LES COMPTES DU 4 SEPTEMBRE
19 janvier 1872 ! Anniversaire d'un jour de deuil, où le sang le plus pur coula dans une entreprise ténébreuse, que la conscience publique a tlélrie du nom d'assassinat ! Au moment où les régiments de marche de la garde nationale furent lancés à travers le brouillard contre les batteries prussiennes, le gouvernement de la prétendue Défense nationale était déjà résolu à capituler. Une seule chose troublait ces âmes de sycophante : ils craignaient l'indignation de la population parisienne et ses suites possibles quant à la sûreté de leurs précieuses personnes. Ils s'attendaient à être écharpés. « Le gouverneur de Paris ne capitulera pas, » avait dit le général Trochu dans une proclamation solennelle. El cependant il savait qu'avant dix jours il aurait rendu la ville, les forts, les fusils, les canons de l'armée, payé 200 millionsde contributions de guerre, et signé, avec les préliminaires de la paix, l'abandon implicite de l'Alsace et de la Lorraine.
Contre son attente, le farouche bombardement, qui dévastait la rive gauche, n'avait pas ébranlé le courage des Parisiens. L'expédition de Buzenval fut résolue. C'était l'élite delà jeunesse qu'on envoyait au feu. Les résultats étaient prévus : le lendemain du désastre, la garde nationale et la population viendraient supplier le gouvernement de mettre fln à une boucherie inutile, et le gouvernement déférerait,, non sans résistance, aux voix de la population.
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La consternation fut grande, il est vrai. Presque tous les morts portaient des noms connus dans le monde, dans les lettres, dans les arts, dans la marine et dans l'armée : Henri Regnault, Frank Mitchell, Perodeaud, Sevesle, Perelli, Montbrison, Lesseps, Coriollis, Rochebrune ! Pardonnezmoi, cheis morts, de ne pas vous citer tous ! Mais si loiii
pleurait, on ne songeait encore qu'à nous venger. On lisait, avec plus d'élonnement que d'épouvante les dépèches en style macabre où le Gouverneur cherchait à méduser la population, en ne lui parlant que de blessés, de brancardiers, de morts et d'enterrements. Rien n'y fit : les Parisiens demeurèrent stoïques. Ce que voyant, le Gouverneur et le Gouvernement prirent leur parti et se dirent : « Eh bien ! nous capitulerons tout de même! )>
M. Victor Hugo fait prononcer par la Guanhumara de» Burgraves, qui croit tenir sa vengeance, le serment
Que ce cercueil d'ici ne sortira pas vide.
Et comme sa victime lui échappe, Guanhumara, esclave de son se'rment, s'étend dans le cercueil et s'y tue. Le Gouverneur de Paris, qui avait juré de ne pas capituler, pouvait imiter ce suicide héro'ique et captieux; il donna simplement sa démission, et ne coucha dans le linceul que son honneur militaire. Nos pauvres morts du 19 janvier en furent pour leurs frais.
Je me rendais hier à Versailles par le train de midi. Desdéputés, des journalistes se mêlaient, dans la gare, au commun des voyageurs. Au milieu d'un groupe pérorait, en gesticulant, un homme de petite taille, à la tête osseuse etronde, aux moustaches noires, cirées avec soin et onduléesen queue de rat comme celles de Scaramouche. Œil vif, brillant ; la voix animée, joyeuse ; un air de contentement répandu sur toute la personne et circulant jusqu'au bout des doigts de la main gauche, qui battaient gaiement la mesure sur un portefeuille de chagrin noir.
Je reconnus à l'instant même le personnage que j'avais vu de prés à Londres, dans le musée de cire de madame' Tussaud, entre Dumolard et Troppmann.
C'était M. le général Trochu.
— Voilà donc, pensai-je, où nous en sommes ! En ce pays, on peut arriver au pouvoir par l'intrigue, la trahison ou l'émeute; saisir son pays au collet comme une proie, lui extorquer sa confiance, son sang et son or ; puis le rejeter pantelant, mutilé, courbé dans la misère et dans la honte ; et se frotter les mains, et se glorifier, et monter au Capitole en jurant qu'on a sauvé la patrie, et rire encore, comme si le châtiment n'était ni de ce monde ni <le l'autre !
.310 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
Et personne ne s'émeut, et personne ne s'écrie, et personne ne demande jusiice !
Et les mois s'i'conlent et les années! Et demain l'on nous répondra : « C'est de l'histoire ancienne! D'ailleurs, M. le « général Trochu s'est défendu devant la Chambre. Relisez -< son diseours. »
En effet, je ne vois rien de mieux à faire pour le moment ; et c'est les yeux fixés sur ce volumineux plaidoyer que je veux renouveler la face de ce procès non encore jugé el pour lequel la prescription n'est pas acquise.
La notoriété du général Trochu, en dehors de l'armée, ne remonte pas plus hautque l'année 1867. On savait seulement qu'en 18ol, aide de camp du général de Saint-Arnaud, ministre de la guerre, il avait été l'un des coUaborateiiis en sous-ordre du coup d'Etat du 2 décembre ; le lendemain du succès, il fut nommé directeur adjoint du pei^sonnel au ministère de la guerre, fondions qui comprenaient en première ligne « la correspondance avec les autorités civiles et « militaires pour tout ce qui concerne la siîreté intérieure a de l'État, le maintien de l'ordre et de la tranquillité publiée que ». Ces ;itlribulions mirent dans les mains du lieutenant-colonel Trochu l'exécution des décisions rendues par les commissions mixtes, et les souvenirs contemporains affirment qu'il n'entrait pas alors dans ses senlimenls d'en tempérer la rigueur... au contraire!
Comment l'aide de camp de Saint-Arnaud, qui, lieutenant-colonel en 18b2, se retrouve général de division en 1859 et pourvu d'un commandement à l'armée d'Italie, osa-t-il -prendre, dès cette époque, après un avancement fabuleusement rapide, les allures attristées du mérite méconnu ? je ne sais. Pendant six ans, le général Trochu travailla sous terre, avec tant d'adresse et de bonheur, que, lorsqu'il publia le très médiocre opuscule qui s'appelle « VArmée française en 1867, » ce fut comme u.ne explosion. 11 semblait qu'un César, un Polybe, un Végèce ou un Jomini fussent éclos parmi nous. La vogue s'en mêla ; le livre se vendit comme un roman; malheureusement il pénétra dans des régions oii les romans d'ordinaire ne trouvent pas créance, je veux dire au Corps législatif.
AFFAIRE Di: GÉNÉUAL TROCIIU. iUf
M. le g.^aéral Trocliii, dans son discours îles 13 et 14 Juin, n'a pas craint de prononcer les paroles suivantes : « En 1 867, après Sadowa, j'ai fait un petit livre intitulé : VArmce en 18C7. Il avait pour objet de montrer que, si la guerre éclatait, comme j'en avais la conviction, nous ne serions pas préparés. »
11 est temps que le jour se fasse sur celte assertion audacieuse.
Voici la vérité :
L'Empereur, à peu près seul de son avis, proposait le service obligatoire, qui fut écarlé à la presque unanimité.
Au contraire, les idées du général Trochu habilement défendues, par quelques esprits séduits, devant le conseil d'État et devant la Chambre, entrèrent intégralement dans le projet de loi, qui fut adopté définitivement.
En veut-on la preuve ?
M. le général Trochu, dans le projet de loi sur le recrutement qui lésume son livre, commence par déclarer que « le principe de la loi de 1832, excellente parce qu'elle est dans nos mœurs, après avoir fait ses preuves, avec le remplacement libre, est celui qui convient expressément à notre pays, » sauf quebpies réformes.
Conformément à cet avis, la loi militaire du 1'^'' février 1868 se borne à modifier les articles 4, 13, lo, 30, 33 et 36 de la loi du 21 mars 1S32.
M. le général Trochu demande un contingent annuel de 100,000 hommes.
Le Corps législatif maintient le contingent annuel au chitTre de 100,000 honmies.
M. le général Trochu demande que le minimum de -la taille soit abaissé de l'",o6 à 1™,54.
Le Corps législatif l'abaisse, par transaction, à l™,oo.
M. le général Trochu demande que la durée du service dans l'armée active soit de cinq ans.
Le Corps législatif lixe à cinq ans la durée du service dans l'armée active.
M. le général Trochu demande que le service de la réserve soit de trois ans.
Le Corps législatif adopte le principe et en fortifie l'application en décidant que le service dans la réserve sera de quatre ans.
'342 PLAIDOYERS DE M'' LACIIAUD.
M. le général Trochu demande que le service légal des jeunes soldats ne compte plus du l*""" janvier, mais seulement de l'époque réelle de leur incorporation.
Le Corps législatif décide que le service légal ne comptera plus que du l'^"' juillet au lieu du !•"' janvier.
Ainsi toutes les mesures formulées parle général Trochu .ont été converties en loi, fortifiées sur quelques points, afîaiblies sur aucun.
On y ajouta la garde nationale mobile, à laquelle il n'avait point songé, et qui, si elle ne créait qu'une force insuffisante, n'ébranlait en rien l'organisation de l'armée active (proposée par le général Trochu et devenue loi de l'État.
M. le général Trochu partageait alors l'opinion de M. Thiers, qui n'en a pas changé, qu'avec 530,000 hommes sur le pied de gueire, la France peut faire face à toutes les .éventualités.
Par conséquent, M. le général Trochu se moque de nous (lorsqu'il se vante d'avoir tout prévu.
Il n'a rien prévu du tout. La loi de 1868 est son œuvre ; ,et c'est parce que ses idées ont été adoptées que nous avons .été battus.
yoilà pour l'organisateur militaire.
A demain l'homme politiqu".
MiNOS.
Figaro du 27 janvier 1872.