COUR D'ASSISES DE NIORT
Pour Mnic Veuve TEXIER
ACCUSÉE d'empoisonnement
COUR D'ASSISES DE NIORT Audiences des 13, 14, 15, 16, 17, 18 mars 1868.
Président des assises : M. le Couseiller Gaillard.
Avocat général : M. Gast.
Accusés : M^c veuve Texœu, M. Charlot, son père, Françoise Richard, domestique.
Avocats: M* Laciiaud, défenseur de M™" Texier. Me Ricard, dûfeuseur de M. Chariot.
y\' Taimiére. défenseur de Françoise Ricliard.
Dans les premiers jours du mois d'août 1867, tout le pays de Parthenay fut profondément ému et troublé en apprenant en même temps la nouvelle de la mort de M. Pierre Texier, riche propriétaire bien connu et aimé de tout le monde, et l'arrestation de sa belle-sœur, madame veuve Texier, de Françoise Richard sa domestique, et celle de M. Chariot, le père de madame Texier, tous les trois accusés d'avoir empoisonné M. Pierre Texier.
M. Pierre Texier, vieux garçon, avait cinquante-trois ans, vivait seul et retiré dans son magnifique domaine de la Meilleraye. Le château de la Meilleraye, situé dans la commune de Beaulieu, près de Parthenay, est connu de tout le Poitou; c'est une ancienne demeure féodale avec fossés, pont-levis, escarpes et contre-escarpes; il est aujourd'hui en ruines; mais à côté de ces ruines fort belles on a construit une petite maison de style moderne, que dans le pays on appelle aussi le château et qu'habitait M. Texier.
Il avait auprès de lui depuis plusieurs années une servante dévouée et fidèle, Françoise Richard, qui s'occupait du ménage et le soignait quand il était malade. Sa vie était isolée et retirée; il ne recevait guère que la visite de madame Texier, veuve de son frère, et celle de ses deux enfants, ses deux nièces qu'il aimait beaucoup et qui étaient sa seule famille.
Dans le courant du mois de juillet M. Pierre Texier, goutteux depuis plusieurs années, fut pris d'un accès de goutte très violent; il fit appeler son médecin, le D"" Ganne, médecin légiste, que le procès fait l'année précédente à l'empoisonneur Martin Reau avait rendu célèbre. La maladie de Pierre Texier s'aggravant, sa belle-sœur, madame veuve Texier, qui lui était très attachée et pour laquelle il avait une réelle affection, vint s'installer au château de la Meilleraye avec ses deux jeunes filles et ses domestiques. Elle était venue pour rompre le trop grand isolement du malade et pour lui donner plus facilement les soins que son état réclamait.
Le mal, à partir du 1'='^ août, augmenta encore; des vomissements d'un caractère tout particulier devinrent fréquents, et le D'' Ganne inquiet commença à croire à un empoisonnement. Tl s'adjoignit le D'" Ledain, et un jour avant la mort de M. Texier ils adressèrent tous les deux au Procureur impérial une lettre conçue dans les termes suivants :
K M. Pierre Texier est sur le point de mourir; sa mort « parait provenir de lingestion d'une substance toxique. « Nous pensons que dans ces circonstances vous aviserez ; « le danger est imminent. »
Au reçu de cette lettre le Procureur impérial et le Juge d'instruction vinrent au chcàteau de la Meilleraye. Ils interrogèrent d'abord le malade M. Pierre Texier, qui leur déclara que c'était M. Ganne qui l'avait mis dans cet état avec ses drogues; il mourut quelques heures après avoir fait sa déposition. Ils firent ensuite subir un sévère interrogatoire à madame veuve Texier, à Françoise Richard, la domestique et à M. Chariot, le père de madame Texier, venu, lui aussi, au château pour prendre des nouvelles du malade et pour voir sa fille. Après leur interrogatoire, les magistrats ordonnèrent l'arrestation de ces trois personnes qu'ils firent conduire en prison.
Madame Texier était accusée d'avoir empoisonné son beau-
frère pour hériter plus vite et assurer à ses enfants la succession de leur oncle, succession qui aurait pu leur échapper s'il s'était marié.
Françoise Richard, la servante, et M. Chariot étaient ac- •cusés de complicité dans l'accomplissement du crime.
Des experts furent nommés et chargés de rechercher le poison. Ou fit l'autopsie du corps de M. Texier, on analysa ses dernières déjections et ses viscères. Celte double opération révéla la présence de l'arsenic et donna la preuve que M. Texier était mort empoisonné. Les lames du parquet sur lequel il avait vomi contenaient aussi de l'arsenic. L'empoisonnement était certain; les analyses avaient été faites par M. Malapert, chimiste, professeur à l'école de médecine de Poitiers.
Dans ses interrogatoires madame Texier avait toujours protesté de son innocence ; elle avait dit que, si son beau-frère était mort empoisonné, il avait pu l'être par le D'' Ganne, qui le !'=•■ août lui avait administré une purgalion, qu'il avait été chercher dans sa voiture. Elle ajoutait que l'état du malade était devenu beaucoup plus grave à partir de ce jour.
Les autres accusés ont également toujours nié leur culpabilité.
Malgré ces dénégations des trois accusés la justice persista à les tenir pour coupables, et après les avoir tenus au secret pendant sept mois et avoir refusé de les mettre en liberté sous caution, elle les renvoya devant la Cour d'Assises de Niort pour y être jugés le 13 mars 1868.
On fut très étonné et très ému dans tout le Poitou où madame Texier était connue, aimée et estimée à cause de son caractère affable et de sa grande charité. M. Chariot son père, enfant du pays, y était également estimé. Aussi le jour où ils passèrent en Cour d'Assises, la ville de Niort fut envahie par une foule de personnes venues non seulement de tous les points du département, mais aussi des contrées voisines et même de Paris, pour assister aux débats; c'est assez dire que la Cour d'Assises fut comme prise d'assaut par tous ces curieux avides démolion. Beaucoup d'entre eux ne purent entrer dans la salle d'audience.
La personnalité des accusés, le vieux château féodal où
200 PLAIDOYERS DE M' LACHÂUD.
le crime avait été commis, donnèrent à cette affaire un grand retentissement. On voulait voir l'accusée et suivre de visu les péripéties de ce drame plein d'intérêt. Madame Texier était une femme encore jeune, elle n'avait que trentesix ans ; ses traits étaient fins, l'expression de sa physionomie était intelligente, mais rendue un peu dure par des lèvres pincées. M. Chariot était un vieillard aux manières un peu communes, il avait l'air assez hon enfant; ses lèvres étaient épaisses et larges, le nez très long et complètement rouge.
Françoise Richard, la servante, était une femme de quarante ans, un peu lourde; ses cheveux étaient gris avant l'âge.
Le rang que les accusés tenaient dans la société, l'estime qu'on avait toujours eue pour eux et l'étonnement de les voir assis sur le banc de l'infamie n'étaient pas les seuls éléments de l'intérêt que suscitait cette affaire. 11 y avait aussi tous les rapprochements que chacun faisait avec la récente affaire Martin Réau, condamné, l'année précédente, aux travaux forcés à perpétuité pour avoir empoisonné son beau-frère, sa première femme, sa seconde femme et son jeune enfant, âgé de seize mois, afin de s'emparer de leur héritage.
Martin Réau, comme madame Texier, habitait les environs de Parthenay; il s'occupait de la vente des propriétés tout comme le nouvel accusé, son ami, disait-on, M. Chariot, qui avait été témoin dans son procès et avait soutenu son innocence ; puis, autre rapprochement intéressant: le D"* Ganne, le principal accusateur de madame Texier, était le même docteur qui avait découvert le poison dont Martin Réau s'était servi pour empoisonner ses victimes; enfin Martin Réau avait été jugé à Niort, il avait été défendu par M« Lachaud, et M" Lachaud était. aussi le défenseur de madame Texier. On n'ignorait pas dans le public que les accusés supposaient que le D"^ Ganne avait pu se tromper et administrer au malade de l'arsenic au lieu de magnésie. On comprend facilement que dans ces conditions cette affaire ait vivement excité l'opinion publique. On en trouvera tous les détails dans l'acte d'accusation que nous reproduisons.
A côté de M^ Lachaud étaient assis au banc de la défense : M'^ Taudière, du barreau de Parthenay, chargé de défendre Françoise Richard; M*^ Ricard, du barreau de Niort, une des gloires du pays, défenseur de M. Chariot.
M. Gaillard, Conseiller h la Cour de Poitiers, présidait l'audience, et M. Gast, Avocat général, représentait le ministère public. Il n'était pas le premier venu, il avait acquis une grande réputation en portant la parole dans l'airaire Lamirande.
Voici l'acte d'accusation.
«Le sieur Texier, propriétaire à la Meilleraye, commune de Beaulieu, mourut le 11 août 1867, après de longues souffrances. La nature étrange de sa maladie et l'attitude des personnes, qui l'avaient entouré, avaient fait naître dans l'esprit des médecins des soupçons d'empoisonnement, dont il était de leur devoir de donner connaissance à la justice. A la suite de cette communication et dès le 9 août, les magistrats de Parthenay s'étaient transportés auprès du mourant. Ils avaient reçu des déclarations et recueilli des indications de nature à confirmer les soupçons qui s'étaient éveillés. L'information, qui s'est continuée après le décès, a fourni la preuve qu'un grand crime, dont la cupidité a été le mobile, s'est accompli à la Meilleraye.
« M.Pierre Texier était un homme de cinquante-trois ans^ robuste et d'une constitution vigoureuse.il était cependant, tourmenté par des attaques de goutte, mais cette indisposition douloureuse n'altérait pas l'état général de sa santé ; lui-même se plaisait à dire que les fonctions digestives n'avaient jamais été embarrassées, et son médecin n'avait jamais vu qu'il fût sujet à un dérangement d'entrailles, ni à des vomissements. Dans le courant du mois de juin il fut pris d'un nouvel accès de goutte, et dès le commencement du mois de juillet, il éprouva pour la première fois une diarrhée intense. 11 se plaignit bientôt d'avoir sur l'estomac comme un poids inexplicable, et il accusa une soif ardente ;: des nausées et des vomissements se produisirent, et des phénomènes, étrangers à l'affection goutteuse, se manifestèrent ; le malade, qui avait un complet dégoût de toute espèce d'aliments ou de boissons, ne tarda pas à perdre les apparences de sa forte santé. Les jambes s'infiltrèrent et les douleurs de l'estomac, que des nausées fréquentes contractaient, produisirent la sensation d'une vive brûlure. Au mois d'août, les accidents s'aggravèrent, les vomissements devinrent plus répétés ; il se forma dans la gorge une ulcération, et la déglutition ne se fît plus qu'avec des souffrances^
qui se prolongeaient jusque dans l'œsophage ; l'expecloration faisait rejeter des matières noirâtres, les crachais présentaient des filaments sanguinolents et le malade exhalait une odeur fétide. Le malheureux Texier était en proie à des souffrances atroces; il ne pouvait endurer que la position verticale, et on le voyait sur le bord de son lit les jambes pendantes, courbé sur lui-même, ou bien il appuyait sur un bâton en forme de béquille sa tête chancelante. Enfin il expira après avoir été torturé pendant plus d'un mois par des phénomènes morbides que les médecins n'avaient jamais rencontrés dans les maladies organiques.
« Aussitôt après son décès, les magistrats ordonnèrent qu'une autopsie fût pratiquée. Les hommes de l'art constatèrent dans les parties abdominales les plus graves désordres; ils observèrent dans le foie et dans les intestins des lésions caractéristiques; ils reconnurent que l'estomac avait eu à supporter des luttes incessantes et prolongées et qu'il avait été maintes fois attaqué par le contact de substances désorganisatrices. Enfin ils déclarèrent que Pierre Texier avait péri par l'ingestion d'un toxique minéral.
« Les organes, explorés par les médecins, furent ensuite soumis à l'analyse des chimistes. Les résultats que fournit cette nouvelle opération ne furent pas moins décisifs; l'appareil de Marsh fit apparaître des taches, qui signalèrent la présence de l'arsenic ; et après des expériences soigneusement renouvelées, les experts affirmèrent que Pierre Texier était mort empoisonné et que la substance, qui avait déterminé la mort, était une préparation arsenicale.
On avait conservé une partie des déjections et des vomissements de la victime. Ces matières furent remises aux experts qui les analysèrent; l'arsenic se dégagea encore de ces résidus.
« On eut la précaution denloverles lames superficielles du parquet de la chambre de M. Pierre Texier dans la partie qui était attenante à son lit et sur laquelle il avait souvent projeté ses vomissements ; les chimistes y découvrirent aussi l'existence de l'arsenic.
« En présence de ces constatations le doute n'était pas possible; non seulement un crime avait été commis, mais encore il était certain que le poison avait été administré avec une prudence impitoyable et une continuité presque
quotidienne, de façon à acheminer lentement la victime dans la tombe.
« Les coupables ne devaient pas rester ignorés, et tout d'abord la justice acquit la conviclion que lès soupçons ne pouvaient pas s'égarer. En effet les deux seules personnes, qui eussent constamment entouré Pierre Texier durant le long empoisonnement auquel il a succombé, étaient la servante, fille Françoise Richard, et sa belle-sœur, la veuve Texier. Elles seules préparaient et donnaient au malade ses alimenls et ses boissons. S'il arrivait parfois que l'un des domestiques fût chargé de veiller pendant la nuit auprès de Pierre Texier, il recevait tout prêts les breuvages qu'il devait offrir à son maître.
«Ces circonstances, qui ont été reconnues par les accusées elles-mêmes, furent révélées à la justice par Pierre Texier, dès le 9 août, alors que les magistrats s'étaient transportés à la Meilleraye sur les indications des médecins; et bientôt rinformation recueillit la preuve que Françoise Richard et la veuve Texier avaient concouru au forfait dont l'accomplissement n'eût pas été possible sans leur participation.
« Le sieur Pierre Texier, qui était célibataire, possédait à la Meilleraye une fortune immobilière qui dépassait 300,000 fr. Il avait eu un frère nommé Auguste, qui avait épousé la demoiselle Honorine Chariot, et qui était décédé au bout de peu d'années, laissant deux filles issues de son mariage.
(( Madame Auguste Texier, devenue veuve, avait eu quelques difficultés avec son beau-frère au sujet de la liquidation delà succession de son mari; mais leur mésintelligence s'était effacée, et comme elle habitait la commune de Teissonnière, elle venait, à des intervalles éloignés, faire des visites ordinairement assez courtes à la Meilleraye. Les deux filles étaient les héritières présomptives de Pierre Texier, leur oncle; mais l'importante succession de la Meilleraye, dont l'ouverture devait être lointaine si l'on considérait la robuste santé de M. Texier, ne leur était pas assurée. En effet M. Texier, dont le caractère n'était pas exempt de bizarrerie, professait de l'aversion pour le mariage, et si sa belle-sœur se fût remariée, elle pouvait craindre qu'il ne s'empressât de faire des dispositions testamentaires en faveur de quelques-uns de ses parents, et notamment de ses cousins germains avec lesquels il avait conservé des
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lelalions affectueuses. D'un autre côté la veuve Texier, qui est à^ée de trente-six ans et dont la fortune réunie à celle de François Chariot son père est évaluée à 900,000 francs, pouvait se préoccuper de son isolement. Elle-même reconnaissait que la gestion des fermes, qu'elle possédait, était pour elle une charge considérable. Pierre Texier, lorsqu'on lui parlait de l'éventualité d'un second mariage pour sa belle-sœur, répondait : (( Elle m'a bien toujours dit qu'elle « ne se remarierait pas, mais qui peut savoir ce qu'elle « fera ? )>
(( C'est dans ces dispositions que la veuve Texier vint le 2 juillet, à la Meilleraye, faire une visite à son beau-frère, qui se trouvait atteint d'un des accès de goutte, qui le fatiguaient périodiquement. Elle passa la soirée avec lui et le quitta le 3 au matin.
(( Le lendemain, 4 juillet, M. le docleur Ganne, appelé en consultation par Pierre Texier, le trouva tourmenté par une forte diarrhée et par des douleurs d'estomac. La veuve Texier retourna à sa propriété de la Salle-Guibert, dans la commune de Tessonnière, laissant son beau-frère livré exclusivement aux soins de sa servante Françoise Richard: mais le 13 juillet, elle revint à la Meilleraye et cette fois, contrairement à ses habitudes, elle s'y installa avec ses domestiques, ses deux filles et leur institutrice, comme si elle prévoyait que la maladie devait être longue et grave. Depuis celte époque l'état du sieur Texier empira, et le 16 juillet, le docteur Ganne constata une aggravation, qui se produisait avec des phénomènes inexplicables pour son expérience, notamment avec, une sensation de brûlure à la gnge et un poids plus lourd sur l'estomac.
« Le mal suivait sa marche progressive, lorsque, dans la nuit du l^f août, une crise intense se déclara. Ce jour-là, le :nédecin avait soumis le malade à une purgation, qui avait été prise le matin et qui avait déterminé pendant une partie de la journée des évacuations abondantes. Le soir, la main criminelle qui versait le poison quotidiennement et à petites doses, ainsi que l'autopsie l'a démontré, fit son œuvre avec des ménagements moins calculés cj^ue d'ordinaire, et dans la soirée l'infortuné Pierre Texier fut en proie à des douleurs épouvantables. Les vomissements se continuaient sans interruption, et ses hoquets étaient entendus à tous les éta-
AFFAIRE DE LA xMEILLERAYE. 295
ges de rhabilalion. Le bruit de ses souffrances, qui remplissait la maison, provoqua chez la veuve Texier une indicible impression. Au milieu de la nuit elle appela tout à coup la nommée Joséphine Brossard sa servante, en lui disant qu'elle était bien malade; elle était couverte de ■sueur et saisie d'un tremblement nerveux qu'elle ne pouvait maîtriser. «Je ne pourrai pas, disait-elle, me consoler de <( la situation dans laquelle se trouve mon pauvre beau- « frère. Je vois qu'il n'}^ a plus d'espoir. C'est encore un « p;rand support que je perdrai, car à l'âge où est mon père « je ne puis plus compter sur lui. » La servante Joséphine Brossard la tenait dans ses bras pour la calmer et cette crise dura une heure et demie.
« Le lendemain matin, de bonne heure, la veuve Texier envoya chercher François Chariot, son père, qui était dans une commune voisine.
« Pendant le cours de sa maladie, Pierre Texier reçut les soins empressés de ses médecins; le docteur Ganne d'abord, puis le docteur Ledain, dont M. Ganne avait désiré l'adjonction, lui firent de longues visites. Mais la nature étrange ■des phénomènes, qui se succédaient, défiait l'efficacité de leurs ordonnances. Aussi, pour se rendre compte de ces symptômes, ils voulurent qu'on leur conservât les déjections du malade afin de les soumettre à un examen attentif. Le malade lui-même en exprima le désir. Mais les médecins rencontrèrent jusqu'au dernier moment de la part de Fran- •çoise Richard et de la veuve Texier une résistance qu'ils ne purent vaincre que par des observations énergiques. Ainsi, le 27 juillet, M. Ganne recommanda expressément que le produit des vomissements fût conservé; le 29 juillet il en réclama l'exhibition. La veuve Texier et la fille Richard répondirent qu'elles n'y avaient pas pensé. Toutefois la veuve Texier montra dans un saladier quelques crachats en petite quan'ité, qui étaient tellement desséchés qu'ils ne pouvaient fournir aucune indication utile. Le médecin exprima un vif méconlenlement, et on promit de se conformer à sa prescription. Le i'^''aoùt il renouvela sa demande; les deux accusées prétendirent encore que les déjections avaient été jelées au dehors. Le 2 août, en présence de M. Ledain, M. Ganne réitéra sa réclamation, et cette fois aussi, on lui ■objecta que les évacuations avaient été enlevées comme
d'habitude. Ce fut l'occasion de reproches très sévères de la part de M. Ganne, qui rappela depuis combien de temps il exigeait vainement qu'on lui permît de faire les constatations qu'il jugeait nécessaires. L'oubli prétendu de Françoise Richard et de la veuve Texier était d'autant plus extraordinaire que les matières, rejetées par le malade, avaient un caractère tout particulier dont les gens de la maison étaient surpris. Les vomissements, dit un témoin, avaient une odeur de pourriture. Les crachats, dit un autre témoin, étaient noirs comme si le malade avait mangé de la poussière. Ils étaient en outre remplis de sang. Après la crise du !'='■ août, la servante Joséphine Brossard recueillit dans une cuvette les vomissements, qui étaient sanguinolents et d'une couleur foncée; elle les montra à la veuve Texier, qui se contenta de dire que cela était vilain et qui laissa sa domestique laver la cuvette. Cependant les remontrances des docteurs avaient été tellement vives qu'à la fin, le 6 août, ils purent obtenir l'exhibition des vomissements; ils les vidèrent dans une fiole pour les emporter. Pendant qu'ils les recueillaient la veuve Texier entra et demanda d'un air de surprise ce qu'ils prétendaient en faire; puis elle insista pour que l'examen se fit devant elle et sur l'heure. Les médecins ne crurent pas devoir obtempérer à ce désir. Le 9 août suivant, ils gardèrent d'autres déjections, et l'on a vu que ces matières, soumises plus tard à l'analyse des chimistes, ont révélé la présence de l'arsenic.
« Ce n'était pas seulement par ladisparition des matières évacuées que l'on s'efforçait de mettre obstacle à ce que les médecins connussent la vérité. On leur dissimulait aussi les symptômes, qui avaient le caractère le plus compromettant. Ainsi les vomissements ne furent signalés ni par la veuve Texier, ni par la lille Richard.
« Ce fut seulement le 27 juillet que M. Ganne en découvrit l'existence. Ces vomissements se produisaient principalement dans la soirée, après l'absorption des bouillons pour lesquels le malade éprouvait une répugnance particulière. Ces bouillons étaient toujours préparés par la fille Richard et présentés au malade, soit par elle, soit par la veuve Texier.
« Par conséquent l'information a révélé des circonstances précises, qui viennent se grouper à l'appui de cette démonstration, en quelque sorte matérielle, que Pierre Texier a été
empoisonné et que le crime a été nécessairement commis par les deux accusées, qui seules l'ont entouré pendant la durée de sa maladie.
« Cette démonstration peut encore trouver sa confirmation dans un propos grave, qui a été tenu, aussitôt après le décès de Pierre Texier, par sa belle-sœur et sa servante. Le 1 1 août, pendant que des étrangers fermaient les yeux de la victime, ces deux femmes se tenaient dans la cuisine; la veuve Texier disait « qu'elle n'avait aucun intérêt à voir mourir « son beau-frère, et que sa succession serait pour elle une « cause d'embarras plutôt que d'avantages. Du reste, ajou- « ta-t-elle, je ne connais aucun poison; je sais bien qu'il y ti en a un qu'on appelle l'arsenic, mais jamais je ne l'ai vu. »
« A ces mots, la lille Richard prit part à la conversation ; elle dit aussi qu'elle ne connaissait aucun poison et répéta que c'était chose bien étonnante de supposer que son maître était mort empoisonné.
« M. Jollit, maire de Beaulieu, qui assistait à l'entretien, fut justement frappé de cette précaution, que prenaient la fille Richard et la veuve Texier, de déclarer à l'avance qu'elles ne connaissaient aucun toxique et qu'elles n'avaient jamais vu d'arsenic, qui est précisément la substance à l'ingestion de laquelle il a été reconnu plus tard que Pierre Texier avait succombé.
« Pendant que le drame, qui devait al)0utir à la mort de Pierre Texier, s'accomplissait entre la victime, sa belle-sœur et sa servante, une autre personne, qui allait et venait de la Salle-Guibert à la Meillera}e, manifestait par son attitude, par ses propos et par ses actes, la complicité la plus directe. S'il n'a pas versé lui-même le poison, François Chariot, père de la veuve Texier, a tout au moins participé au crime par l'assistance qu'il a donnée aux coupables dont il connaissait les projets et qu'il a aidées dans l'exécution de leur forfait.
« L'accusé Chariot dont la fortune, acquise dans l'achat et la revente de propriétés immobilières, est très considérable, n'ajamais été entouré de l'estime publique. Dans les derniers temps il s'était discrédité par des associations commerciales et par ses relations intimes avec un homme d'une renommée sinistre, Martin Réau, qu'un quadruple empoisonnement a conduit en 1866 devant le jury des Deux-Sèvres. Charlut
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partageait les sentiments cupides de Ja veuve Texier, sa fille; comme elle, il convoitait pour ses pelites-filles la succession de Pierre Texier et il redoutait que cet héritage ne leur échappât. « Si j'étais parti de la Meilleraye, disait-il le « 10 août, Ganne aurait usé de son ascendant sur Texier « pour lui faire faire un testament en faveur de Jollit, maire « de Beaulieu. •>•> 11 avait d'ailleurs un intérêt direct et personnel au prompt décès de Pierre Texier, car il était débiteur de celui-ci d'une somme de trente mille francs, payable le 29 septembre, alors prochain. Aussi suivait-il avec anxiété les phases de la maladie; il était visiblement soucieux. Au mois d'août, à l'époque des élections départementales, il s'abstenait, contrairement à ses habitudes, de se mêler à la lutte électorale, et lorsqu'on lui demandait d'où venaient ses préoccupations, il affectait d'avoir pour le beau-frère de sa fille des inquiétudes que ni l'amitié, ni la parenté n'expliquaient, et il répondait : « 11 y a ce pauvre c... deTexierqui « est bien mal, là-bas; je ne sais pas quelle maladie il a, il « ne fait que vomir. Il n'y a pas moyen qu'il résiste. »
« François Chariot ne s'était pas établi, comme sa fille, à la Meilleraye, où son installation aurait été suspecte pour qui connaissait ses rapports peu sympathiques avec le sieur Texier. Mais à partir du 2 août, époque à laquelle il fut mandé par sa fille, à la suite de la crise violente que le malade venait de subir, il y fit des voyages répétés.
« Le 9 août notamment, il partit à quatre heures du matin pour se trouver à la Meilleraye avant l'arrivée des médecins, qui avaient annoncé une visite matinale. Lorsqu'il voyait le malade, il lui demandait si ses vomissements continuaient, s'il prenait toujours du bouillon, et il ajoutait : « Il faut « en prendre toujours un peu. »
« Dans la soirée du 9 août, la justice se présenta à la Meilleraye ; à ce moment un empoisonnement était soupçonné, mais nul n'était inculpé. Il eût donc été bien naturel que la veuve Texier et son père joignissent leurs efforts à ceux des magistrats et des médecins pour que la vérité se fît jour €t que la découverte du toxique permît d'appliquer un remède approprié. L'attitude des accusés fut toute différente. Leur pi'emier système fut de dire que si un empoisonnement avait été commis, il ne fallait l'attribuer qu'aux médecins eux-mêmes.
« Monsieur, dit la veuve Texier, en s'adressanl au docleur « Ganne, c'est vous qui l'avez mis en cet étal-là ; la drogue « que vous avez donnée jeudi ne venait pas de chez le « pharmacien; vous l'avez prise dans votre sac; vous vous « êtes trompé, et c'est à partir de ce moment que mon « beau-frère a été déplus mal en plus mal. 11 a failli mourir « ce soir-là. » Comprenant pourtant tout ce qu'un pareil système avait d'insoutenable. Chariot et sa fille préparèrent un autre moyen de défense. Ils résolurent d'appeler immédiatement auprès de Texier, déjà moribond, plusieurs médecins dans le but de détruire par la confusion et la contrariété des diagnostics, faits à la hâte, l'autorité des appréciations des docteurs, qui avaient soigné le malade. Parmi les médecins, qui furent mandés, quelques-uns ne purent se rendre à l'appel, qui leur était adressé.
« Les docteurs Chevallereau et Maynier se présentèrent à la Meilleraye; mais ayant appris parle docteur Ganne quelle était la situation, ils jugèrent convenable de se retirer.
« Un autre médecin, le docteur Morin, arriva le 10 août, et dans sa méprise il crut reconnaître chez M. Texier un cancer à l'estomac, dont l'autopsie a démontré que le germe même n'avait jamais existé. Aussitôt Chariot et la veuve Texier lui demandèrent une consultation écrite que M. Morin leur remit sur-le-champ et qu'ils montrèrent le lendemain à M. Ganne en lui disant : « Ce sera noire justification. »
« Ainsi ils n'étaient pas inculpés, Pierre Texier vivait encore et déjà, dans le trouble de leur conscience. Chariot et sa fille cherchaient d'avance à se prémunir contre une accusation qui n'était pas née, mais à laquelle ils sentaient qu'ils n'échapperaient pas.
« M. Pierre Texier, serviable, bienfaisant, et n'ayant aucun ennemi, a été universellement regretté; sa mort violente a causé parmi la population une impression rendue plus profonde par le souvenir des forfaits de la même nature qui, dans la même contrée, ont plusieurs fois jeté l'épouvante dans les esprits.
« En conséquence : 1° Honorine Chariot, veuve Texier, est accusée :
<> D'avoir dans le courant de l'année 1867, dans la commune de Beaulieu, à une ou plusieurs reprises, volontairement attenté à la vie de Pierre Texier, par l'effet de substances
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pouvant, donner la mort plus ou moins promplement.
« 2° Marie-Françoise Richard est accusée d'avoir, dans le courant de l'année 1867 et dans la commune de Beaulieu, ù une ou plusieurs reprises, volontairement attenté à la vie de Pierre Texier, par l'effet de substances pouvant donner la mort plus ou moins promptement.
« 3° François Chariot est accusé d'avoir participé à l'action imputée à la veuve Texier et à la fille Richard et spécifiée ci-dessus, soit en provoquant à cette action par dons, promesses, menaces, abus d'autorité, ou en donnant des instructions pour la commettre ; soit en procurant des instruments ou tout autre moyen, qui a servi à l'action, sachant qu'ils devaient y servir, soit en aidant ou assistant avec connaissance les auteurs de l'action dans les faits, qui l'ont préparée ou facilitée ou dans ceux qui l'ont consommée. »
Après la lecture de cet acte d'accusation, après l'interrogatoire des trois accusés, qui répondirent aux questions du Président avec convenance, résignation et tristesse, tout en affirmant leur innocence avec une grande fermeté, et après la déposition des cent trois témoins tant à charge qu'à décharge, l'Avocat général prononça un sévère réquisitoire. Il abandonna l'accusation, portée contre Françoise Richard, parce qu'il n'avait pas une certitude complète de sa complicité et celle portée contre M. Chariot, parce que, si ce dernier était moralement complice du crime commis à la Meilleraye, il n'était pas possible d'atllrmer qu'il le fût au point de vue de la loi. Ces concessions faites, il maintint énergiquement son accusation contre madame Texier.
M*^ Taudière répondit à M. l'avocat général; M<= Lachaud, l'avocat de Madame Texier, prit la parole le dernier, et s'exprima en ces termes :
Messieurs de la Cour, Messieurs les Jurés,
L'innocence des trois accusés est proclamée par toutes les consciences, et si M. l'Avocat général doute encore, il est le seul ici qui conserve ce doute. Jamais plus éclatante manifestation ne s'est produite et il semble que l'opinion publique veuille consoler ces malheureux de la déplorable erreur judiciaire dont ils sont victimes.
Que sont les trois accusés ? Je vais essayer d'esquisser ces portraits dans lesquels je me complais, et que, j'en suis sûr, vous trouverez ressemblants.
Quelle femme est madame Texier ? Madame Texier est une noble femme, elle a toutes les vertus, et après les nombreuses épreuves qui sont venues l'assaillir et qu'elle a dû subir, j'ai le droit d'ajouter qu'elle a tous les courages. Jeune fille, elle était l'exemple de toutes ses compagnes; femme, elle a fait le bonheur d'un homme excellent, et quand elle l'a perdu, le veuvage est entré dans son cœur pour n'en sortir jamais. Mère, car elle a deux enfants, deux anges, elle l'est autant qu'il est possible de l'être ; vous avez retenu cette expression qu'un noble cœur de femme vous a fait entendre ici : « Madame Texier est mère jusqu'au bout des ongles. » Elle a eu toutes les compassions pour la misère. Riche, elle donnait beaucoup et elle savait donner. Jeter son or à qui souffre est un vulgaire devoir; mais aller soi-même frapper à la porte du pauvre, s'asseoir à son chevet, lui apporter avec l'obole qui secourt les consolations et les tendresses qui soulagent, telle est. Messieurs,
la charité des âmes d'élite, telle était celle de madame Texier.
Voilà l'empoisonneuse! voilà la femme hideuse que M. l'Avocat général nous montrait comme voulant empoisonner pour de l'argent.
Et cette bonne Françoise que j'aime, et dont je serre la main de si bon cœur. Quelle naïveté ! quelle simplicité! Elle ignore tout, même que la justice peut quelquefois commettre des erreurs sanglantes. Sa vie n'a été que simplicité, soumission et dévouement. M. Texier le savait si bien, qu'il s'effrayait de perdre un pareil trésor.
Le troisième, M. Chariot : c'est l'homme fort, noble et digne, mais que vous avez tué moralement par cette horrible accusation.
Il fut l'honneur du travail et du courage.
Possédant une honnête aisance, il sut par un labeur incessant acquérir une grande fortune. Grand exemple, pour tous ceux qui savent travailler et rester honnêtes !
Il avait une moralité intacte, une probité d'or ; tout le monde le dit, et sa grande fortune ne lui a pas fait de jaloux; il a su forcer le respect et l'estime de tous. Il a l'honnêteté privée avec tous les scrupules et toutes les délicatesses de l'âme. Il a rapporté de ces sommes d'argent, qu'on ignorait et qu'il pouvait garder. Des notaires, ces hommes de bien et ces conseils de la famille, disent que loyauté ne fut jamais plus entière que la sienne. Ses associés l'estimaient, et nous avons entendu une dame, femme de son associé, qui, après la mort de son mari, reçut une somme sur laquelle elle ne comptait pas. Dieu a béni son travail : c'est un encouragement pour tous ceux qui s'engageront dans cette voie de labeur et de loyauté.
Ainsi sa probité brille dans cette enceinte comme les rayons du soleil, et vous montre que sa fortune a été noblement acquise. M. l'Avocat général parle d'une pièce de procédure, qui prouverait le contraire. Qu'il
montre la pièce ! Je ne veux pas un nuage sur cette réputation sans tache, je veux que Chariot sorte de cette enceinte par la grande porte, réservée aux innocents.
Gel homme était investi de la confiance de tous, et le tribunal l'avait choisi plusieurs fois comme expert; quand la justice choisit ses auxiliaires, elle ne prend que ceux qu'elle estime. Ne cherchez donc pas à briser aujourd'hui le piédestal sur lequel vous l'avez vous-même placé.
Voilà ce qu'étaient les trois accusés.
A quelque distance d'eux vivait un excellent homme, bien digne d'être de leur famille, car il était honnête comme eux, charitable comme eux. Douloureusement frappé par la mort de son frère, il se promit de rester garçon, et il devint le second père de ses deux petites nièces. L'affection si vive qu'il avait pour le père de ces enfants, il l'avait aussi pour leur mère qu'il estimait comme tous ceux qui la connaissent.
Bien que sa constitution fût robuste, il était atteint de la g(jutte depuis longtemps. Au mois de mai 1867, sa maladie ordinaire présenta des accidents particuliers. Au mois de juin, l'aggravation persiste. Madame Texier ne l'apprend que vers la fin du même mois. Elle est prévenue par Pierre Page. En quels termes? Peu importe. Page a avoué qu'à cette époque il avait bu pendant deux jours. Peut-il se rappeler les paroles qu'il a dites? Madame Texier, à cause de ses occupations, ne peut venir passer qu'un jour à la Meilleraye, le 2 juillet. Elle revient, le 15, s'installer auprès du malade avec sa famille. Pierre Texier est mort empoisonné le 11 août, et l'accusation dit à madame Texier : « Vous aviez intérêt à sa mort, donc vous êtes coupable, et je demande le châtiment. » Vous aviez intérêt à sa mort, donc vous êtes coupable ! M. l'Avocat général n'a pas compris qu'en prononçant cette parole, il ravalait l'humanité jusqu'au dernier degré de l'abjection et delà dégradation sans faire faire un pas à l'accusation.
304 PLAIDOYERS DE M" LACIIAUD.
Mais quel mobile pouvait avoir celle bonne et excellente créature que chacun voudrait avoir pour sœur?
L'argent! mais avec un mot pareil, M. l'Avocat général, vous dégradez tous ceux qui sont ici. Vous nous faites croire que vous-même, vous si honnête, si loyal, si délicat, vous pourriez devenir un jour le plus vil des scélérats. Et vous, nos juges, il se pourrait que, lorsque vous verriez miroiter un peu d'or sous la main d'un homme, de par M. l'Avocat général vous prendriez un poignard et vous assassineriez cet homme, pour avoir cet or! Non, Dieu ne nous a pas créés pour que nous soyons des scélérats.
Si cette femme est une empoisonneuse, il n'y a pas un de nous qui ne puisse être un criminel. Elle a une fortune de deux millions environ; elle vit à la Salle-Guibert, où sa plus grande dépense est la charité qu'elle fait. Quand elle a la fortune, elle la donne, et elle assassinerait son beau-frère pour avoir son argent ! C'est insensé !
La fortune de M. Texier était de 300,000 francs, pas même le quart de celle de madame Texier, et cet argent était déjà pour ainsi dire à ses enfants. Était-il joueur? dissipateur? Ses mœurs étaient-elles déréglées? Mais j'outrage sa mémoire. Devait-on craindre qu'une femme oh ! je ne parle pas de Françoise
{sou7-ii'e), mais plus jeune, plus séduisante qu'elle, ne prît
de l'empire sur son cœur? Non, il vivait bien dans le
célibat ; c'était un sage : il n'y avait donc rien à redouter.
Mais, dites-vous, aux cupides l'espérance ne suffit pas. Où est la preuve de cette cupidité? Vous vous contentez de l'alléguer.
Que vaut d'ailleurs tout un passé de vertu?
Et où en voulez-vous venir avec cette théorie que la vertu ne préserve pas du crime? A dégrader les cœurs, à ravaler l'humanité au dernier degré de l'abjection. Qui donc sera assez pur pour échapper à vos soupçons? qui de nous peut être assuré de rester à l'abri de vos accusations ?
AFFAIRE DE LA MEILLERAYE. 30o
Les jurisconsultes, nous dit M. l'Avocat général, prétendent que lintérét est la mesure des actions humaines. Les jurisconsultes, qui disent cela, peuvent avoir de la science, assui'ément ils n'ont pas de cœur. Nous leur répondrons, nous, que l'intérêt est proportionnel aux sentiments qui l'inspirent, et que celui qui a des sen^ timents honnêtes n'a pas d'intérêt au delà de ce qui est juste et loyal. Mais admettrions-nous l'axiome des jurisconsultes, qu'il ne serait pas même applicable ici. Pas d'intérêt, pas de mobile. Rien. Nous ne sommes pas entrés dans la cause, et voilà que l'accusation n'est plus, elle ne peut prendre racine.
Cependant M. Texier est mort empoisonné. Qui l'a tué? Est-ce donc à moi à le reconnaître? Je n'ai pas l'honneur d'être Procureur général, et je m'en console. Vous posez un dilemme, monsieur l'Avocat général, et vous me dites : « C'est vous ou M. Ganne qui avez empoisonné M. Texier. » Si j'étais M. Ganne, je serais bien malheureux de cette alternative; car enfin, lorsque j'aurai
prouvé que ce n'est pas moi! Mais je ne suis pas
M. Ganne, et comme défenseur je prends du dilemme ce qu'il me plaît d'en prendre.
Ehl qui donc nous accuse? M. Ganne! Je parlerai de lui dans cette discussion sans aucun embarras. Je ne ferai pas entendre de paroles violentes, elles sont toujours inutiles. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais M. Ganne; je le sais très intelligent, très actif, trop actif peut-être, et lui qui sait tant de choses, il doit savoir qu'un homme d'esprit, qui n'était pas cependant un grand homme, a dit ces paroles sur lesquelles je lui conseille de méditer : « // un faut pas pécher par excès de zèle. » Hier, M. l'Avocat général la assuré de la reconnaissance de la justice et lui a fait une petite apothéose. 11 paraît qu'il désire beaucoup avoir la croix de la Légion d'honneur ; qu'on la lui donne, s'il la mérite, mais assurément ce procès ne sera pas la meilleure pièce de 6on dossier.
Je le répèle, le dilemme de M. l'Avocat général est effroyable pour M. Ganne. Il ouvre le champ des hypothèses et de l'inconnu. Je ne veux pas m'y aventurer. Je me borne à prouver que l'empoisonnement ne vient pas de nous. M. Ganne ne peut nous en vouloir de faire cette preuve. Quant aux déductions elles se feront toutes seules; chacun fera les hypothèses qu'il voudra. Je ne dirai rien de plus de M. Ganne.
M. l'Avocat général a posé cette alternative : M. Texier est mort empoisonné par l'ingestion d'une substance toxique donnée à petites doses, ou bien en une seule fois le 1" août.
Eh bien ! j'accepte celle des hypothèses que A'oudra adopter M. l'Avocat général : dans aucune d'elles il ne peut m'atteindre. Veut- il que l'empoisonnement ait eu lieu à petites doses? M. Ganne a dit lui-même dans sa déposition que M. Texier, quand il avait la goutte, ne vomissait jamais et qu'il était alors constipé. Or, plusieurs témoins constatent qu'en mai et en juin il a eu de fortes diarrhées et quelques vomissements ; si ce sont là, pour l'accusation, les symptômes de l'empoisonnement, ce n'est pas nous ([ui avons empoisonné le malade, puisque madame Texier n'est venue pour la première fois à la Meilleraye que le 2 juillet. Admettons-nous que c'est le 1" août qu'a eu lieu l'empoisonnement, et M. le docteur Morin vous a prouvé scientifiquement que là était la vérité, puisqu'on a trouvé dans le foie une dose d'arsenic infinitésimale et que les vers y pullulaient? Dans cette seconde hypothèse, nous ne sommes encore pour rien dans l'empoisonnement. Ce jour-là M. Ganne a donné au malade la purgation que vous savez ; les douleurs, qu'elle lui a causées presque immédiatement, étaient si grandes qu'il eût été impossible de lui faire prendre un autre breuvage; et s'il en avait pris un, il n'aurait pas manqué de lui attribuer ses horribles souffrances; or, il n'a jamais parlé que de la purgation. Quelles sont les charges relevées contre madame
Texier, depuis le 2 juillet jusqu'au l'^'' août? Elle doit ([uitter la Meilleraye le 3 sur les instances de son beaufrère lui-même, pour surveiller la rentrée de 150,000 de foin. Elle avait laissé une enveloppe toute écrite, pour qu'on lui donnât des nouvelles du malade; le 3, en passant à Parthenay, elle faisait dire à M. Ganne d'aller voir M. Texier. Elle, l'empoisonneuse, elle se ménageait le contrôle d'un médecin fort versé, comme chacun le sait, dans l'étude des poisons. Ne recevant pas de nouvelles du 3 au 5, elle termine ses occupations et revient, à cette épocjue, s'installer à la Meilleraye avec ses enfants, leur institutrice et tous ses domestiques. Ainsi elle augmentait, autant qu'elle le pouvait, le nombre des témoins de son crime; elle voulait rendre ses propres enfants spectatrices de ses forfaits !
Du 2 au 15 juillet M. Ganne a ordonné des pilules au malade. Il n'a pas la main heureuse. Le 4, elles ont rendu cet homme horriblement souffrant ; le 8, aggravation, toujours sans doute par suite de l'intoxication du 2. Le 14, treize jours après le départ de madame Texier, M. Texier déclarait à des témoins qu'il avait le cœur barbouillé, des envies de vomir continuelles, et il rendait des crachats glaireux.
Qui donc, du 2 au 15, a administré le poison ? L'accusation elle-même reconnaît que ce n'est pas Françoise. Et cependant dans cet intervalle, après avoir pris des pilules ou autre chose, le malade s'est trouvé très mal. L'empoisonneuse arrive le 15, et le 16 elle fait venir M. Ganne. A cette époqueil part pour Paris, à la conquête de cette fameuse croix d'honneur, qui trouble ses rêves. A son retour, le 25, il est aussitôt mandé près du malade par l'empoisonneuse. Il trouve alors M. Texier dans un état atfreux. Vous avez vu. Messieurs, avec quel art infini M. Ganne a nuancé sa déposition devant vous ; il eût eu à répondre à notre plaidoirie, qu'il n'eu t pas fait autrement. Mais le talent ne suffit pas, et le bon sens doit prendre la place de la parole.
Ce jour-là, il croit son malade empoisonné; mais il recule devant ce soupçon, il revient h Parthenay et oublie cette impression. C'est le petit triomphe de la vertu.
Le 27, ses soupçons l'assiègent de nouveau. Il avait demandé des déjectionsle 23, mais si discrètement, vous a-t-il dit, qu'il ne s'étonna pas qu'on ne les lui eût pas conservées. Le 27, il les exige pour le 29 ; ce jour-là on lui en a conservé et on lui en montre, la quantité n'y fait rien ; il les dédaigne. Du reste, il a les urines, qui offrent un moyen d'investigation plus sûr, et la table de nuit lui appartient tout entière {Sourire) ; il ne s'en occupe même pas.
Le 29, il est sûr de l'empoisonnement, dit-il. Eh bien! dans l'intérêt de sa science et de son honneur, je crois qu'à cette époque M. Ganne ne croyait pas à l'empoisonnement, parce qu'il n'a rien fait pour le combattre.
Le l*^"" août, il ordonne une purgation. C'était son droit, car les médecins peuvent nous purger et nous saigner à discrétion. Persuadé de la vertu de la magnésie, il veut employer ce médicament et il va en chercher dans sa voiture, tandis qu'à la maison il y en a douze paquets, onze de trop.
Pendant qu'il se dirige vers sa voiture, mademoiselle de Lassalle l'observe de la croisée, le voit prendre dans la sacoche grise un flacon ; il l'examine et le remet ; puis il prend la sacoche noire, c'était sans doute la mauvaise, il en tire un paquet de poudre blanche, mixtionne cette poudre dans l'eau, fait prendre trois verresdu contenu au malade, et lui dit, selon sa pittoresque expression : « Tu auras toujours ces trois verres dans ton jabot. »
Je- ne sais pas si M. Ganne s'est trompé, je ne sais pas s'il y a eu volonté ou erreur. Je suis la défense. Mais quand M. l'Avocat général nous dit qu'il est impossible de confondre l'arsenic avec la magnésie, je lui montre ce journal, que j'ai reçu de Paris ce matin même,
VAvenw national ; dans ce journal on dit qu'un malheureux, aux environs d'Orléans, vient de commettre, il y a quelques jours, celte funeste méprise. Il a absorbé de l'arsenic croyant se purger avec de la magnésie; il a éprouvé des souffrances horribles, souvenez-vous du l" août, et il est mort quelques jours après.
La Providence a peut-être voulu que ce douloureux accident se produise pendant ce malheureux procès. [Sensation.) A^ous êtes terrifiés, et moi aussi.
M. l'Avocat général dit qu'il y a entre ces deux substances une grande différence de poids; mais ce sont là descalcids de pharmacien ; quand on se trompe, on prend au hasard et on ne pèse pas: Après avoir pris ce purgatif, le malheureux Texier est tombé dans un état horrible. Il se tordait dans des convulsions effrayantes, poussait des hurlements, et un témoin vous l'a dit, il répétait ces mots : « Il m'a tui' avec son purgatif, il me semble qu'il y a un fer rouge qui me brûle l'estomac. » Ce n'est pas seulement madame Texier, qui l'avu vomir avant midi, c'estencore la fille Brossard, et à midi Pierre Blanchard le voyait craclier un tas de saloperies, hurler, et hoqueter à faire frémir. C'est alors que madame Texier, voyant le corps perdu, voulut sauver l'âme, et fit venir M. le curé de Beaulieu, ce digne prêtre contre lequel j'ai entendu, avec douleur, M. l'Avocat général diriger hier des insinuations injustes, et qui porte sur sa figure le sceau de l'honnêteté et de la^probité sacerdotales.
Dans la matinée de ce jour, M. Ganne avait appris à madame Texier, dans le langage énergique qui lui est familier, que son beau-frère n'avait plus que pour quinze jours de vie. Dans la journée elle avait été témoin de ces convulsions de damné dans lesquelles se tordait le malheureux. C'en étaittrop pour ses nerfs, dont tous ceux qui l'ont vue dans sa prison connaissent l'impressionnabilité. Dans la nuit, elle a eu une crise aOrcuse. Cette crise n'était-elle pas légitime? Est-ce que
310 PLAIDOYERS DE M° LACIIAUD.
cette agonie du frère de son mari ne ranimait pas dans son esprit le souvenir des derniers moments de celui dont elle est veuve ? N'était-elle pas une mère, qui voyait que ses enfants allaient perdre leur second père ? Eh bien ! dans cette manifestation si légitime d'une douleur, qui fait éclater plus encore son innocence, l'accusation voit une nouvelle confirmation du crime. C'était du remords. Du remords ! comme si les misérables qui empoisonnent à petites doses pouvaient avoir du remords ! Les scélérats n'ont de remords qu'après la sentence de la Cour d'assises; jusque-là ils n'ont que l'espoir d'échapper au châtiment, et sur leur front le rayonnement divin du repentir est bien lent à paraître.
Le 2 août, M. Ganne arrive à laMeilleraye avec M. Ledain. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Ledain, je le crois le plus honnête homme du monde ; mais je constate qu'il a eu un grand défaut, c'est celui de manquer de mémoire. Devant M. le juge d'instruction, au mois d'août, il avait tout oublié, et la mémoire ne lui est revenue qu'à l'audience, au mois de mars, après la déposition de M. Ganne. Le rapprochement a lieu d'étonner ; M. Ganne nous a affirmé n'avoir pas parlé le premier d'empoisonnement à son confrère. Au mois d'août, M. Ledain déclarait que M. Ganne lui avait fait part de l'empoisonnement du malade, qu'il avait été stupéfait de cette révélation, et que ce n'était qu'après avoir repassé dans son esprit les accidents qu'il avait remarqués, ([u'il s'était rangé à l'avis de son confrère. Ainsi dès le lendemain de sa foudroyante purgation, M. Ganne amène un médecin et lui annonce l'empoisonnement de son malade. M. Ganne prétend avoir découvert l'empoisonnement le 23. Non ; jusqu'au 1" août, M. Ganne n'a pas cru à l'empoisonnement : la preuve résulte de ses prescriptions.
Le 2 août, en effet, il dit à M. Ledain, c'est M. Ledain qui le déclare, qu'il a prescrit jusqu'à ce jour à M. Texier de la teinture de digitale pour frictions; du
sulfate de soude pour les diarrhées; de l'eau deSeltz et une autre potion pour les vomissements. Des antidotes, pas un mot.
Vous avez entendu énoncer une théorie, qui m'épouvante. Il y a eu dans cette enceinte une confrontation entre M. Ganne et M. Morin, et alors que ce dernier disait : « Les médecins n'ont pas cru à un empoisonnement, car il y a un antidote que l'on pouvait administrer, l'hydrate de peroxyde de fer. » M. Ganne a prononcé une parole, qui lui est échappée trop vite et qu'il aurait bien voulu reprendre : « Il ne faut pas, ditil, employer cet antidote : si cela guérissait le malade, cela empêcherait plus tard l'analyse chimique. » A cette parole M. Morin a répondu « qu'au risque de ne pas donner un coupable à la justice, il vaut mieux conserver un vivant au monde ».
M. Ganne ne faisait alors que répéter, ce qu'il avait déjà dit àM. Chevallereau : « Soignez, si vous voulez ; maisne compromettez pas l'estomac que nous aurons à analyser plus tard. » Oui, messieurs, cette parole, vous l'avez entendue, et le monde entier là Hra ! Mais je veux croire que M. Ganne la retire ; car enfin il est l'homme de ses malades, et il n'est pas possible qu'il laisse mourir un malheureux pour sedonner la gloire d'avoir découvert un empoisonnement.
Le 2 août, M. Ganne ne doute plus, il est sûr de l'empoisonnement, et pendant trois jours et trois nuits il reste sans voir le malade ! On abandonne Texier au fond de sa demeure, on le laisse sans secours au milieu de ses assassins et de ses empoisonneurs ! Il f;iut que j'use d'énergie et de volonté pour contenir toute l'indignation, qui déborde de mon cœur. Il y avait des élections, dit-on. Ah ! ce pouvait être là de la politique, mais à coup siirce n'était pas de l'humanité, pas même de l'honnêteté professionnelle. Si vous voulez être maire, Monsieur, cessez d'être médecin, et si vous ne voulez pas quitter vos électeurs, dites à quelqu'un de veiller sur
VOS malades. C'est là une faute que toutes les décorations de monde ne sauraient racheter. Si cet homme a été empoisonné par un autre, vous l'avez laissé empoisonner, et vous l'avez laissé mourir.
M. Texier ne voulait pas fâcher M. Ganne en appelant d'autres médecins. Je m'explique cette crainte du malade. Il ne faut pas voir seulement les témoins à l'audience où ils ont une tenue solennelle et un langage de circonstance. Ah! il ne faut pas croire que M. Ganne soit toujours ce que vous l'avez vu, en habit de cérémonie et avec sa parole de Cour d'assises. C'est lui qui disait à mademoiselle de Lassalle au moment de l'arrestation des accusés : « On a emballé le père, on a emballé la fille, qui a un peu crié. » A un domestique il apprend ainsi la mort de M. Texier : « C'est demain « que nous mettrons les tripes de ton maître au soleil. » Ou bien encore, parlant d'une médecine qu'il fait prendre à Texier: « Il l'a tout de même dans le jabot. )> A M. le maire de Beaulieu, en parlant de la famille de Texier: « Je ne veux pas qu'il en reste large comme le « fer d'un cheval. » Bien qu'il ait à l'audience protesté contre ces propos, des témoins sont venus affirmer qu'il aurait dit en parlant de deux de ses confrères : « Ce sont des imbéciles, je voudrais bien les tenir par la peau du ventre . »
Qu'on s'étonne donc que M. Texier ait tremblé devant un médecin qui parle ainsi.
Le malade reste donc abandonné pendant trois jours,, et on ne lui donne pas d'antidote. Les médecins ne reviennent que le 6 aoiit. M. Ledain et M. Ganne reviennent ensemble, prennent des déjections qu'ils mettent dans une bouteille ; madame Texier demande ce qu'on en veut faire; la question était bien naturelle. On lui répond que c'est pour s'assurer de l'état de la bile. Les médecins avaient laissé le malheureux homme du 2 au 0 sans le voir, ils le laisseront encore du 6 au 9. Ils reviennent le 9 au matin, voient le malade, et en lui
disant adieu promettent de lui apporter un médicament le soir ; mais c'est avec le juge d'instructioi> et le Procureur impérial qu'ils reparaissent dans la soirée.
Voilà les faits; ils sencliainent d'une façon lamentable, et je n'ai jamais vu semblable chose dans un procès. >ladame Te.xier est partie le 7, les médecins étaient restés trois jours sans venir, le malade n'était donc pas à l'agonie. D'ailleurs il fallait aller chercher desvêtements indispensables et prendre un peu d'air. Le 9^ la justice est venue et a dit au malade : u Vous êtes empoisonné et par les seuls êtres que vous aimiez. »
Non, je ne crois pas qu'un tableau plus atroce et plus navrant puisse être imaginé. Les dramaturges peuvent se désespérer, ils ne sont pas capables de trouver des situations plus émouvantes.
Le cœur des magistrats palpite à la révélation qu'ils ont à faire à ce malheureux. M. Ganne s'en charge; il entre dans sa chambre, vous avez entendu son récit,, et il lui dit : « Vous êtes un homme mort. La science est impuissante à vous sauver. Préparez-vous à mourir, et, auparavant, préparez-vous à apprendre que vous mourez empoisonné par ceux qui vous sont les pluschers. » Pourquoi ne pas laisser mourir ce pauvre Texier en paix ? Il a une belle-sœur, la veuve de son frère, sa seule affection ; une vieille servante, qui le soigne depuis dix ans, son seul attachement ; et on vient lui dire que c'est d'elles que part le coup qui le tue. Vous croyez que ses dernières paroles vont être des paroles de malédiction ? Non, il ne veut pas croire à un tel forfait. Il répond : « Je ne peux pas croire cela, vous vous trompez. » Il sacrifie son corps, il ne veut pas donner son cœur. Il ne veut pas abandonner cette dernière espérance, que nous voulons tous emporter au tombeau, qu'après nous une affection nous survivra. Vous n'avez pas voulu écarter ce calice de douleur, sL amer pour lui.
314 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
Mais M. Ganne est là. 11 dit au malade cette parole, qui survivra au procès : « Si vous avez un testament à faire, il est temps ; prenez vos dispositions. » Et le malade répond : « Non, je n'ai rien à régler. » Il croyait si peu au crime de sa famille, qu'il ne voulait pas la déshériter. Mais le médecin songeait à tout, lui. Il veille mal ses malades, mais en revanche il appelle vite la justice, et si vous avez un petit testament à faire, il vous le fait faire. Puis il s'institue régisseur général de toute la maison. Il donne des ordres à tout le monde, à M. le maire de Beaulieu, aux gendarmes, au juge de paix. Et pour jouer son rôle jusqu'au bout il offre des consolations à mademoiselle Eugénie de Lassalle : « Il faut venir à Parthenay, j'étends ma main sur vous, je vous protégerai, venez à moi. » Il aurait même régi la fortune de M. Chariot, son dévouement eût été jusque-là.
Voilà, Messieurs, ce drame de la Meilleraye, qui tourmente toutes les consciences en France. Il a fallu un médecin comme M. Ganne pour que nous arrivions à de telles extrémités.
Le 0, cette malheureuse femme apprend que son beau-frère est empoisonné, et qu'on la soupçonne d'avoir commis ce forfait. Dans son égarement, dans son désespoir, elle va trouver son beau-frère, elle se jette à ses genoux en présence du curé de Baulieu, elle lui demande s'il peut la croire coupable, elle l'adjure de proclamer son innocence. Françoise arrive et demande à son tour naïvement à son maître : « Est-ce que c'est nous qui vous avons fait du mal ? — Non, répond le mourant, relevez-vous, vous êtes de braves filles. Ce n'est pas vous, qui me tuez. » Puis, après les avoir consolées, s'abandonnant à un mouvement de colère et d'indignation contre celui qui avait jeté le déshonneur dans sa maison pour cacher sa faute, il s'écrie : « Si je suis empoisonné, c'est Ganne, qui l'a fait. Qu'est venu faire ici cet importun? Si j'avais su qu'il ferait
tant de saletés, je n'aurais jamais introduit ce gars-là dans ma maison. » Plus tard, il se trouve seul avec la garde-malade, la femme de la justice, la femme de M. Ganne, et il lui dit ces mots auxquels je laisserai toute leur énergie : « Ganne est un Jean-foutre de cochon. » C'est la dernière parole du mourant, Messieurs, c'est sa sentence suprême, et elle restera sur la vie tout entière de M. Ganne. [Sensation prolongée.)
Nous avons terminé ce lugubre tableau, Messieurs les jurés, détournons-en nos regards. Je trouve sur ma route deux objections de M. l'Avocat général, je vais les examiner. Il en est une que je ne puis accepter; l'autre est repoussée par un témoignage incontestable.
Nous n'avons pas conservé les déjections, nous diton. Le 25, M. Ganne avoue les avoir demandées avec tant de discrétion qu'on a bien pu ne pas lui en garder. Le 27, il en réclame; le 29, on lui en montre, qui auraient pu être l'objet d'investigations, il les regarde à peine. Le G août, M. Ganne affirme qu'il n'a pas été présenté aux médecins de déjections de la nuit, et que ce sont eux-mêmes, qui en ont recueilli. A cette audience, M. Ledain a dit la même chose, mais il le dit au mois de mars; tandis qu'au mois d'août il déclarait formellement au juge d'instruction que, ce jourlà, il leur avait été présenté des déjections provenant de la nuit.
EnQn après la mort du défunt, on trouve une cuvette pleine de déjections. L'objection disparait donc, et on ne peut s'y arrêter.
Autre objection. M. Ganne affirme que les accusés ne lui ont pas parlé des vomissements du malade. Il n'y a qu'un malheur : c'est que devant M. le juge d'instruction M. Ledain afTirmait que M. Ganne lui avait parlé de ces vomissements avant son départ pour Paris. J'en demande pardon à M. Ganne, la démonstration
316 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
est brutale. Mais ces messieurs ne doivent pas se plaindre, je les combats l'un par l'autre.
Continuons à parcourir ce calvaire douloureux traversé par ce pauvre M. Texier. Quand la justice eût quitté le château de la Meilleraye, quand on eût révélé à madame Texier l'horrible crime commis sur son ])eau-frère, en même temps que les soupçons hideux qui pesaient sur elle, la pauvre femme eut recours à la science. Qu'y avait-il de plus naturel ? Le ministère public lui en fait un crime ! Et que n'aurait-il pas dit si elle n'eût pas fait venir de médecins I ftllle laissait mourir son beau-frère indifï'érente et craignait pour son crime un plus grand contrôle. On convoque donc la faculté du canton ; on espère que plus il y aura d'intelligences réunies, plus il y aura de chances de sauver le mourant.
M. Chevallereau, M. Maynier arrivent ; ils sont éloignés par M. Ganne contre lequel, malgré moi, danscette discussion, je me heurte sans cesse, que je trouve mêlé à tout, dirigeant tout. 11 leur dit que cet homme est empoisonné et qu'il est le médecin de la justice.
On a fait venir M. Morin, un digne médecin, celui-là, qui, ayant une grande fortune, ne soigne que les pauvres et les riches dans le malheur. Il venait de recevoir de la famille une lettre suppliante ; il apportait son savoir, sa bonté, ses consolations; on lui avait écrit: « Le sieur Ganne est dans l'affaire. »
Il a été prudent, il a voulu le concours des médecins. On a envoyé chercher M. Ganne et M. Ledain. M. Ganne a refusé et il a ajourné sa visite. M. Morin a examiné le malade en homme habile. Comme il ne connaissait pas bien les antécédents de la maladie, et qu'il pense qu'à côté du poison il faut placer Tantidote, il a supposé que le mal provenait d'un cancer, le malade n'ayant pas été traité comme on devait traiter une personne empoisonnée. Il vous a exposé sur quelles bases scientifiques il avait appuyé ses conclusions.
11 se fait décrire par les accusés toute leur situation et leur donne d'excellents conseils. Il leur dit : « Allez à Poitiers, vous y trouverez un avocat éminent, digne entre les plus dignes, l'honorable M. Bourbeau ; vous y trouverez un savant, M. Malapert, et vous les consulterez. » M. Chariot voit M. Bourbeau. Que pouvait-il faire de mieux?
Le li, le malheureux Texier était mort. On nous parle de je ne sais quelle conversation tenue le soir devant le maire de Beaulieu. Voyez-vous cette empoisonneuse révélant sans nécessité le poison dont elle s'est servie? Mais le fait s'explique au profit de l'innocence de tous. Madame Texier pleure et dit : « On m'accuse, moi, qui n'avais que lui au monde! Que deviendrai-je désormais? Je ne connais pasde poison, d'ailleurs. » Et Françoise, qui est là, ajoute : « Et moi non plus. J'ai bien entendu parler d'arsenic, mais je ne sais pas ce que c'est. » M. le Maire, qui est très savant comme vous avez pu en juger, et qui nous parlait du kirsk {sqidrre) à l'estomac, dit gravement : <( Il y en a de deux sortes, de la rose et de la blanche. » Et les deux femmes acceptent cela naïvement.
Mais nous sommes coupables, car nous avons demandé grâce et pitié! Ce qui s'est passé, le voici : c'est contre les calomnies que l'on a demandé grâce. Madame Texier, accusée de ce crime horrible, était épouvantée, folle, éperdue; elle savait qu'il y avait là un homme, tout-puissant et maître d'elle, qui dirigeait tout. Il veut la ramener, la renvoyer, mais elle n'est pas partie : elle a bien fait. Il a voulu consoler son désespoir. C'est alors qu'elle s'est écriée : « Vous savez que je suis innocente. Si vous pouviez le montrer, je crois que j'aurais le courage de vous embrasser. »
C'était pour elle l'extrémité la plus horrible; il s'agissait de celui qui l'avait accusée, dénoncée, mais c'était le [)rix de son innocence, de sa réhabilitation. Cela voulait dire : « Vous me faites horreur; mais je serais si
318 PLAIDOYERS DE R^ LACHÂUD.
heureuse de voir éclater mon innocence, que pour cela, j'aurais le courage de vous donner cette preuve d'affection dont vous êtes indigne. »
Et maintenant si je marchais dans cette affaire sur un terrain moins sûr, je demanderais à l'accusation où est le poison. Madame Texier est une empoisonneuse sans poison. Vous avez couru chez tous les pharmaciens et tous les épiciers. Vous n'avez rien trouvé. — « Mais on peut en avoir sans qu'on le sache. » — Voilà l'argument. Ce n'est pas tout. Il faudrait établir qu'ayant eu ce poison je m'en suis servie. — « Elle peut avoir eu du poison et elle a dû donner des breuvages. » — C'est possible, c'est probable, voilà l'accusation. — « Mais madame Texier ne nous dit pas la vérité. Elle nie avoir préparé du bouillon, des tisanes. » — Eh bien ! personne ne dit lui en avoir vu préparer, et cela est vraisemblable, puisque c'était surtout pour tenir compagnie à son beau-frére et diriger sa maison qu'elle venait près de lui. Rien, rien, rien ! l'attitude de cette femme est excellente, et cette femme est coupable. Jamais vous ne trouverez d'étrangetés semblables à celles-ci.
M. l'Avocat général a bien compris que l'accusation ne pouvait prendre corps et ne pouvait s'édifier sur ces mille riens, dont vous parlait, tout à l'heure, M" Taudière dans son excellente improvisation. Aussi il ])rend les grands moyens. Madame Texier est coupable de par Ihistoire ancienne, de par Tite-Live, de par M. Dupin. L'histoire romaine, pourquoi pas aussi l'histoire grecque, est fouillée et on y trouve le complot des vingt matrones, qui représentaient le sexe faible mais un peu fortifié par l'union. Dans l'histoire moderne M. l'Avocat général rencontre Gastaing et La Pommeraye ; M. l'Avocat général n'a pas eu la main heureuse : Gastaing et La Pommeraye étaient des médecins empoisonneurs, et dans l'espèce, vous pouvez mieux dioisir. (Sensatioti.)
On n'a pas oublié les pratiques dévotes de madame
de Brinvilliers ; seulement M. l'Avocat général n'a pas ajouté que si madame de Brinvilliers communiait le matin, elle se livrait à toutes les débauches le soir. On a eu recours au réquisitoire d'un homme qui honore votre pays et dont je m'honore d'être l'ami, M. Oscar de Vallée ; c'était dans l'affaire La Pommeraye. On n'a pas dit que La Ponnneraye était un médecin sans aucune fortune. S'il eût eu un million, il n'eût pas tué sa victime. Votre exemple est encin^c mal choisi, Monsieur l'Avocat général. Laissons donc les matrones à l'histoire ancienne, M. Dupin à sa gloire, madame de Brinvilliers à sa tombe, et soyons plus sérieux.
Mais il est une raison qui expli([ue le crime. — « Madame Texier, dit-un, voulait se remarier, et si elle l'avait tait, M. Texier aurait îail peser sur la tête de ses enfants la faute de la mère, car pour lui se remarier était une faute, et il aurait déshérité ses pelites-niéces qu'il adorait. » — Et avec qui madame Texier voulait-elle se remarier? l'accusation lui a trouvé un parti très sortable : c'est Martin Iléau. En écoutant cela hier, je me disais que si j'avais eu l'honneur d'avoir pour adversaire dans l'affaire Réau M. l'Avocat général, il ne me tiendrait certainement pas ce langage. Tous ceux, qui ont vu Réau, savent qu'il était un campagnard lourd, épais, s'exprimant mal, que j'ai défendu le mieux que j'ai pu, mais que je n'ai pas pu rendre beau. Lui! le mari de madame Texier, la femme d'un esprit cultivé^ élégante, distinguée ! — « Elle voulait peut-être l'épouser pour son argent? » — Réau avait 150,000 francs, qui appartenaient à ses deux enfants. — « Alors c'était par amour ? » — Madame Texier avait vu Réau deux fois. Les passions ne viennent pas si vite, et si Réau est un empoisonneur, on ne peut pas soutenir qu'il soit un séducteur. — « On disait cela dans la rue. » — On dit tant de choses dans la rue que je vous demanderai de n'y pas descendre. Voila donc une accusation, qui fuit comme un fantôme dès qu'on veut l'approcher, et voilà dis-
^^ipée cette figure de Martin Réau qu'on veut faire planer sur cette affaire comme un mauvais génie.
M. l'Avocat général m'a conduit chez M. Ganne. Je l'y suis. M. Ganne prétend être fort riche. Je lui souhaite de tout mon cœur une grande fortune. Mais M. Chariot avait sur lui une ohligation de 20,000 francs -qu'il a transmise ; ces cessions-là blessent profondément certaines natures. Il est un second point sur lequel M. Ganne a bientôt battu en retraite. M. Ganne affirme n'avoir jamais proposé à M. Chariot de l'associer à ses affaires. M. Allard survient, et il dit qu'un jour, dans son étude, M. Ganne a fait à M. Chariot cette proposition, mais en plaisantant.
M. Ganne se souvient alors. « C'était par plaisanterie, » dit-il. Mais plus tard, M. Chariot vient dire à M. Allard que par deux fois M. Ganne lui a renouvelé cette proposition chez lui. Ce matin même, Messieurs, j'ai reçu de M. Schulzemberger, l'honorable chimiste de Paris, qui a fait les expertises dans l'aflaire Réau, une lettre dans laquelle il affirme que, dans la chambre des témoins, M. Chariot lui a dit, l'année dernière, que M. Ganne s'était proposé à lui comme associé. Ce n'est pas une pièce faite pour les besoins de la cause, celle-là.
On dit que M. Chariot devait 30,000 francs à Texier et qu'il avait intérêt à le tuer pour ne pas payer; mais -ces 30,000 francs, il ne les a pris que par complaisance et pour que M. Ganne, qui avait demandé à les emprunter, ne les eût pas. M. Ganne nie avoir fait cette demande, et dit qu'il n'avait pas besoin de cette somme. Mais M. Allard rappelle qu'il y a eu un emprunt pour la ville de Parthenay et que cette somme devait lui être, sans doute, attribuée; M. Ganne saisit l'idée au vol; il se souvient qu'à cette époque il a fait demander de l'argent pour la commune, et c'était peut-être à cela que M. Texier avait pu faire allusion. Puis il raconte un prêt anonyme de 14,000 francs, toujours pour la commune, comme si les lois administratives n'étaient pas
AFFAraE DE LA MEILLERAYE. 32!
à Parthenay ce qu'elles sont ailleurs, et comme si urr maire pouvait emprunter de gré à gré.
Ainsi iln'y a pas d'innocence mieux établie que celle de madame Texier, de vertu plus incontestée, de femme entourée de plus de sympathie. Je pourrais m'arrèter, mais j'aime Françoise, que voulez-vous ! C'est ma faiblesse. M. l'Avocat général n'a pas osé solliciter de vous une condamnation contre elle, mais je ne veux pas qu'il lui laissel'ignominie sur le front. Je veux que ceux qui lui donneront la main, comme moi, sachent qu'ils donnent la main à une bonne et franche créature. Elle était chez un vieux garçon; or, c'est là le rêve de toutes les vieilles gouvernantes, et son intérêt était que son maître vécût. Quelle preuve l'accusation a-t-elle donc contre elle? Pas d'intérêt au crime, et une affection certaine, un dévouement à toute épreuve. C'est un pacte infernal, ditesvous? Elle n'a pas de poison, elle ne pouvait pas en avoir, mais elle a bien pu faire prendre des breuvages empoisonnés. Elle n'avait pas d'intérêt, mais cela ne fait rien.
Que voulez-vous que je réponde? Je ne peux pas saisir le néant. L'accusation ne précise pas un argument, je ne peux pas en combattre. Je devais un bon souvenir à cette fille, je le lui donne. Elle ne comprend pas tout ce que je dis là, mais elle me comprendra lorsque je lui dirai qu'il n'y a ici personne qui ne vou- <lrait la prendre pour servante ; elle me comprendra si je lui dis, avec tout le monde, ce que les douze hommes qui sont là (1), lui diraient au sortir de l'audience : « Vous êtes la meilleure domestique qu'il y ait au monde. »
M. Chariot est le complice moral. On n'a entendu aucun conseil, surpris aucune instruction, rien. Qu'importe, M. Chariot rst ici parce qu'il a connu Martin Réau. Mais si tous ceux qui ont connu Martin Réau devaient venir s'asseoir sur ce banc, on y verrait paraître
j) M« Lachnud montre le banc dos jurés.
322 PLAIDOYERS DE M' LACHALD.
jusqu'à des comtes et des comtesses. C'est pour cette raison que depuis sept mois ce malheureux vieillard est en proie à toutes les tortures de l'isolement, de la honte, de la captivité, de l'incertitude; qu'il est exposé à une agonie morale de toutes les minutes et de tous les instants ! Et vous croyez que ce n'était pas de ma raison comme de mon cœur que partait. Cfi cri, que j'ai poussé le plus haut que j'ai pu dans le cours de ces débats pour réclamer dans notre Gode d'instruction criminelle la réforme indispensable de l'instruction contradictoire, cette nécessaire sauvegarde des innocents (1). Il ne faut pas que nous soyons de nouveau témoins de ces spectacles, qui font bondir le cœur ; il ne faut pas qu'on puisse faire asseoir sur un banc de Cour d'assises des malheureux, uniquement pour s'entendre dire par M. l'Avocat général qu'ils sont innocents.
On a fait planer sur cette cause le spectre de Martin Réau. Ce qu'il faut qu'on sache, c'est qu'il n'a jamais été son ami, qu'il ne l'a connu qu'en 1805, à l'occasion d'une seule affaire entamée par le notaire Allard. Les seules relations qui aient existé entre Réau et Chariot sont attestées par des actes authentiques passés pardevant notaires. En 1865, en effet, M. du Chatenet avait une propriété à vendre. M. Chariot se mit en rapport avec le notaire Allard pour l'achat de cette propriété ; il y avait là une opération avantageuse à tenter, une spéculation qui pouvait promettre un certain bénétice.
Réau désira entrer dans l'affaire et il fit proposer à
(l) Une commission extra-parlementaire a été nommée il y a six mois pour étudier la réforme du Code de procédure. Cette commission prépare une loi qui permettra à l'accusé d'être assisté de son avocat dans les différentes phases de l'instruction et même pendant son interrogatoire dans le cabinet du juge d'instruction. Cette loi doit être présentée l'année prochaine au Corps, législatif ; elle sera certainement votée. M« Lachaud a souvent demandé qu'on fît cette réforme utile ; ses fréquentes et énergiques réclamations ont sans doute, on peut le croire, inspiré ce projet de loi.
M. Chariot de l'associer à son opération. Réau était considéré, il avait une certaine fortune; la proposition était toute naturelle et acceptable.
C'est là la seule aflaire que M. Chariot ait faite avec le concours de Réau et elle n'était pas encore terminée lorsque Réau a été arrêté. Ils se sont vus, ils se sont rencontrés, c'était inévitable.
Et voilà celui que l'accusation nous donne pour un ami intime ! On a recherché tous les repas qu'ils ont faits ensemble. On a trouvé... deux dîners ! Mais à l'un des deux Cliarlot a été gai, tandis que madame Réau était un peu souffrante. Evidemment M. Chariot est un empoisonneur.
Voici qui est encore grave : M. Chariot a admis l'innocence de Réau. Avant la sentence, c'était son droit; après la sentence, c'est encore son droit, mais il faut s'incliner devant la chose jugée. J'ai eu dans ma vie bien des malheurs judiciaires... pour les autres; je n'ai jamais protesté, mais j'ai regretté souvent, et je déclare que si on voulait me faire signer que tous les hommes, que j'ai défendus et qui ont été condamnés, sont coupables, ma main se sécherait plutôt que de donner cette signature. Quant à M. Chariot il a fallu le river à la chaîne du forçat pour le conduire jusqu'à vous.
Pendant l'instruction de cette lamentable affaire Réau, M. Chariot aurait dit à ceux qui soutenaient la culpabilité de l'accusé, qu'ils s'exposaient à se faire arrêter. Il était là en pleine légalité, puisque la loi sur la diffamation protège aussi bien ceux qui sont poursuivis que les autres. Dieu merci ! un homme n'est pas coupable parce que la justice le poursuit. Il aurait dit ensuite qu'on ne doit jamais dénoncer son semblable. Non, on ne doit jamais dénoncer, comme on l'a fait dans l'affaire Réau, par une lettre anonyme.
Chacun sait que, si Réau avait marché dans la bonne voie politique, il respirerait aujourd'hui encore en liberté l'air des champs. Quoi qu'il en soit, il porte à
-cette heure ses fers à Cayenne. S'il n'a pas droit à la pitié, il a du moins droit à l'oubli, et son nom doit mourir dans ce pays, puisque, condamné pour toujours, il ne lui appartient plus.
Mais enfin quelles charges y a-t-il contre M. Chariot? Il y en a moins encore que contre Françoise, si c'est possible. Il s'est montré le 4 août aux élections avec im peu de tristesse, c'était tout simple : le beau-frère de sa fille, son protecteur naturel après sa propre ■mort, était gravement malade. S'il eût été gai et s'il •eût pris part aux élections, le ministère public ne manquerait pas de lui dire : « Comment, vous vous occupez de la candidature de M. X... et de M. Z... quand le ±)eau-frère de votre fille se meurt ! Ce cynisme ne peut être que celui du criminel qui l'a tué. » Ce sont là de ces arguments qui ont l'avantage de se tourner •de toutes les façons, à l'envers comme à l'endroit, sans cesser d'être irréfutables. Le 7, en revenant de Saurais, fil ne trouve pas sa fille à la Meilleraye ; elle était partie sans le prévenir. Il trouve seulement, à Parthenay, ce billet qui est au dossier et qui vous a été lu, dans lequel elle le prie d'assister, le 9, à la visite des méde- •cins. C'est là un langage et ce sont des procédés de complices ! Le 8 au soir, il s'adresse aux médecins euxmêmes pour les prier de l'emmener avec eux le 9 à la Meilleraye. Lorsqu'il apprend que sa fille est soupçonnée, est-ce qu'il a deux conduites à tenir ? Est-ce que sa place n'est pas auprès de sa fille pour la protéger? Mais non, il est resté là parce que sa fille était calomniée, souffrante, désolée.
M. l'Avocat général ne voit pas qu'il ne peut pas soutenir des ombres I Et cet homme est en prison depuis sept mois ! On a brisé sa vie ! A soixante-douze ans, savezvous ce que c'est qu'une captivité pareille ? Si le corps n'en meurt pas, l'esprit en reçoit un coup qui l'anéantit. Six mois au secret, il est resté étranger au monde, n'ayant autour de lui que le plus terrible des isolements.
On lui a toul mesuré, même le soleil; c'est le fait del'administration et non celui de la justice. L'ordre a étédonné par Ganne remplissant les fonctions de sous-préfet. Pendant l'absence de ce dernier on a scellé, à la fenêtre de la cellule de M. Chariot, des barreaux, qui interceptaient l'air et ensevelissaient tout vivant, dan* un tombeau, ce vieillard de soixante- douze ans 1 Et s'il mourait demain de désespoir et de douleur, est-ce que la justice pourrait penser qu'elle n'est pas l'auteur de la mort d'un homme d'honneur, qui devait vivre libre et fier dans le monde ? Françoise aussi est depuis sept mois captive, tandis que sa vieille mère meurt de faim. Nous ne pouvions la soulager! vous eussiez dit que ces secours étaient le fruit du pacte infernal.
Soyez tranquille, ma brave Françoise ; vous avez perdu un maître excellent, mais vous n'êtes plus la servante, vous êtes l'amie de la maison ; le malheur a égalisé toutes les positions.
Et M™^ Texier, la plus forte des trois ! il faut qu'elle ait puisé dans ses prières des consolations immenses, pour avoir pu survivre à tant de douleurs. Dieu l'a soutenue, Dieu et la pensée de ses enfants. Dans sa prison elle est toujours en prière, et quand on croit en Dieu, on ne désespère jamais des hommes. Une heure viendra enfin où, ici, elle lèvera noblement la tête. Pauvre mère! elle a deux anges, deux petites filles que chacun aime et plaint, et il y a sept mois qu'elle ne le& a vues! Ah ! elle pouvait les voir. Mais faire entrer ces pauvres innocentes dans une cellule glaciale ; leur faire entendre le grincement des clefs; leur donner le baiser maternel dans cet air étouffé ; ne pouvoir pas les reconduire après ; voir enfin ses enfants au milieu de la honte et de l'ignominie, c'eût été trop horrible ; elle n'a pu s'y résoudre. L'autre jour, mes confrères ont cru lui faire du bien en déposant auprès d'elle les portraits de ces êtres adorés : il a fallu les lui arracher des mains, car son cœur se déchirait et elle perdait toute sa résignation.
326 PLAIDOYEHS DE W LACIIALD.
Les pauvres enfants sont ici, elles ignorent tout; des âmes pleines de bonté, de charité, les ont recueillies à leur foyer; là, elles jouent avec des enfants de leur âge, qui, eux, savent le malheur de la mère, mais qui, par un sentiment délicat, placé comme une fleur délicieuse dans le cœur des enfants, se sont gardés d'une parole
indiscrète de sorte qu'elles croient leur mère en
voyage, aux eaux. Elles disent souvent : « Ah! maman reviendra bientôt ; comme elle est longtemps !... » Oh ! Messieurs, il est des souffrances horribles qui déchirent le cœur... Mais je m'arrête, je ne veux pas attendrir cet auditoire ; moi-même je ne serais pas maître de mon émotion.
M™° Texier est arrivée au terme de ses souffrances. Ce soir, demain au plus tard, ses bras s'ouvriront pour y presser ses enfants. Pourvu qu'elle ne meure pas de bonheur en embrassant ces êtres si tendrement aimés !
Les dernières paroles deM'^ Lachaud, son invocation aux enfants de la malheureuse innocente, émurent madame Texier et à peine eut-il fini déparier, qu'elle eut une crise nerveuse très forte qui dura très lonatemps ; elle ne cessait de crier: Mes enfants ! mes pauvres enfants !
Celle belle plaidoirie, une des plus belles que le maître ait faites et qu'il est impossible de reproduire exactement, parce qu'elle est toute d'élan el de cœur, impressionna vivement l'auditoire, qui, se laissant aller à son émotion, éclata en applaudissements unanimes et frénétiques. Le président les arrèla aussitôt et, s'adressant au public, il dit :
« Ces applaudissements sont inconvenants, scandaleux; « depuis trente ans que je préside, je n'ai encore rien vu de « pareil. Qu'on fasse évacuer la salle (1)! «
(1) On a raconté qu'aussitôt après avoir fini sa plaidoirie. Me Lactiaud tomba sur sou banc la tête dans les mains et que quelques minutes après, quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes : il avait été ému, lui aussi, et il avait laissé par-
L'audience fut suspendue; à la reprise de l'audience M« Ricard déclara n'avoir pas à prendre la parole; le ministère public abandonnait l'accusation portée contre son client AL Chariot.
Après le résumé, fait avec impartialité par le Président, le jury rentra dans la salle de ses délibérations; il en sortit vingt minutes après avec un verdict négatif sur toutes les questions.
Le Président prononça l'acquittement des trois accusés et ordonna leur mise en liberté.
L'opinion publique ratifia ce verdict, et de nombreux témoignages de sympathie accueillirent les accusés à leur retour dans leur pays et à la Meilleraye.
1er sou coîur. Pour donner une juste idée de l'effet produit par la plaidoirie de M« Lachaud, il n'est rien de mieux à faire que de reproduire le compte rendu du journal le Courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres à la date du 19 mars 1868 :
|< M* Lachaud a eu la parole après M^ Taudière. Le grand avo- « cat a été magnifique d'émotion, d'indignation, d'éloquence; il •« a eu des cris sublimes. Jamais une telle cause ne s'était trouvée « entre ses mains. C'a été un vrai triomphe. X la fin on voyait « tous les yeux au moins humectés, et les pleurs roulaient sur « plus d'une barbe grise. Les accusées sanglotaient. M* Lachaud '< ne s'est arrêté que débordé par les larmes. Des applaudisse- « liients longs et frénétiques ont éclaté instinctivement dans la « salle et ont couvert les protestations de M. le Président. Au « même moment madame Texier qui venait d'entendre M" La- « chaud parler longtemps de ses enfants a eu une crise nerveuse ■M atroce. Elle poussait des cris déchirants : « Ah ! mes enfants ! « mes pauvres enfants! » Le pauvre père Chariot tout pleurant. '< s'est empressé de secourir sa fille, aidé de Françoise. Un mé- " decin est accouru; on a emporté la malheureuse qui redoublait '< et répétait ses cris ! h Ah! mes enfants, mes pauvres enfants! » •< La salle était en proie à une indescriptible émotion.
'< M« Lachaud est allé auprès de sa cliente. En revenant, il di- « sait qu'elle s'était jetée à son cou et l'avait embrassé à l'étran- « gler. L'état de la malade a été déclaré assez grave pour que '< l'audience ait dû être suspendue pendant deux heures. »
Mars 1872.
COUR D'ASSISES DE LA SEINE