OUTRAGES ET DIFFAMATION
PLAIDOYER DE M' LAGHAUD
Pour M. de VILLEMESSANT
COUR D'ASSISES DE LA SEINE Audiences des 27, 28, 30 mars, 1" et 2 avril 1872.
CONTRE m. DE VILLEMESSAM ET VITU
Président : M. le Couseiller Legendre.
Ministère public : M. l'Avocat général: Merveilleux-Dcvigxalx.
Le général Trochu. — Avocat : M^ Allou.
Accusés : M. de Villemessam, gérant du Figaro. — Avocat : M^ Lachaud.
M. ViTi", auteur des articles incriminés. — Avocats : M^' Grandperret, m* Matiheu.
Lorsqu'en juillet l!S69 l.i yuerre fui déclarée à la Prusse, toute la France, la province aussi bien que Paris, accepta celle guerre avec enthousiasme. Les premiers revers éprouvèrent douloureusement le sentiment palriotique ; la foi dans l'Empire en fut ébranlée. Cependant chaque nouvel échec provoquait une ardeur nouvelle ; on voulait se battre de nouveau pour vaincre cet ennemi, si heureux dans les combats. L'armée livra plusieurs batailles, elles furent toutes malheureuses; à Reichshoffen et dans mille autres combats les Français, toujours braves, se battirent comme des héros. Leur bravoure ne pul que sauver l'honneur de l'armée, accablée par un ennemi trop nombreux.
En septembre, la défciile de Sedan mit le comble à l'infortune de la France. L'Empereur était fait prisonnier et une armée tout entière était tombée au pouvoir de l'ennemi.
Ce désastre immense frappa la France de stupeur ; elle fut comme anéantie; elle comprenait qu'il fallait s'avouer vaincue et signer la paix.
Mais Paris veillait ; loin des champs de bataille il était moins exposé aux émotions et aux épreuves de la guerre. La nouvelle de la défaite de Sedan, et surtout la nouvelleque l'Empereur était fail prisonnier, firent dans la ville l'effet d'une bombe qui éclaterait sur la place publique au moment le plus inattendu.
Le gouvernement, l'Assemblée nationale, furent tout d'abord comme étourdis et incapables d'action. Le peuple inquiet se porta en foule et sans armes au Corps législatif. Le bruit, l'agitation étaient dans la rue; on allait aux nouvelles et personne ne savait ni ce qu'il devait faire ni ce que le gouvernement voulait faire pour assurer le salut du pays. Le trouble et la confusion étaient partout. Le chef de l'Élat étant prisonnier, la direction manquait à tous, et le peuple, habitué à en recevoir une, cherchait qui put la lui donner.
Le parti de l'opposition, celui qui s'était dit Virréconciliable, profita de ce premier moment de trouble, bien excusable. Son chef M. Jules Fa vre, sortant du Corps législatif, dans l'après-midi, escorté de quelques amis, alla tranquillement, à pied, comme dans une promenade, à l'hôtel de ville; il y proclama la République, et quand on vint lui dire que le Corps législatif, seul pouvoir responsable, s'était réuni pour délibérer sur le sort de la patrie, il répondit : Il est trop tard. Il proclama en même temps les noms des membres du nouveau gouvernement.
Le Président de ce nouveau gouvernement, dit de la Défense nationale, était M. le général Trochu, le matin encore gouverneur de Paris, et nommé à ce poste, quelques jours auparavant, par l'Empereur. M. Jules Favre était nommé Vice- Président.
Le peuple de Paris apprit en même temps la proclamation de la République et le départ de l'Impératrice. Il accepta l'un et l'autre sans grand enthousiasme. La France, comme toujours, s'en laissa imposer par Paris, la grande ville, et exécuta les ordres donnés par le nouveau gouvernement.
La raison d'être de la République n'était certes pas de traiter avec l'ennemi; ce n'eût pas été la peine de changer de gouvernement pour faire ce que l'ancien aurait fail.
La coiiUnualion de la guerre fut décrétée, et la République promit à la France la réorganisation de l'armée et la victoire.
L'armée allemande, tenue un instant en échec par l'armée •du maréchal de Mac-Mahon, s'élait ouvert la roule de Paris par sa victoire de Sedan.
Les armées de la République ne purent l'empêcher d'arriver jusque sous les murs de la capitale et de l'investir complètement.
Le siège, commencé dans les premiers jours d'octobre, dura quatre mois. Les membres du gouvernement s'étaient laissé enfermer dans Paris. M. Gambetla, l'un d'eux, l'avait quitté en ballon pour aller prendre la direction de la province et décréter la guerre à outrance.
Le général Trochu, avec son double titre de général et de Président du gouvernement, eut la direction complète et •absolue des opérations du siège et de la grande lutte de la capilale de la France avec le puissant ennemi, qui avait envahi la moitié de son territoire.
La résistance de Paris, comme celle de la province, fut stérile.
Le général Trochu, d'abord acclamé et en faveur auprès du peuple de Paris, fut bientôt tenu en suspicion. Les sorties insignifiantes faites contre l'ennemi et l'inaction dans laquelle était tenue celte grande masse de citoyens armés, étaient autant de motifs de l'accusation portée conlrele général.
Aux regrets de ne pouvoir battre l'ennemi s'ajoutaient toutes les souffrances, toutes les douleurs, toutes les privations et toutes les angoisses, conséquences d'un siège qui durait depuis si longtemps. Le peuple voulait une victoire, illa réclamait avec d'autant plus d'ardeur qu'il pressentait que les vivres se faisaient rares et qu'ils seraient bientôt épuisés. Le général Trochu, à la fin de janvier, décida qu'on ferait une grande sortie. La garde nationale fut lancée contre l'armée prussienne ; battue, elle rentra à Paris en laissant sur le champ de bataille, parmi les morts, quelques-uns des plus illustres citoyens de Paris.
Le peuple, impressionné parla délaite de Buzenval, comprit qu'il ne pouvait résister plus longtemps. Le général Trochu, impuissant à rien faire, donna sa démission de
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général en chef, et laissa la direclion des opérations à uri autre général. Un armistice eut lieu quelques jours après. Tant que Paris résistait, la France pouvait lutter; mais Paris rendu, la France n'avait plus qu'à traiter avec l'ennemi. C'est ce qui arriva; Paris afîamé se rendit et la paix fut signée. On reprocha alors au général Trochu d'avoir dit dans ses proclamations qu'il ne capitulerait pas.
Les épreuves n'étaient pas encore finies. La Commune, conséquence directe du siège et des fautes du gouvernement de la Défense nationale, s'établit àParis et résista à la France, qui put enfin pousser un profond soupir de soulagement, quand M. Thiers, à la tète de ce qui restait de l'armée française, entra dans Paris vaincu et soumis.
La France pendant la durée de toute cette guerre, Paris pendantle siège, avaient supporté sans se plaindrelamisère, la faim, les échecs sans cesse renouvelés de ses armées; bien qu'elle fût humiliée et battue, elle avait suivi les chefs qui s'étaient imposés à elle. Elle était alors comme un malade qui, pendant la maladie, ne s'occupant que de ses souffrances et des moyens de les guérir, se confie aux médecins qui lui promettent la guérison; mais qui, àpeine entré en convalescence, recherche les causes de son mal et discute les soins donnés par les médecins. La guerre terminée, la paix signée, la France, Paris et tous les partis politiques, un instant réunis pour assurer le salut de la patrie, regardèrent en arrière, et recherchèrent les auteurs de tout ce mal, dont elle avait tant souffert.
Les récriminations, les critiques arrivèrent nombreuses, et tous ceux qui avaient détenu une partie de Taulorité publique, furent tenus de justifier leur conduite.
Les actes du Gouvernement de la Défense nationale furent discutés et l'Assemblée nationale ordonna une enquête parlementaire sur les événements arrivés à Paris le 4 septembre l't le 18 mars. Les dépositions faites dans cette enquête, réclamée par tout le pays, les livres publiés en ce même moment par tous ceux qui voulaient faire connaître ce qu'ils avaient vu ou par ceux qui voulaient justifier leur conduite, révélèrent des faits inconnus de la majorité des Français (1). L'opinion publique, éclairée parces discussions, distribua les
(I) Parmi les livres qui parurent à peu près à l'époque du pro-
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responsabilités avec une justice qui n'élail pas toujours exemple de violence.
Le général Trocliu fut un des moins épargnés; rbonnêteté de sa vie privée et sa pauvreté à la sortie du pouvoir ne purent le protéger contre les attaques de ses ennemis. Tous les actes de sa vie politique furent, violemment critiqués et blâmés. On s'élonnait surtout de sa conduite pendant la journée du 4 septembre; on s'étonnait de ce qu'étant le matin Gouverneur de Paris sous les ordres du Gouvernement Impérial, il se fût tout à coup, sans transition, trouvé dans l'après-midi Président du gouvernement de la Défense nationale. On critiquait aussi la façon dont il avait conduit les opérations du siège, lui, qui avait souvent exprimé l'opinion que le succès était impossible.
LeFigaro,de tous lesjournauxde l'époque leplus en faveur auprès du public, se lit l'écho de l'opinion publique et publia deux articles intitulés les Comptes du 4 septembre. Dans ces articles il avait réuni tous les reproches, toutes les accusations portées contre le général Trochu, et il le rendait responsable de la plus grande partie de nos malheurs.
M. Vilu, esprit distingué, écrivain de grand talent, auteur de ces deux articles, n'avait pas voulu faire acte de parti, de vengeance ou de haine. Il avait eu la prétention de traduire vigoureusement la pensée de tous ; il avait eu le courage de dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas.
Il y a en France un grand sentiment de loyauté, qui fait estimer et respecter, niême par l'adversaire pohtique, celuilà qui est fidèle à son serment et à ses opinions dans la bonne comme dans la mauvaise fortune ; le même sentiment nous pousse, comme d'instinct, à blâmer, et à tenir en piètre estime celui qui ne sait pas être fidèle à son serment et à sa
ces et qui parlaient de la guerre et des événements du 4 septembre, il faut citer :
L'Histoire du gouvernement de la Défense national, par M. Jules Favre ;
Le livre de JL le duc de Grammont sur les actes du minist&re des affaires étrangères ;
Le siège de Paris, par M. Sarcey ;
Le siège de Paris, par ^L le général Vinoy ;
La diplomatie du gouvernement de la Défense nationale, par M. Valfrey.
foi. Le général Trochu ne put supporter ces nouvelles attaques, et il poursuivit le journal et l'auteur des deux articles devant la Cour d'assises de la Seine. Il choisit pour le défendre M^ Allou, un grand orateur républicain. M. Vitu choisit ]VP Grandperret, ancien procureur général et ancien ministre de l'Empire, une des gloires de la magistrature par son grand talent et par l'honorabilité de son caractère; il lui adjoignit M« Mathieu, ancien député et avocat d'un mérite distingué. Le Figaro confia sa cause à M'^ Lachaud.
M. le général Trochu et ses adversaires appelèrent comme témoins les hommes les plus considérables. Leurs dépositions devaient augmenter encore l'intérêt de ces débats. C'est ainsi qu'on vitcomparaitre devant la Cour entre autres témoins :
M. Cousin de Montauban, comte de Palikao, dernier ministre de la guerre de l'Empire ;
M. Henri Chevreau;
M, Magne;
M. Busson-Billault;
M. Rouher ;
M. Schneider ;
M. Piétri ;
M. Camille Doucet ;
Le maréchal de Mac Mahon ;
Le général Changarnier;
L'amiral Juriende la Gravière;
Le général de Chabaud-Latour ,
L'amiral Fourichon;
M. Jules Favre;
M. Cresson, etc., etc.
Le ministère public, dans son réquisitoire, affirma que la seule question à résoudre dans ce procès était de savoir si le général Trochu avait forfait à Vhonneur. « Il ne s'agit « pas, dit-il encore, de savoir si M. le général Trochu a mal « administré, s'il a été plus ou moins un traître, il s'agit de « savoir s'il est un menteur, si ce qu'il vous a dit est la vé- <i rite ou ne l'est pas. »
Les avocats dirent, eux aussi, que le procès était personnel au général Trochu, qui seul était en cause. Malgré leurs efforts, l'opinion publique voulut voir dans ce procès la lutte de l'Empire contre la République devant le pays. Cette
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opinion généialeiuent admise doiniail aux débals, aux plaidoiries, et au verdict une iinporlance très grande el faisait de ce procès en ditfanialion, banal en soi, un procès politique du plus grand inlérèt.
Il est inutile de dire quelles accusations M. Yitu avait portées contre le général Trochu, il vaut mieux mettre sous les yeux du lecteur les articles eux-mêmes. Leur lecture fera mieux comprendre l'état de l'opinion au moment où ils parurent; elle fera aussi mieux comprendre la plaidoirie de M= Lachaud.
L'acte de renvoi de la chambre des mises en accusation n'en donne comme extraits que les passages incriminés et à l'occasion desquels M. le général Trochu poursuit devant la justice de son pays le Figavo et M. Vilu en diffamation et en outrage.
La difl'amation, ainsi que M. le Président Legendre l'a fort clairement expliqué dans son résumé, est l'allégation, l'imputation d'un fait de nature à porter atteinte à l'honneur ou à la considération de la personne à laquelle il est adressé et cela quand bien môme le fait serait vrai.
L'outrage ou l'injure résulte seulement de l'emploi de termes injurieux, d'invectives, d'épithéles méprisantes.
La loi punit toujours la ditTamation qui s'est prodin'te contre des particuliers, et elle protège la vie privée des citoyens contre les diffamations en ne permettant pas à ceux, qui se sont rendus coupables de diffamation,' de faire la preuve de leurs allégations diffamatoires.
Toutefois la loi fait une exception; elle autorise le diffamateur à faire la preuve de ses allégations quand elles s'adressent à un fonctionnaire public. La preuve faite met le diffamateur à l'abri de toute peine.
Ces explications juridiques étaient utiles à faire avant la reproduction des articles signés Minos et tenus diffamatoires et outrageants par le général Trochu.
Voici ces articles :
338 PLAIDOYERS DE M" LAGHAUD.
Figaro du 23 janvier 1872.