LES COMPTES DU 4 SEPTEMBRE
LE GÉNÉRAL TROCHU (SUUc Ct fin).
La révolution est une fille bien éhontée, mais son cynisme, il en faut convenir, est dépassé par sa bêtise. Depuis .quatre-vingts ans, elle déblatère contre les tyrans et leurs sicaires, contre la force brutale, contre les conquérants qui .distillent le sang des peuples pour en faire de la gloire. .Mais en réalité, elle a toujours besoin d'un général pour
réussir; tous les dix ans, ou plus souvent encore, elle clier- ■che un général; et de deux choses Tune : ou elle ne trouve pas de général, auquel cas elle reste soumise, muette et tremblante; ou bien elle trouve un général, et le dit général, s'il n'est pas absolument une oie, s'empresse de prouver sa reconnaissance à la révolution en lui donnant de sa botte dans les reins et du plat de son sabre dans la figure.
Donc en 18701a révolution, fidèle à sa marotte, cherchait un général et ne le tiouvail pas. Il faut dire aussi que cette fois la rencontre élail difficile. Barras le 9 thermidor, Bonaparte le 13 vendémiaire, Augereau le 18 fructidor, Cavai- ^nac après le 24 février, combattaient pour leur parti ou pour leur propre ambition ; libres de tout engagement envers leurs adversaires, nul ne pouvait les accuser de duplicité ni de trahison. Après la déclaration de guerre de 1870, la situation était bien différente; la gauche n'espérait pas réussir sans le concours d'un chef militaire ; mais elle ne disposait ni d'un Lamarque, ni d'un Cavaignac, ni même •d'un Charras. D'ailleurs elle sentait qu'un général rouge, ■en supposant qu'il existât, n'entraînerait ni l'armée ni la population.
En un mot, c'est dans l'élat-major impérial qu'elle devait, sous peine d'insuccès, recruter une épée.
11 lui fallait conquérir une complicité, qui fût à la fois une adhésion pour la République, une défection contre l'Empire. Par quelles voies mystérieuses le choix de la gauche l'évolulionnaire, socialiste et athée, fut-il guidé vers M. le général Trochu, c'est-à-dire vers un des fauteurs du coup d'État du 2 décembre, impérialiste, conservateur et catholique ?,ie ne saurais le dire : l'instruction n'a pas éclairci ce point mystérieux. On ne peut qu'indiquer quelques faits.
J'ignore pourquoi M. le général Trochu, chargé du commandement de la division de Toulouse, se trouvait à Paris .au commencement d'août, quand arrivèrent les douloureuses nouvelles de Wissembourg, de Reichsoffen et de Forbach. Le Corps législatif est convoqué le 7 août par l'Impératrice régente pour le surlendemain 9 août.
La session s'ouvre par un discours de M. Emile Ollivier, 45arde des sceaux, qui demande à la Chambre un concours unanime, et à qui la gauche répond en chœur : « Non, ja- ■« mais ! jamais avec vous ! » Et la première proposition, qui
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soit faite pour sauver la patrie, est portée à la (ribuiie par M. Céleslin La Tour du Moulin, au nom du tiers parti. Klle est ainsi conçue : « Nous demandons que M. le général (c Trochu soit chargé de former un minisière. » Signé : La Tour du Moulin, Carré-Kérizouet, d'Andelarre, de la Monneraye, de Dalmas, marquis de Grammont, Lefèvre-Pontalis, Guiraud, Mangini, dTvoire, Keller.
Le lendemain de cette proposition, qui n'excita aucune attention dans le public, mais dont la gauche fit silencieusement son profit, lé général Trochu écrivit à l'un de ses amis, sans doute le général Schmitz, ancien officier d'ordonnance de l'Empereur, une lettre destinée à passer sous les jeux de Napoléon III, et qui, en effet, fut lue au cercle des officiers généraux, au quartier impérial de Metz. Elle contenait un plan de campagne, et posait implicitement la candidature de son auteur, soit au ministère de la guerre, soit au gouvernement de Paris. Mais les combinaisons politiques ayant fait passer le portefeuille de la guerre aux mains du général comte de Palikao, celui-ci confia au général Trochu le commandement du LS*" corps, qui s'organisait au camp de Châlons avec l'infanterie de marine, les régiments de marche et les mobiles de Paris.
Le général Trochu arriva de Paris au camp de Chàlons le 16 août, en même temps que l'Empereur y arrivait de Metz. La conférence solennelle du lendemain 17 août est trop connue pour qu'il soit besoin de la raconter ici. Il suffit de rappeler que le général Trochu y reçut de l'Empereur le gouvernement de Paris, qu'il lui adressa ces paroles textuelles : (c Sire, dans la situation pleine de périls où est le pays, une révolution le précipiterait dans l'abîme; tout ce qui pourra être fait pour éviter une révolution, je le ferai... » et qu'il embrassa deux fois lEmpereur en protestant de sa fidélité.
Ce n'est pas sans perplexité que l'Empereur accédait au choix dicté par tout le conseil et par le prince Napoléon : il avait des doutes, non sur les talenls du général Trochu, mais sur son caractère. 11 s'en ouvrit au maréchal de Mac Mahon, et lui demanda ce qu'il pensait du général Trochu : « Sire, dit l'illustre maréchal, je crois que c'est un honnête homme. » Ce mot, qui répondait à la pensée secrète de l'Empereur, fît pencher la balance. Le général partit immé-
diatement pour Paris, ofi il devait arriver à une heure avancée de la soirée ; il était convenu que l'Empereur partirait un peu plus tard, mais en tous cas serait de retour aux Tuileries le lendemain matin et reprendrait immédiatement les rênes du gouvernement.
Voilà ce qu'était le général Trochu en quittant le camp de Chàlons le 17 août au soir. On va voir ce qu'il était devenu en abordant l'Impératrice aux Tuileries à quelques heures de là.
L'Impératrice, en recevant, après minuit, le nouveau Gouverneur de Paris, ne lui cacha pas qu'elle désapprouvait le retour de l'Kmpereur, et qu'elle allait le supplier par le télégraphe de changer sa résolution. Elle était sous le coup des déclarations du ministre de l'intérieur et du préfet de police, qui prévoyaient des scènes de désordre si l'Empereur se séparait de l'armée. C'était aussi, dans le fond, la pensée du ministèie Palikao, qui ne se croyait maître de la majorité qu'à la condition d'exercer la plénitude du pouvoir et d'annuler rinfliience de l'Empereur.
Cette détermination créait une première difficulté. Le général Trochu était en possession d'une lettre où l'Empereur lui disait : « Dés mon arrivée à Paris, vous recevrez notili- (( cation du décret qui vous investit de vos fonctions. » Il réclama de la Régente, à défaut de l'Empereur, un décret qui consacrât immédiatement sa nomination.
L'Impératrice lui assigna tout naturellement le conseil qui devait se réunir le lendemain matin à dix heures. C'est ici que la situation commence à se dessiner sous son vrai jour.
a Madame, dit le général, je ne puis pas attendre jusce qu'à demain; je ne puis pas sortir des Tuileries sans em- « porter avec moi le décret qui me nomme Gouverneur de « Paris.
— « Mais, général, objecta l'Impératrice, je ne suis qu'une « Régente constitutionnelle, et je n'ai pas le droit de donner « ma signature sans qu'elle soit couverte par celle d'un miif nistre responsable.
— « Madame, répartit avec véhémence le général Trochu, « les plus grands malheurs peuvent résulter de votre refus. « J'ai donné l'ordre aux douze mille mobiles de la Seine de <( quitter le camp de Chàlons et de se diriger sur Paris par
« les voies rapides. Ils seront ici demain. Ils n'ont confiance « qu'en moi. Si, à leur arrivée, ils ne trouvent pas placardé « sur les murs le décret qui me nomme Gouverneur de Paris, « ils se croiront trompés, et je ne saurais répondre des con- « séquences. »
Devant ces menaces peu déguisées, l'Impératiice, malgré sa fermeté d'àme, céda.
Un autre incident marqua cette sinistre entrevue.
Le général Trochu avait improvisé en chemin de fer la proclamation qui devait ouvrir sur les murailles cette longue série de feuilletons militaires dont les Parisiens ont tant ri quand -ils n'en pleuraient pas.
Cette première aux Parisiens commençait ainsi : « De- « vant les périls qui menacent le pavs, l'Empereur m'a « nommé Gouverneur de la capitale en état de siège, où je « le précède de quelques heures. »
— « Il faut supprimer cela, dit l'Impératrice, puisque « FEmpereur ne revient pas. »
— « C'est juste, » répondit le général Trochu.
La proclamation fut affichée dans la matinée. On remarqua qu'elle ne contenait pas le nom de l'Empereur. Les uns s'en réjouirent, et portèrent le général aux nues; les autres s'en indignèrent. A ceux-ci le général Trochu répondait : « J'avais nommé l'Empereur, mais l'Impératrice m'a fait « supprimer le passage. »
La première proclamation du général Trochu au.v Parisiens avait éveillé les espérances des révolutionnaires; la seconde les combla de joie. Elle était adressée aux gardes mobiles de Paris, revenus au camp de Saint-Maur, et leur disait : c< Je vous ai fait revenir à Paris : c'était voire droit. » Le général Trochu avertissait la Révolution que douze mille prétoriens de l'émeute, déjà signalés par les scènes scandaleuses de Chàlons, étaient campés sous les murs de la capitale. Les faubourgs tressaiUirent ; et la gauche législative comprit que l'heure allait sonner.
Il n'y avait pas à s'y méprendre : après les deux proclamations se place une lettre adressée au Temps, où le Gouverneur semble prendre l'engagement de ne pas réprimer
par la force les désordres de la rue. Le conseil des ministres «"émeut : on lui demande quelle serait son atlilude si des manifeslations hostiles se produisaient contre les Chambres. 1-e général parle pendant deux heures, chaleureusement, éloquemment; mais il évite de s'engager. Enfin un ministre lui pose celte question précise ; « Si l'on menace d'envahir le Corps législatif, que ferez-vous? » Le Gouverneur, mis au pied du mur, s'en tira par ces seules paroles : « Je défendrai l'ordre. »
Que se passait-il donc dans l'esprit du général Trochu? quelles espérances nourrissait-il ou favorisait-il? La réponse à cette question se trouve dans les événements du 4 septembre.
Ce qu'il est permis d'affirmer, parce que le fait, tout immoral qu'il soit, est indéniable, c'est que des relations intimes s'étaient établies entre la gauche révolutionnaire, qui méditait le renversement de l'Empire, et le chef militaire chargé de défendre le gouvernement- dont il avait sollicité et surpris la confiance.
On a beaucoup répété la phrase célèbre : « Comptez sur « moi. Madame ; je suis Breton, catholique et soldat. » Mais on ne sait pas dans quelle circonstance elle fut prononcée. L'anecdote est curieuse, parce qu'elle appartient à l'histoire et parce qu'elle révèle une nuance de caractère assez abominable dans sa nouveauté : Basile dans la peau de Ganelon.
Inutile d'ajouter que ce qui va suivre est d'une certitude absolue. L'ancien conseil des ministres tout entier peut en. attester l'authenticité.
Un matin, M. le général Trochu apparut dans la salle du conseil, avec l'attitude grave et étudiée d'un homme qui a préparé son entrée; par exemple, le messager infernal chargé de la provocation du prince de Grenade : A toi, Robert de Normandie !
11 salua, passa son chapeau d'ordonnance sous son bras gauche, et, s'étant profondément incliné devant l'Impératrice, il lui tint ce petit discours :
« Madame, si votre police est bien faite, elle a dû vous « dire (jue les députés de la gauche ont tenu chez moi plu- « sieurs réunions ces jours-ci. Mais que Votre Majesté n'en « prenne point d'ombrage; mon dévouement pour Elle est
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« sans bornes el s'appuie sur une triple gaïaiilie : je suis « Breton, catholique et soldat. »
Prévenir les soupçons par une feinte franchise, dénoncer la gauche en cas d'insuccès, se garder à pique en même temps qu'à carreau, et trahir tout le monde en se plaçant sous le saint nom de celui qui fut vendu treize deniers par Judas, tout cela en trois révérences et en quatre membres de phrase : avouez que c'est un chef-d'œuvre.
Ceci nous amène au dénouement, c'est-à-dire aux journées des 3 et 4 septembre.
Le soir du 3, le ministère venait d'apprendre la perte de la bataille de Sedan et la caplivilé de l'Empereur. L'Impératrice envoya l'amiral Jurien de la Gravière pour prier le général Trochu de se rendre aux Tuileries. L'amiral ariiva au Louvre au moment où le gouverneur prononçait quelques paroles devant une foule agitée qui demandait la déchéance. Le Gouverneur fît répondre à l'Impératrice qu'étant rentré trop tard d'une visite faite aux foi'ts, il ne pouvait se rendre présentement auprès d'elle, mais qu'il irait le lendemain.
Ce qu'il ne dit pas à l'amiral Jurien de la Gravière se répétait librement ailleurs. — « Notre atlaire est faite, s'é- (c criait entre amis un futur membre du Gouvernement de la « Défense nationale: nous sommes d'accord avec Trochu.»
Néanmoins, le lendemain matin 4 septembre, le général se présente aux Tuileries. 11 prévient l'Impératrice que <■<■ l'heure des grands périls est venue » ; mais il lui déclare « qu'avant d'arriver jusqu'à elle », on passera sur son corps.
L'Impératrice fit remarquer que c'était surtout la Chambre qu'on menaçait, et qu'il était urgent de sauvegarder le lieu de ses séances, plutôt que les Tuileries. Mais (ceci est à noter pour l'historien), autant le général Trochu se montrait empressé et chaleureux pour ce qui regardait l'Impératrice, autant il parut peu explicite pour ce qui concernait la défense de la Chambre.
On sait le reste : l'inaction du général Trochu contre les émeutiers; la visite du général Lebreton, questeur de la Chambre, au Louvre ; l'effet qu'il obtient en faisant entrevoir le pouvoir suprême au général Trochu, qui se décide à monter à cheval ; puis la rencontre du général et de Jules
Favre, qui délermine le Gouvcineur de Paris à rebrousser chemin vers l'IiûLel de ville.
Faut-il rappeler que le premier soin de l'inlègre fiénéral fut de prendre à Jules Favre sa Présidence pour se l'applit[uer à lui-mrm'^? C'était à prendre ou à laisser : Président, le général Troclui s'engageait à servir la République; non Président, il devenait capable de sauver la Régence.
M. le général Trochu a raconté lui-même cette scène, à la fois farouche et ridicule, comme toutes les scènes à effet de la Révolution : « Affirmez-vous devant moi, demanda-t-il aux usurpateurs de la souveraineté nationale, Dieu, la famille et la propriété? »
Vous voyez cela d'ici ! Pour moi, je me figure c[ue les choses durent se passer à peu près de la manière suivante: les assistants se regardèrent, comme des augures qui ont appris à ne jamais rire : puis, s'étant un instant consultés, chacun à part soi :
« Ma femme n'est pas là, dit M. Jules Simon. J'affirme sans hésiter le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. ->
« Mes électeurs ne sont pas là? dit Rochefort. J'affirme la propriété. »
« Laluyé n'est pas là? dit M. Jules Favre. J'affirme la famille ! »
« Voila l'iinifiue garantie que j'ai prise », ajoute naïvement M. le général Trochu dans son discours à l'Assemblée ; « et là-dessus je me suis jeté à l'eau. »
On sait comment il a nagé.
Pendant ce temps, l'Impératrice, demeurée aux Tuileries avec quelques amis fidèles, refusait de partir, et à toutes les instances n'opposait que ces simples paroles :
« J'attends le général Trochu. »
Mais enfin, lorsque le palais fut menacé, l'Impératrice fit chercher l'homme qui s'était offert à mourir pour elle, sur son honneur de Breton, de catholique et de soldat. On vint apprendre à la Régente que le général Trochu était passé devant les Tuileries, mais sans y entrer, et qu'il siégeait à l'hôtel de ville, où la Répubhque était proclamée. Tout était fini : la trahison venait d'assurer le triomphe de l'émeule.
350 PLAIDOYERS DE M" LACIIAUD.
Je m'en tiens là. Le siège de Paris complélerait cette biographie; il n'y ajouterait pas un trait saillant.
L'homme est tout entier dans les faits qu'on vient de lire : faits attristants, écœurants, humiliants pour la nature humaine, et que j'ai recueillis directement de la bouche de témoins irréprochables et irrécusables.
L'arrêt, je ne le porterai pas moi-même. 11 a été formulé en deux mots sanglants, que je me borne à transcrire.
La première sentence appartient à \L le général Changarnier :
« C'est Tartuffe coiffé du casque de Mangin!
La seconde, moins pittoresque, n'est pas moins accablante; c'est le mot de M. le maréchal de ^lac-Mahon devant la commission d'enquête :
« Je le croyais un honnête homme! »
Ml.NOS.
Le général Trochu, quelques jours après la publication de ces deux articles dans le Figaro, adressa au Procureur de la République une plainte en diffamation et en outrage. 11 rédigea lui-môme cette plainte, et signala au Procureur de la République les passages qu'il voulait particulièrement poursuivre, en les accompagnant d'un commentaire destiné à le justifier de ces attaques diffamatoires.
Le Procureur de la République lit faire une instruction. M. Trochu ayant été attaqué en sa qualité de fonctionnaire public, l'affaire devait être renvoyée devant la Cour d'assises de la Seine. L'instruction terminée, la plainte fut renvoyée devant la chambre des mises en accusation, qui prononça le renvoi de MM. de Villemessant et Vitu devant la Cour d'assises par l'arrêt suivant : cet arrêt peut servir d'acte d'accusation ; il précise ceux des passages desdits articles qui sont incriminés et sur lesquels devra porterie verdict du
jury-
L'acte de renvoi est ainsi conçu :
Arrêt de la Cour des mises en accusation, qui renvoie MM. de Villetnessant et Auguste Vitu devant la Cour d'assises de la Seine. 8 mars 1872.
La Cour, réunie en la chambre du Conseil, M. Thévenard,.
substitut de M. le Procureur général, est entré et a fait le rapport du procès instruit contre :
1° Hippolyle de Launay de Villemessant ;
2" Auguste-Charles Vitu, dont le premier, demeurant à Paris, rue Rossini, n* 3 ; le second, demeurant à Paris, avenue de Wagram, 36.
Le greffier a donné lecture des pièces du procès, qui ont été laissées sur le bureau. Le substitut a déposé sur le bureau son réquisitoire écrit, signé de lui, daté du 5 mars présent mois et termirjé par les conclusions suivantes :
Requiert qu'il plaise à la Cour prononcer la mise en prévention desdits sieurs de Villemessant et Vitu et les. renvoyer devant la Cour d'assises du département de la Seine, pour y être jugés suivant la loi.
Le substitut s'est retiré ainsi que le greffier.
Il résulte de l'instruction les faits suivants:
Le sieur de Launay de Villemessant a publié dans le journal le Figaro, dont il est le propriétaire-gérant, dans les numéros portant les dates des 23 et 27 janvier, des articles ayant pour titres : Les comptes du 4 septembre. Le général Trochu, signés MiNos. Le premiercommence par ces mots: « 19 janvier d872! anniversaire d'un jour de deuil », et Unit par ceux-ci : « A demain, l'homme politique. » Le second commence par ces mots : « La révolution est une tille éliontée... » et finit par ceux-ci : « Je le croyais un honnête homme. »
Le général Trochu a reconnu que ces articles contenaient,, contre lui, à l'occasion des fonctions publiques et des commandements qu'il a exercés au cours de sa carrière militaire, des imputations diffamatoires et des outrages; il a porté une plainte en date du 28 février 1872 contre Auguste Vitu, qui s'est reconnu l'auteur des articles, et contre de Launay de Villemessant, propriétaire-gérant du Figaro, lia articulé et qualifié les faits diffamatoires.
Vitu, interrogé, a déclaré n'avoir jugé le général Trochu que comme homme politique, ne pas avoir dépassé ses droits, et s'est réservé de fournir la preuve des faits énoncés.
Villemessant a reconnu qu'il avait été prévenu de la publication de ces articles, qu'il savait que depuis un mois Vitu réunissait les pièces nécessaires pour les écrire, parce que, dit-il, (i il tenait à ce qu'il ne les écrivît qu'avec les pièces à l'appui, en comprenant toute l'importance. »
3o2 PLÂlDOYEi;S DE M" LACIIAUD.
Le 3 mars 1872, le juge d'instruction du tribunal de la Seine a ordonné la transmission des pièces au Procureur général.
La Cour, après en avoir délibéré :
Considérant que des pièces et de l'instruction résultent des charges suflisantes contre :
1° Hippol3'te de Launay de Villemessant;
2° Augaste-Cliarles Vilu ;
Contre de Launay de Villemessant :
1° D'avoir, à Paris, en 1872, en publiant dans le journal le Figaro dont il est le propriétaire-gérant et dans les numéros portant les dates "des 23 et 27 janvier, lesquels ont été vendus et distribués, rais en vente ou- exposés dans des lieux publics, deux articles sous la rubrique : <c Les comptes du 4 septembre », et sous le titre : « Le général Trocbu », le premier article commençant par ces mots : « 19 janvier 1872! anniversaire d'un jour de deuil... « et finissant par ceux-ci : « A demain l'homme politique. — Et le second commençant par ces mots : « La révolution est une fille éhontée... » et finissant par ceux-ci : « Je le croyais un honnête homme», commis le délit de ditfamalion envers le général Trochu, dépositaire de l'autorité publique, pour des actes relatifs à ses fonctions, en lui imputant des faits de nature à porter atteinte à son honneur et à sa considération;
Lesquels faits résultent notamment des passages suivants des écrits susvisés :
I. — (Numéro du 23 janvier) : « 19' janvier 1872 ! anniversaire d'un jour de deuil, où le sang le plus pur coula dans une entreprise ténébreuse que la conscience publique a flétri du nom d'assassinat !
(( Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas, avait ditle général Trochu, dans une proclamation solennelle, et cependant il savait qu'avant dix jours, il aurait rendu la ville, les forts, les fusils, les canons de l'armée, payé deux cents millions de contribution de guerre et signé, avec les préliminaires de la paix, l'abandon implicite de l'Alsace et de la Lorraine...
« Le] Gouverneur de Paris, qui avait juré de ne pas capituler, pouvait imiter ce suicide héroïque et captieux ; il donna simplement sa démission et ne coucha dans le linceul «jue son honneur militaire.
AFFAIRE DU GÉNÉRAL TROCHU. 3o3
(( Nos pauvres morts du dix-neuf janvier en furent pour leurs frais. »
IL — (Même numéro) : « Voilà donc, pensais-je, oîi nous en sommes ! En ce pays on peut arriver au pouvoir par l'intrigue, la trahison ou l'émeute, saisir son pays au collet comme une proie, lui extorquer sa confiance, son sang, son or, puis le rejeter pantelant, courbé dans la misère et dans la honte, et se frotter les mains, et se glorifier, et monter au Capitole en jurant qu'on avait sauvé la patrie, •et rire encore, comme si le chùlimenl n'était ni de ce monde ni de l'autre. »