme de l'accusé, je le veux bien ; mais continuons d'examiner la déclaration de Marie Hauterive. Elle a entendu, dit-elle. Monsieur chanter dans sa chambre. A (juelle heure ? à huit heures et demie du matin. Comment sait-elle l'heure? Parce qu'elle a entendu sonner la pendule. Donc, si M. Armand, à huit heures et demie, fredonnait dans sa chambre, il est évident qu'il n'était pas dans la cave, comme l'affirme le domestique, pour l'y assassiner.
M. le Procureur Général nous fait une objection, qui ne me parait pas bien sérieuse, qu'il me permette de le lui dire. Il nous dit : Vous fredonnez quand vous vous habillez. — Mais M. Armand n'a-t-il pu fredonner en commençant sa toilette avant d'aller chez sa femme ?
Voulez-vous une preuve que M. Armand était chez sa femme? En voici une décisive.
Quand la femme de chambre a apporté l'infusion. Madame Armand lui a défendu d'entrer ; c'est là un fait reconnu. Je voudrais bien que l'accusation, pénétrant dans ces petits détails domesti{jues, pût expliquer raisonnablement pourquoi la maîtresse dit à sa femme de chambre : N'entrez pas ! Quand le mari est absent, la femme de chambre a toujours accès auprès de sa maitressc ; mais quand le mari est chez sa femme, c'est différent.
Il y avait donc obstacle à ce que la femme de chambre pût entrer. Cet obstacle existait, le témoignage de la femme de chambre le certifie. Madame lui a dit de ne pas entrer. Marie Hauterive s'en souvient.
Fixons donc ces deux moments. A huit heures et demie, au moment du crime, M. Armand fredonne dans sa chambre : singulière préparation pour l'exécrable forfait qu'on suppose ; à neuf heures, il est près de sa femme, dans son lit ! Et vous voulez que cet homme
soit coupable! Et vous ne comprenez pas que la jeune servante fait erreur, que la défense, qui lui a été faite d'entrer chez Madame, démontre jusqu'à l'évidence que le mari était là?
Je n'aurais que ce fait que je pourrai^; arrêter la discussion. 11 y a là une précision tellement certaine qu'elle vous frappera, comme elle doit frapper tout homme raisonnable. Mais continuons notre examen.
M. Armand ne pouvait être dans la cave ; il était chez lui ou chez sa femme. Eh ! qu'allait donc faire le domestique à la cave? Il y a ici une foule d'objections qui
n'ont pas arrêté le ministère public Pourquoi
Maurice Roux descend-il à la cave? sommes-nous bien renseignés à cet égard? Il n'avait rien à faire à la cave. Écoutez ce que l'instruction a établi.
Le matin, il descend une première fois à la cave et il en rapporte du bois et des sarments. La cuisinière a trouvé que la quantité de sarments ou de bois n'était pas suffisante et elle a dit à Maurice Roux : Vous irez à la cave chercher plus de sarments. Il y est allé et il en est si bien revenu que la cuisinière déclare qu'à son retour du marché, elle a trouvé du bois et des sarments en grande quantité. Donc, il n'avait pas besoin de descendre une troisième ou une quatrième fois à la cave.
Pourquoi y est-il descendu? L'un de vous. Messieurs les jurés, lui a posé la question. Quelle a été sa réponse ?Il fallait, dit-il, du gros bois — Au mois de
juillet pour allumer du feu dans la cheminée ! c'est dérisoire. Il avait apporté du petit bois pour la cuisine, il avait apporté des sarments pour la cuisine encore. Il n'avait plus besoin de retourner à la cave, et il n'a pas dû y retourner.
J'ajoute qu'il a déclaré qu'il allait autre part. En effet, Marie Hauterive l'a vu sortir, non pas de la maison, mais de lappartement ; il a pris sa casquette et il a dit : « Je vais à la remise. » Or, s'il va à la remise, s'il
dit qu'il va à la remise alors qu'il n'a rien à faire à la cave, j'ai le droit d'affirmer qu'il n'a pas été à la cave, et qu'il en impose quand il prétend y être descendu au moment où M. Armand l'y aurait trouvé.
Nous faisons certains pas, Messieurs; nous avançons; mais nous irons jusqu'au bout de notre tâche; car ce n'est pas un acquittement par le doute qu'il nous faut, c'est la lumière... Il faut qu'aucun point ne demeure obscur, il faut que M. Armand vaille ce qu'il vaut, ce qu'il valait avant l'accusation; il faut qu'il vaille davantage, car le malheur le rendra plus sacré encore, et ses grandes vertus s'élèveront par les souffrances qu'il a endurées.
Ainsi cet alibi, je l'établis encore par l'impossibilité dans laquelle est Maurice Roux de fournir une bonne raison qui explique sa descente à la cave.
Et lui, M. Armand, y est-il descendu? Qui l'y a vu? Il y a eu, relativement à la déposition delà concierge, un incident dont la bonne foi de M. le Procureur Général a fait justice. La concierge, au premier moment, a déclaré qu'elle n'a pas vu M. Armand descendre à la cave. Alors même que, plus tard, elle aurait tenu le propos qu'on lui prête : qu'importe ! est-ce sur de pareils propos, tenus sans vérité, qu'on juge un homme? Le ministère public reconnaît qu'elle aurait pu parler ainsi pour se donner de l'importance, quand elle n'était qu'un témoin insignifiant. Mais je ne fais pas cette concession. Non, les témoins, qui en viennent à se contredire, ne sont pas sincères. Vous avez vu cette femme, vous avez vu son attitude, son assurance; de tous les témoins entendus, elle a été le plus menacé ; M. le Premier Président lui a dit : « Je vais vous faire arrêter. » A un moment même, une mesure a été prise contre elle. Elle n'a pas eu la plus petite émotion; elle a répondu avec assurance que, déclarant la vérité, elle n'avait rien à craindre.
Vous avez entendu aussi sa sœur, la femme Marius,
son ennemie. Je me suis rappelé que cette femme Marins n'avait pas dit un mot du propos à son mari, et je me demande comment elle a colporté ce secret chez un chapelier et chez d'autres fournisseurs en le cachant à son mari.
Le témoin a déposé dim propos contradictoire. D'ailleurs, les témuins, qui s'échappent de Montpellier, du milieu de cette fournaise ; qui sont animés d'une telle ardeur contre M. Armand, et qui viennent avec cette animosité, que les passions les plus mauvaises excitent, ces témoins me troublent, je l'avoue; et quand la Cour de Cassation déclare elle-même que la justice ne peut pas y être juste, j'ai le droit de dire que les témoins, qu'on fait venir de Montpellier, ne peuvent être sincères.
On dit que la femme Marins a de bons certificats. Je réponds que la femme Caze en a qui sont aussi bons. J'ai des certificats de ses anciens maîtres et de ses voisins. M. le Procureur Général dit qu'il ne s'en rapporte pas à la déclaration de la femme Caze. Entre lui et mor il y a cette différence : le ministère public dit qu'elle a bavardé ; moi je lui réponds qu'elle n'a pas bavardé et qu'elle n'a pas tenu le propos qu'on lui prête.
Vous voyez. Messieurs, de quelle manière nous procédons. Dans cette plaidoirie, je ne veux avoir qu'un mérite, celui d'avancer lentement, avec ordre, et de vous saisir par l'évidence. J'ai prouvé déjà l'alibi de M. Armand; j'ai prouvé que Maurice Roux n'a pas dû aller à la cave ; j'ai démontré que personne n'a vu M. Armand
s'y rendre et cependant dans le système nouveau de
l'accusation, il faudrait qu'il y fût allé au moins deux fois.
J'arrive maintenant à un autre ordre d'idées.
Vous savez, Messieurs, comment la cave de la maison est disposée, et vous savez également ce qui, d'après l'accusation, s'y est passé dans la journée du 7 juillet.
De bonne foi, je vous le demande, est-il possible d'admettre la vraisemblance des faits que l'on vous a
exposés tout à l'heure? Comment! voilà un maître qui descend à la cave pour frapper son domestique ; il vale saisir dans la cave! dans la cave, qui est un lieu de passage pour tous les locataires de la maison ! Mais savez-vous combien il y a de locataires dans cette maison? Dix familles y demeurent, et il y a au moins dix caves, sinon quinze.
Ces caves sont-elles obscures ? mais vous avez vu, par le fac-similé que vous avez sous les yeux, comment elles sont disposées. Des magistrats les ont vues, nous les avons vues, nous aussi. Ily a un long couloir de chaque côté duquel, à droite et à gauche, sont les caves; à l'extrémité du couloir, une baie donne une lumière à peu près égale à celle que nous avons ici ; les caves ne sont pas aussi claires que le couloir, mais elles ont des clôtures à claires-voies qui permettent cependant d'y voir, et la lumière y arrive de la façon la plu^ facile; car, vous le comprenez, le couloir qui règne dans toute l'étendue des caves et les sépare les unes des autres, contribue à y répandre une certaine clarté. Tout ce qui se passe dans les caves peut être entendu par les personnes qui se trouvent dans le couloir.
Eh bien! M. Armand pouvait aller dans sa remise où il eût été seul ; il pouvait aller dans la chambre de son domestique, où il eût été seul; il pouvait entraîner son domestique dans un lieu obscur Non, M. Armand va dans la cave et là, il commet les crimes que le ministère public lui reproche.
Mais, me dit-on, il a assommé son domestique et Roux n'a pas crié! Mais est-ce qu'il pouvait se douter qu'il ne crierait pas?
Oui, ajoute le ministère public, s'il n'y avait pas eu commotion, Roux aurait crié ; il devait y avoir et il y a eu commotion, et dès lors Roux ne pouvait pas crier... C'est pousser un peu loin les choses ; et comment concevez-vous. Messieurs, que M. Armand n'ait pas craint do s'exposer à être surpris dans l'accomplissement
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d'un acte aussi horrible? Remarquez que cel acte était commis dans les conditions les plus impossibles, et vous reconnaîtrez, à l'instant, que les choses ne se sont pas passées comme on voudrait le faire supposer.
Cherchons maintenant à savoir quelles étaient les personnes, qui se trouvaient dans la cave. Il y avait beaucoup de monde, et je vous prie. Messieurs, d'écouter avec attention les dépositions des personnes qui s'y trouvaient.
Plusieurs personnes étaient dans les caves au moment où le crime se serait accompli. Ainsi il y avait M. Pons. M. Pons est descendu à liuit heures dix minutes à la cave n" 10. On lui fait passer des fûts qu'on appelle des hordelaises; il va, il vient, et comme son travail ne se fait pas assez vite, l'un de ses collègues, M. Galloffre, un des chefs de la maison, est envoyé à son aide. Il reste là jusqu'à neuf heures et un quart, et ils n'entendent rien, ils ne voient rien, absolument rien ! Ce sont seulement des murs légers, qui les séparent du lieu du crime, et quand M. Armand est descendu à la cave, s'il y est descendu, il a bien pu voir qu'il y avait là des témoins ; et leur présence ne l'arrête pas, et il commet son crime!.... est-ce possible?
On revient ensuite à la cave à onze heures. Ce sont les employés de la maison de l'épicier; ils sont tous là. Eh bien ! à cette heure, ils n'ont rien vu, rien entendu.
Il y a quelque chose de bien plus grave encore.
Madame veuve Armand a une cave contiguë à celle où le crime s'est accompli ; elle y descend avec son domestique Reynal et elle y reste depuis neuf heures du matin jusqu'à onze heures, et elle n'entend rien ! elle est arrivée après que le crime a été commis, dira-t-on. Mais enfin, Maurice Roux râlait le soir; à plus forte raison aura-t-il dû râler le matin... Klle n'entend rien!
La femme de chambre descend à midi, elle va dans la cave Contiguë ; elle passe devant la porte de la cave où se trouvait Maurice Roux — elle n'entend rien ! rien!
Puis, à six heures du soir, ce témoin qu'il a été si dif-
ficile d'amener à s'expliquer, le nommé Gaze, qui est descendu à la cave, vous savez pourquoi, qui s'est arrêté près de la porte, ce témoin, lui aussi, n'a rien entendu, il n'a rien vu !
Est-ce que, Messieurs, toutes ces circonstances ne vous frappent pas? Est-ce que tout cela ne vous paraît pas bien étrange?
J'arriverai aux constatations médicales. Elles sont tout à mon avantage ; elles prouvent jusqu'à l'évidence que M. Armand n'est pas coupable. Mais alors même qu'il n'en serait pas ainsi, n'y a-t-il pas dans toutes ces circonstances des preuves, qui valent mieux que les discussions delà science? La science se trompe souvent, le bon sens de tous ne se trompe jamais.
Quand un homme, accusé d'un crime, oppose un alibi à l'accusation ; quand il démontre qu'il n'a pas d'intérêt à commettre ce crime, qu'il est honnête homme, je dis qu'il faut établir sa culpabilité par des témoins bien impartiaux ; dans le cas contraire, il ne subsiste rien de l'accusation, elle tombe d'elle-même. Or que vient-on vous dire ici? On dit : J'ai appelé des témoins, il y en a d'autres encore ; mais je n'ai pas de preuves... Voilà la situation, Messieurs, et c'est à vous de vous demander si un crime, tel que celui dont on l'accuse, pouvait entrer dans la pensée de M. Armand? Non, ily a à cela une impossibilité morale !
Des impossibilités morales? il n'y a pas que celles-là ; il y en a d'autres encore, d'un autre ordre, et qui sont saisissantes.
Tout à l'heure, M. le Procureur Général était obligé de reconnaître que M. Armand était un honnête homme, et il lui disait : Vous êtes coupable, mais vous êtes bien malheureux; je vous plains et, tout en vous accusant, je comprends tout ce qui sollicite en votre faveur; je puis concevoir comment vous avez été amené à chercher les moyens de cacher une première faute.
Ah ! Messieurs les jurés, je repousse un pareil sys-
tème Si, après avoir commis un premier crime, il
avait tenu la conduite qu'on lui prête, il serait un homme indigne à tous égards.,... Non, il y a, là aussi, une impossibilité morale, qui vous frappe, comme elle me frappe moi-même.
Ne vous rappelez-vous pas les dépositions des témoins Bircitteau, Biquet, Castan? et en présence de ces dépositions pouvez-vous admettre un instant le système de l'accusation ?
En supposant que M. Armand se soit laissé entraîner à un acte de violence, ce serait le premier crime qu'il
commettrait Eh bien, quand un homme, dans un
moment d'emportement, lève la main sur son semblable ; quand il frappe et qu'il voit, étendu à ses pieds, presque un cadavre, le ministère public le reconnaîtra, cet homme sera troublé. Il cachera son crime, je le veux.... mais ne comprenez-vous pas les préoccupations de cet homme, le trouble de sa conscience? Il aura des remords l'honnête homme en a toujours; le scélérat,
lui-même, en a quelquefois ! Armand coupable aurait
donc eu des remords Eh bien ! ils les aurait dissimulés
au point que personne n'en aurait saisi la trace ! il aurait eu une gaieté naturelle!.... il aurait gardé cette tran- ([uillité qui n'appartient qu'à une conscience pure! les témoins le déclarent. Non, c'est impossible!
Vous n'avez pas perdu de vue cette déposition animée de M. Birotteau. « J'ai vu M. Armand à dix heures, vous disait-il. (C'était probablement au moment même où M. Armand sortait de la cave), je lui ai demandé des renseignements »
A ce moment la séance est suspendue un instant, un des jurés est indisposé.
A la reprise de l'audience M<= Lacliaud continue sa plaidoirie en ces termes :
Messieurs les jurés, je vous parlais d'une impossibilité morale, limpossibilitémorale des honnêtes gens ; j'ai
(lit qu'un homme, (jni vient de commettre un crime, doit être épouvanté par le remords, et quels que soient les exemples contraires cités par M. le Procureur Général, admettons, pour l'honneur de l'humanité, que les criminels, qui le sont pour la première fois, ont horreur de leur crime. Je reconnais qu'ils ne se dénoncent pas ; mais ils ne sont ni calmes ni tranquilles.
Eh hien! c'est le jour même, à dix heures du matin, que M. Birotteau a rencontré M. Armand terminant son déjeuner; et il est vrai que M. Birotteau lui ayant demandé des renseignements, il lui a répondu : « Aile/ chez un tel, il vous renseignera mieux que moi. » A dix heures et demie, M. Birotteau le rencontre encore ; M. Armand lui dit : « Et vos renseignements, les avezvous? — Oui, répond M. Birotteau, mais incomplets.» Enfin à six heures du soir, M. Birotteau le voil une troisième fois et il le trouve réjoui, content, satisfait, riant.... riant! lui le criminel; lui. qui s'est rendu coupable de deux crimes dans ce même jour !
Et le témoin Lazuttes, qui rappelle les souvenirs de
son beau-père, mort depuis quelque temps A dix
heures, il va chez M. Armand, à son bureau ; il le trouve là avec M. Biquet son oncle; celui-ci a une lettre qui contient une fausse indication, et c'est M. Armand, qui relève l'erreur!
Un de ses amis, M. Castan, arrive pendant qu'ils causent ensemble ; il lui fait une invitation à dîner! à ce moment funèbre où le crime devait être découvert! C-omprenez-vous cette invitation, faite par un honnête homme à un de ses amis, de venir assister au déshonneur de sa maison ?
Et ces détails de chapeau : ce panama que M. Armand, c'est le témoin qui le déclare, avait choisi et pour lequel il se réservait de consulter sa femme !
Oh ! s'il avait commis un crime et s'il avait agi ainsi, avec ce calme, avec cette tranquillité, vous auriez liien tort de nous concéder qu'il est un liomme à plaindre.
Si, après un tel forfait, il s'était montré tel que les témoins le représentent, il aurait di»nné l'a preuve d'une bien grande scélératesse.
Voilà, Messieurs, les impossibilités morales, et après vous les avoir rappelées, je crois pouvoir dire cpi'il n'y a plus d'accusation possible!
Et lorsque j'examine les preuves que me fournissent les constatations, faites par les médecins, je me trouve en présence d'une innocence matérielle, incontestable.
En abordant la question scientifique, je ne me dissimule point tout ce qu'on peut dire contre les médecins ; je ne les crois pas infaillibles; je sais bien qu'ils se contredisent. M. le Procureur Général a rappelé, à cet égard, deux grands exemples : l'un, qui est particulier à mon illustre confrère, M° Jules Favre; et l'autre, qui me concerne, celui de TatTaire de madame Lafarge.
M. LE Phocukeur général. — Je n"ai pas eu l'intention de faire des personnalités.
M" L.vcuAUD. — Que voulez-vous, Messieurs? Dans le sanctuaire de la justice, devant la chose jugée, je m'incline, et, il faut bien que je dise avec vous que madame Lafarge est coupable. x\u dehors et dans la liberté de ma conscience, je pourrais parler autrement. Du reste ce n'est pas là le procès, et je continue.
Lorsque des médecins, tels que ceux qui ont été entendus à cette audience, sont aussi aftirmatifs et aussi unanimes, il me paraît bien dangereux de repousser leurs témoignages ; de les repousser avec des convenances très grandes, il est vrai, mais enfin avec un certain dédain de leur science.
Nous avons appelé ici les hommes les plus considérables de la science. D'abord M. Tardieu. M. Tardieu est le défenseur de ma cause ; je l'ai assez souvent pour adversaire, je peux me réjouir de l'avoir, aujourd'hui, pour auxiliaire. Son esprit est le plus net, le plus lucide que je connaisse ; sa parole est merveilleusement claire. Enfin M. Tardieu est le premier parmi ceux qui
s'occupent de médecine légale, et, jeune encore, il est doyen de la plus grande faculté du monde. Il est honnête homme plus encore qu'il n'est savant; si la science a des limites, la probité, grâce à Dieu, n'en a pas.
Ensuite, c'est M. Tourdes, homme aussi modeste que savant, professeur de médecine légale à Strasbourg. Nous les choisissons bien, comme vous le voyez! M. Rouget, professeur de physiologie médicale, qui fait l'honneur de la faculté de Montpellier et qui fera bientôt peut-être celui d'une autre faculté : parole ferme, unie aune science élevée.
Nous invoquons encore le témoignage d'autres praticiens non moins habiles et non moins savants.
M. Gromier, professeur de médecine légale à l'école de Lyon, le Tardieu du ministère public de Lyon ; car il y a ceci de particulier dans cette affaire, que nous avons, pour nous, ceux-là mêmes, qui souvent nous ont fait perdre des procès, que nous pensions devoir gagner.
M. Pirodi, professeur à Marseille, un chirurgien de grand talent.
M. Jacquemet, homme distingué, professeur agrégé à la faculté de médecine de Montpellier et qui a été longtemps chef des travaux anatomiques.
Voilà ceux que nous avons conduits ici. Et ces hommes, devant Dieu, devant le monde, devant les juges, devant les savants, déclarent que la simulation est évidente ! ils affirment que l'accusation s'égare à la suite d'un témoin qui l'a trompée.
Qui leur oppose-t-on? des hommes considérables. Est-ce que vous croyez que je vais traiter dédaigneusement des médecins, qui ont fait leurs preuves ? Non certes.
Parmi ces médecins, disons-le tout de suite, il en est un qui n'est pas avec vous, qui n'y a jamais été. C'est M. Dupré. Le ministère public est sévère pour lui. Il est suspect à l'accusation! Remarquez, Messieurs,
que M. Diipré n'est jamais entré dans les voies de l'accusation, et cependant il a soigné le malade, il l'a vu mieux que tous les autres, puisqu'ill'approchait chaque jour, .\ussi ferons-nous souvent appel aux déclarations de M. Dupré.
Vient ensuite M. Dumas , homme très érudit, qui a fait des citations nombreuses ; il est professeur d'accouchement, je le sais; mais il peut, en dehors de cette spécialité, avoir de la science en toute autre matière, je le sais encore.
M. René est appelé dans la seconde affaire. C'est un homme qui a une grande expérience ; il n'a pas inventé la médecine légale, mais il remonte à ses orig:ines ; oui, dans une certaine mesure, M. René est avec le ministère public.
M. Moutet l'est beaucoup moins et il ne dit à peu près rien.
Il y a encore M. Alquié ; ah! M. Alquié, lui, il est vrai, est complètement avec vous. Il est un savant, il est un honnête homme, mais il expérimente beaucoup, beaucoup trop peut-être. Oui, Messieurs, je me préoccupe quelquefois de ce genre d'expériences. J'en gémis pour les malheureux animaux qui en sont l'objet; puis j'ai vu opérer M. Alquié; vous l'avez An vous-mêmes, et quand il disait qu'il opérait de préférence sur des cadavres chauds, j'avoue que je n'ai pu m'empécher d'éprouver un certain frémissement. Je me suis rappelé l'histoire du pendu de Bruxelles dont les détails sont encore présents à votre esprit ; et quand j'ai pensé qu'il avait échappé à la corde et que ce sont les médecins qui l'ont tué, oh ! alors, je le confesse, j'ai eu peur. Lorsque les expériences peuvent aller aussi loin, je le disen toute sincérité, ce sont des expériences qui sont à craindre. M. Alquié est vif ; il a des ardeurs ; il voit de bonne foi, mais il voit avec des yeux passionnés.
Voilà, Messieurs, ce que je voulais vous dire sur les
personnes. Après avoir fait passer devant vous les sommités médicales, appelées à faire leurs dépositions devant la Cour, il faut résumer leurs opinions.
Nous pourrions, grâce à la présence de tous ces messieurs, constituer ici une véritable académie de médecine; mais comme je ne suis pas médecin, laissezmoi résumer simplement ce qui vous a été dit par eux.
Vous le savez, Messieurs, cinq questions principales ont été posées : Y a-t-il eu un coup ? Y a-t-il eu commotion? La strangulation a-t-elle été homicide? La ligature des mains a-t-elle pu être faite par Maurice Roux ? Le mutisme était-il réel ou simulé ?
Le champ de discussion est vaste, comme vous le voyez, et si les médecins discutaient ces questions entre eux, le débat serait plus long encore que celui de cette afl'aire ne l'a été. Avec votre permission nous allons faire aussi rapidement que possible l'examen de ces cinq questions.
Y a-t-il eu un coup ? A quel moment s'en est-on aperçu? Quelles en sont les traces et quelles devaientelles être si le coup eût été violent?
Quand on a relevé Maurice Roux, personne ne s'est aperçu qu'il eût reçu un coup derrière la tète. Il ne faisait pas de gestes, il ne parlait pas.
Cependant on l'a examiné. M. Surdun — je n'ai pas parlé de lui et j'ai eu tort — M. Surdun n'est pas professeur, il est médecin; et dans un mémoire qu'il n'aurait pas dû publier et auquel on n'a pas répondu, il prétend qu'il est l'enfant gâté de la faculté de médecine de Montpellier ; il n'a pas même été gâté par elle et j'en ai des preuves; M. Surdun, dis-je, a examiné avec précaution, avec attention, le malade dès le 7 juillet au soir, et il n'a pas constaté la moindre trace de contusion à la tète.
Il nous suffit de discuter les constatations des médecins ; nous pouvons négliger celles qui ont été faites par les élèves ; je ne les examinerai donc pas.
AFFAIRE ARMAND. 24î>
Je prends maintenant la déclaration de M. Dupré. U a vu le malade le 9, et il déclare que la trace du coup, qui est derrière la tète, est insignifiante.
Ainsi cette contusion violente, cause directe de la commolion, qui constitue la seule circonstance qu'on pourrait retenir dans cette affaire, et à laquelle l'accusation se rattache, sentant bien qu'elle va tout perdre; cette contusion si violente, elle n'a pas été vue par M. Surdun ! et quand M. Dupré l'examine, il déclare qu'elle est insignifiante
Mais enfin, reste-t-il des traces matérielles du coup? quelles sont-elles ? Cet homme a-t-il jamais eu une contusion, une bosse sanguine? Non, tous les médecins sont unanimes sur ce point. Il n'y a eu qu'une simple excoriation, extrêmement étroite ; elle a paru, je le répète, insignifiante au docteur qui a soigné le malade pendant un mois.
Voilà ce coup terrible, qui détermine une commotion et qui constituera les charges les plus graves que l'on pourra trouver.
Je sais bien que M. le Procureur Général nous dit que les coups ne laissent pas toujours de traces et que, dans le rapport signé par MM. Dumas, Dupré et Surdun, il y a une réponse (pie vous connaissez, une réponse par monosyllabes, qui admet la même thèse.
Soit, cela est possible. Seulement, il faut bien remarquer que dans l'hypothèse où le coup n'aurait laissé aucune trace, il faudrait supposer que le coup a été porté avec un corps lisse et rond et non pas avec une bûche, comme l'a déclaré Maurice Roux. Car il est bien reconnu qu'une bûche, n'étant ni lisse, ni ronde, doit laisser des traces du coup, qu'elle a porté.
Quoi qu'il en soit, vous avez entendu ce que les médecins, appelés par l'accusation, ont dit à cet égard; ils ont dit que quelquefois, à la surface, il n'y a pas de traces du conp et (iii'à l'inh'rieur tout est broyé, tout est pulvérisé.
Je me souviens du magnifique exemple que nous a cité M. Dumas, de ce boulet de canon qui n'a pas attaqué la peau, mais qui a tout broyé dans le ventre.
Mais dans le procès actuel il s'agit de la nuque, partie très résistante comme on vous l'a dit, et pour que le coup pût amener une commotion, il faudrait qu'il eût été terrible.
Je me demande tout d'abord si M. Armand aurait pu porter ce coup. Si vous admettez l'hypothèse, vous aurez non seulement une excoriation à l'extérieur, vous aurez encore à l'intérieur, des muscles brisés, une certaine décomposition, enfin tous les caractères qui sont la conséquence d'un coup porté violemment.
Dans le cas présent, vous n'avez rien, rien qu'une excoriation, jugée insignifiante ; et même aujourd'hui cette excoriation n'a pas le caractère d'une véritable cicatrice. M. le docteur Raimbault, qui doit être un homme de mérite, puisque M. le Président l'a désigné comme expert; M. Raimbault, que j'affirme être un homme de cœur et qui Ta montré lors de l'expérimentation que tout le monde se rappelle, M. Raimbault a dit : « Ceci une cicatrice ! c'est tout au plus un bouton cicatriciel. » {Signe de dénégation de M. le Procureur général.)
Je vous affirme, Monsieur le Procureur Général, que je suis toujours dans la vérité, et je regrette de voir que nous n'ayons pas écouté tous les deux avec la même attention, au même moment.
Ainsi cette excoriation insignifiante, misérable, et qui, pour tous les médecins que vous avez entendus, ne peut pas être la preuve d'un coup, le dernier médecin, qui a examiné Maurice Roux, vient nous déclarer qu'elle n'est qu'un bouton cicatriciel.
Donc, pas de coup ; toutauplusune simpleécorchure. Cette petite écorchure, cet homme ne peut-il pas se l'être faite à lui-même ? Ne peut-on pas la lui avoir faite sur le charbon, quand on l'a relevé? N'y a-t-il pas
€u choc? Ou bien quelqu'un l'aura-t-il écorché avec un bouton de son habit? Nous sommes ici dans le champ des hypothèses, et la réalité, ce n'est rien.
Si le coup eût été violent, il y aurait eu des traces ; il n'y a pas de traces ; encore une fois, il n'y a donc pas eu de coup.
Je passe à la commotion.
Combien reconnait-on de genres de commotions? Il y en a, nous dit-on, du premier, du second et du troisième degré; mais cette division est trop savante pour vous et aussi pour moi ; ce que nous savons de précis le voici : quand un homme tombe sous le coup d'une commotion, il perd instantanément non seulement l'intelligence, mais aussi l'usage de ses sens ; il est anéanti. Or, dans cet anéantissement, il n'a aucune espèce de perception, ni complète ni incomplète. Il n'y a donc pas commotion partielle et commotion totale, il y a commotion. La commotion peut durer une minute ou une heure.
Maurice Roux a-t-il été frappé de commotion ? Beaucoup de médecins peuvent dire non, parce qu'il n'a pas présenté, quand on l'a trouvé dans la cave, les phénomènes qui constituent la commotion. Mais il y a une autre raison, la plus incontestable de toutes, qui ne permet à aucun médecin de dire que Maurice Roux a été sous le coup d'une commotion, c'est que depuis huit heures du malin jusqu'à huit heures du soir, moment 011 on l'a trouvé, personne ne l'a vu !...
Aussi, quand M. le Président faisait à M. le docteur Tardieu cette objection : « Vous n'avez pas vu le malade ; M. Surdun l'a vu et peut en savoir plus que vous... » M. Tardieu répondait avec raison: <( M. Surdun n'a vu le malade qu'à 8 heures du soir, et à cette heure il n'y avait plus de commotion, car il avait repris ses sens. »
Prenons d'ailleurs les déclarations de Maurice Roux, n'importe laquelle, soit celle qu'il a faite devant M. le juge d'instruction, soit celle qu'il a faite devant la
2o2 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
Cour d'assises. Dans toutes il varie ; mais il y a toujours un point, qui demeure invariable, à savoir, qu'il a eu des perceptions. Si, abattu, il a senti la ligature des mains, il y a eu évidemment sensibilité ; s'il a entendu le bruit dans la cave, il n'était plus en commotion, il avait repris l'usage de ses sens; si encore, comme il vous l'a dit à cette audience, il a entendu qu'on balayait, il n'était plus en commotion, puisqu'il avait la perception des choses. Quand on est en commotion, on ne perçoit rien, on est anéanti; la commotion c'est la mort; dans cet état, conséquence de la commotion, on ne sait, on ne voit, on ne pense rien.
Donc vous n'établissez pas la commotion. Les plus habiles médecins vous disent que les caractères de la commotion n'ont pas été constatés chez Maurice Roux. Il y a un de ces caractères notamment, qui est capital, c'est la perte de la mémoire. Maurice Roux a conservé la mémoire, il se rappelle le coup reçu, le coup qui l'aurait mis en commotion. Donc il n'a pas été en commotion.
Il ne saurait y avoir, à cet égard, rien de plus concluant, et nous en avons des exemples bien nombreux. Un homme est frappé, la commotion vient après le coup, il ne conserve pas le souvenir du coup qui Fa frappé; il n'arrive jamais qu'il en conserve le souvenir. C'est de la pbysiologie. M. Rouget citait comme exemple ce qui est arrivé à la femme de l'honorable recteur de l'Académie de Montpellier. Voyageant en chemin de fer, elle est victime d'un accident horrible ; elle est frappée de commotion; elle ne se souvient pas de l'accident; elle n'a aucun souvenir du choc qu'elle a éprouvé ; elle n'a rien vu, et la mémoire sur ce point ne luireviendrajamais.
Un fait, à peu près semblable, s'est produità Marseille ; il est connu de tout le monde, c'est pour cette raison que je le cite. Un des hommes les plus honorables de cette ville, M. F., et l'on comprendra pourquoi je me
borne à une initiale, se promenait avec sa femme au Prado; il est assailli, frappé par des malfaiteurs. Une commotion se produit, il ne se rappelle pas le coup qui lui a été porté, il ne sait rien.
Voilà ce que c'est que la commotion.
Messieurs, ne nous perdons pas dans la haute science et laissons M. Dumas feuilleter les archives de l'Académie de Montpellier. M. ïardieu, avec sa parole charmante, s'est montré dans ses conclusions beaucoup plus simple que ses confrères, et je dis tout simplement aussi avec lui que cet homme n'était pas en commotion : il a senti, il a compris, il a vu avec les yeux de lintelligence, il se souvient de la commotion; il faut donc écarter la commotiun.
Sur celte question, Messieurs, j'ai pour moi les quatre ou cinq plus grands médecins légistes de France, représentant les facultés de Lyon, de Strasbourg et de Paris. M. René représentera, si vous voulez, la quatrième faculté ; car il n'y a que quatre facultés en France; il est vrai que M. René ne dit pas grand'chose et qu'il aurait autant envie dene rien dire du tout. Ainsi pas de commotion.
J'arrive à la strangulation:
M. Armand, suivant l'accusation, a voulu tuer son domestique, le matin, dans la journée, ou le soir, (■f>mme il vous plaira, et il a voulu faire croire que le domestique s'était tué.
Mais pour tuer les gens en les étranglant, il faut serrer la corde et j'ai toujours vu que le meilleur moyen de serrer était de faire un nœud. Il ne manque ici que
le moyen d'arriver au crime prémédité, le nœud
Avec un bon nœud, un seul tour de corde suffisait;
M. Armand fera quatre tours, mais sans nœud! Eh
bien ! les quatre tours de corde ne suffiront pas.
J'ai eu le malheur de plaider souvent des affaires criminelles. Ce n'est pas aujourd'hui que je m'en plains; c'est un bonheur de défendre un tel homme,
un homme que j'aime et auquel je donne la main trois fois par jour, et je n'ai certes pas l'habitude d'agir ainsi avec les criminels ; mais M. Armand est un homme que j'estime, un brave homme, et je l'ai déjà dit, il vaut mieux que moi.
Vous voulez qu'il ait commis un crime, soit ; mais il le commettra de la manière dont on doit le commettre. Pourquoi donc n'a-t-il pas fait de nœud? Parce que, dites-vous, Dieu veille ; parce que la Providence ne permet pas aux accusés de prendre tous les moyens nécessaires pour dissimuler leurs crimes ; s'ils étaient aussi habiles, la justice ne les atteindrait jamais
C'est là une très belle explication à donner dans un
réquisitoire Mais peut-elle être acceptée par un
homme sensé? Oui, il y a des choses que les criminels oublient, mais il y en a qu'ils n'oublient jamais ; et quand on veut étrangler un homme, qu'on en a le temps, on ne s'amuse pas à faire de petits bracelets autour du cou ; quand on prend le temps de faire six
tours, on a celui d'en faire un seul avec un nœud
M. Armand n'a pas fait de nœud!
La corde au moins était-elle serrée, bien serrée? Non, car elle n'a laissé d'autres traces que des sugillations, c'est-à-dire qu'elle n'a pas entamé la peau. Il y a eu des espèces de frottements, des traces rouges. L'épiderme est à peine atteint, les muscles intérieurs sont parfaitement intacts ; la corde ne pénétrait pas, ne tenait pas. On a fait seulement en forme de spirale, M. Dupré l'a dit, cinq ou six tours, et après les cinq ou six tours faits, il restait encore 75 ou 80 centimètres de corde, je ne sais pas au juste, mais beaucoup plus qu'il n'en fallait pour faire un nœud. On a laissé la corde ] tendante I
Qu'en est-il résulté? c'est que Maurice Roux n'était pas étranglé et qu'il ne pouvait pas l'être. Il est arrivé alors, que cette constriction extrêmement légère, par
cela ?eul qu'elle a duré longtemps, a déterminé des accidents.
Il ne jouait donc pas l'asphyxie? Non, car lorsqu'on l'a relevé, le cinquième acte de la tragédie avançait et l'on était bien près du dénoùment. L'auteur malhabile n'avait pas bien conçu son rôle; il avait commencé trop tôt (lu bien Marie Hauterive est venue trop tard. Pas de nœud, pas de constriction violente; aucune de ces traces vigoureuses qui témoignent d'une
volonté énergique ; et il la fallait cette volonté Car,
il est certain que, quand on commet un crime comme celui-là, on est animé par la passion, on serre avec une brutalité terrible....; hé bien! non, la main du meurtrier était douce, elle serrait tout juste assez pour faire un peu de mal. J'en conclus que le meurtrier, qui agissait ainsi, était celui-là même qui se faisait ce mal léger !
Comment oser dire, en présence de ces faits, qu'il y avait là une strangulation homicide ?
Et à quel moment aurait-elle eu lieu ? Si elle a eu lieu à huit heures du matin, on aurait trouvé le cadavre bien froid, lorsqu'on est arrivé dans la cave à sept heures du soir ! Aussi l'accusation elle-même recule et nous ne sommes plus, maintenant, en désaccord que de quelques heures.
Et pourquoi ? Qui donne au ministère public le droit de déplacer l'accusation? Où trouve-t-il cette puissance? Dans les faits? Si les médecins, ceux-là mêmes qui ont été appelés par l'accusation, prouvent que sa première formule était absurde, je crois que la seconde peut encore bien moins se soutenir. Il est évident que cet homme s'est ainsi tortillé (permettez-moi ce mot vulgaire qui rend bien ma pensée) une heure ou une demi-heure avant la venue de Marie Hauterive. Il savait (pi'on devait venir ; on est venu trop tard, ou il a commencé trop tôt. Mais,' si la strangulation était homicide, si elle eût été réelle, n'en doutez pas, cet homme
2o6 PLAIDOYERS DE M" LACIIAUD.
serait mort longtemps avant (ju'on accourût à son secours. Voilà pour la strangulation.
Parlons de la ligature des mains,
M. le Premier Président, que nous louerons souvent dans cette affaire (sa bienveillance est égale à sa justice, et entre l'accusation et la défense il tient la balance comme nous sommes heureux de la voir tenir). M. le Premier Président a permis qu'il fût procédé, à l'audience même, à des expériences qui, au premier abord, peuvent sembler peu dignes de la justice ; mais, dans l'esprit de l'éminent magistrat, cette tolérance s'explique et se grandit par le désir de trouver la vérité. Il a donc permis des expériences, et elles ont été convaincantes.
Dans quel état a-t-on trouvé les mains de Maurice Houx? Il y a deux versions, celle de MM. Servent et Surdun et celle du commissaire de police. Le commissaire de police ! je préférerais n'en pas parler, je l'avoue ; il se trompe de bonne foi; mais il est bien afûrmatif. Il faut que la lumière soit deux fois la lumière pour que j'ose dire que son affirmation est une erreur. Grâce à Dieu, la lumière, la preuve est faite.
On a trouvé Maurice Roux les mains liées derrière le dos. Ses mains étaient-elles unies ensemble, ou bien y avait-il dix tours de corde entourant une main et trois tours seulement à l'autre?
Oui déclare que les mains étaient attachées de cette dernière façon, séparément?
C'est Servent d'abord, qui a coupé les liens; personne au monde ne le sait mieux que lui ! C'est ensuite le docteur Surdun {Dénégations de M. le Procureur général). J'en demande pardon à M. le Procureur général, ce n,iédecin déclare que les mains ont été attachées les poignets réunis à une faible distance et qu'il y avait des tours en plus grand nombre d'un côté que d'un autre; six tours d'une part, trois de l'autre.
Puis c'est M. Bosc, que vous avez entendu hier. Enfm
fi je ne m'abuse, Reynal lui-même a été forcé de reconnaître que les mains étaient ainsi attachées.
M. le commissaire de police, au contraire, prétend que les mains étaient réunies et par conséquent que le nombre des tours de corde de la main droite se reproduisait sur la main gauche.... C'est une erreur; il est seul à soutenir ce système ; et puis la longueur des bouts de corde, qui sont aux pièces de conviction, ne permet pas de le supposer.
Yoilà ce qui concerne la Ihjnturc des mains; il est certain qu'elles auraient été attachées, par un meurtrier, d'une tout autre manière qu'elles ne devaient l'être et qu'elles ne l'ont été par la prétendue victime ellemême.
Je le répèle, qui a pu mieux se rendre compte du fait que celuiqui a coupé' la corde, que Servent? On lui fait une objection qui ne me frappe pas ; on lui dit : Avant de couper les liens de chaque main, vous auriez dû couper la ficelle qui unissait les deux mains.... Pourquoi?.... la constriction de cha(|ue poignet aurait subsisté, tandis qu'il fallait avant tout la faire disparaître. S'il avait procédé autrement qu'il ne l'a fait, les mains, sans aucun doute, n'auraient plus été liées Tune à l'autre, mais chacune d'elles serait restée serrée. Il a donc coupé les cordes d'une façon naturelle.
Aussi qu'arrive-t-il? que nous avons dans les pièces de conviction un nombre de liens plus considérable pour une main (pu? pour l'autre ; dix ou onze petits morceaux d'une part et trois morceaux plus longs d'autre part.
Dans la version de Servent, il y aura peut-être onze tt)urs au lieu de dix. Ce qui importe, c'est que les bracelets, qu'il indique, sont plus nombreux sur une main que sur l'autre; on trouve la même différence, quand on les compare aux pièces de conviction.
C'est aussi ce que les experts ont constaté. Mais M. Oromier a laissé un bout IloUant? Cela tient à ce
que, vous l'avez vu, il n'a fait que six tours au lieu de dix.
Dans l'autre système, en faisant la ligature selon les indications du commissaire de police, pour retrouver ce nombre de morceaux petits et de morceaux plus longs, que faut-il faire? Il faut alors disséquer; M.Alquié, quand il a eu ainsi serré les mains, n'a fait autre chose qu'une dissection, ou, si vous voulez, une combinaison qu'un anatomiste seul peut comprendre.
Ainsi vous avez neuf liens : il en a coupé six en haut : il en a respecté trois en bas, pourquoi? Je n'en sais rien.
Ce procédé est inadmissible. (Juand on veut couper les liens d'un malade, on ne faitpasde ces dissections ; ce n'est pas ainsi qu'on s'y prend pour sauver un malheureux étendu, sans mouvement, dans une cave.
A cela il y a une difficulté : M. le commissaire de police a affirmé cju'on n'a donné qu'un coup de ciseaux et non pas deux; M. Alquié travaillerait encore longtemps avant de trouver la combinaison, qui fera qu'un seul coup de ciseaux puisse donner à la fois des morceaux de corde petits et grands.
Donc, Messieurs, cette expérience est encore la lumière, et la constatation est irréfragable.
Maurice Roux a-t-il pu se faire ces ligatures à luimême et sans le secours de personne? Je n'ai plus besoin de poser la question; à l'heure où je parle, dans toute la France, dans toute l'Europe peut-être, on s'entoure les mains de corde derrière le dos à notre intention. Les plus maladroits comme les plus habiles, ceux qui ont la main légère comme ceux qui ont la main très lourde, les grands-papas comme les petits-enfants, tout le monde s'attache les mains derrière le dos. Or cela est d'une facilité vraiment incroyable; c'est plus facile à faire sur soi-même que sur une autre personne.
Maurice Roux s'est donc attaché les mains derrière le dos. Comment! dit M. le Pi^ocureur Général, il a fait
AFFAIRE ARMAND. 2o9
cela après s'être étranglé! Mais non, permettez, il no s'est pas étranglé; il a ménagé son cou en l'entourant de la corde et ce n'est pas sa faute, si la corde s'est remplie et par conséquent resserrée ; quand il a préparé ses spirales, la pression était très douce.
Il a donc' pu se lier les mains.... malheureusement, quand on se les est liées, il n'est pas aussi facile de se les délier; et voilà comment, avec la meilleure intention du monde, voulant revenir à la vie, il allait directement à la mort.... Il aurait bien mérité que Marie Hauterivo n'arrivât pas, et cependant c'eût été un horrible malheur; on n'aurait pas vu l'homme; on n'aurait pas pu juger ce dont il était capable et ce qu'il avait su faire!
Quant à la ligature des mains par soi-même, la démonstration non seulement de la possibilité, mais delà facilité de cet acte de simulation, est complète.
J'ajoute qu'il n'y a pas eu gonflement des mains, et si elles avaient été attachées le matin, le gonllement serait certainement arrivé.
Je connais l'objection de M. le Procureur Général et j'y répondrai directement. Maurice Roux avait les mains attachées quand on est descendu dans la cave; M. Armand y est descendu, le docteur Brousse aussi, on a appelé un autre médecin, on a attendu le commissaire de police, Maurice Roux reste dans cet état pendant une heure ; ses mains ne se sont pas gonflées pendant tout ce temps, c'est que le gonflement était impossible.
Une heure, c'est trop.... quand un homme est in extremis on ne reste pas une heure pour faire ces constatations, et quand il est étranglé, il est mieux dans son lit que dans la cave. Si le commissaire de police était resté trois quarts d'heure à venir, on ne l'aurait pas attendu. Donc il n'y avait pas une demi-heure qu'il avait lié ses mains, ceci explique que le gonflement ne se fût pas encore produit.
Mais l'accusation est là, et dans son système, tout cela s'est fait très vite et sans qu'on ait laissé aux mains
le temps de se gonfler. En réalité les mains auraient été pendant douze heures dans cet état. Ne faites pas l'expérience, .Messieurs, surtout ne la prolongez pas douze heures; mais, si jamais vous apercevez des mains que l'on prétende ainsi enveloppées depuis uniong temps sans qu'il y ait gonflement, vous aurez la preuve certaine que c'est là un mensonge; que la prétendue victime s'est mise dans cet état au dernier moment.
Ainsi la simulation est prouvée pour la strangulation, pour la ligature des mains. La simulation est l'évidence matérielle, comme elle est l'évidence morale. Le bon sens, la raison disent, comme les médecins, que cet homme est un malfaiteur de la pire espèce, si toutefois il n'est pas un insensé qu'il faille mettre aux Petites- Maisons.
Nous avons encore à nous expliquer sur le mutisme. Nous pourrions, Messieurs, discuter bien longtemps sur l'aphonie et sur le mutisme, et nous pourrions confondre beaucoup de choses, si nous restions dans le domaine de la science, bien que nous ayons fait, ces jours derniers, des études, qui nous profiteront, je l'espère.... Mais arrivons aux faits de la cause. La commotion produit le mutisme, le fait est incontestable. Une perturbation morale peut provoquer le mutisme, est-ce que je le nie? Dans une grande douleur, un homme peut perdre la voix ; mais en même temps il perdra la raison. La commotion matérielle produit aussi une commotion morale.
Or qu'est-il arrivé? Cet homme a repris la plénitude de son intelligence, et il ne parle pas. Pourquoi? Il^.n'y a pas d'explication à donner ; les médecins disent que cet événement ne peut pas se produire. Est-ce que le larynx était atteint? Non. Est-ce qu'il y avait une paralysie du gosier? Non, rien. Y avait-il une vacillation de l'intelligence? Non, certes.
Ah! c'est maintenant ([u'il est vraiment utile de lire les procès-verbaux de M. le juge d'instruction. Maurice
Roux avait la plt-nitude de sa raison, toutes les animations suscitées par la haine ; il a joué une comédie indigne avec le talent d'un dramaturge de premier ordre ; car il faut bien croire ce que dit M. le juge d'instruction. Je ne parle pas de son récit à l'audience; son procèsverbal est un miroir dans lequel nous allons voir se retléter l'état de l'àme de Maurice Roux. Qu'on ne dise pas que le magistrat a mal vu ; il n'y a plus de justice si le magistrat peut écrire ce qu'il n'a pas vu!...
Ainsi cet homme ne parle pas, mais il a la liberté entière de son intelligence, et il fait dés gestes tellement expressifs qu'il est impossible de ne pas en être saisi. Il n'y a pas de paralysie ; il n'a aucune espèce de lésion au larynx, et il ne parle pas. Les médecins vous déclarent que cette dissemblance entre les différentes facultés des organes ne peut pas se comprendre... Que conclure de tout ceci? Nécessairement que Maurice Roux est un comédien, un comédien des plus odieux, un scélérat exécrable ou un abominable insensé qui, dans une spéculation que je ne comprends pas, trompe la justice comme il trompait Dieu! {Mouvement dans t' auditoire.)
Et quand, tout à l'heure, nous arriverons à cette scène de la confession et de la communion, soyez sûr, Monsieur le Procureur Général, que nous aurons le même respect et la même foi que vous pour la religion. L'acte le plus solennel ne sera pas pour nous un sujet de raillerie ; mais nous dirons que cette fois encore ce malfaiteur, qui n'était pas bien malade, se moquait de Dieu comme de la justice!
Mais quel était donc l'état de Maurice Roux dans ce mutisme? Je vous demande la permission de lire le procès-verbal de M. le juge d'instruction ; vous y verrez une mimique telle qu'aucun acteur, fùt-il de.s plus renommés, ne pourrait en faire une meilleure. Si Maurice Roux a les lèvres closes, c'est qu'il ne veut pas les ouvrir; et tout à l'heure, quand nous saurons comment la parole lui est revenue, nous serons plus étonnés encore.
262 PLAIDOYERS DE },f LACHAUD.
Ce sera une difficulté de plus dans celte affaire, non pas pour la défense, qui n'en éprouve aucun embarras, mais pour l'accusation, qui ne parvient pas, qui ne peut pas parvenir à en éluder une seule.
Voici ce que M. le juge d'instruction demande à Maurice Roux :
« D. Vous avez voulu sans doute vous suicider?
« R. Avec énergie : signe négatif.
« D. On a donc voulu vous assassiner?
« R. Signe vivement affîrmatif.
Vivement! C'est un fait, ce n'est pas une appréciation du juge.
« D. Connaissez-vous l'auteur du crime?
<( R. Le témoin se dresse autant (jue ses forces peuvent le lui permettre, et il nous fait de tète un signe affîrmatif souvent répété. »
Ainsi il se dresse un peu ; car enfin s'il ne s'était pas dressé du tout, vous ne l'auriez pas vu se soulever à moitié ; l'esprit est libre, puisqu'il fait ces longs signes afJirmatifs et négatifs mentionnés dans le procès-verbal, et cela avec le crâne dans l'état que vous savez, entamé par ces contusions violentes ! Passons...
Vient l'exercice de l'alphabet. Qui en a eu l'idée ? qui l'a commencé? je l'ignore; il y a beaucoup d'inventeurs de ce système.
« D. A^oilà l'alphabet ; vous m'arrêterez à chacune des lettres qui forment le nom de votre assassin.
« R. Le témoin nous a successivement arrêté aux lettres A, R, M, A, N, D, qui composent le nom d'Armand.
« D. Est-ce de votre maître que vous voulez parler?
« R. Signe de la tête très affîrmatif. »
Ainsi, malgré la commotion, l'asphyxie, les contusions, la strangulation, il fait des signes très afûrmatifs, vivement affîrmatifs, il se soulève autant qu'il peut!
Ah! Messieurs, puisque Dieu permet dételles constatations, c'est qu'il a ses desseins. Oui, Monsieur Armand,
VOUS avez droit à ses bénédictions et à ses consolations ; la Providence vous les doit, et déjà la réparation commence pour vous; elle date de huit jours. Le terme de vos épreuves approche. Ce sont vosjuges, ces hommes; soyez sûr qu'ils vous estiment comme ils s'estiment euxmêmes et que vous êtes, peut-être, le premier accusé dont les jurés voudraient faire leur ami. {Mouvement dans Vauditoire.)
Continuons, Messieurs :
«D. Mais ce n'est pas possible; c'est un homme connu, riche et jusqu'à ce jour à l'abri d'un pareil soupçon.
« R. Le témoin nous regarde, élève la main droite, €t tient quelques instants le bras tendu dans cotte position. »
Messieurs, la sensibilité est donc revenue ! Cette constatation est-elle vraie? Emane-t-elle d'un magistrat? Oui, et c'est à la suite dune pareille constatation que M. Armand est mis en prison !....
« D. Mais M. Armand, s'il peut être vif, n'est pas €ruel et méchant.
« R. Le témoin nous regarde encore très iixement et fait un long signe afiirmatif.
« D. A quelle heure a-t-il accompli ce crime?
« R. Le témoin nous répond que c'est entre huit et neuf heures du matin. >>
Toujours sans doute au moyen de l'alphabet.
" D. Comment 1 a-t-il commis?
« R. Le témoin nous indique, par signes, qu'il a d'abord reçu un coup de bûche qui l'a renversé, étourdi; que, se précipitant sur lui, Armand lui a passé une corde autour du cou, qu'il l'a fortement serrée; puis il lui a lié les mains derrière le dos, et enfin, prenant son mouchoir, il lui a noué les jambes au-dessus des chevilles. »
Enfin, il faut qu'il l'ait dit, puisque c'est écrit ; je ne peux pas minscrire en faux contre une pièce semblable, émanant d'un magistrat honorable.
Le magistrat Fa déclaré, Maurice Roux fait des signes des bras, de la main; il fait des signes pour indiquer la ligature des pieds, celle des poignets, et l'on ne peut séparer toutes ces indications ; car si, parce qu'on trouve un homme dans cet état, on admet que les signes sont bons pour constater tel fait, mais qu'ils sont impuissants à prouver tel autre, où allons-nous?... Non, la vérité, c'est tout ce qui est écrit; et il faut l'admettre, l'admettre tout entier ; c'est au nom de la justice que je revendique ces déclarations dans leur intégrité.
Continuons la lecture du procès-verbal :
« D. Avez-vous bien reconnu Armand?
« R. Il répond affirmativement.
« D. A quoi l'avez-vous reconnu ?
« R. Le témoin nous fait comprendre qu'Armand lui a parlé et qu'il l'a Itien vu.
« D. Que vous a-t-il dit?
<( R. Ici, à l'aide de l'alphabet, nous avons réuni, sur les indications du témoin, les lettres suivantes : J , e, v,a,i,s, t,\a,p,p,r,e,n,d,r,e, s,i, m, a, m,a,i,s,o,n, e,s,t, u,n,e, b,a,r,a, q,u, e. »
Combien de temps, Messieurs, cet interrogatoire a-t-il duré ? Il a bien duré une heure ; il a fallu dicter, par l'alphabet, deux grandes phrases ; une heure, remarquez-le bien, pour ce moribond, pour ce commotionné de la veille ! Mais écoutez encore ce qui suit :
« D. La cave est-elle assez éclairée pour qu'on puisse y reconnaître quelqu'un?
« R. Affirmative.
« D. Ce serait donc parce que vous auriez dit que sa maison était une baraque qu'il vous aurait aussi horriblement et si cruellement traité ?
« R. Signe aftirmatif. »
Ainsi, M. le juge d'instruction cause avec cet homme, qui, dit-il aujourd'hui, avait la tête très troublée, qui était très fatigué, qui était affecté de mutisme, reste de la paralysie, de la commotion, et dont les facultés
étatent encore bien malades. Ils continuent à causer.
c D. Mais c'est impossible ; on ne tue pas un homme pour un pareil propos.
« R. Geste significatif. C'est ainsi.
« D. Vous considérez donc Armand comme un homme cruel, capable de tuer?
« R. Le témoin nous met la main sur sa poitrine ; il nous regarde et il fait un long signe afiîrmatif. »
C'est là une scène de mélodrame comme on en voit jouer au théâtre, mais elle n'est pas naturelle, et jamais un vrai malade ne prendra la main du juge pour la mettre sur sa poitrine et faire ces longs signes affirmatifs !
Poursuivons, car le tableau n'est pas fini :
« D. Réfléchissez ; c'est une action horrible que vous lui imputez, mais vous commettez un crime phis horrible, si vous l'accusez faussement.
« R. Le témoin lève la main droite et fait le geste de prêter serment.
« D. Je vous adjure une dernière fois de me dire la vérité. Est-ce Armand qui est l'auteur de la tentative d'assassinat commise sur votre personne ?
« R. Le témoin fait un signe afflrmatif.
« D. Dans quelques minutes, peut-être, vous allez, mourir, vous n'avez plus que peu d'instants à vivre ; vous allez paraître devant Dieu ; croyez-vous en sa justice ? — Réponse afûrmative.
J'espère bien qu'il n'y croyait pas.
« D. Eh bien ! si vous mentez, vous assumez la plus grande de toutes les responsabilités : Armand sera poursuivi, jugé, peut-être condamné à une peine irréparable. Persistez-vous ?
« R. Ici le témoin nous regarde, sourit... « Sowit »..r la constatation y est en toutes lettres. Messieurs.
« Met la main sur son cœur et fait un long signe
afflrmatif. »
« D. V(nis jurez donc, sur le salut de votre âme, de-
206 PLAIDOYERS DE M" LACIIAL'D.
vant Dieu, qui va peut-être vous appeler à lui, qu'Armand vous a assassiné dans les circonstances que vous avez déclarées?
« R. Signe affîrmatif ; de plus, il fait un geste énergique.
« D. Savez-vous que, si vous survivez et s'il est reconnu que vous l'avez faussennent accusé, vous êtes passible d'une peine bien sévère?
« R. Le témoin fait un geste qui signifie : « Si ce n'est pas vrai, qu'on me coupe le cou. »
« Nous avons suspendu quelques instants cet interrogatoire, qui est fort pénible pour le malade et très fatigant pour nous.
" Nous avons ensuite mandé l'inculpé devant nous. « Ce dernier ayant comparu, nous lui avons fait con- <( naître les déclarations de Maurice Roux. L'inculpé « s'est alors vivement agité, et il s'est écrié plusieurs « fois : « C'est impossible ! c'est impossible ! »
« Nous l'avons alors ('onduit près de Maurice Roux. <( Dès que ce dernier l'a vu, son regard est devenu vif, « animé ; sa physionomie a pris une expression extra- « ordinaire et qu'il est impossible de rendre. Puis il <( nous a lancé un regard et nous a montré Armand du « doigt.
« Cette scène a duré quelques secondes, et les té- « moins peuvent seuls en rendre compte. Mais il n'est « pas possible de la consigner ici. >>
Qu'a-t-il donc pu faire, si tous les termes sont impuissants pour rendre cette scène ? C'est que la méchanceté déborde chez lui ; il a les convulsions que doit avoir celui qui a voulu perdre un honnête homme, puisque M. le juge d'instruction, qui, vous le voyez, a le style facile, n'a cependant pas pu rendre cette scène comme il a rendu la précédente.
Mais continuons notre lecture :
« Misérable ! s'est écrié Armand, tu oses m'accuser ?» « L'œil du malade ne s'est plus adouci. Il a dé-
« voré Armand du regard et a tenu toujours ses yeux « avec une fermeté inouïe sur celui qu'il accusait.
« Tu m'accuses! répète Armand. — Signe très affir- « matifàw malade. — Mais tu es fou! C'est impossible ! <( Tu m'accuses? » — Signe très affii'matif de Maurice « Roux, dont le regard ne quitte plus Armand.
« Comment, tu oses dire que je t'ai assassiné ! Mais « je suis ton maître. Voyons, mon ami, je ne suis pas « méchant, tu le sais, je suis bon. »
« Ici le regard de Maurice Roux prend une grande « expression de colère ; il s'agite et fait des signes vio- « lents de dénégation.
« Messieurs, nous dit Armand, vous ne le croyez <( pas, n'est-ce pas ? Cet homme est fou ou bien mé- <( chant. »
H est l'un et l'autre. Comme je reconnais bien mon Armand dans cet interrogatoire ! Ces mots sont ceux qu'un honnête homme doit dire.
« Nous avons alors renouvelé à Maurice Roux toutes <( nos questions en présence d'Armand. Ses réponses « ont toujours été identiques et très énergiques.
« Demandez-lui, ajoute Armand, s'il n'a [las vu, dans « la matinée, une femme d'Alais. Le témoin répond « négativement.
« Armand. — Mais tu as reçu des lettres d'une fille « d'Alais ?
Il répond affirmativement.
« Armand. — Où sont-elles et qu'en as-tu fait?
« Ici, le témoin fait un signe sur le mur, ([ui signifie « qu'il les a brûlées avec une allumette. »
Si jamais on veut avoir un drame saisissant, qu'on aille trouver un grand auteur et qu'on lui donne ce procès-verbal ; il n'aura pas besoin d'autre chose pour faire son œuvre. Toutes ces scènes sont aussi naturelles que celles d'un long mélodrame dans lequel il y a au moins quatorze crimes !
Nul plus que moi, certes, ne respecte les magistrats,
mais nul plus que moi n'est affligé de leurs erreurs. Je crois qu'en relisant cette pièce, la vérité devait apparaître ; il n'en a rien été. La persistance de cet homme, son énergie, sa passion, ses débordements, tout ce qui devait donner une preuve évidente de son mensonge, a produit la croyance dans sa parole, et il a fallu attendre jusqu'à aujourd'hui pour convaincre l'univers entier, car à l'heure à laquelle je plaide, je crois qu'il n'y a plus de doute nulle part que Maurice Roux a joué ime comédie abominable !
Mais je vous demande pardon, Messieurs, je sors de ma cause. Je discutais le mutisme. Cet homme, qui s'animait tant, qui changeait de couleur, qui plaçait la main sur sa poitrine et sur son cœur, qui enfin se livrait à une pantomime si animée qu'il était impossible à M. le juge d'instruction de la dépeindre complètement, cet homme ne parlait pas ! et pourquoi cela ? Dans les commotions, causées par les grands chagrins et les grandes douleurs, l'intelligence se perd en même temps que la parole ; mais quand lintelligence revient, la parole revient toujours.
Comment la parole est-elle revenue à Maurice Roux? Maurice Roux a senti que cela se débouchait : c'est son mot. Les médecins vous disent : Comment ! il ne sortait rien ; aucune articulation, aucun son ne pouvait se produire, et voilà que tout dun coup les paroles se précipitent ! Mais non, on bégaye, on articule quelques sons ; les mots se composent ; il en est de cette reprise de la parole comme d'un petit enfant qui commence à marcher ; d'un convalescent qui sort de son lit et ne
peut pas encore se tenir sur ses jambes Nous avons
tous vu cela, Messieurs, dans nos familles ; car le malheur nous a tous visités. Ce petit enfant, on lui donne le bras, ses jambes flageolent, il pose un pied d'abord, mais il ne peut pas poser le second.
Pour Maurice Roux, la nature renverse ses lois
Je le crois bien, il se « débouche », c'est-à-dire qu'il
parle quand l'heure de parler lui semble arrivée.
Que puis-je vous dire encore? Une objection vous a été faite. M. le Procureur général y a loyalement renoncé; elle m'avait un instant inquiété. M. le Procureur général disait : « On a mis des sinapismes à Maurice Roux pour le sauver, on a bien fait ; ces sinapismes ont dû lui faire souffrir des douleurs violentes ; le mutisme volontaire ne tiendra pas devant la douleur, il y aura le cri de la souffrance. L'homme peut crier, et il crie pour soulager ses maux physiques.... » Mais les médecins nous disent que, quand on a appliqué à Maurice Roux ces sinapismes, il était à moitié asphyxié ; or, l'asphyxie produit l'insensibilité comme la commotion. Il ne faut donc plus retenir cet argument.
J'aurais uni, carie mutisme n'est plus au procès, s'il ne fallait parler des égratignures de la poitrine. Ceci est nouveau. Une épingle l'aura excorié quelque part, et voilà le fil auquel se rattache l'accusation! Si nous coupons ce fil, tout s'en ira, nous dit-on.
Messieurs, je crois que ce fil est déjà rompu. M. le Procureur général a dit que ces excoriations venaient d'une compression de la poitrine. Il suffit de voir Maurice Roux pour comprendre qu'il peut souffrir de la poitrine. Mais les excoriations, dont il se plaint, sont du côté opposé à celui où il prétend qu'on aurait appuyé les pieds sur lui. On aurait appuyé les pieds sur son côté droit, et c'est le côté gauche qui est malade : la compression est-elle vraisemblable?
Quand on demande aux médecins ce que sont ces égratignures auxquelles l'accusation donne le nom d'excoriations, les médecins disent : Mais ce n'est rien. S'il y avait eu la compression que suppose M. le Procureur général, si l'on eût appuyé les deux pieds sur la poitrine de Maurice Roux, les côtes eussent été brisées ; il n'en faut pas faire beaucoup pour les enfoncer.
Ainsi, rien! la science a parlé, le bon sens a parlé; ia simulation existe, c'est là une vérité qui éclate de
toutes paris. Il n'est pas possible de mettre en doute un seul instant la moquerie abominable dont cet homme a usé vis-à-vis delà justice.
La simulation est-elle un fait extraordinaire ? Est-ce que la simulation, attestée ici par tous les médecins, ne se serait vue que dans cette affaire ? Ah ! Messieurs les jurés, il y en a partout ! Je ne veux pas citer d'exemples, je ne veux pas lire de lettres; je ne sais pas le nombre de celles que reçoit M. le Procureur général, mais mon illustre confrère et ami et moi, nous en avons reçu de tous les pays ; chacun nous écrit pour nous citer des exemples de simulation.
Ici, une jeune ûlle, pour faire croire que son amant l'avait pendue, s'est suspendue elle-même à une poutre.
Là, un fils de famille vole son père, et, quand il a dépensé l'argent volé, il se bâillonne, s'attache les mains derrière le dos, et il prétend que c'est le voleur qui l'a mis dans cet état.
Une servante, qui avait égorgé sa maîtresse, courait dans la rue ; elle avait les mains derrière le dos très bien attachées, il y avait même des ecchymoses ; elle déclarait que le meurtrier était venu, qu'il l'avait liée au lit de sa vieille maîtresse. Le fait se passait à Gonesse ; elle appelait au secours.... Elle avait tué sa maîtresse ! M. l'Avocat général Gharrins, qui est un adversaire bien redoutable aussi, me disait, dans cette affaire, que cette femme avait joué la comédie, que c'était bien facile à prouver. Je fus moins heureux que je ne le serai aujourd'hui ; je perdis mon procès. Les mains étaient attachées derrière le dos et elles portaient des traces de contusions, eh bien ! cette fdle n'en fut pas moins condamnée comme assassin de sa maîtresse.
C'est ainsi que se voient tous les jours les simulations les plus singulières, les plus étranges. Les systèmes varient, la malice a toutes sortes de ruses ; permettez-moi de dire que les plus simples, et Maurice Roux n'est pas simitle, quand ils ont recours à la simulation, devien-
nent habiles. 11 semble iiue l'esprit du mal leur souffle toutes sortes de desseins et de combinaisons machiavéliques !
Enfin j'ajoute que les mains de M. Armand n'auraient pas pu accomplir le crime qu'on lui impute; il a eu les mains paralysées et depuis sa maladie il s'en servait avec moins de facilité. Comment aurait-il compliqué la difficulté en mettant autour du cou et des mains de la victime de nombreux tours de corde?...
La simulation est établie, elle est certaine, incontestable ; le bon sens le dit, la science le dit. Cet homme s'est traité ainsi tout seul, il n'a pas eu de complice.
M. Armand a pu croire pendant quelque temps que Maurice Roux avait des complices. J'en dirai un mot pour faire plaisir à M. Armand.
Il y a une femme Pontet et un sieur Sabattier qui sont venus à Montpellier; ils n'y ont rien fait de bon, car leur voyage est très suspect et très mystérieux ; on ne voyage pas aussi mystérieusement quand on a d& bonnes intentions. Mais ils n'ont pas pu être les complices de Maurice Roux. Etaient-ils avertis? Je le veux. Devaient-ils au besoin être des témoins? Je le veux. Mais Maurice Roux était seul dans la cave ; seul il s'est attaché la corde au cou; seul il s'est lié les pieds; seul il s'est attaché les mains derrière le dos. Je le crois. Je crois que c'était plus facile pour lui seul que pour tout autre. Les médecins ont été frappés de cette remarque. Le bon sens, la science ont parlé.
Messieurs, j'ai examiné les preuves matérielles et les preuves morales. Y a-t-il quelque autre point de discussion que nous ayons oublié? Il ne faut rien laisser derrière nous.
Une confrontation a été faite par le juge d'instruction, je veux parler de la scène de la communion, signalée par M. le Procureur général. Je suis de son avis : oui, chez un homme non perverti, l'approche de la mort élève les sentiments. Il va paraître devant Dieu;
272 PLAIDOYERS DE M'= LACHÂUD.
on pourra à ce moment lui arracher un aveu qu'il ne voulait pas faire. Mais lui, Maurice Roux, le coureur de filles, l'honnête homme qui parle d'infanticides, et qui croit que Dieu permet le sacrifice de la créature humaine, lui, faire un aveu sincère, allons donc ! allons donc !
Il n'est pas aussi malade que vous le pensez.
Le 13 juillet, après sa communion, il a lancé un coup de pied avec tant de force qu'un sergent de ville en a été renversé. Le docteur Dupré, qui s'y connaît mieux que la simple religieuse, dit que cet agonisant n'était pas bien malade et que l'interrogatoire et la confrontation ont seuls été la cause de l'aggravation de son mal.
Non, ce n'est pas dans l'accomplissement de cet acte sacré de la communion que je trouverai la preuve de la sincérité de cet homme! Il est évident,- pour moi, que c'était une profanation nouvelle, ajoutée à toutes les autres, qu'après tout il se sentait valide, et que, lorsqu'avec colère il lançait un coup de pied, il le faisait sacliant bien à qui il voulait le donner. Ecartons donc encore cet argument.
L'absence de la clef de la cave ! Mais s'il y a un argument qui nous soit favorable, c'est bien celui-là. Quel jour a-t-on cherché la clef? Le 9 ou le 10, deux jours après l'événement, et on avait laissé la cave ouverte, le serrurier avait enlevé la serrure. Si M. Armand avait eu la clef, n'aurait-il pas pu détourner l'objection en la remettant dans la cave, où on l'eût trouvée? L'y reporter eût été sa première pensée.
Vous dites qu'il voulait faire croire à un crime, qu'il ne parlait pas de dissimulation. De quel intérêt cela pouvait-il être pour lui? L'attitude de la justice à son égard ne lui apprenait-elle pas qu'on pouvait avoir des soupçons, et qu'on commençait à croire à l'accusation de Maurice Roux ? Cette accusation avait été formulée par Maurice Roux le 8 juillet.
La clef ne s'est pas retrouvée. Qu'est-elle devenue?
Il est facile de l'expliquer. N'a-t-elle pas pu se perdre. Il y a du bois dans la cave, il y a du charbon ; on a dû déménager le bois et le charbon, on a dû nettoyer la cave. Maurice Roux a pu se débarrasser de la clef en montant sur le bois pour la jeter dans la rue. Qu'estelle devenue ? Je ne sais .
Le ministère public nous montrait la hauteur de la •cave, et prenant pour comparaison le jeu de palet, nous faisait cette objection : C'est comme si l'on voulait, en lançant un palet, le faire passer par le trou du tonneau... Je réponds qu'il n'y a rien de plus facile que de faire passer le palet par le trou du tonneau, si l'on s'approche du trou et si l'on y dépose simplement l'objet que l'on veut y introduire. Rien nest plus facile Le bois était empilé contre le mur; avant de
commencer sa prétendue strangulation, Maurice Roux n'avait qu'à se hisser sur la pile de bois et à lancer la clef. Qu'est-elle devenue? Je le répète, je l'ignore. Si nous l'avions eue, nous l'aurions remise dans la cave ; n'en parlons plus ; c'est un argument au profit de la défense.
M. le Procureur général a encore signalé la similitude des cordes, qui attachaient Roux, avec celles qui ont été trouvées dans la maison et dans le bureau de M. Armand. Si c'est Maurice Roux, et qui peut douter que ce soit lui qui est l'auteur du fait ? il avait naturellement accès dans la maison ; les cordes étaient à sa disposition. Je ne sais pas si cela sera contesté ; on peut le contester, cela m'est égal.
Quant au mouchoir de M. Armand, qui liait les jambes de Maurice Roux, c'est le voleur laissant sa carte à €elui qu'il va voler 1
Dans le système nouveau de l'accusation, M. Armand redescend à la cave, il a une partie de la journée à sa disposition pour agir ; il peut employer de la corde pour lier les pieds. 11 n'emploie pas pour le cou et pour les mains toute la corde dont il peut disposer; il reste
274 PLAIDOYERS DE M' LACIIÂUD.
des bouts, qui pendent ; il pourrait ne pas faire autant de tours avec les cordes et se servir des bouts des cordes, qui sont trop longues.... Non, c'est son mouchoir qu'il faut prendre, c'est son mouchoir qui servira de lien, de sorte que lorsqu'on viendra et qu'on verra la marque A. A., on dira : C'est le mouchoir de AL Armand le domestique dit la vérité!
Qui donc a agi ainsi ? Celui-là même qui veut perdre M. Armand, qui veut frapper l'attention de la justice, pour qu'elle ne s'égare pas sur d'autres, pour que le malheureux, dont il médite la perte, soit désigné à la
vindicte publique 11 se sert d'un objet appartenant à
M. Armand. On trouvera le mouchoir, et tout d'abord on pensera au propriétaire de ce mouchoir... Mais si M. Armand est coupable, il se gardera bien de laisser sur les lieux du crime cette preuve !... M. le Procureur général l'a compris ; il n'a pas insisté ; je n'insiste pas plus qu'il ne l'a fait.
Je n'ai plus à parler que de deux faits : la visite à l'hôpital, dont on n'a rien dit et dont je veux vous entretenir; et aussi les insinuations faites par M. Paoli, avec lequel il faut bien nous expliquer, car il est nécessaire que chacun ait son compte dans ce débat.
Vous avez entendu M. Paoli vous dire non pas que M. Armand lui avait fait des propositions, mais qu'il avait eu avec kiides conversations. M. Paoli, en vérité, est trop susceptible, et tout Corse (pi'il est, je trouve qu'il va bien loin. Comment ! parce qu'on a dit devant lui : Vous avez un poste mal payé ; ce poste vaudrait cinq, six ou huit mille francs par an, — on aurait fait à M. Paoli une proposition indirecte d'argent ! Et remarquez que cette conversation indirecte, que M. Paoli a considérée comme une provocation, a eu lieu devant qui? devant Lafoux, le gardien (pi' il ne peut souffrir. Lafoux le préoccupe plus que M. Armand. Mais mon illustre confrère a fait à M. Paoli une toute petite objection Comment! vous, gardien vigilant, scrupuleux,
qui avez une susceptibilité aussi délicate, et qui, quand on cause d'argent sans vous en offrir, prenez chaque mot pour une proposition indirecte, vous vous taisez, vous n'en dites rien ni à votre chef, le directeur de la prison, ni au Procureur général, ni au Préfet ! M. Paoli
a répondu : J'ai pris ces propos pour des chimères
Si vous les avez pris pour des chimères, d'où vient que vous en parlez aujourd'hui?... ah! c'est qu'aujourd'hui c'est le jour sublime, ainsi parle le témoin. C'est le jour solennel ! Mais attendez. Monsieur Paoli, la sublimité du jour n'empêche pas les chimères de rester ce qu'elles sont : des chimères.
Nous poursuivons notre raisonnement et nous disons au témoin : Vous avez été entendu le 5 décembre devant M. le juge d'instruction, votre déclaration tient trois pages; pourquoi n'avez-vous pas dit un mot de ce propos ? — Vous avez, Messieurs, entendu sa réponse : il veut s'enfourner dans un cercle^ dont M. Jules Favre luimême ne le fera pas sortir Je le crois bien, il n'avait
rien à dire, et il fallait bien qu'il se bornât à l'impression qu'il avait imaginée!...
Ce qu'il y a dans ce propos le voici : 11 faut que tout soit connu et que tout soit dit. Quand nous sommes allés devant la Cour de Cassation, il n'avait pas été question de cette imputation. M. Armand, vouloir s'enfuir ! Mais je crois qu'on l'aurait entraîné avec un escadron de cavalerie qu'il ne serait pas parti ; il aurait employé la violence, il y aurait mis beaucoup plus de brutalité que pour se défendre. L'emmener ! mais si vous saviez quelle grande insistance il a fallu faire pour obtenir de lui qu'il signât la requête, qui l'a arraché à la Cour de Montpellier. Vous pourriez alors juger si l'on eût pu l'emmener loin de la France et l'arracher à des juges qui ne peuvent douter de lui!
Il se soumit cependant à l'avis de son illustre conseil, M'^ Jules Favre, et la demande de renvoi pour cause de suspicion légitime fut formée devantla Cour de Cassation.
276 PLAIDOYERS DE M" LACIIAUD.
M. le Procureur général de Montpellier adressa à la Cour de Cassation un mémoire pour lui demander, en termes énergiques, de ne pas dessaisir la Cour de Montpellier, et c'est alors que, pour la première fois dans ce mémoire, M. le Procureur général parla d'une tentative qui aurait été faite par M. Armand vis-à-vis
de son gardien chef Nous fûmes confondus de cette
imputation toute nouvelle. Pendant la maladie de mon illustre confrère, j'étais allé à Montpellier, j'avais tout vu et je n'avais pas trouvé trace de ce soupçon capable de déshonorer un innocent.
L'avocat de M. Armand devant la Cour de Cassation, M. Rendu, se plaignit hautement de cette manière de procéder ; il demanda le renvoi en se fondant sur le mémoire lui-même ; il dit notamment qu'on énonçait dans ce mémoire ce fait inconnu et contre lequel il protestait avec une vive énergie... A la suite de cette protestation. Messieurs, une information a été faite et celte information n'a produit qu'une chose, l'apparition de M. Paoli dans cette enceinte.
Quant à M. Lafoux, « Xaffi'eux >> M. Lafoux, que M. Paoli ne veut pas recevoir, il faudra bien qu'il le supporte... on le lui a rendu. Je sais que M. Paoli lui a fait un discours d'introduction fort remarquable dans lequel il lui a dit : « Vous êtes gardien, mais vous serez gardien honoraire » Je crois que Lafoux ne demandera pas mieux. Mais il est revenu à la maison d'arrêt et il faut en tirer une conclusion, qui a sa valeur, c'est que l'autorité administrative n'a pas cru un mot de cette fable ; c'est que Lafoux, cet homme, qui dans le système de M. Paoli, devait faire échapper M. Armand, n'a pas été poursuivi... On l'avait envoyé à la maison centrale... et il est revenu à la maison d'arrêt.
Voilà la réponse que je devais faire à la déposition du gardien chef.
Nous vous fatiguons. Messieurs, je vous en demande
pardon. Ordinairement nous cherchons à marcher vite dans le récit des faits. Mais dans cette affaire je ne puis pas marcher vite. M. Armand n'est pas un accusé comme le seraient beaucoup d'autres ; il est un brave homme, un honnête homme, et il faut que vous reconnaissiez qu'il est tel que je vous le dis.
Encore deux faits et grâce au ciel j'aurai fini.
Il y a eu des sollicitations faites par le malheureux Guizardenvojé par nous!... L'habile ambassadeur ! — il ne sait pas même le prénom de Maurice Roux ! Lisez, je vous en conjure, la déclaration de son beau-père...
Guizard est un jeune homme qui n'a pas la tête forte, vous avez pu en juger hier. S'est-il fait passer pour un étudiant en médecine? l'un dit oui, l'autre dit non; a-t-il été seulement curieux? La grande nouvelle, c'était l'affaire de Maurice Roux : (Jluizard a voulu aller le voir, et celui-ci était heureux d'être vu.
11 y a enfin le fait de Bonhomme, le bien nommé ! Ce bon monsieur Bonhomme!.. Gomment, M. le Procureur général croit qu'il peut être un agent et un agent dangereux ! Il promène sa petite fille et il nous fait ce récit en termes charmants. La soupe n'était pas prête, et en l'attendant il a voulu aller voir Maurice Roux. « J'ai fait, disait-il à M. le Premier Président, ce que chacun faisait à Montpellier : toute la ville allait voir Maurice Roux. » Il lui a dit : « Il va arriver un médecin de Paris; c'est vous qui « irez en prison ». Eh bien ! il a raison, il dit son opinion, il escompte l'avenir du procès, et cet avenir nous appartient, puisqu'il appartient à la justice !
Écartons ces derniers griefs. Des démarches ?... il n'y a pas de témoins... M. Guizard, mais c'est une misère ! Bonhomme allant porter des propositions à Maurice Roux, c'est insensé !
Que reste-t-il ? la preuve que j'ai raison et que le 7 juillet comme le 17 novembre, Maurice Roux s'est livré à un acte indigne de comédie... Et j'ai eu bien
peur d'avoir raison une troisième fois à Aix ; et quand Maurice Roux n'a pas répondu à l'appel de son nom à cette audience, jeme suis dit : Il estmalade ! Troisième scène! Il en fera beaucoup d'autres.
Comment, s'écrie M. le Procureur général, vous osez mettre en doute le fait du 17 novembre? Non, je n'en doute pas; je suis sûr que c'est une nouvelle comédie et je vais le prouver. Quel est donc mon intérêt, à moi? Croyez-vous que M. Armand fût intéressé à se débarrasser de cet homme? Mais s'il était mort la veille des débats, M. Armand aurait dû, à son tour, mourir de désespoir. Ne lui fallait-il pas l'avoir vivant pour pouvoir le regarder, comme il l'a fait, en face de tous et montrant par ce regard l'énergie de son innocence, forcer cet homme abaisser les yeux devant lui?
Maurice Roux a joué la comédie le 17 novembre lorsqu'il devait pour la première fois paraître devant la justice; il n'a pas osé recommencer. Que s'est-il donc passé le 17 novembre? Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que Maurice Roux était avec son père; son père ne le quittait pas de tout le jour ; son père l'avait accompagné chez l'honorable avocat de Montpellier, M. Bertrand, auquel il avait confié ses intérêts; et voilà que le soir il sort tout seul. Pourquoi? Il a un ami, M. Ségala, que vous avez vu et dont la morale est aussi large que celle de Maurice Roux ; il trouve que la débauche est chose toute naturelle, et il dit avec un air dégagé : Je fais comme lui, nous nous amusons ensemble, nous allons ensemble au Casino et ailleurs... Or cet homme, ce Ségala, l'alter ego de Maurice Roux, quand il entend Maurice Roux dire qu'il veut sortir, il lui dit : Mon digne ami, je vais t'accompagner. — Non, répund celui-ci, je veux aller tout seul. Mais pourquoi donc veut-il sortir seul?... Il est malade, il se traîne péniblement, appuyé sur une canne; aujourd'hui encore, il chancelle, il est malade; il devait certainement être plus malade et plus infirme au mois de novembre...
Mais qu'importe ? il veut être seul, c'est une fantaisie.
Où va-t-il ? Il va trois fuis chez son avocat, qu'il ne trouve pas. Que devient-il alors ? Nous n'en savons rien ? Ah ! oui, nous le savons. 11 rencontre un monsieur au parler charmant ; ce monsieur s'assied auprès <le lui; il lui donne de tendres consolations, à ce point qu'il ne peut plus s'en séparer. Quel est ce monsieur? il n'en sait rien. Qui l'a vu? personne. Je me suis assis, dit Maurice Roux, sur un banc en face d'un café... cinquante personnes sont sorties de ce café ou y sont entrées. Voyez comme il joue de malheur, il ne s'est pas trouvé un seul témoin qui l'y ait vu. Que fait-il le reste du temps? il vagabonde à travers la ville ; il connaît Montpellier, et cependant il n'est jamais dans son chemin. Un sergent de ville le rencontre et lui dit : Voulez-vous que je vous accompagne ? Non, répond Maurice Roux, merci, je sais ma route. Il reste donc seul, mais il retrouve son doux monsieur. Il est minuit. Ils se promènent encore ensemble ; puis il dit à ce monsieur : Je veux aller me coucher. — Déjà ? ah 1 la nuit est si douce (remarquez que c'est le 17 novembre) ; restons encore, mais ne nous promenons pas sur la place publique, prenons la rue des Augustins.
A la rue des Augustins cet ami si tendre, cet homme aux douces paroles, le frappe d'un coup de canne et disparaît.... si bien que la police n'a jamais pu le retrouver 1 . . .
Messieurs, ce récit est un conte grossier, un conte fait à plaisir, et, il faut l'avouer, cet homme ne fait pas de progrès dans les mélodrames abominables qu'il compose. Cette fois la pièce est mal faite ; celle du 7 juillet valait mieux.
Ne vous en ai-je pas dit assez. Messieurs, pour vous prouver que toute cette prétendue scène du 17 novembre n'est encore, de la part de Maurice Roux, qu'une comédie ?
Les médecins déclarent qu'on lui a porté un coup.
280 PLAIDOYERS DE M" LÂCHAUD.
Mais qui nous dit qu'il ne s'est pas frappé lui-même ? Il portait une canne. Qu'est-elle devenue ? Est-ce qu'il n'a pas pu se porter un coup de canne ? Si je voulais me frapper, est-ce que j'agirais autrement qu'il l'a fait?
Il aurait eu une nouvelle commotion... Mais je ne pense pas que la commotion soit d'une nature particulière à Montpellier. Elle est, je suppose, la même partout. Or ce malheureux, ainsi frappé d'une commotion, appelle du secours. Certes, c'est une commotion très bénigne celle-là, puisqu'il peut crier. On arrive, on le relève; il a son chapeau; ce chapeau doit être coupé,, ou tout au moins il doit porter la trace du coup ? Non, le chapeau est intact... Il est vrai que M. Alquié suppose qu'il l'avait sur la tête au moment de l'accident. Fort bien; ne pouvait-il pas l'avoir h la main et se promener ainsi pendant toute la nuit ?
En vérité, je vous le demande, puis-je discuter de pareilles choses? Est-ce qu'en pareille circonstance le bon sens ne nous donne pas raison contre la science et les savants ?
Que Maurice Roux me dise comment il se fait que, lui, qui était malade, ait quitté volontairement la protection qu'il trouvait auprès de son père ; qu'il me dise comment et où il a circulé de sept heures du soir à minuit ; qu'il me dise pour quelle raison, quand son ami a voulu l'accompagner, il a refusé; pour quelleraison, quand le sergent de ville a voulu le ramener, il a encore refusé ! Que faisait-il dans cette rue obscure, misérable et qui ne conduit nulle part? Il a cherché cette rue solitaire, et quand il l'a eu trouvée, il s'est fait un mal léger ; car il n'en mourra pas, grâce au ciel. Il en souffre, c'est possible ; mais il nous en fait bien plus souffrir qu'il n'en souffrira jamais !
Voilà, Messieurs, la scène du 17 novembre. Elle complète celle du 7 juillet ; les deux scènes se tiennent. Le même esprit infernal, qui a présidé à la première, a organisé la seconde.
Une reste plus que des propos que je dédaigne, que je méprise. Dans une affaire aussi grave que celle-ci, il faut apporter non de misérables propos, mais des preuves.
Croyez-vous, Messieurs, qu'en terminant cette plaidoirie j'aie la moindre inquiétude sur votre verdict? Pensez-vous que je vais avoir recours aux sollicitations, aux prières ? Vais-je essayer de toucher vos cœurs, de vous arracher des larmes? Ah ! j'en serais bien fâché vraiment! Ces moyens extrêmes ne sont pas bons, ils ne sont permis que dans les procès où il peut y avoir doute, quand nous avons derrière nous un malheureux qui peut être innocent, mais contre lequel il subsiste encore quelques charges. Oui, Messieurs les jurés, alors dans l'épouvante, qui nous assiège, nous employons tous les moyens. Après la discussion, la prière ; après la prière, la discussion encore. Nous implorons la pitié des juges pour l'homme, pour le nom, pour la famille, pour la femme, pour les enfants !
Nous parlons de toutes les vertus qui entourent l'accusé, espérant faire rejaillir sur lui les mérites de ceux qui l'aiment. Voilà ce qu'on fait pour un accusé compromis ! mais nous n'avons pas besoin de recourir à ces moyens extrêmes et nous ne les employons jamais pour défendre un homme tel que celui qui comparaît aujourd'hui devant vous.
Vous parlez de l'opinion publique !... oui, Monsieur le Procureur général, l'opinion publique proclame l'innocence de M. Armand ; oui, à l'opinion publique il faut un acquittement.
Mais écoutez, il est aussi une autre satisfaction qu'elle demande : elle dit qu'il y a dans cette affaire un misérable, qui est encore en liberté; un parjure, un parjure qui a fait tant de mal et qui n'en a pas encore rendu compte à la justice! Ah ! s'il est un insensé, enfermez-le et donnez-lui des soins ; mais s'il est un être nuisible, un scélérat, qu'il soit arraché du sein de la société ; que
Ja justice le frappe ! [Mouvement dans l'auditoire.) Quanta M. Armand, je le dis bien haut, Messieurs les jurés, il sortira de cette enceinte non pas seulement acquitté par vous, par ses juges, mais par tous ceux, qui ont lu ces débats, c'est-à-dire par la France entière. M. Armand aura ce rare privilège de descendre des bancs de la Cour d'Assises sans qu'il lui reste la plus légère souillure. Ses amis l'aimeront comme ils l'aimaient avant ces débats, plus peut-être. Les mains lui seront tendues comme par le passé ; les indifférents même l'aimeront ; on s'intéresse toujours à Thonnéte homme, surtout quand lia souffert; et sa femme, sa noble femme, cette sainte madame Armand, le modèle des épouses, pourra, fière au bras de son mari, reparaître en tous lieux et dire : Le voilà ! il a été accusé, mais il est mieux qu'acquitté : il est aimé et estimé de tous.
Cette éloquente et admirable plaidoirie fui à peine terminée, qu'une triple salve d'applaudissements frénétiques éclata dans la salle d'audience et se prolongea pendant plusieurs minutes (1).
(1) On!itdaiislejournal/é'Dro«7etlaGfl:e<<e des Tribunaux .-Des applaudissements frénétiques éclatent aussitôt et se continuent pendant plusieurs minutes, accompagnés des cris : bravo ! bravo ! et de trépignements de pieds. Les manifestations ne partent pas seulement du fond et de l'intérieur de la salle, mais aussi des rangs nombreux placés derrière la Cour et occupés particulièrement par les femmes de la société d'Aix. C'est en vain que les audienciers crient : Silence! leur voix est étouffée.
Lorsque cette effervescence fut apaisée, le Président se leva et dit: Ces manifestations n'ont pu, à cause de l'obscurité où se trouve la salle, être réprimées, comme je n'aurais pas manqué de le faire ; il est impossible de manquer davantage de respect à la justice et de braver plus insolemment nos recommandations de ce matin. Pour prévenir le retour d'un pareil scandale, nous déclarons que demain l'entrée de cette audience sera absolument interdite au public ; de cette manière l'œuvre de la justice pourra du moins s'achever dans le calme; nous avertissons que nous poserons la question subsidiaire de coups et blessures, etc.
Lorsque le silence fut rétabli, le Pi'ésident déclara que l'affaire était renvoyée au lendemain et que le public, à •cause de celte bruyante manifestation, ne serait pas admis dans la salle d'audience. Il ajouta qu'il poserait la question subsidiaire de coups et blessures donnés avec préméditalion, mais sans intention de donner la mort.
Le lendemain, les témoins seuls furent admis dans la salle d'audience et c'est devant ce public restreint que M. l'Avocat général Reybaud, répondant à APLacbaud, fit un nouveau réquisitoire contre M. Armand.
M^ Jules Favre prit la parole le dernier pour répliquer à M. l'Avocat général. Il s'appliqua surtout dans sa plaidoirie à lirer de cette aflaire toute la morale qu'on pouvait en déduire et à démontrer que non seulement l'accusation n'existait plus, mais qu'elle n'avait jamais existé en ce sens que les faits, sur lesquels elle s'appuyait, étaient de telle nature qu'un esprit sérieux et réfléchi a peine à comprendre que la justice s'y soit jamais arrêtée.
Aussitôt après que la plaidoirie de M'^ Jules Favre fut terminée, Maurice Roux se porta partie civile et demanda bO,000 francs de dommages et intérêts à M. Armand.
Après le résumé de M. le Premier Président, les jurés se retirèrent dans leur salle de délibération ; ils en sortirent un quart d'heure après avec un verdict d'acquittement sur la question principale et sur la question subsidiaire.
M. Armand fut mis immédiatement en libertjé ; la foule, assemblée sur la place du palais, lui fit une ovation éclatante ; elle l'accompagna jusqu'à son hôtel en criant : Vive Armand ! vive Lachaud! vive Jules Favre !
Le lendemain la Cour, déhbérant sur la demande de oO,000 francs de dommages et intérêts faite par Maurice Roux, condamna Armand ù payer 20,000 francs de dommages et intérêts.
Aussitôt que la nouvelle de l'acquittement d'Armand et celle de sa condamnaUon à des dommages-intérêts furent connues à Montpellier, des troubles sérieux éclatèrent dans la ville. Les partisans de M. Armand et ceux de Maurice Roux firent des manifestations bruyantes contre leurs adversaires; des témoins furent menacés et le préfet fut obligé d'employer la force armée pour ramener le calme dans la ville.
M. Armand se pourvut devant la Cour de Cassation contre l'arrêt de la Cour d'Aix. La Cour de cassation jugea qu'il y avait contradiction entre l'arrêt de la Cour d'Assises, qui acquittait M. Armand, et l'arrêt de la Cour d'Aix, qui le condamnait à payer des dommages et intérêts à Maurice Roux. Elle cassa l'arrêt qui condamnait M. Armand à payer des dommages et intérêts à Maurice Roux.
Mars 1868.