‹ Plaidoyers et discoursChapitre 4 sur 22 · GUIZOT · texte numérisé non relu

GUIZOT

En même temps que M. Mortier s adressait à son chef immédiat, il écrivait à une autre personne plus haut placée, M"' Adélaïde, qui lui avait constamment témoigné une grande bienveillance. Dans cette lettre, il touchait quelques mots de sa santé :

« Madame,

« V. Â. R. aura vraisemblablement appris que j'étais très-souffï*ant à Ostende d'une névralgie rhumatismale qui a déterminé à l'oreille droite une otite (expression du médecin). Pendant un mois j'ai éprouvé les plus vives et les plus cuisantes douleurs. Elles ont beaucoup diminué depuis que je suis ici ; j'espérais même partir sous peu de jours pour Paris, y passer une semaine ou deux et retourner ensuite à mon poste. Mais voilà que depuis quarantehuit heures, la presse belge, dont j'ai l'honneur d'envoyer un échantillon ci-joint à V. A. R., affirme que M. de Bacourt, ayant refusé l'ambassade d'Espagne, va me remplacer à Turin en qualité de ministre. M. Guizot veut-il renouveler à mon égard ce qu'il a fait il y a quatre ans, à Constantinople, vis-à-vis de MM. Pontois et Bourquenay? Je ne suis pas disposé à me prêter à jouer ce rôle. Si j'ai démérité, si j'ai mal servi, qu'on me punisse, qu'on me destitue, rien de plus juste ; mais le roi, lofôque je suis revenu de Turin, il y a bientôt trois mois, a daigné m'accorder sa complète approbation de mes travaux. M. Guizot aussi m'a tenu le môme langage. Faut-il, après cela, que je cède la place à M. de Bacourt? Sans déprécier en aucune façon ses mérites, j'ai la conviction que mes services peuvent être opposés avec succès aux siens, depuis trentetrois ans que je suis dans la carrière, et surtout depuis dix-sept ans.

« V. A. R. a toujours été si bonne et si bienveillante pour moi, que je ne crois pas me montrer trop indiscret, dans le trouble et l'inquiétude où je suis, de venir solliciter de son extrême bonté de m'éclairer, si elle le peut, sur le sort qui m'attend, en daignant me faire écrire deux mots à ce sujet. »

AFFATRB MOATIBR. 423

Voici maintenant la réponse de cette regrettable princesse, morte deux mois après, comme pour ne pas voir tomber du trône un frère auquel elle avait voué un si tendre attachement :

« Saint-Cloud, lundi, 25 octobre 1847.

«r J'ai été bien fâchée, mon cher comte, d'apprendre par notre bonne Célestine que vous étiez si souffrant lors de son passage à Ostende ; depuis, on m'avait dit que vous alliez mieux, et je vois avec regret que vous n'êtes pas encore en état de venir à Paris, et c'est avec d'autant plus d'empressement que je viens vous rassurer sur les radotages de la presse belge que j'apprends par vous et dont je n'ai pas entendu dire un mot, je crois pouvoir vous assurer qu'il n'est pas question de cela ici ; ne vous tourmentez donc pas, et surtout ne prenez pas d'humeur de ce commérage de gazette, ce qui vous mettrait dans une disposition injuste qui vous ferait plus de mal que de bien. Si vous croyez devoir parler de ces bruits de journaux belges à M. Guizot, il me semble que vous ne devez le faire que comme n'y ajoutant aucune foi. Calmez-vous, mon cher comte, et soignez-vous de manière à pouvoir bientôt retourner à votre poste où votre présence peut être utile dans ce moment.

« Nous avons été bien peines et agités par la mort du pauvre petit Guise. Sa mère a été admirable de courage et de résignation. Son père, de qui nous venons de recevoir des nouvelles, est de môme, et grâce à Dieu, leurs santés sont bonnes. Celle de notre bien-aimé roi est excellente, ainsi que toutes celles de la famille ici. La duchesse d'Aumale part d'ici le 3 novembre avec son enfant, qui est charmant, pour aller rejoindre son mari à Alger.

t Je vous prie de faire tous mes compliments à M"' Mortier, et de lui dire combien j'ai été sensible à sa bonne lettre ; j'espère que sa santé est bonne, ainsi que celle de vos jolis enfants. Vous avez bien raison, mon cher comte, de compter sur tout mon constant intérêt ; c'est de tout mon cœur que je vous en renouvelle l'expression, ainsi que celle de tous mes sentiments.

Adélaïde L. d'Orléans.

Qu'on juge désormais de la situation de M. Mortier, de l'ensemble moral de sa situation.

M"' Mortier>estait à Paris ; M. Mortier quitta Bruges avec ses enfants le 2 novembre 1847; arrivé à Paris le 3 novem-

424 COUR d'appel de paris.

bre, il s'empressa d'écrire à sa mère ; sa lettre, du même jour, indique quelle élait la disposition de son esprit :

a Ma chère bonne mère,

« Je ne me suis pas arrêté, malgré les instances très-amicales d'Hippolyte. J'ai fait manger un morceau aux enfants dans un hôtel à côté du chemin de fer, et, à six heures et demie, nous sommes montés dans un compartiment où nous avons eu le bonheur de passer la nuit seuls. Les enfants ont parfaitement dormi et se portent ô merveille. Nous sommes arrivés ici à six heures et demie; à sept heures, nous étions rendus à l'hôtel Chatham, rue Neuve- Saint- Augustin, où je logeais, avant mon malheureux mariage^ avec mon pauvre père. J'occupe le môme appartement, où nous sommes chaudement et agréablement casés. Une partie de nos fenêtres donnent sur le jardin du timbre ; et en été, avec les fenêtres ouvertes, nous pourrions correspondre par des signes. Dès mon arrivée, je me suis empressé de renvoyer son argenterie à M. .. (Ici, dit M* Paillet, se trouve un sobriquet donné à M. Gordier.) C'est lui, à ce que m'a confié Hippolyte, qui pousse sa fille; elle pourra le lui reprocher un jour. Il paraît qu'elle n'aurait pas songé à procéderai, en quelque sorte, son père ne l'y avait pas poussée. A trois heures et demie, je sortirai pour aller demander à un conseiller à la Cour de cassation de mes amis de me recommander à un bon avocat ; dès que je l'aurai consulté, je t'écrirai. J'ai laissé croire à Hippolyte que je commencerais le premier. Si ce que Hector et toi croyez possible pouvait se réaliser, je ne dis pas que je serais heureux, mais au moins je prendrais mon malheur en patience, consolé par mes deux anges.

« Je te remercie du fond du cœur, ma bonne mère, de ce que tu as fait pour eux et pour moi. Soigne ta santé, je t'en supplie ; peutêtre verrons-nous de moins mauvais jours.

• Adieu, je t'aime et t'embrasse de tout cœur ainsi que Hector.

« Ton fils, « Comte Mortier. »

A la suite de celte lettre, on lit ces mots écrits parles deux enfants de M. le comte Mortier:

« J'embrasse ma bonne grand-mère de tout cœur, ainsi que mes bons cousins. « Hector. »

« J'embrasse ma bonne grand-mère de tout cœur, ainsi que mes bons cousins.

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