‹ Plaidoyers de Ch. LachaudChapitre 8 sur 21 · ACCUSÉE DE VOL · texte numérisé non relu

ACCUSÉE DE VOL

Dans les premiers jours du mois de janvier 1840 madame Lafarge était arrêtée dans son château du Glandier, situé dans la Corrèze, où son mari, maître de forges, venait de mourir.

Sa belle-mère l'accusait d'avoir empoisonné son mari. Quelques jours après son arrestation, une nouvelle accusation était portée contre elle. Une de ses amies d'enfance, mademoiselle de Nicolaï, mariée depuis peu de temps avec M. de Léautaud, révélait à la justice la disparition déjà ancienne de ses diamants, et la dénonçait comme l'auteur du vol.

Ces deux accusations, dirigées contre une femme du monde, jeune et élégante, troublèrent profondément la société. La surprise qu'elles causèrent et le manque de preuve* certaines donnèrent à cette affaire une importance exceptionnelle. Tout le monde s'y intéressa : le paysan dans les campagnes, l'ouvrier dans les villes, les bourgeois, les magistrats et même la Cour. Les révélations de l'instruction et

4 PLAIDOYERS DE M*' LACIIAUD.

celles de l'accusée augmentèrent la conviction du crime chez les uns, la certitude de son innocence chez les autres ; la passion s'en mêla et chacun prit parti pour ou contre madame Lafarge. La presse, dont l'importance avait beaucoup grandi depuis les premières années du règne de Louis- Philippe, s'occupa beaucoup de cette afTaire, qui devint si célèbre; les journaux se flrent les échos de ceux qui soutenaient son innocence ou affirmaient sa culpabilité, et chacun d'eux défendit son opinion avec une ardeur et une àpreté qui allaient quelcjuefois jusqu'à la violence.

La famille de madame Lafarge avait confié sa défense à l'illustre M° Paillet, alors bâtonnier des avocats du barreau de Paris. Retenu à Paris par ses nombreuses occupations, M° Paillet avait demandé à M« Bac, du barreau de Limoges, de vouloir bien pendant son absence surveiller et préparer cette grave affaire. Madame Lafarge accepta ces défenseurs, mais elle exigea qu'un troisième avocat, M^ Lachaud, qu'elle avait entendu plaider à Tulle et auquel elle avait prédit un avenir de gloire, leur fût adjoint pour s'occuper de ses intérêts et l'aider de ses conseils (1).

M'= Lachaud avait aloi's vingt-deux ans, il faisait partie du barreau de Tulle, où il avait fait de très brillants débuts. Jeune, ardent, plein d'imagination et convaincu de l'innocence de cette femme charmante, il se donna tout entier et de tout son cœur à sa défense et il arriva cette chose singulière, que bien qu'il n'ait pas plaidé dans l'afîaii'e d'empoisonnement qui était l'affaire capitale, le monde oublia que des trois défenseurs I\P Paillet seul avait plaidé et lui attribua cette défense, dont il eut tout le bénéfice. L'opinion publique, ne séparant plus son nom de celui de madame Lalarge, le rendit aussi célèbre que la cause à laquelle il s'était dévoué. La légende est faite depuis longtemps : M^ Lachaud seul a défendu madame Lafarge.

(1) Lettre de madame Lafarge àM» Lachaud pour lui demander de la défendre :

« Vous avez im admirable talent. Monsieur. Je ne vous ai en- » tendu qu'une fois, et vous m'avez fait pleurer. Alors pourtant '< j'étais gaie et rieuse; aujourd'hui JR suis triste et je pleure. '< lîeudez-moi le sourire en faisant éclater mon innocence aux Il yeux de tous.

« Marie Cappelle. >i

En nous occupant ici de cette accusée célèbre nous n'avons pas l'intention de refaire ses procès, d'en exposer les côtés dramatiques et de démontrer son innocence; c'est là une œuvre que les documents en notre possession rendraient intéressante et que nous tenterons peut-être un jour. Nous voulons seulement prendre dans les différents procès de madame Lafarge les points qui intéressent particulièrement son avocat et défenseur M'' Lachaud. Aussi nous laisserons de côté l'accusation d'empoisonnement et les débats du procès criminel pour ne nous occuper que de l'accusation du vol des diamants et des nombreux procès correctionnels, les seuls dans lesquels M" Lachaud ait plaidé pour défendre celle qu'il croyait et qu'il a toujours crue innocente.

Madame Lafarge était la fdle de M. Cappelle, colonel d'artillerie, ancien officier de la vieille garde impériale. Elle avait été élevée à la maison royale de Saint-Denis, et lorsque ■jeune fille elle devint orpheline, elle fut recueiUie par ses tantes madame Garât, femme du directeur général de la Banque de France, et par madame de Martens, qui avait épousé le baron de Martens, diplomate prussien.

Sa tante, madame Garât, après l'avoir gardée quelques années auprès d'elle, la maria avec M. Lafarge, veuf et maître de forges dans la Corrèze. Il y avait à peine un an que le mariage avait été célébré quand elle fut accusée d'avoir empoisonné son mari.

Marie Cappelle, devenue madame Lafarge, avait alors vingt-quatre ans. Sans être jolie, elle avait une physionomie agréable, des cheveux d'un beau noir et le leint blanc mat. Le front était large et intelligent ; de grands yeux noirs, pleins de flamme, illuminaient sa figure et donnaient à sa physionomie une expression toute particulière de finesse et d'esprit; aimable et spirituelle, elle avait ce charme qui, plus que la beauté, séduit tout ce qui l'approche. Aussi que de dévouements n'a-t-elle pas excités ! et combien ils lui furent fidèles môme après sa condamnation ! ■

Sa femme de chambre, la dévouée Clémentine, voulut l'accompagner en prison et elle y resta auprès d'elle pendant plus d'une année pour la soigner et la consoler. Mademoiselle Etnma Ponlier, jeune fille de dix-sept ans, la cousine de M. Lafarge, le mari empoisonné, convaincue de l'innocence de celle qu'elle aftectionnait, voulut, elle aussi.

accompagner madame Lafarge dans sa prison; elle^lui tint compagnie pendant plusieurs mois, et sa famille fut obligée d'employer la contrainte pour la forcer à quitter la prison. A ces dévouements combien d'autres ! Le plus jeune de ses défenseurs, AP Lacbaud, n'a-t-il pas été de tous ses amis le plus dévoué et le plus fidèle, et l'on peut dire fidèle même jusque après la mort (1)?

Les deux accusations portées contre Marie Cappelle, celle de Tempùisonnement et celle du vol des diamants, furent jugées chacune par une juridiction différente : l'empoisonnement par la cour d'assises de Tulle; le vol des diamants par le tribunal correctionnel.

M« Paillet défendit madame Lafarge devant la cour d'assises. Condamnée aux travaux forcés à perpétuité, sa cliente n'en fut pas moins poursuivie devant les tribunaux correctionnels. Fidèle au malheur, il devait encore la défendre devant cette nouvelle juridiction, mais l'affaire ne fut jamais en état d'être jugée contradictoirement, et il n'eut pas l'occasion de lui prêter une seconde fois le secours de son éloquence.

M^ Bac et surtout M'' Lachaud ont défendu madame Lafarge devant le tribunal correctionnel ; ils ne plaidèrent, il est wai, que sur des questions de procédure; mais elles étaient

(1) M"* Lactiaud après la mort de madame Lafarge veilla toujours sur sa tombe, et il donna souvent les sommes nécessaires à son entretien.

Lettre du curé d'Ornolad' Ossat les Bains à M* Lachaud.

Le 9 novembre 1879.

« Très honoré Monsieur, (i Je regrette beaucoup que des circonstances indépendantes « de ma volonté ne m'aient pas permis de répondre plus tôt à la si « gracieuse lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. « Ce sera avec plaisir et reconnaissance. Monsieur, que je rece- « vrai les... francs que vous voulez bien mettre à ma disposition « pour restaurer le tombeau de madame Lafarge, à la mémoire t( de laquelle je conserve un profond et impérissable souvenir. « Je crois vous être agréable. Monsieur, en vous disant que le « tombeau de madame Lafarge est, depuis le commencement de « l'été, journellement visité par de très nombreux baigneurs. « <i Daignez agréer, etc.

<i BoNNEL, curé. >»

très importantes pour la protection des intérêts de la malheureuse accusée.

L'accusation, portée par M. de Léautaud au nom de sa femme contre madame Lafarge quelques jours seulement après son arrestation pour le crime d'empoisonnement, était nette et très simple : les diamants de sa femme, disait-il, avaient disparu de chez elle depuis plus d'un an ; madame Lafarge devait les avoir volés avant son mariage, et il était sûr qu'une perquisition les ferait retrouver chez elle.

Interrogée parle juge d'instruction, madame Lafarge reconnut qu'elle avait les diamants et elle désigna le meuble dans lequel on pourrait les trouver. Mais elle refusa d'expliquer pour quelle raison ils étaient en sa possession, affirmant qu'il y avait là un secret que son honneur lui défendait de révéler.

Pressée par sa famille et par ses amis, qui craignaient que son silence ne fût interprété contre elle, elle consentit, après avoir conlié son secret à ses deux défenseurs M'' Bac et M*^ Lachaud, à les envoyer l'un après l'autre avec une lettre auprès de madame de Léautaud pour lui demander de reconnaître son innocence et de révéler elle-même toute la vérité (1).

(1) Lettre d'introduction de M* Bac :

« Ma chère Marie, veuillez donner quelques minutes à M« Bac. « Elles sont nécessaires pour fexplication d'une ati'aire qui vous « intéresse autant que moi.

« Sachant combien vous désirez qu'un homme noble et couce sciencieux, plein de discrétion et de cœur soit seul entre nous, je « puis vous assurer que M« Bac a toute ma confiance et que j'ai « mis en lui mou conseil et mon espoir.

« Adieu, ma chère Marie, j'ai foi en votre amitié comme j'ai foi « en mou innocence. >;

Lettre écrite par madame Lafarge à madame de Léautaud, pour lui demander de dire la vérité sur le vol des diamants. Cette lettre a été écrite sans préparation et d'abondance (ex abrupto) sur les vives instances de sa famille et de ses amis, qui la pressaient de ne pas se perdre en tenant la vérité secrète.

'< Marie, '( Que Dieu ne vous rende pas le mal que vous m'avez fait ! « hélas ! je vous sais bonne, mais vous êtes faible. Vous vous « êtes dit que, condamnée pour un crime atroce, je pouvais aussi

Madame de Léautaud fit le même accueil à M'' Lachaud qu'à M'= Bac, elle refusa de reconnaître comme vrais les

« subir une accusation infâme. Je me suis tue : j'ai remis à votre « honneur le soin de mou honneur! Vous n'avez pas parlé.

« Le jour de la justice est arrivé. Marie! au nom de votre con- « science, de votre passé, sauvez-moi ! Sans doute il est mal de « tendre la main à la reconnaissance, mais il est des positions « qui ordonnent dans le cœur l'oubli, et je ne sais pour quel « front est la rougeur.

« Voici les faits; vous ne sauriez les nier. Lorsque je vous « connus, bientôt je vous aimai, et je devins bientôt la confi- « dente d'une intrigue commencée à Saint-Philippe, continuée « dans une correspondance qui passait par mes mains, achevée '< à Busagny en mon absence.

« Vous découvrîtes bientôt que ce bel Espagnol n'avait ni fa- « mille ni fortune, vous lui défendîtes de vous aimer, après avoir « été chercher son amour. Et pour en finir, vous avez recom- « mencé un autre amour dans d'autres lettres, qui vous ont fait « épouser M. de Léautaud.

« Je reçus plusieurs lettres de l'abandonné qui vous accusait « et demandait vengeance.

« Bientôt vous le vîtes, et sous le prétexte de faire votre por- « trait, vous avez trouvé le moyen de le calmer.

« Cependant cette position devenait intolérable ; il fallait pour « cela de l'argent. Alors quand je fus à Busagny, vous me con- « fiâtes tout, et me trouvant un mari dans la personne de M. Del- « vaux, vous fîtes tous vos efforts pour me convaincre de l'é- « pouser. Il fut convenu que vous me confieriez vos diamants, « afin que je vous prête dessus ou que j'essaye de les vendre « pour payer les termes de la pension convenue.

(c Le mariage ne s'arrangea pas, mais vous me laissâtes les « diamants, et, comme je craignais qu'on ne les découvrît dans '< la visite que l'on fit, nous les avons démontés ensemble et « cousus dans un sachet.

« Lors de mou mariage, je conservai ces malheureux diamants, « et quand approcha le mois de janvier pour le paiement, je .< vous écrivis que j'avais confié à mon mari le dépôt que vous « aviez déposé entre mes mains; que je n'avais pas d'argent à « vous prêter, mais que vous parleriez à M. Lecointe; que nous « vendrions les bijoux et les placerions sur la forge, à 10 p. 100, « avantage pour vous.

« Tous mes chagrins m'ont empêché depuis de m'étonner de « votre silence; puis, Marie, je croyais en vous : oh! faites que « je retrouve mon amie !

« Conduisez-vous noblement : pour ma famille, pour mes amis

faits avancés par son ancienne amie et elJe persisla à l'accuser du vol des diamants.

«< je puis me taire. Me .«auver, c'est aussi vous sauver. Je suis « obligée de confier ce que je vous dis à mon avocat. Tous ces « faits seront connus; vous savez que j'ai les preuves dans les « mains; les voici ces preuves :

« Les lettres écrites par vous et par /(//; <( Vos lettres à moi.

« Le secret que vous demandez et qu'une fois je vous ai gardé, « au risque de me brouiller avec ma tante Garât. « La lettre dans laquelle vous me dites qu'il chantait dans les

• chœurs de l'Opéra, qui fera comprendre que l'on peut payer un « silence et qu'il est des positions où on spécule sur l'honneur « d'une femme.

« Ensuite les lettres qu'il m'écrivit après votre mariage : vous « savez... la tristesse si bien commentée qui suivit votre ma- « rJage.

H La précipitation et le secret que vous y avez rais, craignant « opposition.

« Votre triste état de santé, causé par le tourment et cessé aus- « sitôt le silence acheté, et après mon départ de Busagny.

« Voulez-vous d'autres preuves pour moi ? Le secret de ce dé- « pôt confié à mon mari et dont je lui parle dans une de mes « lettres, en lui disant de les vendre ; le soin que j'ai de les lui « faire vendre chez Lecoinle, que je sais votre bijoutier et chargé m par votre mari de découvrir les diamants volés, mais dans le- « quel vous me dites avoir toute confiance et vouloir prévenir « avant la vente. J'ai la lettre écrite à mon mari et le timbre de « la poste fait foi.

« Mais pourquoi continuer, pourquoi ne pas parler seulement « à votre cœur et ti votre conscience ? Voudriez-vous avoir ma « mort à vous reprocher? Oh ! je ne survivrai pas à un doute ; « je saurai mourir ; mais devant le prêtre, qui me déliera de mes « péchés, devant mes amis, devant le Christ, je dirai que je meurs « victime, que je suis innocente, que je veux la réhabilitation « pour mon tombeau, pour ma mémoire, que je léguerai au « cœur de tous mes amis. Quand je serai morte, Marie, on me •< plaindra, on me vengera, votre faiblesse sera un crime et un •< déshonneur.

« Au lieu de cela, regardez votre fils, qui vous rend fière, •< votre Raoul que vous aimez tant; craignez que Dieu ne me

• venge sur eux... Venez m'aimer encore et me sauver!

« 11 n'y a qu'une chose à faire maintenant : il faut reconnaître « par un billet signé de votre main, daté du mois de juin, que •• TOUS déclarez m'avoir confié vos diamants en dépôt avec auto-

-^ rt- V-'

Mise par cette accusation persistante dans la nécessité de se défendre, madame Lafarge fît au juge d'instruction les révélations qu'elle avait confiées à ses défenseurs. Elle dit que madame de Léautaud lui avait elle-même donné ses diamants pour qu'elle les vendit et en fit remettre le prix à un jeune homme pauvre et de condition humble dont elle craignait les indiscrétions.

Elle raconta qu'avant son mariage avec M. de Léautaud, mademoiselle de Nicolaï, son amie intime, avait eu une intrigue avec un jeune homme, M. Ciavé ; qu'elle lui en avait fait la confidence ; que des lettres avaient été échangées et qu'elle-mèjne, encore jeune fille, avait servi d'intermédiaire entre les deux jeunes gens. Devenue jeune femme, madame de Léautaud avait craint plus encore les suites de cette aventure et elle avait résolu d'acheter le silence de ce jeune homme qu'elle croyait avoir reconnu parmi les choristes de l'Opéra. N'ajant pas d'argent à sa disposition, madame de Léautaud lui avait donné ses diamants pour les vendre et en faire remettre l'argent au jeune homme. Pour expliquer à sa famille et à son mari la disparition de ses diamants madame de Léautaud avait simulé un vol et l'avait ensuite priée de l'aider à démonter les diamants. Madame Lafarge ajoutait que si les diamants étaient encore en sa possession, c'est qu'avant son mariage sa position de jeune fille lui en rendait la vente difficile, et que depuis son union avec M. Lafarge elle n'avait trouvé ni le moyen ni l'occasion de les échanger contre de l'argent; elle avait des lettres qui prouveraient qu'elle disait la vérité.

Madame de Léautaud, tout en reconnaissant qu'elle avait adressé un billet à M. Clavé, par pur amusement, affirmait que toule celte révélation était une fable et que depuis ce moment elle n'avait plus entendu parler de ce jeune homme.

« risation de les vendre si je le jugeais convenable. Cela arrêtera « l'affaire. Vous expliquerez ainsi que vous l'entendrez votre cou- « duite à votre mari, et toutes mes lettres vous seront renvoyées, « et le plus profond secret garantira votre honneur et votre « repos.

« Adieu! Croyez-le bien, Marie, pour vous sauver j'ai été mar- « tjre deux mois. Vous m'avez oubliée. Je pouvais vous donner « ma vie, mais ma réputatiou, le cœur de mes amis, l'honneur « de mes sœurs... jamais! »

Sur la demande dt madame de Léautaud, une perquisition fut faite au Glandier et les diamants y furent retrouvés dans le meuble que madame Lafarge avait indiqué. A la suite de cette découverte le parquet de Limoges, tout en instruisant Taffaire d'empoisonnement, lit faire une instruction particulière sur le vol des diamants; celte instruction terminée, il traduisit madame Lafarge devant le tribunal de police correctionnelle pour la faire juger sur le vol des diamants avant de la faire comparaître devant la cour d'assises pour le crime d'empoisonnement.

M. de Léautaud se porta partie civile au nom de sa femme, et le tribunal correctionnel rendit un jugement par défaut, qui condamnait madame Lafarge à deux ans de prison. Mais ce jugement fut cassé, et à partir de ce moment M. de Léautaud et le parquet ne cessèrent de poursuivre avec ardeur et acbarnement cette pauvre femme, accablée sous le poids de cette double accusation.

Après les débats de la cour d'assises et l'arrêt qui condamnait madame Lafarge aux travaux forcés à perpétuité, ses accusateurs ne furent pas désarmés, et ils reprirent immédiatement leurs poursuites correctionnelles pour obtenir contre elle une nouvelle condamnation pour vol.

Ces poursuites passionnées et sans cesse renouvelées contre une femme, condamnée à une peine perpétuelle, leur furent vivement reprochées; elles contribuèrent à augmenter la sympathie que des cœurs dévoués et convaincus ne cessèrent de témoigner à celle qu'ils appelaient une victime, une martyre.

Les nombreux procès, faits à madame Lafarge devant les tribunaux de police correctionnelle pour le jugement du vol des diamants, durèrent quinze mois. Protestant de son innocence en toutes circonstances, avec une grande énergie, elle employa ce long temps à écrire ses mémoires, dans lesquels elle se justifie des honteuses accusations portées contre elle, et à écrire à ses amis des lettres dans lesquelles elle mettait tous les cris de son cœur souffrant et de sa conscience révoltée; ces lettres pleines d'esprit et d'humour la rendirent plus intéressante encore (1).

(I) Les lettres les plus intéressantes de madame Lafarge à ses amis ont été reproduites dans la partie de ses mémoires écrite

L'accusation et la défense, également ardentes, employèrent tous les moyens que la procédure leur offrait. Tune

sur ses notes par ses plus zélés défenseurs. Elles sont très nombreuses.

Pendant son séjour dans les prisons de Brives et de Tulle, elle reçut plus de 6,000 lettres auxquelles elle répondit.

S'oici deux de ces lettres, qui pourront donner une idée de l'intérêt passionné que madame Lafarge avait excité non seulement en France, mais aussi dans les pays étrangers.

Lettre adressée à madame Lafarrje le 15 dans sa prison

de Tulle par une dame allemande.

« Madame,

« Obligée avant quelques mois de venir en France pour ma <• sauté afin de prendre les eaux, je retourne maintenant avec ma « fille à Berlin, mais nous aurions trop de regret de quitter la « France sans faire votre connaissance et vous exprimer de vive '< voix notre vif intérêt et notre sincère affection, c'est ce qui •< nous a déterminées à faire un long détour dans l'espoir d'être <i assez heureuses pour vous visiter, s'il ne vous gêne pas, Ma- « dame, de voir des cœurs sensibles, qui ont su vous compren- « dre et vous apprécier!!!

» Veuillez vous rendre à nos vœux, nous indiquer l'heure à « laquelle nous vous gênerons le moins et croire, Madame, que << personne au monde ne peut vous être plus attachée que votre « dévouée.

« E. DE RiCHLER. »

Extrait d'une lettre adressée par madame Lafarge à son avocat 3/« Lachaud.

24 juin 1840.

« Il m'est arrivé ce matin une chose assez singulière. On m'ap- « porte une lettre ; je crus à l'impossible en espérant qu'elle ve- « nait de vous; je l'ouvre bien heureuse de ma pensée; ellen'é- '< tait pas de vous, et partagez l'étonnement, qui remplace ma « déception, en lisant longuement exprimé ce que je vais vous dire « en peu de mots !

« Un armateur, qui arrive des Indes, ne sachant que faire de .«a « fortune et de sa vie, lit les détails de ma malheureuse affaire, « s'en préoccupe, s'en passionne, me dit que je réalise le rêve de '< toutes ses pensées et me demande en grâce de disposer de sa « fortune en attendant que je veuille accepter son existence et « son cœur !

'< ,M. P. C. Son adresse à Rochefort avec les initiales seulement

pour obtenir promptement un jugement définitif, l'autre pour le retarder le plus possible.

M. Clavé, le jeune homme avec lequel madame de Léautaud avait noué une intrigue, était le fils d'un maître de pension du quartier Saint-Honoré, sans fortune; il avait, depuis plusieurs années, quitté la France et successivement habité l'Algérie et le Mexique. Madame Lafarge avait les preuves que, pendant son séjour en Algérie, il avait reçu une caisse de' la part de madame de Léautaud. Il fallait donc, de toute nécessité, dans l'intérêt de la défense de madame Lafarge, faire venir comme témoins soit M. Clavé, soit les personnes qui, habitant l'Algérie, avaient eu connaissance du fait.

Les délais, qui étaient accordés par le tribunal pour réunir les témoins nécessaires à la défense, étant toujours trop courts, madame Lafarge fut sans cesse obligée dans son intérêt de fuir un débat qui n'aurait pas eu lieu dans des conditions de juste égalité, et elle fit toujours défaut.

Le parquet de Limoges et M. de Léautaud, partie civile, firent comparaître madame Lafarge cinq fois devant le tribunal de police correctionnelle, pour faire juger le prétendu vol des diamants.

Madame Lafarge fut traduite pour la première fois en justice devant le tribunal de police correctionnelle de Brives, le 9 juillet 1840, deux mois avant sa comparution en cour d'assises pour le crime d'empoisonnement.

M. de Léautaud s'était porté partie civile et il était assisté de M'' Goraly : madame Lafarge avait auprès d'elle ses deux défenseurs M"^ Bac et M'' Lachaud. Ils demandèrent au tribunal un sursis et le renvoi des débats après le jugement de l'affaire criminelle; le tribunal rendit un jugement qui rejetait le sursis et ordonnait que les débats auraient lieu immédiatement.

Les défenseurs de la prévenue firent tout de suite appel

a de son nom et rautorisation demandée de venir se nommer et <i mettre son trésor à mes pieds !

<i Je ne doute pas que ce soit une mystification, quoique M. Se- » zerale trouve la lettre parfaiteiueut simple et ne doute pas de u sa vérité. Je vais la brûler ou la cacher afin qu'elle ne tourne '< pas la tète du tyran (le directeur de la prisou) qui y verrait « un complot avec participation de je ne sais qui... etc., etc. »

de ce jugement, mais le tribunal, ne tenant pas compte de cet appel, passa outre aux débats de l'affaire. Madame Lafarge fit défaut.

Quatre audiences furent consacrées aux débats ; le tribunal rendit unjugementpar défaut e[,\a reconnaissant coupable, il la condamna à deux ans de prison.

L'appel de ces jugements fut porté devant le tribunal correctionnel de Tulle. Madame Lafarge y comparut une seconde fois le 13 août. Le tribunal cassa le jugement qui la condamnait à deux ans de prison et renvoya l'affaire au 20 novembre.

Avant la date, fixée pour les nouveaux débats, madame Lafarge avait été jugée par la cour d'assises de Tulle et condamnée aux travaux forcés à perpétuité.

Malgré celte condamnation à une peine perpétuelle, madame de Léautaud et le ministère public l'appelèrent une troisième fois devant le tribunal de police correctionnelle le 29 avril 1841 . Cette pauvre femme, traînée de tribunaux en tribunaux, était malade, elle ne put venir à l'audience et l'affaire fut remise au 3 mai.

Dans cette audience du 3 mai, quatrième comparution de cette malheureuse femme, ses défenseurs contestèrent au tribunal le droit de la juger; ils nièrent sa compétence : à la peine des travaux forcés était attachée une peine accessoire, la mort civile : madame Lafarge, étant morte civilement, ne pouvait plus être traduite devant un tribunal correctionnel.

M^ Lachaud plaida l'exception; le tribunal se déclara compétent et, reconnaissant à la partie civile le droit de reprendre les poursuites, il renvoya l'affaire au 5 août pour être plaidée au fond.

Madame Lafarge se pourvut en cassation contre ce jugement ; le pourvoi ayant été rejeté, elle fut pour la cinquième fois appelée devant le tribunal correctionnel de Tulle, le 5 août 1841.

La lutte continuant, M. de Léautaud se fit assister pour ces nouveaux débats de M'= Coraly et de M. Odilon Barrot, venu tout exprès de Paris pour lui prêter le concours de son éloquence.

M" Lachaud plaida pour obtenir du tribunal un sursis afin de faire venir les témoins utiles à la défense. Le tribunal

ayant refusé le sursis et l'affaire devant être jugée immédiatement, madame Lafarge fit défaut; les débats eurent lieu hors de sa présence. M' Coraly et M<' Odilon Barrot plaidèrent chacun pendant trois heures contre un adversaire absent, qui ne pouvait se défendre, et le tribunal rendit un jugement par défaut qui reconnaissait Marie Cappelle coupable, mais ne la condamnait à aucune peine, parce que cette peine se serait confondue avec celle des travaux forcés déjà prononcée contre elle par la cour d'assises.

Mise par le tribunal dans l'impossibilité de faire une opposition utile à ce jugement, madame Lafarge voulut adresser une protestation aux magistrats; elle ne put la signifier, aucun huissier n'ayant voulu lui prêter son ministère ; ils étaient tous retenus parla crainte de se mettre en opposition avec le ti'ilnmal et avec le parquet.

Le pourvoi, adressé à la cour de cassation, fut rejeté, et quelque temps après, madame Lafarge fut transférées la maison centrale de Montpellier. L'affairen'eut pas d'autre suite.

Il était nécessaire de donner ces détails de procédure et d'indiquer celte succession de jugements pour montrer avec quelle ardeur et avec quel acharnement les accusateurs de madame Lafarge l'ont attaquée sans jamais lui laisser un moment de repos et de tranquillité (1).

Cette lutte, ces épreuves toujours nouvelles ont été supportées par madame Lafarge avec un courage et une force vraiment extraordinaires; elle n'a jamais eu une défaillance ; une conscience qui n'aurait pas été pure et forte de son innocence aurait-elle pu soutenir un pareil combat avec une semblable énergie (2) ?

(1) Il faut aussi remarquer qu'aucun des jugements qui ont été rondus sur le fait même du vol des diamants, n'a été contradictoire ; on peut donc dire qu'il n'a pas été prouvé que madame Lafarge ait commis ce vol.

(2) Transférée dans la maison centrale dr- Montpellier à la fin de Tannée 1842 madame Lafarge y vécut toujours triste et malade jusqu'en 1852, époque à laquelle elle écrivit au Prince Napoléon, Président de la République, pour lui demander non pas sa grâce, mais justice. Le Prince lui rendit la liberté; elle n'en jouit pas longtemps et mourut quelques mois après sa sortie de prison.

« La lettre écrite au Prince Président est très belle et M. Auguste « Vitu, en la publiant, il y a quelques mois, disait avec raison

Des plaidoiries que M'^ Laobaud a prononcées dans tous ces débats, nous ne donnerons que la plus importante, la réplique qu'il a faite, pour combattre la compétence du tribunal correctionnel, à l'audience du 3 mai 1841 après la coadaninalion de madame Lafarge par la cour d'assises. Elle est une des premières plaidoiries importantes que, tout jeune homme, il a prononcées à ses débuts.

« que la preuve de riunocence de madame Lafarge existait dans « les sentiments, si élevés et si profondément émus, qu'elle y « exprime. »

Lettke de .madame Lafarge

Au Prince Louis-Napoléon Bonaparte, Président delà République Française.

« Monseigneur, « J'ai désespéré douze ans de la justice des hommes, mais aujourd'hui que le cœur de la France bat dans le cœur d'un Napoléon 11. aujourd'hui que la douleur des faibles peut espérer et prier debout, je viens vous demander, Monseigneur, un peu de soleil pour ma vie, une protection auguste pour mon malheur.

« Monseigneur, je suis innocente!... Vous êtes le représentant de la justice divine sur la terre. A ce titre, daignez vous faire juge entre la calomnie et moi, daignez peser des larmes que Dieu seul a comptées. La vérité répond à l'appel des rois. Elle saura faire parler les faits eu ma faveur, et parce que j'aurai crié vers vous dans ma détresse, Prince, comme tous ceux qui souffrent en France, je serai consolée et je serai sauvée. La foi a servi de force à mes heures captives, la reconnaissance sera la vertu de mes jours de soleil.

« Ce n'est pas la liberté du bonheur que j'implore !... C'est le pouvoir d'incarner ma conscience dans chacun des actes de ma vie, c'est le moyen, Monseigneur, de gagner Votre Altesse à la cause de mou innocence; c'est celui d'intéresser Dieu ay triomphe de mon droit.

« Prince, si mon père vivait, il ne trouverait qu'un nom assez grand pour changer un acte de clémence en un acte de justice. Vous portez ce nom, Monseigneur ; j'élève ma prière jusqu'à vous. Grâce pour la mémoire et l'honneur de mon père, grâce. Prince, et justice pour deux. « J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Monseigneur,

« Votre très humble et très désolée servante. « Marie Cappelle. »

8 mai 1852.

Page 1